Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

Philippe-Paul, comte de Ségur · Chapitre 1 sur 4 · partie 1/3

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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

M. le général comte de Ségur.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

par

M. le général comte de Ségur.

Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit incipiam………

Virg.

TOME SECOND.

BRUXELLES, ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, RUE DE LA MONTAGNE, Nº 1015.

1825.

*

 

LIVRE HUITIÈME.

 

CHAPITRE I

 

ON a vu l’empereur Alexandre, surpris à Wilna au milieu de ses préparatifs de défense, fuir avec son armée désunie, et ne pouvoir la rallier qu’à cent lieues de là, entre Vitepsk et Smolensk. Entraîné dans la retraité précipitée de Barclay, ce prince s’était réfugié à Drissa, dans un camp mal choisi et retranché à grands frais; point dans l’espace, sur une frontière si étendue, et qui ne servait qu’à indiquer à l’ennemi quel devait être le but de ses manoeuvres.

Cependant Alexandre, rassuré par la vue de ce camp et de la Düna, avait pris haleine derrière ce fleuve. Ce fut là seulement qu’il consentit à recevoir pour la première fois un agent anglais: tant il attachait d’importance à paraître, jusqu’au dernier moment, fidèle à ses engagemens avec la France. On ignore si ce fut ostentation de bonne foi, ou bonne foi réelle; ce qui est certain, c’est qu’à Paris, après le succès, il affirma sur son honneur (au comte Daru) «que, malgré les accusations de Napoléon, ç’avait été sa première infraction au traité de Tilsitt.»

En même temps, il laissait Barclay faire aux soldats français et à leurs alliés ces adresses corruptrices qui avaient tant ému Napoléon à Klubokoë; tentatives que les Français trouvèrent méprisables, et les Allemands intempestives.

Du reste, l’empereur russe ne s’était pas montré comme un homme de guerre aux yeux de ses ennemis; ils le jugèrent ainsi, sur ce qu’il avait négligé la Bérézina, seule ligne naturelle de défense de la Lithuanie; sur sa retraite excentrique vers le nord, quand le reste de son armée fuyait vers le midi; enfin, sur son ukase de recrutement, daté de Drissa, qui donnait aux recrues pour point de ralliement plusieurs villes qu’occupèrent presque aussitôt les Français. On remarqua aussi son départ de l’armée, lorsqu’elle commençait à combattre.

Quant à ses mesures politiques dans ses nouvelles et dans ses anciennes provinces, et quant à ses proclamations de Polotsk à son armée, à Moskou, à sa grande nation, on convenait qu’elles étaient singulièrement appropriées aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu’il y eut, dans les moyens politiques qu’il employa, une gradation d’énergie très-sensible.

Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit précipitation, soit calcul, on avait tout ménagé en se retirant, sol, maisons, habitans; rien n’avait été exigé: seulement on avait emmené les seigneurs les plus puissans; leur défection eût été d’un exemple trop dangereux, et dans la suite leur retour plus difficile, s’étant plus compromis; c’étaient d’ailleurs des otages.

Dans la Lithuanie plus anciennement réunie, où une administration douce, des faveurs habilement distribuées, et une plus longue habitude avaient fait oublier l’indépendance, on avait entraîné après soi les hommes et tout ce qu’ils pouvaient emporter. Toutefois, on n’avait pas cru devoir exiger d’une religion étrangère et d’un patriotisme naissant l’incendie des propriétés: un recrutement de cinq hommes seulement, sur cinq cents mâles, avait été ordonné.

Mais, dans la vieille Russie, où tout concourait avec le pouvoir, religion, superstition, ignorance, patriotisme, non seulement on avait tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne pouvait pas suivre avait été détruit; tout ce qui n’était pas recrue, devenait milice ou Cosaques.

