Ensemble, c'est tout

Anna Gavalda · Chapitre 3 sur 6 · partie 1/4

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Ensemble, c'est tout

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

quelquefois un bon juron valait mieux qu'un long discours. Ainsi ragaillardi, il la fit boire et prit son courage à deux mains : il la déshabilla.

Ce ne fut pas facile car elle était plus couverte qu'un oignon. II lui ôta d'abord son manteau, puis sa veste en jean. Vint ensuite un pull, un deuxième, un col roulé et enfin, une espèce de liquette à manches longues. Bon, se dit-il, je ne peux pas la lui laisser, on pourrait presque l'essorer... Bon, tant pis, je verrai son... Enfin son soutien... Horreur ! Par tous les saints du ciel ! Elle n'en portait pas ! Vite, il rabattit le drap sur sa poitrine. Bien... Le bas maintenant...

œ

en passant par-dessous la couverture. II tira de toutes ses forces sur les jambes de son pantalon. Dieu soit loué, la petite culotte n'était pas venue avec...

— Camille ? Vous avez le courage de prendre une douche ?

Pas de réponse.

II secoua la tête de désapprobation, alla dans la salle de bains, remplit un broc d'eau chaude dans lequel il versa un peu d'eau de Cologne et s'arma

d'un gant de toilette.

Courage, soldat !

II défit le drap et la rafraîchit du bout du gant d'abord, puis plus vaillamment.

II lui frotta la tête, le cou, le visage, le dos, les aisselles, les seins puisqu'il le fallait, et pouvait-on appeler cela des seins, d'ailleurs ? Le ventre et les jambes. Pour le reste, ma foi, elle verrait... II essora le gant et le posa sur son front.

II lui fallait de l'aspirine à présent... II empoigna si fort le tiroir de la cuisine qu'il en renversa tout le contenu sur le sol. Fichtre. De l'aspirine, de l'aspirine...

Franck se tenait sur le pas de la porte, le bras passé sous son tee-shirt en train de se gratter le bas- ventre :

— Houâââ, fit-il en bâillant, qu'est-ce qui se passe ici ? C'est quoi tout ce merdier ?

— Je cherche de l'aspirine...

— Dans le placard...

— Merci.

— T'as mal au crâne ?

— Non, c'est pour une amie...

— Ta copine du septième ?

— Oui. Franck ricana :

— Attends, t'étais avec elle, là ? T'étais là-haut ?

— Oui. Pousse-toi, s'il te plaît...

— Arrête, j'y crois pas... Ben t'es plus puceau alors !

Ses sarcasmes le poursuivaient dans le couloir :

— Hé ? Elle te fait le coup de la migraine dès le premier soir, c'est ça ? Putain, ben t'es mal barré, mon gars...

Philibert referma la porte derrière lui, se retourna et murmura distinctement : « Ta gueule à toi aussi... »

II attendit que le comprimé ait rendu toutes ses bulles puis la dérangea une dernière fois. II crut l'entendre chuchoter « papa... ». A moins que ce ne fût « pas... pas... » car elle n'avait probablement plus soif. II ne savait pas.

II remouilla le gant, tira les draps et resta là un moment.

Interdit, effrayé et fier de lui.

Oui, fier de lui.

Camille fut réveillée par la musique de U2. Elle crut d'abord être

chez les Kessler et s'assoupit de nouveau. Non, s'embrouillait-elle, non, ce n'était pas possible ça... Ni Pierre, ni Mathilde, ni leur bonne ne pouvaient balancer Bono à plein volume de cette manière. II y avait un truc qui ne collait pas, là... Elle ouvrit lentement les yeux, gémit à cause de son crâne et attendit dans la pénombre de pouvoir reconnaître quelque chose.

Mais où était-elle ? Qu'est-ce que... ?

Elle tourna la tête. Tout son corps regimbait. Ses muscles, ses

articulations et son peu de chair lui refusaient le moindre mouvement. Elle serra les dents et se releva de quelques centimètres. Elle frissonnait et était de nouveau couverte de transpiration.

Son sang lui battait les tempes. Elle attendit un moment, immobile

et les yeux clos, que la douleur s'apaise.

Elle rouvrit délicatement les paupières et constata qu'elle se

trouvait dans un lit étrange. Le jour passait à peine entre les interstices des volets intérieurs et d'énormes rideaux en velours, à moitié décrochés de leur tringle, pendaient misérablement de chaque côté. Une cheminée en marbre lui faisait face, surplombée d'un miroir tout piqueté. La pièce était tendue d'un tissu à fleurs dont elle ne distinguait pas très bien les couleurs. Il y avait des tableaux partout. Des portraits d'homme et de femmes vêtus de noir qui semblaient aussi étonnés qu'elle de la trouver là. Elle se tourna ensuite vers la table de nuit et aperçut une très jolie carafe gravée à côté d'un verre à moutarde Scoubidou. Elle mourait de soif et la carafe était remplie d'eau, mais elle n'osa pas y toucher : à quel siècle l'avait-on remplie ?

Où était-elle bon sang, et qui l'avait amenée dans ce musée ?

Il y avait une feuille de papier pliée en deux contre un bougeoir : « Je n'ai pas osé vous déranger ce matin. Je suis parti travailler. Je reviens vers sept heures. Vos vêtements sont plies sur la bergère. Il y a du canard dans le réfrigérateur et une bouteille d'eau minérale au pied du lit. Philibert. »

Philibert ? Mais qu'est-ce qu'elle fichait dans le pieu de ce garçon ?

Au secours.

Elle se concentra pour retrouver les bribes d'une improbable débauche, mais ses souvenirs n'allaient pas au-delà du boulevard Brune... Elle était assise, pliée en deux sous un Abribus et suppliait un grand type avec un manteau sombre de lui appeler un taxi... Était-ce Philibert ? Non, pourtant... Non, ce n'était pas lui, elle s'en serait souvenue...

