Ensemble, c'est tout

Anna Gavalda · Chapitre 4 sur 6 · partie 1/3

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Ensemble, c'est tout

Ensuite elle nettoya des fines herbes et…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Ensuite elle nettoya des fines herbes et les sécha une par une dans du papier absorbant. Elle devait les déposer dans des ramequins en inox et les filmer consciencieusement avant de les disperser dans différents meubles froids. Elle cassa des noix, des noisettes, éplucha des figues, titilla une grande quantité de girolles et roula des petites mottes de beurre entre deux spatules striées. II ne fallait pas se tromper et déposer, sur chaque soucoupe, une boulette de beurre doux et une autre de beurre salé. Elle avait eu un doute, à un moment et avait été obligée d'en goûter une de la pointe de son couteau. Hirk, elle n'aimait pas du tout le beurre et redoubla d'attention par la suite. Les serveurs continuaient de servir des expressos à ceux qui en réclamaient et l'on sentait la pression monter d'un cran à chaque minute.

Certains n'ouvraient plus la bouche, d'autres juraient dans leurs barbes et le chef faisait office d'horloge parlante :

— Dix-sept heures vingt-huit, messieurs... Dix- huit heures trois, messieurs... Dix-huit heures dix- sept, messieurs... Comme s'il avait à cœur de les stresser au maximum.

Elle n'avait plus rien à faire et s'appuyait à sa table de travail en soulevant un pied puis l'autre pour soulager ses jambes. Le type à côté d'elle s'entraînait à faire des arabesques de sauce autour d'une tranche de foie gras sur des assiettes rectangulaires. D'un geste aérien, il secouait une petite cuillère et soupirait en avisant ses zigzags. Ça n'allait jamais. C'était beau pourtant...

— Qu'est-ce que tu veux faire ?

— Je ne sais pas... Un truc un peu original...

— Je peux essayer ?

— Vas-y.

— J'ai peur de gâcher...

----- Non, non, tu peux y aller, c'est un vieux fond, c'est juste pour m'entraîner...

Les quatre premières tentatives furent lamentables, à la cinquième, elle avait attrapé le coup de main...

— Ah, mais c'est très bien ça... Tu pourrais le refaire ?

— Non, rit-elle, j'ai bien peur que non... Mais... Vous avez pas des seringues ou quelque chose dans le genre?

— Euh...

— Des petites poches à douille ?

— Si. Regarde dans le tiroir...

— Tu me la remplis ?

— Pour quoi faire ?

— Juste une idée, comme ça...

Elle se pencha, tira la langue et dessina trois petites oies.

L'autre appela le chef pour lui montrer.

— Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? Allons... On n'est pas chez Disney, les enfants !

II s'éloigna en secouant la tête.

Camille haussa les épaules, penaude, et retourna s'occuper de ses salades.

— C'est pas de la cuisine, ça... C'est du gadget... continua-t-il de ronchonner depuis l'autre bout de la pièce, et vous savez le pire ? Vous savez ce qui me tue ? C'est que ces couillons-Ià, ils vont adorer... Aujourd'hui, c'est ça qui veulent les gens : du gadget ! Oh, et puis c'est jour de fête après tout... Allez mademoiselle vous allez me faire le plaisir de me barbouiller votre basse-cour sur une soixantaine d'assiettes... Au galop, mon petit !

— Réponds « oui, chef », lui chuchota-t-il.

— Oui, chef !

— Je vais jamais y arriver... se lamenta Camille.

— Tu n'as qu'à en faire qu'une à chaque fois...

— A gauche ou à droite ?

— À gauche, ça sera plus logique...

— Ça fait un peu morbide, non ?

— Nan, c'est marrant... De. toute façon, t'as plus le choix maintenant...

— J'aurais mieux fait de me taire...

— Principe numéro un. T'auras au moins appris ça... Tiens, voilà le bon jus...

— Pourquoi il est rouge ?

— II est à base de betterave... Vas-y, je te passe les assiettes...

Ils échangèrent leur place. Elle dessinait, il tranchait le bloc de foie gras, le disposait, le saupoudrait de fleur de sel et de poivre grossièrement concassé puis passait l'assiette à un troisième larron qui disposait la salade avec des gestes d'orfèvre.

— Qu'est-ce qu'ils font, tous ?

— Ils vont manger... On ira plus tard... C'est nous qui ouvrons le bal, on descendra quand ce sera leur tour... Tu m'aideras pour les huîtres aussi ?

— Il faut les ouvrir ? !

— Non, non, juste les faire belles... Au fait, c'est toi qui as pelé les pommes vertes ?

— Oui. Elles sont là... Oh, merde ! On dirait plutôt un dindon, mon truc...

— Pardon. J'arrête de te parler.

Franck passa près d'eux en fronçant les sourcils. Il les trouva bien dissipés. Ou bien gais.

Ça ne lui plaisait pas trop cette affaire-là...

— On s'amuse bien ? demanda-t-il, moqueur.

— On fait ce qu'on peut...

— Rassure-moi... ça se réchauffe pas au moins ?

— Pourquoi il t'a dit ça ?

— Laisse, c'est un truc entre nous... Ceux qui font le chaud se sentent investis d'une mission suprême, alors que nous, là, même si on se donne un mal de chien, ils nous mépriseront toujours. On ne touche pas au feu, nous... Tu le connais bien, Lestafier ?

— Non.

— Ah ouais, ça m'étonnait aussi...

— De quoi ?

— Nan, rien...

Pendant que les autres étaient partis dîner, deux Blacks nettoyèrent le sol à grande eau et passèrent plusieurs coups de raclette pour le faire sécher plus vite. Le chef discutait avec un type super élégant dans son bureau.

— C'est déjà un client ?

— Non, c'est le maître d'hôtel...

— Eh ben... II est drôlement classe...

— En salle, ils sont tous beaux... Au début du service, c'est nous qui sommes propres et eux qui passent l'aspirateur en tee-shirt et plus le temps passe, plus la tendance s'inverse : on pue, on devient crades et eux ils passent devant nous, frais comme des gardons, avec leurs brushings et leurs costumes impeccables...

Franck vint la voir alors qu'elle finissait sa dernière rangée d'assiettes :

— Tu peux y aller si tu veux...

— Ben, non... Je n'ai plus envie de partir maintenant... J'aurais l'impression de louper le spectacle...

— T'as encore du taf pour elle ?

— Tu parles ! Autant qu'elle veut ! Elle peut prendre la

salamandre...

— C'est quoi ? demanda Camille.

— C'est ce truc-là, cette espèce de gril qui monte et qui descend... Tu veux t'occuper des toasts ?

— Pas de problème... Euh... à propos, j'ai le temps de m'en griller une ?

— Vas-y, descends. Franck l'accompagna.

— Ça va ?

— Super. II est très gentil ce Sébastien finalement...

— Ouaif...

— Pourquoi tu fais cette tête, là ?

— Parce que... J'ai voulu parler à Philibert tout a l'heure pour lui souhaiter la bonne année et je me suis fait jeter par une petite morveuse...

— Attends, je vais l'appeler, moi...

— Non. Ils seront de nouveau à table à cette heure-là...

— Laisse-moi faire...

— Allô... Excusez-moi de vous déranger, Franck de Lestafier à l'appareil, le colocataire de Philibert... Oui... C'est cela même... Bonjour madame... Pourrais-je lui parler, je vous prie, c'est à propos du chauffe-eau... Oui... Voilà... au revoir madame...

