Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle

Chapitre 1874

[483] Schœlcher, La famille, la propriété et le christianisme, 1873.

 

[484] «Dans notre impartialité, nous engageons fortement les esprits

libres à n’ajouter aucune foi aux calomnies probables des Pères, et

les catholiques à croire pieusement qu’ils ont dit vrai.» (_Histoire

populaire du christianisme_, 1871, p. 16).

 

[485] Saint Antoine «était extrêmement ignorant, ayant toujours

refusé d’apprendre à lire et à écrire. Il avait vécu quinze ans

dans un sépulcre, en Egypte, avant d’aller au désert. On ne saurait

mener une vie plus édifiante» (p. 24).—«Ce grand pape (saint

Grégoire-le-Grand) fit abattre les statues, les arcs de triomphe et

autres monuments de l’ancienne Rome.» (p. 51).

Ainsi, tandis que l’Assemblée Nationale essayait d’assurer une fois de plus à l’Eglise l’alliance et la protection de l’Etat, une campagne ardente, menée à la fois par les politiques et les intellectuels, s’adressant à la bourgeoisie comme au peuple, fortifiait l’opposition contre cette alliance désormais flétrie du nom odieux de cléricalisme.

 

CHAPITRE X

La victoire des républicains

 

Le vote des lois de 1875 régla au profit de la République la question constitutionnelle. Vaincus sur ce terrain, les partis de droite unirent leurs efforts pour la défense de l’Eglise et menèrent à bien la loi sur l’enseignement supérieur. Les républicains redoublèrent d’hostilité contre un clergé qui leur faisait ouvertement la guerre; ils comprenaient d’ailleurs que le peuple viendrait à eux pour éviter le gouvernement des curés. «Si nous sommes devenus impopulaires, a dit plus tard un conservateur, c’est moins en qualité de monarchistes qu’en qualité de cléricaux»[486]. La question religieuse prit ainsi, à l’approche des élections législatives de 1876, une importance qu’elle n’avait plus eue depuis juillet 1830.

 

[486] De Meaux, Souvenirs politiques, p. 303.

Les discours de Gambetta montrent comment les chefs du parti républicain menèrent la lutte contre le cléricalisme. Il commença en 1872 la série de voyages et d’allocutions qui allait contribuer si puissamment à organiser ce parti, à lui donner un programme et une discipline. Un de ses premiers discours déjà, prononcé à Saint-Julien le 2 octobre 1872, prédit que les partis monarchiques iraient se fondre dans le parti clérical[487]. C’était devancer l’avenir; en 1872 la monarchie était possible, bientôt elle parut probable. Aussi Gambetta laissa-t-il pendant quelque temps la question cléricale au second plan. Son journal, la République française, traitait surtout de la politique générale; mais des chroniques sérieuses et approfondies sur toutes les grandes découvertes de la physique ou de l’histoire naturelle prouvaient quel intérêt il attachait à l’éducation scientifique de la France. Après l’échec de la restauration monarchique et l’achèvement de la Constitution, Gambetta revint à la lutte contre le cléricalisme[488]; elle tient une place dans tous les discours prononcés par lui à l’approche des élections. A Lille, par exemple, le 6 février 1876, quinze jours avant le scrutin, il souhaita la formation d’une majorité «libérale»; un des principaux traits du libéral, c’est de ne pas tolérer que le clergé se transforme en faction politique, soufflant la haine et la calomnie. Reprenant l’idée qu’avait exprimée Challemel-Lacour, l’orateur demanda quelle considération conserverait la France dans le monde si elle demeurait, seule des grandes nations européennes, soumise à l’esprit ultramontain[489].

 

[487] Ce parti, disait-il, «est l’ennemi de toute indépendance, de

toute lumière et de toute stabilité»; il n’y aura bientôt plus en

présence que «les démocrates républicains et les cléricaux».

 

[488] Le 20 août 1875 il annonçait à Ranc l’intention de faire

dans son journal «une campagne suivie contre les cléricaux» et le

priait de réunir des documents sur leur œuvre en Belgique (Ranc,

Souvenirs, p. 273).

 

[489] Il faut, disait-il, que la prochaine Chambre «se lève devant le

monde et dise: Me voilà! Je suis toujours la France du libre examen

et de la libre pensée!»

Tous les candidats républicains tenaient le même langage. Ils rencontraient un chaleureux accueil dans les masses populaires qui attendaient avec impatience le moment de chasser du pouvoir la majorité réactionnaire[490]. Le 20 février, les électeurs se prononcèrent contre le «gouvernement des curés». En attendant le second tour, Gambetta, dans son discours de Lyon (28 février), montra les groupes conservateurs de l’Assemblée Nationale divisés sur toutes les grandes questions politiques, mais unis par l’esprit clérical; et plus que jamais il insista sur la nécessité de réagir contre cet esprit. Le scrutin de ballottage confirma les résultats du premier tour.

 

[490] «La pensée d’être associés, par le vote prochain, à la

fondation de la République, suscitait dans l’esprit et dans le cœur

des populations un véritable mouvement très près de l’enthousiasme.»

(De Marcère, La présidence du maréchal Mac-Mahon, 1907, p. 259).

Les élus républicains avaient promis de reviser aussitôt la loi de 1875 et de restituer à l’Etat la collation des grades, réservée par l’Assemblée Nationale à des jurys mixtes où l’enseignement libre avait sa part; mais le projet de Waddington, voté par la Chambre, échoua devant le Sénat. La Chambre avait d’ailleurs d’autres soucis non moins importants; et Gambetta, devenu président de la commission du budget, se passionnait pour les questions financières. Prenant conscience des responsabilités imposées par le pouvoir, il obtint le maintien de l’ambassade près du Saint-Siège et, à cette occasion, parla des ménagements dûs à la clientèle catholique de la France au dehors[491]. Mais les questions irritantes revenaient souvent: un jour c’était le prince Napoléon qui, à la grande colère de la droite, rejetait la perte de l’Alsace-Lorraine sur le parti clérical[492]; une autre fois, c’était la majorité républicaine tout entière qui s’unissait dans un même élan d’indignation pour protester contre le refus des honneurs militaires aux chevaliers de la Légion d’Honneur enterrés civilement[493]. Hors de la Chambre, les républicains s’appliquaient à préparer par l’initiative privée les organes de l’éducation laïque, en attendant que la loi vînt à leur aide. On créait des écoles, des bibliothèques populaires, on formait de nouvelles sociétés affiliées à la Ligue de l’enseignement.

 

[491] Séance du 10 novembre 1876. Il dut répondre, dans cette même

séance, à une attaque violente de Keller contre l’ambassadeur

d’Italie à Paris.

 

[492] 24 novembre 1876.

 

[493] 2 décembre 1876.

Cette activité se heurtait à une ardeur égale dans les partis de droite. Ceux-ci avaient surmonté le découragement causé par les élections; si la Chambre était contre eux, ils pouvaient compter sur le Sénat et sur le président de la République. Leur chef religieux, Dupanloup, essaya de regagner les modérés, les hommes du centre qui avaient contribué au succès de la gauche. Le journal la Défense, dont les fondateurs suivaient son inspiration, publia, comme il l’indiquait lui-même, une suite à ses avertissements de 1866, de 1867, de 1869. Selon sa méthode constante, il montrait le péril religieux conduisant au péril social; de nombreuses citations empruntées aux journaux de gauche ou aux petites brochures confirmaient sa thèse[494]. Adversaire des catholiques intransigeants, l’évêque laissa entendre qu’il n’approuvait pas les revendications de leurs congrès. Il est faux, continuait Dupanloup, qu’on s’attaque seulement au cléricalisme; c’est la religion que les républicains ont visée dans les programmes électoraux de 1876. «Et à l’aide de ces programmes de haine contre l’Eglise, ils ont vaincu, et ils sont les maîtres, et ils ont tellement saturé le peuple de leurs croyances et de leurs passions irréligieuses, qu’aujourd’hui la chose est faite, et voilà leur république identifiée avec la haine du christianisme, avec la guerre acharnée contre la Religion». Il est temps que les modérés se réveillent et cessent d’être les alliés, les dupes du radicalisme.

 

[494] Où allons-nous? (extrait de la Défense). Il cite

particulièrement Science et conscience de Viardot et La famille

de Schœlcher.

La droite se montra plus combative encore lorsque Dufaure, bourgeois conservateur venu sur le tard à la république, fut remplacé à la présidence du conseil par Jules Simon, l’ancien membre de l’Internationale, classé comme démagogue[495]. Avec lui, point de ménagements à garder; on le vit dans le réveil des manifestations en faveur du pouvoir temporel des papes. Le Parlement italien discutait la loi Mancini, contre laquelle Pie IX protesta publiquement; divers prélats français firent écho à sa protestation par des mandements virulents, au risque d’amener des difficultés entre la France et l’Italie. Aussi les quatre groupes de gauche à la Chambre s’entendirent-ils pour interpeller le ministère. La discussion fut ouverte le 3 mai 1877 par Leblond, représentant du centre gauche. Nous ne venons, disait-il, combattre ni la religion, ni le clergé, mais un groupe politique «qui, sentant le terrain se dérober sous ses pas, comprenant que ses prérogatives sont menacées par l’esprit moderne, veut reconquérir de gré ou de force la situation qu’il a compromise et que, par sa faute, il aura bientôt perdue». Ce groupe dirige le parti clérical, parti puissant, fortement organisé, qui prend les enfants dès l’école primaire, et les tient séquestrés dans ses collèges, ses cercles, afin de les préparer au combat contre le siècle; ce parti est dangereux pour le pays, comme le prouvent ses manifestations contre l’Italie.