Quelqu'un venait d'éteindre la musique. Elle entendit encore des pas, des grognements, une porte qui claquait, une deuxième et puis plus rien. Le silence.

Elle avait une envie pressante mais attendit encore un moment, attentive au moindre bruit et déjà épuisée à l'idée de bouger sa pauvre carcasse.

Elle poussa les draps et souleva l'édredon qui lui sembla peser aussi lourd qu'un âne mort.

Au contact du plancher, ses orteils se recroquevillèrent. Deux babouches en chevreau l'attendaient à la lisière du tapis. Elle se leva, vit qu'elle était vêtue d'un haut de pyjama d'homme, enfila les chaussons et mit sa veste en jean sur ses épaules.

Elle tourna la poignée tout doucement et se retrouva dans un immense couloir, très sombre, d'au

moins quinze mètres de long.

Elle chercha les toilettes...

Non, là, c'était un placard, ici une chambre d'enfant avec deux lits jumeaux et un cheval à bascule tout mité. Ici... Elle ne savait pas... Un bureau peut-être ? Il y avait tant de livres posés sur une table devant la fenêtre que le jour n'entrait qu'à peine. Un sabre et une écharpe blanche étaient pendus au mur ainsi qu'une queue de cheval accrochée au bout d'un anneau en laiton. Une vraie queue d'un vrai cheval. C'était assez spécial comme relique...

Là ! Les toilettes !

Le battant était en bois ainsi que la poignée de la chasse d'eau.

La cuvette, vu son âge, avait dû voir des générations de popotins en crinolines... Camille eut quelques réticences d'abord, mais non, tout cela fonctionnait parfaitement. Le bruit de la chasse était déroutant. Comme si les chutes du Niagara venaient de lui tomber sur la tête...

Elle avait le vertige, mais continua son périple à la recherche

d'une boîte d'aspirine. Elle entra dans une chambre où régnait un bazar indescriptible.

Des vêtements traînaient partout au milieu de magazines, de canettes vides et de feuilles volantes : bulletins de paye, fiches techniques de cuisine, manuel d'entretien GSXR ainsi que différentes relances du Trésor public. On avait posé sur le joli lit Louis XVI une horrible couette bariolée et du matos à fumette attendait son heure sur la fine marqueterie de la table de nuit. Bon, ça sentait le fauve là- dedans. ..

La cuisine se trouvait tout au bout du couloir. C'était une pièce

froide, grise, triste, avec un vieux carrelage pâle rehaussé de cabochons noirs. Les plans de travail étaient en marbre et les placards presque tous vides. Rien, si ce n'était la présence bruyante d'un antique Frigidaire, ne pouvait laisser supposer que des gens vivaient là... Elle trouva le tube de comprimés, prit un verre près de l'évier et s'assit sur une chaise en formica. La hauteur sous plafond était vertigineuse et le blanc des murs retint son attention. Ce devait être une peinture très ancienne, à base de plomb, et les années lui avaient donné

œ

c'était le blanc du riz au lait ou des entremets fades de la cantine... Elle procéda mentalement à quelques mélanges et se promit de revenir un jour avec deux ou trois tubes pour y voir plus clair. Elle se perdit dans l'appartement et crut qu'elle n'allait jamais retrouver sa chambre. Elle s'écroula sur le lit, songea un instant à appeler l'autre commère de chez Touclean et s'endormit aussitôt.

— Ça va ?

— C'est vous Philibert ?

-Oui...

— Je suis dans votre lit, là ?

— Mon lit ? Mais, mais... Mais non, voyons... Jamais je...

— Je suis où ?

— Dans les appartements de ma tante Edmée, Tante Mée, pour les intimes... Comment vous sentez-vous, ma chère ?

— Épuisée. J'ai l'impression d'être passée sous un rouleau compresseur...

— J'ai appelé un médecin...

— Oh, mais non, il ne fallait pas !

— II ne fallait pas ?

— Oh... Et puis si... Vous avez bien fait... J'aurai besoin d'un arrêt de travail de toute façon...

— J'ai mis de la soupe à chauffer...

— Je n'ai pas faim...

— Vous vous forcerez. II faut vous retaper un peu sinon votre corps ne sera pas suffisamment vaillant pour bouter le virus hors des frontières... Pourquoi vous souriez ?

— Parce que vous parlez comme si c'était la Guerre de Cent Ans...

— Ce sera un peu moins long, j'espère ! Ah, tiens, vous entendez ? Ce doit être le médecin...

— Philibert ?

-Oui?

— Je n'ai rien, là... Pas de chéquier, pas d'argent, rien...

— Ne vous inquiétez pas. On s arrangera plus tard... Au moment du traité de paix...

— Alors ?

— Elle dort.

-Ah?

— C'est un membre de votre famille ?

— Une amie...

— Une amie comment ?

— Eh bien, c'est euh... une voisine, enfin u... une voisine amie, s'embrouilla Philibert.

— Vous la connaissez bien ?

— Non. Pas très bien.

— Elle vit seule ?

— Oui.

Le médecin grimaça.

— Quelque chose vous préoccupe ?

— On peut dire ça comme ça... Vous avez une table ? Un endroit où je puisse m'asseoir ?

Philibert le conduisit dans la cuisine. Le médecin sortit son bloc d'ordonnances.

— Vous connaissez son nom ?

— Fauque, je crois...

— Vous croyez ou vous en êtes sûr ?

— Son âge ?

— Vingt-six ans. -Sûr?

— Oui.

— Elle travaille ?

— Oui, dans une société d'entretien.

— Pardon ?

— Elle nettoie des bureaux...

— On parle bien de la même ? De la jeune femme qui se repose dans le grand lit à la polonaise tout au bout du couloir ?

— Oui.

— Vous connaissez son emploi du temps ?

— Elle travaille la nuit.

