En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

J. (Joseph) Vilbort · Chapitre 2 sur 3 · partie 3/3

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En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

Dimanche Prochain, 10 Avril

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Mais voici que madame Lalla, la seconde femme du caïd, regarde d’un oeil d’envie le présent de madame Zohra. C’est une grande et belle personne à la peau très-brune, aux prunelles flamboyantes. Vraiment, caïd, il faut beaucoup d’audace pour imposer une rivale à ces yeux-là, et vous avez défié le diable! Mais vous n’êtes pas un homme ordinaire puisque vous avez pu, quoiqu’aussi blond qu’un juge de paix d’Alsace, engendrer avec elle ce petit Hercule de bronze. Madame Touffa, la mère du fils aîné de la maison, un bel adolescent de quinze à seize ans, convoite, elle aussi, la cravate écossaise malgré ses rides précoces et son visage déjà flétri. Il ne faut pas que la fête tourne au tragique: le Général se dépouille de deux bracelets en verroterie de Venise, et les offre à ces dames. Allah isselmec! lui disent-elles enchantées.

Aux autres, petites ou grandes, nous distribuons des pièces d’argent, qui orneront demain, ce soir même, leur thazath ou leur thacebth. Toutes attachent sur madame Elvire le regard fixe du sauvage. Son vêtement semble les plonger dans la stupeur; quelques-unes, après un combat entre la curiosité et la crainte, avancent une main inquiète pour en toucher l’étoffe. La montre surtout, qui brille suspendue à une chaîne d’or arabe en lamelles martelées, paraît exciter chez elles une admiration sans bornes. Chacun de nous ouvre sa montre pour leur en faire voir le mécanisme animé. L’admiration devient de la peur. Bel-Kassem éclate de rire.

—Elles me demandent, dit-il, quelles sont ces bêtes qui crient comme des grillons et pourquoi vous les portez sur vous.

Nous passons en revue l’ameublement kabyle. Au fond de l’unique salle, contre le mur, se dresse un azetha, métier sur lequel madame Touffa ou madame Lalla, j’ai oublié laquelle, tisse un burnous grossier. A droite, contre l’adaïnin, où un petit boeuf nous contemple en ruminant d’un air béat, est la doukana du caïd avec sa natte en sparterie. Dans un angle, repose sur quatre pieds massifs un énorme coffre en noyer, confectionné par un habile ouvrier des Aïth-Abbès, qui l’a historié de sculptures où l’ogive se marie à la ligne droite, curieusement enluminé en jaune, bleu et rouge. C’est là-dedans que le Kabyle serre ce qu’il a de plus précieux: son fusil, son argent, les burnous, les haïks et les bijoux de la famille. Près de là est l’urne colossale derrière laquelle se cachait tout à l’heure madame Zohra, le koufi qui renferme la provision de blé, puis divers pots et plats de terre, tous façonnés par ces dames, et cuits à un feu qui n’exige ni bois ni charbon: le soleil! C’était des thougni, des thasselth, des thainth de toute grandeur, pour cuire les aliments; des thakabeth, jarres pour l’huile; les aiedhid, cruches à l’eau; des aboukal, terrines pour le lait, le beurre, ou le miel, ou bien encore des djefoun, plats peints, vernis, illustrés de dessins bizarres. Quant aux tapis, fauteuils, chaises, tables, fourchettes, linge et cristaux, tout cela n’y brillait que par son absence, la propreté surtout! Cet intérieur, quoique celui d’un personnage, avait un aspect saisissant de sauvagerie orde et misérable. L’essence de burnous et le parfum de la bouse, mêlés à la fumée âcre du foyer, nous saisissait aux narines et à la gorge. Ces femmes, ces hommes, ces enfants au masque farouche, aux prunelles dilatées et fixes, fantastiquement éclairés par une lampe aux formes étranges, nous rejetaient à deux mille ans en arrière, dans le sein de nos ancêtres barbares.

Nous prenons congé; le kouskoussou nous attend dans la maison des hôtes: c’est le caïd qui nous l’annonce. Il paraît enchanté de nous voir quitter ses femmes. Sa jalousie a-t-elle pris l’alarme? et se dit-il que ces Roumis qu’il tient pour sorciers pourraient bien lui escamoter sa ravissante Zohra, ou jeter le sort d’amour à Lalla, sa tigresse?

Caïd, rassure-toi: la vertu de ces belles s’abrite derrière un rempart où elle est aussi en sûreté que ta vieille Touffa derrière ses rides. Dans chaque pays où la France porta ses armes, elle a implanté plus d’une racine; mais ici point. Pourquoi? Le Marseillais, que nous retrouvons accroupi à la mode kabyle devant le kouskoussou fumant, va nous le dire:

—Qué! s’écrie-t-il, je commençais à craindre que les femmes ne vous eussent entièrement coupé l’appétit; elles sont jolies, mais sales! sales à dégoûter un capucin de Marseille.

