Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle

Chapitre 1864

La bourgeoisie lettrée qui lisait la Revue des Deux-Mondes fut renseignée par un universitaire détaché des idées religieuses, Ernest Havet. «L’impossibilité et le néant essentiel du miracle, écrivait-il, l’indéfectibilité des lois naturelles, la nature toujours pareille à elle-même dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, la naissance du christianisme et l’apparition de Jésus purs phénomènes historiques, magnifiques phénomènes à la bonne heure, mais phénomènes comme les autres, et dont l’étude doit se faire suivant les mêmes procédés que toute autre étude, voilà le fond solide sur lequel le livre est bâti. Mon examen s’appuie sur les mêmes principes, et j’ai dû les proclamer d’abord, sans effort et tranquillement, comme choses toutes simples, mais non sans fierté et sans joie, puisqu’on peut en mesurer le prix à ce qu’il en a coûté pour les conquérir». Après ce cri de triomphe, Havet montrait les qualités sérieuses du livre, tout en reprochant à l’auteur de renoncer quelquefois volontairement à suivre jusqu’au bout sa propre critique[299]. Edmond Scherer se montra plus enthousiaste encore: Voltaire et Strauss, dit-il, sont encore des théologiens, absorbés par la polémique; Renan le premier s’est élevé assez haut pour parvenir à la libre vue historique des choses. Ce livre n’avait pas encore été fait: «il a fallu deux choses pour qu’il devînt possible, le dix-neuvième siècle et la France[300]».

 

[299] Revue des Deux-Mondes, 1er août 1863. L’article fit scandale

parmi les abonnés, au point que la Revue dut adopter une attitude

moins radicale.

 

[300] Scherer, Mélanges d’histoire religieuse, p. 69. Dans un

autre article, écrit trois mois plus tard, Scherer énumérait les

injures accumulées contre l’auteur, et montrait une fois de plus la

nouveauté de l’œuvre qui «a fait passer la vie de Jésus du domaine de

la controverse à celui de la narration, du terrain de la théologie à

celui de l’histoire.» (ibid., p. 131).

Renan avait laissé passer les attaques, les menaces, les injures sans y répondre. Deux ans plus tard il continua son histoire par le volume sur les Apôtres. Cette fois l’hypothèse tenait moins de place, le livre était moins inattendu; aussi, tout en obtenant un grand succès, provoqua-t-il un moindre scandale. Pourtant la préface maintenait énergiquement ses opinions sur le miracle et raillait les tenants du surnaturel: «Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne pas s’en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce qui n’arrive jamais. Jamais il ne s’est passé de miracle devant le public qu’il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules. La condition du miracle, c’est la crédulité du témoin». Il parlait avec sa politesse hautaine des violences proférées contre lui[301]. Sa résolution demeurait ferme d’éviter les polémiques inutiles; rien ne lui paraissait plus désirable que le maintien de la société actuelle, où l’orthodoxie, le rationalisme, l’art, la morale ont chacun leur part et doivent se supporter mutuellement.

 

[301] «Souvent, en voyant tant de naïveté, une si pieuse assurance,

une colère partant si franchement de si belles et si bonnes âmes,

j’ai dit comme Jean Huss, à la vue d’une vieille femme qui suait

pour apporter un fagot à son bûcher: O sancta simplicitas!» Cf. la

préface de la treizième édition de la Vie de Jésus.

Ce n’était pas seulement l’histoire religieuse qui fournissait aux critiques l’occasion de reviser les affirmations de l’Eglise. L’histoire de la pensée grecque, étudiée avec plus de soin qu’autrefois, permit de retrouver chez les païens les grandes vérités morales dont l’opinion commune faisait hommage à l’Evangile. Jacques Denis, un universitaire d’esprit très libre, avait fait un mémoire, couronné par l’Institut en 1853, sur la morale grecque; de là sortit un beau livre, l’Histoire des théories et des idées morales dans l’antiquité: «L’homme est un, quoiqu’il change sans cesse, disait l’auteur dans sa préface; la vie morale de l’humanité est une, quoiqu’elle soit dans un perpétuel mouvement». Grâce à la philosophie, ce mouvement devient un progrès continu, justifiant le vers pris comme épigraphe de l’ouvrage: Et quasi cursores vitaï lampada tradunt. L’ouvrage fut remarqué; plus d’un grand écrivain parisien félicita le modeste universitaire de province qui avait si bien défendu la morale des anciens[302].

 

[302] V. la notice de Paul Janet sur lui dans l’_Annuaire de l’Ecole

Normale Supérieure_, 1898. Mal vu du gouvernement, la publication de

son livre le fit envoyer en disgrâce, une fois de plus, du lycée de

Strasbourg à celui de Pau.