L’intérieur de l’empire étant alors menacé, c’était à Moskou à donner l’exemple. Cette capitale, justement nommée par ses poètes Moskou aux coupoles dorées, était un vaste et bizarre assemblage de deux cent quatre-vingt-quinze églises et de quinze cents châteaux, avec leurs jardins et leurs dépendances. Ces palais de briques et leurs parcs, entremêlés de jolies maisons de bois et même de chaumières, étaient dispersés sur plusieurs lieues carrées d’un terrain inégal; ils se groupaient autour d’une forteresse élevée et triangulaire, dont la vaste et double enceinte, d’une demi-lieue de pourtour, renfermait encore, l’une, plusieurs palais, plusieurs églises et des espaces incultes et rocailleux; l’autre, un vaste bazar, ville de marchands, où les richesses des quatre parties du monde brillaient réunies.

Ces édifices, ces palais, et jusqu’aux boutiques, étaient tous couverts d’un fer poli et coloré; les églises, chacune surmontée d’une terrasse et de plusieurs clochers que terminaient des globes d’or, puis le croissant, enfin la croix, rappelaient l’histoire de ce peuple; c’était l’Asie, et sa religion, d’abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin le croissant de Mahomet, dominé par la croix du Christ.

Un seul rayon de soleil faisait étinceler, cette ville superbe de mille couleurs variées! À son aspect, le voyageur enchanté s’arrêtait ébloui. Elle lui rappelait ces prodiges, dont les poètes orientaux avaient amusé, son enfance. S’il pénétrait dans son enceinte, l’observation augmentait encore son étonnement; il reconnaissait aux nobles les usages, les moeurs, les différens langages de l’Europe moderne, et la riche et légère élégance de ses vêtemens. Il regardait avec surprise le luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands; les costumes grecs du peuple, et leurs longues barbes. Dans les édifices, la même variété le frappait; et tout cela cependant, empreint d’une couleur locale et parfois rude, comme il convient à la Moskovie.

Enfin quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de palais, les richesses dont ils étaient ornés; le luxe des équipages; cette multitude d’esclaves et de serviteurs empressés, et l’éclat de ces spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces fêtes de ces joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait transporté, au milieu d’une ville de rois, dans un rendez-vous de souverains, venus avec leurs usages, leurs moeurs et leur suite; de toutes les parties du monde.

Ce n’étaient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans; des grands orgueilleux d’une noblesse antique, forts de leur nombre, de leur réunion, d’un lien général de parenté, contracté pendant les sept siècles de durée de cette capitale. C’étaient des seigneurs fiers de leur existence au milieu de leur vastes possessions; car le territoire presque entier du gouvernement de Moskou leur appartient, et ils y règnent sur un million de serfs. Enfin, c’étaient des nobles, s’appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, «sur le berceau et le tombeau de leur noblesse;» car c’est ainsi qu’ils appellent Moskou.

Il semble en effet que ce soit là que les nobles des familles les plus illustres doivent naître et s’élever; que ce soit de là qu’ils doivent s’élancer dans la grande carrière des honneurs et de la gloire; et qu’enfin ce soit encore là que, satisfaits, mécontens ou désabusés, ils doivent rapporter leurs dégoûts, ou leur ressentiment pour l’épancher; leur réputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune noblesse, et relever enfin loin du pouvoir, dont ils n’attendent plus rien, leur orgueil trop long-temps courbé près du trône.

Là, leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, au milieu des leurs, et comme hors de portée de la cour, a pris un langage plus libre; c’est comme un privilège que le temps a consacré, auquel ils tiennent, et que respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi leurs princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de gloire et des commerce, au milieu d’une ville de nobles, qu’ils ont ou disgraciés ou dégoûtés, qui échappent à leur pouvoir par leur âge, par leur réputation, et qu’ils sont obligés de ménager.