 

[495] «Les hommes de ma génération n’ont qu’à consulter leurs

souvenirs d’enfance pour y retrouver l’impression d’angoisse qui,

en décembre 1876, s’empara de milieux sages par excellence, à la

nouvelle que, dans un cabinet demeurant d’ailleurs à peu près

identique, la présidence passait de M. Dufaure à ce farouche

jacobin qui avait nom Jules Simon.» (Lanzac de Laborie dans le

Correspondant, 10 février 1909).

Jules Simon répondit à Leblond par un discours long, habile, mais embarrassé: il déplut à la gauche en prodiguant les louanges au clergé; il déplut à la droite en critiquant les comités catholiques et en affirmant que le pape n’était pas prisonnier au Vatican[496].—Gambetta lui répondit le lendemain. Il déclara nécessaire de «signaler et dénoncer, sous le masque transparent des querelles religieuses, l’action politique d’une faction politique»; ce sont les mêmes hommes, en effet, qui mènent la politique réactionnaire et l’agitation cléricale. Ils ont pu mobiliser en quelques jours tous leurs adhérents pour soutenir la protestation de Pie IX; ces audaces ne rencontrent pas de résistance, car le mal clérical s’est profondément infiltré dans les classes dirigeantes. Le Sénat impérial en 1865 entendait encore les avertissements de Bonjean et de Rouland, et plus tard le beau langage de Darboy; aujourd’hui le gallicanisme est défunt, et pas un prélat n’oserait protester contre le langage que vient de tenir l’évêque de Nevers. Le Concordat est un contrat bilatéral, dont les obligations s’imposent à l’Église comme à l’Etat. Le suffrage universel est indigné contre les cléricaux; «et je ne fais que traduire, concluait l’orateur, les sentiments intimes du peuple de France en disant du cléricalisme ce qu’en disait un jour mon ami Peyrat: «Le cléricalisme, voilà l’ennemi».

 

[496] Jules Simon protesta particulièrement contre un article de

la Défense, où l’on affirmait que Mac-Mahon lui avait imposé des

engagements formels sur la question religieuse.

L’ordre du jour voté par la Chambre[497] décida l’entourage de Mac-Mahon à provoquer le renvoi de Jules Simon, et le ministère du duc de Broglie prit le pouvoir. Il comprit le danger d’apparaître comme le protégé des évêques et l’ennemi de l’Italie. Dès le 16 mai, une dépêche fut affichée à la Chambre, annonçant que le nouveau ministère voulait la paix et qu’il était résolu à réprimer les menées ultramontaines; comme Gambetta le fit ironiquement remarquer le lendemain, c’était précisément ce qu’avait demandé l’ordre du jour des gauches[498]. On put constater aussi pendant quelques semaines que la presse conservatrice faisait preuve d’une modération inaccoutumée, quand elle parlait des mesures à prendre en faveur de l’Église. Les républicains de toutes nuances affirmèrent qu’il y avait là une tactique perfide, uniquement destinée à tromper les électeurs. Gambetta insista là-dessus le 16 juin, dans le débat qui eut lieu à la Chambre après la prorogation, avant la dissolution: il montra Jules Simon congédié pour avoir osé dire que le pape n’était point prisonnier. Puis il ajouta: «Un cri a traversé la France, un cri que vous entendrez bientôt, un cri qui reviendra, qui sera la libération, qui sera le châtiment, le cri: C’est le gouvernement des prêtres! C’est le ministère des curés, disent les paysans».

 

[497] «La Chambre,—considérant que les manifestations

ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la

sécurité intérieure et extérieure du pays, constituent une violation

flagrante des lois de l’Etat.—Invite le gouvernement, pour réprimer

cette agitation anti-patriotique, à user des moyens légaux dont il

dispose».

 

[498] La lettre de Mac-Mahon à Decazes (17 mai), l’invitant à

conserver le ministère des affaires étrangères, disait aussi que la

politique extérieure ne serait point changée.

Alors s’engagea la grande campagne de presse et de propagande qui devait durer jusqu’aux élections du 14 octobre. Les républicains avaient un programme quasi-conservateur: maintien de la Constitution et du régime parlementaire, lutte contre le pouvoir personnel, confirmation du vote rendu l’année précédente par le suffrage universel, voilà ce qui remplissait leurs discours ou leurs articles. La question religieuse tenait dans les discussions une place presqu’aussi grande qu’en 1876 et mettait les partisans du gouvernement dans un embarras visible. Ils affirmèrent que le ministère ne subissait point la domination du clergé: le dédain que lui témoignaient Louis Veuillot et ses amis semblait justifier leur thèse; mais d’un autre côté plusieurs évêques lui apportaient un appui avoué, compromettant. Un ministre, Fourtou, repoussa publiquement l’accusation de cléricalisme; le président de la République, dans son message du 20 septembre, ne parla pas de l’Église, et, dans son message du 12 octobre, nia qu’elle eût une influence politique[499]. Mais l’archevêque de Bourges accueillait Mac-Mahon par une allocution qui put être comparée à celle de Quélen en 1830; l’archevêque de Bordeaux n’était pas moins ardent. Dans divers diocèses les évêques recommandèrent aux curés de prendre une part active aux élections[500]. A la requête du Père Picard, supérieur des Assomptionnistes, un rescrit de Pie IX ordonna des prières pour demander au ciel un vote favorable à la religion[501]. Quels meilleurs arguments pouvait-on fournir aux candidats républicains? Littré, quelques semaines avant le scrutin, déclara que le 16 mai n’était pas une entreprise royaliste, mais cléricale[502]. Il ajouta que cette fois les transactions, qui avaient ordinairement ses préférences, devenaient impossibles: «on nous a déclaré une guerre d’extermination; et il faut bien que, nous aussi, nous allions jusqu’au bout». La victoire demeura aux 363.

 

[499] V. la République française, 27 août, 21 septembre, 2

et 13 octobre 1877. «Non, disait le message, le gouvernement,

si respectueux qu’il soit envers la religion, n’obéit pas à de

prétendues influences cléricales, et rien ne saurait l’entraîner à

une politique compromettante pour la paix».

 

[500] Ibid., 30 juillet, 14 septembre, 4, 5 et 10 octobre 1877.

 

[501] La République française remercia le pape «au nom de la gaîté

française…, d’entraîner le bon Dieu du côté des candidats de la

réaction» (1er octobre).

 

[502] «L’opinion ne s’y est pas trompée, et ce qui se faisait a été

appelé populairement œuvre de curés… Il est vrai que les partis

monarchiques n’ont pas suggéré le 16 mai (ils le disent hautement),

et qu’il a été annoncé par le parti clérical au dehors et au dedans,

avant que l’on soupçonnât seulement qu’un pareil péril menaçait la

situation. Il est vrai encore que le radicalisme noir, qui était si

patent et si bruyant peu auparavant, s’est tu à l’instant même et est

devenu latent.» (De l’établissement de la troisième République,

p. 407).

Le maréchal de Mac-Mahon céda aux volontés du suffrage universel; l’avènement du ministère Dufaure consacra la victoire du régime parlementaire. La nouvelle Chambre et le nouveau cabinet eurent fort à faire pour effacer l’œuvre du 16 mai, pour rendre la direction des services publics à des fonctionnaires de gauche. Quant au travail législatif, il fut ajourné; on savait que le Sénat possédait une majorité de droite, on savait aussi, par les résultats des élections municipales, que le premier renouvellement triennal en janvier 1879 ferait passer la majorité de droite à gauche; le parti victorieux résolut donc d’attendre cette date pour aborder la réalisation de son programme. On pouvait du moins, en attendant, formuler ce programme, le préciser, le rendre populaire dans toute la France. Les républicains s’y appliquèrent pendant l’année 1878, autant que le permettaient les soucis causés par la question d’Orient et le congrès de Berlin[503].

 

[503] Il y eut pendant cette année une vive polémique provoquée

par la célébration du centenaire de Voltaire, au sujet de laquelle

Dupanloup interpella le gouvernement (21 mai 1878). Gambetta disait

à ce propos: «Je me sens l’esprit assez libre pour être à la fois

le dévot de Jeanne la Lorraine et l’admirateur et le disciple de

Voltaire» (cité par Daniel, L’année politique 1878, p. 110).

Dans cette propagande la première place revint à Gambetta, que le triomphe électoral de 1877 mettait à l’apogée de sa popularité. La question cléricale ne tenait plus dans ses discours une place prépondérante, mais elle y reparaissait très souvent, témoin le discours prononcé par lui à Romans le 18 septembre 1878. Il insiste sur le péril causé par «l’accroissement de l’esprit non seulement clérical, mais vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste». Les cléricaux ont profité des crises de la France pendant le XIXe siècle pour conquérir successivement l’instruction primaire, secondaire et supérieure: «il y a ceci de particulier dans leur histoire, que c’est toujours quand la patrie baisse que le jésuitisme monte». Les républicains respectent les opinions religieuses et philosophiques de tous, ils respectent le clergé; mais ils pensent que l’État doit appliquer les lois, toutes les lois, mettre fin aux défaillances qui se sont multipliées depuis le second Empire, supprimer les faveurs injustifiées faites aux prêtres, telles que l’exemption du service militaire.

Les élections sénatoriales de janvier 1879 eurent le résultat prévu. La majorité républicaine, maîtresse du Parlement, se sentit assez forte pour imposer à Mac-Mahon la révocation des grands chefs réactionnaires qui dirigeaient la magistrature et l’armée. Le ministère Dufaure le comprit. Une lettre publique de l’évêque d’Angers, protestant contre l’idée de révoquer certains procureurs généraux, fut connue en même temps que le refus opposé par Mac-Mahon aux destitutions de commandants de corps d’armée[504]. L’opinion publique rapprocha les deux faits, et l’élection de Jules Grévy apparut comme une nouvelle défaite du cléricalisme.