Nous nous asseyons sur la chaise d’Adam, doublée des matelas militaires, et le festin commence. Outre le Marseillais, le caïd seul y prend part, et encore ne mange-t-il qu’une bouchée de notre pain, pour faire honneur à ses hôtes. En Kabyle bien élevé, il ne doit qu’assister à leurs repas; il ne soupera qu’après eux avec son fils aîné, ses parents, les notables et Bel-Kassem. Les femmes se régaleront entre elles. Dans les repas de cérémonie, les sexes ne sont pas confondus devant la même gamelle; mais, dans la vie ordinaire, on dîne et on soupe en famille, madame mange avec monsieur. Et ceci, de même que l’absence du voile, élève la femme kabyle au-dessus de la femme arabe ou mauresque, qui ne se nourrit que des reliefs du maître. De celles-ci il en est encore à Alger qui n’ont jamais mis le pied dans la rue.

Le caïd nous offre, pour assaisonner le kouskoussou, une sauce rouge au felfel, du lait doux et du lait aigre. Ni fourchettes ni couteaux. Notre hôte nous enseigne la manière de s’en passer: il saisit une volaille, enfonce ses pouces dans le dos de la bête, et par un mouvement brusque la sépare en deux parts égales. Il en offre une au Général, arrache à l’autre une cuisse, dont il ne fait qu’une bouchée, et remet le reste sur le plat. Puis il se sert de son burnous en guise de serviette.

Pour manger le kouskoussou, il y a des cuillers en bois. Avec l’une d’elles, il creuse dans les pâtes, au bord du plat, un petit trou où il verse de la sauce. Il porte une cuiller pleine à sa bouche, en avale le contenu, et, l’ayant essuyée à son burnous il la passe galamment à madame Elvire. Le Général nous jette un regard consterné. Le Conscrit est saisi d’un fou rire, dont la contagion nous gagne. Le caïd et les autres Kabyles nous considèrent avec des visages ahuris: ils sont à cent lieues de la cause qui a produit cette explosion bruyante. Bel-Kassem, lui, la connaît et sourit malicieusement:

—Le colonel, Madame, a oublié de te renseigner sur les différents usages du burnous. Il y a d’abord le burnous chemise, et le Kabyle n’en change presque jamais; puis il y a le burnous serviette et le burnous torchon…

—Tais-toi! s’écrie le Marseillais: tu vas me couper la faim.

—Si je lavais ma cuiller dans cette cruche d’eau? dit le Général.

—Y penses-tu? objecte le Conscrit: nous devons tous y boire.

—Sauvée, ô mon Dieu! reprend madame Elvire, les yeux baignés de folles larmes. Bel-Kassem!...

—Madame!

—Dis au caïd que j’ai l’habitude de manger le kouskoussou avec mes doigts…

—Vive le Général!

Nous nous tordons de rire, tandis que le caïd et notables de Thifilkouth, plus graves que des augures, interrogent Bel-Kassem pour savoir quelle tarentule nous a piqués.

—Conscrit, passe-moi la cruche: j’étouffe!

—Mais j’ai un verre, moi, dit le Caporal, un verre superbe, que j’ai acheté au fort National.

—Où est-il?

—Au fond de ma malle.

—Avec le revolver!

—Et le saucisson!

Tandis que M. Jules va déboucler sa malle, le caïd se lève et sort sur un mot de Bel-Kassem. Au bout d’un instant, il rentre tenant à la main une timbale d’argent. Avec un pan de l’inévitable burnous, il l’essuie, et, l’ayant remplie d’eau, il la présente avec un geste orgueilleux à madame Elvire.

—C’était écrit! dit-elle; et, levant les yeux au ciel, elle boit.

Après elle, nous buvons tous dans la timbale, qui porte cette inscription: « Au caïd de Thifilkouth, le maréchal duc de Malakoff.»

—Tu nous as trahis, fit le Général en menaçant le guide du doigt.

—Bah! réplique Bel-Kassem, il n’y a que la première gorgée qui coûte.

—Mais pourquoi, Caporal, avez-vous donc acheté ce verre?

—On m’a dit au fort National que c’est là un présent auquel les Kabyles sont fort sensibles.

—Eh bien! offrez-le donc, puisque j’ai bu la calice jusqu’à la lie!

M. Jules pleure en dedans sur son imprévoyance; et, le verre à la main, s’approche de notre hôte:

—M. le caïd, votre hospitalité nous touche vivement. Veuillez…

—Bien! très-bien! dit le Philosophe; mais voyez donc comme il est content, et comme ces âmes simples s’extasient sur une merveille de trente sous! Voilà les hommes de l’âge d’or!

Et, se tournant vers madame Elvire:

—S’il nous arrive, un jour de n’avoir pas de pain, nous reviendrons en Kabylie avec la boîte du colporteur, et nous y ferons fortune.

—Tu dis cela en plaisantant, interrompt Bel-Kassem; mais il est bien certain que si les marchands qui font de mauvaises affaires à Alger s’avisaient d’aller vendre dans nos montagnes, à un prix raisonnable, de bons ustensiles, tels que serpes, faucilles, socs de charrue, pelles, casseroles, et bien d’autres marchandises, comme des toiles, des cotonnades, des mouchoirs aux couleurs éclatantes, des objets de quincaillerie et des bagatelles pour les femmes, ils y trouveraient un fort joli profit. Pour le colon agriculteur, il n’y a rien à faire ici, puisque le sol kabyle ne nourrit pas tous ses enfants; mais pour le colon commerçant, il y a de l’argent à gagner. Nous ne sommes pas riches, c’est vrai; cependant demandez demain à Ben-Ali-Shérif, qui est presque aussi Français que Kabyle, si nos oliviers et nos figuiers ne valent pas ceux de la Provence, On pourrait faire un commerce d’échanges, et il en résulterait pour tout le monde un grand bien. Mais nos moeurs un peu rudes et nos burnous malpropres font peur à bien des gens, qui nous prennent pour des bêtes fauves.

