Ensemble, c'est tout

Anna Gavalda · Chapitre 6 sur 6 · partie 1/4

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Ensemble, c'est tout

Section 11

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Non.

- Si.

II resta stupéfait.

- Putain... C'est... C'est dur.

- Non. C'est tendre...

- Pourquoi tu t'es arrêtée aux chevilles ?

- Tu veux la vraie version ou celle que je vais bidouiller?

— La vraie.

— Parce que je suis nulle en pieds !

— Et l'autre ?

— Parce que... Plus grand-chose te retient, si ?

— Et mon chien alors ?

— Le voilà ton chien. Je l'ai fait par-dessus ton épaule tout à l'heure...

— Oh ! Qu'il est beau ! Qu'il est beau, qu'il est beau, qu'il est beau...

Elle arracha la feuille.

Donnez-vous du mal, ronchonna-t-elle pour de faux, tuez-vous, ressuscitez-les, offrez-leur l'immortalité et tout ce qui les émeut, c'est un crobard de leur corniaud...

Je te jure...

— T'es contente de toi ?

— Oui.

— II faudra que je revienne ?

— Oui... Pour me dire au revoir et me donner ton adresse... Tu veux boire un coup ?

— Non. II faut que j'aille me coucher, je ne suis pas bien, là...

En le précédant dans le couloir Camille se frappa le front :

— Paulette ! Je l'ai oubliée !

Sa chambre était vide.

Merrde...

— Un problème ?

— J'ai perdu la mémé de mon coloc...

— Regarde... Y a un mot sur la table...

On voulait pas te dérangé. Elle est avec moi. Viens dès que tu peux. P.-S. : le chien de ton pote a chié dans l'entrée.

Camille étendit les bras et s'envola au-dessus du Champ-de-Mars. Elle frôla la tour Eiffel, chatouilla les étoiles et vint se poser devant l'entrée de service du restaurant.

Paulette était assise dans le bureau du chef.

Dilatée de bonheur.

— Je vous avais oubliée...

— Mais non, idiote, tu travaillais... C'est fini ?

— Oui.

— Ça va ?

— J'ai faim !

— Lestafier !

— Oui, chef...

-Faites-moi un bon gros steak bien saignant pour le bureau.

Franck se re tourna. Un steak ? Mais elle n'avait plus de dents...

Quand il comprit que c'était pour Camille, son étonnement fut plus grand encore.

Ils communiquèrent par signes :

- Pour toi ?

- Ouiiii, répondit-elle en secouant la tête.

- Un gros steak ?

- Ouiiiii.

— T'es tombée sur la tête ?

— Ouiiiii.

— Hé ! T'es super mignonne quand t'es heureuse, tu sais ?

Mais ça, elle ne le comprit pas et acquiesça donc au hasard.

— Oh, oh... fit le chef, en lui tendant son assiette, /voudrais pas dire, mais y en a qu'ont de la chance...

œ

— Ah qu'il est fort ce Lestafier, soupira-t-il, qu'il est fort...

— Et qu'il est beau... ajouta sa grand-mère qui le dévorait des yeux depuis deux heures.

— Ouais... J'irai pas jusque-là... Qu'est-ce que je vous sers avec ça ? Allez... Un petit côtes-du- rhône et je trinque avec vous... Et vous, Mamie ? II est pas encore arrivé votre dessert ?

Le temps d'un coup de gueule et Paulette écornait son fondant...

— Dis donc, ajouta-t-il en faisant claquer sa langue, y s'est drôlement arrangé votre petit-fils... Je le reconnais plus...

En s'adressant à Camille :

— Qu'est-ce que vous lui avez fait ?

— Rien.

— Eh ben, c'est parfait ! Continuez comme ça ! Ça lui réussit très bien ! Nan, sérieusement... II est bien ce petit... II est bien...

Paulette pleurait.

— Ben quoi ? Ben qu'est-ce que j'ai dit ? Buvez, nom de Dieu ! Buvez ! Maxime...

— Oui, chef ?

— Allez me chercher une coupe de Champagne, s'il vous plaît...

— Ça va mieux ?

Paulette se mouchait en s'excusant :

— Si vous saviez le chemin de croix... II s'est fait renvoyer de son premier collège, puis du deuxième, du CAP, de ses stages, de son apprentissage, de...

— Mais c'est pas important ça ! tonna-t-il. Regardez-le, là !

Comme il maîtrise ! Ils sont tous en train d'essayer de me le débaucher ! Y finira avec un ou deux macarons aux fesses, vot' bichon !

— Pardon ? s'inquiéta Paulette.

— Les étoiles...

— Ah... et pas trois ? demanda-t-elle un peu déçue.

— Non. Trop mauvais caractère pour ça. Et trop... sentimental...

œ

— Au fait, elle est bonne, cette viande ?

— Délicieuse.

— Forcément... Bon, j'y vais... Si vous avez besoin de quelque chose, vous tapez au carreau.

Quand il revint à l'appartement, Franck s'arrêta d'abord aux pieds de Philibert qui rongeait un crayon sous sa lampe de chevet :

— Je te dérange ?

— Absolument pas !

— On se voit plus...

— Plus beaucoup, c'est exact... Au fait ? Tu travailles toujours le dimanche ?

— Oui.

— Eh bien passe nous voir le lundi si tu t'ennuies...

— Tu lis quoi ?

— J'écris.

— A qui ?

—J'écris un texte pour mon théâtre... Hélas, nous sommes tous contraints de monter sur scène à la fin de l'année...

— Tu nous inviteras ?

— Je ne sais pas si j'oserai...

— Hé dis-moi, euh... Ça se passe bien ?

— Pardon ?

— Entre Camille et ma vieille ?

— L'entente cordiale.

— Tu crois pas qu'elle en a marre ?

— Tu veux que je te dise vraiment ?

— Quoi ? s'inquiéta Franck.

— Non, elle n'en a pas marre mais ça viendra... Souviens-toi... Tu avais promis de la décharger deux journées par semaine... Tu avais promis de lever le pied.

— Ouais je sais mais je...