 

[504] Charles Bigot écrivait à ce propos: «Nous le demandons à

tous les vrais catholiques, à tous les honnêtes gens, est-ce de

la religion que cette intrusion du prêtre dans la politique, que

ces agitations naissantes pour troubler le repos public, que ces

prétentions d’un évêque de dicter ces arrêtés au ministre de la

justice?… Le prêtre est sorti de son église; il faut qu’il y soit

ramené et tenu sous bonne garde.» (Dix-neuvième siècle, 31 janvier

 

1879).

 

Les républicains arrivés au pouvoir allaient-ils transformer le régime légal de l’Église en France? A la fin de l’Empire, nous l’avons vu, la séparation de l’Église et de l’État rencontrait une faveur générale chez les hommes de gauche, depuis les libéraux modérés tels que Prévost-Paradol jusqu’aux révolutionnaires intransigeants qui firent la Commune. Mais depuis 1871 il n’en fut plus de même. A peine pourrait-on citer un républicain catholique, Pradié, qui ait osé présenter à l’Assemblée Nationale un projet de séparation, sans être soutenu par aucun parti. Les événements de 1870 et de 1871 venaient de prouver la force de l’Église, l’attachement des populations au clergé; les républicains, n’attendant leur triomphe que du vote libre des électeurs, ne songèrent plus à proposer un bouleversement aussi complet des mœurs et des coutumes traditionnelles. Cette puissance du clergé leur faisait penser aussi qu’il serait peu sage de renoncer, en supprimant le Concordat, au moyen d’intervenir dans le choix des évêques. Comme les libéraux de 1830, les républicains de 1871 renoncèrent à la séparation, qui laisserait l’État désarmé en présence du clergé légitimiste.

On peut remarquer cette prudence chez les deux penseurs que nous avons déjà vus occupés à seconder, par la discussion philosophique, l’activité pratique des républicains. Au commencement de 1875 Littré admet l’utilité de la séparation, mais en ajoutant: «La question n’est pas venue; elle viendra. Les esprits n’y sont encore préparés ni d’un côté, ni de l’autre[505].» Après la victoire des républicains en 1876, le désir passionné d’écarter de leur voie tous les obstacles, toutes les causes de discorde le rendit plus modéré; la séparation, dit-il, n’est pas un principe, mais une mesure politique «toujours subordonnée aux circonstances de temps, et de lieu[506]». Littré prit part à la bataille contre le 16 mai; après le triomphe définitif de janvier 1879, le philosophe rappela aux vainqueurs qu’ils pourraient s’aliéner le suffrage universel par leurs fautes[507]. Parmi ces fautes il comptait le vote prématuré de la séparation.

 

[505] De l’établissement de la 3e République, p. 327.

 

[506] Ibid., p. 394.

 

[507] «Le passé entier prouve que cette adhésion est conditionnelle,

qu’il n’est point attaché à la république par une foi comparable à

la foi religieuse ou à la loyauté (c’est le mot) des Anglais pour

leur monarchie et qu’on jouerait gros jeu à croire qu’il pourrait la

vouloir malgré les fautes des républicains» (ibid., p. 454).

Renouvier arriva, pour des motifs différents, aux mêmes conclusions dans ses articles de la Critique philosophique. Il avait paru favorable au principe de la séparation, tout en insistant sur les dangers qu’elle présentait[508]. Ses objections devinrent plus sérieuses en 1875. Maintenant, disait-il, que l’Eglise est devenue par le concile du Vatican une puissance autocratique, il ne faut pas que l’Etat se laisse dominer par elle; la séparation absolue étant impossible, c’est le droit commun des associations qu’on doit appliquer. «Dans le droit commun, l’Etat est nécessairement juge par ses organes… L’Etat ne saurait sans abdiquer renoncer au droit éminent de soumettre à des conditions toutes les associations possibles qui se forment dans son sein»[509].—Renouvier revint sur ce problème quelques mois avant le 16 mai. Les démocrates qui veulent la séparation, dit-il, devraient se demander quels seront ensuite les rapports réels de l’Eglise et de l’Etat. Si la séparation se fait comme l’Eglise le demande, elle seule jouira de toutes les libertés et, ne perdant que les sommes inscrites au budget, subjuguera la société par les forces dont elle dispose. Si la séparation se fait comme les républicains le désirent, la liberté de l’Eglise ira de pair avec la liberté universelle; ce sera un motif de colère chez le clergé qui ne veut pas la liberté pour autrui; mais il conservera toujours l’avantage que possède une société fortement organisée en face d’individus isolés. Saura-t-on lui opposer des fondations laïques, des unions d’action morale, des instruments d’éducation? L’œuvre est difficile. Donc il convient de réfléchir avant de se lancer dans une aventure grosse de conséquences dangereuses[510].

 

[508] Les congrégations, dit-il, deviendront redoutables si elles

reçoivent une pleine liberté financière. «Je suis très loin de

vouloir conclure contre la séparation: je la crois juste, nécessaire,

inévitable et pure question de temps». Mais il faut en discerner les

conséquences (1re année, II, p. 39).

 

[509] 4e année, II, p. 23.

 

[510] 5e année, II, p. 193. Divers articles de la _Critique

religieuse_ développent la même thèse. L’exemple de la Belgique, si

menacée par l’ultramontanisme, prouve que la formule de l’Eglise

libre dans l’Etat libre est pleine de dangers (II, p. 8 sqq).

Cf. III, p. 209.

Le langage des philosophes était entendu par les hommes politiques, comme le montre l’évolution qui se fit chez Gambetta. Pendant plusieurs années il avait placé la séparation parmi les réformes que réclamait le parti républicain[511]; elle figure encore dans le discours où il présente aux électeurs de 1876 le programme du «radicalisme légal»[512]. Mais sa fougueuse attaque du 4 mai 1877 contre les menées cléricales renferme une adhésion formelle au maintien du Concordat[513]. Après la victoire obtenue sur les hommes du 16 mai, l’élection de Léon XIII, que Gambetta nommait «un opportuniste sacré», dut fortifier chez lui ces tendances. Tout le parti opportuniste allait désormais y rester fidèle. Paul Bert surtout en 1883 exposa devant la Chambre et le pays la politique à suivre[514]. Les partisans de la séparation, disait-il, ne s’entendent pas sur un projet précis: l’un veut accorder à l’Eglise une indemnité pour les anciens biens du clergé, l’autre lui attribue des avantages transitoires; celui-ci entend qu’elle ne reçoive plus rien de l’Etat, mais laisse les départements et les communes libres de lui payer des subventions; celui-là ne concède cette liberté qu’aux particuliers. L’Eglise, affirment les uns, fera désormais tout ce qu’elle voudra; l’Eglise, répondent les autres, demeurera toujours soumise à une surveillance légale. En présence de tant d’opinions contradictoires, il faut reconnaître que la séparation de l’Église et de l’État est jusqu’ici une simple formule, dépourvue des études exactes qui pourraient la faire aboutir. En fait, continue Paul Bert, le Concordat de 1801 ne contient que des institutions dont la société laïque peut s’accommoder pendant longtemps encore. Ce sont les gouvernements postérieurs qui, tous faibles ou complices, ont accordé au clergé quantité d’avantages nouveaux, financiers et autres, et fait de lui une puissance redoutable. Il faut revenir sur ces mesures, mettre fin à ces empiétements, surtout en supprimant les congrégations et en retirant aux séminaristes l’exemption du service militaire. Il faut, ce qui est plus important encore, développer en France un état d’esprit nouveau, par l’enseignement laïque et la liberté de la presse. Quand toutes ces mesures seront prises et entrées dans les mœurs, «alors il sera possible, sans danger, de donner satisfaction complète aux principes, de décider légalement l’indépendance complète du domaine civil et du domaine religieux».

 

[511] V. son discours de Saint-Quentin, le 16 novembre 1871. Dans

ce même discours Gambetta, comme les libéraux de 1820, exprime sa

sympathie pour le curé de village, pour le desservant, et l’invite à

imiter les curés de la Constituante.

 

[512] Discours de Bordeaux, 13 février 1876.

 

[513] «Quant à moi, qui suis partisan du système qui rattache

l’Eglise à l’Etat.—Oui, j’en suis partisan, parce que je tiens

compte de l’état moral et social de mon pays…»

 

[514] Un extrait de son rapport à la Chambre (paru au _Journal

Officiel_ comme annexe du procès-verbal de la séance du 31 mai 1883)

et ses articles du Voltaire sont reproduits dans son livre, _Le

cléricalisme_, p. 150 sqq.

Le parti radical n’admettait point ces tergiversations et ces lenteurs. Le vote immédiat de la séparation lui apparaissait comme le seul moyen de dénouer l’antagonisme formidable qui divisait les Français[515]. Borner l’effort des républicains vainqueurs à chasser les jésuites lui semblait une pure duperie. «Le péril clérical, disait M. Clemenceau à ses électeurs, consiste dans l’union de deux forces absolument ennemies, l’Eglise et la société civile. Il n’y a qu’une manière de résoudre définitivement la question cléricale, c’est de séparer l’Église de l’État, et de proclamer la liberté d’association. Au lieu d’aboutir sur ce point, nous tournons le dos à la véritable solution. Le gouvernement prétend séparer certains éléments du clergé, qui auraient des doctrines incompatibles avec les principes de la société civile, des autres qui auraient des doctrines compatibles. Mais le clergé ne veut pas de cette distinction, il s’est élevé comme un seul homme pour défendre les congrégations[516]». La politique opportuniste fut longtemps préférée par les électeurs à la politique radicale.

 

[515] Hector Depasse montrait, après la défaite du 16 mai, les

difficultés de la situation: «Nous, les vainqueurs du jour, de

quelque côté que nous nous retournions, nous sentons les liens du

cléricalisme si fortement entrelacés autour de tous nos membres,

que nous ne pouvons nous en défaire et qu’en vain nous cherchons

les portes de la liberté.» (Le cléricalisme, p. 229). Pour lui,

la séparation, tout en offrant de grands dangers, demeure le

remède nécessaire. «Du jour de la séparation datera le véritable

affranchissement de notre conscience nationale.» (p. 246).

