French Lyrics
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Les feuilles des bois, etc.
Il tonne, il pleut, c’est le déluge. Le renard fuit, pas de refuge Et pas d’espoir! Chasse l’espion, chasse le juge, O chasseur noir.
Les feuilles des bois, etc.
Tous les démons de saint Antoine Bondissent dans la folle avoine Sans t’émouvoir; Chasse l’abbé, chasse le moine, O chasseur noir!
Les feuilles des bois, etc.
Chasse les ours! Ta meute jappe. Que pas un sanglier n’échappe! Fais ton devoir! Chasse César, chasse le pape, O chasseur noir!
Les feuilles des bois, etc.
Le loup de ton sentier s’écarte. Que ta meute à sa suite parte! Cours! Fais-le choir! Chasse le brigand Bonaparte, O chasseur noir!
Les feuilles des bois, du vent remuées, Tombent … on dirait Que le sabbat sombre aux rauques huées A fui la forêt; Le clair chant du coq perce les nuées; Ciel! L’aube apparaît!
Tout reprend sa force première. Tu redeviens la France altiére Si belle à voir, L’ange blanc vêtu de lumière, O chasseur noir!
Les feuilles des bois, du vent remuées, Tombent … on dirait Que le sabbat sombre aux rauques huées A fui la forêt! Le clair chant du coq perce les nuées; Ciel! L’aube apparaît!
LUX
Temps futurs! vision sublime! Les peuples sont hors de l’abîme. Le désert morne est traversé. Après les sables, la pelouse; Et la terre est comme une épouse, Et l’homme est comme un fiancé!
Oh! voyez! la nuit se dissipe. Sur le monde qui s’émancipe, Oubliant Césars et Capets, Et sur les nations nubiles, S’ouvrent dans l’azur, immobiles, Les vastes ailes de la paix!
O libre France enfin surgie O robe blanche après l’orgie! O triomphe après les douleurs! Le travail bruit dans les forges, Le ciel rit, et les rouges-gorges Chantent dans l’aubépine en fleurs!
Les rancunes sont effacées; Tous les coeurs, toutes les pensées, Qu’animé le même dessin Ne font plus qu’un faisceau superbe Dieu prend pour lier cette gerbe La vieille corde du tocsin.
Au fond des cieux un point scintille. Regardez, il grandit, il brille, Il approche, énorme et vermeil. O République universelle, Tu n’es encor que l’étincelle, Demain tu seras le soleil.
ULTIMA VERBA
Oh! tant qu’on le verra trôner, ce gueux, ce prince, Par le pape béni, monarque malandrin, Dans une main le sceptre et dans l’autre la pince, Charlemagne taillé par Satan dans Mandrin;
Tant qu’il se vautrera, broyant dans ses mâchoires Le serment, la vertu, l’honneur religieux, Ivre, affreux, vomissant sa honte sur nos gloires; Tant qu’on verra cela sous le soleil des cieux;
Quand même grandirait l’abjection publique A ce point d’adorer l’exécrable trompeur; Quand même l’Angleterre et même l’Amérique Diraient à l’exilé:—Va-t’en! nous avons peur!
Quand même nous serions comme la feuille morte; Quand, pour plaire à César, on nous rentrait tous; Quand le proscrit devrait s’enfuir de porte en porte, Aux hommes déchiré comme un haillon aux clous;
Quand le désert, où Dieu contre l’homme proteste, Bannirait les bannis, chasserait les chassés; Quand même, infâme aussi, lâche comme le reste, Le tombeau jetterait dehors les trépassés;
Je ne fléchirai pas! Sans plainte dans la bouche, Calme, le deuil au coeur, dédaignant le troupeau, Je vous embrasserai dans mon exil farouche, Patrie, ô mon autel! liberté, mon drapeau!
Mes nobles compagnons, je garde votre culte; Bannis, la république est là qui nous unit. J’attacherai la gloire à tout ce qu’on insulte; Je jetterai l’opprobre à tout ce qu’on bénit!
Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre, La voix qui dit: malheur! la bouche qui dit: non! Tandis que tes valets te montreront ton Louvre, Moi, je te montrerai, César, ton cabanon.
Devant les trahisons et les têtes courbées, Je croiserai les bras, indigné, mais serein. Sombre fidélité pour les choses tombées, Sois ma force et ma joie et mon pilier d’airain!
Oui, tant qu’il sera là, qu’on cède ou qu’on persiste, O France! France aimée et qu’on pleure toujours, Je ne reverrai pas ta terre douce et triste, Tombeau de mes aieux et nid de mes amours!
Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente, France! hors le devoir, hélas! j’oublîrai tout. Parmi les éprouvés je planterai ma tente. Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme, Sans chercher à savoir et sans considérer Si quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme, Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer.
Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis! Si même Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla; S’il en demeure dix, je serai le dixième; Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là!
CHANSON
Proscrit, regarde les roses; Mai joyeux, de l’aube en pleurs Les reçoit toutes écloses; Proscrit, regarde les fleurs.