La lampe faillit s’éteindre: la mèche manquait d’huile et se carbonisait. Le caïd à plusieurs reprises trempa ses doigts dans l’huile pour les faire découler sur la mèche, qu’il moucha. Puis, ayant essuyé ses doigts crasseux à l’une de ses savates, il reprit dans le plat la cuisse de poulet qu’il y avait mise et qui s’y morfondait, dédaignée de nous. Ce petit incident, assaisonné à l’huile d’olive, termina le souper. Toutes les cuillers, même celle du Marseillais, se plantèrent dans le kouskoussou comme à un signal donné par nos estomacs en révolte. Le Marseillais, Bel-Kassem, le caïd et les siens se levèrent en nous souhaitant une bonne nuit. Assis sur nos matelas militaires, nous restâmes tous les quatre silencieux en face de la lampe mourante, dont l’agonie nous soulevait le coeur. En dépit de ce que nous savions d’édifiant sur l’hospitalité kabyle, nous éprouvions profondément le sentiment de notre faiblesse et de notre isolement au milieu des sauvages de Thifilkouth.

Les tableaux saisissants, si colorés et si variés, qui s’étaient succédé sous nos yeux, avaient tenu éloignée de nous l’idée d’un péril quelconque; mais, dans le silence et dans la nuit, à la discrétion de ces manefguis farouches, nous ne pouvons nous défendre d’une émotion proche voisine de la peur. Comment oublier que Lalla-Fathma, la maraboute visionnaire, avait naguère sa doukana près de là, dans la montagne, au village de Soummeur; que Bou-Bar’la, le derviche sorcier qui agitait la Kabylie vers 1850, avait dans les années suivantes rencontré à Thifilkouth même un ardent foyer d’intrigues et de haine contre les Roumis? Nous nous rappelons enfin que, le 11 juillet 1857, les Français ont brûlé plusieurs villages des Aïth-Illilten.

La flamme de la lampe est morte; ce n’est plus qu’un oeil rouge qui nous regarde dans les ténèbres. Au dehors, l’obscurité est profonde en dépit des millions d’étoiles qui émaillent le ciel de paillettes scintillantes. Pourquoi sont-elles si loin? Si du moins la lune venait à notre secours! Devant nous, sur la pierre, est étendue une masse blanche, raide, d’aspect sinistre: on dirait un mort dans son linceul. Un peu plus loin, d’autre masses, celles-ci plus grandes et sombres, font un bruit continu, monotone et bizarre. Là-bas, des chacals et des chiens hurlent. Tout à coup, au loin, éclate une clameur effroyable: sont-ce des lions affamés qui rugissent, ou des tigres amoureux qui miaulent? sont-ce des hyènes furieuses qui se disputent un cadavre? Non, ces hou! hou! sauvages et terrifiants qui retentissent dans la nuit, avec des intervalles de silence, ne sont point poussés par des bêtes féroces. Sont-ce des sorcières kabyles qui font le sabbat? ou les djenouns qui dansent en chantant leur ronde infernale? Le Général, vaincu malgré sa bravoure, saisit le bras du Conscrit, et ce cri lui échappe:

—J’ai peur!

—Voulez-vous, lui dit le Caporal, que je retire mon revolver de la malle? Mais il y a dans Thifilkouth deux cent quarante fusils, et mon revolver n’a que six coups. Au reste, s’il y a du danger, il n’est pas pour vous, Madame. Bel-Kassem vous a dit que les Kabyles respectent la vie des femmes.

—Ah! mes amis, promettez-moi que vous ne me laisserez pas vivante aux mains de ces sauvages.

—Allons dormir, dis-je, et sur les deux oreilles. Ce mort dans son linceul est un vivant qui ne dort que d’un oeil et qui nous garde. Ces fantômes noirs sont de braves bêtes qui ont bien gagné, en nous portant tout le jour sur leur dos, la poignée d’orge qu’elles broient avec délices. Et quant à ces hou! hou! terribles, ils font plus de bruit que de mal; ils s’élèvent de la petite mosquée de Thifilkouth vers Allah: ce sont des invocations que lui adressent les marabouts et les âmes pieuses du village. Peut-être bien le conjurent-ils d’envoyer celui qui doit couper la gorge à tous les Roumis ou les noyer dans la mer. Ce sont eux qui, avec les marabouts de Ben-Dris, les tolbas du bâton, ont aidé Bou-Bar’la, le faux chérif [Descendant du prophète.] et le faux Sid-el-Hadj [Seigneur pèlerin de la Mecque.] à soulever la Kabylie de 1851 à 1854, alors que, grâce à ses jongleries secondées par un courage de lion, il se faisait passer pour le prédestiné portant l’étoile au front, pour le moule-saâ en personne, pour Si-Mohammed-ben-Abd-Allah lui-même. Tous les grands agitateurs se sont parés de ces titres et ont plus ou moins joué ce rôle-là. Comme Abd-el-Kader avant lui, Bou-Bar’la s’était fait affilier à la franc-maçonnerie des Khouâns, qui compte ses frères par milliers en Kabylie, et…

Un triple bâillement me coupe la parole. Nous tirons sur nous la porte massive, que ferme un loquet ingénieusement façonné. Nous nous partageons les matelas: chacun a le sien, où il se jette tout habillé et enveloppé dans sa couverture. Nous nous endormons bercés par les hou! hou! qui ne nous effrayent plus.