 

[516] Discours du 11 avril 1880, cité dans Daniel, _L’année politique

1880_, p. 166.

S’il y avait là pour l’avenir une source de luttes intestines, tous les républicains se mirent d’accord depuis 1879 pour détruire la puissance politique de l’Eglise en France. Ils étaient encouragés par les théoriciens, les écrivains qui, allant jusqu’au bout de leur pensée, attaquaient avec le cléricalisme la religion catholique elle-même. Victor Hugo, qui apparaissait alors à tous comme le prophète de la démocratie, opposait continuellement à la religion du Christ, source d’amour et de bonté, le catholicisme des papes, source de fanatisme et de cruauté. L’Année terrible avait ainsi présenté, dans un contraste saisissant, le Dieu des prêtres et celui des libres croyants[517]. Ces idées reparurent, exprimées avec plus de passion encore, dans Religions et Religion. Mais le déisme des vieux démocrates ne satisfaisait pas les partisans radicaux de la libre pensée. La franc-maçonnerie, où se groupaient tant de républicains notables, retentissait toujours de ces discussions. Ceux qui avaient voulu, avec Massol, faire écarter la formule impliquant la croyance en Dieu ne perdaient pas courage. L’association, un peu inerte après la guerre de 1870, avait repris force et vie depuis le désastre des monarchistes. En 1875 une loge parisienne, la Clémente Amitié, s’illustrait en accueillant parmi ses membres Littré, puis Jules Ferry. La mort de Massol n’avait point arrêté ses disciples. Bientôt ils proposèrent, au nom de la liberté de conscience, d’effacer la phrase qui reconnaissait le Grand Architecte de l’Univers. Ils rencontrèrent encore une fois une vive opposition; mais le 16 mai, en inquiétant la franc-maçonnerie, en fermant plusieurs loges, fortifia le parti des novateurs. L’assemblée générale du Grand-Orient, ouverte le 10 septembre 1877 au plus fort de la lutte électorale, décida de supprimer l’ancien texte cher aux déistes et de le remplacer par ces mots: «Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n’exclut personne pour ses croyances». Le Grand-Orient demeura désormais fidèle à cette déclaration de principes, malgré l’opposition du Suprême Conseil Ecossais et malgré l’irritation de la franc-maçonnerie anglaise qui rompit avec lui[518].

 

[517] «A un évêque qui m’appelle athée».

 

[518] V. le Monde maçonnique, année 1877.

Si la franc-maçonnerie se mêlait de plus en plus à la vie politique, on voyait d’autre part des philosophes universitaires, complètement éloignés de la lutte quotidienne, consacrer de graves et longues études à dénoncer les erreurs et les prétentions de l’Eglise. Ainsi Burnouf, ancien directeur de l’Ecole d’Athènes, dans son livre sur Le catholicisme contemporain (1879), montra comment le clergé s’était peu à peu séparé du monde par son éducation, par ses doctrines, par sa politique. La société laïque, émancipée par la science, a dû se constituer sur des bases nouvelles, tandis que la théocratie romaine a désormais pour objet inévitable «la lutte contre la civilisation, c’est-à-dire contre les éléments sociaux qui font qu’un homme est citoyen et en mérite le nom[519]».

 

[519] P. 362. Burnouf avait été précédé par Tissot, professeur

à la Faculté de Dijon, dans son livre sur _Le catholicisme et

l’instruction publique_ (1874).

 

CHAPITRE XI

L’organisation de l’école laïque

 

Si les républicains de gouvernement écartaient la séparation, ce fut pour consacrer leur force à une tâche qui leur semblait plus pressante, l’organisation de l’enseignement laïque. Tous avaient promis de reviser la loi de 1875 sur l’enseignement supérieur, de restituer à l’Etat la collation des grades; ce que la majorité sénatoriale de droite avait refusé, la majorité de gauche devait l’accorder sans peine. Dans l’enseignement secondaire, la plupart voulaient retirer le droit d’ouvrir des collèges aux congrégations non autorisées, c’est-à-dire aux jésuites. Enfin l’essentiel, c’était de créer l’enseignement primaire. Dès la fin de l’Empire tous les républicains, tous les démocrates avaient demandé qu’il fût gratuit et obligatoire; dès ce moment aussi, la plupart avaient déclaré qu’il devait être laïque. Après 1870, on se remit à l’œuvre avec d’autant plus d’ardeur que chacun répétait la fameuse formule: «c’est le maître d’école allemand qui a vaincu». Le patriotisme ordonnait d’instruire la nation; la politique républicaine exigeait que tous les futurs électeurs, que toutes les femmes aussi apprissent à lire.

En attendant l’intervention de l’Etat, l’initiative privée avait commencé déjà sous l’Empire à travailler pour l’école laïque. Le mérite en revenait principalement à Jean Macé. Il avait trente-trois ans quand survint la révolution de 1848. «Je n’oublierai jamais, a-t-il dit, l’impression étrange, mélange de joie folle et de terreur secrète, que me fit l’apparition subite du suffrage universel[520]». Le sort de la France était remis aux volontés d’une multitude ignorante: il fallait avant tout faire l’éducation de ce «maître inculte». Jean Macé entreprit d’abord l’éducation politique du peuple par la presse: le 2 décembre l’obligea de s’enfuir, d’aller se cacher à Beblenheim en Alsace, où il devint professeur dans une pension de jeunes filles. C’est là, dans ce village inconnu, qu’il retrouva bientôt l’occasion d’agir. Une circulaire ministérielle de 1860 avait recommandé à tous la création de bibliothèques communales: Jean Macé ouvrit celle de Beblenheim et provoqua des fondations pareilles dans les communes du Haut-Rhin. Bientôt il aborda une œuvre plus importante. Il avait assisté à Liége au congrès de la Ligue de l’enseignement fondée par les libéraux belges; un article de lui dans l’Opinion Nationale, paru le 25 octobre 1866, demanda pourquoi la France n’aurait point une Ligue du même genre. Immédiatement arrivèrent trois souscriptions, envoyées par un conducteur au chemin de fer, un tailleur de pierres et un sergent de ville; ces adhésions populaires émurent Jean Macé, qui passa décidément à l’acte. Il apportait à l’œuvre de précieuses qualités, la foi dans l’instruction, la bonne humeur, une persévérance qui ne se laissait rebuter par aucun échec, l’art de susciter les initiatives individuelles. La Ligue devait observer la neutralité politique et religieuse. La neutralité politique fut réelle: aussi la Ligue, propagée par les républicains, rencontra-t-elle le patronage de plusieurs préfets impériaux. Mais le clergé s’attaqua aussitôt à la Ligue; l’évêque de Metz donna le signal en 1867, bientôt suivi par Dupanloup, ce qui valut à la Ligue l’appui des loges maçonniques. Elle se sentait assez forte au commencement de 1870 pour instituer, sur l’initiative partie de Strasbourg, un pétitionnement national en faveur de l’instruction primaire obligatoire[521].

 

[520] La Ligue de l’enseignement à Beblenheim, p. 5.

 

[521] Tous les documents sur l’histoire de la Ligue pendant l’Empire

ont été réunis par Jean Macé dans _La Ligue de l’enseignement à

Beblenheim_.

La guerre chassa Jean Macé d’Alsace et le força de transporter le siège de la Ligue à Paris. Le cercle parisien de l’association avait été fondé par un collaborateur digne de lui, Emmanuel Vauchez, aussi actif et plus belliqueux: tous les deux étaient républicains et déistes, Vauchez croyant comme Jean Reynaud à la pluralité des existences dans des planètes différentes. L’association renonça désormais à la neutralité politique et se proclama républicaine. Tandis que Jean Macé parcourait la France et prêchait la lutte contre l’ignorance, Vauchez renouvela la pétition en faveur de l’instruction primaire gratuite et obligatoire. Les républicains l’appuyèrent, tandis que les évêques prenaient l’initiative d’une pétition contraire. Le 19 juin 1872 la Ligue put présenter à l’Assemblée Nationale 847.000 signatures, que d’autres suivirent encore. C’était un beau succès dans un pays qui ne possédait pas la liberté d’association, et qui n’était point accoutumé aux campagnes de ce genre. La Ligue demanda également l’avis des conseils municipaux sur l’obligation, la gratuité, la laïcité: les conseils qui répondirent favorablement représentaient plus de la moitié de la population française. Malgré l’hostilité du clergé, malgré les difficultés multipliées par le gouvernement après le 24 mai ou le 16 mai, les fondations locales se multiplièrent aussi. Des cercles, des «sociétés républicaines d’instruction» propagèrent le «sou des écoles laïques» ou le «sou contre l’ignorance», fondèrent parfois des écoles et plus souvent des bibliothèques, bibliothèques bourgeoises où l’on payait une cotisation assez élevée, ou bibliothèques populaires destinées surtout aux ouvriers, ou bibliothèques régimentaires bien accueillies par l’armée[522].

 

[522] V. Dessoye, _Jean Macé et la fondation de la Ligue de

l’enseignement_; Compayré, Jean Macé et l’instruction obligatoire.