— La nuit ?

— Enfin, le soir... quand les bureaux sont vides...

— Vous semblez contrarié ? osa Philibert.

— Je le suis. Elle est à bout votre copine... À bout de forces, vraiment... Vous vous en étiez rendu compte ?

— Non, enfin si... Je voyais bien qu'elle avait une petite mine, mais je... Enfin, je ne la connais pas très bien vous voyez, je... Je suis juste allé la chercher la nuit dernière parce qu'elle n'a pas de chauffage et que...

— Écoutez-moi, je vais vous dire les choses franchement : étant donné son état d'anémie, son poids et sa tension, je pourrais la faire hospitaliser sur-le-champ, seulement quand j'ai évoqué cette possibilité, elle a eu l'air si paniquée que... Enfin, je n'ai pas de dossier, vous comprenez ? Je ne connais ni son passé, ni ses antécédents et je ne veux rien précipiter, mais quand elle ira mieux, elle devra se plier à une série d'examens, c'est évident...

Philibert se tordait les mains.

— En attendant, une chose est sûre : vous devez la requinquer.

Vous devez absolument la forcer à se nourrir et à dormir, autrement... Bon, je l'arrête dix jours pour le moment. Voilà aussi pour le Doliprane et la vitamine C, mais, je vous le répète : tout cela ne remplacera jamais une entrecôte saignante, un bon plat de pâtes, des légumes et des fruits frais, vous comprenez ?

— Oui.

— Elle a de la famille à Paris ? — Je ne sais pas. Et sa fièvre ? — Une bonne grippe. II n'y a rien à faire... Attendre que ça

passe... Veillez à ce qu'elle ne se couvre pas trop, évitez les courants d'air et obligez-la à garder le lit pendant quelques jours...

— Bon...

— C'est vous qui avez l'air préoccupé maintenant ! Soit, j'ai noirci le tableau, mais... pas tant que ça

en réalité... Vous allez être vigilant n'est-ce pas ?

— Oui.

— Dites-moi, c'est chez vous ici ?

— Euh, oui...

— II y a combien de mètres carrés en tout ?

— Un peu plus de trois cents...

— Eh bien ! siffla-t-il, je vais peut-être vous sembler indiscret, mais vous faites quoi dans la vie, vous ?

— Arche de Noé.

— Pardon ?

— Non, rien. Je vous dois combien ?

— Camille, vous dormez ?

— Non.

— Regardez, j'ai une surprise pour vous...

II ouvrit la porte et poussa devant lui sa cheminée synthétique.

— J'ai pensé que cela vous ferait plaisir...

— Oh... C'est gentil, mais je ne vais pas rester là, vous savez... Je vais remonter demain...

— Non.

— Quoi non ?

— Vous remonterez avec le baromètre, en attendant vous restez ici pour vous reposer, c'est le docteur qui l'a dit. Et il vous a arrêtée dix jours...

— Tant que ça ?

— Eh oui...

— II faut que je l'envoie...

— Pardon ?

— L'arrêt de travail...

— Je vais vous chercher une enveloppe.

— Non, mais... Je ne veux pas rester si longtemps, je... Je ne veux pas.

— Vous préférez aller à l'hôpital ?

— Ne plaisantez pas avec ça...

— Je ne plaisante pas, Camille.

Elle se mit à pleurer.

— Vous les empêcherez, hein ?

— Vous vous rappelez de la Guerre de Vendée ?

— Euh... Pas plus que ça, non...

— Je vous prêterai des livres... En attendant souvenez-vous que vous êtes chez les Marquet de la Durbelliére et que l'on ne craint pas les Bleus par ici !

— Les Bleus ?

— La République. Ils veulent vous mettre dans un hôpital public, pas vrai ?

— Sûrement...

— Alors vous n'avez rien à craindre. Je jetterai de l'huile bouillante sur les brancardiers depuis le haut de la cage d'escalier !

— Vous êtes complètement brindezingue...

— On l'est tous un peu, non ? Pourquoi vous vous êtes rasé la tête, vous ?

— Parce que je n'avais plus le courage de me laver les cheveux sur le palier...

— Vous vous souvenez de ce que je vous avais dit à propos de Diane de Poitiers ?

— Oui.

— Eh bien, je viens de retrouver quelque chose dans ma bibliothèque, attendez...

II revint avec un livre de poche défraîchi, s'assit au bord du lit et se racla la gorge :

— Toute la Cour — sauf Madame d'Etampes, bien entendu (je vous dirai pourquoi tout à l'heure)

— était d'accord pour la trouver adorablement belle. On copiait sa démarche, ses gestes, ses coiffures. Elle servit, d'ailleurs, à établir les canons de la beauté, dont toutes les femmes, pendant cent ans, cherchèrent furieusement à se rapprocher :

Trois choses blanches : la peau, les dents, les mains. Trois noires : les yeux, les sourcils, les paupières. Trois rouges : les lèvres, les joues, les ongles. Trois longues : le corps, les cheveux, les mains. Trois courtes : les dents, les oreilles, les pieds. Trois étroites : la bouche, la taille, l'entrée du pied.

Trois grosses : les bras, les cuisses, le gros de la jambe.

Trois petites : le tétin, le nez, la tête.

C'est joliment dit, n'est-ce pas ?

— Et vous trouvez que je lui ressemble ?

— Oui, enfin sur certains critères... II était rouge comme une tomate.

— Pa... pas tous bien sûr, mais vou... vous voyez, c'est une question d'allure, de gra... grâce, de... de...

— C'est vous qui m'avez déshabillée ?

Ses lunettes étaient tombées sur ses genoux et il se mit à bé... bégayer comme jamais.

— Je... je... Oui enfin, je... je... Très cha... chastement, je le vous pra... promets, je vous ai da... d'abord bor... bordée, je...

Elle lui tendit ses binocles.

