En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura
Dimanche Prochain, 10 Avril
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Voici, en cette matière, la législation des Kabyles: «Quand la division s’est mise dans le thadderth et que les troubles ont commencé, aucune fraction n’a le droit de nommer un amin dans son sein. Quand les troubles commencent, et qu’on est sur le point d’en venir aux mains, les gens de bien s’interposent. Celui qui, pendant ce temps, commet un vol quelconque, ou tire un coup de fusil, ou entre dans la maison d’un individu d’un sof ennemi, est passible d’une amende de 250 francs. S’il a tué quelqu’un, il doit être tué à son tour. Dès lors, il y a guerre ouverte, et chacun se prépare à la lutte.»
—Mais s’il se rencontrait parmi vous, Bel Kassem, des ambitieux qui voulussent s’emparer du pouvoir et imposer leur volonté aux autres.
—Cela ne s’est jamais vu, et toute tentative de ce genre serait vaine. Quiconque voudrait faire la loi à la djemâa se verrait aussitôt abandonné par tous ses partisans, par sa propre kharouba. Le cas, d’ailleurs, est prévu: celui qui fomente des troubles systématiquement et avec persistance est condamné à la plus forte amende: 400 francs.
—Et s’il ne veut ou ne peut la payer?
—Il lui faudra quitter le village, à moins que quelqu’un ne la paye pour lui. Il en est de même pour toutes les amendes. Aussi sont-elles très-exactement acquittées. Qui n’a pas d’argent, en emprunte; mais la meurda, le prêt d’une semaine à l’autre, coûte cher.
—L’usure à la petite semaine.
—Nous avons aussi la r’ania ou l’hypothèque, plus onéreuse encore, car l’emprunteur abandonne la jouissance de son bien pour une somme souvent minime, et jusqu’au jour où il pourra la rendre. La r’ania des figues est surtout en usage. Pour dix ou vingt francs qu’il emprunte en avril, un Kabyle qui va moissonner dans la plaine s’oblige à restituer en septembre cet argent, plus une mesure de figues de valeur égale.
—Et les kanouns tolèrent un pareil vol! s’écria Madame Elvire indignée.
—Ils font bien, dit le Philosophe, de respecter la liberté des transactions ainsi que toutes les autres. L’argent doit être un objet de commerce comme le blé, le fer ou le charbon.
—Cependant, observai-je, Mâakara ne se trompait pas, hier, lorsqu’il a dit: «Pour la plupart des Kabyles, un sou, c’est comme une pièce d’or pour vous, Madame.»
—Et dans ma poche, cent francs, ajouta Bel-Kassem, équivalent à un million dans le portefeuille de M. de Rothschild.
—Tu le connais donc, M. de Rothschild?
—Parfaitement; au fort National, je lis souvent les journaux de Paris, et puis le Mobacher, journal indigène d’Alger, a parlé plus d’une fois de cet Amin-el-Oumêna des banquiers.
—Qu’est-ce que ce personnage?
—C’est l’amin des amins d’une arch [Tribu.]. Il est élu par eux. Autrefois on ne le nommait que pour la guerre où il commandait et conduisait au combat les sofs alliés. Maintenant il sert d’intermédiaire entre les Kabyles et l’autorité française. Il en est de même des caïds institués depuis peu comme juges de paix, et qui perçoivent en outre dans chaque cercle la lezma ou impôt de capitation.
—Que produit cet impôt?
—Je sais seulement que le cercle du fort paye une lezma annuelle de quatre-vingt mille francs.
—Connais-tu la population de la Kabylie?
—Le dernier recensement quinquennal la porte à sept cent mille âmes.
—Tu es savant comme un livre, mon ami.
—Madame me flatte.
—Y en a-t-il d’autres que toi dans ces montagnes qui lisent les journaux de Paris?
—Peu; mais beaucoup lisent le Mobacher.
—Combien?
—Je ne les ai pas comptés. Je suppose que le Mobacher a ici de trois à quatre cents abonnés.
—Tu plaisantes fort agréablement.
—«Par Dieu! par la bénédiction de Dieu! par le Fort! par la Sainte Ecriture!» je jure, dit le Kabyle avec un grand sérieux, que je ne plaisante pas. Nous prends-tu donc pour des sauvages?
—Mais ceux qui savent écrire, demandai-je, sont-ils aussi nombreux?
—Non, quand on a besoin d’une lettre on va trouver le thaleb [Savant.].
—Est-ce lui aussi qui dresse vos contrats de vente, vos titres de propriété?
—Nous n’en avons guère. Notre parole donnée vaut tous les actes de vos notaires. D’ailleurs, partout où il y a un olivier, un figuier, un terrain grand comme la main, tout le monde sait à qui il est. Sans l’autorisation de la djemâa, personne n’a le droit de construire sa maison hors du village, ni de vendre son bien à un étranger. Les propriétés ne passent donc que d’une kharouba à une autre, et cela au vu et au su de chacun, soit par vente ou par héritage. Les femmes…
—Nous savons qu’elles n’héritent pas.
—Et si une fille, en se mariant, quitte le village, elle n’emporte que ses bijoux, sa tête légère et… Bel-Kassem demeura sur ce: et…
—Quoi donc? fit une petite bouche curieuse.
—Sa vertu.
Madame Elvire sourit. A ce signal, notre rire éclate. Cette gaieté gagne les muletiers et même «l’amoureux de ma femme,» grave et mélancolique. Brusquement arraché à son extase, il nous montre ses dents plus éblouissantes que les neiges du Djurjura.
—Bagasse! que je m’amuse, moi! s’écrie le Marseillais. C’est une vraie fête de voyager avec vous; mais je casserais volontiers une croûte.
—Et moi aussi!
—Et moi donc!
