French Lyrics

Arthur Graves Canfield · Chapitre 1 sur 23 · partie 4/5

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées;

Monts gelés et fleuris, trônes des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons! C’est là qu’il faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre Les airs lointains d’un cor mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur, lorsque l’air est sans bruit, De cette voix d’airain fait retentir la nuit; A ses chants cadencés autour de lui se mêle L’harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.

Une biche attentive, au lieu de se cacher, Se suspend immobile au sommet du rocher, Et la cascade unit, dans une chute immense, Son éternelle plainte aux chants de la romance.

Ames des chevaliers, revenez-vous encor? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor? Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre vallée L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée?

II.

Tous les preux étaient morts, mais aucun n’avait fui, Il reste seul deboit, Olivier près de lui;

L’Afrique sur le mont l’entoure et tremble encore. “Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More;

“Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des torrents.” Il rugit comme un tigre, et dit: “Si je me rends, Africain, ce sera lorsque les Pyrénées

Sur l’onde avec leurs corps rouleront entraînées.

—Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà;” Et du plus haut des monts un grand rocher roula. Il bondit, il roula jusqu’au fond de l’abîme, Et de ses pins, dans l’onde, il vint briser la cime.

“Merci! cria Roland; tu m’as fait un chemin.” Et, jusqu’au pied des monts le roulant d’une main, Sur le roc affermi comme un géant s’élance; Et, prête à fuir, l’armée à ce seul pas balance.

III.

Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l’horizon déjà, par leurs eaux signalées, De Luz et d’Argelès se montraient les vallées.

L’armée applaudissait. Le luth du troubadour S’accordait pour chanter les saules de l’Adour; Le vin français coulait dans la coupe étrangère; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

Roland gardait les monts: tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes:

“Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu; Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu. Par monsieur saint Denis! certes ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

“Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor.” Ici l’on entendit le son lointain du cor. L’empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière.

“Entendez-vous? dit-il.— Oui, ce sont des pasteurs Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l’archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Obéron, qui parle avec sa fée.”

Et l’empereur poursuit; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l’orage des cieux; Il craint la trahison, et, tandis qu’il y songe, Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.

“Malheur! c’est mon neveu! malheur! car, si Roland Appelle à son secours, ce doit être en mourant. Arriére, chevaliers, repassons la montagne! Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l’Espagne!”

IV.

Sur le plus haut des monts s’arrêtent les chevaux; L’écume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore. A l’horizon lointain fuit l’étendard du More.

“Turpin, n’as-tu rien vu dans le fond du torrent? —J’y vois deux chevaliers: l’un mort, l’autre expirant. Tous deux sont écrasés sous une roche noire; Le plus fort, dans sa main, élève un cor d’ivoire, Son âme en s’exhalant nous appela deux fois.”

Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!

 

LA BOUTEILLE A LA MER

Courage, ô faible enfant de qui ma solitude Reçoit ces chants plaintifs, sans nom, que vous jetez Sous mes yeux ombragés du camail de l’étude. Oubliez les enfants par la mort arrêtés; Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre; De l’oeuvre d’avenir saintement idolâtre, Enfin, oubliez l’homme en vous-même.—Écoutez:

Quand un grave marin voit que le vent l’emporte Et que les mâts brisés pendent tous sur le pont, Que dans son grand duel la mer est la plus forte

Et que par des calculs l’esprit en vain répond; Que le courant l’écrase et le roule en sa course, Qu’il est sans gouvernail et, partant, sans ressource, Il se croise les bras dans un calme profond.

Il voit les masses d’eau, les toise et les mesure, Les méprise en sachant qu’il en est écrasé, Soumet son âme au poids de la matière impure Et se sent mort ainsi que son vaisseau rasé. —A de certains moments, l’âme est sans résistance; Mais le penseur s’isole et n’attend d’assistance Que de la forte foi dont il est embrasé.

Dans les heures du soir, le jeune Capitaine A fait ce qu’il a pu pour le salut des siens. Nul vaisseau n’apparaît sur la vague lointaine, La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens. —Il se résigne, il prie; il se recueille, il pense A celui qui soutient les pôles et balance L’équateur hérissé des longs méridiens.

Son sacrifice est fait; mais il faut que la terre Recueille du travail le pieux monument. C’est le journal savant, le calcul solitaire, Plus rare que la perle et que le diamant; C’est la carte des flots faite dans la tempête, La carte de recueil qui va briser sa tête: Aux voyageurs futurs sublime testament.

Il écrit: “Aujourd’hui, le courant nous entraîne, Désemparés, perdus, sur la Terre-de-Feu. Le courant porte à l’est. Notre mort est certaine: Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu. —Ci-joint est mon journal, portant quelques études Des constellations des hautes latitudes. Qu’il aborde, si c’est la volonté de Dieu!”

Puis, immobile et froid, comme le cap des brumes Qui sert de sentinelle au détroit Magellan, Sombre comme ces rocs au front chargé d’écumes, Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan, Il ouvre une Bouteille et la choisit très forte, Tandis que son vaisseau que le courant emporte Tourne en un cercle étroit comme un vol de milan.