II adressa un clin d'œil à Camille qui souriait en recrachant sa fumée.

— Philou ! C'est toi mon gros lapin ? Bonne année mon trésor ! Je t'embrasse pas mais je te passe ta petite princesse. De quoi ? Mais on en a rien à foutre du chauffe-eau ! Allez, bonne année,

œ

Seulement celles qui ont des gros nichons, hein !

Camille prit l'appareil en plissant les yeux. Non, le chauffe-eau n'avait rien. Oui, moi aussi je vous embrasse. Non, Franck ne l'avait pas enfermée dans un placard. Oui, elle aussi, elle pensait souvent à lui. Non, elle n'était pas encore allée faire ses prises de sang. Oui, vous aussi Philibert, je vous souhaite une bonne santé...

— II avait une bonne voix, non ? ajouta Franck.

— II n'a bégayé que huit fois.

— C'est bien ce que je dis.

Quand ils revinrent prendre leurs postes, le vent tourna. Ceux qui n'avaient pas mis leur toque l'ajustèrent et le chef posa son ventre sur le passe et croisa ses bras par-dessus. On n'entendait plus une mouche voler.

— Messieurs, au travail...

C'était comme si la pièce prenait un degré Celsius par seconde. Chacun s'agitait en prenant soin de ne pas gêner le voisin. Les visages étaient contractés. Des jurons mal étouffés fusaient ici ou là. Certains restaient assez calmes, d'autres, comme ce Japonais, là, semblaient au bord de l'implosion.

Des serveurs attendaient à la queue leu leu devant le passe pendant que le chef se penchait sur chaque assiette en l'inspectant furieusement. Le garçon qui se tenait en face de lui se servait d'une minuscule éponge pour nettoyer d'éventuelles traces de doigt ou de sauce sur les rebords et, quand le gros hochait la tête, un serveur soulevait le grand plateau argenté en serrant les dents.

Camille s'occupait des amuse-bouches avec Marc. Elle déposait des trucs sur une assiette, des espèces de chips ou d'écorces de quelque chose un peu roux. Elle n'osait plus poser de questions. Ensuite elle arrangeait des brins de ciboulette.

— Va plus vite, on n'a pas le temps de fignoler ce soir...

Elle trouva un morceau de ficelle pour retenir son pantalon et pestait parce que sa toque en papier ne cessait de lui tomber sur les yeux. Son voisin sortit une petite agrafeuse de sa boîte à couteaux :

— Tiens...

— Merci.

Elle écouta ensuite l'un des serveurs qui lui expliquait comment préparer les tranches de pain de mie brioché en triangles en coupant les bords :

— Tu les veux grillés comment ?

— Ben... Bien dorés, quoi...

— Vas-y, fais-moi un modèle. Montre-moi exactement la couleur que tu veux...

— La couleur, la couleur... On voit pas ça à la couleur, c'est une question de feeling...

— Ben, moi, je marche à la couleur, alors fais-moi un modèle sinon je vais être trop stressée.

Elle prit sa mission très à cœur et ne fut jamais prise au dépourvu. Les serveurs attrapaient ses toasts en les glissant dans les plis d'une serviette. Elle aurait bien aimé un petit compliment : « Oh ! Camille, quels merveilleux toasts tu nous fais là ! » mais bon...

Elle apercevait Franck, toujours de dos, il s'agitait au-dessus de

ses fourneaux comme un batteur devant son instrument : un coup de couvercle par-ci, un coup de couvercle par-là, une cuillerée par-ci, une cuillerée par-là. Le grand maigre, le second à ce qu'elle avait pu comprendre, ne cessait de lui poser des questions auxquelles il répondait rarement et par onomatopées. Toutes ses casseroles étaient en cuivre et il était obligé de s'aider d'un torchon pour les attraper. II devait se brûler quelquefois car elle le voyait secouer sa main avant de la porter à sa bouche.

Le chef s'énervait. Ça n'allait pas assez vite. Ça allait trop vite. Ce

n'était pas assez chaud. C'était trop cuit. « On se concentre, messieurs, on se concentre ! » ne cessait-il de répéter.

Plus son poste se détendait, plus ça s'agitait en face. C'était impressionnant. Elle les voyait transpirer et se frotter la tête dans l'épaule à la manière des chats pour s'éponger le front. Le gars qui s'occupait de la rôtissoire surtout, était rouge écarlate et tétait une bouteille d'eau entre chaque aller retour à ses volailles. (Des trucs avec des ailes, certains beaucoup plus petits qu'un poulet et d'autres, deux fois plus gros... )

— On crève... II fait combien, là, tu crois ?

— J'en sais rien... Là-bas, au-dessus des fourneaux, il doit faire au moins quarante... Cinquante peut-être ? Physiquement, ce sont les postes les plus durs... Tiens, va porter ça à la plonge... Fais bien attention de déranger personne...

Elle écarquilla les yeux en avisant la montagne de casseroles, de plaques, de faitouts, de bols en inox, de passoires et de poêles en équilibre dans les énormes bacs à vaisselle. II n'y avait plus un seul Blanc à l'horizon et le petit gars à qui elle s'adressa lui prit son matos des mains en hochant la tête. Manifestement, il ne comprenait pas un mot de français. Camille resta un moment à l'observer, et comme à chaque fois qu'elle se trouvait en face d'un déraciné du bout du monde, ses petites loupiotes de mère Teresa de pacotille se mirent à clignoter fébrilement : d'où venait-il ? d'Inde ? du Pakistan ? et quelle avait été sa vie pour qu'il se retrouve là ? aujourd'hui ? quels bateaux ? quels trafics ? quels espoirs ? à quel prix ? quels renoncements et quelles angoisses ? quel avenir ? où vivait-il ? avec combien de personnes ? et où étaient ses enfants ?

Quand elle comprit que sa présence le rendait nerveux, elle repartit en secouant la tête.

— Il vient d'où le mec de la plonge ?

— De Madagascar.

Premier bide.

— Il parle français ?

— Bien sûr ! Ça fait vingt ans qu'il est là !

Allez, va te coucher la sainte-nitouche...

Elle était fatiguée. Il y avait toujours quelque chose de nouveau à décortiquer, à découper, à nettoyer ou à ranger. Quel bordel... Mais comment faisaient-ils pour avaler tout ça ? A quoi ça rimait de se remplir la panse à ce point ? Ils allaient exploser ! 220 euros, ça faisait combien ? Presque 1 500 francs... Pff... Tout ce qu'on pouvait s'offrir pour ce prix-là... En se débrouillant bien, on pouvait même envisager un petit voyage... En Italie par exemple... S'attabler à la terrasse d'un café et se laisser bercer par la conversation de jolies filles qui se racontaient sûrement les mêmes bêtises que toutes les filles du monde en portant à leurs lèvres des petites tasses de café très épaisses où le café était toujours trop sucré...

Tous ces croquis, toutes ces places, tous ces visages, tous ces chats indolents, toutes les merveilles que l'on pouvait engranger pour ce prix- là. .. Des livres, des disques, des vêtements même, qui pouvaient nous durer toute une vie alors que là... Dans quelques heures, tout serait terminé, consigné, digéré et évacué...