— Hé, ne vous mettez pas dans des états pareils ! Je voulais juste savoir, c'est tout... Euh... II était là, l'autre ?

— Qu... qui ça ?

— Le cuisinier...

— Non. Bien sûr que non, voyons...

— J'aime mieux ça... Oooh... J'ai si mal au crâne...

— Je vais descendre à la pharmacie... Vous avez besoin de quelque chose d'autre ?

— Non. Merci.

— Très bien. Ah, oui, il faut que je vous dise... Nous n'avons pas le téléphone ici... Mais si vous voulez prévenir quelqu'un, Franck a un portable dans sa chambre et...

— Ça va, merci. Moi aussi j'ai un portable... II faudra juste que je récupère mon chargeur là-haut...

— J'irai si vous voulez...

— Non, non, ça peut attendre...

— Soit.

— Philibert ?

-Oui?

— Merci.

— Allons...

II se tenait debout devant elle avec son pantalon trop court, sa veste trop cintrée et ses bras trop longs.

— C'est la première fois depuis très longtemps qu'on s'occupe de moi comme ça...

— Allons...

— Si, c'est vrai... Je veux dire... sans rien attendre en retour... Parce que vous... Vous n'attendez rien, n'est-ce pas ?

II était outré :

— Non, mais qu'a... qu'allez-vous i... imaginer?

Elle avait déjà refermé les yeux.

— Je n'imagine rien, je vous le dis : je n'ai rien à donner.

Elle ne savait plus quel jour on était. Samedi ? Dimanche ? Elle n'avait pas dormi comme ça depuis

des années.

Philibert venait de passer pour lui proposer un bol de soupe.

— Je vais me lever. Je vais venir réinstaller dans la cuisine avec vous...

— Vous êtes sûre ?

— Mais oui ! Je ne suis pas en sucre tout de même !

— D'accord, mais ne venez pas dans la cuisine, il y fait trop froid. Attendez-moi dans le petit salon bleu...

— Pardon ?

— Ah, oui, c'est vrai... Suis-je bête ! II n'est plus vraiment bleu aujourd'hui puisqu'il est vide... La pièce qui donne sur l'entrée, vous voyez ?

— Là où il y a un canapé ?

— Oh, un canapé, c'est beaucoup dire... C'est Franck qui l'a trouvé sur le trottoir un soir et qui l'a remonté avec l'un de ses amis... II est très laid mais bien commode, je l'avoue...

— Dites-moi, Philibert, qu'est-ce que c'est exactement cet

endroit ? On est chez qui, là ? Et pourquoi vous vivez comme dans un squat ?

— Pardon ?

— Comme si vous campiez ?

— Oh, c'est une sordide histoire d'héritage hélas... Comme on en trouve partout... Même dans les meilleures familles, vous savez...

II semblait sincèrement contrarié.

— Nous sommes ici chez ma grand-mère maternelle qui est

morte l'année passée et en attendant que la succession soit réglée, mon père m'a demandé de venir réinstaller ici, pour éviter les... Comment vous disiez déjà ?

— Les squatters ?

— Voilà, les squatters ! Mais pas ces garçons drogués avec des épingles à nourrice dans le nez, non, des gens bien mieux habillés et beaucoup moins élégants : nos cousins germains...

— Vos cousins ont des vues sur cet endroit ?

— Je crois qu'ils ont même déjà dépensé l'argent qu'ils pensaient en tirer les pauvres ! Un conseil de famille s'est donc réuni chez le notaire à l'issue duquel on m'a désigné comme portier, gardien et veilleur de nuit. Bien sûr, il y a eu quelques manœuvres d'intimidation au début... D'ailleurs beaucoup de meubles se sont volatilisés comme vous avez pu le constater et j'ai souvent ouvert la porte aux huissiers, mais tout semble être rentré dans l'ordre à présent... Maintenant, c'est au notaire et aux avocats de régler cette accablante affaire...

— Vous êtes là pour combien de temps ?

— Je ne sais pas.

— Et vos parents acceptent que vous hébergiez des inconnus comme le cuisinier ou moi ?

— Pour vous, ils n'auront pas besoin de le savoir, j'imagine... Quant à Franck, ils étaient plutôt soulagés... Ils savent combien je suis empoté... Mais, bon, ils sont loin d'imaginer à quoi il ressemble et... Heureusement ! Ils croient que je l'ai rencontré par l'intermédiaire de la paroisse !

Il riait.

— Vous leur avez menti ?

— Disons que j'ai été pour le moins... évasif...

Elle avait tant fondu qu'elle pouvait rentrer le bas de sa chemise dans son jean sans être obligée de le déboutonner.

Elle avait l'air d'un fantôme. Elle se fit une grimace dans le grand miroir de sa chambre pour se prouver le contraire, noua son foulard en soie autour de son cou, passa sa veste et s'aventura dans cet incroyable dédale haussmannien.

Elle finit par retrouver l'affreux canapé défoncé et fit le tour de la pièce pour apercevoir les arbres couverts de givre sur le Champ-de-Mars.

Alors qu'elle se retournait, tranquillement, l'esprit encore embrumé et les mains dans les poches, elle sursauta et ne put' s'empêcher de pousser un petit cri idiot.

Un grand type, tout de cuir noir vêtu, botté et casqué se tenait juste derrière elle.

— Euh, bonjour... finit-elle par articuler. L'autre ne répondit rien et tourna les talons.

II avait enlevé son casque dans le couloir et entra dans la cuisine en se frottant les cheveux :

— Hé Philou, dis voir, c'est quoi la tantouse dans le salon, là ? C'est un de tes copains scout ou quoi ?

— Pardon ?

— Le pédé qu'est derrière mon canapé...