Il tient dans une main cette vieille compagne, Ferme, de l’autre main, son flanc noir et terni. Le cachet porte encor le blason de Champagne, De la mousse de Reims son col vert est jauni. D’un regard, le marin en soi-même rappelle Quel jour il assembla l’équipage autour d’elle, Pour porter un grand toste au pavillon béni.

On avait mis en panne, et c’était grande fête; Chaque homme sur son mât tenait le verre en main; Chacun à son signal se découvrit la tête, Et répondit d’en haut par un hourra soudain. Le soleil souriant dorait les voiles blanches; L’air ému répétait ces voix mâles et franches, Ce noble appel de l’homme à son pays lointain.

Après le cri de tous, chacun rêve en silence. Dans la mousse d’Aï luit l’éclair d’un bonheur; Tout au fond de son verre il aperçoit la France. La France est pour chacun ce qu’y laissa son coeur: L’un y voit son vieux père assis au coin de l’âtre, Comptant ses jours d’absence; à la table du pâtre, Il voit sa chaise vide à côté de sa soeur.

Un autre y voit Paris, où sa fille penchée Marque avec les compas tous les souffles de l’air, Ternit de pleurs la glace où l’aiguille est cachée, Et cherche à ramener l’aimant avec le fer. Un autre y voit Marseille. Une femme se lève, Court au port et lui tend un mouchoir de la grève, Et ne sent pas ses pieds enfoncés dans la mer.

O superstition des amours ineffables, Murmures de nos coeurs qui nous semblez des voix, Calculs de la science, ô décevantes fables! Pourquoi nous apparaître en un jour tant de fois? Pourquoi vers l’horizon nous tendre ainsi des pièges? Espérances roulant comme roulent les neiges; Globes toujours pétris et fondus sous nos doigts!

Où sont-ils à présent? où sont ces trois cents braves? Renversés par le vent dans les courants maudits, Aux harpons indiens ils portent pour épaves Leurs habits déchirés sur leurs corps refroidis. Les savants officiers, la hache à la ceinture, Ont péri les premiers en coupant la mâture: Ainsi, de ces trois cents, il n’en reste que dix!

Le capitaine encor jette un regard au pôle Dont il vient d’explorer les détroits inconnus. L’eau monte à ses genoux et frappe son épaule; Il peut lever au ciel l’un de ses deux bras nus. Son navire est coulé, sa vie est révolue: Il lance la Bouteille à la mer, et salue Les jours de l’avenir qui pour lui sont venus.

Il sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu’au port; Que d’une île inconnue il agrandit la terre; Qu’il marque un nouvel astre et le confie au sort; Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées; Et qu’avec un flacon il a vaincu la mort.

Tout est dit! A présent, que Dieu lui soit en aide! Sur le brick englouti l’onde a pris son niveau. Au large flot de l’est le flot de l’ouest succède, Et la Bouteille y roule en son vaste berceau. Seule dans l’Océan la frêle passagère N’a pas pour se guider une brise légère; Mais elle vient de l’arche et porte le rameau.

Les courants l’emportaient, les glaçons la retiennent Et la couvrent des plis d’un épais manteau blanc. Les noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennent La flairer avec crainte, et passent en soufflant. Elle attend que l’été, changeant ses destinées, Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinées, Et vers la ligne ardente elle monte en roulant.

Un jour tout était calme et la mer Pacifique, Par ses vagues d’azur, d’or et de diamant, Renvoyait ses splendeurs au soleil du tropique. Un navire y passait majestueusement; Il a vu la Bouteille aux gens de mer sacrée: Il couvre de signaux sa flamme diaprée, Lance un canot en mer et s’arrête un moment.

Mais on entend au loin le canon des Corsaires; Le Négrier va fuir s’il peut prendre le vent. Alerte! et coulez bas ces sombres adversaires! Noyez or et bourreaux du couchant au levant! La Frégate reprend ses canots et les jette En son sein, comme fait la sarigue inquiète, Et par voile et vapeur vole et roule en avant.

Seule dans l’Océan, seule toujours!—Perdue Comme un point invisible en un mouvant désert, L’aventurière passe errant dans l’étendue, Et voit tel cap secret qui n’est pas découvert. Tremblante voyageuse à flotter condamnée, Elle sent sur son col que depuis une année L’algue et les goëmons lui font un manteau vert.

Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides L’entraînent vers la France et ses bords pluvieux. Un pêcheur accroupi sous des rochers arides Tire dans ses filets le flacon précieux. Il court, cherche un savant et lui montre sa prise, Et, sans l’oser ouvrir, demande qu’on lui dise Quel est cet élixir noir et mystérieux.

Quel est cet élixir? Pêcheur, c’est la science, C’est l’élixir divin que boivent les esprits, Trésor de la pensée et de l’expérience; Et, si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris L’or qui toujours serpente aux veines du Mexique, Les diamants de l’Inde et les perles d’Afrique, Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.