Les hommes politiques républicains secondèrent de leur mieux ceux qui cherchaient l’argent nécessaire à ces fondations. Les chefs du parti ne dédaignèrent pas d’aider par des conférences l’œuvre du Sou des écoles laïques. Gambetta, dont la parole faisait recette, alla en 1877, avant le 16 mai, prononcer des allocutions au profit de plusieurs bibliothèques ou caisses scolaires; il continua en pleine crise, le 10 juin suivant. Même activité après la victoire, pendant cette année 1878 où les républicains se préparaient à prendre le pouvoir. Nous voyons le grand orateur, le 27 janvier, recommander à ses électeurs de Belleville une quête pour l’école; le 16 juin, il fait l’éloge d’une bibliothèque populaire, car la démocratie «doit se préoccuper avant tout, par dessus tout, de l’instruction, de l’éducation»; le 20 octobre il préside une conférence de Martin Nadaud, faite au profit de la bibliothèque populaire du XXe arrondissement; le 22 décembre, il accompagne Spuller faisant une conférence au profit des écoles du IIIe arrondissement[523]. Tous ses grands discours politiques mettaient au premier rang des réformes à réaliser l’organisation de l’école primaire; il l’avait dit en 1871[524]; le discours-programme de Romans en 1878 répéta les mêmes exhortations[525]. Les parlementaires de tous les groupes républicains tenaient le même langage; les journaux de gauche les encourageaient à l’action. Le parti républicain se mit à l’œuvre aussitôt après que Jules Grévy eut remplacé Mac-Mahon[526].

 

[523] V. ces allocutions au tome VIII de ses Discours.

 

[524] «La plus pressante, la plus urgente de toutes les réformes»

est l’instruction obligatoire, gratuite, «et, permettez-moi le

mot, quoiqu’il ne soit pas fort à la mode, absolument laïque»

(Saint-Quentin, 16 novembre 1871).

 

[525] «Il faut que cette question soit la passion de tous les députés

républicains».

 

[526] Au lendemain de cette élection, Sarcey disait: «L’école laïque,

purement, sévèrement laïque, c’est la grande question du moment;

c’est la plus importante de toutes celles qui s’agitent à cette

heure.» (Dix-neuvième Siècle, 6 février 1879).

Dans le premier ministère formé sous le nouveau Président, le portefeuille de l’instruction publique fut confié à Jules Ferry. La tâche qui lui incombait ne le surprit point, car il s’y préparait depuis longtemps. De bonne heure il avait proclamé son hostilité contre l’esprit d’intolérance de l’Église, tout en louant l’œuvre jadis accomplie par elle[527]. Et d’autre part, il disait en 1870, avant la guerre, dans une conférence publique: «Quant à moi, lorsqu’il m’échut ce suprême honneur de représenter une portion de la population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis fait un serment: entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous les problèmes, j’en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j’ai d’intelligence, tout ce que j’ai d’âme, de cœur, de puissance physique et morale, c’est le problème de l’éducation du peuple»[528]. Depuis lors, tout en intervenant sans cesse dans la politique générale, Jules Ferry n’avait jamais oublié cet engagement; il possédait ainsi la compétence nécessaire. La clarté de son esprit, sa puissance de travail, son caractère énergique faisaient de lui l’homme approprié à cette grande tâche; gardant le même portefeuille dans cinq cabinets différents, il put suivre et faire aboutir les réformes conçues et préparées par lui. Les radicaux, tout en les trouvant incomplètes, ne portèrent pas leur opposition sur ce point; mais la droite, à la Chambre comme au Sénat, déploya une ardeur passionnée contre les lois nouvelles, reprenant à propos de chaque article, de chaque amendement, la bataille perdue dans la discussion générale. Je ne veux pas analyser ces débats en détail: il suffira de résumer les discours prononcés par les deux principaux rédacteurs des lois scolaires, Jules Ferry qui les proposa, et Paul Bert qui en fut le rapporteur devant la Chambre.

 

[527] V. son discours de 1855, à la conférence des avocats, où

il rappelle l’hostilité du clergé contre l’affranchissement des

protestants sous Louis XVI (Discours, I, p. 16). Dans sa conférence

de 1870, il affirme avoir pour le christianisme «une admiration

historique très grande et très sincère».

 

[528] Discours, I, p. 287. Il glorifie Condorcet comme le prophète

du nouveau système d’éducation. Ferry avait adopté la doctrine

d’Auguste Comte, le disciple de Condorcet.

Ferry a le double souci de réaliser les principes de 1789 et de défendre l’État. L’État est le représentant de la nation, l’interprète de la volonté générale: à lui le devoir de surveiller l’enseignement, à lui le droit de le régler par ses lois. Il ne saurait se désintéresser entièrement des systèmes. Les partisans intransigeants de la liberté d’enseignement veulent «un État qui se croise les bras devant toutes les doctrines». Cependant aucun d’eux n’admettrait un enseignement tendant à la négation de la patrie; or il y a aussi «une patrie morale, un ensemble d’idées et d’aspirations que le gouvernement doit défendre comme le patrimoine des âmes dont il a la charge»[529]. Les principes de 1789 sont le fondement de la société française moderne; il faut en assurer l’enseignement. La république doit se défendre contre ceux qui veulent mettre en péril l’unité française; elle doit remplir cette mission tout de suite et résolument, car c’est à leur début que les gouvernements sont le plus forts[530].

 

[529] Discours du 26 juin 1879.

 

[530] «Si la République n’agit pas à cette heure où elle est toute

puissante; si elle ne profite pas de ce maximum de force qui

appartient à tout gouvernement nouveau pour se mettre en état de

défense, quand le fera-t-elle?» (discours d’Epinal, 23 avril 1879).

L’ennemi à combattre, continue Ferry, c’est le cléricalisme. Il a sa force principale dans les congrégations, et parmi celles-ci la plus dangereuse est celle des jésuites: c’est là qu’il faut frapper. La République, en agissant ainsi, ne fera pas une chose nouvelle, inouïe, elle continuera les traditions de la France d’autrefois[531]. Dans celle-ci, la société civile était bien armée pour tenir tête à l’esprit jésuitique; elle avait une royauté absolue, les Parlements soutenus par la bourgeoisie, une grande partie du clergé. Aujourd’hui les disciples de Loyola ne trouvent devant eux que des gouvernements d’opinion, faibles et fragiles, une bourgeoisie atteinte par les doctrines cléricales, un clergé asservi[532]; l’article 7, qui leur interdit l’enseignement, apparaît comme une chose monstrueuse inventée de nos jours, alors que les royalistes de 1830 en ont toujours imposé l’application[533]. Les jésuites, eux, n’ont pas changé depuis le XVIe siècle; ils considèrent toujours l’État comme subordonné à l’Église, et leurs idées sont professées dans les Universités catholiques. Leurs collèges se servent de livres faits pour inculquer aux enfants la haine de la France moderne[534].

 

[531] «Il y a des jougs que la vieille France chrétienne n’a jamais

voulu subir, des idoles devant lesquelles elle ne s’est jamais

prosternée: et l’on attend que la France libérale se jette à leurs

pieds, confuse et repentante!» (discours au concours général, 4 août

 

1879).

 

[532] 27 juin 1879.

 

[533] Sénat, 15 novembre 1880.

 

[534] Jules Ferry cita de nombreux extraits des livres scolaires

trouvés chez les jésuites par les inspecteurs de l’enseignement, ceux

du P. Gazeau, de l’abbé Courval, de Charles Barthélemy (26 juin 1879).

Les élèves instruits par de tels maîtres ne seront-ils pas tout différents de ceux qui ont appris dans les maisons universitaires à connaître, à aimer la France contemporaine? «La jeunesse qui sort de là, élevée dans l’ignorance et dans la haine des idées qui nous sont chères, songez qu’elle va se heurter, dès les premiers pas dans la vie, contre une autre partie de la jeunesse française, élevée à une autre école, chauffée à un foyer bien différent, sortant de ces classes agricoles ou populaires qui révèrent 1789 comme une délivrance et la société moderne comme un idéal; et voyez-vous, dans un prochain avenir, ces deux camps opposés l’un à l’autre dans toutes les voies de l’activité, dans tous les ordres de fonctions, dans l’armée, dans la magistrature, dans l’industrie, dans toute la vie civile[535]?»

 

[535] Discours d’Epinal, 23 avril 1879.

Combattre le cléricalisme et le jésuitisme, dit encore Ferry, ce n’est point s’attaquer au catholicisme. La République respecte trop la volonté du pays pour commettre une faute pareille[536]. Le peuple a combattu au 16 mai le gouvernement des curés, car il y a chez les paysans français deux partis pris bien arrêtés: l’un c’est de ne point souffrir que l’Église mette le pied dans la politique, l’autre, c’est de laisser l’Église maîtresse chez elle[537]. Les radicaux, lorsqu’ils proposent d’interdire au clergé l’enseignement à tous les degrés, ne font qu’une manifestation stérile[538]. De même ils ont tort de demander la séparation de l’Église et de l’État; mais la droite fera sagement de ne pas les aider en méconnaissant les obligations du régime concordataire[539]. Le Concordat s’applique seulement au clergé séculier, dont la République n’a point à se défier[540]. Au contraire, elle doit le défendre contre l’invasion du clergé régulier[541]. L’État doit même aider à la formation du clergé; voilà pourquoi les Facultés de théologie ont leur raison d’être. On dit que l’État neutre n’a point à s’en occuper; mais cette apparente inconséquence est bonne et utile. «Le dogme aux Églises, la science à l’État: c’est une question de frontière, étant bien entendu que, dans les matières mixtes, l’État, par cela même qu’il est l’État, détermine en dernier ressort la frontière qu’il a charge de défendre[542]».

 

[536] «Attaquer le catholicisme, se mettre en guerre avec la croyance

du plus grand nombre de nos concitoyens, mais ce serait la dernière

et la plus criminelle des folies» (27 juin 1879).

 

[537] 6 juillet 1879.

 

[538] Ibid. (réponse à Madier de Montjau).

 

[539] «Vous n’êtes pas pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat:

restez dans le régime concordataire, mais ne vous flattez pas de

cumuler les avantages de l’Eglise d’Etat avec les libertés de la

séparation» (Sénat, 15 novembre 1880).