CHAPITRE III

DU DJURJURA A LA MAISON D’OR.

Je me réveille au petit jour. Une lueur blafarde filtre entre les ais disjoints de la porte et à travers les meurtrières. Le Caporal boucle ses guêtres, le Conscrit dort comme un enfant. Le Général se promène de long en large, agité, fiévreux. Est-ce qu’il combine un plan de campagne? Mais pourquoi ces sourcils contractés? pourquoi cette bouche menaçante?

—Général, avez-vous bien passé la nuit?

De ses beaux yeux, si doux quand ils veulent l’être, jaillissent deux éclairs:

—Vous avez tous dormi, dormi comme de lâches soldats que vous êtes! Seul, j’ai lutté, moi, contre un ennemi qui s’appelle légion. Conscrit, debout!

Le Conscrit entr’ouvre un oeil, allonge un bras.

—Déjà! il ne fait pas jour, et je m’endors à peine. Je suis rompu, et je ne pourrai jamais remonter sur mon bât. D’ailleurs, on n’est pas mal chez le caïd: si nous y demeurions un jour ou deux, le temps de faire un bon somme?

Et ses yeux se referment, sa tête retombe. Le Caporal secoue le dormeur par les jambes, le Général le menace de la cruche à l’eau. Je cours ouvrir la porte toute grande, appelant à leur aide la fraîcheur du matin.

Dans la cour, les muletiers sanglent leurs bêtes; le Marseillais fume sa pipe et Bel-Kassem sa cigarette. Les hommes de la kharouba babillent entre eux en attendant notre réveil. Le soleil levant dore au loin la crête djurjurienne, et rit tout autour de nous dans les arbres, dont il fait miroiter les feuilles. Toutes les joies de la vie éclatent dans la nature qui se réveille, rafraîchie et embellie par le repos. Aux hou! hou! stridents a succédé le concert mélodieux des rossignols, des fauvettes et des merles; et les fantômes de la nuit n’ont laissé sur nos lèvres que le sourire de la pitié ironique. Les mulets sont sanglés, les bagages chargés: tout est prêt pour le départ. Le Général est assis sur son bât comme une majesté sur le trône.

Tandis que Bel-Kassem et les muletiers interrogent le caïd sur le meilleur chemin à suivre, une vieille, cassée, édentée, recroquevillée, la plus affreuse des trois sorcières de Macbeth, se glisse craintive et se cachant des hommes de la kharouba, jus’qu’auprès de madame Elvire, qui, involontairement, laisse échapper un cri.

—Que me veux-tu? lui dit-elle.

Une main brune, calleuse, décharnée, saisit le voile de gaze verte.

—Mais je ne peux pas m’en passer. Veux-tu autre chose? Tiens, mon mouchoir.

Un mouchoir de fine batiste, brodé et parfumé. La vieille secoue la tête, sa griffe demeure accrochée au voile vert.

—Veux-tu mon éventail?

Nouveau refus de la sorcière, qui serre plus vivement encore et froisse entre ses doigts crochus le frêle objet de sa convoitise.

—_Makache! makache_ [Non! non s’écrie le Général impatienté.

Et la vieille, déçue dans son espoir, furieuse, s’éloigne brusquement en jetant, à la jeune et belle Roumi un regard chargé de tout le venin des vipères.

—Partons, dit M. Jules à madame Elvire: cette horrible mégère veut vous assassiner. Bel-Kassem!

—Monsieur?

—Que faut-il donner au caïd?

—Gardez-vous bien de rien lui donner: ce serait lui faire injure. L’hospitalité kabyle…

—Se donne et ne se vend pas, dit madame Elvire. Vraiment! nous sommes à l’Opéra-Comique. Je vous en fais juges: tout ce que les librettistes et les décorateurs ont pu imaginer de plus invraisemblable ou de plus chatoyant pour divertir les blasés de Paris, n’est-il pas de mille coudées au-dessous de ce que nous voyons? Sur quel théâtre vous a-t-on montré ce décor, et quelle actrice eut jamais assez de talent pour égaler cette vieille?