Philibert, qui était déjà passablement énervé par l'ampleur de son désastre culinaire, perdit un peu de son aristocratique nonchalance :

— Le pédé, comme tu dis, s'appelle Camille, recti-fia-t-il d'une voix blanche, c'est mon amie et je te prie de te comporter en gentleman car j'ai l'intention de l'héberger ici quelque temps...

— Oh, ça va... T'énerve pas comme ça... C'est une fille tu dis ? On parle bien du même lascar ? Le petit maigrichon sans cheveux ?

— C'est une jeune fille en effet...

— T'es sûr ?

Philibert ferma les yeux.

— C'est lui, ta copine ? Enfin c'est elle ? Dis donc, tu lui prépares quoi, là ? Des doubitchous confits ?

— C'est une soupe, figure-toi...

— Ça ? Une soupe ?

— Parfaitement. Une soupe poireaux pommes de terre de chez Liebig...

— C'est de la merde. En plus tu l'as laissée brûler, ça va être dégueulasse... T'as rajouté quoi là-dedans ? ajouta-t-il horrifié, en soulevant le couvercle.

— Euh... de la Vache Qui Rit et des morceaux de pain de mie...

— Pourquoi t'as fait ça ? s'inquiéta-t-il.

— C'est le médecin... II m'a demandé de la retaper...

— Eh ben, si elle se retape avec ce truc-là, chapeau ! A mon avis, tu vas plutôt la faire caner, oui.. .

Sur ce, il attrapa une bière dans le Frigidaire et alla s'enfermer dans sa chambre.

Quand Philibert rejoignit sa protégée, elle était encore un peu décontenancée :

— C'est lui ?

— Oui, murmura-t-il en posant son grand plateau sur un carton.

— II n'enlève jamais son casque ?

— Si, mais quand il rentre le lundi soir, il est toujours exécrable... En général, j'évite de le croiser ce jour-là...

— C'est parce qu'il a trop de travail ?

— Non justement, il ne travaille pas le lundi... Je ne sais pas ce qu'il fait... II part assez tôt le matin et revient toujours dans une humeur de dogue... Problèmes familiaux, je crois... Tenez, servez-vous

pendant que c'est chaud...

— Euh... Qu'est-ce que c'est ?

— Une soupe.

— Ah ? fit Camille en essayant de touiller l'étrange brouet.

— Une soupe à ma façon... Une espèce de bortsch si vous

préférez...

— Aaah... Parfait... répéta-t-elle en riant. Cette fois encore, c'était

nerveux.

 

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— T'as deux minutes, là ? Faut qu'on se parle...

Philibert prenait toujours du chocolat au petit déjeuner et son plaisir, c'était d'éteindre le gaz juste avant que le lait déborde. Plus qu'un rite ou une manie, c'était sa petite victoire quotidienne. Son exploit, son invisible triomphe. Le lait retombait et la journée pouvait commencer : il maîtrisait la situation.

Mais ce matin-là, déconcerté, agressé même, par le ton de son colocataire, il tourna le mauvais brûleur. Le lait se carapata et une odeur déplaisante envahit soudain la pièce.

— Pardon ?

— Je dis : il faut qu'on se parle.

— Parlons, répondit calmement Philibert en mettant sa casserole à tremper, je t'écoute...

— Elle est là pour combien de temps ?

— Plaît-il ?

— Oh, ne fais pas ton malin, hein ? Ta souris ? Elle est là pour combien de temps ?

— Aussi longtemps qu'elle le souhaitera...

— T'en pinces pour elle, c'est ça ?

— Non.

— Menteur. Je le vois bien ton petit manège... Tes belles manières, tes airs de châtelain et tout ça...

— Tu es jaloux ?

— Putain, non ! Manquerait plus que ça ! Moi, jaloux d'un tas d'os ? Hé, y a pas marqué L'abbé Pierre, là ! fit-il en désignant son front.

— Pas jaloux de moi, jaloux d'elle. Peut-être que tu te sens un peu à l'étroit ici et que tu n'as pas envie de pousser ton verre à dents de quelques centimètres sur la droite ?

— Alors, là, tout de suite... Les grandes phrases... A chaque fois que t'ouvres le bec, c'est comme si tes mots devaient rester écrits quelque part tellement qu'y sonnent bien...

— Attends, je le sais que t'es chez toi, je le sais bien, va... C'est pas ça le problème. T'invites qui tu veux, t'héberges qui tu veux, tu fais même les

œ

pas moi... On faisait une bonne petite équipe tous les deux, non ?

— Tu trouves ?

— Ouais je trouve. D'accord j'ai mon caractère et toi t'as toutes tes obsessions débiles, tes trucs là, tes TOC, mais dans l'ensemble, ça roulait bien jusqu'à aujourd'hui...

— Et pourquoi les choses changeraient-elles ?

— Pfff... On voit bien que tu connais pas les nanas, toi... Attention, je dis pas ça pour te blesser, hein ? Mais c'est vrai, quoi... Tu mets une fille quelque part et tout de suite c'est le bordel, vieux... Tout se complique, tout devient chiant et même les meilleurs potes finissent par se faire la gueule, tu sais... Pourquoi tu ricanes, là ?

— Parce que tu t'exprimes comme... Comme un cow-boy... Je ne savais pas que j'étais ton... ton pote.

— OK, je laisse tomber. Je pense juste que t'aurais pu m'en parler avant, c'est tout.

— J'allais t'en parler.

— Quand ?

— Là, maintenant, au-dessus de mon bol, si tu m'avais laissé le temps de me le préparer...

— Je m'excuse... Enfin non, merde, je peux pas m'excuser tout seul, c'est ça ?

— Tout à fait.

— Tu pars bosser, là ?

— Oui.

— Moi aussi. Allez viens. Je te paye un chocolat en bas...

Alors qu'ils étaient déjà dans la cour, Franck sortit sa dernière cartouche :

— En plus, on sait même pas qui c'est... On sait même pas d'où elle sort, cette fille-là...

— Je vais te montrer d'où elle sort... Suis-moi.