 

[540] «Pourquoi ces 50.000 prêtres, en immense majorité fils de la

charrue et du sillon, enfants de 1789, maudiraient-ils 1789?» (6

juillet 1879).

 

[541] «Il ne faut pas que le clergé se trouve tout à coup submergé,

noyé par l’invasion d’un clergé régulier innombrable, et que l’on

voie passer l’autorité, la richesse, la direction des consciences,

des mains du clergé séculier, du clergé d’Etat lié avec l’Etat par

un contrat, aux mains d’un clergé irresponsable et généralement

étranger» (15 novembre 1880).

 

[542] Discours à l’inauguration des bâtiments de la Faculté de

théologie protestante (7 novembre 1879).

Jules Ferry entreprit de réorganiser l’enseignement public à tous les degrés. Le Conseil supérieur de l’instruction publique subit une transformation profonde: composé désormais de professionnels de l’enseignement ou de membres des corps savants, il comprit, à côté des membres choisis par le ministre, les délégués élus par les fonctionnaires eux-mêmes. Au point de vue politique, ce qu’on remarqua surtout dans cette nouvelle loi, ce fut l’exclusion des ministres des cultes. Jules Ferry la justifia en demandant qu’on laissât les questions pédagogiques aux personnes compétentes, et en montrant que les bons ministres de l’instruction publique, depuis Guizot et Villemain jusqu’à Duruy et Jules Simon, avaient été des professeurs[543]. Il obtint assez facilement gain de cause. Les difficultés furent moindres encore lorsqu’il s’agit de restituer à l’Etat la collation des grades, comme le réclamaient depuis 1875 tous les républicains, même les modérés comme Jules Simon.

 

[543] Discours du 19 juillet 1879 à la Chambre, du 30 janvier 1880

au Sénat. Il y présente un résumé sévère de l’œuvre accomplie par le

Conseil supérieur tel que l’avait formé la loi Falloux.

Pour l’enseignement secondaire, il n’y avait pas de réforme aussi urgente à réaliser. Jules Ferry était un grand admirateur de l’Université: il aimait son esprit laïque et cette tradition de large tolérance qui permettait aux professeurs de toutes les opinions d’y vivre en bons termes; il vanta la façon dont ces hommes, généralement pauvres, pratiquaient leur devoir[544]. Mais l’Université, délivrée d’une tutelle gênante, maîtresse du Conseil supérieur de l’instruction publique, devait rajeunir ses méthodes, réduire la part faite au latin, aux exercices purement scolaires. La réforme de 1880 répondait aux désirs du ministre qui affirma, non sans illusion, qu’elle rendrait de nouveaux changements inutiles pour longtemps[545]. La création de l’enseignement secondaire des jeunes filles compléta son œuvre; elle fut décidée par la loi du 21 décembre 1880, malgré des attaques violentes, et malgré les craintes de certains hommes de gauche qui ne prévoyaient pas le succès rapide et général des lycées et des collèges de jeunes filles. Quant à l’article 7, qui excluait de l’enseignement secondaire les jésuites, on sait quelles polémiques passionnées il souleva. Le centre gauche dissident, mené par Dufaure et Jules Simon, le fit échouer au Sénat; le ministre, sur l’invitation expresse de la Chambre, appliqua aussitôt les anciennes lois sur les ordres religieux. Ce fut l’origine des décrets de 1880, qui entraînèrent des exécutions à main armée; pendant quelques mois on ne parla que de couvents forcés, de magistrats du parquet démissionnaires, de procès devant toutes les juridictions. Ce fut une agitation bruyante, mais sans profondeur, comme l’attestèrent les élections des conseils généraux en 1880 et les élections législatives de 1881[546].

 

[544] 19 juillet 1879. La société laïque, disait-il, peut se

glorifier de cet exemple: «après avoir sécularisé toutes les

institutions, on peut dire qu’elle a sécularisé la vertu».

 

[545] V. ses discours au Conseil supérieur en 1880.

 

[546] «L’émotion ne fut pas de longue durée; elle ne s’étendit guère

au-delà des régions où les exécutions avaient eu lieu. La rancune

ne fut durable et profonde que parmi les catholiques ardents et

militants» (Jules Simon, Dieu, patrie, liberté, p. 227).

C’est à l’enseignement primaire que Jules Ferry consacra surtout ses efforts. Il était ici aidé, porté par l’intérêt ardent que tous les démocrates manifestaient pour l’école. Chaque jour de nouvelles communes offraient des terrains, demandaient la subvention promise par le gouvernement à celles qui bâtiraient les maisons scolaires. Le ministre signalait avec joie cet élan de la démocratie rurale: «elle a eu l’ambition de construire des écoles comme, il y a vingt ans, elle avait celle de construire des églises[547]». On criait contre les frais des «palais scolaires»; il répondait qu’un vestiaire, un préau couvert étaient réclamés par l’hygiène, et qu’il était bon de faire durable et solide cette grande institution nationale. Mais dans ces maisons nouvelles, quels principes allaient présider à l’enseignement? C’est ici que le ministre eut à soutenir un combat incessant pour faire triompher les idées chères au parti républicain. La gratuité de l’enseignement fut dénoncée comme un trompe-l’œil par l’évêque d’Angers. Sans doute, répondit Jules Ferry, la gratuité n’est pas absolue, puisqu’il faut toujours payer l’enseignement; ce n’est pas non plus un principe nécessaire, car les mœurs et l’état financier de chaque pays doivent dicter ici la solution. Mais aujourd’hui le pays veut la fin des abus produits par la distinction entre élèves gratuits et payants; «il importe à une société comme la nôtre, à la France d’aujourd’hui, de mêler, sur les bancs de l’école, les enfants qui se trouveront, un peu plus tard, mêlés sous le drapeau de la patrie[548]».

 

[547] 23 décembre 1882.

 

[548] 13 juillet 1880. Jules Ferry montra que les ministres de

l’Empire, Duruy et Bourbeau, avaient préparé le régime de la gratuité.

Pour l’obligation comme pour la gratuité, Jules Ferry eut l’avantage d’obtenir l’appui des républicains modérés qui suivaient Jules Simon. Les faits étaient là pour établir la nécessité de combattre l’analphabétisme. La «Statistique comparée de l’enseignement primaire de 1827 à 1877» lui permit de montrer que, malgré les progrès accomplis depuis un demi-siècle, 624.000 enfants au moins demeuraient privés de tout moyen d’instruction, et que la France comptait au moins 15% d’illettrés, plus que n’importe quelle nation voisine. L’obligation lui paraissait destinée surtout à créer des mœurs nouvelles: l’obligation pour les communes, instituée par la loi de 1833, n’a fait sentir que peu à peu ses bons effets; l’obligation des familles produira des résultats semblables. Le parti de l’Eglise a tort de combattre l’obligation par défiance de l’esprit humain[549].

 

[549] «Votre principe est qu’il vaut mieux ne pas lire que de lire

des livres qui ne sont pas bons, c’est-à-dire qui ne sont pas

conformes aux doctrines que vous défendez. Eh! bien, nous ne sommes

pas ainsi, et nous disons: la première chose est de savoir lire,

et c’est la première chose, quand même on devrait apprendre à lire

dans le Rosaire de Marie ou dans la Bible de Royaumont. Nous disons

cela parce que nous croyons à la rectitude naturelle de l’esprit

humain, au triomphe définitif du bien sur le mal, à la raison et à la

démocratie; et vous, vous n’y croyez pas» (20 décembre 1880).

Beaucoup plus violentes furent les controverses à propos de la neutralité scolaire, ou de l’enseignement moral et religieux qu’on donnerait aux enfants. La neutralité scolaire est impossible, disaient les uns, car un homme digne de ce nom ne sera jamais neutre, et, s’il l’est, il ne pourra vraiment accomplir sa tâche d’éducateur. La neutralité promise, disaient les autres, n’existera point dans la réalité, ce ne sera qu’un déguisement hypocrite de l’irréligion et de l’athéisme. La neutralité peut exister, répondit Ferry, puisque l’Université la pratique depuis longtemps; dans l’enseignement secondaire, c’est l’aumônier seul qui a charge d’enseigner la religion. Il en sera de même dans l’enseignement primaire. L’instituteur ne sera plus obligé de donner l’instruction religieuse; ce sera l’affaire du curé. La sécularisation de l’école, ainsi accomplie, continuera l’œuvre commencée depuis 1789. Il y a deux cents ans déjà que Bacon et Descartes ont sécularisé le savoir humain; la Révolution a sécularisé le pouvoir civil. Toutes les institutions particulières, le mariage par exemple, ont subi l’une après l’autre le même changement; aujourd’hui le moment est venu de séculariser l’école. Les évêques disent que l’enseignement religieux doit rester obligatoire parce que la majorité du peuple français est catholique; avec cet argument des majorités on reviendrait vite à une religion d’Etat. L’enseignement religieux subsistera, mais donné par le prêtre; l’école restera neutre. Distinguons d’ailleurs la neutralité confessionnelle de la neutralité philosophique. C’est la première qu’il s’agit de mettre dans la loi. La seconde s’impose moins: le maître enseignera la doctrine qu’il préfère, sans qu’il y ait un intérêt social qui prescrive de lui en imposer une; le gouvernement évitera l’esprit sectaire, celui qui interdit les essais de morale indépendante, comme celui qui veut à tout prix «séparer l’enseignement moral de toute notion dogmatique sur l’origine et la fin des choses». En fait, la plupart des membres de l’enseignement public sont spiritualistes[550].

 

[550] Discours du 2 décembre 1880. Il est faux, ajoute Ferry, de

prétendre «que nous voulons faire une école dans laquelle il sera

défendu de prononcer le nom de Dieu».