Elle avait tort de raisonner ainsi, elle le savait. Elle était lucide. Elle avait commencé à se désintéresser de la nourriture quand elle était enfant parce que l'heure des repas était synonyme de trop de souffrances. Moments trop pesants pour une petite fille unique et sensible. Petite fille seule avec une mère qui fumait comme un pompier et balançait sur la table une assiette cuisinée sans tendresse : « Mange ! C'est bon pour la santé ! » affirmait-elle en se rallumant une cigarette. Ou seule, avec ses parents, en piquant du nez le plus possible pour ne pas être prise dans leurs filets : « Hein Camille, qu'il te manque papa quand il n'est pas là ? Hein, c'est vrai ? »

Après, c'était trop tard... Elle avait perdu le plaisir... De toute façon, à une époque sa mère ne préparait plus rien... Elle avait attrapé son appétit d'oiseau comme d'autres se couvrent d'acné. Tout le monde l'avait emmerdée avec ça, mais elle s'en était toujours bien sortie. Ils n'avaient jamais réussi à la coincer parce qu'elle était pleine de bon sens, cette gamine-là... Elle ne voulait plus de leur monde lamentable, mais quand elle avait faim, elle mangeait. Bien sûr qu'elle mangeait, sinon elle ne serait plus là aujourd'hui ! Mais sans eux. Dans sa chambre. Des yaourts, des fruits ou des Granola en faisant autre chose... En lisant, en rêvant, en dessinant des chevaux ou en recopiant les paroles des chansons de Jean-Jacques Goldman.

Envole-moi.

Oui, elle connaissait ses faiblesses et elle était bien conne de juger ceux qui avaient la chance d'être heureux autour d'une table. Mais quand même... 220 euros pour un seul repas et sans compter les vins, c'était vrai, ment débile, non ?

A minuit, le chef leur souhaita une bonne année et vint leur servir à tous une coupe de Champagne :

— Bonne année, mademoiselle et merci pour vos canards... Charles m'a dit que les clients étaient enchantés avec ça... Je le savais, hélas... Bonne année, monsieur Lestafier... Perdez un peu votre caractère de cochon en 2004 et je vous augmenterai...

— De combien, chef ?

— Ah ! Comme vous y allez ! C'est mon estime pour vous qui augmentera !

— Bonne année Camille... On... Tu... On s'embrasse pas ?

— Si, si, on s'embrasse bien sûr !

— Et moi, fit Sébastien ?

— Et moi, ajouta Marc... Hé, Lestafier ! cours vite à ton piano, y a un truc qui déborde !

— C'est ça Ducon. Bon, euh... Elle a fini, là, non? Elle peut peut-être s'asseoir ?

— Très bonne idée, venez dans mon bureau mon petit, ajouta le chef...

— Non, non, je veux rester avec vous jusqu'au bout. Donnez-moi quelque chose à faire...

— Ben, là, on va attendre le pâtissier maintenant... Tu l'aideras pour ses garnitures...

Elle assembla des tuiles aussi fines que du papier à cigarette, figées, fripées, chiffonnées de mille façons, joua avec des copeaux de chocolat, des écorces d'oranges, des fruits confits, des arabesques de coulis et des marrons glacés. Le commis pâtissier la regardait faire en joignant ses mains. II répétait : « Mais vous êtes une artiste ! Mais c'est une artiste ! » Le chef considérait ces extravagances d'un autre œ

pas le tout d'être joli... On cuisine pas pour faire du joli, bon sang ! »

Camille souriait en griffant la crème anglaise de coulis rouge.

Hé, non... C'était pas le tout de faire du joli ! Elle ne le savait que trop bien...

Vers deux heures, la mer devint plus calme. Le chef ne lâchait plus sa bouteille de champ' et certains cuisiniers avaient enlevé leur toque. Ils étaient tous épuisés niais donnaient un dernier coup de collier pour nettoyer leur poste et se tirer de là le plus vite possible. On déroulait des kilomètres de papierfilm pour tout emballer et l'on se bousculait devant les chambres froides. Beaucoup commentaient le service et analysaient leurs performances : ce qu'ils avaient loupé et pourquoi, à qui c'était la faute et comment étaient les produits... Comme des athlètes encore fumants, ils n'arrivaient pas à décrocher et s'acharnaient sur leur poste pour le briquer le mieux possible. Il lui sembla que c'était un moyen d'évacuer leur stress et de finir de se tuer complètement...

Camille les aida jusqu'au bout. Elle était accroupie et nettoyait l'intérieur d'un placard réfrigéré.

Ensuite elle s'adossa contre le mur et observa le manège des garçons autour des machines à café. Il y en avait un qui poussait un énorme chariot recouvert de mignardises, de chocolats, de guimauves, de confitures, de mini-cannelés, de financiers et tout ça... hum... Elle avait aussi envie d'une cigarette...

— Tu vas être en retard à ta fête...

Elle se retourna et vit un vieillard.

Franck faisait un effort pour garder son teint de kakou mais il était exténué, trempé, voûté, livide, les yeux rouges et les traits tirés.

— On dirait que tu as dix ans de plus...

— Possible. Je suis crevé, là... J'ai mal dormi et puis j'aime pas faire ce genre de banquet... C'est toujours la même assiette... Tu veux que je te dépose à Bobigny ? J'ai un deuxième casque... J'ai juste mes commandes à préparer et on y va.

— Non... Ça me dit plus rien, maintenant... Ils seront tous faits quand j'arriverai... Ce qui est amusant, c'est de s'enivrer en même temps que les autres, sinon c'est un peu déprimant...

— Bon, moi aussi, je vais rentrer, je tiens plus debout...

Sébastien les coupa :

— On attend Marco et Kermadec et on se retrouve après ?

— Non, je suis naze, moi... Je rentre...

— Et toi, Camille ?

— Elle est naze aus...

— Pas du tout, l'interrompit-elle, enfin, si, mais j'ai quand même envie de faire la fête !

— T'es sûre ? demanda Franck.

— Ben oui, il faut bien accueillir la nouvelle année... Pour qu'elle soit meilleure que l'autre, non ?

— Je croyais que tu détestais ça, les fêtes...

— C'est vrai, mais c'est ma première bonne résolution figure-toi : « En 2003, je n'y croyais pas, en 2004, je suis folâtre ! »

— Vous allez où ? ajouta Franck en soupirant.

— Chez Ketty...

— Oh, non, pas là... Tu sais bien...

— Bon, eh ben à La Vigie alors...

— Non plus.

— Oh, t'es chiant Lestafier... Sous prétexte que tu t'es tapé toutes les serveuses du périmètre, on peut plus aller nulle part ! C'était laquelle chez Ketty ? La grosse qui zozotait ?

— Elle zozotait pas ! s'indigna Franck.

— Non, saoule, elle parlait normalement, mais à jeun, elle zozotait, je te signale... Bon, ben de toute façon, elle bosse plus là...

— T'es sûr ?

— Ouais.

— Et la rousse ?

— La rousse non plus. Hé, mais tu t'en fous, t'es avec elle, non ?

— Mais non, il est pas avec moi ! s'indigna Camille.

— Bon... euh... Vous vous démerdez tous les deux, mais nous on s'y retrouve quand ils auront fini...

— Tu veux y aller ?

— Oui. Mais je voudrais prendre une douche d'abord... ,

— OK. Je t'attends. Moi, je retourne pas à l'appart, sinon je vais m'écrouler...

— Hé?

— Quoi ?

— Tout à l'heure, tu m'as pas embrassé finalement...

— Tiens, voilà... fit-elle en lui déposant un petit bécot sur le front.

— C'est tout ? Je croyais qu'en 2004, t'étais folâtre ?