—Je mangerais de l’herbe, s’il y en avait sur ce rocher.
—Moi, je boirais la mer et ses poissons.
Seuls, nos braves bêtes et leurs maîtres marchent depuis cinq heures et marcheront jusqu’au soir sans éprouver le besoin de manger ni de boire.
—Bel-Kassem, ne pourrais-tu découvrir par ici un bon hôtel avec un dîner cuit à point.
—Non, Madame, le colonel t’en a prévenue.
—Un bouchon, un petit bouchon.
—S’il ne te faut que cela, il y en a aux bouteilles.
Nouvel éclat de rire: le guide nous regarde d’un air effaré.
—Cassandre, mon ami, dit le Marseillais avec le plus pur accent de la Canebière, tu ne sais donc pas qu’un bouchon, c’est un paradis où les bons compagnons rigolent.
—Mais, Caporal, à quoi pensez-vous? J’ai faim! j’ai soif! et vous avez dans vos tellis tout ce qu’il faut! Où trouverons-nous pour rigoler un bouchon comme celui-ci?
—Encore cinq minutes de marche, dit Bel-Kassem, nous rencontrerons une source: les hommes et les bêtes pourront boire.
Nous gravissions depuis une heure un énorme rocher nu et venions d’en atteindre la crête, où il ne poussait pas un brin d’herbe. Un grand silence nous enveloppait. Le sabot des mulets retentissait sur la pierre sonore. A droite et à gauche, le précipice se creusait presque a pic à une profondeur de mille mètres. La vue planait sur un horizon immense ceint d’un côté par le Djurjura recourbé en demi-cercle, de l’autre par la mer qui apparaissait dans une échancrure de montagnes. La grandeur épique du paysage nous plongeait dans une sorte de stupeur, contre laquelle réagissait notre gaieté un peu fébrile. Pas une maison française, aucun vestige d’Europe, le monde berbère dans sa splendide et prodigieuse sauvagerie. Nous sommes au coeur de la grande Kabylie.
D’un seul coup d’oeil nous embrassons toutes les tribus des deux grandes confédérations ou K’bila [K’bila, hommes associés.] des Zouaoua. Leurs sofs R’raba [De l’Ouest.] et leurs sofs Cheraga [De l’Est.] occupent tout le versant septentrional du Djurjura, depuis les Aïth-Guechtoula et les Aïth-Sedka vers Dra’-el-Mizan, jusqu’aux tribus de l’Oud-el-Hammam vers la mer et le cap Sigli. Nous les passons en revue du haut d’un pic des Aïth-Menguelate, 14 villages, 1,350 fusils, une des tribus les plus considérables de la confédération de l’Ouest.
Chez les Menguelate, comme chez les lraten, la guerre a marqué son passage. En juillet 1854 et en juin 1857, ils se sont battus contre les Français qui leur ont brûlé plusieurs villages. Ils taillent ou tournent dans le bois des thaoulath [Pelles.], des djefoun [Plats.], des kabkab [Sabots.] et autres ustensiles. Au sud de leur territoire, jusqu’à la crête djurjurienne, habitent les Aïth-Betroun qui s’appellent eux-mêmes le coeur des Zouaoua. Ces Kabyles de moeurs farouches, très-rigides dans l’observation de leurs kanouns, se divisent en quatre tribus. La plus industrieuse est celle des Aïth-Yenni, 7 villages, 1,325 fusils, soumis en juin 1857: armuriers renommés, forgerons et orfèvres, naguère encore faux monnayeurs. Leurs quatre principaux villages, rapprochés les uns des autres, se détachent en un groupe lumineux sur l’obscurité des vallées et forment à l’ouest, entre le fort national et le Djurjura, comme une grande ville kabyle. Ce sont Aïth-et-Arba, Thaourirth-Mimoun, Thaourirth-el-Hadjadj et Aïth-el-Hassen, bourgade considérable de 400 fusils. Au-dessus d’eux, sur le flanc du Djurjura, les Aïth-Ouasif, 7 villages, 1,220 fusils, fabriquent de la cire et des cardes pour la laine; plus haut encore et jusqu’aux cimes neigeuses, les Aïth-bou-Akkach, 4 villages, 765 fusils, font des peignes à pointes de fer avec lesquels les femmes, en tissant, serrent la trame sur la chaîne; et les Aïth-Boudrar, 6 villages, 1,225 fusils, habiles jardiniers, cultivent le terrible felfel, le poivre des Zouaoua [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].
La soumission des trois dernières tribus suivit celle de la première en
1857.
A l’ouest des Aïth-Betroun, habitent les autres tribus de cette k’bila: les Aïth-Attaf, 2 villages, 544 fusils, fabricants d’ustensiles de bois et maîtres voleurs; les Aïth-H’al-Aqbile, 6 villages, 985 fusils, jardiniers et pépiniéristes; les Aïth-Bouyoucef, 7 villages, 650 fusils, d’origine juive, dit-on, peu industrieux et d’humeur assez pacifique. Ces tribus se soumirent en même temps que les Menguelate, au commencement de juillet 1857.
