Figures et choses qui passaient

Pierre Loti · Chapitre 4 sur 29

Pages du PDF

Figures et choses qui passaient

Chapitre III

Et docilement je restais dans ma chambre tout le temps voulu, accoudé à mon bureau, avec de l'encre plein les doigts. Mais ça ne venait pas, non… « Et l'insecte en fureur, de se débattre… » Mon inspiration demeurait nulle… J'avais l'idée ailleurs, décidément ; j'avais l'idée au printemps qui se refusait à paraître, l'idée à courir dehors malgré les averses et les rafales.

Et mon cœur s'angoissait de plus en plus à voir se consumer si tristement et si vite les précieuses journées inscrites sur papier rose…

III

Ils fuyaient mes jours de vacances, endeuillés tous par la même pluie froide, par le même ciel noir.

Et je n'en avais plus que cinq devant moi – quand, le vendredi, ma petite amie Jeanne vint avec sa mère m'inviter à passer la journée en sa fine compagnie, dans un jardin qu'elle possédait en dehors des remparts de la ville… Oh ! joie inespérée !…Et précisément il faisait presque beau, plus d'averses, rien que de violentes alternatives de soleil et d'ombre.

Après une semaine d'enfermement sous la pluie, ce fut une surprise délicieusement troublante que de rencontrer dans ce jardin le printemps dont j'avais douté. Elles étaient là tout de même, épanouies à profusion, les jacinthes roses, les anémones trop rouges, les anémones trop violettes, et les touffes de giroflées communes, d'un jaune d'or si magnifique strié de brun ardent ; elles éclataient en couleurs excessives, sous un ciel incertain, où couraient de gros nuages encore chargés d'obscurité et d'hiver. Et un charme indéfini se dégageait pour moi de la présence de toutes ces fleurs, malgré ces frissons de vent et ces menaces de giboulées…

 

- 21 -