— T'as déjà tenu une seule de tes résolutions, toi ?

— Non.

— Moi non plus.

Parce qu'elle était moins fatiguée qu'eux ou parce qu'elle tenait mieux l'alcool, elle fut vite obligée de commander autre chose que de la bière pour rire en cadence. Elle avait l'impression de se retrouver dix ans en arrière, à une époque où certaines choses lui semblaient encore évidentes... L'art, la vie, l'avenir, son talent, son amoureux, sa place, son rond de serviette ici-bas et toutes ces foutaises...

Ma foi, ce n'était pas si désagréable...

— Hé, Franck, tu bois pas ce soir ou quoi ?

— Je suis mort...

— Allons, pas toi... T'es pas en vacances en plus ?

-Si.

— Alors ?

— Je vieillis...

— Allez, bois un coup... Tu dormiras demain...

II tendit son verre sans conviction : non, il ne dormirait pas demain. Demain il irait au Temps retrouvé, la SPA des vieux, manger des chocolats dégueulasses avec deux ou trois mémés abandonnées qui joueraient avec leurs dentiers pendant que la sienne regarderait par la fenêtre en soupirant.

Maintenant, il avait mal au bide dès le péage...

II préférait ne pas y penser et vida son verre d'une traite.

II regardait Camille en douce. Ses taches de rousseur apparaissaient ou disparaissaient selon les heures, c'était très étrange comme phénomène...

Elle lui avait dit qu'il était beau et maintenant elle était en train de bader ce grand dadais, pff... toutes les mêmes...

Franck Lestafier n'avait pas le moral.

Légère envie de pleurer, même...

Eh ben, alors ? Qu'est-ce qui ne va pas, mon grand ?

Euh... Je commence par où ?

Un boulot de merde, une vie de merde, une mémé à l'ouest et un déménagement en perspective. Redormir sur un clic-clac pourri, perdre une heure à chaque pause. Ne plus jamais voir Philibert. Ne plus jamais le titiller pour lui apprendre à se défendre, à répondre, à s'énerver, à s'imposer enfin. Ne plus l'appeler mon gros minet en sucre. Ne plus penser à lui mettre une bonne gamelle de côté. Ne plus épater les filles avec son lit de roi de France et sa salle de bains de princesse. Ne plus les entendre, lui et Camille, parler de la guerre de 14 comme s'ils l'avaient vécue, ou de Louis XI comme s'il venait de boire un godet avec eux. Ne plus la guetter, ne plus lever le nez en ouvrant la porte pour savoir, à l'odeur de sa cigarette, si elle était déjà là. Ne plus se précipiter sur son carnet dès qu'elle avait le dos tourné pour voir les dessins du jour. Ne plus se coucher et avoir la tour Eiffel illuminée pour veilleuse. Et puis rester en France, continuer de perdre un kilo par service et de le reprendre en bières juste après. Continuer d'obéir. Toujours. Tout le temps. Il avait fait que ça : obéir. Et maintenant, il était coincé jusqu'à... Vas-y, dis-le jusqu'à quand, dis-le ! Eh ben, ouais, c'est ça... Jusqu'à ce qu'elle claque... Comme si sa vie ne pouvait s'arranger qu'à la seule condition de le faire souffrir encore...

Putain, mais c'est bon, là ! Vous pouvez pas vous exciter sur un autre que moi, maintenant ? C'est vrai quoi, j'ai eu ma dose...

Elles sont pleines de merde mes bottes, les gars, alors allez voir ailleurs si j'y suis... Moi, c'est bon. J'ai raqué.

Elle lui donna un coup de pied sous la table :

— Hé... Ça va ?

— Bonne année, lâcha-t-il.

— Ça va pas ?

— Je vais me coucher. Salut.

Elle ne s'attarda pas. Ce n'était pas non plus la bande à Foucault, ces gars-là... Ils étaient tous toujours en train de répéter qu'ils faisaient un boulot de cons... euh... et pour cause... Et puis le Sébastien commençait à la chauffer... Pour avoir une chance de coucher avec elle, il aurait dû être gentil dès le matin, ce crétin. C'est à ça qu'on reconnaît les bons coups : aux garçons qui sont gentils avant même de songer à vous étendre...

Elle le trouva recroquevillé sur le canapé.

— Tu dors ?

— Non.

— Ça va pas ?

— En 2004, je me laisse abattre, gémit-il.

Elle sourit :

— Bravo...

— Tu parles, ça fait trois plombes que je cherche une rime convenable... J'ai bien pensé à : en 2004, je suis verdâtre, mais t'aurais pensé que j'allais te dégueuler dessus...

— Quel merveilleux poète, tu fais...

II se tut. II était trop fatigué pour jouer.

— Mets-nous un peu de belle musique comme celle que

t'écoutais l'autre jour...

— Non. Si tu es déjà triste, ça ne va pas t'arranger...

— Si tu mets ta Castafiore, tu resteras encore un peu ?

— Le temps d'une cigarette...

— Je prends.

Et Camille, pour la cent vingt-huitième fois de la semaine, remit le Nisi Dominus de Vivaldi...

— Qu'est-ce que ça raconte ?

— Attends, je vais te dire... Le Seigneur comble ses amis dans leur sommeil...

— Génial.

— C'est beau, non ?

— Je sais paaas... bâilla-t-il. J'y connais rien...

— C'est drôle, c'est déjà ce que tu m'avais dit pour Durer l'autre jour... Mais ça s'apprend pas, ça ! C'est beau, c'est tout.

— Si, quand même. Que tu le veuilles ou non, ça s'apprend...

— T'es croyante ?

— Non. Enfin, si... Quand j'écoute ce genre de musique, quand j'entre dans une très belle église ou quand je vois un tableau qui m'émeut, une Annonciation par exemple, mon cœur enfle tellement que j'ai l'impression de croire en Dieu, mais je me trompe : c'est en Vivaldi que je crois... En Vivaldi, en Bach, en Haendel ou en Fra Angelico... Ce sont eux les dieux... L'autre, le vieux, c'est un prétexte... C'est d'ailleurs la seule qualité que je lui trouve : d'avoir été assez fort pour leur avoir inspiré

œ

— J'aime bien quand tu me parles... J'ai l'impression de devenir plus intelligent...

— Arrête...

— Si, c'est vrai...

— Tu as trop bu.

— Non. Pas assez justement...

— Tiens écoute... Là, c'est beau aussi... C'est beaucoup plus gai... C'est d'ailleurs ce que j'aime dans les messes : les moments joyeux, comme les Gloria et tout ça, viennent toujours te repêcher après un moment plombant... Comme dans la vie...

Long silence.

— Tu dors, maintenant ?

— Non, je guette le bout de ta cigarette...

— Tu sais, je...

— Tu quoi ?

— Je pense que tu devrais rester. Je pense que tout ce que tu m'as dit sur Philibert à propos de mon départ est aussi valable pour toi... Je pense qu'il serait très malheureux si tu t'en allais et que tu es garant de son fragile équilibre au même titre que moi...

— Euh... la dernière phrase, tu peux la redire en français ?

— Reste.

— Non... Je... je suis trop différent de vous deux... On mélange pas les torchons et les serviettes comme dirait ma même...

— On est différents, c'est vrai, mais jusqu'où ? Peut-être que je me trompe, mais il me semble qu'on forme une belle équipe de bras cassés tous les trois, non ?

— Tu l'as dit...