— Ttt... Compte pas sur moi pour me taper les sept étages à pied...

— Si. Je compte sur toi justement. Suis-moi. Depuis qu'ils se connaissaient, c'était la première fois que Philibert lui demandait quelque chose. Il maugréa tant qu'il put et le suivit dans l'escalier de service.

— Putain, mais qu'est-ce qu'y caille là-dedans !

— Ce n'est rien... Attends d'être sous les toits.. .

Philibert défit le cadenas et poussa la porte. Franck resta silencieux quelques secondes.

— C'est là qu'elle crèche ?

— Oui.

— T'en es sûr ?

— Viens, je vais te montrer autre chose...

II le mena au fond du couloir, donna un coup de pied dans une autre porte déglinguée et ajouta :

— Sa salle de bains... En bas, les W-C et au- dessus, la douche... Avoue que c'est ingénieux...

Ils descendirent les escaliers en silence.

Franck ne recouvra la parole qu'après son troisième café :

— Bon, juste une chose alors... Tu lui expliqueras bien pour

moi, comment c'est important que je dorme l'après-midi et tout ça...

— Oui, je lui dirai. On lui dira tous les deux. Mais à mon avis, cela ne devrait pas poser de problème

parce qu'elle dormira aussi...

— Pourquoi ?

— Elle travaille la nuit.

— Qu'est-ce qu'elle fait ?

— Des ménages.

— Pardon ?

— Elle est femme de ménage...

— T'es sûr ?

— Pourquoi me mentirait-elle ?

— J'sais pas, moi... Ça se trouve, elle est callgirl...

— Elle aurait plus de... De rondeurs, non ?

— Ouais, t'as raison... Hé, t'es pas con, toi ! ajouta-t-il en lui donnant une grande claque dans le dos.

— A... attention, tu... tu m'as fait lâcher mon croissant, i... idiot... Regarde, on dirait une vieille mé... méduse maintenant...

Franck s'en fichait, il lisait les titres du Parisien posé sur le comptoir.

Ils s'ébrouèrent ensemble.

— Dis-moi ?

— Quoi ?

— Elle a pas de famille, cette nana ?

— Tu vois, ça, répondit Philibert en nouant son écharpe, c'est une question que je me suis toujours refusé à te poser...

L'autre leva les yeux pour lui sourire.

En arrivant devant ses fourneaux, il demanda à son commis de lui mettre du bouillon de côté.

— Hé?

— Quoi ?

— Du bon, hein ?

Camille avait décidé de ne plus prendre le demi- comprimé de Lexpmil que le médecin lui avait prescrit chaque soir. D'une part, elle ne supportait plus cette espèce d'état semi-comateux dans lequel elle vasouillait, d'autre part, elle ne voulait pas prendre le risque de la moindre accoutumance. Pendant toute son enfance, elle avait vu sa mère hystérique à l'idée de dormir sans ses cachets et ces crises l'avaient durablement traumatisée.

Elle venait de sortir d'une énième sieste, n'avait pas la moindre idée de l'heure qu'il était mais décida de se lever, de se secouer, de s'habiller enfin pour monter chez elle et voir si elle était prête à reprendre le cours de sa petite vie dans l'état où elle l'avait laissée en partant.

En traversant la cuisine pour rejoindre l'escalier des bonnes, elle

vit un mot glissé sous une bouteille remplie d'un liquide jaunâtre.

A réchauffé dans une casserole, surtout ne le faites pas bouillir.

Ajouté les pâtes quand ça frémi et laissé cuire 4 minutes en remuant doucement.

Ce n'était pas l'écriture de Philibert...

Son cadenas avait été arraché et le peu qu'elle possédait sur cette terre, ses dernières attaches, son minuscule royaume, tout avait été dévasté.

D'instinct elle se précipita vers la petite valise rouge éventrée sur le sol. Non, c'était bon, ils n'avaient rien pris et ses cartons à dessin étaient toujours là...

La bouche tordue et le cœur au bord des lèvres, elle entreprit de remettre un peu d'ordre pour voir ce qu'il manquait.

Il ne lui manquait rien et pour cause, elle ne possédait rien. Si, un radio-réveil... Voilà... Tout ce carnage pour une bricole qu'elle avait dû acheter cinquante balles chez un Chinois...

Elle récupéra ses vêtements, les entassa dans un carton, se baissa pour attraper sa valise et partit sans se retourner. Elle attendit d'être dans les escaliers pour lâcher un peu de lest.

Arrivée devant la porte de l'office, elle se moucha, posa tout son barda sur le palier et s'assit sur une marche pour se rouler une cigarette. La première depuis bien longtemps... La minuterie s'était éteinte, mais ce n'était pas grave, au contraire.

Au contraire, murmurait-elle, au contraire...

Elle songeait à cette théorie fumeuse qui prétendait que tant qu'on était en train de couler, on ne pouvait rien tenter et qu'il fallait attendre de toucher le fond pour donner ce petit coup de talon salutaire qui, seul, permettait de remonter à la surface...

Bon.

Ça y était, là, non ?

Elle jeta un coup d'œil à son carton, passa sa main sur son visage anguleux et s'écarta pour laisser passer une affreuse bestiole qui courait entre deux fissures.

Euh... Rassurez-moi... Ça y était, là ?

Quand elle entra dans la cuisine, c'est lui qui sursauta :

— Ah ! Vous êtes là ? Je croyais que vous dormiez...

— Bonjour.

— Lestafier Franck.

— Camille.

— Vous... vous avez vu mon mot ?

— Oui, mais je...

— Vous êtes en train de déménager vos affaires ? Vous avez besoin d'un coup de main ?

— Non, je... Je n'ai plus que ça à vrai dire... On m'a cambriolée.

— Ben merde.

— Oui, comme vous dites... Je ne vois pas d'autres mots, là... Bon, je vais aller me recoucher, là, parce que j'ai la tête qui tourne et...