— Stop,

le coupa-t-il. Épargne-moi tes arguments. Cela ne m'intéresse pas. Tu sais, il faut grandir un peu, mon vieux... C'est comme pour ça... (II lui désignait son cahier tout raturé), qu'on le veuille ou non, un jour on est tous obligés d'y passer...

Franck se leva, pensif.

— Elle le dirait si elle en avait marre, non ?

— Tu crois ?

II regardait à travers ses lunettes pour les nettoyer.

— Je ne sais pas... Elle est tellement mystérieuse... Son

passé... Sa famille... Ses amis... On ignore tout de cette jeune personne... En ce qui me concerne, à part ses carnets je ne dispose d'aucune pièce me permettant d'émettre la moindre hypothèse sur sa biographie... Pas de courrier, pas de coups de téléphone, jamais d'invités... Imagine que nous la perdions un jour, nous ne saurions même pas vers qui nous tourner...

— Dis pas ça.

— Si, je le dis. Penses-y, Franck, elle m'a convaincu, elle est allée la chercher, elle lui a laissé sa chambre, aujourd'hui elle s'en occupe avec une douceur incroyable, même pas d'ailleurs, elle ne s'en occupe pas, elle prend soin d'elle. Elles prennent soin d'elles toutes les deux... Je les entends rire et papoter toute la journée quand je suis là. En plus, elle essaie de travailler l'après-midi et toi tu n'es même pas fichu de tenir tes engagements...

Il remit ses lorgnons et le tint en joué quelques secondes:

— Non, je ne suis pas très fier de vous, mon troufion.

Avec des pieds de plomb, il alla ensuite la border et éteindre sa télévision.

— Viens par là, souffla-t-elle.

Merde. Elle ne dormait pas.

— Je suis fière de toi, mon petit...

Ah ben faudrait savoir, songea-t-il, en posant la télécommande sur sa table de nuit.

— Allez, mémé... Dors maintenant... — Très fière.

C'est ça, c'est ça...

La porte de la chambre de Camille était entrouverte. II la poussa

un peu et sursauta.

La lumière pâle du couloir éclairait son chevalet. II resta un moment immobile.

Stupéfaction, frayeur et éblouissement.

Alors c'est encore elle qui avait raison ?

On pouvait comprendre des choses sans les avoir apprises ? Alors il n'était pas si bête finalement ? Puisque instinctivement, il

avait tendu la main vers ce corps en vrac pour l'aider à se redresser, c'est qu'il n'était pas si bouché que ça, hein ?

Alignée du soir, cafard. II l'écrasa et prit une bière. II la laissa tiédir.

II n' aurait pas dû traîner dans le couloir.

Toutes ces salades, ça lui brouillait ses instruments de

navigation...

Putain... Enfin, ça allait, là. Pour une fois la vie se tenait bien... II éloigna sa main de sa bouche prestement. II ne se rongeait

plus les ongles depuis onze jours. Sauf le petit doigt.

Mais lui ça comptait pas.

Grandir, grandir... II n'avait fait que ça, grandir... Qu'est-ce qu'ils

deviendraient, tous, si elle disparaissait ?

II rota. Bon, ben, c'est pas le tout, mais j'ai une pâte à crêpe à

préparer, moi...

Comble de la dévotion, il la battit au fouet pour ne pas les

déranger, murmura quelques incantations secrètes et la laissa reposer en paix.

II la couvrit d'un torchon propre et quitta la cuisine en se frottant les mains.

Demain, il lui offrirait des crêpes Suzette pour la retenir à tout jamais.

Hiark, hiark, hiark... Seul devant le miroir de la salle de bains, il imitait le rire démoniaque de Satanas dans Les Fous du Volant...

Houh, houh, houh... Ça c'était celui de Diabolo.

Ah là, là... Qu'est-ce qu'on s'amuse...

II n'avait pas passé la nuit avec eux depuis longtemps. II fit de beaux rêves.

II alla chercher des croissants le lendemain matin et ils prirent leur petit déjeuner tous ensemble dans la chambre de Paulette. Le ciel était très bleu. Philibert et elle se lançaient mille civilités charmantes tandis que Franck et Camille s'agrippaient à leurs bols en silence.

Franck se demandait s'il devait changer ses draps et Camille se demandait si elle devait changer certains détails. II essayait de croiser son regard mais elle n'était plus là. Elle était déjà rue Séguier dans le salon de Pierre et Mathilde, prête à défaillir et à s'enfuir en courant.

"Si je les change maintenant, j'oserai plus m'allonger c'taprème et si je les change après ma sieste, ça va faire un peu lourdingue, non ? Je l'entends déjà ricaner... "

"Ou alors je passe à la galerie ? Je dépose mon carton à Sophie et je me casse tout de suite après ? »

"En plus ça se trouve euh... On va même pas s'allonger... On restera debout, comme dans un film tellement on sera euh... »

« Non, ce n'est pas une bonne idée... S'il est là, ¡1 va me retenir et me forcer à m'asseoir pour en parler avec lui... Moi je veux pas parler. Je m'en fous de son blabla. II le prend ou il le prend pas. Point. Et son blabla, y se le garde pour ses clients... »

« Je prendrai une douche au vestiaire avant de partir... »

« Je prendrai un taxi et je lui demanderai de m'attendre en double file devant la porte... »

Les soucieux, les insouciants, tous secouèrent leurs miettes en soupirant et se dispersèrent sagement.

Philibert était déjà dans l'entrée. D'une main, il tenait la porte à Franck, et de l'autre, une valise.

— Tu pars en vacances ?

— Non, ce sont des accessoires.

— Des accessoires pour quoi faire ?

— Pour mon rôle...

— Oh putain... C'est quoi ? C'est un truc de cape et d'épée ? Tu vas courir partout et tout ça ?

— Mais oui, bien sûr... Je vais me pendre au rideau et me jeter dans la foule... Allez... Passe ou je t'embroche...

Azur oblige, Camille et Paulette descendirent «au jardin ».

