Ensemble, c'est tout
— Voilà ! C'est impossible !
— C'est impossible.
— Voilà ! C'est impossible !
— Allons, entrez, faites comme chez vous.
Il était si grand qu'il dut s'asseoir tout de suite. Il fit un effort pour trouver ses mots mais pour une fois, ce n'était pas un problème de bégaiement, plutôt de... stupéfaction.
— C'est... C'est...
— C'est petit.
— Non, c'est, comment dirais-je... C'est coquet. Oui, c'est tout à fait coquet et... pittoresque, n'est- ce pas ?
— Très pittoresque, répéta Camille en riant. Il resta silencieux un moment.
— Vraiment ? Vous vivez là ?
— Euh, oui...
— Complètement ?
— Complètement.
— Toute l'année ?
— Toute l'année.
— C'est petit, non ?
— Je m'appelle Camille Fauque.
— Bien sûr, enchanté. Philibert Marquet de la Dur-bellière annonça-t-il en se relevant et en se cognant la tête contre le plafond.
— Tout ça ?
— Hé, oui...
— Vous avez un surnom ?
— Pas que je sache...
— Vous avez vu ma cheminée ?
— Pardon ?
— Là... Ma cheminée...
— Ah la voilà ! Très bien... ajouta-t-il en se rasseyant et en allongeant ses jambes devant les flammes en plastique, très très bien... On se croirait dans un cottage anglais, n'est-il pas ?
Camille était contente. Elle ne s'était pas trompée. C'était un drôle de coco, mais un être
parfait, ce garçon-là...
— Elle est belle, non ?
— Magnifique ! Elle tire bien au moins ?
— Impeccable.
— Et pour le bois ?
— Oh, vous savez, avec la tempête... Il suffit de se baisser aujourd'hui...
— Hélas, je ne le sais que trop bien... Vous verriez les sous-bois chez mes parents... Un vrai désastre... Mais là, c'est quoi ? C'est du chêne, non ?
— Bravo !
Ils se sourirent.
— Un verre de vin, ça ira ?
— C'est parfait.
Camille fut émerveillée par le contenu de la malle. Il ne manquait rien, les assiettes étaient en porcelaine, les couverts en vermeil et les verres en cristal. Il y avait même une salière, un poivrier, un huilier, des tasses à café, à thé, des serviettes en lin brodées, un légumier, une saucière, un compotier, une boîte pour les cure-dents, un sucrier, des couverts à poisson et une chocolatière. Le tout était gravé aux armes de la famille de son hôte.
— Je n'ai jamais rien vu d'aussi joli...
— Vous comprenez pourquoi je ne pouvais pas venir hier... Si vous saviez les heures que j'ai passées à la nettoyer et à tout faire briller...
— II fallait me le dire !
— Vous pensez vraiment que si j'avais prétexté : « Pas ce soir, j'ai ma malle à rafraîchir », vous ne m'auriez pas pris pour un fou ?
Elle se garda bien du moindre commentaire.
Ils déplièrent une nappe sur le sol et Philibert Machin chose mit le couvert.
Ils s'assirent en tailleur, ravis, enjoués, comme deux gamins qui inaugureraient leur nouvelle dînette, faisant mille manières et autant d'efforts pour ne rien casser. Camille, qui ne savait pas cuisiner, était allée chez Gou-betzkoï et avait choisi un assortiment de taramas, de saumons, de poissons marinés et de confitures d'oignons. Ils remplirent consciencieusement tous les petits raviers du grand-oncle et inaugurèrent une sorte de grille-pain très ingénieux, fabriqué avec un vieux couvercle et du papier d'aluminium, pour réchauffer les blinis sur la plaque électrique. La vodka était posée dans la gouttière et il suffisait de soulever le vasistas pour se resservir. Ces allées et venues refroidissaient la pièce, certes, mais la cheminée crépitait et tirait du feu de Dieu.
Comme d'habitude, Camille but plus qu'elle ne mangea.
— Ça ne vous dérange pas si je fume ?
— Je vous en prie... Par contre, j'aimerais allonger mes jambes parce que je me sens tout ankylosé...
— Mettez-vous sur mon lit...
— B... bien sûr que non, je... Je n'en ferai rien...
A la moindre émotion, il reperdait ses mots et tous ses moyens.
— Mais, si, allez-y ! En fait, c'est un canapé- lit. ..
— Dans ce cas...
— Nous pourrions peut-être nous tutoyer, Philibert ?
Il devint pâle.
— Oh, non, je... En ce qui me concerne, j'en serais bien incapable, mais vous... Vous...
— Stop ! Extinction des feux là-haut ! Je n'ai rien dit ! Je n'ai rien dit ! En plus, je trouve que c'est très bien le vouvoiement, c'est très charmant, très...
— Pittoresque ?
— Voilà !
Philibert ne mangeait pas beaucoup lui non plus, mais il était si lent et si précautionneux que notre parfaite petite ménagère se félicita d'avoir prévu un repas froid. Elle avait aussi acheté du fromage blanc pour le dessert. En vérité, elle était restée paralysée devant la vitrine d'un pâtissier, totalement décontenancée et incapable de choisir le moindre gâteau. Elle sortit sa petite cafetière italienne et but son jus dans une tasse si fine qu'elle était certaine de pouvoir la briser en la croquant.
Ils n'étaient pas bavards. Ils n'avaient plus l'habitude de partager leurs repas. Le protocole ne fut donc pas très au point et tous deux eurent du mal à se dépêtrer de leur solitude... Mais c'était des gens bien élevés et ils firent un effort pour porter beau. S'égayèrent, trinquèrent, évoquèrent le quartier. Les caissières du Franprix — Philibert aimait la blonde, Camille lui préférait la aubergine -, les touristes, les jeux de lumière sur la tour Eiffel et les crottes de chien. Contre toute attente, son hôte s'avéra être un causeur parfait, relançant sans cesse la conversation et picorant çà et là mille sujets futiles et plaisants. II était passionné d'histoire de France et lui avoua qu'il passait le plus clair de son temps dans les geôles de Louis XI, dans l'antichambre de François 1er, à la table de paysans vendéens au Moyen Âge ou à la Conciergerie avec Marie-Antoinette, femme pour laquelle il nourrissait une véritable passion. Elle lançait un thème ou une époque et il lui apprenait une foule de détails piquants. Les costumes, les intrigues de la Cour, le montant de la gabelle ou la généalogie des Capétiens.