La confédération de l’Est comprend six tribus échelonnées sur le Djurjura, depuis le coude qu’il forme en se repliant vers le nord-est: les Aïth-Illilten,13 villages, 1,090 fusils, manefguis ou patriotes fanatiques et sauvages; c’est à leur hospitalité que nous allons confier nos têtes, et déjà leur village de Thifilkouth nous apparaît sur un mamelon qu’on prendrait pour un avorton de la grande montagne. Au-dessus d’eux sont les Aïth-llloula-Oumalou, 14 villages, 1,150 fusils, avec la singulière Zaouïa de Ben-Dris, marabouts voleurs, tolbas [Savants.] de la Kzoula [Massue ferrée.], qui naguère encore ne s’appliquaient qu’à la science du meurtre et de la rapine. Puis, sur les déclivités inférieures, les Aïth-Ithourar, 26 villages, 1,845 fusils, qui fabriquent des filets et autres engins de chasse. Au nord de leur territoire habitent les Aïth-Yahia, 13 villages, 1,035 fusils, qui possèdent Koukou, la capitale du roi ou plutôt du fameux chef berbère Ahmed ben-el-Kadi. Marmol la visita vers 1535 et l’a décrite, ainsi que l’État de Koukou, dans son Africa qui fut publiée en 1573. Cette ville est entièrement déchue de son ancienne splendeur. Adossée à l’Azerou-Kuelaâ, la pierre difficile à atteindre, elle était ceinte autrefois d’une muraille bastionnée de deux mille mètres de circuit, percée de trois portes: l’Azerou-n’Tassassin, la pierre des hommes de garde; la Thabourth-n’Sour, la porte du rempart; et la Thir’ilth-el-Medefia, la crête des canons. Il faut croire qu’en effet des canons défendaient cette forteresse, car les Français en ont retrouvé deux lorsqu’ils sont entrés à Koukou, sans combat, pendant l’expédition de juin 1854. A quelque distance de la ville est l’Ourthou-Thaadjeth, le jardin de la princesse: était-ce le jardin de la merveilleuse beauté, fille de Ben-el-Kadi, qu’épousa, en 1561, Hassan, fils de Kheir-ed-Din, sultan d’Alger?
Enfin, et toujours dans la direction du nord-est, les Aïth-ldjer, 26 villages, 2,240 fusils, avec les Aïth-Zikki, 5 villages, 225 fusils, leurs alliés obligés de la crête djurjurienne. Cette grande et industrieuse tribu se livre avec succès à la culture du lin et au tissage d’une toile à les étroits; elle confectionne aussi l’izar: c’est un épouvantail qui fascine la perdrix craintive.
Pauvre petite, tu as raison de trembler, car c’est la mort qui s’avance vers toi. Mais pourquoi ne fuis-tu pas à tire-d’ailes? Tu n’as rien à craindre de cette tête de chacal qui grimace sur cette bande de tuile tendue et curieusement enluminée, ni de cette queue qui, au bas de l’appareil, se balance menaçante, ni de ces petits miroirs qui remplacent les yeux fauves et qui ont un éclat si terrifiant. Tu demeures, pétrifiée d’épouvante, en face d’un fantôme, sans voir le chasseur; il s’approche lentement, tenant d’une main l’izar qui te le cache, et de l’autre son fusil. Fuis! fuis! ou tu es morte! Il va te tirer à coup sûr… Pan! la perdrix a vécu.
Les Idjer, très-superstitieux comme tous les Kabyles, n’approchent qu’avec terreur de leurs grottes profondes, de celles surtout de Bou-Khiar, où les djenouns [Mauvais esprits, démons.] ont enfoui et gardent des trésors incalculables. Chez eux aussi, on rencontre de grandes excavations cylindriques d’aspect étrangement sauvage. Bel-Kassem nous assure, d’un air qui n’admet pas de réplique, qu’elles furent habitées autrefois par des géants troglodytes plus terribles que le lion, plus féroces que la panthère. C’étaient, nous dit-il, les sujets d’un roi dont la taille atteignait mille coudées. Il régnait sur un pays de hautes montagnes, lorsqu’il vit un jour arriver dans son royaume le peuple de Dieu, à la recherche de la terre promise. Prévoyant qu’il serait vaincu s’il engageait la lutte avec Moïse, il prit le parti de fuir; mais il emporta sur ses épaules ses montagnes qui n’étaient autres que le Djurjura. Arrivé en Kabylie, il finit par succomber sous ce poids écrasant, et ses sujets abandonnés à leurs instincts cruels, se détruisirent entre eux ou périrent misérablement dans un isolement farouche.
—Bel-Kassem, dit le Général, n’arriverons-nous donc jamais à ta fontaine?
—Encore cinq minutes, répond le guide avec un malin sourire; cinq petites minutes, Madame, et tu te reposeras.
—Je ne suis pas fatiguée, mon ami; mais il paraît que tes minutes se multiplient comme les poissons de l’Évangile. Voici plus d’une heure que nous marchons, et il nous faut maintenant marcher encore.
—Qué! dit le Marseillais avec humeur, les minutes kabyles ne finissent jamais. Ces hommes mangent, boivent et dorment en marchant, et, comme le Juif-Errant, ils vont du Fort à Alger sans se reposer en route. Trente-cinq lieues, bagasse! Nous nous engageons entre deux chaînes de roches à pic tourmentées et nues. Le sentier serpente, étroit et périlleux, à mi-hauteur de l’une d’elles. Le fond du précipice, où leurs larges pieds se touchent presque, présente un effrayant désordre de blocs amoncelés, arrondis, dégradés par les eaux.
Çà et là un arbre arraché, brisé, tordu, étend vers nous d’un air lamentable ses bras de squelette. Toute végétation a disparu, plus un village; rien que des pierres géantes, brunes, fauves ou grises, qui n’ont pour couvrir leur nudité que des lambeaux de mousse d’un vert terne et jaunâtre. D’instant en instant le sentier devient plus abrupte.
—Un endroit merveilleusement choisi pour le sabbat des sorcières.
—Ah! prends garde, Madame; cette gorge est au pouvoir des djenouns, qui s’amusent à jeter les voyageurs dans l’abîme. Ton amoureux le sait bien, et c’est pourquoi il a pris la bride de ton mulet.
En effet, le beau Kabyle marchait devant madame Elvire, entre elle et le précipice, voulant la protéger contre la méchanceté des djenouns. Tout à coup il s’écria:
—_Thâla! thâla!_ la fontaine! la fontaine!