La vieille dame marchait de plus en plus difficilement et elles mettaient presque une heure à parcourir l'allée Adrienne-Lecouvreur. Camille avait des fourmis dans les jambes, lui donnait le bras, se calait sur ses pas menus et ne pouvait s'empêcher de sourire quand elle apercevait le panneau Réservée aux cavaliers, allure modérée... Quand elles s'arrêtaient, c'était pour prendre des touristes en photo, laisser passer les joggers ou échanger quelques mots frivoles avec d'autres marathoniens en Méphisto.

- Paulette ?

- Mon petit ?

- Ça vous choque si je vous parle d'un fauteuil roulant?

 

— Bon... Ça vous choque, donc...

— Je suis donc si vieille ? chuchota-t-elle.

— Non ! Pas du tout ! Au contraire ! Mais je me disais que... Comme on s'embourbe avec votre déambulateur, vous pourriez le pousser un moment, jusqu'à ce que vous soyez fatiguée, ensuite vous pourriez vous reposer et moi je vous emmènerai au bout du monde !

 

— Paulette... J'en ai marre de ce parc... Je ne peux plus le voir. Je crois que j'ai compté tous les cailloux, tous les bancs et toutes les canisettes... Y en a onze en tout... J'en ai marre de ces gros cars affreux, j'en ai marre de ces groupes sans imagination, j'en ai marre de croiser toujours les mêmes gens... La gueule enfarinée des gardiens et l'autre, là... Qui pue la pisse sous sa Légion d'honneur... II y a tellement d'autres choses à voir dans Paris... Les boutiques, les impasses, les arrière- cours, les passages couverts, le Luxembourg, les bouquinistes, le jardin de Notre-Dame, le marché aux fleurs, les bords de Seine, le... Non, je vous assure, elle est magnifique, cette ville... On pourrait aller au cinéma, au concert, écouter des opérettes, mon joli bouquet de violettes et tout le bazar... Là on est coincées dans ce quartier de vieux où tous les gamins sont habillés pareil, ou toutes leurs nounous font la gueule pareil, où tout est si prévisible... C'est nul.

Silence.

Elle pesait de plus en plus lourd sur son avant- bras.

- Bon d'accord... Je vais être franche avec vous... J'essaye de

vous entortiller comme je peux mais la vérité, ce n'est pas ça. La vérité, c'est que je vous le demande comme un service... Si on a un fauteuil avec nous et que vous acceptiez de vous y poser de temps en temps, on pourrait griller les queues dans les musées et passer toujours les premières... Et moi, vous comprenez, ça m'arrangerait drôlement... II y en a plein d'expositions que je rêve de voir mais je n'ai pas le courage de faire la queue...

— Ah ben fallait le dire tout de suite, petite bécasse! Si c'est pour te rendre service, il n'y a pas de problème! Moi je ne denjande que ça, de te faire plaisir !

Camille se mordit les joues pour ne pas sourire. Elle baissa la tête et articula un petit merci un peu trop solennel pour être honnête.

Vite, vite ! battons le fer tant qu'elle était chaude, elles galopèrent donc jusqu'à la pharmacie

la plus proche.

— On travaille beaucoup avec le Classic 160 de chez Sunrise... C'est un modèle pliable qui nous donne entière satisfaction... Très léger, facile à manier, quatorze kilos... Neuf sans les roues... Repose-jambes escamotables pour passer en podale... Accoudoirs et hauteur de dossier réglables... Siège inclinable... Ah, non ça c'est avec supplément... Roues faciles à enlever. Tient dans un coffre de voiture sans problème... On peut aussi régler la profondeur de... euh...

Paulette, qu'on avait casée entre les shampoings secs et le présentoir SchoII, tirait une gueule si longue que la préparatrice n'osa pas aller jusqu'au bout de sa tirade.

— Bon, je vous laisse... J'ai du monde... Tenez, voilà la doc...

Camille s'était agenouillée derrière elle.

— II est pas mal, non ?

 

— Franchement je m'attendais à pire... II est sport comme modèle... Noir comme ça, c'est chic...

— Ben voyons... Dis-moi qu'il est seyant pendant que t'y es !

— Sunrise Médical... Ils ont de ces noms... 37... C'est chez vous ça, non ?

Paulette mit ses lunettes : -Où?

— Euh... Chanceaux-sur-Choisille...

— Ah ! Mais oui ! Chanceaux ! Je vois très bien où c'est !

C'était dans la poche.

Merci mon Dieu. A un département près, on repartait avec un kit de pédicure et des chaussons à semelles prémoulées...

— C'est combien ?

— 558 euros hors taxe...

— Ah quand même... Mais on... on ne peut pas le louer ?

— Pas ce modèle. Pour la location, c'en est un autre. Plus robuste et plus lourd. Mais... Vous êtes à cent pourcent, non ? Madame a une mutuelle, j'imagine...

Elle eut l'impression de s'adresser à deux vieilles filles demeurées.

- Vous n'allez pas le payer, ce fauteuil ! Allez chez votre

médecin et demandez-lui une prescription... Vu votre état, cela ne posera aucun problème... Tenez, je vous donne ce petit guide... Toutes les références y sont... Vous allez chez un généraliste ?

- Euh...

- S'il'il n'a pas l'habitude, montrez-lui ce code-là : 401 A02.1.

Pour le reste, vous verrez ça avec votre CNAM, n'est pas?

- Ah... d'accord... euh... C'est quoi ?

Une fois sur le trottoir, Paulette chancela :

- Si tu me fais voir un docteur, il va me renvoyer à l'hospice...

- Hé! Ma Paulette, du calme... On n'ira jamais, je les déteste

autant que vous, on va s'arranger... Ne vous inquiétez pas...

- Ils vont me retrouver... Ils vont me retrouver... pleurait-elle.

Elle n'eut pas d'appétit et resta prostrée sur son lit toute l'après-midi.

- Qu'est-ce qu'elle a ? s'inquiéta Franck.

- Rien. On est allées à la pharmacie pour un fauteuil et comme

la bonne femme a parlé de voir un médecin, ça l'a traumatisée...

— Un fauteuil de quoi ?

— Ben... un fauteuil roulant !

— Pour quoi faire ?

— Ben pour rouler, idiot ! Pour voir du pays !

— Putain mais qu'est-ce que tu fous aussi ? Elle est bien, là ! Pourquoi tu veux la secouer comme une bouteille d'Orangina ?