— Le consommé, vous voulez que je vous le prépare ?

— Pardon ?

— Le consommé ?

— Consommer quoi ?

— Ben le bouillon ! s'énerva-t-il.

— Oh pardon... Non. Merci. Je vais d'abord dormir un peu...

— Hé ! lui cria-t-il alors qu'elle était déjà dans le couloir, si vous avez la tête qui tourne, c'est parce que vous mangez pas assez justement !

Elle soupira. Diplomatie, diplomatie... Vu comme il avait l'air fin, ce mec-là, il valait mieux ne pas rater la première scène. Elle revint donc dans la cuisine et s'assit au bout de la table.

— Vous avez raison.

II marmonna dans sa barbe. Faudrait savoir... Bien sûr qu'il avait raison... Et merde... II allait être à la bourre maintenant...

II lui tourna le dos pour s'activer.

II versa le contenu de la casserole dans une assiette creuse et sortit du réfrigérateur un morceau de Sopalin qu'il ouvrit délicatement. C'était un truc vert qu'il cisela au-dessus du potage fumant.

— Qu'est-ce que c'est ?

— De la coriandre.

— Et ces petites nouilles, vous appelez ça comment?

— Des perles du Japon.

— Oh, c'est vrai ? C'est joli comme nom... II attrapa son blouson et claqua la porte d'entrée en secouant la

tête : Oh, c'est vrai ? C'est joli comme nom... Trop conne, la fille.

Camille soupira et attrapa machinalement l'assiette en songeant à

son voleur. Qui avait fait le coup ? Le fantôme du couloir ? Un visiteur égaré ? Était-il passé par les toits ? Reviendrait-il ? Devait-elle en parler à Pierre ?

L'odeur, le fumet plutôt, de ce bouillon, l'empêcha de gamberger

plus longtemps. Mmm, c'était merveilleux et elle eut presque envie de mettre sa serviette sur sa tête pour s'en faire une inhalation. Mais qu'est-ce qu'il y avait là-dedans ? La couleur était particulière. Chaude, grasse, mordorée comme du jaune de cadmium... Avec les perles translucides et les pointes émeraude de l'herbe ciselée, c'était un vrai bonheur à regarder... Elle resta ainsi plusieurs secondes, déférente et la cuillère en suspens, puis but une première gorgée tout doucement parce que c'était très chaud.

L'enfance en moins, elle se trouva dans le même état que Marcel Proust : « attentive à ce qui se passait d'extraordinaire en elle » et termina son assiette religieusement, en fermant les yeux entre chaque cuillerée.

Peut-être était-ce simplement parce qu'elle mourait de faim sans le savoir, ou peut-être était- ce parce qu'elle se forçait à ingurgiter les soupes en carton de Philibert depuis trois jours en grimaçant, ou peut-être encore était-ce parce qu'elle avait moins fumé mais en tout cas, une chose était sûre : jamais de sa vie, elle n'avait pris autant de plaisir à manger seule. Elle se releva pour aller voir s'il restait un fond dans la casserole. Non hélas... Elle porta son assiette à sa bouche pour ne pas en perdre une goutte, fit claquer sa langue, lava son couvert et attrapa le paquet de pâtes entamé. Elle écrivit « Top ! » en alignant quelques perles sur le mot de Franck et se remit au lit en passant sa main sur son ventre bien tendu.

Merci petit Jésus.

La fin de sa convalescence passa trop vite. Elle ne voyait jamais Franck, mais savait quand il était là : portes claquées, chaîne hi-fi, télévision, conversations animées au téléphone, rires gras et jurons secs, rien de tout cela n'était naturel, elle le sentait. II s'agitait et laissait sa vie résonner aux quatre coins de l'appartement comme un chien qui pisserait un peu partout pour marquer son territoire. Certaines fois, elle avait très envie de remonter chez elle pour retrouver son indépendance et ne plus rien devoir à personne. D'autres fois, non. D'autres fois, elle frissonnait à la seule idée de se coucher de nouveau sur le sol et de monter ses sept étages en se cramponnant à la rampe pour ne pas tomber.

C'était compliqué.

Elle ne savait plus où était sa place et puis elle aimait bien Philibert aussi... Pourquoi devrait-elle toujours se fustiger et battre sa coulpe en serrant les dents ? Pour son indépendance ? Tu parles d'une conquête... Elle n'avait eu que ce mot-là à la bouche pendant des années, et puis quoi finalement ? Pour en arriver où ? Dans ce gourbi à passer des après-midi à fumer cigarette sur cigarette en ressassant son sort ? C'était pathétique. Elle était pathétique. Elle allait avoir vingt-sept ans et n'avait rien engrangé de bon jusqu'à présent. Ni amis, ni souvenirs, ni aucune raison de s'accorder la moindre bienveillance. Qu'est-ce qui s'était passé ? Pourquoi elle n'était jamais parvenue à refermer ses mains et à garder deux ou trois choses un peu précieuses entre ses paumes ? Pourquoi ?

Elle était songeuse. Elle était reposée. Et quand ce grand ouistiti venait lui faire la lecture, quand il refermait doucement la porte en levant les yeux au ciel parce que l'autre larron écoutait sa musique « de Zoulou », elle lui souriait et s'échappait un moment œ

Elle s'était remise à dessiner.

Comme ça.

Pour rien. Pour elle. Pour le plaisir.

Elle avait pris un carnet neuf, le dernier, et l'avait apprivoisé en commençant par consigner tout ce qui l'entourait : la cheminée, les motifs des tentures, la crémone de la fenêtre, les sourires niais de Sammy et Scoubidou, les cadres, les tableaux, le camée de la dame et la redingote sévère du monsieur. Une nature morte de ses vêtements avec la boucle de son ceinturon qui traînait par terre, les nuages, le sillon d'un avion, la cime des arbres derrière les ferronneries

du balcon et un portrait d'elle depuis son lit.