—Je pense Aux roses que je semai. Le mois de mai sans la France, Ce n’est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les tombes; Mai, qui rit aux cieux si beaux, Sous les baisers des colombes Fait palpiter les tombeaux.
—Je pense Aux yeux chers que je fermai. Le mois de mai sans la France Ce n’est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les branches, Les branches où sont les nids; Mai les remplit d’ailes blanches Et de soupirs infinis.
—Je pense Aux nids charmants où j’aimai. Le mois de mai sans la France, Ce n’est pas le mois de mai.
EXIL
Si je pouvais voir, ô patrie, Tes amandiers et tes lilas, Et fouler ton herbe fleurie, Hélas!
Si je pouvais,—mais ô mon père, O ma mère, je ne peux pas,— Prendre pour chevet votre pierre, Hélas!
Dans le froid cercueil qui vous gène, Si je pouvais vous parler bas, Mon frère Abel, mon frère Eugène, Hélas!
Si je pouvais, ô ma colombe, Et toi, mère, qui t’envolas, M’agenouiller sur votre tombe, Hélas!
Oh! vers l’étoile solitaire, Comme je lèverais les bras! Comme je baiserais la terre, Hélas!
Loin de vous, ô morts que je pleure, Des flots noirs j’écoute le glas; Je voudrais fuir, mais je demeure, Hélas!
Pourtant le sort, caché dans l’ombre, Se trompe si, comptant mes pas, Il croit que le vieux marcheur sombre Est las.
SAISON DES SEMAILLES
LE SOIR
C’est le moment crépusculaire. J’admire, assis sous un portail, Ce reste de jour dont s’éclaire La dernière heure du travail.
Dans les terres, de nuit baignées, Je contemple, ému, les haillons D’un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.
Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours. On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.
Il marche dans la plaine immense, Va, vient, lance la graine au loin, Rouvre sa main et recommence, Et je médite, obscur témoin,
Pendant que, déployant ses voiles, L’ombre, où se mêle une rumeur, Semble élargir jusqu’aux étoiles Le geste auguste du semeur.
UN HYMNE HARMONIEUX
Un hymne harmonieux sort des feuilles du tremble; Les voyageurs craintifs, qui vont la nuit ensemble, Haussent la voix dans l’ombre où l’on doit se hâter. Laissez tout ce qui tremble Chanter!
Les marins fatigués sommeillent sur le gouffre. La mer bleue où Vésuve épand ses flots de soufre Se tait dès qu’il s’éteint, et cesse de gémir. Laissez tout ce qui souffre Dormir!
Quand la vie est mauvaise on la rêve meilleure. Les yeux en pleurs au ciel se lèvent à toute heure; L’espoir vers Dieu se tourne et Dieu l’entend crier. Laissez tout ce qui pleure Prier!
C’est pour renaître ailleurs qu’ici-bas on succombe. Tout ce qui tourbillonne appartient à la tombe. Il faut dans le grand tout tôt ou tard s’absorber. Laissez tout ce qui tombe Tomber!
PROMENADES DANS LES ROCHERS
i.
Un tourbillon d’écume, au centre de la baie Formé par de secrets et profonds entonnoirs, Se berce mollement sur l’onde qu’il égaie, Vasque immense d’albâtre au milieu des flots noirs.
Seigneur, que faites-vous de cette urne de neige? Qu’y versez-vous dès l’aube et qu’en sort-il la nuit? La mer lui jette en vain sa vague qui l’assiège, Le nuage sa brume et l’ouragan son bruit.
L’orage avec son bruit, le flot avec sa fange, Passent; le tourbillon, vénéré du pêcheur, Reparaît, conservant, dans l’abîme où tout change, Toujours la même place et la même blancheur.
Le pêcheur dit: “C’est là qu’en une onde bénie, Les petits enfants morts, chaque nuit de Noël, Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie. Avant de s’envoler pour être anges au ciel.”
Moi, je dis: “Dieu mit là cette coupe si pure, Blanche en dépit des flots et des rochers penchants, Pour être dans le sein de la grande nature, La figure du juste au milieu des méchants.”
ii.
La mer donne l’écume et la terre le sable. L’or se mêle à l’argent dans les plis du flot vert. J’entends le bruit que fait l’éther infranchissable, Bruit immense et lointain, de silence couvert.
Un enfant chante auprès de la mer qui murmure. Rien n’est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu, Sur la création et sur la créature Les mêmes astres d’or et le même ciel bleu.
Notre sort est chétif; nos visions sont belles. L’esprit saisit le corps et l’enlève au grand jour. L’homme est un point qui vole avec deux grandes ailes, Dont l’une est la pensée et dont l’autre est l’amour.
Sérénité de tout! majesté! force et grâce! La voile rentre au port et les oiseaux aux nids. Tout va se reposer, et j’entends dans l’espace Palpiter vaguement des baisers infinis.
Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe, Et de l’enfant qui chante il emporte la voix. O vent! que vous courbez à la fois de brins d’herbe Et que vous emportez de chansons à la fois!