— Et puis, qu'est-ce que ça veut dire, différents

œ

passé la journée en cuisine, et toi qui n'écoutes que de la techno, tu t'endors avec Vivaldi... C'est de la foutaise, ton histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Au contraire, sans toi je n'aurais jamais su reconnaître une feuille de pourpier...

— Pour ce que ça va te servir...

— Ça aussi c'est de la connerie. Pourquoi « me servir » ? Pourquoi toujours cette notion de rentabilité ? Je m'en tape que ça me serve ou pas, ce qui m'amuse, c'est de savoir que ça existe...

— Tu vois qu'on est différents... Que ce soit toi ou Philou, vous

êtes pas dans le vrai monde, vous avez aucune idée de la vie, de comment y faut se battre pour survivre et tout ça... Moi j'en avais jamais vu des intellos avant vous deux, mais vous êtes bien comme l'idée que je m'en faisais...

— Et c'était quoi ton idée ? II agita les mains :

— C'était : Piou, piou... Oh, les petits oiseaux et les jolis papillons

! Piou, piou qu'ils sont mignons... Vous reprendrez un chapitre mon cher ? Mais oui, mon cher, deux, même ! Ça m'évitera de redescendre... Oh ! non ! ne redescendez pas, ça pue trop en bas !

Elle se leva et éteignit la musique.

— Tu as raison, on ne va pas y arriver... II vaut mieux que tu te

casses... Mais laisse-moi te dire deux choses avant de te souhaiter bonne route : La première, c'est à propos des intellectuels justement... C'est facile de se foutre de leur gueule... Ouais, c'est vachement facile... Souvent, ils sont pas très musclés et en plus, ils n'aiment pas ça, se battre... Ça ne les excite pas plus que ça les bruits de bottes, les médailles et les grosses limousines, alors oui, c'est pas très dur... II suffit de leur arracher leur livre des mains, leur guitare, leur crayon ou leur appareil photo et déjà, ils ne sont plus bons à rien ces empotés... D'ailleurs, les dictateurs, c'est souvent la première chose qu'ils font : casser les lunettes, brûler les livres ou interdire les concerts, ça leur coûte pas cher et ça peut leur éviter bien des contrariétés par la suite... Mais tu vois, si être intello ça veut dire aimer s'instruire, être curieux, attentif, admirer, s'émouvoir, essayer de comprendre comment tout ça tient debout et tenter de se coucher un peu moins con que la veille, alors oui, je le revendique totalement : non seulement je suis une intello, mais en plus je suis fière de l'être... Vachement fière, même... Et parce que je suis une intello comme tu dis, je ne peux pas m'empêcher de lire tes journaux de moto qui traînent aux chiottes et je sais que la nouvelle béhème R 1200 GS a un petit bidule électronique pour rouler avec de l'essence pourrie... Ah !

— Qu'est-ce que tu me chantes encore ?

— Et toute intello que je suis j'ai été te piquer tes BD de Joe Bar Team l'autre jour et ça m'a fait glousser tout l'après-midi... La deuxième chose, c'est que t'es vraiment mal placé pour nous faire la morale, mon gars... Tu crois que c'est le vrai monde, ta cuisine ? Bien sûr que non. C'est tout le contraire. Vous sortez jamais, vous êtes toujours entre vous. Qu'est-ce que tu connais du monde, toi ? Rien. Ça fait plus de quinze ans que tu vis enfermé avec tes horaires inamovibles, ta petite hiérarchie d'opérette et ton ronron quotidien. Peut-être même que t'as choisi ce boulot-là pour ça d'ailleurs ? Pour ne jamais quitter le ventre de ta mère et pour avoir la certitude que tu seras toujours bien au chaud avec plein de bouffe autour de toi... Va savoir... Tu travailles plus et plus dur que nous, ça c'est une évidence, mais nous, tout intellos qu'on est, on se le coltine le monde. Piou, piou, on descend tous les matins. Philibert dans sa boutique et moi dans mes étages, et t'inquiète pas que pour s'y frotter, on s'y frotte. Et ton truc de survie, là... Life is a jungle, struggle for life et tout ce merdier, on le connaît par cœur... On pourrait même te donner des cours si tu voulais... Sur ce, bonsoir, bonne nuit et bonne

année.

— Pardon ?

— Rien. Je disais que tu n'étais pas très folâtre...

— Non, je suis acariâtre.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Ouvre un dico et tu trouveras...

— Camille ?

— Oui.

— Dis-moi quelque chose de gentil...

— Pourquoi ?

— Pour bien commencer l'année...

— Non. Je suis pas un juke-box.

— Allez...

Elle se retourna :

— Laisse donc les torchons et les serviettes dans le même tiroir, la vie est plus amusante quand il y a un peu de bordel...

— Et moi ? Tu veux pas que je te dise quelque chose de gentil pour bien commencer l'année ?

— Non. Si... Vas-y.

— Tu sais... Ils étaient magnifiques tes toasts... 1

 

II était un peu plus de onze heures quand il entra dans sa chambre le lendemain matin. Elle lui tournait le dos. Elle était encore en kimono, assise devant la fenêtre.

— Qu'est-ce tu fais ? Tu dessines ? — Oui.

— Tu dessines quoi ?

— Le premier jour de l'année... — Montre.

Elle releva la tête et se mordit l'intérieur des joues pour ne pas

rire.

II était vêtu d'un costume super ringue, genre Hugo Boss des

années 80, un peu trop grand et un peu trop brillant, avec des épaulettes à la Goldorak, une chemise en viscose jaune moutarde et une cravate bariolée. Les chaussettes étaient assorties à la chemise et ses chaussures, en croûte de porc ammoniaquée, le faisaient

atrocement souffrir.

— Ben quoi ? grogna-t-il.

— Non, rien, t'es... T'es vachement élégant...

— C'est malin... C'est parce que j'invite ma grand-mère à

déjeuner au restaurant...

— Eh ben... pouffa-t-elle, elle va être drôlement fière de sortir avec un beau garçon comme toi...

— Très drôle. Si tu savais comme ça me prend la tête... Enfin, ce sera fait...

— C'est Paulette ? Celle de l'écharpe ?

— Oui. C'est pour ça que je suis là d'ailleurs... Tu m'avais pas dit que t'avais quelque chose pour elle ?

— Si. Parfaitement.

Elle se leva, déplaça le fauteuil et alla farfouiller dans sa petite valise.

— Assieds-toi là.

— Pour quoi faire ?

— Un cadeau.

— Tu vas me dessiner ?

— Oui.

— Je ne veux pas.

— Pourquoi ?

— Tu ne sais pas ?

— J'aime pas qu'on me regarde.

— J'irai très vite.

— Non.

— Comme tu voudras... J'avais pensé qu'un petit portrait de toi, ça lui ferait plaisir... Toujours cette histoire de troc, tu sais ? Mais je n'insisterai pas. Je n'insiste jamais. C'est pas mon genre...

— Bon alors vite fait, hein ?

— Ça ne va pas...

— Quoi encore ?

— Le costume, là... La cravate et tout, ça ne va pas. Ce n'est pas toi.

— Tu veux que je me foute à poil ? ricana-t-il.

— Oh, oui, ce serait bien ! Un beau nu... répondit-elle sans ciller.

— Tu plaisantes, là ?

II était paniqué.

— Mais oui, je plaisante... Tu es beaucoup trop vieux ! Et puis tu dois être trop poilu...