C'était très amusant.
Elle avait l'impression d'être sur le site Internet d'Alain Decaux. Un clic, un résumé.
— Et vous êtes professeur ou quelque chose comme ça?
— Non, je... C'est-à-dire que je... Je travaille dans un musée...
— Vous êtes conservateur ?
— Quel bien grand mot ! Non, je m'occupe plutôt du service commercial...
— Ah... acquiesça-t-elle gravement, ce doit être passionnant... Dans quel musée ?
— Ça dépend, je tourne... Et vous ?
— Oh, moi... C'est moins intéressant, hélas, je travaille dans des bureaux...
Avisant sa mine dépitée, il eut le tact de ne pas s'attarder sur le sujet.
— J'ai du bon fromage blanc avec de la confiture d'abricot, ça vous dit ?
— Avec joie ! Et vous ?
— Je vous remercie, toutes ces petites choses russes m'ont calée...
— Vous n'êtes pas bien grosse...
Craignant d'avoir prononcé un mot blessant, il ajouta aussitôt :
— Mais vous êtes... euh... gracieuse... Votre visage me fait songer à celui de Diane de Poitiers...
— Elle était jolie ?
— Oh ! Plus que jolie ! II rosit. Je... Vous... Vous n'êtes jamais allée au château d'Anet ?
— Non.
— Vous devriez... C'est un endroit merveilleux qui lui a été offert par son amant, le roi Henri II...
— Ah bon ?
— Oui, c'est très beau, une espèce d'hymne à l'amour où leurs initiales sont entrelacées partout. Dans la pierre, le marbre, la fonte, le bois et sur son tombeau. Et puis émouvant aussi... Si je me souviens bien, ses pots à onguents et ses brosses à cheveux sont toujours là, dans son cabinet de toilette. Je vous y emmènerai un jour...
— Quand ?
— Au printemps peut-être ?
— Pour un pique-nique ?
— Cela va de soi...
Ils restèrent silencieux un moment. Camille essaya de ne pas remarquer ses souliers troués et Philibert fit de même avec les taches de salpêtre qui couraient le long des murs. Ils se contentaient de laper leur vodka à petites gorgées.
— Camille ?
— Oui.
— Vraiment, vous vivez ici tous les jours ?
— Oui.
— Mais euh... pour euh... Enfin... Les lieux d'aisances...
— Sur le palier.
-Ah?
— Vous voulez vous y rendre ?
— Non, non, je me demandais juste.
— Vous vous faites du souci pour moi ?
— Non, enfin... si... C'est... tellement Spartiate,
quoi...
— Vous êtes gentil... Mais ça va. Ça va, je vous rassure, et puis j'ai une belle cheminée maintenant !
Lui n'avait plus l'air si enthousiaste.
— Quel âge avez-vous ? Si ce n'est pas trop indiscret bien sûr...
— Vingt-six ans. J'en aurai vingt-sept en février...
— Comme ma petite sœur...
œ
— Pas une, six !
— Six sœurs !
— Oui. Et un frère...
— Et vous vivez seul à Paris ?
— Oui, enfin avec mon colocataire...
— Vous vous entendez bien ? Comme il ne répondait pas, elle insista :
— Pas très bien ?
— Si, si... ça va ! On ne se voit jamais de toute façon...
-Ah?
— Disons que ce n'est pas exactement le château d'Anet, quoi !
Elle riait.
— II travaille ?
— II ne fait que ça. II travaille, il dort, il travaille, il dort. Et quand il ne dort pas, il ramène des filles... C'est un curieux personnage qui ne sait pas s'exprimer autrement qu'en aboyant. J'ai du mal à comprendre ce qu'elles lui trouvent. Enfin, j'ai bien mon idée sur la question, mais bon...
— Qu'est-ce qu'il fait ?
— II est cuisinier.
— Ah ? Et il vous prépare de bons petits plats au moins ?
— Jamais. Je ne l'ai jamais vu dans la cuisine. Sauf le matin pour fustiger ma pauvre cafetière...
— C'est un de vos amis ?
— Fichtre non ! Je l'ai découvert par une annonce, un petit mot sur le comptoir de la boulangerie d'en face : Jeune cuisinier au Vert Galant cherche chambre pour faire la sieste l'après-midi pendant sa coupure. Au début, il ne venait que quelques heures par jour et puis voilà, il est là maintenant...
— Ça vous contrarie ?
— Pas du tout ! C'est même moi qui lui ai proposé... Parce que, vous verrez, pour le coup, c'est un peu trop grand chez moi... Et puis il sait tout faire. Moi qui ne suis pas fichu de changer une ampoule, ça m'arrange bien... II sait tout faire et c'est un fieffé gredin ma foi... Depuis qu'il est là, ma note d'électricité a fondu comme neige au soleil...
— II a bidouillé le compteur ?
— II bidouille tout ce qu'il touche, j'ai l'impression... Je ne sais pas ce qu'il vaut comme cuisinier, mais comme bricoleur, il se pose là. Et comme tout tombe en ruine chez moi... Non... et puis je l'aime bien quand même... Je n'ai jamais eu l'occasion de parler avec lui, mais j'ai l'impression qu'il... Enfin, je n'en sais rien... Quelquefois, j'ai la sensation de vivre sous le même toit qu'un mutant...
— Comme dans Alien ?
— Pardon ?
— Non. Rien.
Sigourney Weaver n'ayant jamais fricoté avec un roi, elle préféra laisser tomber l'affaire...
Ils rangèrent ensemble. Avisant son minuscule lavabo, Philibert la supplia de lui laisser nettoyer la vaisselle. Son musée étant fermé le lundi, il n'aurait que ça à faire le lendemain... Ils se quittèrent cérémonieusement.