À cause des taches sur le miroir et de ses cheveux courts, elle

ressemblait à un gamin qui aurait eu la varicelle...

Elle dessinait de nouveau comme elle respirait. En tournant les

pages sans réfléchir et en s'arrêtant seulement pour verser un peu d'encre de Chine dans une coupelle et recharger la pompe de son stylo. Elle ne s'était pas sentie aussi calme, aussi vivante, aussi simplement vivante, depuis des années...

Mais, ce qu'elle aimait par-dessus tout, c'était les attitudes de

Philibert. Il était tellement pris dans ses histoires, son visage devenait soudain si expressif, si enflammé ou si abattu (ah ! cette pauvre Marie-Antoinette... ) qu'elle lui avait demandé la permission de le croquer.

Bien sûr, il avait bégayé un peu pour la forme et puis avait bien

vite oublié le bruit de la plume qui courait sur le papier.

Quelquefois, c'était :

— Mais Madame d'Etampes n'était pas une amoureuse du genre

de Madame de Châteauhriant, la bagatelle ne lui suffisait point. Elle rêvait avant tout d'obtenir des faveurs pour elle et sa famille. Or elle avait trente frères et sœurs... Courageusement, elle se mit au travail.

« Habile, elle sut profiter de tous les moments de répit que le

besoin de reprendre haleine lui laissait entre deux étreintes, pour arracher au roi, comblé et essoufflé, les nominations ou avancements qu'elle désirait.

« Finalement, tous les Pisseleu, furent pourvus de charges importantes

et, généralement ecclésiastiques car la maîtresse du roi avait "de la religion "...

« Antoine Seguin, son oncle maternel, devint abbé de Fleury-sur- Loire, évêque d'Orléans, cardinal, et enfin, archevêque de Toulouse. Charles de Pisseleu, son second frère, eut l'abbaye de Bourgueïl et l'évêché de Condom... »

II relevait la tête :

— De Condom... Avouez que c'est cocasse...

Et Camille se dépêchait de consigner ce sourire- là, ce ravissement amusé d'un garçon qui épluchait l'histoire de France comme d'autres feuilletteraient un magazine de cul.

Ou alors, c'était :

— . . . les prisons étant devenues insuffisantes, Carrier, autocrate tout-puissant, entouré de collaborateurs dignes de lui, ouvrit de nouvelles geôles et réquisitionna des navires sur le port. Bientôt le typhus allait faire des ravages parmi les 'milliers d'êtres incarcérés dans des conditions abominables. La guillotine ne 'marchant pas assez vite, le proconsul ordonna de fusiller des 'milliers de prisonniers et adjoignit aux pelotons d'exécution un « corps d'enterreurs ». Puis, comme les prisonniers continuaient d'affluer dans la ville, il inventa les noyades.

« De son côté, le général de brigade Westermann écrit: "Il n'y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte, sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l'enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m'avez donnés, j'ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux et massacré les femmes qui au moins, pour celles-là, n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher. " »

Et ¡1 n'y avait rien d'autre à dessiner qu'une ombre sur son visage contracté.

— Vous dessinez ou vous m'écoutez ?

— Je vous écoute en dessinant...

— Ce Westermann, là... Ce monstre qui a servi sa belle patrie toute neuve avec tant de ferveur, eh bien figurez-vous qu'il sera capturé avec Danton quelques mois plus tard et décapité avec lui...

— Pourquoi ?

— Accusé de lâcheté... C'était un tiède... D'autres fois encore, il

demandait la permission

de s'asseoir dans la bergère au pied du lit et tous deux lisaient en silence.

— Philibert ?

— Mmm...

— Les cartes postales ? -Oui...

— Ça va durer longtemps ?

— Pardon ?

— Pourquoi vous n'en faites pas votre métier ? Pourquoi vous n'essayez pas de devenir historien ou professeur ? Vous auriez le droit de vous plonger dans tous ces livres pendant vos heures de travail et

même, vous seriez payé pour le faire !

II posa son ouvrage sur le velours râpé de ses genoux osseux et enleva ses lunettes pour se frotter les yeux :

— J'ai essayé... J'ai une licence d'histoire et j'ai passé trois fois le concours d'entrée à l'École des Chartes, mais j'ai été recalé à chaque session...

— Vous n'étiez pas assez bon ?

— Oh si ! enfin... rougit-il, enfin, je crois... Je le crois

humblement, mais je... Je n'ai jamais pu passer un examen... Je suis trop angoissé... A chaque fois, je perds le sommeil, la vue, mes cheveux, mes dents même !, et tous mes moyens. Je lis les sujets, je connais les réponses, mais je suis incapable d'écrire une ligne. Je reste pétrifié devant ma copie...

— Mais, vous avez eu le bac ? Et votre licence ?

— Oui, mais à quel prix... Et jamais du premier coup... Et puis c'était vraiment facile quand même... Ma licence, je l'ai obtenue sans avoir jamais mis les pieds à la Sorbonne, ou alors pour aller écouter les cours magistraux de grands professeurs que j'admirais et qui n'avaient rien à voir avec mon

programme...

— Vous avez quel âge ?

— Trente-six ans.

— Mais, avec une licence, vous auriez pu enseigner à cette

époque, non ?

— Vous m'imaginez dans une pièce avec trente gosses ?

— Oui.

— Non. L'idée même de m'adresser à un auditoire, si restreint soit-il, me donne des sueurs froides. Je... J'ai des problèmes de... de socialisation, je crois...

— Mais à l'école ? Quand vous étiez petit ?

— Je ne suis allé à l'école qu'à partir de la sixième. Et en pension, en plus... Ce fut une année horrible. La pire de ma vie... Comme si l'on m'avait jeté dans le grand bain sans que je sache nager...

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