— Pas du tout ! Pas du tout ! Je suis juste poilu comme il faut !

Elle riait.

— Allez. Tombe au moins la veste et desserre ta cravate...

— Pff, j'ai mis trois plombes à faire le nœud...

— Regarde-moi. Nan, pas comme ça... On dirait que t'as un balai dans le cul, détends-toi... Je ne vais pas te manger, idiot, je vais te croquer.

— Oh, oui... fit-il suppliant, croque-moi, Camille, croque-moi...

— Parfait. Garde ce sourire niais. Pour le coup, c'est tout à fait ça...

— C'est bientôt fini ?

— Presque.

— J'en ai marre. Parle-moi. Raconte-moi une histoire pour faire passer le temps...

— De qui tu veux que je te parle, cette fois ?

— De toi...

— Qu'est-ce que tu vas faire aujourd'hui ?

— Du rangement... Un peu de repassage aussi... Et puis je vais aller me promener... La lumière est belle... Je finirai sûrement dans un café ou un salon de thé... Manger des scones à la gelée de myrtilles... Miam... Et avec un peu de chance, il y aura un chien... Je collectionne les chiens des salons de thé en ce moment... J'ai un carnet spécial pour eux, un petit Moleskine super beau... Avant j'en avais un pour les pigeons... Je suis incollable en pigeons. Ceux de Montmartre, ceux de Trafalgar Square à Londres ou de Venise, sur la place Saint- Marc, je les ai tous attrapés...

— Dis-moi...

-Oui...

— Pourquoi t'es toujours toute seule ?

— Je ne sais pas.

— Tu n'aimes pas les hommes ?

— Nous y voilà... Une fille qui n'est pas sensible à ton irrésistible charme est forcément lesbienne, c'est ça ?

— Non, non, je me demandais, c'est tout... T'es toujours habillée en moche, t'as la boule à zéro, tout ça...

Silence.

— Si, si, j'aime bien les garçons... Les filles aussi note bien, mais je préfère les garçons...

— T'as déjà couché avec des filles ?

— Oh là, là... Plein de fois !

— Tu rigoles ?

— Oui. Allez, c'est bon. Tu peux te rhabiller.

— Montre-moi.

— Tu ne vas pas te reconnaître. Les gens ne se reconnaissent jamais...

— Pourquoi t'as fait une grosse tache, là ?

— C'est l'ombre.

-Ah?

— Ça s'appelle un lavis...

— Ah ? Et ça, c'est quoi ?

— Tes rouflaquettes.

-Ah?

— Tu es déçu, hein ? Tiens, prends celui-là aussi... C'est un croquis que j'ai fait l'autre jour quand tu jouais à la Play Station...

Grand sourire :

— Alors, là d'accord ! Là c'est moi !

— Moi j'aime mieux le premier, mais bon... Tu n'as qu'à les glisser dans une BD pour les

transporter...

— Donne-moi une feuille.

— Pourquoi ?

— Parce que. Moi aussi, je peux faire ton portrait si je veux...

II la dévisagea un moment, se pencha sur ses genoux en tirant la langue et lui tendit son gribouillis.

— Alors ? fit-elle curieuse.

II avait dessiné une spirale. Une coquille d'escargot avec un petit point noir tout au fond.

Elle ne réagissait pas.

— Le petit point, c'est toi.

— Je... J'avais compris...

Ses lèvres tremblaient.

II lui arracha le papier des mains :

— Hé ! Ho ! Camille, c'était pour rire ! C'est n'importe quoi, ça ! C'est rien du tout !

— Oui, oui, confirma-t-elle en portant la main à son front. C'est rien du tout, j'en suis bien consciente... Allez, vas-y maintenant, tu vas être en retard...

II enfila sa combinaison dans l'entrée et tira la porte en se donnant un grand coup de casque sur la

tête.

Le petit point, c'est toi...

Trop con, le mec.

Pour une fois qu'il ne trimbalait pas un sac à dos plein de ravitaillement, il se coucha sur son réservoir et laissa la vitesse faire son merveilleux travail de désen-crassement : jambes plaquées, bras tendus, poitrine au chaud et casque prêt à se fissurer, il tordait son poignet au maximum pour planter là ses emmerdes et ne plus penser à rien.

II allait vite. Beaucoup trop vite. C'était exprès. C'était pour voir.

D'aussi loin qu'il se souvienne, il avait toujours eu un moteur entre les jambes et une espèce de démangeaison au creux de la main et, d'aussi loin qu'il se souvienne, il n'avait jamais envisagé la mort comme un problème bien sérieux. Une contrariété supplémentaire tout au plus... Et encore... Puisqu'il ne serait plus là pour en pâtir, quelle importance, vraiment ?

Dès qu'il avait eu trois sous, il s'était endetté pour s'offrir des engins beaucoup trop gros pour sa petite cervelle et dès qu'il avait trois potes un peu débrouillards, il avait payé plus cher encore pour gagner quelques millimètres au compteur. II était calme aux feux rouges, ne laissait jamais de gomme sur le bitume, ne se la mesurait pas avec d'autres et ne voyait aucun intérêt à prendre un risque idiot. Simplement, dès qu'il en avait l'occasion, il s'échappait, partait seul essorer les gaz et accabler son ange gardien.

II aimait la vitesse. II aimait vraiment ça. Plus que tout au monde. Plus que les filles, même. Elle lui avait offert les seuls moments heureux de sa vie : calmes, apaisants, libres... Quand il avait quatorze ans, couché sur sa meule comme un crapaud sur une boîte d'allumettes (c'était une expression de l'époque...), il était le roi des petites départementales de Touraine, à vingt ans, il s'était payé sa première grosse cylindrée d'occasion après avoir sué sang et eau tout l'été dans un mauvais bouiboui près de Saumur, et aujourd'hui, c'était devenu son seul passe-temps entre deux services : rêver d'une bécane, l'acheter, la briquer, la fatiguer, rêver d'une autre bécane, traîner chez un concessionnaire, revendre la précédente, l'acheter, la

briquer, etc.

Sans la moto, il se serait probablement contenté de téléphoner

plus souvent à sa vieille en priant le ciel pour qu'elle ne lui raconte pas sa vie à chaque fois.. .

Le problème, c'était que ça n'était plus si efficace cette affaire...

Même à 200, la légèreté ne venait plus.

Même à 210, même à 220, son cerveau continuait d'usiner. II

avait beau se faufiler, biaiser, godiller, s'arracher, certaines évidences restaient collées à son blouson et continuaient de lui bouffer la tête entre deux stations d'essence.

Et aujourd'hui encore, un 1er janvier sec et brillant comme un sou neuf, sans sacoche, sans sac à dos et avec rien d'autre au programme qu'un bon gueuleton avec deux petites grands-mèrefs adorables, il s'était finalement relevé et n'avait plus eu besoin d'ouvrir la jambe pour les remercier quand des automobilistes prévenants s'écartaient en sursaut.

II avait rendu les armes et se contentait d'aller d'un point à un autre en se repassant toujours le même vieux disque rayé : Pourquoi cette vie ? Jusqu'à quand ? Et comment faire pour en réchapper ? Pourquoi cette vie ? Jusqu'à quand ? Et comment faire pour en réchapper ? Pourquoi cette vie ? Jusqu...

II était mort de fatigue et plutôt de bonne humeur. II avait invité Yvonne pour la remercier et, il faut bien l'avouer, pour qu'elle se cogne la conversation à sa place. Grâce à elle, il allait pouvoir se mettre en pilotage automatique. Un petit sourire à droite, un petit sourire à gauche, quelques jurons pour leur faire plaisir et ce serait déjà l'heure du café... Le pied...