Appuyé sur son bâton et boitant, le caïd nous accompagne jusqu’à la sortie du village. Comme la veille, à l’arrivée, une fourmilière orde et grouillante d’hommes, de vieillards et d’enfants accourt effarée, et se presse avide de nous voir. Enfin! nous en voici débarrassés; nous poussons un soupir d’aise et commençons la descente du mamelon de Thifilkouth par un chemin raviné, pierreux et boueux, le frère jumeau de celui d’hier. Nous cheminons entre des clôtures formées de pierres sèches et de ronces en liberté, qui souvent nous enlacent dans leurs longs bras grêles, hérissés d’épines. Ailleurs ce sont des vignes folles qui nous prodiguent les baisers de leurs pampres et inondent nos visages des larmes de la rosée. Au bas du mamelon bruit une cascade et gronde un torrent. Un épais rideau de verdure nous dérobe cette eau, dont la mélopée grave domine, comme un chant d’orchestre, les broderies vocales des virtuoses ailés. Le berceau de feuilles et de fleurs sous lequel nous marchons nous cache aussi le grand paysage. Mais quel bien-être et quel ravissement dans ces jardins enchantés où les rayons solaires se jouent en des milliards de prismes, tandis que nos poitrines s’emplissent d’un air pur, frais et tonique, qu’embaument des orangers et des citronniers en fleur! Madame Elvire est plus gaie que si elle avait dormi toute la nuit sur le duvet. Au bout d’une demi-heure nous atteignons le fond du ravin. Oh! la jolie cascade d’opale! Elle sort d’une étroite crevasse ouverte au flanc du rocher et tombe, à vingt pieds plus bas, dans un lit de pierres de toutes grandeurs et de toutes formes. Alors c’est un torrent écumant qui roule impétueux sur une pente rapide, se heurtant et se brisant à mille obstacles vers l’Asif-bou-Béhir, un affluent du Sébaou. J’ai déjà vu ce paysage; où donc? dans les Pyrénées. Nous traversons le gave africain sur quelques grosses pierres jetées là au hasard. Le gué n’est pas sans péril; le sabot des mulets glisse sur le grès poli par l’eau, et le courant furieux menace de nous entraîner au fond d’un gouffre. Mais la journée d’hier, la nuit surtout, nous a tous aguerris, et le danger devient une jouissance.

Nous voici sur l’autre bord; l’ascension du Djurjura commence. Nous ne montons que très-lentement: presque partout le rocher se dresse à pic, le sentier est impraticable. Le géant s’indigne de notre audace et accumule les aspérités sous nos pas. Nos braves bêtes sont blanches d’écume, les muletiers redoublent leurs har’r har’r. Les ronces enchevêtrées nous déchirent les mains et le visage. Le voile du Général est en lambeaux; le Conscrit manque, nouvel Absalon, de demeurer accroché à une grosse branche, non par ses cheveux qui sont rares, mais par le collet de son habit. Rien ne nous arrête, et le rire argentin de madame Elvire éclate comme une joyeuse fanfare annonçant la victoire.

La merveilleuse masure! comme elle a été hardiment jetée sur cette ravine où se précipitent les neiges fondues! Mais voyez: par une baie, plusieurs femmes, couvertes de haïks assez propres, nous regardent en souriant. Quel tableau! Aucun peintre ne viendra-t-il en Kabylie tout exprès pour le copier, et exposer au prochain Salon de Paris le plus ravissant paysage du monde? C’est un thisirth [Un moulin à eau.]. L’eau prise au tharza [Ruisseau.] est amenée par l’amzieb [Rigole creusée dans un tronc d’arbre.] jusqu’au mouvement de l’ar’aref [La meule.]. Ces dames ont fait un peu de toilette pour aller au moulin. Elles sont coquettes pour elles-mêmes, ne pouvant l’être avec les hommes; et c’est à qui sera la mieux mise, à qui étalera les plus riches bijoux. La meule broie le blé avec lenteur; mais elles ne sont pas pressées. C’est un plaisir que d’aller au moulin, où l’on peut se montrer, babiller et médire. Et bien à plaindre sont celles des villages qui n’ont pas de thisirth! Outre qu’il leur faut écraser le froment, l’orge ou le sorgo, presque grain à grain, entre les deux pierres d’un méchant moulin portatif, une fortune marâtre leur refuse encore cette suprême joie d’aller tailler des bavettes.

—N’y a-t-il pas de fêtes, Bel-Kassem, auxquelles les femmes prennent part?

—Nous avons les eurs, festins et réjouissances à l’occasion d’un mariage ou de la naissance d’un garçon. Alors on invite ses amis. Les hommes viennent avec leurs fusils…

—Et leurs femmes?

—Non, Madame: ils les laissent à la maison.

—Que me disais-tu? Elles ne sont donc pas de la fête?

—Celles de la kharouba où l’eurs se donne préparent le kouskoussou, et s’en régalent après les hommes, s’il en reste. Mais, pour qu’il en reste, vous n’imagineriez jamais combien il en faut. Le Kabyle, qui est très-sobre en temps ordinaire, plutôt par nécessité que par goût, mange, ces jours-là, à lui seul, un ou deux plats comme celui qu’à vous cinq, hier soir, vous n’avez pu qu’entamer à peine. Aussi arrive-t-il souvent que les femmes de la kharouba d’un voisin ou d’un ami en préparent aussi quelques-uns aux frais de l’amphitryon. Lorsque les plats sont vides, si viles qu’un chien n’y trouverait miette à mettre au bout de sa langue, les hommes font brûler la poudre pour se griser du bruit et de la fumée, comme un Roumi de vin; ou bien, en causant et gesticulant, ils forment un cercle au centre duquel s’accroupit un parent du maître de la maison. Il déploie un morceau d’étoffe, puis y dépose un bracelet d’argent en signe d’amitié, et un peu de blé en signé d’abondance. La conversation languit et cesse. Chacun jette son offrande sur le mouchoir. Parfois l’amour-propre s’en mêle: d’abord, c’est une pluie de cuivre, puis une grêle d’argent. On a vu des fous se dépouiller entièrement pour l’emporter sur un rival en vanité. L’amphitryon serre ces offrandes dans son grand coffre; elles en sortiront au prochain eurs, pour retomber sur le mouchoir.