— La prochaine fois, c'est vous qui viendrez...
— Avec plaisir.
— Mais je n'ai pas de cheminée, hélas...
— Hé ! Tout le monde n'a pas la chance d'avoir un
cottage à Paris...
— Camille ?
— Oui.
— Vous faites attention à vous, n'est-ce pas ?
— J'essaye. Mais vous aussi, Philibert...
-Je... J...
— Quoi ?
— II faut que je vous dise... La vérité, c'est que je ne travaille pas vraiment dans un musée, vous savez... Plutôt à l'extérieur... Enfin dans des boutiques, quoi... Je... Je vends des cartes postales...
— Et moi, je ne travaille pas vraiment dans un bureau, vous savez... Plutôt à l'extérieur aussi... Je fais des ménages...
Ils échangèrent un sourire fataliste et se quittèrent tout penauds.
Tout penauds et soulagés.
Ce fut un dîner russe très réussi.
— Qu'est-ce qu'on entend ?
— T'inquiète, c'est le grand Duduche...
— Mais qu'est-ce qu'il fout ? On dirait qu'il inonde la cuisine...
— Laisse tomber, on s'en tape... Viens plutôt par là toi...
— Non, laisse-moi.
— Allez, viens quoi... Viens... Pourquoi t'enlèves pas ton tee-shirt ?
— J'ai froid.
— Viens je te dis.
— II est bizarre, non ?
— Complètement givré... Tu l'aurais vu partir tout à l'heure, avec sa canne et son chapeau de clown... J'ai cru qu'il allait à un bal costumé...
— II allait où ?
— Voir une fille, je crois...
— Une fille !
— Ouais, je crois, j'en sais rien... On s'en fout... Allez, retourne-toi, merde...
— Laisse-moi.
— Hé, Aurélie, tu fais chier à la fin...
— Aurélia, pas Aurélie.
— Aurélia, Aurélie, c'est pareil. Bon... Et tes chaussettes, tu vas les garder toute la nuit aussi ?
Alors que c'était formellement interdit, -strictly forbidden, Camille posait ses vêtements sur le linteau de sa cheminée, restait au lit le plus longtemps possible, s'habillait sous sa couette et réchauffait les boutons de son jean entre ses mains avant de l'enfiler.
Le bourrelet en PVC n'avait pas l'air très efficace et elle avait dû
changer son matelas de place pour ne plus sentir l'affreux courant d'air qui lui vrillait le front. Maintenant son lit était contre la porte et c'était tout un binz pour entrer et sortir. Elle était sans cesse en train de le tirer ici ou là pour faire trois pas. Quelle misère, songeait-elle, quelle misère... Et puis, ça y est, elle avait craqué, elle faisait pipi dans son lavabo en se tenant au mur pour ne pas risquer de le desceller. Quant à ses bains turcs, n'en parlons pas...
Elle était donc sale. Enfin sale peut-être pas, mais moins propre
que d'habitude. Une ou deux fois par semaine, elle se rendait chez les Kessler quand elle était sûre de ne pas les trouver. Elle connaissait les horaires de leur femme de ménage et cette dernière lui tendait une grande serviette-éponge en soupirant. Personne n'était dupe. Elle repartait toujours avec un petit frichti ou une couverture supplémentaire... Un jour pourtant, Mathilde avait réussi à la coincer alors qu'elle était en train de se sécher les cheveux :
— Tu ne veux pas revenir vivre ici un moment ? Tu pourrais reprendre ta chambre ?
— Non, je vous remercie, je vous remercie tous les deux, mais ça va. Je suis bien...
— Tu travailles ?
Camille ferma les yeux.
— Oui, oui...
— Tu en es où ? Tu as besoin d'argent ? Donne- nous quelque chose, Pierre pourrait te faire une avance, tu sais...
— Non. Je n'ai rien terminé pour le moment...
— Et toutes les toiles qui sont chez ta mère ?
— Je ne sais pas... II faudrait les trier... Je n'ai pas envie...
— Et tes autoportraits ?
— Ils ne sont pas à vendre.
— Qu'est-ce que tu fabriques exactement ?
— Des bricoles...
— Tu es passée quai Voltaire ?
— Pas encore.
— Camille ?
— Oui.
— Tu ne veux pas éteindre ce fichu séchoir ? Qu'on s'entende un peu ?
— Je suis pressée.
— Tu fais quoi exactement ?
— Pardon ?
— C'est quoi ta vie, là... Ça ressemble à quoi en ce moment ?
Pour ne plus jamais avoir à répondre à ce genre de question, Camille dévala les escaliers de leur immeuble quatre à quatre et poussa la porte du premier coiffeur venu.
— Rasez-moi, demanda-t-elle au jeune homme qui se trouvait au-dessus d'elle dans le miroir.
— Pardon ?
— Je voudrais que vous me rasiez la tête, s'il vous plaît.
— La boule à zéro ?
— Oui.
— Non. Je ne peux pas faire ça...
— Si, si, vous pouvez. Prenez votre tondeuse et allez-y.
— Non, c'est pas l'armée ici. Je veux bien vous couper très court, mais pas la boule à zéro. C'est
pas le genre de la maison... Hein Carlo ?
Carlo lisait Tiercé Magazine derrière sa caisse.
— De quoi ?
— La petite dame, elle veut qu'on la tonde... L'autre esquissa un geste qui voulait dire à peu près
j'en ai rien à foutre, je viens de perdre dix euros dans la septième, alors me faites pas chier...
— Cinq millimètres...
— Pardon ?
— Je vous la fais à cinq millimètres sinon vous n'oserez même plus sortir d'ici...
— J'ai mon bonnet.
— J'ai mes principes.