— Oh... Tu commences à me gonfler, toi, tu sais? T'as qu'à t'en occuper aussi ! T'as qu'à la torcher de temps en temps, ça te remettrait les idées en place, tiens ! Pour moi, c'est pas un problème de me la coltiner, elle est adorable ta mémé, mais j'ai besoin de bouger, d'aller me balader, de m'ouvrir la tête, merde ! Pour toi, c'est sûr, c'est nickel, ça va en ce moment ? Rassure-moi, y a rien qui te contrarie ? Que ce soit Philou, Paulette ou toi, le périmètre maison-, miam-miam, boulot, dodo, ça vous suffit... Eh ben moi, non ! Moi je commence à étouffer, là ! En plus j'adore marcher et ça va être les beaux jours... Alors je te le répète : faire la garde-malade, je veux bien, mais avec l'option grand

tourisme, sinon vous vous dém...

— Quoi ?

— Rien !

— Te mets pas dans cet état...

— Mais je suis obligée ! T'es tellement égoïste que si je gueule pas, tu feras jamais rien pour m'aider !

II partit en claquant la porte et elle s'enferma dans sa chambre.

Quand elle en ressortit, ils étaient tous les deux dans l'entrée. Paulette était aux anges : son petit s'occupait d'elle.

— Allez la grosse, assieds-toi. C'est comme avec une bécane, il faut de bons réglages pour aller loin...

II était accroupi et bidouillait toutes les manettes

— Ils sont bien là, tes pieds ?

— Oui.

— Et tes bras ?

— Un peu trop hauts...

— Bon Camille, amène-toi. Puisque c'est toi qui vas pousser, viens par là qu'on te règle les poignées...

- Parfait. Allez faut que j'y aille... Accompagnez-moi au taf

on va l'essayer...

- Y rentre dans l'ascenseur ?- Non. II faut le plier, s'énerva-t-il... Mais tant mieux, elle est

pas impotente que je sache ?

- Broum, brrroum... Attache ta ceinture Fangio, je suis à la

bourre.

Ils traversèrent le parc à toute allure. Au feu rouge, Paulette avait

les cheveux en pagaille et les joues toutes roses.

- Bon allez... Je vous laisse, les filles. Envoyez-moi une carte

postale quand vous serez à Katmandou...

II avait déjà parcouru quelques mètres quand il se retourna :- Ho! Camille ?

- T'oublies pas ce soir ?

- De quoi ?

- Les crêpes...

- Merde!

Elle avait posé sa main sur sa bouche :

- J'avais oublié... Je suis pas là. II venait de perdre quelques centimètres.

— En plus, c'est important... Je peux pas annuler... C'est pour le boulot...

— Et elle ?

— J'ai demandé à Philou de prendre la relève...

— Bon, ben... Tant pis, hein ? On les mangera sans toi...

II eut le désespoir stoïque et s'éloigna en se tortillant.

L'étiquette de son nouveau slip le grattait.

Mathilde Daens-Kessler était la plus jolie femme que Camille ait jamais rencontrée. Très grande, beaucoup plus grande que son mari, très mince, très gaie, très cultivée. Elle foulait notre petite planète sans y prendre garde, s'intéressait à tout, s'étonnait d'un rien, s'amusait, s'indignait mollement, posait sa main sur la vôtre quelquefois, parlait toujours à voix basse, connaissait parfaitement quatre ou cinq langues et cachait son jeu derrière un sourire décourageant.

Si belle qu'elle n'eut jamais l'idée de la dessiner...

C'était trop risqué. Elle était trop vivante.

Une petite esquisse, une fois. Son profil... Le bas de sn chignon et ses boucles d'oreilles... Pierre la lui avait volée mais ce n'était pas elle. Manquait sa voix grave, son éclat et le creux de ses fossettes quand elle riait.

Elle avait la bienveillance, l'arrogance et la désinvolture de ceux qui sont nés dans des draps bien tissés. Son père avait été un grand collectionneur, elle avait toujours vécu au milieu de belles choses et n'avait jamais rien compté de sa vie, ni ses biens, ni ses amis et encore moins ses ennemis.

Elle était riche, Pierre était entreprenant.

Elle se taisait quand il parlait et rattrapait ses conneries dès qu'il avait le dos tourné. II rabattait de jeunes poulains. II ne se trompait jamais, c'est lui qui avait lancé Voulys et Barcarès par exemple et elle s'arrangeait pour les retenir.

Elle retenait qui elle voulait.

Leur première rencontre, Camille s'en souvenait très bien, avait eu lieu aux Beaux-Arts lors d'une exposition de travaux de fin d'année. Une espèce d'aura les précédait... Le marchand terrible et la fille de Witold Daens... On espérait leur venue, on les craignait et l'on guettait leurs moindres réactions.

Elle s'était sentie misérable lorsqu'ils étaient venus les saluer, elle et sa bande de pouilleux... Elle avait baissé la tête en lui serrant la main, esquivé maladroitement quelques compliments et cherché du regard un trou de souris où disparaître enfin.

C'était en juin, il y a presque dix ans... Des hirondelles donnaient un concert dans la cour de l'école et ils buvaient un mauvais punch en écoutant pieusement les propos de Kessler. Camille n'entendait rien. Elle regardait sa femme. Ce jour- là, elle portait une tunique bleue et une large ceinture en argent où s'affolaient de minuscules grelots lorsqu'elle bougeait.

Le coup de foudre...

Ensuite ils les avaient invités dans un restaurant de la rue

Dauphine et, à la fin d'un dîner bien arrosé, son petit ami l'avait sommée d'ouvrir son carton. Elle avait refusé.

Quelques mois plus tard, elle était revenue les voir. Seule. Pierre et Mathilde possédaient des dessins de Tiepolo, de Degas

et de Kandinsky mais n'avaient pas d'enfant. Camille n'osa jamais aborder ce sujet et s'abandonna dans leurs filets sans retenue. Ensuite, elle s'avéra si décevante que les mailles se distendirent...

— C'est n'importe quoi ! Tu fais n'importe quoi! l'engueulait Pierre.