Regarde.—Quelle joie ardente et sérieuse! Une gloire de plus luit dans la nation. Le canon tout-puissant et la cloche pieuse Font sur les toits tremblants bondir l’émotion. Aux héros du savoir plus qu’à ceux des batailles On va faire aujourd’hui de grandes funérailles. Lis ce mot sur les murs: “Commémoration!”

Souvenir éternel! gloire à la découverte Dans l’homme ou la nature égaux en profondeur, Dans le Juste et le Bien, source à peine entr’ouverte, Dans l’Art inépuisable, abîme de splendeur!

Qu’importé oubli, morsure, injustice insensée, Glaces et tourbillons de notre traversée? Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.

Cet arbre est le plus beau de la terre promise, C’est votre phare à tous, Penseurs laborieux! Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brise Pour tout trésor scellé du cachet précieux. L’or pur doit surnager, et sa gloire est certaine; Dites en souriant comme ce capitaine: “Qu’il aborde, si c’est la volonté des dieux!”

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées. Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort, Répandons le Savoir en fécondes ondées; Puis, recueillant le fruit tel que de l’âme il sort, Tout empreint des parfums des saintes solitudes, Jetons l’oeuvre à la mer, la mer des multitudes: —Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

 

VICTOR HUGO

 

LES DJINNS

Et come i gru van cantando lor lai Facendo in aer di se lunga riga, Cosi vid’ io venir, traendo guai, Ombre portate dalla detta briga,—DANTE.

Et comme les grues qui font dans l’air de longues files vont chantant leur plainte, ainsi je vis venir traînant des gémissements des ombres emportées par cette tempête.

Murs, ville, Et port, Asile De mort, Mer grise Où brise La brise, Tout dort.

Dans la plaine Naît un bruit. C’est l’haleine De la nuit. Elle brame Comme une âme Qu’une flamme Toujours suit.

La voix plus haute Semble un grelot. D’un nain qui saute C’est le galop. Il fuit, s’élance, Puis en cadence Sur un pied danse Au bout d’un flot.

La rumeur approche, L’écho la redit. C’est comme la cloche D’un couvent maudit, Comme un bruit de foule Qui tonne et qui roule, Et tantôt s’écroule, Et tantôt grandit.

Dieu! la voix sépulcrale Des Djinns! Quel bruit ils font! Fuyons sous la spirale De l’escalier profond! Déjà s’éteint ma lampe, Et l’ombre de la rampe, Qui le long du mur rampe, Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe Et tourbillonne en sifflant. Les ifs, que leur vol fracasse, Craquent comme un pin brûlant. Leur troupeau lourd et rapide, Volant dans l’espace vide, Semble un nuage livide Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout prés!—Tenons fermée Cette salle où nous les narguons.

Quel bruit dehors! Hideuse armée De vampires et de dragons! La poutre du toit descellée Ploie ainsi qu’une herbe mouillée, Et la vieille porte rouillée Tremble à déraciner ses gonds.

Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure! L’horrible essaim, poussé par l’aquilon, Sans doute, ô ciel! s’abat sur ma demeure. Le mur fléchit sous le noir bataillon. La maison crie et chancelle penchée, Et l’on dirait que, du sol arrachée, Ainsi qu’il chasse une feuille séchée, Le vent la roule avec leur tourbillon!

Prophète! si ta main me sauve De ces impurs démons des soirs, J’irai prosterner mon front chauve Devant tes sacrés encensoirs! Fais que sur ces portes fidèles Meure leur souffle d’étincelles, Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes Grince et crie à ces vitraux noirs!

Ils sont passés!—Leur cohorte S’envole et fuit, et leurs pieds Cessent de battre ma porte De leurs coups multipliés. L’air est plein d’un bruit de chaînes, Et dans les forêts prochaines Frissonnent tous les grands chênes, Sous leur vol de feu pliés!

De leurs ailes lointaines Le battement décroît, Si confus dans les plaines, Si faible, que l’on croit Ouïr la sauterelle Crier d’une voix grêle Ou pétiller la grêle Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes Nous viennent encor: Ainsi, des arabes Quand sonne le cor, Un chant sur la grève Par instants s’élève, Et l’enfant qui rêve Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres, Fils du trépas, Dans les ténèbres Pressent leurs pas; Leur essaim gronde: Ainsi, profonde, Murmure une onde Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague Qui s’endort, C’est la vague

Sur le bord; C’est la plainte Presque éteinte D’une sainte Pour un mort.

On doute La nuit… J’écoute:— Tout fuit. Tout passe; L’espace Efface Le bruit.

 

ATTENTE

Esperaba, desperada.

Monte, écureuil, monte au grand chêne, Sur la branche des cieux prochaine, Qui plie et tremble comme un jonc. Cigogne, aux vieilles tours fidèle, Oh! vole et monte à tire-d’aile De l’église à la citadelle, Du haut clocher au grand donjon.