Camille lui sourit, hocha la tête en signe d'acquiescement et sentit le crissement des lames sur sa nuque. Des mèches de cheveux s'éparpillaient sur le sol pendant qu'elle dévisageait la drôle de personne qui lui faisait face. Elle ne la reconnaissait pas, ne se souvenait plus à quoi elle ressemblait l'instant précédent. Elle s'en moquait. Désormais, ce serait beaucoup moins galère pour elle d'aller prendre une douche sur le palier et c'était la seule chose qui comptait.
Elle interpella son reflet en silence : Alors ? C'était ça le programme ? Se démerder, quitte à s'enlaidir, quitte à se perdre de vue, pour ne jamais rien devoir à personne ?
Non, sérieusement ? C'était ça ?
Elle passa sa main sur son crâne râpeux et eut très envie de pleurer.
— Ça vous plaît ?
— Non.
— Je vous avais prévenue...
— Je sais.
— Ça repoussera...
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr.
— Encore un de vos principes...
— Je peux vous demander un stylo ?
— Carlo ?
— Mmm...
— Un stylo pour la jeune fille...
— On ne prend pas de chèque à moins de quinze euros...
— Non, non, c'est pour autre chose...
Camille prit son bloc et dessina ce qu'elle voyait dans la glace.
Une fille chauve au regard dur tenant dans sa main le crayon d'un turfiste aigri sous le regard amusé d'un garçon qui s'appuyait sur son manche à balai. Elle nota son âge et se leva pour payer.
— C'est moi, là ?
— Oui.
— Mince, vous dessinez vachement bien !
— J'essaye...
Le pompier, ce n'était pas le même que la dernière fois, Yvonne l'aurait reconnu, tournait inlassablement sa petite cuillère dans son bol :
— II est trop chaud ?
— Pardon ?
— Le café ? II est trop chaud ?
— Non, ça va, merci. Bon, ben, c'est pas le tout, mais il faut que je fasse mon rapport, moi...
Paulette restait prostrée à l'autre bout de la table. Son compte était bon.
— Tu avais des poux ? lui demanda Mamadou. Camille était en train d'enfiler sa blouse. Elle n'avait
pas envie de parler. Trop de cailloux, trop froid, trop fragile.
— Tu fais la gueule ?
Elle secoua la tête, sortit son chariot du local à poubelles et se dirigea vers les ascenseurs.
— Tu montes au cinquième ?
— Hon hon...
— Eh pourquoi c'est toujours toi qui fais le cinquième ? C'est pas normal ça ! Faut pas te laisser faire ! Tu veux que je lui parle à la chef ? Moi, je m'en fous deu gueuler tu sais ! Oh, mais oui ! Je m'en fous bien !
— Non merci. Le cinquième ou un autre, pour moi c'est pareil...
Les filles n'aiment pas cet étage parce que c'était celui des chefs et des bureaux fermés. Les autres, les «aupènes spaices» comme disait la Bredart, étaient plus faciles et surtout plus rapides à nettoyer. II suffisait de vider les poubelles, d'aligner les fauteuils contre les murs et de passer un grand coup d'aspirateur. On pouvait même y aller gaiement et se permettre de cogner dans les pieds des meubles parce que c'était de la camelote et que tout le monde s'en fichait.
Au cinquième, chaque pièce exigeait tout un cérémonial assez fastidieux : vider les poubelles, les cendriers, purger les déchiqueteuses à papier, nettoyer les bureaux avec la consigne de ne toucher à rien, de ne pas déplacer le moindre trombone, et se taper en plus, les petits salons attenants et les bureaux des secrétaires. Ces garces qui collaient des Post-it partout comme si elles s'adressaient à leur propre femme de ménage, elles qui n'étaient même pas foutues de s'en payer une à la maison... Et vous me ferez ci et vous me ferez ça, et la dernière fois, vous avez bougé cette lampe et cassé ce truc et gnagnagna... Le genre de réflexions sans intérêt qui avaient le don d'irriter Carine ou Samia au plus haut point, mais qui laissaient Camille totalement indifférente. Quand un mot était trop pète-sec, elle écrivait en dessous : Moi pas comprendre le français et le recollait bien au milieu de l'écran.
Aux étages inférieurs, les cols blancs rangeaient à peu près leur bordel, mais ici, c'était plus chic de tout laisser en plan. Histoire de montrer qu'on
œ
doute, mais que l'on pouvait revenir à n'importe quel moment reprendre sa place, son poste et ses responsabilités au Grand Gouvernail de ce monde. Bon, pourquoi pas... soupirait Camille. Admettons. À chacun ses chimères... Mais il y en avait un, là-bas, tout au bout du couloir sur la gauche, qui commençait à les lui briser menu. Grand ponte ou pas, ce mec-là était un goret et ça commençait à bien faire. En plus d'être crade, son bureau puait le mépris.
Dix fois, cent fois peut-être, elle avait vidé et jeté d'innombrables
gobelets où flottaient toujours quelques mégots et récupéré des morceaux de sandwichs rassis sans même y songer, mais ce soir, non. Ce soir, elle n'avait pas envie. Elle rassembla donc tous les déchets de ce type, ses vieux patchs pleins de poils, ses miasmes, ses chewing-gums collés sur le reboni de son cendrier, ses allumettes et ses boulettes de papier, en fit un petit tas sur son beau sous-main en peau de zébu et laissa une note à son attention : Monsieur vous êtes un porc et je vous prie désormais de laisser cet endroit aussi propre que possible. P.-S. : regardez à vos pieds, il y a cette chose si commode qu'on appelle une poubelle... Elle agrémenta sa tirade d'un méchant dessin où l'on apercevait un petit cochon en costume trois pièces qui se penchait pour voir quelle étrangeté se cachait donc sous son bureau. Elle alla ensuite retrouver ses collègues pour les aider à finir le hall.
— Pourquoi tu te marres comme ça ? s'étonna Carine.
— Pour rien.
— T'es vraiment bizarre, toi...
— Qu'est-ce qu'on fait après ?
— Les escaliers du B...
— Encore ? Mais on vient de les faire ! Carine leva les épaules.
— On y va ?
— Non. On doit attendre Super Josy pour le rapport...
— Le rapport de quoi ?