Qu’importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse. Plus d’ombre dans le coeur! plus de soucis amers! Une ineffable paix monte et descend sans cesse Du bleu profond de l’âme au bleu profond des mers.
iii.
Le soleil déclinait; le soir prompt à le suivre Brunissait l’horizon; sur la pierre d’un champ, Un vieillard, qui n’a plus que peu de temps à vivre, S’était assis pensif, tourné vers le couchant.
C’était un vieux pasteur, berger dans la montagne, Qui jadis, jeune et pauvre, heureux, libre et sans lois, A l’heure où le mont fuit sous l’ombre qui le gagne, Faisait gaîment chanter sa flûte dans les bois.
Maintenant riche et vieux, l’âme du passé pleine, D’une grande famille aïeul laborieux, Tandis que ses troupeaux revenaient dans la plaine, Détaché de la terre, il contemplait les cieux.
Le jour qui va finir vaut le jour qui commence. Le vieux penseur rêvait sous cet azur si beau. L’Océan devant lui se prolongeait, immense, Comme l’espoir du juste aux portes du tombeau.
O moment solennel! les monts, la mer farouche, Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur. Le vieillard regardait le soleil qui se couche; Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.
iv.
Dieu! que les monts sont beaux avec ces taches d’ombre! Que la mer a de grâce et le ciel de clarté! De mes jours passagers que m’importe le nombre! Je touche l’infini, je vois l’éternité.
Orages! passions! taisez-vous dans mon âme! Jamais si prés de Dieu mon coeur n’a pénétré. Le couchant me regarde avec ses yeux de flamme, La vaste mer me parle, et je me sens sacré.
Béni soit qui me hait et béni soit qui m’aime! A l’amour, à l’esprit donnons tous nos instants. Fou qui poursuit la gloire ou qui creuse un problème! Moi, je ne veux qu’aimer, car j’ai si peu de temps!
L’étoile sort des flots où le soleil se noie; Le nid chante; la vague à mes pieds retentit; Dans toute sa splendeur le soleil se déploie. Mon Dieu, que l’âme est grande et que l’homme est petit!
Tous les objets créés, feu qui luit, mer qui tremble, Ne savent qu’à demi le grand nom du Très-Haut. Ils jettent vaguement des sons que seul j’assemble; Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.
Ma voix s’élève aux cieux, comme la tienne, abîme! Mer, je rêve avec toi! Monts, je prie avec vous! La nature est l’encens, pur, éternel, sublime; Moi je suis l’encensoir intelligent et doux.
BRIZEUX
LE LIVRE BLANC
J’entrais dans mes seize ans, léger de corps et d’âme, Mes cheveux entouraient mon front d’un filet d’or, Tout mon être était vierge et pourtant plein de flamme, Et vers mille bonheurs je tentais mon essor.
Lors m’apparut mon ange, aimante créature; Un beau livre brillait sur sa robe de lin, Livre blanc; chaque feuille était unie et pure: “C’est à toi, me dit-il, d’en remplir le vélin.
“Tâche de n’y laisser aucune page vide, Que l’an, le mois, le jour, attestent ton labeur. Point de ligne surtout et tremblante et livide Que l’oeil fuit, que la main ne tourne qu’avec peur.
“Fais une histoire calme et doucement suivie; Pense, chaque matin, à la page du soir: Vieillard, tu souriras au livre de ta vie, Et Dieu te sourira lui-même en ton miroir.”
AUGUSTE BARBIER
L’IDOLE
O Corse à cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de messidor! C’était une cavale indomptable et rebelle, Sans freins d’acier ni rênes d’or; Une jument sauvage à la croupe rustique, Fumante encor du sang des rois, Mais fiére, et d’un pied fort heurtant le sol antique, Libre pour la première fois. Jamais aucune main n’avait passé sur elle Pour la flétrir et l’outrager; Jamais ses larges flancs n’avaient porté la selle Et le harnais de l’étranger; Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde, L’oeil haut, la croupe en mouvement, Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde Du bruit de son hennissement. Tu parus, et sitôt que tu vis son allure, Ses reins si souples et dispos, Centaure impétueux, tu pris sa chevelure, Tu montas botté sur son dos. Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre, La poudre, les tambours battants, Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre Et des combats pour passe-temps: Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes; Toujours l’air, toujours le travail, Toujours comme du sable écraser des corps d’hommes, Toujours du sang jusqu’au poitrail; Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide, Broya les générations; Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride, Sur le ventre des nations; Enfin, lasse d’aller sans finir sa carrière, D’aller sans user son chemin, De pétrir l’univers, et comme une poussière De soulever le genre humain; Les jarrets épuisés, haletante et sans force, Près de fléchir à chaque pas, Elle demanda grâce à son cavalier corse; Mais, bourreau, tu n’écoutas pas! Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse; Pour étouffer ses cris ardents, Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse, De fureur tu brisas ses dents; Elle se releva: mais un jour de bataille, Ne pouvant plus mordre ses freins, Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille Et du coup te cassa les reins.
MME. D’AGOULT
L’ADIEU
Non, tu n’entendras pas, de ta lèvre trop fière, Dans l’adieu déchirant un reproche, un regret, Nul trouble, nul remords pour ton âme légère En cet adieu muet.