Vieux aigle, monte de ton aire A la montagne centenaire

Que blanchit l’hiver éternel. Et toi qu’en ta couche inquiète Jamais l’aube ne vit muette, Monte, monte, vive alouette, Vive alouette, monte au ciel.

Et maintenant, du haut de l’arbre,

Des flèches de la tour de marbre, Du grand mont, du ciel enflammé, A l’horizon, parmi la brume, Voyez-vous flotter une plume, Et courir un cheval qui fume, Et revenir mon bien-aimé?

 

EXTASE

Et j’entendis une grande voix. Apocalypse.

J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois, et les monts, et toute la nature, Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d’or, légions infinies, A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu; Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête, Disaient, en recourbant l’écume de leur crête: —C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu!

 

LORSQUE L’ENFANT PARAÎT

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille Fait briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l’enfant paraître, Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d’un grand feu vacillant dans la chambre Les chaises se toucher, Quand l’enfant vient, la joie arrive et nous éclaire. On rit, on se récrie, on l’appelle, et sa mère Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poètes, de l’âme Qui s’élève en priant; L’enfant paraît, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints! la grave causerie S’arrête en souriant.

La nuit, quand l’homme dort, quand l’esprit rêve, à l’heure Où l’on entend gémir, comme une voix qui pleure, L’onde entre les roseaux, Si l’aube tout à coup là-bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare De cloches et d’oiseaux.

Enfant, vous êtes l’aube et mon âme est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine Quand vous la respirez; Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S’emplissent pour vous seul de suaves murmures Et de rayons dorés.

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies, N’ont point mal fait encor; Jamais vos jeunes pas n’ont touché notre fange, Tête sacrée! enfant aux cheveux blonds! bel ange A l’auréole d’or!

Vous êtes parmi nous la colombe de l’arche. Vos pieds tendres et purs n’ont point l’âge où l’on marche Vos ailes sont d’azur. Sans le comprendre encor vous regardez le monde. Double virginité! corps où rien n’est immonde, Ame où rien n’est impur!

Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire, Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie Et sa bouche aux baisers.

Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j’aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis même Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur, l’été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, La maison sans enfants.

 

DANS L’ALCÔVE SOMBRE

Beau, frais, souriant d’aise à cette vie amère.—SAINTE-BEUVE.

Dans l’alcôve sombre, Prés d’un humble autel, L’enfant dort à l’ombre Du lit maternel. Tandis qu’il repose, Sa paupière rosé, Pour la terre close, S’ouvre pour le ciel.

Il fait bien des rêves. Il voit par moments Le sable des grèves Plein de diamants, Des soleils de flammes, Et de belles dames Qui portent des âmes Dans leurs bras charmants.

Songe qui l’enchante! Il voit des ruisseaux; Une voix qui chante Sort du fond des eaux. Ses soeurs sont plus belles; Son père est près d’elles; Sa mère a des ailes Comme les oiseaux.

Il voit mille choses Plus belles encor; Des lys et des roses Plein le corridor; Des lacs de délice Où le poisson glisse, Où l’onde se plisse A des roseaux d’or!

Enfant, rêve encore! Dors, ô mes amours! Ta jeune âme ignore Où s’en vont tes jours. Comme une algue morte Tu vas, que t’importe? Le courant t’emporte, Mais tu dors toujours!

Sans soin, sans étude, Tu dors en chemin, Et l’inquiétude A la froide main, De son ongle aride, Sur ton front candide, Qui n’a point de ride, N’écrit pas: “Demain!”

Il dort, innocence! Les anges sereins Qui savent d’avance Le sort des humains, Le voyant sans armes, Sans peur, sans alarmes, Baisent avec larmes Ses petites mains.

Leurs lèvres effleurent Ses lèvres de miel. L’enfant voit qu’ils pleurent Et dit: “Gabriel!” Mais l’ange le touche, Et, berçant sa couche, Un doigt sur sa bouche, Lève l’autre au ciel!

Cependant sa mère, Prompte à le bercer, Croit qu’une chimère Le vient oppresser! Fière, elle l’admire, L’entend qui soupire, Et le fait sourire Avec un baiser.

 

NOUVELLE CHANSON SUR UN VIEIL AIR

S’il est un charmant gazon Que le ciel arrose, Où brille en toute saison Quelque fleur éclose, Où l’on cueille à pleine main Lys, chèvrefeuille et jasmin, J’en veux faire le chemin Où ton pied se pose.

S’il est un sein bien aimant Dont l’honneur dispose, Dont le ferme dévouement N’ait rien de morose, Si toujours ce noble sein Bat pour un digne dessein, J’en veux faire le coussin Où ton front se pose!

S’il est un rêve d’amour Parfumé de rose Où l’on trouve chaque jour Quelque douce chose, Un rêve que Dieu bénit, Ou l’âme à l’âme s’unit, Oh! j’en veux faire le nid Où ton coeur se pose!