— J'sais pas. II paraît qu'on utilise trop de produit...
— Faudrait savoir... L'autre jour, on n'en mettait pas assez... Je vais m'en griller une sur le trottoir, tu viens ?
— Fait trop froid...
Camille sortit donc seule, s'adossa à un réverbère. «... 02-12-03... 00:31.. 4 °C... » défilaient en lettres lumineuses sur la devanture d'un opticien.
Elle sut alors ce qu'elle aurait dû répondre à Mathilde Kessler tout à l'heure quand celle-ci lui avait demandé, avec une pointe d'agacement dans la voix, à quoi ressemblait sa vie en ce moment.
« . . . 02-12-03... 00:34... -4 °C... »
Voilà.
À ça.
— Je sais ! Je le sais bien ! Mais pourquoi vous dramatisez tout comme ça ? C'est n'importe quoi, à la fin !
— Écoute, mon petit Franck, premièrement, tu vas me parler sur un autre ton, et deuxièmement tu es mal placé pour me faire la leçon. Moi, ça fait presque douze ans que je m'en occupe, que je passe la voir plusieurs fois par semaine, que je l'emmène en ville et que je prends soin d'elle. Plus de douze ans, tu m'entends ? Et jusque-là, on ne peut pas dire que tu t'en sois trop mêlé... Jamais un remerciement, jamais un signe de reconnaissance, jamais rien. Même l'autre fois, quand je l'ai accompagnée à l'hôpital et que je suis venue la voir tous les jours au début, ça ne t'aurait pas effleuré de me passer un petit coup de téléphone ou de m'en-voyer une fleur, hein ? Bon, ça tombe bien parce que c'est pas pour toi que je le fais, c'est pour elle. Parce que c'est quelqu'un de bien ta grand-mère... De bien, tu comprends ? Je te blâme pas mon petit gars, tu es jeune, tu habites loin et tu as ta vie, mais quelquefois, tu sais, ça me pèse, tout ça. Ça me pèse... Moi aussi, j'ai ma famille, mes soucis et mes petits ennuis de santé alors, je te le dis tout net : tu dois prendre tes responsabilités maintenant...
— Vous voulez que je lui bousille sa vie et que je la mette en fourrière juste parce qu'elle a oublié une casserole sur le feu, c'est ça ?
— Voyons ! Tu parles d'elle comme si c'était un chien !
— Non, c'est pas d'elle que je parle ! Et vous savez très bien de quoi je parle ! Vous savez très bien que si je la mets dans un mouroir, elle va pas tenir le choc ! Merde ! Vous avez bien vu la comédie qu'elle nous a fait la dernière fois!
— Tu n'es pas obligé d'être grossier, tu sais ?
— Excusez-moi, madame Carminot, excusez- moi. .. Mais je sais plus où j'en suis... Je... Je peux pas lui faire ça vous comprenez ? Pour moi, ce serait comme de latuer...
— Si elle reste toute seule, c'est elle qui va se tuer...
— Et alors ? Est-ce que ce serait pas mieux ?
— Ça, c'est ta façon d'envisager les choses, mais moi, je ne marche pas dans cette combine. Si le facteur n'était pas arrivé au bon moment l'autre jour, c'était toute la maison qui brûlait et le problème, c'est qu'il ne sera pas toujours là, le facteur... Et moi non plus, Franck... Moi non plus... C'est devenu trop lourd tout ça... C'est trop de responsabilités... À chaque fois que j'arrive chez vous, je me demande ce que je vais trouver et les jours où je ne passe pas, je n'arrive pas à m'en-dormir. Quand je lui téléphone et qu'elle ne répond pas, ça me rend malade et je finis toujours par y aller pour voir un peu ses égarements. Son accident l'a détraquée, ce n'est plus la même femme aujourd'hui. Elle traîne en robe de chambre toute la journée, ne mange plus, ne parle plus, ne lit plus son courrier... Pas plus tard qu'hier, je l'ai encore retrouvée en combinaison dans le jardin... Elle était complètement frigorifiée, la pauvre... Non, je ne vis plus, je suis toujours en train de m'ima-giner le pire... On ne peut pas la laisser comme ça... On ne peut pas. Tu dois faire quelque chose...
— Franck ? Allô ? Franck, tu es là ?
-Oui...
— Faut se faire une raison, mon petit...
— Non. Je veux bien la foutre à l'hospice puisque j'ai pas le choix, mais y faut pas me demander de me faire une raison, ça c'est pas possible.
— Fourrière, mouroir, hospice... Pourquoi tu ne dis pas « maison de retraite » tout simplement ?
— Parce que je sais bien comment ça va se finir...
— Ne dis pas ça, il y a des endroits très bien. La mère de mon mari par exemple, eh bien elle...
— Et vous Yvonne ? Est-ce que vous ne pouvez pas vous en occuper pour de bon ? Je vous payerai... Je vous donnerai tout ce que vous voulez...
— Non, c'est gentil, mais non, je suis trop vieille. Je ne veux pas assumer ça, j'ai déjà mon Gilbert à m'oc-cuper... Et puis elle a besoin d'un suivi médical...
— Je croyais que c'était votre amie ?
— Ça l'est.
— C'est votre amie, mais ça ne vous gêne pas de la pousser dans la tombe...
— Franck, retire tout de suite ce que tu viens de dire !
— Vous êtes tous les mêmes... Vous, ma mère, les autres, tous ! Vous dites que vous aimez les gens, mais dès qu'il s'agit de remonter vos manches, y a plus personne...
— Je t'en prie, ne me mets pas dans le même sac que ta mère ! Ah, ça, non ! Comme tu es ingrat, mon garçon... Ingrat et méchant !
Elle raccrocha.
Il n'était que quinze heures mais il sut qu'il ne pourrait pas dormir.
Il était épuisé.
Il frappa la table, il frappa le mur, il cogna dans tout ce qui était à sa portée.
Il se mit en tenue pour aller courir et s'effondra sur le premier banc venu.