Elle passait prendre Paulette dans sa cage et ils avaient rendez-vous tous les trois à l'Hôtel des Voyageurs, un petit gastro plein de napperons et de fleurs séchées où il avait fait son apprentissage puis travaillé autrefois et où il avait laissé quelques bons souvenirs... C'était en 1990. Autant dire à mille millions d'années-lumière...

Qu'est-ce qu'il avait à l'époque ? Un Fazer Yamaha, non ?

II zigzaguait entre les lignes blanches et avait relevé sa visière pour sentir le piquant du soleil. II n'allait pas déménager. Pas tout de suite. II allait pouvoir rester là, dans cet appartement trop grand où la vie était revenue un matin avec une fille de l'espace en chemise de nuit. Elle ne parlait pas beaucoup et pourtant, depuis qu'elle était là, il y avait de nouveau du bruit. Philibert sortait enfin de sa chambre et ils prenaient leur chocolat ensemble tous les matins. II ne claquait plus les portes pour ne pas la réveiller et s'endormait plus facilement quand il l'entendait bouger dans la pièce d'à côté.

Au début, il ne pouvait pas la saquer, mais maintenant, c'était bien. II l'avait matée...

Hé ? T'as entendu ce que tu viens de dire ? De quoi ?

Attends, fais pas l'innocent, là... Franchement Lestafier, regarde-moi dans les yeux, t'as l'impression de l'avoir matée, celle-ci ?

Euh... non...

Ah, d'accord ! Je préfère ça... Je sais que t'es pas très futé comme garçon mais quand même... Tu m'as fait peur, là !

Oh, ça va... Si on peut même plus rigoler maintenant...

II se dézippa sous un arrêt d'autocar et resserra le nœud de sa

cravate en passant la porte.

La patronne ouvrit grands ses bras :

— Mais qu'il est beau ! Ah ! on voit que tu t'habilles à Paris, toi !

René t'embrasse. II passera après le service...

Yvonne se leva et sa mémé lui sourit tendrement. — Alors les filles ? On a passé la journée chez le coiffeur à ce

que je vois ?

Elles gloussèrent au-dessus de leurs kirs et s'écartèrent pour lui

laisser la vue sur la Loire.

Sa mémé avait ressorti son tailleur des grands jours avec sa

broche en toc et son col en poil. Le coiffeur de la maison de retraite ne l'avait pas loupée et elle était aussi saumonée que la nappe.

— Dis donc, y t'a drôlement coloriée ton coiffeur... — C'est exactement ce que je disais, coupa

Yvonne, c'est très bien cette couleur, hein, Paulette ?

Paulette hochait la tête et buvait du petit-lait en se tamponnant le

coin des lèvres avec sa serviette damassée, elle mangeait son grand du regard et minaudait derrière la carte.

Tout se passa exactement comme il l'avait prévu: « oui », « non »,

« ah bon ? », « c'est pas vrai ? », « ben merde... », « pardon... », « putain », « oups... » et « saper-lotte » furent les seuls mots qu'il prononça, Yvonne assurant les intervalles à la perfection...

Paulette ne parlait pas beaucoup.

Elle regardait le fleuve.

Le chef vint leur tenir la jambe un moment et leur servit un vieil

armagnac que ces dames refusèrent d'abord avant de le siffler comme un petit vin de messe. Il raconta à Franck des histoires de cuisiniers et lui demanda quand il reviendrait travailler par ici...

— Les Parigots, y savent pas manger... Les femmes elles font du

régime et les hommes y pensent qu'à leurs notes de frais... Je suis sûr que t'as jamais d'amoureux... À midi, t'as que des hommes d'affaires qui se foutent bien de ce qu'y mangent et le soir, t'as que des couples qui fêtent leurs vingt ans de mariage en se faisant la gueule parce que leur voiture est mal garée et qu'ils ont peur de la retrouver à la fourrière... Je me trompe ?

— Oh, vous savez, moi je m'en fous... Je fais mon boulot...

— Eh ben, c'est ce que je dis ! Là-haut, tu cuisines pour ta feuille de paye... Reviens donc par ici, on ira à la pêche avec les amis...

— Vous voulez vendre, René ?

— Pff... À qui ?

Pendant qu'Yvonne allait chercher sa voiture, Franck aida sa grand-mère à trouver la manche de son imper :

— Tiens, elle m'a donné ça pour toi...

Silence.

— Ben quoi, ça te plaît pas ?

— Si... si...

Elle se remit à pleurer :

— T'es si beau, là...

Elle lui désignait le dessin qu'il n'aimait pas.

— Tu sais, elle la met tous les jours, ton écharpe...

— Menteur...

— Je te jure !

— Alors t'as raison... Elle est pas normale cette petite, ajouta-t-elle en mouchant son sourire.

— Mémé... Faut pas pleurer... On va s'en sortir...

— Oui... Les pieds devant...

— Tu sais, quelquefois je me dis que je suis prête et d'autres fois, je... Je...

— Oh... ma petite Mémé...

Et pour la première fois de sa vie, il la serra dans ses bras.

Ils se quittèrent sur le parking et il fut soulagé de n'être pas obligé de la remettre dans son trou lui-même.

Quand il remonta la béquille, sa moto lui parut plus lourde que d'habitude.

Il avait rendez-vous avec sa copine, il avait de la tune, un toit, du boulot, il venait même de trouver sa Riboul-dingue et son Filochard et pourtant, il crevait de solitude.

Quelle merde, murmura-t-il dans son casque, quelle merde... Il ne le répéta pas une troisième fois parce que ça ne servait à rien et, qu'en plus, ça

mettait de la buée plein sa visière.

Quelle merde...

— T'as encore oublié tes cl...

Camille ne termina pas sa phrase parce qu'elle s'était trompé d'abonné. Ce n'était pas Franck, c'était la fille de l'autre jour. Celle qu'il avait jetée le soir de Noël après l'avoir sautée...

— Franck n'est pas là ?

— Non. Il est parti voir sa grand-mère...

— Il est quelle heure ?

— Euh... dans les sept heures, je crois...

— Ça t'ennuie si je l'attends ici ?

— Bien sûr que non... Entre...

— Je te dérange ?

— Pas du tout ! J'étais en train de comater devant la télé...

— Tu regardes la télé, toi ?

— Ben oui, pourquoi ?

— Je te préviens, j'ai choisi ce qu'il y avait de plus débile... Que des filles habillées en putes et des animateurs en costumes cintrés qui lisent des fiches en écartant virilement les jambes... Je crois que c'est une espèce de karaoké avec des gens célèbres mais je reconnais personne...

— Si, lui, tu le connais, c'est le mec de Star Academy...

— C'est quoi, Star Academy ?

— Ah, ouais, j'avais raison... C'est bien ce que Franck m'a dit, tu regardes jamais la télé...

— Pas tellement, non... Mais là, j'adore... J'ai l'impression de me vautrer dans une bauge bien chaude... Mmm... Ils sont tous beaux, ils arrêtent pas de se faire des bisous et les filles sont toujours en train de retenir leur rimmel quand elles chialent. Tu vas voir c'est vachement émouvant...

— Tu me fais une place ?

— Tiens... fit Camille en se poussant et en lui tendant l'autre bout de sa couette. Tu veux boire quelque chose ?