 

AUTRE CHANSON

L’aube et ta porte est close; Ma belle, pourquoi sommeiller? A l’heure où s’éveille la rose Ne vas-tu pas te réveiller?

O ma charmante, Écoute ici L’amant qui chante Et pleure aussi!

Tout frappe à ta porte bénie. L’aurore dit: Je suis le jour! L’oiseau dit: Je suis l’harmonie! Et mon coeur dit: Je suis l’amour!

O ma charmante, Écoute ici L’amant qui chante Et pleure aussi!

Je t’adore ange et t’aime femme. Dieu qui par toi m’a complété A fait mon amour pour ton âme Et mon regard pour ta beauté.

O ma charmante, Écoute ici L’amant qui chante Et pleure aussi!

 

PUISQU’ICI-BAS TOUTE AME

Puisqu’ici-bas toute âme Donne à quelqu’un Sa musique, sa flamme, Ou son parfum;

Puisqu’ici toute chose Donne toujours Son épine ou sa rose A ses amours;

Puisqu’avril donne aux chênes Un bruit charmant; Que la nuit donne aux peines L’oubli dormant;

Puisque l’air à la branche Donne l’oiseau; Que l’aube à la pervenche Donne un peu d’eau;

Puisque, lorsqu’elle arrive S’y reposer, L’onde amère à la rive Donne un baiser;

Je te donne à cette heure, Penché sur toi, La chose la meilleure Que j’aie en moi!

Reçois donc ma pensée, Triste d’ailleurs, Qui, comme une rosée, T’arrive en pleurs!

Reçois mes voeux sans nombre, O mes amours! Reçois la flamme ou l’ombre De tous mes jours!

Mes transports pleins d’ivresses, Purs de soupçons, Et toutes les caresses De mes chansons!

Mon esprit qui sans voile Vogue au hasard, Et qui n’a pour étoile Que ton regard!

Ma muse que les heures Bercent rêvant, Qui, pleurant quand tu pleures, Pleure souvent!

Reçois, mon bien céleste, O ma beauté, Mon coeur, dont rien ne reste, L’amour ôté.

 

OCEANO NOX

Oh! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis! Combien ont disparu, dure et triste fortune! Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l’aveugle océan à jamais enfouis! Combien de patrons morts avec leurs équipages! L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages, Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots! Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée. Chaque vague en passant d’un butin s’est chargée; L’une a saisi l’esquif, l’autre les matelots! Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues! Vous roulez à travers les sombres étendues, Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus. Oh! que de vieux parents, qui n’avaient plus qu’un rêve, Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus!

On s’entretient de vous parfois dans les veillées. Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées, Mêle encor quelque temps vos noms d’ombre couverts Aux rires, aux refrains, aux récits d’aventures, Aux baisers qu’on dérobe à vos belles futures, Tandis que vous dormez dans les goëmons verts!

On demande:—Où sont-ils? sont-ils rois dans quelque île? Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile? —Puis votre souvenir même est enseveli. Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire. Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire, Sur le sombre océan jette le sombre oubli.

Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue. L’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue? Seules, durant ces nuits où l’orage est vainqueur, Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre, Parlent encor de vous en remuant la cendre De leur foyer et de leur coeur!

Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière, Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond, Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne, Pas même la chanson naïve et monotone Que chante un mendiant à l’angle d’un vieux pont!

Où sont-ils,les marins sombres dans les nuits noires? O flots, que vous savez de lugubres histoires! Flots profonds redoutés des mères à genoux! Vous vous les racontez en montant les marées, Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!

 

NUITS DE JUIN

L’été, lorsque le jour a fui, de fleurs couverte La plaine verse au loin un parfum enivrant; Les yeux fermés, l’oreille aux rumeurs entr’ouverte, On ne dort qu’à demi d’un sommeil transparent.

Les astres sont plus purs, l’ombre paraît meilleure; Un vague demi-jour teint le dôme éternel; Et l’aube douce et pâle, en attendant son heure, Semble toute la nuit errer au bas du ciel.

 

LA TOMBE DIT A LA ROSE

La tombe dit à la rosé: —Des pleurs dont l’aube t’arrose Que fais-tu, fleur des amours? La rose dit à la tombe: — Que fais-tu de ce qui tombe Dans ton gouffre ouvert toujours?

La rosé dit:—Tombeau sombre, De ces pleurs je fais dans l’ombre Un parfum d’ambre et de miel. La tombe dit:—Fleur plaintive, De chaque âme qui m’arrive Je fais un ange du ciel.

 

TRISTESSE D’OLYMPIO

Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient pas mornes; Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes Sur la terre étendu, L’air était plein d’encens et les prés de verdures, Quand il revit ces lieux où par tant de blessures Son coeur s’est répandu.

L’automne souriait; les coteaux vers la plaine Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine, Le ciel était doré; Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme, Disant peut-être à Dieu quelque chose de l’homme, Chantaient leur chant sacré.

Il voulut tout revoir, l’étang près de la source, La masure où l’aumône avait vidé leur bourse, Le vieux frêne plié, Les retraites d’amour au fond des bois perdues, L’arbre où dans les baisers leurs âmes confondues Avaient tout oublié.