— Pourquoi tu ne t'aimes pas ? Pourquoi ? ajoutait Mathilde plus doucement.

Et elle ne vint plus à leurs vernissages. Dans l'intimité, il

se désolait encore :

— Pourquoi ?

— On ne l'a pas assez aimée, répondait sa femme.

— Nous ?

— Tout le monde...

II s'abandonnait sur son épaule en gémissant :

— Oh... Mathilde... Ma toute belle... Pourquoi tu l'as laissée

filer, celle-ci ?

— Elle reviendra...

— Non. Elle va tout gâcher...

— Elle reviendra. Elle était revenue.

— Pierre n'est pas là ?

— Non, il dîne avec ses Anglais, je ne lui ai pas dit que tu venais, j'avais envie de te voir un peu...

Puis, avisant son carton :

- Mais... Tu... tu as quelque chose là ?

- Nan, c'est rien... Un petit truc que je lui avais promis l'autre

jour...

- Je peux voir ?

Camille ne répondit pas.

- Bon, je l'attendrai...

- C'est de toi ?

- Hon hon...

- Mon Dieu... Quand il va savoir que tu n'es pas venue toute

seule, il va hurler de désespoir... Je vais l'appeler...

- Non, non ! répliqua Camille, laissez ! Ce n'est rien je vous dis...

C'est entre nous. Une sorte de quittance de loyer...

- Très bien. Allez... À table.

Tout était beau chez eux, la vue, les objets, les tapis, les tableaux, la vaisselle, leur grille-pain, tout. Même leurs chiottes étaient belles. Sur une reproduction en plâtre, on pouvait y lire le quatrain que Mallarmé avait écrit dans les siennes :

Toi qui soulages ta tripe,

Tu peux dans ce gîte obscur,

Chanter ou fumer la pipe,

Sans mettre tes doigts au mur.

La première fois, ça l'avait tuée, ce truc-là :

— Vous... Vous avez acheté un morceau des gogues de

Mallarmé ? !

— Mais non... riait Pierre, c'est parce que je connais le gars qui leur a fait le moulage... Tu connais sa maison ? À Vulaines ?

— Non.

— On t'y emmènera un jour... C'est un endroit que tu vas adorer... A-do-rer...

Et tout était à l'avenant. Même leur PQ était plus doux qu'ailleurs...

Mathilde se réjouissait :

— Que tu es belle ! Que tu as bonne mine ! Comme cela te va bien les cheveux courts ! Tu as grossi, non? Quel bonheur de te voir comme ça... Oh, quel bonheur, vraiment... Tu m'as tellement manqué, Camille... Si tu savais comme ils me fatiguent parfois, tous ces génies... Moins ils ont de talent et plus ils sont bruyants... Pierre s'en moque, il est dans son sillon, mais moi, Camille, moi... Comme je m'ennuie... Viens, assieds-toi près de moi, raconte-moi...

— Je ne sais pas raconter... Je vais vous montrer mes carnets...

Mathilde tournait les pages et elle les commentait.

Et c'est en présentant ainsi son petit monde qu'elle se rendit vraiment compte à quel point elle tenait à eux.

Philibert, Franck et Paulette étaient devenus les gens les plus importants de sa vie et elle était juste en train de le réaliser, là, maintenant, entre deux coussins persans du XVIIle. Elle était troublée.

Entre le premier carnet et le dernier dessin qu'elle avait réalisé

tout à l'heure, Paulette radieuse sur son fauteuil devant la tour Eiffel, à peine quelques mois s'étaient écoulés et pourtant ce n'était plus la même... Ce n'était plus la même personne qui tenait le crayon... Elle s'était ébrouée, elle avait mué et dynamité les blocs de granit qui l'empêchaient d'avancer depuis tant d'années...

Ce soir, des gens attendaient qu'elle revienne... Des gens qui

n'en avaient rien à foutre de savoir ce qu'elle valait... Qui l'aimaient pour autre chose... Pour elle, peut-être...

Pour moi ?

Pour toi...

— Eh alors ? s'impatientait Mathilde, tu ne dis plus rien... C'est qui, elle ?

— Johanna, la coiffeuse de Paulette...

— Et ça ?

— Les bottines de Johanna... Rock'n'roII, non ? Comment une fille qui travaille debout toute la journée peut supporter, ça ? L'abnégation au service de l'élé-gance, j'imagine...

Mathilde riait. Ces grolles étaient vraiment monstrueuses...

Et lui, là, il revient souvent, non ?

C'est Franck, le cuisinier dont je vous parlais tout à heure

justement...

II est beau, non ?

Vous trouvez ?

Oui... On dirait le jeune Farnèse peint par Titien avec dix ans

de plus...

Camille leva les yeux au ciel :

— N'importe quoi...

— Mais si ! Je t'assure !

Elle s'était levée et revint avec un livre :

— Tiens. Regarde. Le même regard sombre, les mêmes narines frémissantes, le même menton en galoche, les mêmes oreilles légèrement décollées... Le même feu qui couve à l'intérieur...

— N'importe qifoi, répétait-elle en louchant sur le portrait, il a des boutons le mien...

— Oh___ Tu gâches tout !

— C'est tout ? se désola Mathilde.

— Eh oui...

— C'est bien. C'est très bien. C'est_________ c'est merveilleux...

— Arrêtez...

— Ne me contredis pas, jeune fille, moi je ne sais pas faire, mais je sais regarder... A l'âge où les enfants vont voir Guignol, mon père me traînait déjà aux quatre coins du monde et me hissait sur ses épaules pour que je sois à la bonne hauteur, alors ne me contredis pas s'il te plaît... Tu me les laisses ?

 

— Pour Pierre...

— Bon... Mais attention, hein ? Ce sont mes feuilles de températures, ces petites choses-là...

— J'avais bien compris.

— Tu ne l'attends pas ?

— Non, je dois y aller...

— II va être déçu...

— Ce ne sera pas la première fois... répondit Camille, fataliste.

— Tu ne m'as pas parlé de ta mère...

— C'est vrai ? s'étonna-t-elle, c'est bon signe, non?

Mathilde la mit à la porte en l'embrassant :

— Le meilleur... Allez, et n'oublie pas de revenir me voir... Avec votre bergère décapotable, c'est l'affaire de quelques quais...

