Figures et choses qui passaient
Chapitre V
Neuf heures du soir.
L'ordre arrive du quartier général, de faire rembarquer les marins demain matin à la première heure…
C'est fini, ce petit rêve de conquête. On laissera les forts sous la garde de l'infanterie de marine et de la Vipère.
Les matelots, très désappointés, se répandent dans le village incendié pour ramasser dans les décombres mille petits souvenirs qu'ils désirent emporter ; avec des lanternes, ils font parmi les débris des choix très extraordinaires, se lamentant beaucoup de n'avoir pas été prévenus plus tôt, de n'avoir pas pu trier tout cela au jour. Ils ne s'endorment que fort tard, quand ils ont préparé tous leurs petit paquets et chanté plusieurs chansons.
V
LE 22 AOUT
Vers huit heures, par une matinée splendide, sur une mer étincelante, les canots très chargés qui ramènent les matelots, leurs armes, leur bagage, accostent les bâtiments de l'escadre.
Les autres, les moins heureux, ceux qui ont gardé le bord, attendent près des coupées pour voir ce retour : – ils rentrent avec des airs de conquérants, étalant de belles ceintures, portant des chapeaux de Chinois, des lances, des pavillons jaunes ou noirs
- 155 - au bout de hampes dorées ; ayant des coups de soleil, tous très noirs et mourant de soif.
Et puis, les uns ont ramassé des théières en vieux Chine, des assiettes à fleurs, des bouddhas, ou bien encore des hérons mystiques, oiseaux de pagodes qui perchent sur des tortues.
Et d'autres, les pratiques, les gourmets, rapportent des poules dans des cages pour les faire cuire à bord, – même de petits porcs vivants, passés en bandoulière sur leur dos, attachés par les pattes et poussant des cris affreux.
On est tout à la joie de ce grand succès rapide ; les nouvelles des journées douteuses du nord – au bord du fleuve Rouge – ne sont pas encore connues, et on se figure la paix immédiate, suivie bientôt du départ, du retour en France. Au souper, différents plats non prévus par le règlement circulent aux tables de l'équipage, avec des vins qui viennent de chez les officiers. Il y a même ensuite, au coup de neuf heures, un certain cortège qui s'organise et défile en se courbant sous les hamacs. Alors ceux qui dorment déjà s'éveillent en sursaut, et se penchent effarés pour voir ce qui passe au-dessous d'eux : – des grands chapeaux pointus, un défilé de Chinois ! !… les uns dans des robes mandarines, de coupe officielle, en soie noire, étriquées, trop étroites, ayant craqué aux épaules ; d'autres tout nus, portant simplement, – pour se donner l'air qu'il faut – une lance, un héron mystique, ou bien un bouddha.
Pas un mort à regretter, personne de moins à l'appel, pas la plus petite place vide ; – alors, la chose finit d'une manière absolument joyeuse.
Et demain, l'escadre doit se séparer, pour assurer différents services de ravitaillement et de blocus…
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