Tu croiras qu’elle aussi, d’un vain bruit enivrée, Et des larmes d’hier oublieuse demain, Elle a d’un ris moqueur rompu la foi jurée Et passé son chemin;
Et tu ne sauras pas qu’implacable et fidèle, Pour un sombre voyage elle part sans retour, Et qu’en fuyant l’amant, dans la nuit éternelle Elle emporte l’amour.
ARVERS
UN SECRET
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère: Un amour éternel en un moment conçu. Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire, Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.
Hélas! j’aurai passé près d’elle inaperçu, Toujours à ses côtés et toujours solitaire; Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre, N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre, Elle suit son chemin, distraite et sans entendre Ce murmure d’amour élevé sur ses pas.
A l’austère devoir pieusement fidèle, Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle: “Quelle est donc cette femme?” et ne comprendra pas.
GÉRARD DE NERVAL
FANTASIE
Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart, tout Weber, Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets. Or, chaque fois que je viens à l’entendre, De deux cents ans mon âme rajeunit; C’est sous Louis treize … et je crois voir s’étendre Un coteau vert que le couchant jaunit.
Puis un château de brique à coins de pierres, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs. Puis une dame à sa haute fenêtre, Blonde, aux yeux noirs, en ses habits anciens…. Que dans une autre existence, peut-être, J’ai déjà vue!… et dont je me souviens.
VERS DORÉS
Homme, libre penseur! te crois-tu seul pensant Dans ce monde où la vie éclate en toute chose? Des forces que tu tiens ta liberté dispose, Mais de tous tes conseils l’univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant. Chaque fleur est une âme à la nature éclose; Un mystère d’amour dans le métal repose. “Tout est sensible!” et tout sur ton être est puissant.
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie; A la matière même un verbe est attaché…. Ne le fais pas servir à quelque usage impie!
Souvent, dans l’être obscur habite un Dieu caché; Et comme un oeil naissant couvert par ses paupières, Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres.
HÉGÉSIPPE MOREAU
LA FERMIÈRE
Amour à la fermière! elle est Si gentille et si douce! C’est l’oiseau des bois qui se plaît Loin du bruit dans la mousse. Vieux vagabond qui tends la main, Enfant pauvre et sans mère, Puissiez-vous trouver en chemin La ferme et la fermière!
De l’escabeau vide au foyer, Là, le pauvre s’empare, Et le grand bahut de noyer Pour lui n’est point avare; C’est là qu’un jour je vins m’asseoir, Les pieds blancs de poussière; Un jour … puis en marche! et bonsoir, La ferme et la fermière!
Mon seul beau jour a dû finir, Finir dès son aurore; Mais pour moi ce doux souvenir Est du bonheur encore: En fermant les yeux, je revois L’enclos plein de lumière, La haie en fleur, le petit bois, La ferme et la fermière!
Si Dieu, comme notre curé Au prône le répète, Paie un bienfait (même égaré), Ah! qu’il songe à ma dette! Qu’il prodigue au vallon les fleurs, La joie à la chaumière, Et garde des vents et des pleurs La ferme et la fermière!
Chaque hiver, qu’un groupe d’enfants A son fuseau sourie, Comme les anges aux fils blancs De la Vierge Marie; Que tous, par la main, pas à pas, Guidant un petit frère, Réjouissent de leurs êbats La ferme et la fermière!
ENVOI.
Ma chansonnette, prends ton vol! Tu n’es qu’un faible hommage; Mais qu’en avril le rossignol Chante, et la dédommage; Qu’effrayé par ses chants d’amour, L’oiseau du cimetière Longtemps, longtemps, se taise pour La ferme et la fermière!
ALFRED DE MUSSET
AU LECTEUR
Ce livre est toute ma jeunesse; Je l’ai fait sans presque y songer. Il y paraît, je le confesse, Et j’aurais pu le corriger.
Mais quand l’homme change sans cesse, Au passé pourquoi rien changer? Va-t’en, pauvre oiseau passager; Que Dieu te mène à ton adresse!
Qui que tu sois, qui me liras, Lis-en le plus que tu pourras, Et ne me condamne qu’en somme.
Mes premiers vers sont d’un enfant, Les seconds d’un adolescent, Les derniers à peine d’un homme.
STANCES
Que j’aime à voir, dans la vallée Désolée, Se lever comme un mausolée Les quatre ailes d’un noir moutier! Que j’aime à voir, prés de l’austère Monastère, Au seuil du baron feudataire, La croix blanche et le bénitier!
Vous, des antiques Pyrénées Les aînées, Vieilles églises décharnées, Maigres et tristes monuments, Vous que le temps n’a pu dissoudre, Ni la foudre, De quelques grands monts mis en poudre N’êtes-vous pas les ossements?
J’aime vos tours à tête grise, Où se brise L’éclair qui passe avec la brise. J’aime vos profonds escaliers Qui, tournoyant dans les entrailles Des murailles, A l’hymne éclatant des ouailles Font répondre tous les piliers!