Le duc de Broglie affirma qu’on ne pourrait point enseigner à l’école primaire une morale séparée de la religion. Cette morale existe, lui répondit Jules Ferry; laissons de côté les hautes conceptions métaphysiques sur lesquelles théologiens et philosophes discutent depuis 6.000 ans: «il s’agit de ne montrer aux jeunes intelligences que cette véritable et pure lumière qui, depuis l’origine du monde, suivant une grande parole, est la lumière qui éclaire tous les hommes[551]». Les penseurs ont montré depuis longtemps que, malgré les divergences concernant l’origine et la fin des choses, il existe une morale, marchant et progressant avec l’humanité. Les instituteurs sauront enseigner «la bonne, la vieille, l’antique morale humaine[552]». On réclame à droite l’enseignement de la «morale religieuse»; cette expression fut inventée en 1819, à propos d’une loi sur la presse, malgré de Serre qui déclarait ne pas la comprendre. Jules Simon a prouvé que cette formule équivalait à «religion positive» et devait être écartée[553]. Mais quand Jules Simon réclame l’enseignement des «devoirs envers Dieu», lui aussi propose une formule vague et dangereuse. Le Dieu des chrétiens n’est pas celui de Descartes et de Spinoza. L’instituteur chargé d’enseigner ces devoirs deviendra ainsi un professeur de religion, forcément en conflit avec le vrai professeur, avec le curé. Laissons à celui-ci les devoirs envers Dieu, à l’instituteur la morale séculière et laïque. «Il ne s’agit pas ici de voter pour ou contre Dieu: on ne vote pas Dieu dans les Assemblées[554]».

 

[551] Sénat, 10 décembre 1880.

 

[552] 10 juin 1881.

 

[553] 2 juillet 1881.

 

[554] 4 juillet 1881.

Ferry écartait donc le prêtre de l’école; il ne voulait même pas l’y laisser venir faire le catéchisme, pour éviter les conflits entre l’instituteur et le curé[555]. Mais en retour l’école ne devait jamais insulter les croyances religieuses; l’instituteur coupable d’une pareille faute mériterait une punition aussi sévère que celui qui battrait ses élèves[556]. Le ministre ne manqua pas, dans une lettre célèbre adressée aux instituteurs, de préciser leur devoir: «Au moment, dit-il, de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire; si non, parlez hardiment[557]». Le ministre leur conseillait aussi, en termes non moins pressants, d’éviter la politique, du moins «la politique de parti, de personnes, de coterie», et d’assurer à la nation, sous un gouvernement démocratique mobile et changeant, «un corps enseignant digne, stable, durable[558]».

 

[555] Dans cette rencontre, disait-il, l’un apporterait «la raideur

et l’âpreté de ceux qui sont récemment affranchis, et l’autre,

l’amertume des pouvoirs récemment dépossédés» (11 mars 1882).

 

[556] 16 mars 1882.

 

[557] Lettre du 17 novembre 1883.

 

[558] Discours au second congrès pédagogique, 19 avril 1861.

En organisant ainsi l’enseignement primaire public, Jules Ferry entendait laisser la liberté à l’enseignement primaire catholique. Mais il fit supprimer le privilège attribué à la lettre d’obédience, parce qu’il était juste d’exiger de tout instituteur ou institutrice, congréganiste ou laïque, le modeste brevet qui suppose le minimum de connaissances nécessaire pour instruire des élèves. Quant à retirer aux congrégations autorisées le droit d’enseigner, jamais il n’en exprima l’idée[559].

 

[559] «J’ai toujours pensé que l’œuvre du gouvernement de la

République n’est point une œuvre de sectaires; que nous n’avons ni le

devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences… Oui, nous

avons voulu la lutte anticléricale, mais la lutte antireligieuse,

jamais! jamais!» (Sénat, 10 juin 1881).

Dans ces longs débats de quatre années, un des principaux auxiliaires de Jules Ferry à la Chambre fut Paul Bert. Tandis que le ministre s’appliquait surtout à défendre ses projets de loi, Paul Bert, plus libre, se plaisait à prendre l’offensive, à dénoncer les prétentions et les erreurs des cléricaux: avec une précision impitoyable de savant, le professeur de la Sorbonne résumait leurs écrits, multipliait les citations, montrait les conséquences pratiques de leurs doctrines[560]. Cette ardeur belliqueuse n’était pas sans gêner parfois Jules Ferry. Paul Bert combattit aussi par le livre et, comme Pascal et Montlosier, s’en prit à la morale des jésuites. Pascal avait puisé dans Escobar et Sanchez; Paul Bert, étudiant les œuvres du théologien le plus en faveur dans la Compagnie vers 1880, fit connaître au grand public les règles formulées par le P. Gury, avec de nombreuses dérogations, et les cas de conscience bizarres prévus par lui. La préface de ce livre est un cri de guerre contre le jésuite[561]. Le fougueux savant évoque l’image de ce que serait le parfait élève de la Compagnie. Fiancé, il peut rompre ses engagements, abandonner même la jeune fille qu’il a rendue mère; ami d’un mourant, il peut désobéir aux dernières volontés de celui-ci; frère, il peut dépouiller son frère d’une part de succession qui lui revient; joueur, il peut tricher; commerçant, toutes les ruses malhonnêtes lui sont permises. Toujours il trouve un docteur de la Compagnie pour autoriser les compensations occultes, pour déclarer que tel méfait n’est pas une faute théologique[562].

 

[560] V. ses discours et ses conférences dans Le cléricalisme

 

(1900).

 

[561] «Voyez ce qu’il a fait de tous ceux sur qui il a mis la main…

La noblesse française, si vive, si fière, si généreuse malgré sa

légèreté, cherchez-la, tout affadie, sans ressorts, bardée non

plus de fer, mais de scapulaires et de cordons bénits. Et cette

bourgeoisie au robuste et sage esprit, amoureuse de travail, de

progrès et de liberté, voyez-la, impuissante, épeurée, livrée à

toutes les réactions. Et ils allaient saisir la magistrature, ils

étendaient la main vers l’armée, ces deux sauvegardes d’une nation!

Ah! il était temps vraiment qu’on ouvrît les yeux!» (_La morale des

jésuites_, préface).

 

[562] Ibid., préface. Paul Bert est heureux de constater que

«depuis trois siècles, pas un seul Français ne s’est assez imprégné

de l’esprit jésuitique pour mériter le rang de Général».

Contre les moines en général, Paul Bert emploie non seulement l’invective, mais l’ironie. Sa conférence du 28 août 1881 fourmille de citations puisées dans les Annales de la Sainte-Enfance, les écrits sur le curé d’Ars, les brochures destinées à exalter saint Joseph; elle constate aussi que le catéchisme laisse de côté l’amour de la patrie, la morale civique, et ne dit rien sur la liberté, la solidarité, la tolérance[563]. Manger du saucisson le vendredi est un péché plus grand qu’avoir commis vingts délits.

 

[563] Le cléricalisme, p. 59 sqq.

De nombreux écrivains s’associèrent à cette campagne. Pour n’en citer qu’un seul, Edmond Scherer présente en un raccourci vigoureux les défauts du jésuite comme éducateur. Les Exercices spirituels de saint Ignace l’invitent à considérer l’humanité comme partagée entre deux chefs, le Christ et Lucifer, avec deux camps, l’un autour de Jérusalem, l’autre autour de Babylone: singulière pédagogie que celle qui repose sur une conception pareille! Et les Constitutions renferment le fameux perinde ac cadaver; voilà tout le jésuitisme. «C’est par la proscription du libre examen qu’il répond à nos besoins de science, c’est par une prédication ascétique qu’il entend nous préparer à la lutte pour l’existence, c’est par l’éloge de l’obéissance passive qu’il s’imagine arrêter l’affranchissement démocratique des sociétés! Et ce sont ces gens-là qui se proposent pour être les maîtres de nos enfants! Des eunuques qui se croient capables de former des hommes![564]»

 

[564] Revue politique et littéraire, 23 août 1879.

L’hostilité de la droite et du clergé contre les lois de Jules Ferry eût été moins redoutable si elle n’avait pas rencontré l’appui d’un groupe de républicains modérés. L’exemple leur fut donné par un catholique de gauche, Etienne Lamy; il voulut montrer à la Chambre que, le cléricalisme ayant perdu la bataille du 16 mai, c’était une faute grave de s’attaquer au catholicisme lui-même. Au Sénat, ces dissidents formèrent un groupe dangereux pour le ministère, surtout avec un chef comme Jules Simon. Le philosophe républicain était partisan de ce libéralisme illimité contre lequel Renouvier avait si souvent mis ses lecteurs en garde; au nom de la liberté, il repoussait les mesures contre les jésuites. En même temps il était déiste: ce contemporain des hommes de 1848 pensait comme eux que l’Etat doit invoquer le nom de Dieu; cet apôtre de la religion naturelle croyait impossible d’enseigner la morale sans base religieuse. Il se distinguait de la droite en approuvant l’instruction gratuite et obligatoire, et se rencontrait parfois avec Ferry dans sa manière de comprendre l’école primaire; mais sa lutte contre la neutralité, contre la laïcité, offrit aux Chesnelong et aux Buffet un appui sérieux. Dans un livre de combat, il montra la campagne anticléricale imposée au gouvernement par l’extrême gauche, et acceptée parce que les opportunistes craignaient de ne plus paraître assez avancés; le ministre de l’instruction publique, désireux de conserver une modération relative, se trouve déjà, selon Jules Simon, débordé par une armée de réserve qui va compromettre son œuvre, car les menaces de ces violents autorisent les adversaires de l’école publique à lui infliger un surnom redoutable, «l’école sans Dieu»[565].

 

[565] Dieu, patrie, liberté, 1883.