Une de ces crevasses que l’eau met plusieurs milliers d’années à creuser dans la pierre nous apparaît à un coude du sentier. Nos bêtes ont deviné la source qui coule limpide en babillant joyeusement. L’espoir de ce régal des humbles et des grands qui ont soif ranime leur ardeur. Cette fois, au bout des cinq minutes de Bel-Kassem, dix ou vingt fois menteuses, nous sommes assis autour de l’eau promise. Les tellis sont ouverts, les provisions étalées sur la nappe rocheuse. Nous offrons des saucissons, des poulets et du vin aux muletiers qui ont fait leurs ablutions, qui ont bu et dont les bêtes boivent.
—_Makache bono_ [Pas bon.]!
—Ils tirent de leur burnous une mince galette d’orge où le son se mêle abondamment à la farine; ils y mordent à belles dents.
—Pauvres gens! Offrez-leur donc du pain Caporal, et du sucre.
Cette fois leur gourmandise s’allume, et ce sont des Allah isselmec! Le Marseillais regarde le saucisson du coin de l’oeil, comme un enfant le pot aux confitures. Le beau Kabyle s’est éloigné discrètement.
—Où est donc mon amoureux?
—Au-dessus de vous, Madame. Assis sur le rocher, il vous contemple en mangeant ses figues.
Madame Elvire lui fait signe d’approcher. Il accourt vers elle, souriant et rougissant sous sa peau de cuivre. M. Jules lui présente un demi-pain et du sucre. Mais avant de rien accepter, lui, d’un geste noble, tend vers le Général ses deux mains rapprochées et pleines:
—_Thagerth_ [Des figues.]! dit-il.
De belles figues blondes, exquises au goût, appétissantes aux yeux; par malheur, elles sortent d’un burnous qui ne s’est jamais rafraîchi à aucune fontaine.
Le Général en prit deux.
—_Arnou_! arnou [Encore! encore dit l’amoureux aux figues.
—Merci.
—_Arnou_! arnou! répète le beau Kabyle.
Le Général prend bravement une troisième figue; mais avant de la porter à sa bouche, il hésite un peu.
—Bah! dit le Philosophe pour l’encourager, il y a des bêtes partout, petites ou grosses; cela dépend d’un simple effet d’optique. Mords dans ta figue, crois-moi; il n’y a que le premier coup de dent qui coûte.
Madame Elvire y mordit.
—Exquise! Bono! bono! dit-elle au montagnard ravi qui remonte sur sa pierre, emportant son pain et son sucre.
Ce fut au tour des muletiers de venir nous offrir des fruits, figues, raisins secs et caroubes, dans leurs mains rapprochées en forme de corbeille. Nous en prenons tous et mangeons… ce dessert parfumé d’essence de burnous.
Nous nous remettons sur nos bâts. Bientôt, en sortant de la gorge, nous apercevons, couchés à nos pieds, le village de Thifilkouth. La descente commence. Déjà le soleil s’incline vers l’horizon; avant une heure, il aura disparu derrière les montagnes.
—Combien faut-il de tes minutes, Bel-Kassem, pour aller chez le caïd?
—Cinq, Madame, répond le guide en riant, cinq toutes petites, toutes petites.
Le traître! il faut plus d’une heure. Nous avons des crampes dans les jambes, car nos pieds s’échappent sans cesse des poches du tellis dont Kabyles et Arabes se servent en guise d’étriers. Les bâts sont minces, les mulets maigres: leur épine dorsale nous scie en deux. Et quelle descente! Plus de sentier, mais un escalier de pierre, grossièrement taillé dans le rocher à pic. Telle marche n’a que six pouces, mais telle autre a deux mètres, elle est arrondie, glissante; et le mulet, à chaque pas, s’arc-boute des quatre jambes pour ne pas piquer une tête dans le vide; ou bien, c’est un chemin-ravin, détrempé par les dernières pluies, où la bête s’enfonce jusqu’aux genoux dans la boue. Nous voici arrêtés devant un passage impraticable.
—Ah! s’écrie le Conscrit, j’aimerais mieux être sur une grande route!
—Marchons! dit le Général, cela nous dégourdira les jambes.
—Mais, Madame, objecte le Caporal consterné, vous ne pourrez jamais vous tirer de ce cloaque!
—Eh! observe judicieusement Bel-Kassem, il vaut mieux se salir les pieds que la tête.
Nous sommes de son avis et descendons de nos bêtes. Nous passons à gué des ruisseaux boueux sur des pierres jetées là par des femmes kabyles. La pente toujours aussi raide devient moins périlleuse à mesure qu’on la descend. Une terre fertile recouvre le rocher; des oliviers et des figuiers innombrables, des haies d’épines entourent des champs d’orge et nous protégent contre l’abîme. Ici, comme à la montée du fort National, c’est bientôt un enchevêtrement inextricable de branches, de feuilles et de fleurs où la vigne se marie aux arbres fruitiers et aux frênes. Les rossignols et les fauvettes de Thifilkouth nous accueillent par des chansons. Un jeune pâtre nous regarde passer avec de grands yeux effarés. Un troupeau bêlant de chevreaux trottine devant lui, pressé de regagner le village, car ces pauvres petits ont soif du lait et des caresses de leurs mères dont ils sont séparés depuis le matin. Enfin, au fond de la vallée, nous traversons un asif où courent en grondant sur des pierres roulées les neiges fondues du Djurjura. Quelques pas encore, et nous serons à Thifilkouth.