Il chercha le jardin, la maison isolée, La grille d’où l’oeil plonge en une oblique allée, Les vergers en talus. Pâle, il marchait.—Au bruit de son pas grave et sombre Il voyait à chaque arbre, hélas! se dresser l’ombre Des jours qui ne sont plus.

Il entendait frémir dans la forêt qu’il aime Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même, Y réveille l’amour, Et, remuant le chêne ou balançant la rose, Semble l’âme de tout qui va sur chaque chose Se poser tour à tour.

Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire, S’efforçant sous ses pas de s’élever de terre, Couraient dans le jardin; Ainsi, parfois, quand l’âme est triste, nos pensées S’envolent un moment sur leurs ailes blessées, Puis retombent soudain.

Il contempla longtemps les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques; Il rêva jusqu’au soir; Tout le jour il erra le long de la ravine, Admirant tour à tour le ciel, face divine, Le lac, divin miroir.

Hélas! se rappelant ses douces aventures, Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures, Ainsi qu’un paria, Il erra tout le jour. Vers l’heure où la nuit tombe, Il se sentit le coeur triste comme une tombe, Alors il s’écria :

—“O douleur! j’ai voulu, moi dont l’âme est troublée, Savoir si l’urne encor conservait la liqueur, Et voir ce qu’avait fait cette heureuse vallée De tout ce que j’avais laissé là de mon coeur!

“Que peu de temps suffit pour changer toutes choses! Nature au front serein, comme vous oubliez! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés!

“Nos chambres de feuillage en halliers sont changées; L’arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé; Nos rosés dans l’enclos ont été ravagées Par les petits enfants qui sautent le fossé.

“Un mur clôt la fontaine où, par l’heure échauffée, Folâtre, elle buvait en descendant des bois; Elle prenait de l’eau dans sa main, douce fée, Et laissait retomber des perles de ses doigts!

“On a pavé la route âpre et mal aplanie, Où, dans le sable pur se dessinant si bien, Et de sa petitesse étalant l’ironie, Son pied charmant semblait rire à côté du mien.

“La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis pour m’attendre elle aimait à s’asseoir, S’est usée en heurtant, lorsque la route est sombre, Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

“La forêt ici manque et là s’est agrandie…. De tout ce qui fut nous presque rien n’est vivant: Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie, L’amas des souvenirs se disperse à tout vent!

“N’existons-nous donc plus? Avons-nous eu notre heure? Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus? L’air joue avec la branche au moment où je pleure; Ma maison me regarde et ne me connaît plus.

“D’autres vont maintenant passer où nous passâmes. Nous y sommes venus, d’autres vont y venir: Et le songe qu’avaient ébauché nos deux âmes, Ils le continueront sans pouvoir le finir!

“Car personne ici-bas ne termine et n’achève; Les pires des humains sont comme les meilleurs! Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve. Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.

“Oui, d’autres à leur tour viendront, couples sans tache, Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté, Tout ce que la nature à l’amour qui se cache Mêle de rêverie et de solennité!

“D’autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites. Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus. D’autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes, Troubler le flot sacré qu’ont touché tes pieds nus.

“Quoi donc! c’est vainement qu’ici nous nous aimâmes! Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris Où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes! L’impassible nature a déjà tout repris.

“Oh! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres, Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons, Est-ce que vous ferez pour d’autres vos murmures? Est-ce que vous direz à d’autres vos chansons?

“Nous vous comprenions tant! doux, attentifs, austères, Tous nos échos s’ouvraient si bien à votre voix! Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères, L’oreille aux mots profonds que vous dites parfois!

“Répondez, vallon pur, répondez, solitude, O nature abritée en ce désert si beau, Lorsque nous dormirons tous deux dans l’attitude Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau;

“Est-ce que vous serez à ce point insensible De nous savoir couchés, morts avec nos amours, Et de continuer votre fête paisible, Et de toujours sourire et de chanter toujours?

“Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites, Fantômes reconnus par vos monts et vos bois, Vous ne nous direz pas de ces choses secrètes Qu’on dit en revoyant des amis d’autrefois?

“Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte, Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas, Et la voir m’entraîner, dans une morne étreinte, Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas?

“Et s’il est quelque part, dans l’ombre où rien ne veille, Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports, Ne leur irez-vous pas murmurer à l’oreille : —Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts?

“Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines, Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds, Et les cieux azurés et les lacs et les plaines, Pour y mettre nos coeurs, nos rêves, nos amours;

“Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme. Il plonge dans la nuit l’antre où nous rayonnons, Et dit à la vallée, où s’imprima notre âme, D’effacer notre trace et d’oublier nos noms.

“Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages; Herbe, use notre seuil! ronce, cache nos pas! Chantez, oiseaux! ruisseaux, coulez! croissez, feuillages! Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.

“Car vous êtes pour nous l’ombre de l’amour même, Vous êtes l’oasis qu’on rencontre en chemin! Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême Où nous avons pleuré nous tenant par la main!