Oh! lorsque l’ouragan qui gagne La campagne, Prend par les cheveux la montagne, Que le temps d’automne jaunit, Que j’aime, dans le bois qui crie Et se plie, Les vieux clochers de l’abbaye, Comme deux arbres de granit!
Que j’aime à voir dans les vesprées Empourprées, Jaillir en veines diaprées Les rosaces d’or des couvents! Oh! que j’aime, aux voûtes gothiques Des portiques, Les vieux saints de pierre athlétiques Priant tout bas pour les vivants!
LA NUIT DE MAI
LA MUSE.
Poète, prends ton luth et me donne un baiser; La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore. Le printemps naît ce soir; les vents vont s’embraser; Et la bergeronnette, en attendant l’aurore, Aux premiers buissons verts commence à se poser. Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.
LE POÈTE.
Comme il fait noir dans la vallée! J’ai cru qu’une forme voilée Flottait là-bas sur la forêt. Elle sortait de la prairie; Son pied rasait l’herbe fleurie; C’est une étrange rêverie; Elle s’efface et disparaît.
LA MUSE.
Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse, Balance le zéphyr dans son voile odorant. La rose, vierge encor, se referme jalouse Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant. Écoute! tout se tait; songe à ta bien-aimée. Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. Ce soir, tout va fleurir: l’immortelle nature Se remplit de parfums, d’amour et de murmure Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.
LE POÈTE.
Pourquoi mon coeur bat-il si vite? Qu’ai-je donc en moi qui s’agite Dont je me sens épouvanté? Ne frappe-t-on pas à ma porte? Pourquoi ma lampe à demi morte M’éblouit-elle de clarté? Dieu puissant! tout mon corps frissonne. Qui vient? qui m’appelle?—Personne. Je suis seul; c’est l’heure qui sonne; O solitude! ô pauvreté!
LA MUSE.
Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. Mon sein est inquiet; la volupté l’oppresse, Et les vents altérés m’ont mis la lèvre en feu. O paresseux enfant! regarde, je suis belle. Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas, Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile, Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras? Ah! je t’ai consolé d’une amére souffrance! Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d’amour. Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance; J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.
LE POÈTE.
Est-ce toi dont la voix m’appelle, O ma pauvre Muse! est-ce toi? O ma fleur! ô mon immortelle! Seul être pudique et fidèle Où vive encor l’amour de moi! Oui, te voilà, c’est toi, ma blonde, C’est toi, ma maîtresse et ma soeur! Et je sens, dans la nuit profonde, De ta robe d’or qui m’inonde Les rayons glisser dans mon coeur.
LA MUSE.
Poète, prends ton luth; c’est moi, ton immortelle, Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux, Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle, Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux. Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire Te ronge, quelque chose a gémi dans ton coeur; Quelque amour t’est venu, comme on en voit sur terre, Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées; Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées; Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. Éveillons au hasard les échos de ta vie, Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rêve, et le premier venu. Inventons quelque part des lieux où l’on oublie; Partons, nous sommes seuls, l’univers est à nous. Voici la verte Ecosse et la brune Italie, Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux, Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes, Et Messa, la divine, agréable aux colombes; Et le front chevelu du Pélion changeant; Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, La blanche Oloossone à la blanche Camyre. Dis-moi, quel songe d’or nos chants vont-ils bercer? D’où vont venir les pleurs que nous allons verser? Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière, Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet, Secouait des lilas dans sa robe légère, Et te contait tout bas les amours qu’il rêvait? Chanterons-nous l’espoir, la tristesse ou la joie? Tremperons nous de sang les bataillons d’acier? Suspendrons-nous l’amant sur l’échelle de soie? Jetterons-nous au vent l’écume du coursier? Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre De la maison céleste, allume nuit et jour L’huile sainte de vie et d’éternel amour Crierons-nous à Tarquin: “Il est temps, voici l’ombre!” Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers? Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers? Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie? Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés? La biche le regarde; elle pleure et supplie; Sa bruyère l’attend; ses faons sont nouveau-nés; Il se baisse, il l’égorgé, il jette à la curée Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant. Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée, S’en allant à la messe, un page la suivant, Et d’un regard distrait, à côté de sa mère, Sur sa lèvre entr’ouverte oubliant sa prière? Elle écoute en tremblant, dans l’écho du pilier, Résonner l’éperon d’un hardi cavalier. Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France De monter tout armés aux créneaux de leurs tours, Et de ressusciter la naïve romance Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours? Vêtirons-nous de blanc une molle élégie? L’homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie, Et ce qu’il a fauché du troupeau des humains Avant que l’envoyé de la nuit éternelle Vînt sur son tertre vert l’abattre d’un coup d’aile, Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains? Clouerons-nous au poteau d’une satire altière Le nom sept fois vendu d’un pâle pamphlétaire, Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli, S’en vient, tout grelottant d’envie et d’impuissance, Sur le front du génie insulter l’espérance, Et mordre le laurier que son souffle a sali? Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire; Mon aile me soulève au souffle du printemps. Le vent va m’emporter; je vais quitter la terre. Une larme de toi! Dieu m’écoute; il est temps.