Le village couronne un mamelon à pentes assez douces. Il est entouré d’un mur flanqué de tours blanchies à la chaux, et qui ressemblent à des minarets. Nous pénétrons dans cette enceinte fortifiée par une porte à voûte basse d’aspect belliqueux. Thifilkouth est une vraie citadelle. Bel-Kassem nous apprend que ces tours sont gardées en temps de guerre et que des sentinelles y veillent alors nuit et jour. Quand l’ennemi se risque à livrer un assaut, des femmes, les plus braves, y viennent le pistolet au poing, faire le coup de feu ou recharger les fusils de leurs fils, de leurs maris, de leurs frères. Toutes les autres, jeunes et vieilles, parées comme pour une fête, entonnent un chant guerrier en se tenant par la main, ou poussent des cris perçants qui exaltent le courage des hommes.
Mais si le village est emporté, quel est leur sort?
Pour le vainqueur, la femme du vaincu est sacrée. Ces attaques de village sont d’ailleurs assez rares. Beaucoup sont si bien protégés par les défenses naturelles de leurs pitons à pic qu’il ne leur en faut guère d’autres. Pour arrêter l’ennemi, il suffit de barrer l’unique chemin de la crête, et de fermer la porte massive qui bouche l’entrée de thadderth. Le plus souvent les sofs se déclarent la guerre et s’y préparent plusieurs jours d’avance. Dans quelques tribus, la bataille se livre en un endroit choisi. Les combattants s’en approchent de chaque côté, lentement, en rampant et s’abritant derrière une pierre, derrière un arbre. Tout homme en état de porter les armes doit combattre sous peine d’infamie. «Si quelqu’un, disent les kanouns, quitte le village pendant une guerre, sa maison est rasée.» Le même sort est réservé au traître, l’espion est lapidé. Dès qu’un enfant peut se servir d’un fusil, son père le présente à la djemâa. A partir de ce jour-là, il a sa place au combat comme dans l’assemblée. Pendant la lutte, les plus vieux qui n’ont plus la force de combattre, postés en sentinelle sur le sommet de la montagne, signalent par leurs cris l’approche de l’ennemi: «Les voici! ils avancent, ils reculent, ils vont tirer! Dérobez-vous! tamourt! tamourt_! à terre! à terre!» Après la bataille, si l’un des partis n’a pas de mort, il décharge ses armes en signe de joie; ou, s’il en a, il demande la dhomana [Trêve.] pour les enterrer. Tout le village assiste aux funérailles. Les hommes, silencieux et tristes, creusent la fosse; les femmes poussent des plaintes lamentables et avec les ongles se déchirent le visage. Parfois des combattants ennemis assistent à ce deuil, pour honorer le courage de leurs victimes. Malheur aux blessés! si la gadoum [Hache.] ou le flissa [Sabre.] ne les a pas achevés, ils demeurent souvent estropiés pour la vie: car la balle kabyle, quoique d’un trop petit calibre pour le fusil, n’en casse pas moins fort bien une jambe ou un bras, et, pour raccommoder ce membre, les montagnards n’ont d’autre médecin que la nature. Quelques-uns pourtant, les plus riches, se donnent le luxe d’un thebib [Chirurgien arabe.]; mais les autres, pour guérir leur blessure, se contentent d’y appliquer un chiffon de papier où la main de quelque pieux marabout a tracé à leur intention une formule miraculeuse. Jadis les montagnards se battaient avec la mzerag [Lance.]; ils ont encore le loueh, grand bouclier à l’épreuve de la balle. Ils s’en couvrent deux ou trois, lorsqu’avec le thanhizth, longue perche armée d’une pointe d’acier, ils veulent ouvrir une brèche dans le mur d’une maison ou d’un village.
Pendant quelques instants, nous longeons l’enceinte dont le soleil couchant colore les tours en carmin. Devant nous, au milieu d’un massif de verdure, est couché Thifilkouth sur une crête bizarrement accidentée; et plus loin, derrière le village, se dresse, imposant et superbe, le Djurjura, enveloppé de pourpre. Ces murs et ces tours d’aspect étrange, ce prodigieux amas d’arbres et de fleurs où la lumière et l’ombre dessinent en se jouant des arabesques multicolores, ce village fantastique appuyé sur le pied d’un colosse rouge, tout ici, comme sur le rempart du fort National, nous transporte en pleine féerie.
Nous passons sous plusieurs voûtes basses et noires, puis sous une porte qui fait corps avec les maisons de Thifilkouth. Elle donne accès dans une salle vaste et sombre où plusieurs Kabyles sont assis, accroupis, couchés sur des dalles qui forment, à trois pieds du sol, de larges bancs le long des murs et autour des piliers.
—Est-ce encore une maison de garde, Bel-Kassem? il y a là des meurtrières.
—C’est le themegaïth, la salle de la djemâa; elle s’y réunit une ou deux fois la semaine. C’est aussi un lieu ouvert à tous, où jeunes et vieux viennent à chaque heure du jour, pour s’entretenir de la chose publique et de leurs propres affaires.
Combien de burnous ont poli ces dalles grossièrement taillées, combien de générations les ont creusées par places en venant s’y asseoir! Il y a du sauvage dans le masque, impassible de ces hommes qui nous regardent. Nous les saluons de la tête; un seul, le plus jeune, nous répond: Ouach-halek! C’est le salut kabyle. Les autres demeurent silencieux; pas un muscle de leur visage ne bouge.
—Bel-Kassem, sommes-nous donc ici chez des Arabes?
—Non, Madame; mais ce sont des rustres, des Kabyles peu civilisés.
Le guide les raille sur leur grossièreté; il nous donne apparemment pour des gens d’importance, car tous se lèvent pour nous mener chez le caïd; tous, excepté un, qui nous tourne le dos: il a bien quatre-vingt-dix ans. Son crâne est dénudé, une longue barbe blanche lui descend jusqu’au milieu de la poitrine. Sur son épaule repose sa fidèle gadoum, qui ne l’a jamais quitté; à son côté droit est son debouz, son bâton ferré, avec lequel il a assommé plus d’un ennemi dans sa jeunesse. Il porte le tabenta, tablier de cuir, qui fait partie du costume de guerre. Son burnous orde, bruni par sa sueur presque séculaire, est percé de plusieurs trous de grandeur inégale.
—Ce sont, dit Bel-Kassem, des balles qui les ont faits. Les petits proviennent de balles kabyles; les grands, de balles françaises. Ce vieux s’est battu toute sa vie, et il est aussi fier de son burnous troué qu’aucun de vos soldats peut l’être de son ruban rouge.
Nous suivons une rue étroite, bordée de maisons basses, sans fenêtres; les eaux ménagères ruissellent entre les pierres, toutes les ordures du village s’y étalent sans vergogne. Cette rue monte ou descend court à droite, puis à gauche, en zigzag. C’est un vrai casse-cou, parsemé çà et là de flaques croupissantes et puantes. Chaque maison y a accès par une porte pratiquée dans son mur et qui ouvre sur une cour intérieure.
A cette porte, qui s’entre-bâille dès que nous l’avons dépassée, apparaissent des visages de femmes, curieux et effarés: très-beaux parfois, jolis souvent, mais peu ou point du tout lavés. Un cortége nombreux d’hommes et de petits garçons nous accompagne, grossissant sans cesse et se pressant contre nous, naïvement effrontés. L’affluence est grande surtout autour du Général.
Jamais Parisienne n’a mis le pied dans ce village berbère, et c’est à qui la verra de plus près, à qui pourra palper l’étoffe de son manteau. Bel-Kassem et le beau Kabyle s’évertuent en vain à écarter cette foule importune. Le Caporal s’alarme, le Conscrit s’irrite, le Marseillais jure, les muletiers crient: Choua! choua [Doucement! doucement Madame Elvire sourit et dit:
—Oh! la plaisante aventure!
Enfin nous voici chez le caïd de Thifilkouth. La porte d’une cour intérieure s’est refermée sur nous. Les membres de la kharouba et quelques intimes nous entourent. Le caïd, averti de notre arrivée par le télégraphe kabyle, s’avance pour nous saluer. C’est un petit homme blond, d’une cinquantaine d’années. Il y a de la malice et de la ruse sur ses lèvres souriantes et dans ses yeux bleus qui clignotent. Il s’appuie sur une canne et boite en marchant: car, l’an dernier, il est tombé de mulet, il s’est cassé la jambe, et l’amulette du marabout la lui a mal remise. M. Jules lui débite en gentleman accompli un petit compliment de circonstance sur l’hospitalité des Kabyles et les incomparables beautés de leur pays. Le guide traduit ces paroles élogieuses un peu brièvement. Bel-Kassem a faim et soif, Bel-Kassem est fatigué; le soleil est couché, et Bel-Kassem voudrait manger, boire et dormir.
—Entrons! entrons! dit le guide morose comme un enfant assailli par le sommeil: on ne nous servira pas le kouskoussou avant le jour, si nous restons à babiller comme des femmes au moulin.
Quand les femmes vont à la fontaine et au moulin, elles font entre elles pendant une heure ou deux la petite chronique scandaleuse. Babiller est au reste le plus grand et presque le seul divertissement pour elles comme pour les hommes.
Le caïd nous introduit dans la maison des hôtes. Le madré est fort à son aise. Il reçoit du gouvernement un traitement d’un millier de francs comme juge de paix. Les mauvaises langues de Thifilkouth prétendent que tout l’argent qui entre dans son coffre ne sort pas de cette seule bourse. Et puis il a du bien au soleil: champs, oliviers, figuiers, vignes, sans compter le bétail. Il n’y a que lui parmi les plus huppés de l’endroit qui possède une maison des hôtes. Elle s’élève à droite, dans l’amrah [Cour intérieure.], sur un pan de roche. Nous y grimpons avec le caïd suivi de ses parents et des principaux du village, parmi lesquels nous remarquons un gendarme Kabyle attaché à sa personne. L’usage veut que les notables honorent par leur présence les voyageurs de distinction, et qu’ils aident le maître du logis à les traiter le mieux possible. Parfois, dans ce but, ils ajoutent à la diffa un ou plusieurs plats, des oeufs et des gâteaux au miel en guise de dessert.
La maison ne contient qu’une seule pièce partagée en deux compartiments. Dans le premier, l’aouens, à gauche de la thabourth [Porte.], flambe dans un kanoun [Trou creusé en terre.] un feu de feuilles et de branches sèches. La fumée remplit la maison et s’échappe au gré de sa fantaisie par la porte qui reste ouverte, par l’asfalou [Petite ouverture pratiquée dans le toit.] et par les thikouathin [Jours étroits ou plutôt meurtrières dans la muraille.]. On étend un maigre tapis sur la terre piétinée et durcie. Le caïd y prend place avec nous; les autres demeurent debout au fond de la salle. Une lampe kabyle à plusieurs becs brûle entre le feu et nous. Les muletiers apportent nos bagages. Bienvenues de nous, humbles couchettes du soldat! vous nous semblez en ce moment plus moelleuses que le lit de plumes d’une petite maîtresse. Nous plaçons les matelas les uns sur les autres pour en former un divan délicieux. Le caïd nous révèle ses instincts de sybarite par le nonchaloir avec lequel il s’y étend à côté de madame Elvire. Les valises, les sacs, les couvertures, tout notre attirail de voyage est déposé dans le second compartiment de la salle. Un mur de quatre pieds le sépare du premier. Sur ce mur s’appuie un plancher, et sous ce plancher règne une cavité profonde et noire: c’est l’adaïnin, l’étable où le boeuf, la vache, la chèvre et le mulet habitent près de leur maître. Car il a, lui, sa doukana, son banc de pierre, sa couche, dans un angle adossé à l’étable; et sur le plancher qui recouvre celle-ci dorment, à côté du fourrage, sa femme et ses enfants. Son lit d’ailleurs n’est pas plus doux que celui de sa famille: pour oreiller et pour matelas il n’a qu’un thaguerthil [Mince natte en sparterie.]. Telle est l’akham [La maison kabyle, qui se construit en quinze jours.]. Le propriétaire en rassemble les matériaux lui-même. Les pierres abondent à la porte du village; il n’y a qu’à les ramasser, mais il faut payer les tuiles, le mortier et le maçon: tout cela coûte de deux à trois cents francs. Les plus spacieuses, ou celles qui ont une deuxième soupente par-dessus la première, afin de séparer les filles des garçons, en valent jusqu’à trois cent cinquante.
Quand Bel-Kassem nous eût renseignés là-dessus:
—O peuple de l’âge d’or! s’écrie le Philosophe, avec le loyer d’un épicier de Paris, on bâtirait tout un village kabyle.
—Mais les plus riches? dis-je.
—Les plus riches et les plus pauvres ont la même maison. Ils vivent tous avec les bêtes.
—Avec toute espèce de bêtes! ajoute madame Elvire. Ah! j’en ai pour le moins une douzaine de preuves!
Et elle se leva pour secouer ses jupes.
—C’est peine perdue, dit Bel-Kassem en riant. Plus tu chasseras les puces, et plus elles deviendront méchantes. Elles ne sont pas habituées à être maltraitées.
—Oh! si seulement j’en tenais une!
—Prends garde! la puce kabyle se venge. Un bon conseil, Madame: fais comme nous, traite-les avec douceur.
—Elles me dévorent! dit le Général exaspéré.
—Bah! quand elles auront prélevé leur diffa sur ta peau blanche et rose, elles s’endormiront jusqu’au matin.
—Mais moi, je ne fermerai pas l’oeil de la nuit.
—Dans un jour ou deux, tu auras fait la paix avec elles. Alors elles seront pour toi ce qu’elles sont pour nous: des amies fidèles dont on ne peut plus se passer.
Il faisait nuit noire au dehors; de temps à autre quelques têtes curieuses se montraient dans la pénombre de la porte, et parmi elles des têtes de femmes. Madame Elvire, se tournant vers le caïd accroupi à côté d’elle, lui demanda si sa femme était jeune et jolie? Bel-Kassem servit d’interprète.
—J’ai trois femmes, répondit le caïd d’un air où l’on voyait qu’il eût volontiers fait de madame Elvire la quatrième.
—Tu n’es donc pas un Kabyle, mais un Turc?
—A l’homme qui vieillit, il faut une femme jeune.
—Laquelle préfères-tu?
—La plus belle.
—Et les autres?
—Elles tissent les burnous et préparent le kouskoussou; elles vont chercher du bois dans la montagne, de l’eau dans la vallée; elles tannent la peau des boucs, elles façonnent des poteries; elles traient les vaches et les chèvres, battent le thamenth [Beurre.] et font l’agouglou [Fromage de lait aigre.].
—Leur âge?
—La vieille a trente-cinq ans, la seconde vingt-quatre et la troisième treize.
—S’accordent-elles ensemble?
—Il le faut bien.
—Mais si elles se querellent?
—Je les mets à la raison.
—Comment?
Le caïd hésitait à répondre. Cependant madame Elvire insistait pour savoir de quelle manière, en Kabylie, un mari possesseur de trois femmes apaise les discordes intestines de son ménage. Il se décida à lui faire une réponse que Bel-Kassem, en homme bien élevé par la nature, traduisit ainsi:
—Je les menace de ma froideur.
Le Général, éclatant de rire, toisa de haut en bas le petit homme boiteux.
—Ce n’est pas tout, reprit le caïd: lorsqu’en se disputant elles se tirent par les cheveux, se mordent ou se mettent le visage en sang avec les ongles, elles payent l’amende, et c’est autant d’argent qu’elles ont en moins pour s’acheter des bijoux.
—Les femmes, ajouta le guide, sont passibles de toutes les amendes que les kanouns infligent aux hommes.
—Que penses-tu, Philosophe, de cette égalité-là?
—Qu’elle n’est pas plus à dédaigner qu’une autre.
—Grand merci!
—L’égalité devant la répression constitue pour la femme kabyle un droit qui pourra la conduire un jour à l’égalité devant la loi.
—Oui, dit Bel-Kassem, cela arrivera inévitablement quand nous verrons le Djurjura la tête en bas et les jambes en l’air, ou lorsque nos femmes, aussi belles et aussi intelligentes que toi, Madame, nous ensorcelleront comme tu as ensorcelé aujourd’hui le Kabyle d’Aïth-Aziz.
—Mais où est-il donc, mon amoureux?
—Il vient de repartir pour son village, où il veut vous faire offrir demain matin la diffa.
—Pauvre garçon!
—Je ne regrette pas du tout, dit M. Jules, qu’il s’en soit allé. Sous son air doux, j’en jurerais, cet homme cache des instincts de bête féroce.
—C’est vous, Caporal, qui êtes jaloux, s’écria le Conscrit, jaloux comme un tigre.
Le Caporal, qui était le meilleur enfant du monde, fut le premier à rire de cette plaisanterie.
—Et le Marseillais?
—Il prend le frais dans la cour avec les muletiers en attendant qu’on soupe.
Étant sorti, je trouvai le Marseillais assis sur une pierre et fumant philosophiquement sa pipe.