“Toutes les passions s’éloignent avec l’âge, L’une emportant son masque et l’autre son couteau, Comme un essaim chantant d’histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau.

“Mais toi, rien ne t’efface, Amour! toi qui nous charmes! Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard! Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes; Jeune homme on te maudit, on t’adore vieillard.

“Dans ces jours où la tête au poids des ans s’incline, Où l’homme, sans projets, sans but, sans visions, Sent qu’il n’est déjà plus qu’une tombe en ruine Où gisent ses vertus et ses illusions;

“Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles, Comptant dans notre coeur, qu’enfin la glace atteint, Comme on compte les morts sur un champ de batailles, Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,

“Comme quelqu’un qui cherche en tenant une lampe, Loin des objets réels, loin du monde rieur, Elle arrive à pas lents par une obscure rampe Jusqu’au fond désolé du gouffre intérieur;

“Et là, dans cette nuit qu’aucun rayon n’étoile, L’âme, en un repli sombre où tout semble finir, Sent quelque chose encor palpiter sous un voile …— C’est toi qui dors dans l’ombre, ô sacré souvenir!”

 

A QUOI BON ENTENDRE

A quoi bon entendre Les oiseaux des bois? L’oiseau le plus tendre Chante dans ta voix.

Que Dieu montre ou voile Les astres des cieux! La plus pure étoile Brille dans tes yeux.

Qu’avril renouvelle Le jardin en fleur! La fleur la plus belle Fleurit dans ton coeur.

Cet oiseau de flamme, Cet astre du jour, Cette fleur de l’âme, S’appelle l’amour.

 

CHANSON

Si vous n’avez rien à me dire, Pourquoi venir auprès de moi? Pourquoi me faire ce sourire Qui tournerait la tête au roi? Si vous n’avez rien à me dire, Pourquoi venir auprès de moi?

Si vous n’avez rien à m’apprendre, Pourquoi me pressez-vous la main? Sur le rêve angélique et tendre, Auquel vous songez en chemin, Si vous n’avez rien à m’apprendre, Pourquoi me pressez-vous la main?

Si vous voulez que je m’en aille, Pourquoi passez-vous par ici? Lorsque je vous vois, je tressaille, C’est ma joie et c’est mon souci. Si vous voulez que je m’en aille, Pourquoi passez-vous par ici?

 

QUAND NOUS HABITIONS TOUS ENSEMBLE

Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d’autrefois, Où l’eau court, où le buisson tremble, Dans la maison qui touche aux bois,

Elle avait dix ans, et moi trente; J’étais pour elle l’univers. Oh! comme l’herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts!

Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu. Lorsqu’elle me disait: Mon père, Tout mon coeur s’écriait: Mon Dieu!

A travers mes songes sans nombre, J’écoutais son parler joyeux, Et mon front s’éclairait dans l’ombre A la lumière de ses yeux.

Elle avait l’air d’une princesse Quand je la tenais par la main. Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe, En se cachant aux yeux de tous. Oh! la belle petite robe Qu’elle avait, vous rappelez-vous?

Le soir, auprès de ma bougie, Elle jasait à petit bruit, Tandis qu’à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle. Que son bonjour était charmant! Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.

Oh! je l’avais, si jeune encore, Vue apparaître en mon destin! C’était l’enfant de mon aurore, Et mon étoile du matin!

Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieux, dans ces beaux mois, Comme nous allions dans la plaine! Comme nous courions dans les bois!

Puis, vers la lumière isolée Êtoilant le logis obscur, Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur;

Nous revenions, coeurs pleins de flamme, En parlant des splendeurs du ciel. Je composais cette jeune âme Comme l’abeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant …— Toutes ces choses sont passées Comme l’ombre et comme le vent!

 

O SOUVENIRS! PRINTEMPS! AURORE!

O Souvenir! printemps! aurore! Doux rayon triste et réchauffant! —Lorsqu’elle était petite encore, Que sa soeur était tout enfant …—

Connaissez-vous sur la colline Qui joint Montlignon à Saint-Leu, Une terrasse qui s’incline Entre un bois sombre et le ciel bleu?

C’est là que nous vivions.—Pénétre, Mon coeur, dans ce passé charmant!— Je l’entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement.

Elle courait dans la rosée, Sans bruit, de peur de m’éveiller; Moi, je n’ouvrais pas ma croisée, De peur de la faire envoler.

Ses frères riaient …—Aube pure! Tout chantait sous ces frais berceaux, Ma famille avec la nature. Mes enfants avec les oiseaux?

Je toussais, on devenait brave. Elle montait à petits pas, Et me disait d’un air très grave: J’ai laissé les enfants en bas.

Qu’elle fût bien ou mal coiffée, Que mon coeur fût triste ou joyeux Je l’admirais. C’était ma fée, Et le doux astre de mes yeux!

Nous jouions toute la journée. O jeux charmants! chers entretiens! Le soir, comme elle était l’aînée, Elle me disait:—Père, viens!