—Et les femmes?

—Elles rangent les plats. Et si les maris sont de bonne humeur, elles viennent voir danser les veuves, car il n’y a que les veuves qui dansent en Kabylie.

—Pour le coup, dit le Général, la plaisanterie passe les bornes.

—Faut-il que je fasse le grand serment, et que je dise: «Par Dieu, par ce Dieu unique qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, par ce Dieu clément et miséricordieux à qui rien n’échappe,» je jure que les veuves seules dansent en Kabylie? Quand l’athobel [Tambourin.] et la chèta [Flûte.] font leur musique, il faut voir comme elles se trémoussent!

—Les veuves ont-elles donc des moeurs légères?

—Non; mais elles sont moins tenues que les jeunes filles et les femmes mariées.

—En sont-elles moins considérées?

—Tout juste autant que les autres. Si pourtant elles donnent un trop grand scandale, il arrive parfois que le père ou le frère les corrige.

—Comment?

—En leur envoyant une balle dans la tête.

—Avez-vous des fêtes publiques?

—Oui, la fête de l’Aïth-Kebir, qui rappelle le sacrifice d’Abraham, et d’autres, religieuses, politique, où la djemâa vote l’ouzia. C’est une distribution générale de viande. Les plus pauvres comme les plus riches en reçoivent une part égale; le trésor public paye pour tout le monde. S’il n’y a pas d’argent dans la caisse, on fait une collecte dans le village, et chacun est obligé d’y contribuer selon ses moyens. Ceux qui n’ont rien que la maison et le potager du pauvre ne donnent rien; mais ils n’en ont pas moins droit à cette viande, la seule qu’ils mangent dans toute l’année. Et si l’amin ou quelque autre s’avisait de prélever sur l’ouzia une part plus grande ou d’en prendre avant la répartition, ne fût-ce que du mou ou des entrailles, il serait frappé d’une amende de cinquante francs.

Le Philosophe battit des mains, et ses applaudissements trouvèrent un chaleureux écho.

—Pauvreté n’est pas vice chez nous, reprit fièrement Bel-Kassem; et quand un homme est frappé par le malheur, si l’ennemi ou l’ouragan a ravagé son champ, renversé ses arbres, détruit sa maison, tout le village lui vient en aide: chacun lui offre son aumône, et la djemâa ordonne la touïza, corvée dont nul ne peut se dispenser; on la fait également pour entretenir, labourer ou ensemencer le bled-rabbi [Le bien de Dieu.], qui provient de legs charitables et dont les fruits, figues, olives ou blé, sont abandonnés aux pauvres. Celui qui refuserait de s’acquitter de cette corvée, imposée à tous en faveur des malheureux, payerait aussi cinquante francs d’amende.

—Voilà, dit le Philosophe, ce que les Kabyles auront à enseigner aux Français avec beaucoup d’autres bonnes choses, par où ils les devancent dans le chemin de la vérité et de la justice. Notre démocratie n’est qu’un enfant, tandis que la leur est un homme; et ceux qui, au mépris de la dignité humaine et de tous les droits des citoyens, prétendent qu’un peuple doit être tenu en tutelle par un pouvoir absolu, par une administration centralisée à outrance, n’ont qu’à venir en Kabylie pour s’y convaincre de leur erreur; ceux aussi qui pensent que le vrai moyen de corriger les méchants est de les mettre en prison, de les enfermer au bagne ou de leur couper la tête.

—Ami, dit madame Elvire, tu parles comme les sept Sages; mais je t’avertis que si vous tentez jamais de nous traiter en Kabyles, c’est en Françaises que nous nous révolterons.

—Lorsque nos femmes, dit Bel-Kassem, deviendront aimables et vertueuses comme des Françaises, nous les traiterons mieux, et déjà nous ne les traitons pas si mal. En voici la preuve: un boeuf, une vache ou un mouton périssent-ils par accident dans la montagne, le maître de la bête ne peut pas en disposer avant d’avoir fait savoir au village qu’il y a de la viande fraîche pour les femmes malades, enceintes ou infirmes.

—Voilà qui est bien. Mais n’est-ce pas mon amoureux qui vient à notre rencontre?

En effet, il descendait comme un chamois la pente raide, les mains pleines de fleurs.

—_Ouach halek_ [Bonjour.]! nous crie-t-il d’aussi loin qu’il nous aperçoit. Arrivé près de madame Elvire, il baise le pan de son manteau, en déposant sur ses genoux les filles sauvages et parfumées du Djurjura.

—Décidément les Kabyles sont très-galants, et leurs femmes… bien maladroites.

—_Diffa! diffa!_ dit le bel homme d’Aïth-Aziz, en étendant la main vers ce village perché sur un petit plateau, au sommet du contre-fort que nous escaladons.

—Et nos provisions de bouche, où et quand les mangerons-nous?