Jacques Denis expliquait en débutant pourquoi il avait laissé de côté l’influence de la philosophie antique sur la morale chrétienne. «Quoique je n’espère rien et que je craigne peu de chose, disait-il, je ne me sens pas dans une position assez libre pour toucher à de pareils sujets[303]». L’ouvrage qu’il n’avait pu composer fut bientôt fait par Havet. Admirateur passionné de l’hellénisme, celui-ci montra la littérature et la morale des Grecs préparant, inspirant tout ce qu’il y avait de bon dans l’Evangile et dans le christianisme. Natura non facit saltus; cet axiome que Sainte-Beuve lui avait conseillé de prendre comme épigraphe de son livre en indique l’esprit et la tendance. Ce livre de science fut accompagné d’une préface belliqueuse où l’écrivain protestait contre les phrases convenues sur la révolution morale opérée par Jésus, contre la faiblesse intellectuelle des gens «comme il faut», et citait à l’appui de sa thèse l’opinion d’un grand nombre de publicistes indépendants[304].

 

[303] Histoire des idées morales, préface.

 

[304] Le christianisme et ses origines, préface. Cette préface,

écrite avant la guerre de 1870, fut publiée sans changements l’année

suivante. «Le double crime du christianisme, dit Havet, a été de

mettre la guerre, d’une part, dans l’intérieur même de l’homme,

par la violence faite à la nature; d’autre part, dans la société

humaine, entre les élus et les réprouvés. Le premier de ces torts est

aussi celui de la morale platonique et stoïque; le second est plus

particulièrement celui de l’Eglise.»

Les sciences naturelles n’étaient pas, comme les sciences philologiques, des importations venues d’Allemagne; la France avait produit depuis longtemps une série de grands naturalistes. Mais la génération romantique avait négligé les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire et prêté une attention médiocre aux débuts de la géologie. Les hommes du second Empire, au contraire, suivirent avec un intérêt passionné les découvertes de Boucher de Perthes et les théories de Darwin.

C’est une intéressante figure que celle de Boucher de Perthes. Ce provincial, fixé dans sa résidence d’Abbeville, y avait rempli consciencieusement jusqu’en 1852 les fonctions de directeur des douanes; il y menait une vie d’amateur riche, intelligent, curieux de toutes choses, très attentif à la politique française, prônant la théorie économique du libre échange à une époque où elle faisait encore scandale. Cet amateur avait un esprit génial, avec une volonté ferme qui lui permit de lutter pour ses idées sans jamais se laisser décourager par les réfutations, les railleries ou, ce qui était plus grave, par le silence des autorités scientifiques. C’est ainsi qu’il devint le créateur de la science préhistorique. S’intéressant à elle dès sa jeunesse, il présenta en 1838 aux naturalistes parisiens les premières haches diluviennes découvertes par lui. Brongniart, puis Jean-Baptiste Dumas se rallièrent à ses idées, sans oser le dire bien haut; les autres savants demeurèrent indifférents jusqu’à l’année glorieuse, l’année 1859. A cette date, les principaux géologues de l’Angleterre vinrent visiter Abbeville pour vérifier ses affirmations et se déclarèrent convaincus; ensuite Gaudry, après avoir fait le même voyage, lut à l’Académie des Sciences, le 3 octobre 1859, un rapport qui entraîna les indécis. Boucher de Perthes ne se tenait pas encore pour satisfait: après les instruments de l’homme fossile, c’était cet homme lui-même qu’il voulait retrouver; en 1863 fut découverte la mâchoire de Moulin-Quignon, et cette fois l’Académie des Sciences enregistra aussitôt la nouvelle conquête.

Boucher de Perthes ne tirait pas de ses travaux des conclusions irréligieuses. Le rôle politique du clergé lui déplaisait beaucoup, et les progrès des congrégations catholiques lui paraissaient inquiétants[305]; mais il n’aimait pas les discussions pouvant ébranler le culte établi. Lui-même croyait en Dieu, en un Dieu qui n’a point créé la forme du monde ni les corps qui s’y trouvent; la religion lui apparaissait comme un bienfait pour la conscience[306]. Ce grand travailleur aimait la science et fuyait la polémique religieuse[307]. Mais ses lecteurs furent moins discrets: si l’homme remontait au début de l’époque quaternaire, si son histoire primitive s’était déroulée sur la terre pendant de longs siècles, que devenaient les dates fixées par les théologiens pour la création du monde, 4963 ou 4004 avant Jésus-Christ? La question allait être souvent posée par tous ceux qui cherchaient dans la science des armes contre l’Eglise.

 

[305] Boucher de Perthes, Sous dix rois, VI, 128, 167, 436; VIII,

436 et passim.

 

[306] Id., De la création, 1841.

 

[307] V. son discours à la Société impériale d’émulation, le 7 juin