— Promis.

— Et continue comme ça. Sois légère... Fais-toi plaisir... Pierre te dira sûrement le contraire, mais ne l'écoute pas surtout. Ne les écoute plus, ni lui, ni personne d'autre... Au fait ?

— Oui?

— Tu as besoin d'argent ?

Camille aurait dû dire non. Depuis vingt-sept ans, elle disait non. Non, ça va. Non, je vous remercie.

Non, je n'ai besoin de rien. Non, je ne veux rien vous devoir. Non, non, laissez-moi.

Oui.

Oui. Oui j'y crois peut-être. Oui, je ne retournerai plus faire le

larbin, ni pour les Ritals, ni pour Bredart, ni pour aucun de ces connards. Oui, je voudrais travailler en paix pour la première fois de ma vie. Oui, je n'ai pas envie de me crisper à chaque fois que Franck me tend ses trois billets. Oui, j'ai changé. Oui, j'ai besoin de vous. Oui.

— Parfait. Et profites-en pour t'habiller un peu... Franchement...

Cette veste en jean, tu la portais déjà il y a dix ans...

C'était vrai.

Elle rentra à pied en regardant les vitrines des antiquaires. Elle

était justement devant les Beaux- Arts (ce destin, quel gros malin...) quand son portable sonna. Elle le referma quand elle vit que c'était Pierre qui l'appelait.

Elle marcha plus vite. Son cœur perdait les pédales. Deuxième sonnerie. Mathilde cette fois. Elle ne prit pas non plus. Elle rebroussa chemin et traversa la Seine. Cette petite avait le

sens du romanesque et, que ce soit pour sauter de joie ou dans l'eau, le pont des Arts était encore ce qu'il y avait de mieux à Paris... Elle s'appuya contre le parapet et composa les trois chiffres de son répondeur...

Vous avez deux nouveaux

messages, aujourd'hui à vingt-trois heu... II était encore temps de laisser tomber sans faire exprès... Plouf! Oh... Quel dommage...

« Camille, rappelle-moi immédiatement où je viens te chercher

par la peau du cou ! beuglait-il. Immédiatement ! Tu m'entends ? »

Aujourd'hui à vingt-trois heures trente-huit : «C'est Mathilde. Ne

le rappelle pas. Ne viens pas. Je ne veux pas que tu voies ça. II pleure comme une grosse vache, ton marchand... II n'est pas beau à voir, je te promets... Si, il est beau... II est très beau, même... Merci Camille, merci... Tu entends ce qu'il dit ? Attends, je lui laisse le téléphone sinon il va m'arracher l'oreille... » « Je t'expose en septembre, Fauque, et ne dis pas non parce que les invitations sont déjà part... » Le message avait

été coupé.

Elle éteignit son portable, se roula une cigarette et la fuma debout entre le Louvre, l'Académie française, Notre-Dame et la Concorde.

Joli tombé de rideau...

Ensuite elle raccourcit la bandoulière de sa besace et courut à toutes jambes pour ne pas louper le dessert.

La cuisine sentait un peu le graillon mais toute la vaisselle avait été rangée.

Pas un bruit, toutes les lampes éteintes, pas même un rai de lumière sous les portes de leurs chambres... Pff... Elle qui était prête à bouffer la poêle pour une fois...

Elle frappa chez Franck.

II écoutait de la musique.

Elle se posta au bout de son lit et mit ses poings sur ses hanches :

— Ben alors ? ! s'indigna-t-elle.

— On t'en a laissé quelques-unes... Je te les flamberai demain...

— Ben alors ? ! répéta-t-elle. Tu me sautes pas

— Ah ! ah ! Très drôle...

Elle commença à se déshabiller.

— Dis donc, mon petit père... Tu vas pas t'en tirer comme ça ! Chose promise, orgasme dû !

II s'était redressé pour allumer sa lampe pendant qu'elle jetait ses godasses n'importe où.

— Mais qu'est-ce que tu fous ? Où tu vas, là ?

— Ben... Je me désape !

— Oh non...

— Quoi ?

— Pas comme ça... Attends... Moi ça fait des plombes que j'en rêve de ce moment...

— Éteins la lumière.

— Pourquoi ?

— J'ai peur que t'aies plus envie de moi, si tu me vois...

— Mais Camille, putain ! Arrête ! Arrête ! hurlait-il.

Petite moue contrariée :

— Tu veux plus ?

— Éteins la lumière.

— Non!

-Si!

— Je veux pas que ça se passe comme ça entre nous...

— Tu veux que ça se passe comment ? Tu veux m'emmener canoter au Bois ?

— Pardon ?

— Faire un tour en barque et me dire des poèmes pendant que je laisse traîner ma main dans l'eau...

— Viens t'asseoir à côté de moi...

— Éteins la lumière.

— D'accord...

— Éteins la musique.

— C'est tout ?

Oui.

C'est toi ? demanda-t-il intimidé.

Oui.

T'es bien là ?

Non...

Tiens, prends un de mes oreillers... Comment ça s'est passé

ton rendez-vous ?

Très bien.

Tu me racontes ?

De quoi ?

— Tout. Je veux tout savoir, ce soir... Tout. Tout. Tout.

— Tu sais, si je commence... Toi aussi, tu vas te sentir obligé de me prendre dans tes bras après...

— Ah merde... Tu t'es fait violer ?

— Non plus...

— Bon, ben... Je pourrais t'arranger ça si tu veux...

— Oh merci... C'est gentil... Euh... Je commence par où ?

Franck imita la, voix de Jacques Martin dans L'Ecole des Fans :

— Tu viens d'où ma petite fille ?

— De Meudon...

— De Meudon ? s'exclama-t-il, mais c'est très bien, ça ! Et elle est où, ta maman ?

— Elle mange des médicaments.

— Ah bon ? Et ton papa, il est où, ton papa ?

— II est mort.

— Ah ! Je t'avais prévenu mon gars ! T'as des préservatifs au moins ?

— Me secoue pas comme ça, Camille, je suis un peu con-con, moi, tu le sais bien... II est mort, ton père?

— Oui.

— Comment ?

— II est tombé dans le vide.

— Bon, je te le refais dans l'ordre... Viens plus près parce que je ne veux pas que les autres entendent...

II remonta la couette au-dessus de leurs têtes :

— Vas-y. Personne ne peut nous voir, là... Camille croisa les

jambes, posa ses mains sur son

ventre et entreprit un long voyage.

— J'étais une petite fille sans histoire et très sage... commença-t-elle d'une voix enfantine, je ne mangeais pas beaucoup mais je travaillais bien à l'école et je dessinais tout le temps. Je n'ai pas de

œ

et ma maman Catherine. Je pense qu'ils s'aimaient quand ils se sont rencontrés... Je ne sais pas, je n'ai jamais osé leur demander... Mais quand je dessinais des chevaux ou le beau visage de Johnny Depp dans 21 Jurnp Street, là, ils ne s'aimaient déjà plus. Ça j'en suis sûre parce que mon papa ne vivait plus avec nous. II ne revenait que le week-end pour me voir. C'était normal qu'il parte et moi j'aurais fait pareil à sa place. D'ailleurs, le dimanche soir j'aurais bien aimé partir avec lui mais je l'aurais jamais fait parce que ma maman se serait encore

tuée. Ma maman s'est tuée plein de fois quand j'étais petite... Heureusement, souvent c'était quand j'étais pas là, et puis après... Comme j'avais grandi, il y avait moins de gêne alors euh... Une fois j'étais invitée chez une copine pour son anniversire. Le soir comme ma maman ne venait pas me chercher, une autre maman m'a déposée devant chez moi et quand je suis arrivée dans le salon, je l'ai vue qui était morte sur la moquette.

Les pompiers sont venus et je suis allée vivre chez la voisine pendant dix jours. Après mon papa il lui a dit que si elle se tuait encore une fois, il allait lui retirer ma garde alors elle a arrêté. Elle a juste continué de manger des médicaments. Mon papa m'avait dit qu'il était obligé de partir pour son travail mais ma maman, elle m'a interdit de le croire. Tous les jours, elle me répétait que c'était un menteur, un salaud, qu'il avait une autre femme et une autre petite fille à qui il faisait des câlins tous les soirs...

Elle reprit son timbre normal :

— C'est la première fois que j'en parle... Tu vois, la tienne elle t'a dézingué avant de te remettre dans un train, mais la mienne, elle me mangeait la tête tous les jours. Tous les jours... Quelquefois elle était gentille quand même... Elle m'achetait des feutres et me répétait que j'étais son seul bonheur sur cette terre...

« Quand il venait, mon père s'enfermait dans le garage avec sa Jaguar et il écoutait des opéras. C'était une vieille Jaguar qui n'avait plus de roues mais ce n'était pas grave, on allait se promener quand même... II disait : "Je vous emmène sur la Riviera mademoiselle ?" et je m'asseyais à côté de lui. J'adorais cette voiture...

— C'était quoi comme modèle ?

— Une MK quelque chose...

— MKI ou MKII ?

— Putain t'es bien un mec, toi... J'essaye de te faire pleurer dans les chaumières et la seule chose qui t'in téresse, c'est la marque de la bagnole !

— Pardon.

— Y a pas de mal...

— Vas-y, continue...

— Pff...

— « Alors mademoiselle ? Je vous emmène sur la Riviera ? »

— Oui, sourit Camille, je veux bien... « Vous avez pris votre maillot de bain ? ajoutait-il, parfait... Et une robe du soir aussi ! Nous irons sûrement au casino... M'oubliez pas votre renard argenté, les nuits sont fraîches à Monte Carlo... » Ça sentait si bon à l'intérieur... L'odeur du cuir qui avait bien vécu... Tout était joli, je me souviens.".. Le cendrier en cristal, le miroir de courtoisie, les minuscules poignées pour descendre les vitres, l'intérieur de la boîte à gants, le bois... C'était comme un tapis volant. « Avec un peu de chance nous arriverons avant la nuit », me promettait-il. Oui, c'était ce genre d'homme mon papa, un grand rêveur qui pouvait passer les vitesses d'une voiture sur cale pendant plusieurs heures et m'emmener au bout du monde dans un garage de banlieue... C'était un fou d'opéra aussi, alors nous écoutions Don Carlos, La Traviata ou Les Noces de Figaro pendant le voyage. II me racontait les histoires : le chagrin de Madame Butterfly, l'amour impossible de Pélléas et Mélisande, quand il lui avoue j'ai quelque chose à vous dire et qu'il n'y arrive pas, les histoires avec la comtesse et son Chérubin qui se cache tout le temps ou Alcina, la belle sorcière qui transformait ses prétendants en bêtes sauvages... J'avais toujours le droit de parler sauf quand il levait la main et dans Alcina, il la levait souvent... Tornami a vagheggiar, je n'arrive plus à l'écouter cet air-là... II est trop gai... Mais le plus souvent, je me taisais. J'étais bien. Je pensais à l'autre petite fille. Elle n'avait pas tout ça, elle... C'était compliqué pour moi... Maintenant, évidemment, j'y vois plus clair : un homme comme lui ne pouvait pas vivre avec une femme comme ma mère... Une femme qui débranchait la musique d'un coup sec quand c'était l'heure de passer à table et éclatait tous nos rêves comme des bulles de savon... Je ne l'ai jamais vue heu-reuse, je ne l'ai jamais vue sourire, je... Mon père, par contre, était la gentillesse et la bonté mêmes. Un peu comme Philibert... Trop gentil en tout cas pour assumer ça. L'idée d'être un salaud aux yeux de sa petite prin-cesse... Alors un jour, il est revenu vivre avec nous... II dormait dans son bureau et partait tous les week-ends... Plus d'escapades à Salzbourg ou à Rome dans la vieille Jaguar grise, plus de casinos et plus de pique-niques au bord de la mer... Et puis un matin, il devait être fatigué, j'imagine... Très, très fatigué, et il est tombé du haut d'un immeuble...

— II est tombé ou il a sauté ?

— C'était un homme élégant, il est tombé. II était assureur et marchait sur le toit d'une tour pour une histoire de conduits d'aération ou je ne sais quoi, il a ouvert son dossier et n'a pas regardé où il posait les pieds...

— C'est dingue, ce truc... Qu'est-ce que t'en penses toi?

— Je ne pense pas. Après il y a eu l'enterrement et ma mère se retournait tout le temps pour voir si l'autre femme n'était pas dans le fond de l'église... Ensuite elle a vendu la Jaguar et j'ai arrêté de parler.

— Pendant combien de temps ?

— Des mois...

— Et après ? Je peux baisser le drap parce que j'étouffe, là...

— Moi aussi j'étouffais. Je suis devenue une adolescente

ingrate et solitaire, j'avais mis le numéro de l'hôpital en mémoire dans le bigophone mais je n'en ai pas eu besoin... Elle s'était calmée... De suicidaire, elle était passée à déprimée. C'était un progrès. C'était plus calme Une mort lui suffisait, j'imagine... Après, je n'avais qu'une idée en tête : me tirer. Je suis partie une première fois vivre chez une copine quand j'avais dix-sept ans... Un soir, boum, ma mère et les flics devant la porte... Alors qu'elle savait très bien où j'étais cette garce... C'était relou comme disent les jeunes. Nous étions en train de dîner avec ses parents et on parlait de la guerre d'Algérie, je me souviens... Et là, toc, toc, les flics. J'étais super mal à l'aise vis-à-vis de ces gens, mais bon, je voulais pas d'histoires alors je l'ai suivie... J'ai eu dix-huit ans le 17 février 1995, le 16 à minuit une, je me suis cassée en fermant la porte tout doucement... J'ai eu mon bac et je suis entrée aux Beaux-Arts... Quatrième sur soixante-dix admis... J'avais fait un super beau dossier à partir des opéras de mon enfance... J'avais travaillé comme une bête et j'ai eu les félicitations du jury... À ce moment-là, je n'avais plus aucun contact avec ma mère et j'ai commencé à galérer parce que la vie était trop chère à Paris... Je vivais chez les uns, chez les autres... Je séchais beaucoup de cours... Je séchais la théorie et j'allais aux ateliers et puis j'ai déconné... Premièrement, je m'ennuyais un peu... II faut dire que je n'ai pas joué le jeu : je ne me prenais pas au sérieux et du coup, je n'étais pas prise au sérieux. J'étais pas une Artiste avec un A majuscule, jetais une bonne faiseuse... Celle à qui l'on conseillait plutôt la place du Tertre pour barbouiller du Monet et des petites danseuses... Et puis euh... Je ne comprenais rien. Moi j'aimais dessiner, alors, au lieu d'écouter le blabla des profs, je faisais leur portrait et cette notion «d'arts plastiques », de happenings, d'installations, ça me gonflait. Je me rendais bien compte que je m'étais trompé de siècle. J'aurais voulu vivre au xvie ou au xviie et faire mon apprentissage dans l'atelier d'un grand maître... Préparer ses fonds, nettoyer ses pinceaux et lui broyer ses couleurs...

Peut-être que je n'étais pas assez mûre ? Ou que je n'avais pas d'ego ? Ou pas le feu sacré tout simplement? Je ne sais pas... Deuxièmement, j'ai fait une mauvaise rencontre... Le truc cousu de fil blanc : la jeune bécasse avec sa boîte de pastels et ses chiffons bien plies qui tombe amoureuse du génie méconnu. Le maudit, le prince des nuées, le veuf, le ténébreux, l'inconsolable... Une vraie image d'Épinal : chevelu, torturé, génial, souffreteux, assoiffé... Père argentin et mère hongroise, mélange détonant, culture éblouissante, vivant dans un squat et n'attendant que ça: une petite oie gaga pour lui préparer à manger pendant qu'il créait dans d'atroces souffrances... J'ai assuré. Je suis allée au marché Saint-Pierre, j'ai agrafé des mètres de tissu aux murs pour donner un petit aspect « coquet » à notre « chambrette » et j'ai cherché du travail pour faire bouillir la marmite... Enfin la marmite, euh... Le Butagaz, on va dire... J'ai laissé tomber l'école et je me suis assise en tailleur pour réfléchir à quel métier je pourrais bien faire... Et le pire, c'est que j'étais fière ! Je le regardais peindre et je me sentais importante... J'étais la sœur, la muse, la grande femme derrière le grand homme, celle qui remontait les cubis, nourrissait les disciples et vidait les cendriers...

Elle riait.

— J'étais fière et je suis devenue gardienne de musée, super maligne, non ? Bon, là, je te passe les collègues parce que j'ai touché du doigt toute la grandeur de la fonction publique mais... Je m'en foutais à vrai dire... J'étais bien. Finalement, j'y étais dans l'atelier de mon grand maître... Les toiles étaient sèches depuis longtemps mais j'ai sûrement plus appris là que dans toutes les écoles du monde... Et comme je ne dormais pas beaucoup à cette époque, je pouvais comater tranquille... Je me réchauffais... Le problème, c'est que je n'avais pas le droit de dessiner... Même sur un tout petit carnet riquiqui, même s'il n'y avait personne et Dieu sait qu'il n'y avait pas grand monde certains jours, pas question de faire autre chose que de ruminer mon sort, de sursauter quand j'entendais le tchouik tchouik des semelles d'un visiteur égaré ou de ranger mon matos en vitesse quand c'était le gling gling de son trousseau... À la fin, c'était devenu son passe-temps préféré à Séraphin Tico, Séraphin Tico, j'adore ce nom... avancer à pas de loup et me surprendre en plein délit. Ah ! Qu'est-ce qu'il était jouasse, ce crétin, quand il me forçait à ranger mon crayon ! Je le voyais qui s'éloignait en écartant les jambes pour laisser ses couilles se gonffier d'aise... Mais quand je sursautais, ça me faisait bouger et ça, ça me saoulait. Le nombre de croquis gâchés par sa faute... Ah non ! C'était plus possible ! Du coup, j'ai joué le jeu... L'apprentissage de la vie commençait à porter ses fruits : je l'ai soudoyé.

Continuer : partie 2 sur 4