Ce ne fut qu'un petit gémissement d'abord, comme si quelqu'un venait de le pincer, puis tout son corps le lâcha. II se mit à trembler de la tête aux pieds, sa poitrine s'ouvrit en deux et libéra un énorme sanglot. II ne voulait pas, il ne voulait pas, putain. Mais il n'était plus capable de se contrôler. II pleura comme un gros bébé, comme un pauvre naze, comme un mec qui s'apprêtait à dézinguer la seule personne au monde qui l'avait jamais aimé. Qu'il avait jamais aimée.
II était plié en deux, laminé par le chagrin et tout barbouillé de morve.
Quand il admit enfin qu'il n'y avait rien à faire pour arrêter ça, il enroula son pull autour de sa tête et croisa les bras.
II avait mal, il avait froid, il avait honte.
II resta sous la douche, les yeux fermés et le visage tendu jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'eau chaude. II se coupa en se rasant parce qu'il n'avait pas le courage de rester devant la glace. II ne voulait pas y penser. Pas maintenant. Plus maintenant. Les digues étaient fragiles et s'il se laissait aller, des milliers d'images viendraient lui ravager la tête. Sa mémé, ¡1 ne l'avait jamais vue autre part que dans cette maison. Au jardin, le matin, dans sa cuisine le reste du temps et assise auprès de son lit, le soir...
Quand il était enfant, il souffrait d'insomnie, cauchemardait, hurlait, l'appelait et lui soutenait que lorsqu'elle fermait la porte, ses jambes partaient dans un trou et qu'il devait s'accrocher aux barreaux du lit pour ne pas les suivre. Toutes les institutrices lui avaient suggéré de consulter un psychologue, les voisines hochaient la tête gravement et lui conseillaient plutôt de le mener au rebouteux pour qu'il lui remette les nerfs en place. Quant à son mari, lui, il voulait l'empêcher de monter. C'est toi qui nous le gâtes ! il disait, c'est toi qui le détraques ce gamin ! Bon sang, t'as qu'à moins l'aimer aussi ! T'as qu'à le laisser chialer un moment, d'abord y pissera moins et tu verras qu'y s'endormira quand même...
Elle disait oui oui gentiment à tout le monde mais n'écoutait personne. Elle lui préparait un verre de lait chaud sucré avec un peu d'eau de fleur d'oranger, lui soutenait la tête pendant qu'il buvait et s'asseyait sur une chaise. Là, tu vois, juste à côté. Elle croisait les bras, soupirait et s'assoupissait avec lui. Avant lui souvent. Ce n'était pas grave, tant qu'elle était là, ça allait. II pouvait allonger ses jambes...
— Je te préviens, y a plus d'eau chaude... lâcha Franck.
— Ah, c'est ennuyeux... Je suis confus, tu...
— Mais arrête de t'excuser, merde ! C'est moi qui l'ai vidé le ballon, OK ? C'est moi. Alors t'excuse pas !
— Pardon, je croyais que...
— Oh, et puis tu fais chier à la fin, si tu veux toujours faire la carpette, c'est ton problème après tout...
II quitta la pièce et alla repasser sa tenue. II fallait absolument qu'il se rachète des vestes parce qu'il n'arrivait plus à assurer un bon roulement. II n'avait pas le temps. Jamais le temps. Jamais le temps de rien faire, merde !
II n'avait qu'un jour de libre par semaine, il n'allait quand même pas le passer dans une maison de vieux à Pétaouchnoque, à regarder sa grand-mère chialer !
L'autre s'était déjà installé dans son fauteuil avec ses parchemins et tout son bordel d'écussons.
— Philibert...
— Pardon ?
— Écoute... euh... Je m'excuse pour tout à l'heure, je... J'ai des galères en ce moment, et je suis à cran, tu vois... En plus j'suis crevé...
— C'est sans importance...
— Si, c'est important.
— Ce qui est important, vois-tu, c'est de dire « excuse-moi » et pas « je m'excuse ». Tu ne peux pas t'excuser tout seul, linguistiquement ce n'est pas correct...
Franck le dévisagea un moment avant de secouer la tête:
— T'es vraiment un drôle de zigue, toi...
Avant de passer la porte, il ajouta :
— Hé, tu regarderas dans le frigo, je t'ai ramené un truc. Je ne sais plus ce que c'est... Du canard, je crois...
Philibert remercia un courant d'air. Notre charretier était déjà dans l'entrée en train de pester parce qu'il ne retrouvait pas ses clefs.
II assura son service sans prononcer la moindre parole, ne broncha pas quand le chef vint lui prendre la casserole des mains pour faire son intéressant, serra les dents quand on lui renvoya un magret pas assez cuit et frotta sa plaque de chauffe pour la nettoyer comme s'il avait voulu récupérer des copeaux de fonte.
La cuisine se vida et il attendit dans un coin que son pote Kermadec ait fini de trier ses nappes et de compter ses serviettes. Quand ce dernier l'avisa, assis dans un coin en train de feuilleter Moto Journal, il l'interrogea du menton :
— Qu'est-ce qui veut, le cuistot ?
Lestafier renversa sa tête en arrière et mit son pouce devant sa bouche.
— J'arrive. Encore trois bricoles et je suis à toi...
Ils avaient l'intention de faire la tournée des bars, mais Franck était déjà ivre mort en sortant du second.
Il retomba dans un trou cette nuit-là, mais pas celui de son enfance. Un autre.
— Bon, ben, c'était pour m'excuser quoi... Enfin, pour vous les demander...
— Me demander quoi, mon gars ?
— Ben des excuses...
— Je t'ai déjà pardonné, va... Tu ne les pensais pas tes paroles, je le sais bien, mais y faut que tu fasses attention quand même... Tu sais, faut en prendre soin des gens qui sont corrects avec toi... Tu le verras en vieillissant que tu n'en croiseras pas tant que ça...
— Vous savez, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit hier et même si ça m'arrache la bouche de vous le dire, je sais bien que c'est vous qui avez raison...
— Bien sûr que j'ai raison... Je les connais bien les vieux, j'en vois toute la journée par ici...