— Tu carbures à quoi, toi ?

— Bourgogne aligoté...

— Attends, je vais me chercher un verre...

— Qu'est-ce qui se passe, là ?

— Je comprends rien...

— Sers-moi un coup, je vais te dire.

Elles se racontèrent des trucs pendant les pubs. Elle s'appelait Myriam, elle venait de Chartres, elle travaillait dans un salon de coiffure rue Saint- Dominique et sous-Iouait un studio dans le XVe. Elles se firent du souci pour Franck, lui laissèrent un message et remontèrent le son quand l'émission reprit. A la fin de la troisième coupure, elles étaient copines.

— Tu le connais depuis quand ?

— Je sais pas... Un mois peut-être...

— C'est sérieux ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il fait que de parler de toi ! Nan, je plaisante... II m'a juste dit que tu dessinais super bien... Dis, tu veux pas que je t'arrange pendant que je suis là?

— Pardon ?

— Tes cheveux ?

— Maintenant ?

— Ben ouais parce qu'après je serai trop saoule et je risque de te couper une oreille avec !

— Mais t'as rien, là, t'as même pas de ciseaux...

— Y a pas des lames de rasoir dans la salle de bains ?

— Euh... si. II me semble que Philibert utilise encore une espèce de coupe-chou paléolithique...

— Tu vas faire quoi exactement ?

— T'adoucir...

— Ça t'ennuie si on se met devant un miroir ?

— T'as peur ? Tu veux me surveiller ?

— Non, te regarder...

Myriam l'effila et Camille les dessina.

— Tu me le donnes ?

— Non, tout ce que tu veux mais pas ça... Les autoportraits, même tronqués comme celui-là, je les garde...

— Pourquoi ?

— Je sais pas... J'ai l'impression qu'à force de me dessiner, un jour je finirai par me reconnaître...

— Quand tu te vois dans une glace, tu te reconnais pas ?

— Je me trouve toujours moche.

— Et dans tes dessins ?

— Dans mes dessins pas toujours...

— C'est mieux comme ça, non ?

— Tu m'as fait des pattes, comme à Franck...

— Ça te va bien.

— Tu connais Jean Seberg ?

— Non, c'est qui ?

— C'est une actrice. Elle était coiffée exactement comme ça, mais en blonde...

— Oh, si c'est que ça, je peux te faire blonde la prochaine fois !

— C'était une fille super mignonne... Elle vivait avec un de mes écrivains préférés________ Et puis on l'a retrouvée morte dans sa voiture un matin___________ Comment une fille aussi jolie a-t-elle trouvé le courage de se détruire ? C'est injuste, non ?

— T'aurais peut-être dû la dessiner avant... Pour qu'elle se voie...

— J'avais deux ans...

— Ça aussi, c'est un truc que Franck m'a dit...

— Qu'elle s'était suicidée ?

— Non, que tu racontais plein d'histoires...

— C'est parce que j'aime bien les gens... Euh... je te dois combien ?

— Arrête...

— Je vais te faire un cadeau à la place...

Elle revint en lui tendant un livre.

— L'Angoisse du roi Salomon... C'est bien ?

— Mieux que ça encore... Tu ne veux pas réessayer de

l'appeler, ça m'inquiète quand même... II a peut-être eu un accident ?

— Pff... T'as tort de te biler... C'est juste qu'il m'a oubliée... Je commence à avoir l'habitude...

— Pourquoi tu restes avec lui, alors ?

— Pour pas être toute seule...

Elles avaient entamé une deuxième bouteille quand il enleva son casque.

— Ben qu'est-ce que vous foutez là ?

— On mate un film de cul, ricanèrent-elles. On l'a trouvé dans ta chambre... On a eu du mal à choisir, hein Mimi ? II s'appelle comment celui-là, déjà ?

— Enlève ta langue que je pète.

— Ah, ouais c'est ça... II est super...

— Mais qu'est-ce que c'est que ces conneries ? J'ai pas de films de cul, moi !

— Ah bon ? C'est bizarre... Quelqu'un l'aura oublié dans ta chambre peut-être ? ironisa Camille.

— Ou alors, tu t'es trompé, ajouta Myriam, tu croyais prendre Amélie Poulain et puis tu te retrouves

avec Enlève ta...

— Mais qu'est-ce que c'est que... il regarda l'écran pendant qu'elles pouffèrent de plus belle. Vous êtes complètement bourrées, oui !

— Oui... firent-elles penaudes.

— Hé ? fit Camille alors qu'il quittait le salon en bougonnant.

— Quoi encore ?

— Tu montres pas à ta fiancée comme t'étais beau aujourd'hui ?

— Non. Faites pas chier.

— Oh si, supplia Myriam, montre-moi, mon chou !

— Un strip-tease, lâcha Camille.

— À poil, renchérit l'autre.

— Un strip-tease ! Un strip-tease ! Un strip-tease ! reprirent-elles en chœur.

II secoua la tête en levant les yeux au ciel. II essayait de prendre un air outré, mais n'y arrivait pas. II était mort. II avait envie de s'écrouler sur son lit et de dormir pendant une semaine.

— Un strip-tease ! Un strip-tease ! Un strip-tease

— Très bien. Vous l'aurez voulu... Éteignez la télé et préparez les petites coupures, mes cocottes...

II mit Sexual Healing — enfin — et commença par ses gants de motard.

Et quand revint le refrain, get up, get up, get up, let's make love tonight wake up, wake up, wake up, cause you dôû it right, il arracha d'un coup les trois derniers boutons de sa chemise jaune et la fit tournoyer au-dessus de sa tête dans un superbe et travoltesque déhanché.

Les filles tapaient du pied en se tenant les côtes.

II ne lui restait plus que le pantalon, il se retourna et le fit glisser lentement, en donnant un petit coup de reins vers l'une puis vers l'autre et, quand apparut le haut de son slip, une large bande élastique sur laquelle on pouvait lire DIM DIM DIM, il se retourna vers Camille pour lui adresser un clin d'œil. À ce moment-là, la chanson cessa et il remonta son froc à toute vitesse.

— Bon, allez, c'est bien gentil vos bêtises, mais je vais me pieuter, moi...

-Oh...

— Quelle misère...

— J'ai faim, dit Camille.

— Moi aussi.

— Franck, on a faim...

— Eh ben la cuisine, c'est par là, tout droit puis à gauche...

II réapparut quelques instants plus tard dans la robe de chambre écossaise de Philibert.

— Alors ? Vous mangez pas ?

— Non, tant pis. On se laisse mourir... Un Chippen-dale qui se rhabille, un cuisinier qui ne cuisine pas, on n'a vraiment pas de chance ce soir...

— Bon, soupira-t-il, qu'est-ce que vous voulez ? Du salé ou du sucré ?

— Mmmm... C'est bon...

— Ce ne sont que quelques pâtes... répondit-il, modeste, en prenant la voix de Don Patillo.

— Mais qu'est-ce que t'as mis dedans ?

— Ma foi, des petites choses...

— C'est délicieux, répéta Camille. Et comme dessert ?

— Des bananes flambées... Vous m'excuserez, mesdemoiselles, mais je fais avec les moyens du bord... Enfin, vous verrez... Le rhum, c'est pas du Old Nick de Monoprix, hein !

— Mmmm, répétèrent-elles encore en léchant leurs assiettes, et après ?

— Après c'est dodo et, pour celles que ça intéresse, ma

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