Nous allons t’apporter ta chaise, Contenous une histoire, dis!— Et je voyais rayonner d’aise Tous ces regards du paradis.

Alors, prodiguant les carnages, J’inventais un conte profond Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond.

Toujours, ces quatre douces têtes Riaient, comme à cet âge on rit, De voir d’affreux géants très bêtes Vaincus par des nains pleins d’esprit.

J’étais l’Arioste et l’Homère D’un poème éclos d’un seul jet: Pendant que je parlais, leur mère Les regardait rire, et songeait.

Leur aïeul, qui lisait dans l’ombre, Sur eux parfois levait les yeux, Et moi, par la fenêtre sombre, J’entrevoyais un coin des cieux!

 

DEMAIN, DÈS L’AUBE

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

 

VENI, VIDI, VIXI

J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs Je marche sans trouver de bras qui me secourent, Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent, Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs;

Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fête, J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour; Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour, Hélas! et sent de tout la tristesse secrète;

Puisque l’espoir serein dans mon âme est vaincu; Puisqu’en cette saison des parfums et des rosés, O ma fille! j’aspire à l’ombre où tu reposes, Puisque mon coeur est mort, j’ai bien assez vécu.

Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre. Mon sillon? Le voilà. Ma gerbe? La voici. J’ai vécu souriant, toujours plus adouci, Debout, mais incliné du côté du mystère.

J’ai fait ce que j’ai pu: j’ai servi, j’ai veillé, Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine. Je me suis étonné d’être un objet de haine, Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile, Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains, Morne, épuisé, raillé par les forçats humains, J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Maintenant mon regard ne s’ouvre qu’à demi: Je ne me tourne plus même quand on me nomme; Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.

Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse, Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit. O Seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit, Afin que je m’en aille et que je disparaisse!

 

LE CHANT DE CEUX QUI S’EN VONT SUR MER

(Air breton.)

Adieu, patrie! L’onde est en furie. Adieu, patrie, Azur!

Adieu, maison, treille au fruit mûr, Adieu, les fleurs d’or du vieux mur!

Adieu, patrie! Ciel, forêt, prairie, Adieu, patrie, Azur!

Adieu, patrie! L’onde est en furie. Adieu, patrie, Azur!

Adieu, fiancée au front pur, Le ciel est noir, le vent est dur.

Adieu, patrie! Lise, Anna, Marie! Adieu, patrie, Azur!

Adieu, patrie. L’onde est en furie. Adieu, patrie, Azur!

Notre oeil que voile un deuil futur Va du flot sombre au sort obscur.

Adieu, patrie! Pour toi mon coeur prie. Adieu, patrie, Azur!

 

LUNA

O France, quoique tu sommeilles, Nous t’appelons, nous, les proscrits! Les ténèbres ont des oreilles, Et les profondeurs ont des cris.

Le despotisme âpre et sans gloire Sur les peuples découragés Ferme la grille épaisse et noire Des erreurs et des préjugés;

Il tient sous clef l’essaim fidèle Des fermes penseurs, des héros, Mais l’Idée avec un coup d’aile Écartera les durs barreaux,

Et, comme en l’an quatre-vingt-onze, Reprendra son vol souverain; Car briser la cage de bronze, C’est facile à l’oiseau d’airain.

L’obscurité couvre le monde, Mais l’Idée illumine et luit; De sa clarté blanche elle inonde Les sombres azurs de la nuit.

Elle est le fanal solitaire, Le rayon providentiel. Elle est la lampe de la terre Qui ne peut s’allumer qu’au ciel.

Elle apaise l’âme qui souffre, Guide la vie, endort la mort; Elle montre aux méchants le gouffre, Elle montre aux justes le port.

En voyant dans la brume obscure L’Idée, amour des tristes yeux, Monter calme, sereine et pure, Sur l’horizon mystérieux,

Les fanatismes et les haines Rugissent devant chaque seuil Comme hurlent les chiens obscènes Quand apparaît la lune en deuil.

Oh! contemplez l’Idée altiére, Nations! son front surhumain A, dés à présent, la lumière Qui vous éclairera demain!

 

LE CHASSEUR NOIR

Qu’es-tu, passant? Le bois est sombre, Les corbeaux volent en grand nombre, Il va pleuvoir. Je suis celui qui va dans l’ombre, Le chasseur noir!

Les feuilles des bois, du vent remuées, Sifflent … on dirait Qu’un sabbat nocturne emplit de huées Toute la forêt; Dans une clairière, au sein des nuées, La lune apparaît.

Chasse le daim, chasse la biche, Cours dans les bois, cours dans la friche, Voici le soir. Chasse le czar, chasse l’Autriche, O chasseur noir!

Les feuilles des bois, etc.

Souffle en ton cor, boucle ta guêtre, Chasse les cerfs qui viennent paître Prés du manoir. Chasse le roi, chasse le prêtre, O chasseur noir.

Continuer : partie 5 sur 5