LE POÈTE.
S’il ne te faut, ma soeur chérie, Qu’un baiser d’une lèvre amie Et qu’une larme de mes yeux, Je te les donnerai sans peine; De nos amours qu’il te souvienne, Si tu remontes dans les cieux. Je ne chante ni l’espérance, Ni la gloire, ni le bonheur, Hélas! pas même la souffrance. La bouche garde le silence Pour écouter parler le coeur.
LA MUSE.
Crois-tu donc que je sois comme le vent d’automne, Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau? O poète! un baiser, c’est moi qui te le donne. L’herbe que je voulais arracher de ce lieu. C’est ton oisiveté; ta douleur est à Dieu. Quel que soit le souci que ta jeunesse endure, Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du coeur; Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète, Que ta voix ici-bas doive rester muette. Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage, Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, Ses petits affamés courent sur le rivage En le voyant au loin s’abattre sur les eaux. Déjà, croyant saisir et partager leur proie, Ils courent à leur père avec des cris de joie En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux. Lui, gagnant à pas lents une roche élevée, De son aile pendante abritant sa couvée, Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux. Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte; En vain il a des mers fouillé la profondeur: L’Océan était vide et la plage déserte; Pour toute nourriture il apporte son coeur. Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, Partageant à ses fils ses entrailles de père, Dans son amour sublime il berce sa douleur, Et, regardant couler sa sanglante mamelle, Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle, Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent, Et se frappant le coeur avec un cri sauvage, Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu, Que les oiseaux de mer désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. Poète, c’est ainsi que font les grands poètes. Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps; Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées, De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur, Ce n’est pas un concert à dilater le coeur. Leurs déclamations sont comme des épées: Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant, Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
LE POÈTE.
O Muse! spectre insatiable, Ne m’en demande pas si long. L’homme n’écrit rien sur le sable A l’heure où passe l’aquilon. J’ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau; Mais j’ai souffert un dur martyre, Et le moins que j’en pourrais dire, Si je l’essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.
LA NUIT DE DÉCEMBRE
Du temps que j’étais écolier, Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire. Devant ma table vint s’asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Son visage était triste et beau: À la lueur de mon flambeau, Dans mon livre ouvert il vint lire. Il pencha son front sur ma main, Et resta jusqu’au lendemain, Pensif, avec un doux sourire.
Comme j’allais avoir quinze ans, Je marchais un jour, à pas lents, Dans un bois, sur une bruyère. Au pied d’un arbre vint s’asseoir Un jeune homme vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Je lui demandai mon chemin; Il tenait un luth d’une main, De l’autre un bouquet d’églantine. Il me fit un salut d’ami, Et, se détournant à demi, Me montra du doigt la colline.
A l’âge où l’on croit à l’amour, J’étais seul dans ma chambre un jour, Pleurant ma première misère. Au coin de mon feu vint s’asseoir Un étranger vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Il était morne et soucieux; D’une main il montrait les cieux, Et de l’autre il tenait un glaive. De ma peine il semblait souffrir, Mais il ne poussa qu’un soupir, Et s’évanouit comme un rêve.
A l’âge où l’on est libertin, Pour boire un toast en un festin, Un jour je soulevai mon verre. En face de moi vint s’asseoir Un convive vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Il secouait sous son manteau Un haillon de pourpre en lambeau, Sur sa tête un myrte stérile. Son bras maigre cherchait le mien, Et mon verre, en touchant le sien, Se brisa dans ma main débile.
Un an après, il était nuit, J’étais à genoux prés du lit Où venait de mourir mon père. Au chevet du lit vint s’asseoir Un orphelin vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Ses yeux étaient noyés de pleurs; Comme les anges de douleurs, Il était couronné d’épine; Son luth à terre était gisant, Sa pourpre de couleur de sang, Et son glaive dans sa poitrine.
Je m’en suis si bien souvenu, Que je l’ai toujours reconnu A tous les instants de ma vie. C’est une étrange vision, Et cependant, ange ou démon, J’ai vu partout cette ombre amie.
Lorsque plus tard, las de souffrir, Pour renaître ou pour en finir, J’ai voulu m’exiler de France; Lorsqu’ impatient de marcher, J’ai voulu partir, et chercher Les vestiges d’une espérance;
A Pisé, au pied de l’Apennin; A Cologne, en face du Rhin ; A Nice, au penchant des vallées; A Florence, au fond des palais; A Brigues, dans les vieux chalets; Au sein des Alpes désolées;
A Gênes sous les citronniers; A Vevay, sous les verts pommiers; Au Havre, devant l’Atlantique; A Venise, à l’affreux Lido, Où vient sur l’herbe d’un tombeau Mourir la pâle Adriatique;
Partout où, sous ces vastes cieux, J’ai lassé mon coeur et mes yeux, Saignant d’une éternelle plaie; Partout où le boiteux Ennui, Traînant ma fatigue après lui, M’a promené sur une claie;
Partout où, sans cesse altéré De la soif d’un monde ignoré, J’ai suivi l’ombre de mes songes; Partout où, sans avoir vécu, J’ai revu ce que j’avais vu, La face humaine et ses mensonges;
Partout où, le long des chemins, J’ai posé mon front dans mes mains. Et sangloté comme une femme; Partout où j’ai, comme un mouton. Qui laisse sa laine au buisson, Senti se dénuer mon âme;
Partout où j’ai voulu dormir, Partout où j’ai voulu mourir, Partout où j’ai touché la terre, Sur ma route est venu s’asseoir Un malheureux vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin? Je ne puis croire, à ta mélancolie, Que tu sois mon mauvais Destin. Ton doux sourire a trop de patience, Tes larmes ont trop de pitié. En te voyant, j’aime la Providence. Ta douleur même est soeur de ma souffrance; Elle ressemble à l’Amitié.