—Ne vous ai-je pas prévenus, répond Bel-Kassem, qu’elles étaient inutiles? Pour voyager en Kabylie, il ne faut ni argent ni vivres.

—Vive la Kabylie! c’est le plus beau pays du monde et le plus hospitalier.

Nous montions depuis quatre heures, et d’instants en instants la nature étonnait nos regards par sa grandeur plus imposante et plus sauvage. De prodigieux rochers s’offraient de toutes parts dans un désordre magnifique: hérissés, tordus, déchirés, bouleversés, pareils à des cyclopes que la foudre aurait renversés et jetés les uns sur les autres, puis soudain pétrifiés au milieu des convulsions de leur rage impuissante. Çà et là, sur leurs flancs escarpés, des champs d’orge, des figuiers, des oliviers déjà rares, mêlaient comme un peu d’espérance à cette aridité désolée. Au pied de la montagne géante, Thifilkouth n’est plus qu’un point dans l’infini. Vingt ou trente villages ressemblent, sur leurs pitons, à des ruches d’abeilles. Bientôt les oliviers ont entièrement disparu, les figuiers sont moins nombreux et moins robustes; des chênes-zen, des pins, quelques cèdres, forment des bouquets d’un vert sombre. Nous respirons un air très-vif, presque froid, et nous entendons la petite toux de madame Elvire. Nous atteignons enfin le plateau d Aïth-Aziz; le col de Chellata est aussi devant nous, éblouissant de neige. Si nous allions nous y désaltérer? D’ici à la crête djurjurienne, il n’y a plus qu’un pas; mais, pour le faire, il faut une heure encore, une heure de rude montée sur la roche nue et presque verticale. Reposons-nous un peu et mangeons la diffa qu’a fait préparer en notre honneur le beau Kabyle.

Sur le petit plateau, devant le village, pousse une herbe courte et drue, émaillée de fleurettes: asseyons-nous sur cette riante pelouse. A peine y avons-nous pris place, que la djemâa, avec l’amin et les dhamen en tête, s’avance vers nous; elle vient nous saluer. Ces hommes ont le même aspect orde et misérable que ceux de Thifilkouth: plusieurs portent la faim estampillée sur leurs visages blafards et hâves, d’autres n’ont que des loques pour couvrir leur nudité; quelques-uns sont dévorés par d’effroyables ulcères, ou c’est la teigne qui leur ronge le cuir chevelu. Nous remarquons un albinos parmi eux.

L’amoureux de madame Elvire et l’amin, dont la physionomie est intelligente et douce, ont sur tous un air de supériorité; ils ne sont pourtant que leurs égaux, car le plus misérable a sa voix au conseil, et c’est la sienne qui est la plus écoutée, si elle est la plus éloquente. L’amin nous complimente au nom de la djemâa; il nous remercie, en quelques mots simples et dignes, de l’honneur que nous daignons faire à son village en y acceptant la diffa. Il s’excuse de ne pouvoir nous traiter selon notre mérite; il voudrait nous servir sur un plat d’or les mets les plus exquis, mais les Aïth-Aziz sont pauvres, et nous leur ferons la grâce d’agréer ce qu’ils nous offrent avec le coeur. Cette petit harangue nous touche vivement. M. Jules essuie une larme, il veut absolument laisser à ces bonnes gens des marques de notre reconnaissance.

—Gardez-vous-en bien, lui dit Bel-Kassem: ils sont pauvres, mais fiers. Vous n’avez pas affaire à des Arabes!

—Mais nous ne voulons pas que ce brave amin se mette en dépense pour nous.

—Ce n’est pas lui qui payera la diffa, mais le trésor du village; et même, comme vous êtes plusieurs et gens de conséquence, les frais en seront supportés par toute la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou.

—Et si ce sont des voyageurs ordinaires?

—Chaque kharouba les nourrit à son tour; quiconque refuse de les recevoir est frappé d’amende, dès qu’ils ont dépassé la cinquième maison.

A l’entrée du village lutine une bande de petits sauvages, garçons et filles. Ils ont bien envie de venir à nous, mais ils n’osent. Les plus hardis s’avancent un peu: au moindre geste de l’un de nous, ils repartent à toutes jambes, et cette marmaille se réfugie dans les maisons. Au bout d’un instant, le même jeu recommence. Le Caporal, le Conscrit et moi nous nous dirigeons vers eux en criant: Soldis! soldis! Ah! comme ils courent et comme ils piaillent! Ils ne reviendront plus. Bah! ils ont bien peur, mais la curiosité est la plus forte, et surtout la convoitise. En voici un, puis deux, puis trois. Ils sont là tous; à leur tête une petite fille de quatre à cinq ans. Elle est ravissante avec ses grands yeux étonnés et ses cheveux ébouriffés. Comment l’apprivoiser? L’amin nous vient en aide: «Mettez vos mains sur vos yeux, leur crie-t-il, et approcher: vous n’aurez plus peur des Roumis.» Toute la bande ainsi aveuglée se précipite en avant, et c’est maintenant à qui arrivera le premier. «A bas les mains!» crie l’amin. Ils nous regardent la bouche ouverte, les yeux écarquillés et comme frappés de stupeur. Mais bientôt nos soldis ont raison de la crainte, même chez les plus timides. Et quand ils se sont disputé les derniers, toute la bande s’attache à nos pas, tandis que de petites voix d’une douceur singulière répètent incessamment: Soldis! soldis! Accompagnés de ce cortége enfantin, nous faisons tout le tour du plateau où remontent les femmes qui sont allées chercher de l’eau dans la vallée. Plusieurs de ces malheureuses n’ont pas même de cruches; elles les remplacent par des outres en peau de chevreau, qu’elles portent sur leur dos mal protégé contre l’humidité par une natte en sparterie. L’amin nous annonce que le kouskoussou est à point. Il nous invite à le suivre dans sa maison. Nous retournons vers le Général.