—Que fais-tu là?
—Je fume! Il fait un froid de loup, la rosée m’a trempé: je me sèche à ma pipe. C’est un bon remède contre les rhumatismes.
—Pourquoi n’entres-tu pas dans la maison?
—Le caïd ne m’y a pas invité, ni personne.
—Il faut nous le pardonner, mon ami; viens!
—Je pensais que vous m’aviez abandonné, et cela me faisait de la peine, bagasse!
Comme j’allais entrer avec lui dans la maison, Madame Elvire en sortit:
—Le caïd, me dit-elle, nous accorde la faveur insigne de nous présenter à ses femmes.
Je me joins au cortége. Nous traversons une seconde cour plus petite que la première, et autour de laquelle s’élèvent plusieurs corps de logis, habités par divers membres de la kharouba. Elle est pavée de grosses pierres d’inégale grandeur, rassemblées sur un plan incliné qui favorise l’écoulement des eaux ménagères; comme la rue, c’est un casse-cou. Nous pénétrons avec le caïd dans un de ses logis, et là toute la vie intérieure du Kabyle se révèle à nous dans un tableau pittoresque et charmant.
Des femmes et des jeunes filles sont accroupies à terre autour du foyer. Des enfants que notre vue effarouche se réfugient sur le sein de leurs mères ou courent se cacher derrière leur dos. Un garçon de deux ans, petit Hercule de bronze, dort nu entre des bras orgueilleux de porter ce fardeau précieux et magnifique. Une jolie fille de neuf à dix ans, à l’oeil éveillé, à la lèvre mutine, agite avec grâce un tamis d’alfa, d’où tombe comme une pluie blanche la fleur de farine. Elle est recueillie dans un grand plat en bois tourné, où plusieurs mains non moins agiles qu’élégantes viennent la prendre incessamment pour la rouler entre leurs doigts mouillés. Ces pâtes, en forme de grains arrondis, à peine de la grosseur d’une tête d’épingle, sont, nous dit Bel-Kassem, l’âme et le corps du kouskoussou, le mets national, le régal par excellence du Kabyle comme de l’Arabe. Le piment, le lait, le miel, la viande même, n’en sont que l’assaisonnement ou la sauce. Sur le feu cuisent plusieurs poulets décapités, au fond d’un vase à moitié rempli d’eau. La vapeur de ce bouillon pénètre par un tamis dans un second vase superposé au premier et qui renferme les pâtes. Lorsqu’elles ont entièrement absorbé le bouillon en s’imprégnant du suc de la viande, le kouskoussou est à point, et le palais le plus blasé se réveille devant ce plat aux fumets appétissants. Ce pot qui mijote sur la braise, et qu’une vieille femme surveille, contient notre souper.
Les pâtes qu’Halima, Yacoute, Amefa, Saâda, roulent entre leurs doigts mignons, serviront à préparer un autre kouskoussou: car toute la kharouba, grands ou petits, aura sa part de la diffa. Aussi la joie éclate sur les visages; ils semblent nous dire: «C’est fête à la maison! Ah! si vous pouviez revenir demain!»
Mais à qui ces beaux yeux noirs qui apparaissent de temps à autre près d’une urne colossale et qui brillent alors comme deux étoiles pour disparaître aussitôt que quelqu’un de nous les regarde, les admire? C’est Zohra, la plus jeune femme du caïd, un bijou précieux, une perle rare: il l’a payée mille francs! Elle se cache derrière le koufi [Amphore de deux à trois mètres de hauteur.] aux provisions: la pauvre petite a peur, non pas de nous, mais de son mari, qui est jaloux; elle a peur d’être grondée.
—Bel-Kassem, prie-la donc d’approcher.
—Elle en a bien envie; mais elle ne viendra pas, à moins que le caïd n’y consente.
—Caïd, appelle madame Zohra: je désire lui faire un petit cadeau.
Madame Zohra accourt à un signe de son seigneur et maître. Elle sort de sa cachette et s’avance vers nous, confuse et les paupières abaissées.
Quelle souplesse dans ses mouvements! quelle grâce dans toute sa mignonne personne, dont le kaïk dessine les belles formes! Elle demeure interdite devant Madame Elvire, qui détache de son cou pour la lui donner une petite cravate écossaise, bleue et verte. Madame Zohra la prend entre ses mains d’enfant et la contemple ravie, sans oser lever les yeux. Nous pouvons la regarder à l’aise. Elle offre le type grec dans le parfait ovale de son visage, avec je ne sais quel attrait de sauvagerie. Le nez droit, aux narines découpées finement, rapprochées et presque closes, s’attache par une ligne noble au front un peu bas, mais admirablement encadré dans les ondes aux reflets bleus d’une superbe chevelure noire. Les tresses naturelles forment, mêlées à des tresses de laine noire, de grands anneaux qui s’arrondissent de chaque côté de la tête. Aux oreilles brillent les cercles des kouneïs incrustés de corail, et les chaînettes du thacebth, décorées de paillettes multicolores. Ces ornements donnent un éclat extraordinaire au teint mat, d’un blanc doré, ainsi qu’à deux grands yeux lumineux et doux, ornés de cils soyeux et surmontés d’arcades fières. La bouche est petite, sensuelle; chaque lèvre descend, par une courbe lascive, vers une fossette espiègle qui rit aux deux coins de la bouche et en corrige un peu l’éloquence phrynéenne. Le cou, les épaules et les bras nus nous dérobent presque, sous leurs bijoux, la pureté des lignes, l’élégance des contours. Madame Zohra, sous sa tunique courte, nous montre la jambe et le pied de Vénus, et c’est à peine si sa main le cède pour la perfection à celle de madame Elvire. Elle est moins blanche et les ongles en sont teints de henné.