Qui donc es-tu?—Tu n’es pas mon bon ange; Jamais tu ne viens m’avertir. Tu vois mes maux (c’est une chose étrange!), Et tu me regardes souffrir. Depuis vingt ans tu marches dans ma voie, Et je ne saurais t’appeler. Qui donc es-tu, si c’est Dieu qui t’envoie? Tu me souris sans partager ma joie, Tu me plains sans me consoler!
Ce soir encor je t’ai vu m’apparaître. C’était par une triste nuit. L’aile des vents battait à ma fenêtre; J’étais seul, courbé sur mon lit. J’y regardais une place chérie, Tiède encor d’un baiser brûlant; Et je songeais comme la femme oublie, Et je sentais un lambeau de ma vie, Qui se déchirait lentement.
Je rassemblais des lettres de la veille,
Des cheveux, des débris d’amour. Tout ce passé me criait à l’oreille Ses éternels serments d’un jour. Je contemplais ces reliques sacrées, Qui me faisaient trembler la main ; Larmes du coeur par le coeur dévorées, Et que les yeux qui les avaient pleurées Ne reconnaîtront plus demain!
J’enveloppais dans un morceau de bure Ces ruines des jours heureux. Je me disais qu’ici-bas ce qui dure, C’est une mèche de cheveux. Comme un plongeur dans une mer profonde, Je me perdais dans tant d’oubli. De tous côtés j’y retournais la sonde, Et je pleurais seul, loin des yeux du monde, Mon pauvre amour enseveli.
J’allais poser le sceau de cire noire Sur ce fragile et cher trésor. J’allais le rendre, et n’y pouvant pas croire, En pleurant j’en doutais encor. Ah! faible femme, orgueilleuse insensée, Malgré toi, tu t’en souviendras! Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée? Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée, Ces sanglots, si tu n’aimais pas?
Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures; Mais ta chimère est entre nous. Eh bien, adieu! Vous compterez les heures Qui me sépareront de vous. Partez, partez, et dans ce coeur de glace Emportez l’orgueil satisfait. Je sens encor le mien jeune et vivace, Et bien des maux pourront y trouver place Sur le mal que vous m’avez fait.
Partez, partez! la Nature immortelle N’a pas tout voulu nous donner. Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, Et ne savez pas pardonner! Allez, allez, suivez la destinée; Qui vous perd n’a pas tout perdu. Jetez au vent notre amour consumée;— Éternel Dieu! toi que j’ai tant aimée, Si tu pars, pourquoi m’aimes-tu?
Mais tout à coup j’ai vu dans la nuit sombre Une forme glisser sans bruit. Sur mon rideau j’ai vu passer une ombre; Elle vient s’asseoir sur mon lit. Qui donc es-tu, morne et pâle visage, Sombre portrait vêtu de noir? Que me veux-tu, triste oiseau de passage? Est-ce un vain rêve? est-ce ma propre image Que j’aperçois dans ce miroir?
Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse, Pèlerin que rien n’a lassé? Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse Assis dans l’ombre où j’ai passé. Qui donc es-tu, visiteur solitaire, Hôte assidu de mes douleurs? Qu’as-tu donc fait pour me suivre sur terre? Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère, Qui n’apparais qu’au jour des pleurs?
LA VISION.
Ami, notre père est le tien. Je ne suis ni l’ange gardien, Ni le mauvais destin des hommes. Ceux que j’aime, je ne sais pas De quel côté s’en vont leurs pas Sur ce peu de fange où nous sommes.
Je ne suis ni dieu ni démon, Et tu m’as nommé par mon nom Quand tu m’as appelé ton frère; Où tu vas, j’y serai toujours, Jusques au dernier de tes jours, Où j’irai m’asseoir sur ta pierre. Le ciel m’a confié ton coeur. Quand tu seras dans la douleur,
Viens à moi sans inquiétude, Je te suivrai sur le chemin; Mais je ne puis toucher ta main; Ami, je suis la Solitude.
STANCES À LA MALIBRAN
Sans doute il est trop tard pour parier encor d’elle; Depuis qu’elle n’est plus quinze jours sont passés, Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais, Font d’une mort récente une vieille nouvelle. De quelque nom d’ailleurs que le regret s’appelle, L’homme, par tout pays, en a bien vite assez.
O Maria-Félicia! le peintre et le poète Laissent, en expirant, d’immortels héritiers; Jamais l’affreuse nuit ne les prend tout entiers. A défaut d’action, leur grande âme inquiète De la mort et du temps entreprend la conquête, Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.
Celui-là sur l’airain a gravé sa pensée; Dans un rhythme doré l’autre l’a cadencée; Du moment qu’on l’écoute, on lui devient ami. Sur sa toile, en mourant, Raphaël l’a laissée; Et, pour que le néant ne touche point à lui, C’est assez d’un enfant sur sa mère endormi.
Comme dans une lampe une flamme fidèle, Au fond du Parthenon le marbre inhabité Garde de Phidias la mémoire éternelle, Et la jeune Vénus, fille de Praxitèle, Sourit encor, debout dans sa divinité, Aux siècles impuissants qu’a vaincus sa beauté.
Recevant d’âge en âge une nouvelle vie, Ainsi s’en vont à Dieu les gloires d’autrefois; Ainsi le vaste écho de la voix du génie Devient du genre humain l’universelle voix…. Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie, Au fond d’une chapelle il nous reste une croix!
Une croix! et l’oubli, la nuit et le silence! Écoutez! c’est le vent, c’est l’Océan immense; C’est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin. Et de tant de beauté, de gloire et d’espérance, De tant d’accords si doux d’un instrument divin, Pas un faible soupir, pas un écho lointain!
Une croix, et ton nom écrit sur une pierre,
Non pas même le tien, mais celui d’un époux, Voilà ce qu’après toi tu laisses sur la terre; Et ceux qui t’iront voir à ta maison dernière, N’y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous, Ne sauront pour prier où poser les genoux.
O Ninette! où sont-ils, belle muse adorée, Ces accents pleins d’amour, de charme et de terreur, Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée, Comme un parfum léger sur l’aubépine en fleur? Où vibre maintenant cette voix éplorée, Cette harpe vivante attachée à ton coeur?
N’était-ce pas hier, fille joyeuse et folle, Que ta verve railleuse animait Corilla, Et que tu nous lançais avec la Rosina La roulade amoureuse et l’oeillade espagnole ? Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais le Saule, N’était-ce pas hier, pâle Desdemona?
N’était-ce pas hier qu’à la fleur de ton âge Tu traversais l’Europe, une lyre à la main; Dans la mer, en riant, te jetant à la nage, Chantant la tarentelle au ciel napolitain, Coeur d’ange et de lion, libre oiseau de passage, Espiègle enfant ce soir, sainte artiste demain?
N’était-ce pas hier qu’enivrée et bénie Tu traînais à ton char un peuple transporté, Et que Londre et Madrid, la France et l’Italie Apportaient à tes pieds cet or tant convoité, Cet or deux fois sacré qui payait ton génie, Et qu’à tes pieds souvent laissa ta charité?
Qu’as-tu fait pour mourir, ô noble créature, Belle image de Dieu, qui donnais en chemin Au riche un peu de joie, au malheureux du pain? Ah! qui donc frappe ainsi dans la mère nature, Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture, Sur les meilleurs de nous ose porter la main?
Ne suffit-il donc pas à l’ange des ténèbres Qu’à peine de ce temps il nous reste un grand nom? Que Géricault, Cuvier, Schiller, Goethe et Byron Soient endormis d’hier sous les dalles funèbres, Et que nous ayons vu tant d’autres morts célèbres Dans l’abîme entr’ouvert suivre Napoléon?
Nous faut-il perdre encor nos têtes les plus chères, Et venir en pleurant leur fermer les paupières, Dès qu’un rayon d’espoir a brillé dans leurs yeux? Le ciel de ses élus devient-il envieux? Ou faut-il croire, hélas! ce que disaient nos pères, Que lorsqu’on meurt si jeune on est aimé des dieux?
Ah! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie! Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux! La cendre de Robert à peine refroidie, Bellini tombe et meurt!—Une lente agonie Traîne Carrel sanglant à l’éternel repos. Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux.
Que nous restera-t-il si l’ombre insatiable, Dès que nous bâtissons, vient tout ensevelir? Nous qui sentons déjà le sol si variable, Et, sur tant de débris, marchons vers l’avenir, Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable, De quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vêtir?
Hélas! Marietta, tu nous restais encore. Lorsque, sur le sillon, l’oiseau chante à l’aurore, Le laboureur s’arrête, et, le front en sueur, Aspire dans l’air pur un souffle de bonheur. Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore, Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.
Ce qu’il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive, Ce n’est pas l’art divin, ni ses savants secrets: Quelque autre étudiera cet art que tu créais; C’est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve, C’est cette voix du coeur qui seule au coeur arrive, Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais.
Ah! tu vivrais encor sans cette âme indomptable. Ce fut là ton seul mal, et le secret fardeau Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau. Il en soutint longtemps la lutte inexorable. C’est le Dieu tout-puissant, c’est la Muse implacable Qui dans ses bras en feu t’a portée au tombeau.