O spectacle mémorable et charmant! Au milieu d’un cercle de deux cents sauvages debout ou accroupis, madame Elvire, couchée sur un matelas militaire, dort d’un sommeil d’enfant. Autour d’elle règne un profond silence. Le beau Kabyle réprimande du regard quiconque fait mine d’ouvrir la bouche ou de faire un geste. Tous regardent dormir la Parisienne avec des yeux émerveillés. Les mulets, le nez dans leur musette, la bercent du bruit monotone qu’ils font en broyant l’orge de la diffa. Nous aussi, nous prenons rang dans le cercle pour la contempler. Elle ne nous a jamais paru si charmante qu’ainsi, à son insu, abandonnée à sa grâce naturelle. Un songe rose égaye son sommeil et met un sourire sur ses lèvres entr’ouvertes. Mais l’heure s’écoule et l’amin est au supplice: le kouskoussou refroidit. Le mari, en vrai barbare, tousse jusqu’à trois fois. Enfin la dormeuse s’éveille.

—Où suis-je? dit-elle.

—Sur le Djurjura.

—Ah! qu’on y dort bien! mais ai-je dormi longtemps?

—Une heure environ.

—Ces hommes étaient là?

—Oui, Madame.

—Et vous, Messieurs?

—Nous sommes allés nous promener.

—Que pourrais-je bien faire, Bel-Kassem, pour ces braves gens qui ont protégé mon sommeil?

—Mange leur diffa de bon appétit, et ils seront contents.

—Je veux absolument leur témoigner ma reconnaissance.

—Eh bien, offre-leur donc un timecheret.

—Va pour un timecheret! mais qu’est-ce que cela?

—Un repas de viande où chacun a sa part comme d’une ouzia.

Le timecheret offert et accepté dans un échange de politesses et sous la forme d’une pièce d’or, nous nous dirigeons vers le village. Nous y sommes solennellement introduits par l’amin et les dhamen. Aïth-Aziz, plus orde et plus infect encore que Thifilkouth, soulève en nous une telle révolte, que toutes les armes de la volonté ne parviennent pas à la réduire, et nos efforts n’aboutissent qu’à nous faire avaler quelques bouchées d’un kouskoussou au mouton: ces pauvres gens n’ont pas les moyens de nourrir des poulets. Et puis la sauce au felfel nous a laissé un si cuisant souvenir! La mère de l’amin qui nous sert, a la majesté d’une matrone romaine. Elle s’étonne et s’alarme de ce que nous ne touchions qu’à peine à ce plat qu’elle a préparé de ses vénérables mains. Est-ce dédain ou méfiance? le kouskoussou n’est-il pas réussi? Nous nous extasions sur ses mérites, nous poussons l’héroïsme jusqu’à y revenir encore, mais…

—Partons! dit le Général: je ferais quelque inconvenance!

Nous nous levons, et chacun répète à la bonne vieille mère: Bono kouskoussou! bono! bono! Nous lui abandonnons un grand pain et du sucre. Et alors, pour sortir du village, commence un retraite que le dégoût précipite et qu’il change en déroute. Nous nous élançons vers l’air pur de la montagne, comme des gens qui se noient vers la planche du salut.

—Il était temps, s’écrie le Général, dix pas encore, et…

—Et moi aussi, répondirent trois voix.

—Qué? dit le Marseillais: j’ai le coeur tout renversé.

Nous remontons à mulet, et nous voici en route vers le col de Chellata. Plusieurs Kabyles nous font escorte jusqu’à la limite du village: l’amin, les dhamen, et parmi eux l’amoureux de madame Elvire. Il ne rit plus, il ne sourit même plus, il garde ses yeux mélancoliquement attachés sur la terre: il faut se séparer. Nous échangeons avec tous de cordiales poignées de mains.

Le Général tend sa main gantée au beau Kabyle. Après une centaine de pas, M. Jules, s’étant retourné, s’écrie:

—Il est encore là; mais voyez l’air malheureux!

—C’est qu’en effet, dit Bel-Kassem, il n’a eu de chance ni à la guerre ni dans ses amours.

—Ah! vraiment? que lui est-il donc arrivé?

—Pourquoi ne lui demandez-vous pas, Madame, de vous raconter son histoire?

—Pauvre garçon! dit madame Elvire en faisant de la main un signe au beau Kabyle, qui accourut de toute la vitesse de ses jambes.

Arrivé devant le Général, il attendit ses ordres dans l’attitude du respect:

—Veux-tu nous accompagner jusque chez Ben-Ali-Chérif? veux-tu nous faire le récit de tes exploits et de tes amours?

Le beau Kabyle hésita un moment avant de répondre: