French Lyrics
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Je congnois pourpoinct au collet; Je congnois le moyne à la gonne; Je congnois le maistre au valet: Je congnois au voyle la nonne; Je congnois quand pipeur jargonne; Je congnois folz nourriz de cresme; Je congnois le vin à la tonne: Je congnois tout, fors que moy-mesme.
Je congnois cheval du mullet; Je congnois leur charge et leur somme; Je congnois Bietrix et Bellet; Je congnois gect qui nombre et somme; Je congnois vision en somme; Je congnois la faulte des Boesmes; Je congnois le povoir de Romme: Je congnois tout, fors que moy-mesme.
ENVOI
Prince, je congnois tout en somme; Je congnois coulorez et blesmes; Je congnois mort, qui nous consomme: Je congnois tout, fors que moy-mesme.
MAROT
RONDEAU
Au bon vieulx temps un train d’amour regnoit Qui sans grand art et dons se demenoit, Si qu’un bouquet donné d’amour profonde, C’estoit donné toute la terre ronde, Car seulement au cueur on se prenoit.
Et si par cas à jouyr on venoit, Sçavez-vous bien comme on s’entretenoit? Vingt ans, trente ans: cela duroit un monde Au bon vieulx temps.
Or est perdu ce qu’amour ordonnoit: Rien que pleurs feincts, rien que changes on n’oyt. Qui vouldra donc qu’à aymer je me fonde, Il faut premier que l’amour on refonde, Et qu’on la meine ainsi qu’on la menoit Au bon vieulx temps.
PIERRE DE RONSARD
A CASSANDRE
Mignonne, allons voir si la rose Qui, ce matin, avoit desclose Sa robe de pourpre au soleil, A point perdu, cette vesprée Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vostre pareil.
Las! voyez comme, en peu d’espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las, las, ses beautez laissé cheoir! O vrayment marastre nature, Puisqu’une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir!
Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse: Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir vostre beauté.
CHANSON
Pour boire dessus l’herbe tendre Je veux sous un laurier m’estendre. Et veux qu’Amour d’un petit brin Ou de lin ou de cheneviere Trousse au flanc sa robe légère Et my-nud me verse du vin.
L’incertaine vie de l’homme De jour en jour se roule comme Aux rives se roulent les flots: Puis apres notre heure dernière Rien de nous ne reste en la bière Qu’une vieille carcasse d’os.
Je ne veux, selon la coustume, Que d’encens ma tombe on parfume, Ny qu’on y verse des odeurs : Mais tandis que je suis en vie, J’ai de me parfumer envie, Et de me couronner de fleurs.
De moy-mesme je me veux faire L’heritier pour me satisfaire : Je ne veux vivre pour autruy. Fol le pelican qui se blesse Pour les siens, et fol qui se laisse Pour les siens travailler d’ennuy.
SONNET
A HÉLÈNE
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, devisant et filant, Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant : Ronsard me celebroit du temps que j’estois belle.
Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle Desjà sous le labeur à demy sommeillant, Qui au bruit de mon nom ne s’aille resveillant, Benissant vostre nom de louange immortelle.
Je seray sous la terre, et, fantosme sans os, Par les ombres myrteux je prendray mon repos: Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et vostre fier desdain. Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain: Cueillez des aujourd’huy les rosés de la vie.
ÉLÉGIE
Quand je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vendomois, Plein de pensées vagabondes, Plein d’un remors et d’un souci, Aux rochers je me plains ainsi, Aux bois, aux antres et aux ondes:
Rochers, bien que soyez agez De trois mil ans, vous ne changez Jamais ny d’estat ny de forme : Mais toujours ma jeunesse fuit, Et la vieillesse qui me suit De jeune en vieillard me transforme.
Bois, bien que perdiez tous les ans En hyver vos cheveux mouvans, L’an d’après qui se renouvelle Renouvelle aussi vostre chef. Mais le mien ne peut de rechef Ravoir sa perruque nouvelle.
Antres, je me suis vu chez vous Avoir jadis verds les genous, Le corps habile et la main bonne: Mais ores j’ai le corps plus dur Et les genous, que n’est le mur Qui froidement vous environne.
Ondes, sans fin vous promenez Et vous menez et ramenez Vos flots d’un cours qui ne sejourne: Et moy sans faire long sejour, Je m’en vais de nuict et de jour Au lieu d’où plus on ne retourne.
DIEU VOUS GARD
Dieu vous gard, messagers fidelles Du printemps, vistes arondelles, Huppes, coucous, rossignolets, Tourtres, et vous oiseaux sauvages Qui de cent sortes de ramages Animez les bois verdelets!
Dieu vous gard, belles paquerettes. Belles roses, belles fleurettes, Et vous, boutons jadis cognus Du sang d’Ajax et de Narcisse: Et vous, thym, anis et melisse, Vous soyez les bien revenus.
Dieu vous gard, troupe diaprée De papillons, qui par la prée Les douces herbes suçotez: Et vous, nouvel essaim d’abeilles Qui les fleurs jaunes et vermeilles De vostre bouche baisotez!
Cent mille fois je resalue Vostre belle et douce venue: O que j’aime ceste saison Et ce doux caquet des rivages, Au prix des vents et des orages Qui m’enfermoient en la maison.
A UN AUBESPIN
Bel aubespin verdissant, Fleurissant Le long de ce beau rivage, Tu es vestu jusqu’au bas Des longs bras D’une lambrunche sauvage.
Deux camps de rouges fourmis Se sont mis En garnison sous ta souche: Dans les pertuis de ton tronc Tout du long Les avettes ont leur couche.
Le chantre rossignolet Nouvelet Courtisant sa bien aimée, Pour ses amours alleger Vient loger Tous les ans en ta ramée.
Sur ta cyme il fait son ny Tout uny De mousse et de fine soye Où ses petits esclorront, Qui seront De mes mains la douce proye.
Or vy, gentil aubespin, Vy sans fin, Vy sans que jamais tonnerre Ou la cognée ou les vents Ou les temps Te puissent ruer par terre.
ÉLÉGIE CONTRE LES BÛCHERONS DE LA FORÊT DE GASTINE
Escoute, bucheron, arreste un peu le bras: Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas; Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force Des nymphes qui vivoient dessous la dure escorce? Sacrilege meurtrier, si on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts et de detresses Merites-tu, meschant, pour tuer nos deesses?
Forest, haute maison des oiseaux bocagers! Plus le cerf solitaire et les chevreuls legers Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere Plus du soleil d’esté ne rompra la lumiere.
Plus l’amoureux pasteur sus un tronq adossé, Enflant son flageolet à quatre trous perse, Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette, Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette: Tout deviendra muet; Echo sera sans vois; Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois, Dont l’ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue; Tu perdras ton silence, et Satyres et Pans, Et plus le cerf chez toy ne cachera ses fans.
Adieu, vieille forest, le jouet de Zephire, Où premier j’accorday les langues de ma lyre, Où premier j’entendi les flèches resonner D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner; Où premier admirant la belle Calliope, Je devins amoureux de sa neuvaine trope, Quand sa main sur le front cent roses me jetta, Et de son propre laict Euterpe m’allaita.
Adieu, vieille forest, adieu, testes sacrées, De tableaux et de fleurs en tout temps revérées, Maintenant le desdain des passans alterez, Qui, bruslez en l’esté des rayons etherez, Sans plus trouver le frais de tes douces verdures, Accusent tes meurtriers, et leur disent injures!
Adieu, chesnes, couronne aux vaillans citoyens, Arbres de Jupiter, germes Dordoneens, Qui premiers aux humains donnastes à repaistre; Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sçeu recognoistre Les biens reçeus de vous, peuples vrayment grossiers, De massacrer ainsi leurs pères nourriciers!
Que l’homme est malheureux qui au monde se fie! O dieux, que véritable est la philosophie, Qui dit que toute chose à la fin périra, Et qu’en changeant de forme une autre vestira!
De Tempé la vallée un jour sera montagne, Et la cyme d’Athos une large campagne: Neptune quelquefois de blé sera couvert: La matiere demeure et la forme se perd.
JOACHIM DU BELLAY
L’IDÉAL
Si nostre vie est moins qu’une journée En l’éternel, si l’an qui fait le tour Chasse nos jours sans espoir de retour, Si perissable est toute chose née,
Que songes-tu, mon âme emprisonnée? Pourquoy te plaist l’obscur de nostre jour, Si pour voler en un plus clair séjour, Tu as au dos l’aile bien empennée?
Là est le bien que tout esprit désire, Là le repos où tout le monde aspire, Là est l’amour, là le plaisir encore.
Là, ô mon ame, au plus haut ciel guidée. Tu y pourras recognoistre l’idée De la beauté qu’en ce monde j’adore.
L’AMOUR DU CLOCHER
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme cestuy là qui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d’usage et raison, Vivre entre ses parens le reste de son âge!
Quand reverray-je, hélas! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison, Reverray-je le clos de ma pauvre maison, Qui m’est une province, et beaucoup davantage?
Plus me plaist le sejour qu’ont basty mes ayeux, Que des palais romains le front audacieux, Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine;
Plus mon Loyre gaulois que le Tybre latin, Plus mon petit Lire que le mont Palatin Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
D’UN VANNEUR DE BLED, AUX VENTS
A vous, trouppe legere, Qui d’aile passagere Par le monde volez Et d’un sifflant murmure L’ombrageuse verdure Doucement esbranlez:
J’offre ces violettes, Ces lis et ces fleurettes, Et ces roses ici, Ces merveillettes roses, Tout freschement ecloses, Et ces oeillets aussi.
De vostre douce haleine Eventez ceste plaine, Eventez ce sejour, Ce pendant que j’ahanne A mon blé que je vanne A la chaleur du jour.
D’AUBIGNÉ
L’HYVER
Mes volages humeurs, plus sterilles que belles, S’en vont; et je leur dis: Vous sentez, irondelles, S’esloigner la chaleur et le froid arriver. Allez nicher ailleurs, pour ne tascher, impures, Ma couche de babil et ma table d’ordures; Laissez dormir en paix la nuict de mon hyver.
D’un seul point le soleil n’esloigne l’hémisphère; Il jette moins d’ardeur, mais autant de lumiere. Je change sans regrets, lorsque je me repens Des frivoles amours et de leur artifice. J’ayme l’hyver qui vient purger mon coeur de vice, Comme de peste l’air, la terre de serpens.
Mon chef blanchit dessous les neiges entassées, Le soleil, qui reluit, les eschauffe, glacées, Mais ne les peut dissoudre, au plus court de ses mois. Fondez, neiges; venez dessus mon coeur descendre, Qu’encores il ne puisse allumer de ma cendre Du brazier, comme il fit des flammes autrefois.
Mais quoi! serai-je esteint devant ma vie esteinte? Ne luira plus sur moi la flamme vive et sainte, Le zele flamboynt de la sainte maison? Je fais aux saints autels holocaustes des restes, De glace aux feux impurs, et de napthe aux celestes: Clair et sacré flambeau, non funèbre tison!
Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines. Le rossignol se taist, se taisent les sereines: Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs; L’espérance n’est plus bien souvent tromperesse; L’hyver jouit de tout. Bienheureuse vieillesse, La saison de l’usage, et non plus des labeurs!
Mais la mort n’est pas loin; cette mort est suivie D’un vivre sans mourir, fin d’une fausse vie: Vie de nostre vie, et mort de nostre mort. Qui hait la seureté pour aimer le naufrage? Qui a jamais esté si friand de voyage, Que la longueur en soit plus douce que le port?
JEAN BERTAUT
CHANSON
Les Cieux inexorables Me sont si rigoureux, Que les plus miserables Se comparans à moy se trouveraient heureux.
Je ne fais à toute heure Que souhaiter la mort, Dont la longue demeure Prolonge dessus moy l’insolence du Sort.
Mon lict est de mes larmes Trempé toutes les nuits: Et ne peuvent ses charmes, Lors mesme que je dors, endormir mes ennuis.
Si je fay quelque songe J’en suis espouvanté, Car mesme son mensonge Exprime de mes maux la triste vérité.
Toute paix, toute joye A pris de moy congé, Laissant mon âme en proye A cent mille soucis dont mon coeur est rongé.
La pitié, la justice, La constance, et la foy, Cédant à l’artifice, Dedans les coeurs humains sont esteintes pour moy.
L’ingratitude paye Ma fidelle amitié: La calomnie essaye A rendre mes tourments indignes de pitié.
En un cruel orage On me laisse périr, Et courant au naufrage Je voy chacun me plaindre et nul me secourir.
Et ce qui rend plus dure La misere où je vy, C’est, es maux que j’endure, La mémoire de l’heur que le Ciel m’a ravi.
Felicité passée Qui ne peux revenir: Tourment de ma pensée, Que n’ai-je en te perdant perdu le souvenir!
Helas! il ne me reste De mes contentements Qu’un souvenir funeste, Qui me les convertit à toute heure en tourments.
Le sort plein d’injustice M’ayant en fin rendu Ce reste un pur supplice, Je serois plus heureux si j’avois plus perdu.
MATHURIN RÉGNIER
ODE
Jamais ne pourray-je bannir Hors de moy l’ingrat souvenir De ma gloire si tost passée? Toujours pour nourrir mon soucy. Amour, cet enfant sans mercy, L’offrira-t-il à ma pensée!
Tyran implacable des coeurs, De combien d’ameres langueurs As-tu touché ma fantaisie ! De quels maux m’as-tu tourmenté! Et dans mon esprit agité Que n’a point fait la jalousie !
Mes yeux, aux pleurs accoutumez, Du sommeil n’estoient plus fermez; Mon coeur fremissoit sous la peine: A veu d’oeil mon teint jaunissoit; Et ma bouche qui gemissoit, De soupirs estoit toujours pleine.
Aux caprices abandonné, J’errois d’un esprit forcené, La raison cédant à la rage: Mes sens, des desirs emportez, Flottoient, confus, de tous costez, Comme un vaisseau parmy l’orage.
Blasphemant la terre et les cieux, Mesmes je m’estois odieux, Tant la fureur troubloit mon ame: Et bien que mon sang amassé Autour de mon coeur fust glacé, Mes propos n’estoient que de flame.
Pensif, frenetique et resvant, L’esprit troublé, la teste au vent, L’oeil hagard, le visage blesme, Tu me fis tous maux esprouver; Et sans jamais me retrouver, Je m’allois cherchant en moy-mesme.
Cependant lors que je voulois, Par raison enfraindre tes loix, Rendant ma flame refroidie, Pleurant, j’accusay ma raison Et trouvay que la guerison Est pire que la maladie.
Un regret pensif et confus D’avoir esté, et n’estre plus, Rend mon ame aux douleurs ouverte; A mes despens, las! je vois bien Qu’un bonheur comme estoit le mien Ne se cognoist que par la perte.
FRANÇOIS DE MALHERBE
CONSOLATION A MONSIEUR DU PÉRIER
Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle, Et les tristes discours Que te met en l’esprit l’amitié paternelle L’augmenteront toujours?
Le malheur de ta fille, au tombeau descendue Par un commun trépas, Est-ce quelque dédale où ta raison perdue Ne se retrouve pas?
Je sais de quels appas son enfance était pleine, Et n’ai pas entrepris, Injurieux ami, de soulager ta peine Avecque son mépris.
Mais elle était du monde, où les plus belles choses Ont le pire destin; Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin.
Puis quand ainsi serait que, selon ta prière, Elle aurait obtenu D’avoir en cheveux blancs terminé sa carrière, Qu’en fût-il advenu?
Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste Elle eût eu plus d’accueil, Ou qu’elle eût moins senti la poussière funeste Et les vers du cercueil?
Non, non, mon du Périer; aussitôt que la Parque Ote l’âme du corps, L’âge s’évanouit au deçà de la barque, Et ne suit pas les morts.
Tithon n’a plus les ans qui le firent cigale, Et Pluton aujourd’hui, Sans égard du passé, les mérites égale D’Archémore et de lui.
Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes; Mais, sage à l’avenir, Aime une ombre comme ombre, et des cendres éteintes Éteins le souvenir.
C’est bien, je le confesse, une juste coutume, Que le coeur affligé, Par le canal des yeux vidant son amertume, Cherche d’être allégé.
Même quand il advient que la tombe sépare Ce que nature a joint, Celui qui ne s’émeut a l’âme d’un barbare, Ou n’en a du tout point.
Mais d’être inconsolable, et dedans sa mémoire Enfermer un ennui, N’est-ce pas se haïr pour acquérir la gloire De bien aimer autrui?
Priam, qui vit ses fils abattus par Achille, Dénué de support Et hors de tout espoir du salut de sa ville, Reçut du réconfort.
François, quand la Castille, inégale à ses armes, Lui vola son Dauphin, Sembla d’un si grand coup devoir jeter des larmes Qui n’eussent point de fin.
Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide Contre fortune instruit, Fit qu’à ses ennemis d’un acte si perfide La honte fut le fruit.
Leur camp, qui la Durance avoit presque tarie De bataillons épais, Entendant sa constance eut peur de sa furie, Et demanda la paix.
De moi, déjà deux fois d’une pareille foudre Je me suis vu perclus, Et deux fois la raison m’a si bien fait résoudre Qu’il ne m’en souvient plus.
Non qu’il ne me soit grief que la terre possède Ce qui me fut si cher; Mais en un accident qui n’a point de remède, Il n’en faut point chercher.
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles; On a beau la prier, La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles, Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre, Est sujet à ses lois; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N’en défend point nos Rois.
De murmurer contre elle et perdre patience Il est mal à propos; Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous met en repos.
CHANSON
Ils s’en vont, ces rois de ma vie, Ces yeux ces beaux yeux Dont l’éclat fait pâlir d’envie Ceux même des cieux. Dieux amis de l’innocence, Qu’ai-je fait pour mériter Les ennuis où cette absence Me va précipiter?
Elle s’en va, cette merveille Pour qui nuit et jour, Quoi que la raison me conseille, Je brûle d’amour. Dieux amis, etc.
En quel effroi de solitude Assez écarté Mettrai-je mon inquiétude En sa liberté? Dieux amis, etc.
Les affligés ont en leurs peines Recours à pleurer; Mais quand mes yeux seraient fontaines, Que puis-je espérer? Dieux amis, etc.
PARAPHRASE DU PSAUME CXLV
N’Espérons plus, mon âme, aux promesses du monde: Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde Que toujours quelque vent empêche de calmer. Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivr C’est Dieu qui nous fait vivre, C’est Dieu qu’il faut aimer.
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies, Nous passons prés des rois tout le temps de nos vies A souffrir des mépris et ployer les genoux. Ce qu’ils peuvent n’est rien; ils sont comme nous sommes, Véritablement hommes, Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l’esprit, ce n’est plus que poussière Que cette majesté si pompeuse et si fière Dont l’éclat orgueilleux étonne l’univers; Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines, Font encore les vaines, Ils sont mangés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre, D’arbitres de la paix, de foudres de la guerre; Comme ils n’ont plus de sceptre, ils n’ont plus de flatteurs, Et tombent avec eux d’une chute commune Tous ceux que leur fortune Faisait leurs serviteurs.
RACINE
CHOEUR D’ESTHER
TOUT LE CHOEUR
Dieu fait triompher l’innocence; Chantons, célébrons sa puissance.
UNE ISRAÉLITE
Il a vu contre nous les méchants s’assembler, Et notre sang prêt à couler; Comme l’eau sur la terre ils allaient le répandre: Du haut du ciel sa voix s’est fait entendre, L’homme superbe est renversé, Ses propres flèches l’ont percé.
UNE AUTRE
J’ai vu l’impie adoré sur la terre; Pareil au cèdre il cachait dans les cieux Son front audacieux; Il semblait à son gré gouverner le tonnerre, Foulait aux pieds ses ennemis vaincus: Je n’ai fait que passer, il n’était déjà plus.
UNE AUTRE
Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable! Heureux qui dès l’enfance en connaît la douceur’ Jeune peuple, courez à ce maître adorable; Les biens les plus charmants n’ont rien de comparable
Aux torrents de plaisirs qu’il répand dans un coeur. Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable! Heureux qui dès l’enfance en connaît la douceur!
UNE AUTRE
Il s’apaise, il pardonne; Du coeur ingrat qui l’abandonne Il attend le retour; Il excuse notre faiblesse; A nous chercher même il s’empresse: Pour l’enfant qu’elle a mis au jour Une mère a moins de tendresse. Ah! qui peut avec lui partager notre amour!
TROIS ISRAÉLITES
Il nous fait remporter une illustre victoire.
L’UNE DES TROIS Il nous a révélé sa gloire.
TOUTES TROIS ENSEMBLE
Ah! qui peut avec lui partager notre amour!
TOUT LE CHOEUR
Que son nom soit béni; que son nom soit chanté; Que Ton célèbre ses ouvrages Au delà des temps et des âges, Au delà de l’éternité.
JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU
ODE A LA FORTUNE
Fortine dont la main couronne Les forfaits les plus inouïs, Du faux éclat qui t’environne Serons-nous toujours éblouis? Jusques à quand, trompeuse idole, D’un culte honteux et frivole Honorerons-nous tes autels? Verra-t-on toujours tes caprices Consacrés par les sacrifices Et par l’hommage des mortels?
Apprends que la seule sagesse Peut faire les héros parfaits; Qu’elle voit toute la bassesse De ceux que ta faveur a faits; Qu’elle n’adopte point la gloire Qui naît d’une injuste victoire Que le sort remporte pour eux ; Et que, devant ses yeux stoïques, Leurs vertus les plus héroïques Ne sont que des crimes heureux.
Quoi! Rome et l’Italie en cendre Me feront honorer Sylla? J’admirerai dans Alexandre Ce que j’abhorre en Attila? J’appellerai vertu guerrière Une vaillance meurtrière Qui dans mon sang trempe ses mains; Et je pourrai forcer ma bouche A louer un héros farouche, Né pour le malheur des humains?
Quels traits me présentent vos fastes, Impitoyables conquérants! Des voeux outrés, des projets vastes, Des rois vaincus par des tyrans; Des murs que la flamme ravage, Des vainqueurs fumants de carnage, Un peuple au fer abandonné; Des mères pâles et sanglantes, Arrachant leurs filles tremblantes Des bras d’un soldat effréné.
Juges insensés que nous sommes, Nous admirons de tels exploits! Est-ce donc le malheur des hommes Qui fait la vertu des grands rois? Leur gloire, féconde en ruines, Sans le meurtre et sans les rapines Ne saurait-elle subsister? Images des Dieux sur la terre, Est-ce par des coups de tonnerre Que leur grandeur doit éclater?
Montrez-nous, guerriers magnanimes, Votre vertu dans tout son jour, Voyons comment vos coeurs sublimes Du sort soutiendront le retour. Tant que sa faveur vous seconde, Vous êtes les maîtres du monde, Votre gloire nous éblouit; Mais au moindre revers funeste, Le masque tombe, l’homme reste, Et le héros s’évanouit.
PARNY
SUR LA MORT D’UNE JEUNE FILLE
Son âge échappait à l’enfance; Riante comme l’innocence, Elle avait les traits de l’Amour. Quelques mois, quelques jours encore, Dans ce coeur pur et sans détour Le sentiment allait éclore. Mais le ciel avait au trépas Condamné ses jeunes appas; Au ciel elle a rendu sa vie, Et doucement s’est endormie, Sans murmurer contre ses lois. Ainsi le sourire s’efface; Ainsi meurt sans laisser de trace Le chant d’un oiseau dans les bois.
GILBERT
ADIEUX A LA VIE
J’ai révélé mon coeur au Dieu de l’innocence; Il a vu mes pleurs pénitents: Il guérit mes remords, il m’arme de constance; Les malheureux sont ses enfants.
Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère: Qu’il meure et sa gloire avec lui! Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père: Leur haine sera ton appui.
A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage: Tout trompe ta simplicité: Celui que tu nourris court vendre ton image Noire de sa méchanceté.
Mais Dieu t’entend gémir; Dieu, vers qui te ramène Un vrai remords né des douleurs; Dieu qui pardonne, enfin, à la nature humaine D’être faible dans les malheurs.
“J’éveillerai pour toi la pitié, la justice De l’incorruptible avenir. Eux-même épureront, par un long artifice, Ton honneur qu’ils pensent ternir.”
Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre L’innocence et son noble orgueil; Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre, Veillerez prés de mon cercueil!
Au banquet de la vie, infortuné convive, J’apparus un jour, et je meurs! Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j’arrive, Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j’aimais, et vous, douce verdure, Et vous, riant exil des bois! Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature, Salut pour la dernière fois!
Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée Tant d’amis sourds à mes adieux! Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée. Qu’un ami leur ferme les yeux!
ROUGET DE L’ISLE
LA MARSEILLAISE
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé; Contre nous de la tyrannie L’étendard sanglant est levé. Entendez-vous dans ces campagnes Mugir ces féroces soldats? Ils viennent jusque dans nos bras Égorger nos fils, nos compagnes!
La Marseillaise
Aux armes, citoyens! formez vos bataillons! Marchons, marchons! Qu’un sang impur abreuve nos sillons!
Que veut cette horde d’esclaves, De traîtres, de rois conjurés? Pour qui ces ignobles entraves, Ces fers dès longtemps préparés? Français, pour nous, ah! quel outrage! Quels transports il doit exciter! C’est nous qu’on ose méditer De rendre à l’antique esclavage! Aux armes, citoyens! etc.
Quoi! ces cohortes étrangères Feraient la loi dans nos foyers! Quoi! ces phalanges mercenaires Terrasseraient nos fiers guerriers! Grand Dieu! par des mains enchaînées Nos fronts sous le joug se ploieraient! De vils despotes deviendraient Les maîtres de nos destinées! Aux armes, citoyens! etc.
Tremblez, tyrans, et vous, perfides, L’opprobre de tous les partis; Tremblez! vos projets parricides, Vont enfin recevoir leur prix! Tout est soldat pour vous combattre; S’ils tombent, nos jeunes héros, La France en produit de nouveaux Contre vous tout prêts à se battre! Aux armes, citoyens! etc,
Français, en guerriers magnanimes, Portez ou retenez vos coups; Épargnez ces tristes victimes A regret s’armant contre nous; Mais ces despotes sanguinaires, Mais les complices de Bouillé, Tous ces tigres qui sans pitié Déchirent le sein de leurs mères! Aux armes, citoyens, etc.
Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs, Liberté, Liberté chérie, Combats avec tes défenseurs! Sous nos drapeaux que la Victoire Accoure à tes mâles accents; Que tes ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire Aux armes, citoyens! etc.
Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n’y seront plus; Nous y trouveront leur poussière Et la trace de leurs vertus! Bien moins jaloux de leur survivre Que de partager leur cercueil, Nous aurons le sublime orgueil De les venger ou de les suivre!
Aux armes, citoyens! formez vos bataillons! Marchons, marchons! Qu’un sang impur abreuve nos sillons.
ANDRÉ CHÈNIER
LA JEUNE CAPTIVE
“L’épi naissant mûrit de la faux respecté; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l’été Boit les doux présents de l’aurore; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui, Je ne veux pas mourir encore.
“Qu’un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j’espère; au noir souffle du nord Je plie et relève ma tête. S’il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts? Quelle mer n’a point de tempête ?
“L’illusion féconde habite dans mon sein: D’une prison sur moi les murs pèsent en vain, J’ai les ailes de l’espérance. Echappée aux réseaux de l’oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomèle chante et s’élance.
“Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m’endors, Et tranquille je veille, et ma veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie. Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.
“Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin J’ai passé les premiers à peine. Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains encor pleine.
“Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson; Et, comme le soleil, de saison en saison Je veux achever mon année. Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin, Je n’ai vu luire encor que les feux du matin, Je veux achever ma journée.
“O mort! tu peux attendre: éloigne, éloigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l’effroi, Le pâle désespoir dévore. Pour moi Palès encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts; Je ne veux pas mourir encore.”
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix, Ces voeux d’une jeune captive; Et secouant le joug de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux Chercher quelle fut cette belle: La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront prés d’elle.
IAMBES
Quand au mouton bêlant la sombre boucherie Ouvre ses cavernes de mort; Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie Ne s’informe plus de son sort! Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine Entrelaçaient rubans et fleurs, Sans plus penser à lui, le mangent s’il est tendre. Dans cet abîme enseveli, J’ai le même destin. Je m’y devais attendre. Accoutumons-nous à l’oubli. Oubliés comme moi dans cet affreux repaire, Mille autres moutons, comme moi Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, Seront servis au peuple-roi. Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie Un mot, à travers ces barreaux, A versé quelque baume en mon âme flétrie; De l’or peut-être à mes bourreaux…. Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre. Vivez, amis, vivez contents! En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre; Peut-être en de plus heureux temps J’ai moi-même, à l’aspect des pleurs de l’infortune, Détourné mes regards distraits; A mon tour, aujourd’hui, mon malheur importune; Vivez, amis, vivez en paix.
MARIE-JOSEPH CHÉNIER
LE CHANT DU DÉPART
UN DÉPUTÉ DU PEUPLE.
La victoire en chantant nous ouvre la barrière; La liberté guide nos pas, Et du nord au midi la trompette guerrière A sonné l’heure des combats. Tremblez, ennemis de la France, Rois ivres de sang et d’orgueil! Le peuple souverain s’avance; Tyrans, descendez au cercueil.
Choeur des guerriers.
La république nous appelle, Sachons vaincre ou sachons périr; Un Français doit vivre pour elle, Pour elle un Français doit mourir.
UNE MÈRE DE FAMILLE.
De nos yeux maternels ne craignez pas les larmes: Loin de nous de lâches douleurs! Nous devons triompher quand vous prenez les armes; C’est aux rois à verser des pleurs. Nous vous avons donné la vie, Guerriers, elle n’est plus à vous; Tous vos jours sont à la patrie; Elle est votre mère avant nous.
Choeur des inères de famille—La république, etc.
DEUX VIEILLARDS.
Que le fer paternel arme la main des brave; Songez à nous au champ de Mars; Consacrez dans le sang des rois et des esclaves Le fer béni par vos vieillards; Et, rapportant sous la chaumière Des blessures et des vertus, Venez fermer notre paupière Quand les tyrans ne seront plus.
Choeurs des vieillards—La république, etc.
UN ENFANT.
De Barra, de Viala le sort nous fait envie; Ils sont morts, mais ils ont vaincu! Le lâche accablé d’ans n’a point connu la vie! Qui meurt pour le peuple a vécu. Vous êtes vaillants, nous le sommes: Guidez-nous contre les tyrans; Les républicains sont des hommes, Les esclaves sont des enfants!
Choeur des enfants—La république, etc.
UNE ÉPOUSE.
Partez, vaillants époux, les combats sont vos fêtes; Partez, modèles des guerriers; Nous cueillerons des fleurs pour en ceindre vos têtes, Nos mains tresseront vos lauriers! Et si le temple de Mémoire S’ouvrait à vos mânes vainqueurs, Nos voix chanteront votre gloire, Nos flancs porteront vos vengeurs.
Choeur des épouses—La république, etc.
UNE JEUNE FILLE.
Et nous, soeurs des héros, nous qui de l’hyménée Ignorons les aimables noeuds, Si, pour s’unir un jour à notre destinée, Les citoyens forment des voeux, Qu’ils reviennent dans nos murailles, Beaux de gloire et de liberté, Et que leur sang dans les batailles Ait coulé pour l’égalité.
Choeur des jeunes filles—La république, etc.
TROIS GUERRIERS.
Sur le fer, devant Dieu, nous jurons à nos pères, A nos épouses, à nos soeurs, A nos représentants, à nos fils, à nos mères, D’anéantir les oppresseurs: En tous lieux, dans la nuit profonde Plongeant l’infâme royauté, Les Français donneront au monde Et la paix et la liberté!
Choeur général—La république, etc.
ARNAULT
LA FEUILLE
“De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée, Où vas-tu?”—Je n’en sais rien. L’orage a brisé le chêne Qui seul était mon soutien; De son inconstante haleine Le zéphyr ou l’aquilon
Depuis ce jour me promène De la forêt à ta plaine, De la montagne au vallon. Je vais où le vent me mène, Sans me plaindre ou m’effrayer; Je vais où va toute chose, Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier!
CHATEAUBRIAND
LE MONTAGNARD EXILÉ
Combien j’ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance! Ma soeur, qu’ils étaient beaux les jours De France! O mon pays, sois mes amours Toujours!
Te souvient-il que notre mère Au foyer de notre chaumière Nous pressait sur son coeur joyeux, Ma chère! Et nous baisions ses blancs cheveux Tous deux.
Ma soeur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore? Et de cette tant vieille tour Du Maure, Où l’airain sonnait le retour Du jour?
Te souvient-il du lac tranquille Qu’effleurait l’hirondelle agile; Du vent qui courbait le roseau Mobile, Et du soleil couchant sur l’eau Si beau?
Oh! qui me rendra mon Hélène Et ma montagne et le grand chêne! Leur souvenir fait tous les jours Ma peine: Mon pays sera mes amours Toujours!
DÉSAUGIERS
MORALITÉ
Enfants de la folie, Chantons; Sur les maux de la vie Glissons; Plaisir jamais ne coûte De pleurs; Il sème notre route De fleurs.
Oui, portons son délire Partout…. Le bonheur est de rire De tout; Pour être aimé des belles, Aimons; Un beau jour changent-elles, Changeons.
Déjà l’hiver de l’âge Accourt; Profitons d’un passage Si court; L’avenir peut-il être Certain? Nous finirons peut-être Demain.
CHARLES NODIER
LA JEUNE FILLE
Elle était bien jolie, au matin, sans atours, De son jardin naissant visitant les merveilles, Dans leur nid d’ambroisie épiant ses abeilles, Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.
Elle était bien jolie, au bal de la soirée, Quand l’éclat des flambeaux illuminait son front, Et que de bleus saphirs ou de roses parée De la danse folâtre elle menait le rond.
Elle était bien jolie, à l’abri de son voile Qu’elle livrait, flottant, au souffle de la nuit, Quand pour la voir de loin, nous étions là sans bruit, Heureux de la connaître au reflet d’une étoile.
Elle était bien jolie; et de pensers touchants, D’un espoir vague et doux chaque jour embellie, L’amour lui manquait seul pour être plus jolie!…. Paix! … voilà son convoi qui passe dans les champs!….
LE BUISSON
S’il est un buisson quelque part Bordé de blancs fraisiers ou de noires prunelles, Ou de l’oeil de la Vierge aux riantes prunelles, Dans le creux des fossés, à l’abri d’un rempart!….
Ah! si son ombre printaniére Couvrait avec amour la pente d’un ruisseau, D’un ruisseau qui bondit sans souci de son eau, Et qui va réjouir l’espoir de la meunière!….
Si la liane aux blancs cornets Y roulait en noeuds verts sur la branche embellie! S’il protégeait au loin le muguet, l’ancolie, Dont les filles des champs couronnent leurs bonnets!
Si ce buisson, nid de l’abeille, Attirait quelque jour une vierge aux yeux doux, Qui viendrait en dansant, et sans penser à nous, De boutons demi-clos enrichir sa corbeille!….
S’il était aimé des oiseaux; S’il voyait sautiller la mésange hardie; S’il surveillait parfois la linotte étourdie, Échappée en boitant au piège des réseaux!
S’il souriait, depuis l’aurore, A l’abord inconstant d’un léger papillon, Tout bigarré d’azur, d’or et de vermillon, Qui va, vole et revient, vole et revient encore!
Si dans la brûlante saison, D’une nuit sans lumière éclaircissant les voiles, Les vers luisants venaient y semer leurs étoiles, Qui de rayons d’argent blanchissent le gazon!….
Si, longtemps, des feux du soleil Il pouvait garantir une fosse inconnue! Enfants! dites-le-moi, l’heure est si bien venue! Il fait froid. Il est tard. Je souffre, et j’ai sommeil.
BÉRANGER
LE ROI D’YVETOT
Il était un roi d’Yvetot Peu connu dans l’histoire, Se levant tard, se couchant tôt, Dormant fort bien sans gloire, Et couronné par Jeanneton D’un simple bonnet de coton, Dit-on. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la.
Il faisait ses quatre repas Dans son palais de chaume, Et sur un âne, pas à pas, Parcourait son royaume. Joyeux, simple et croyant le bien, Pour toute garde il n’avait rien Qu’un chien. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la.
Il n’avait de goût onéreux Qu’une soif un peu vive; Mais, en rendant son peuple heureux, Il faut bien qu’un roi vive. Lui-même, à table et sans suppôt, Sur chaque muid levait un pot D’impôt. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la.
Aux filles de bonnes maisons Comme il avait su plaire, Ses sujets avaient cent raisons De le nommer leur père. D’ailleurs il ne levait de ban Que pour tirer, quatre fois l’an, Au blanc. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la.
Il n’agrandit point ses États, Fut un voisin commode, Et, modèle des potentats, Prit le plaisir pour code. Ce n’est que lorsqu’il expira Que le peuple, qui l’enterra, Pleura. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la.
On conserve encor le portrait De ce digne et bon prince: C’est l’enseigne d’un cabaret Fameux dans la province. Les jours de fête, bien souvent, La foule s’écrie en buvant Devant: Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel bon petit roi c’était là! La, la.
LE VILAIN
Hé quoi! j’apprends que l’on critique Le de qui précède mon nom. Êtes-vous de noblesse antique? Moi, noble? oh! vraiment, messieurs, non. Non, d’aucune chevalerie Je n’ai le brevet sur vélin. Je ne sais qu’aimer ma patrie…. Je suis vilain et très vilain…. Je suis vilain, Vilain, vilain.
Ah! sans un de j’aurais dû naître; Car, dans mon sang si j’ai bien lu, Jadis mes aïeux ont d’un maître Maudit le pouvoir absolu. Ce pouvoir, sur sa vieille base, Étant la meule du moulin, Ils étaient le grain qu’elle écrase. Je suis vilain et très vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain.
Jamais aux discordes civiles Mes braves aïeux n’ont pris part; De l’Anglais aucun dans nos villes N’introduisit le léopard; Et quand l’Église, par sa brigue, Poussait l’État vers son déclin, Aucun d’eux n’a signé la Ligue. Je suis vilain et très vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain.
Laissez-moi donc sous ma bannière, Vous, messieurs, qui, le nez au vent, Nobles par votre boutonnière, Encensez tout soleil levant. J’honore une race commune, Car, sensible, quoique malin, Je n’ai flatté que l’infortune. Je suis vilain et très vilain, Je suis vilain, Vilain, vilain.
MON HABIT
Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j’aime! Ensemble nous devenons vieux. Depuis dix ans je te brosse moi-même, Et Socrate n’eût pas fait mieux. Quand le sort à ta mince étoffe Livrerait de nouveaux combats, Imite-moi, résiste en philosophe: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Je me souviens, car j’ai bonne mémoire, Du premier jour où je te mis. C’était ma fête, et, pour comble de gloire, Tu fus chanté par mes amis. Ton indigence, qui m’honore, Ne m’a point banni de leurs bras. Tous ils sont prêts à nous fêter encore: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
A ton revers j’admire une reprise: C’est encore un doux souvenir. Feignant un soir de fuir la tendre Lise, Je sens sa main me retenir. On te déchire, et cet outrage Auprès d’elle enchaîne mes pas. Lisette a mis deux jours à tant d’ouvrage: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
T’ai-je imprégné des flots de musc et d’ambre Qu’un fat exhale en se mirant? M’a-t-on jamais vu dans une antichambre T’exposer au mépris d’un grand? Pour des rubans la France entière Fut en proie à de longs débats; La fleur des champs brille à ta boutonnière: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Ne crains plus tant ces jours de courses vaines Où notre destin fut pareil; Ces jours mêlés de plaisirs et de peines, Mêlés de pluie et de soleil. Je dois bientôt, il me le semble, Mettre pour jamais habit bas. Attends un peu; nous finirons ensemble: Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
LES ÉTOILES QUI FILENT
Berger, tu dis que notre étoile Règle nos jours et brille aux cieux. —Oui, mon enfant; mais dans son voile La nuit la dérobe à nos yeux. —Berger, sur cet azur tranquille De lire on te croit le secret: Quelle est cette étoile qui file, Qui file, file, et disparaît?
—Mon enfant, un mortel expire; Son étoile tombe à l’instant. Entre amis que la joie inspire, Celui-ci buvait en chantant. Heureux, il s’endort immobile Auprès du vin qu’il célébrait…. —Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
—Mon enfant, qu’elle est pure et belle! C’est celle d’un objet charmant: Fille heureuse, amante fidèle, On l’accorde au plus tendre amant. Des fleurs ceignent son front nubile, Et de l’hymen l’autel est prêt…. —Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
—Mon fils, c’est l’étoile rapide D’un très grand seigneur nouveau-né. Le berceau qu’il a laissé vide D’or et de pourpre était orné. Des poisons qu’un flatteur distille C’était à qui le nourrirait…. —Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
—Mon enfant, quel éclair sinistre! C’était l’astre d’un favori Qui se croyait un grand ministre Quand de nos maux il avait ri. Ceux qui servaient ce dieu fragile Ont déjà caché son portrait…. —Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
—Mon fils, quels pleurs seront les nôtres! D’un riche nous perdons l’appui. L’indigence glane chez d’autres, Mais elle moissonnait chez lui. Ce soir même, sûr d’un asile, A son toit le pauvre accourait…. —Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
—C’est celle d’un puissant monarque!…. Va, mon fils, garde ta candeur, Et que ton étoile ne marque Par l’éclat ni par la grandeur. Si tu brillais sans être utile, A ton dernier jour on dirait: Ce n’est qu’une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît.
LES SOUVENIRS DU PEUPLE
On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps, L’humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d’autre histoire. Là viendront les villageois Dire alors à quelque vieille: Par des récits d’autrefois, Mère, abrégez notre veille. Bien, dit-on, qu’il nous ait nui, Le peuple encor le révère, Oui, le révère. Parlez-nous de lui, grand’mère, Parlez-nous de lui.
Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois, il passa. Voilà bien longtemps de ça: Je venais d’entrer en ménage. A pied grimpant le coteau Où pour voir je m’étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise. Près de lui je me troublai; Il me dit: Bonjour, ma chère, Bonjour, ma chère. —Il vous a parlé, grand’mère! Il vous a parlé!