— Alors euh...
— Quoi ?
— Le problème, c'est que j'ai pas le temps de m'en occuper, je veux dire de trouver une place et tout ça...
— Tu veux que je m'en charge ?
— Je peux vous payer vos heures, vous savez...
— Ne recommence pas avec tes grossièretés, petit bezot, je veux bien t'aider, mais c'est toi qui dois lui annoncer. C'est à toi de lui expliquer la situation...
— Vous viendrez avec moi ?
— Je veux bien, si ça t'arrange, mais tu sais, moi, elle sait parfaitement ce que j'en pense... Depuis le temps que je lui monte le bourrichon...
— II faut lui trouver quelque chose de classe, hein ? Avec une belle chambre et un grand parc surtout...
— C'est très cher, ça, tu sais...
— Cher comment ?
— Plus d'un million par mois...
— Euh... Attendez, Yvonne, vous parlez en quoi, là ? C'est les euros maintenant...
— Oh, les euros... Moi, je te parle comme j'ai l'habitude de parler et pour une bonne maison, il faut compter plus d'un million ancien par mois...
— Franck ?
— C'est... C'est ce que je gagne...
— Tu dois aller à la CAF pour demander une allocation
logement, voir ce que représente la retraite de ton grand-père, et puis monter un dossier APA auprès du Conseil général...
— C'est quoi l'apa ?
— C'est une aide pour les personnes dépendantes ou handicapées.
— Mais... Elle est pas vraiment handicapée, si ?
— Non, mais il faudra qu'elle joue le jeu quand ils lui enverront un expert. Faudra pas qu'elle ait l'air trop vaillante, sinon vous toucherez pas grand- chose. ..
— Oh, putain, quel bordel... Pardon.
— Je me bouche les oreilles.
— J'aurai jamais le temps de remplir tous ces papiers... Vous voulez bien débroussailler un peu le terrain pour moi ?
— Ne t'inquiète pas, je vais lancer le sujet au Club vendredi prochain, et je suis sûre de faire un tabac !
— Je vous remercie, madame Carminot...
— Penses-tu... C'est bien le moins, va...
— Bon, ben, je vais aller bosser, moi...
— Y paraît que tu cuisines comme un chef maintenant ?
— Qui c'est qui vous a dit ça ?
— Madame Mandel...
-Ah...
— Oh, là là, si tu savais... Elle en parle encore ! Tu leur avais fait un lièvre à la royale, ce soir-là...
— Je me rappelle plus.
— Elle, elle s'en souvient, tu peux me croire ! Dis-moi, Franck ?
-Oui?
— Je sais bien que ce ne sont pas mes affaires, mais... Ta mère ?
— Ma mère, quoi ?
— Je ne sais pas, mais je me disais qu'il faudrait peut-être la contacter, elle aussi... Elle pourrait peut-être t'aider à payer...
— Là, c'est vous qui êtes grossière Yvonne, c'est pas faute de l'avoir connue, pourtant...
— Tu sais, les gens changent quelquefois...
— Pas elle.
— Non. Pas elle... Bon, j'y vais, je suis à la bourre...
— Au revoir, mon petit.
— Euh?
-Oui?
— Essayez de trouver un peu moins cher quand même...
— Je vais voir, je te dirai...
— Merci.
II faisait si froid ce jour-là que Franck fut content de retrouver la chaleur de la cuisine et son poste de galérien. Le chef était de bonne humeur. On avait encore refusé du monde et il venait d'apprendre qu'il aurait une bonne critique dans un magazine de bourges.
— Avec ce temps, mes enfants, on va en dépoter du foie gras et des grands crus ce soir ! Ah, c'est fini les salades, les chiffonnades et toutes ces conneries ! C'est bien fini ! Je veux du beau, je veux du bon et je veux que les clients ressortent d'ici avec dix degrés de plus ! Allez ! Mettez-moi le feu, mes petits gars !
Camille eut du mal à descendre les escaliers. Elle était percluse de courbatures et souffrait d'une migraine épouvantable. Comme si quelqu'un lui avait enfoncé un couteau dans l'œil droit et s'amusait à tourner délicatement la lame au moindre de ses mouvements. Arrivée dans le hall, elle se tint au mur pour retrouver l'équilibre. Elle grelottait, elle étouffait. Elle songea un moment à retourner se coucher mais l'idée de remonter ses sept étages lui parut moins surmontable encore que celle d'aller travailler. Au moins, dans le métro, elle pourrait s'asseoir...
Au moment où elle franchissait le porche, elle buta contre un ours. C'était son voisin vêtu d'une longue pelisse.
— Oh pardon monsieur, s'excusa-t-il, je... II leva les yeux.
— Camille, c'est vous ?
N'ayant pas le courage d'assurer la moindre causette, elle fila sous son bras.
— Camille ! Camille !
Elle piqua du nez dans son écharpe et accéléra le pas. Cet effort l'obligea bientôt à s'appuyer sur un horodateur pour ne pas tomber.
— Camille, ça va ? Mon Dieu, mais... Qu'avez- vous fait à vos cheveux ? Oh, mais quelle mine, vous avez... Quelle mine épouvantable ! Et vos cheveux ? Vos si beaux cheveux...
— Je dois y aller, là, je suis déjà en retard...
— Mais il fait un froid de gueux, mon amie ! Ne marchez pas tête nue, vous risqueriez de mourir... Tenez, prenez ma chapka au moins...
Camille fit un effort pour sourire.
— Elle appartenait à votre oncle aussi ?
— Diantre, non ! Plutôt à mon bisaïeul, celui qui a accompagné ce petit général dans ses campagnes de Russie...
II lui enfonça son chapeau jusqu'aux sourcils.
— Vous voulez dire que ce truc-là a fait Austerlitz ? se força-t-elle à plaisanter.
— Parfaitement ! La Berezina aussi, hélas... Mais vous êtes toute pâle... Vous êtes sûre que vous vous sentez bien ?
— Un peu fatiguée...
— Dites-moi, Camille, vous n'avez pas trop froid là-haut ?