La défaite électorale du parti opportuniste en 1885 n’empêcha pas les républicains de continuer son œuvre. Les lois sur l’enseignement furent complétées par une loi nouvelle, qui imposait définitivement aux communes, dans un délai déterminé, la laïcisation des écoles publiques. Pour défendre cette loi, Jules Ferry trouva un continuateur éloquent et actif dans René Goblet. Celui-ci était, par principe, comme tous les radicaux, un partisan de la séparation; mais acceptant le régime préféré par la majorité républicaine, il annonça l’intention d’appliquer loyalement le Concordat. C’est ainsi que, devant le Sénat, il affirmait son droit de suspendre le traitement des prêtres qui avaient agi aux élections contre la République, tout en exprimant le regret d’être contraint à de pareilles mesures[566]. Goblet soutint avec talent devant les Chambres la nouvelle loi scolaire et parvint à la faire adopter par le Sénat, malgré les nouveaux efforts de Jules Simon. Je me bornerai à résumer la dernière passe d’armes entre les deux champions, vers la fin de la discussion, dans les séances des 18 et 20 mars 1886.

 

[566] «Il n’est pas vrai que la société civile ne puisse pas

poursuivre son œuvre sans porter atteinte à la religion. Il n’est pas

bon de le dire, il n’est pas bon de le croire, il n’est pas bon de le

faire croire. Il n’est pas vrai qu’il n’y ait pas là deux domaines

distincts, et que la religion et la société civile ne puissent

pas vivre à côté l’une de l’autre, sans empiéter sur leur domaine

respectif» (26 décembre 1885).

Cette loi, disait Jules Simon, faite pour exclure définitivement les congréganistes des écoles publiques, est inspirée par trois motifs: on veut la neutralité religieuse, l’apostolat politique, et surtout une revanche contre le clergé. Mais la neutralité religieuse est impossible; l’éducateur ne peut pas enseigner avec dignité s’il cache toujours ses convictions: «l’école neutre est une école déshonorée». L’apostolat politique est néfaste pour l’école: sous l’Empire, les républicains protestaient contre l’obligation imposée aux instituteurs de glorifier Napoléon III; jouaient-ils donc la comédie? Au lieu de prétendre faire de l’instituteur le représentant des idées modernes dans le village, qu’on le laisse être simplement un maître d’école. Enfin la politique de revanche est indigne d’un parti de gouvernement; elle ne doit pas conduire à l’oppression des consciences.—Il est faux, répondit Goblet, que les lois votées depuis quatre ans détruisent la liberté d’enseignement. La république laisse une liberté complète aux écoles privées, mais n’admet plus les ordres religieux à enseigner dans les écoles de l’Etat. Le père de famille est opprimé, dit-on, lorsque, ne pouvant envoyer son enfant à une école libre, il n’a devant lui qu’une école publique étrangère à ses idées; faudra-t-il donc faire entretenir par l’Etat des écoles distinctes pour toutes les variétés d’opinions politiques ou religieuses? On demande aussi que le choix appartienne à la commune; mais que l’école reçoive telle ou telle direction, ce n’est pas là un intérêt communal; c’est une question qui regarde l’initiative privée ou l’Etat. Celui-ci ne peut créer qu’un seul type d’écoles; et comme il impose l’obligation, approuvée par les hommes tels que Jules Simon, il a dû adopter ce correctif de l’obligation qui s’appelle la neutralité. Or le congréganiste ne peut pas être neutre; il a deux maîtres, l’Etat et le supérieur ecclésiastique, et lorsque ces deux maîtres sont en désaccord, c’est au second qu’il obéit. L’apostolat politique doit rester hors de l’école, si l’on entend par ce mot l’apologie des gouvernements; mais il y a place pour un apostolat plus élevé, qui comprend les devoirs envers la patrie et l’explication de la devise républicaine, «liberté, égalité, fraternité». L’enseignement moral doit être, comme Jules Simon l’a si souvent répété dans ses livres, dégagé de toute préoccupation confessionnelle. La revanche contre le clergé, les républicains n’ont pas à la poursuivre; mais placés en présence de la loi de 1850, qui a si profondément aggravé les divisions de la société française, ils veulent restituer à la société civile ce que cette loi lui a pris à tort.

Jules Simon fut soutenu dans sa campagne par ses amis de l’école éclectique. Ces philosophes, habitués par Victor Cousin à rechercher l’alliance des «deux sœurs immortelles», ne pouvaient se résigner à voir l’école séparée de l’Église. Adolphe Franck, rééditant un livre paru vingt ans auparavant, protesta contre des projets nuisibles à la religion[567]. Barthélemy Saint-Hilaire, le fidèle ami de Cousin, s’appliqua également à prêcher la réconciliation: il reconnaissait les erreurs d’une Eglise qui avait exalté le Sacré-Cœur, fait la loi de 1875 et défendu des congrégations illégales, mais les républicains devaient éviter d’y répondre par des fautes semblables; ils devaient se souvenir que l’accord est possible, facile entre la philosophie et la religion[568]. Un autre disciple de l’éclectisme, l’ancien recteur de l’Académie de Paris, Mourier, prenait aussi la plume pour soutenir Jules Simon, pour montrer combien l’enseignement péricliterait s’il était séparé de la tradition religieuse[569].

 

[567] «L’Etat fait les frais d’une académie de musique, d’un corps

de ballet, d’une chaire de chinois, d’une autre de sanscrit.

Tous les citoyens qui payent l’impôt contribuent à l’entretien

de ces institutions de luxe, quoique bien peu d’entre eux soient

en situation d’en profiter. Et l’on refuserait à la masse de la

population, aux pauvres, aux humbles, aux ouvriers des villes, aux

habitants de la campagne, ce que leur conscience, leur foi, leurs

traditions héréditaires réclament le plus impérieusement, une église,

un temple où ils puissent se réunir pour prier, un prêtre qui bénisse

leur naissance, leur mariage, l’heure de leur séparation d’avec les

vivants!» (_Des rapports de la religion et de l’Etat_, avant-propos).

 

[568] La philosophie vraie, qui est nécessairement spiritualiste, n’a

aucune peine à rendre à la religion la justice qui lui est due…

Le catholicisme, légitime héritier du passé, est l’institution

religieuse et morale la plus féconde que les hommes aient jamais

fondée, parce qu’il sait s’améliorer tout en restant fidèle à la

tradition.» (_La philosophie dans ses rapports avec la science et la

religion_, p. 273).

 

[569] «République ou monarchie, le gouvernement, quelles qu’en

soient les formes et la constitution, a besoin de générations

élevées à l’école du respect, et il ne saurait y avoir de respect

là ou la morale est indépendante… Telle était l’antique doctrine,

celle de l’Université que j’ai servie.» (_Notes et souvenirs d’un

universitaire_).

Ce n’était pas un langage semblable qu’on pouvait attendre de Littré ou de Renouvier. Mais l’amour de la République, le désir de consolider le régime nouveau leur faisaient redouter une politique trop agressive à l’égard du clergé. Littré s’expliqua là-dessus, au début de la campagne de Jules Ferry contre la Compagnie de Jésus, dans un article qui fit sensation[570]. Le suffrage universel, disait-il, a manifesté sa volonté en matière de politique religieuse. «Il se porte indifféremment sur des catholiques, sur des protestants, sur des juifs, sur des libres-penseurs, pourvu qu’ils satisfassent à un certain programme qui varie sans doute selon les circonstances, mais qui pourtant a toujours un fond identique, celui de respecter les conditions essentielles de la société moderne telle que l’a faite la Révolution. En revanche, il exclut presque absolument tout ce qui est clérical, ultramontain, jésuite, en d’autres termes tout ce qui professe une hostilité implacable contre l’établissement du régime laïque au sein de l’Etat. D’où vient ce double courant dans une même masse homogène? c’est que, tandis qu’elle a un credo religieux dont elle entend bien ne pas se départir, elle a aussi un credo politique auquel elle tient avec une non moindre détermination… Quelle contradiction! s’écriera-t-on et du côté qui assure que le catholicisme est incompatible avec aucune liberté moderne, et du côté qui soutient qu’il n’est aucune liberté moderne qui ne soit hétérodoxe! Contradiction, soit; mais elle existe, elle vit, elle se meut, elle agit et a des résultats très importants». Littré désapprouvait donc les mesures de combat, les fermetures de couvents, et préconisait les mesures positives, l’organisation de l’école primaire, le développement de l’Université[571].

 

[570] Le catholicisme selon le suffrage universel, réimprimé dans

son livre De l’établissement de la troisième république.

 

[571] Littré fait observer à ce propos que, renonçant aux idées

enseignées par Auguste Comte, il ne demande plus la suppression de

l’Université ni de son budget.

Dans la Critique philosophique, Renouvier et Pillon continuaient la guerre contre le papisme et réclamaient toujours un solide enseignement laïque. Leur revue loua les rapports de Paul Bert et son livre sur la morale des jésuites[572]. Mais elle approuva l’article de Littré, en le félicitant d’avoir abdiqué ses anciens préjugés contre l’Université; Pillon adopta la distinction, qu’il ne faisait point jusque-là, entre le catholicisme et le cléricalisme; Renouvier blâma les violences et le fanatisme des radicaux[573]. Les deux philosophes ajoutaient d’ailleurs que le maintien du Concordat, tel que l’avait compris Portalis, impliquait la disparition des ordres religieux non autorisés par l’Etat; ils acceptaient la formule de Paul Bert, «paix au curé, guerre au moine!» Les maîtres du criticisme restaient donc plus combatifs que Littré, tout en se rapprochant de lui. La sympathie croissante de Renouvier pour le protestantisme devait le rendre de plus en plus défiant envers les excès de la libre pensée; mais jamais il ne renia son attachement à l’éducation laïque et ses sympathies pour la lutte contre la théocratie[574].

 

[572] 9e année, I, pp. 61 et 126.

 

[573] 9e année, II, pp. 81, 113, 161, 186, 332. Ibid., pp. 65 et