— Je ne sais pas... Bon, je... J'y vais là... Merci pour la toque.
Engourdie par la chaleur de la rame, elle s'endormit et ne se réveilla qu'au bout de la ligne. Elle s'assit dans l'autre sens et enfonça son bonnet d'ours sur ses yeux pour pleurer d'épuisement. Oh, ce vieux truc puait affreusement...
Quand, enfin, elle sortit à la bonne station, le froid qui la saisit fut si cinglant qu'elle dut s'asseoir sous un Abribus. Elle se coucha en travers et demanda au jeune homme qui se trouvait près d'elle de lui happer un taxi.
Elle remonta chez elle sur les genoux et tomba de tout son long sur son matelas. Elle n'eut pas le courage de se déshabiller et songea, l'espace d'une seconde, à mourir sur-le-champ. Qui le saurait ? Qui s'en soucierait ? Qui la pleurerait ? Elle grelottait de chaleur et sa sueur l'enveloppa d'un linceul glacé.
Philibert se releva vers deux heures du matin pour aller boire un verre d'eau. Le carrelage de la cuisine était gelé et le vent cognait méchamment contre les carreaux de la fenêtre. II fixa un moment l'avenue désolée en murmurant des bribes d'enfance... Voici venir l'hiver, tueur des pauvres gens... Le thermomètre extérieur affichait moins six et il ne pouvait s'empêcher de penser à ce petit bout de femme là-haut. Dormait-elle, elle ? Et qu'avait- elle fait de sa chevelure, la malheureuse ?
II devait faire quelque chose. II ne pouvait pas la laisser comme ça. Oui, mais son éducation, ses bonnes manières, sa discrétion enfin, l'emberlificotaient dans d'infinies palabres...
Était-ce bien convenable de déranger une jeune fille en pleine nuit ? Comment allait-elle le prendre ? Et puis, peut-être qu'elle n'était pas seule après tout ? Et si elle était nue ? Oh, non... II préférait ne pas y songer... Et comme dans Tintin, l'ange et le démon se chamaillaient sur l'oreiller d'à côté.
Enfin... Les personnages étaient un peu différents...
Un ange frigorifié disait : « Voyons, mais elle meurt de froid cette petite... » et l'autre, les ailés pincées, lui rétorquait : « Je sais bien mon ami, mais cela ne se fait pas. Vous irez prendre de ses nouvelles demain matin. Dormez maintenant, je vous prie. »
II assista à leur petite querelle sans y prendre part, se retourna dix fois, vingt fois, les pria de se taire et finit par leur voler leur oreiller pour ne plus les entendre.
À trois heures cinquante-quatre, il chercha ses chaussettes dans le noir.
Le rai de lumière qui filtrait sous sa porte lui redonna du courage.
— Mademoiselle Camille ? Puis, à peine plus fort
— Camille ? Camille ? C'est Philibert... Pas de réponse. II essaya une dernière fois avant de rebrousser chemin. II était déjà au bout du couloir quand il entendit un son étouffé.
— Camille, vous êtes là ? Je me faisais du souci pour vous et je... Je...
— ... porte... ouverte... gémit-elle.
La soupente était glacée. II eut du mal à entrer à cause du matelas et buta contre un tas de chiffons. II s'agenouilla. Souleva une couverture, puis une autre, puis une couette et tomba enfin sur son visage. Elle était trempée.
II posa sa main sur son front :
— Mais vous avez une fièvre de cheval ! Vous ne pouvez pas rester comme ça... Pas ici... Pas toute seule... Et votre cheminée ?
— ... pas eu le courage de la déplacer...
— Vous permettez que je vous emmène avec moi ?
-Où?
— Chez moi.
— Pas envie de bouger...
— Je vais vous prendre dans mes bras.
— Comme un prince charmant ? II lui sourit :
— Allons bon, vous êtes si fiévreuse que vous délirez à
présent...
II tira le matelas au milieu de la pièce, lui défit ses grosses
chaussures et la souleva aussi peu délicatement que possible.
— Hélas, je ne suis pas aussi fort qu'un vrai prince... Euh... Vous
pouvez essayer de passer vos bras autour de mon cou, s'il vous plaît ?
Elle laissa tomber sa tête sur son épaule et il fut dérouté par
l'odeur aigre qui émanait de sa nuque.
L'enlèvement fut désastreux. II cognait sa belle dans les tournants
et manquait de tomber à chaque marche. Heureusement, il avait pensé à prendre la clef de la porte de service et n'eut que trois étages à descendre. II traversa l'office, la cuisine, faillit la faire tomber dix fois dans le corridor et la déposa enfin sur le lit de sa tante Edmée.
— Écoutez-moi, je dois vous découvrir un peu, j'imagine... Je...
Enfin, vous... Enfin, c'est très embarrassant, quoi...
Elle avait fermé les yeux.
Bon.
Philibert Marquet de la Durbellière se trouvait là dans une
situation fort critique.
II songea aux exploits de ses ancêtres mais la Convention de
1793, la prise de Cholet, le courage de Cathelineau et la vaillance de La Rochejaquelein lui semblèrent bien peu de chose tout à coup...
L'ange courroucé était maintenant perché sur son épaule avec
son guide de la Baronne Staffe sous le bras. II s'en donnait à cœur joie : « Eh bien, mon ami, vous êtes content de vous, n'est-ce pas ? Ah ! II est bien, là, notre preux chevalier ! Mes félicitations, vraiment... Et maintenant ? Qu'est-ce qu'on fait, à présent ? » Philibert était totalement désorienté. Camille murmura :
— ... soif.. .
Son sauveur se précipita dans la cuisine, mais l'autre rabat-joie
l'attendait au bord de l'évier : « Mais, oui ! Mais continuez... Et le dragon alors ? Vous n'y allez pas, combattre le dragon ? », « Oh, toi, ta gueule ! » lui répondit Philibert. II n'en revenait pas et repartit au chevet de sa œ pas si compliqué. C'est Franck qui avait raison :