La nécessité y ramena Alexandre; il s’y rendit de Polotsk, précédé de ses proclamations, et attendu par les nobles et les marchands. Il y parut d’abord au milieu de la noblesse réunie. Là, tout fut grand, la circonstance, l’assemblée, l’orateur et les résolutions qu’il inspira. Sa voix était émue. À peine eut-il cessé qu’un seul cri, mais simultané, unanime, s’élança de tous les coeurs: on entendit de toutes parts: «Sire, demandez tout! nous vous offrons tout! prenez tout!»

Puis aussitôt, l’un de ces nobles proposa la levée d’une milice, et, pour la former, le don d’un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix l’interrompirent en s’écriant «que la patrie voulait davantage; que c’était un serf sur dix, tout armé, équipé, et pourvu de trois mois de vivres, qu’il fallait donner!» C’était offrir, pour le seul gouvernement de Moskou, quatre-vingt mille hommes et beaucoup de munitions.

Ce sacrifice fut voté sur-le-champ, sans délibération; quelques-uns disent avec enthousiasme, et qu’il fut exécuté de même, tant que le danger fut présent. D’autres n’ont vu, dans l’adhésion de cette assemblée à une proposition si extrême, que de la soumission, sentiment qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres.

Ils ajoutent qu’au sortir de cette séance, on entendit les principaux nobles murmurer entre eux contre l’exagération d’une telle mesure. «Le danger était-il donc si pressant! l’armée russe, qu’on leur disait encore être de quatre cent mille hommes, n’existait-elle plus? Pourquoi donc leur enlever tant de paysans! Le service de ces miliciens ne serait, disait-on, que temporaire? Mais comment espérer jamais leur retour! Il faudrait bien plutôt le craindre! Ces serfs rapporteraient-ils des désordres de la guerre une même soumission? non sans doute, ils en reviendraient tout pleins de nouvelles sensations, et d’idées nouvelles, dont ils infecteraient les villages: ils y propageraient un esprit d’indocilité, qui rendrait le commendement incommode, et gâterait la servitude.»

Quoi qu’il en soit, la résolution de cette assemblée fut généreuse et digne d’une si grande nation. Le détail importe peu. On sait assez qu’il est par-tout le même; que tout, dans le monde, perd à être vu de trop près; qu’enfin, les peuples doivent être jugés par masses et par résultats.

Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus brièvement: il leur fit lire cette proclamation, où Napoléon était représenté «comme un perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le coeur et la loyauté sur les lèvres, venait effacer la Russie de la face du monde.»

On dit qu’à ces mots, on vit s’enflammer de fureur toutes ces figures mâles et fortement colorées, auxquelles de longues barbes donnaient à la fois un air antique, imposant, et sauvage. Leurs yeux étincelaient; une rage convulsive les saisit; leurs bras roidis qu’ils tordaient, leurs poings fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs dents, en exprimaient la violence. L’effet y répondit. Leur chef, qu’ils élisent eux-mêmes, se montra digne de sa place: il souscrivit le premier pour cinquante mille roubles. C’était les deux tiers de sa fortune, et il les apporta le lendemain.

Ces marchands sont divisés en trois classes: on proposa de fixer à chacune sa contribution. Mais l’un d’eux, qui comptait dans là dernière classe, déclara que son patriotisme ne se soumettrait à aucune limite; et, dans l’instant, il s’imposa lui-même bien au-delà de la fixation proposée; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On profita de leur premier mouvement. Ils trouvèrent sous leur main tout ce qu’il fallait pour s’engager irrévocablement, quand ils étaient encore ensemble, excités les uns par les autres et par les paroles de leur empereur.

Ce don patriotique s’éleva, dit-on, à deux millions de roubles. Les autres gouvernemens répétèrent, comme autant d’échos, le cri national de Moskou. L’empereur accepta tout; mais tout ne put être donné sur-le-champ: et quand, pour achever son ouvrage, il réclama le reste des secours promis, il fut forcé d’user de contrainte; le péril qui avait soumis les uns et échauffé les autres, s’étant éloigné.

 

CHAPITRE II.

 

CEPENDANT, bientôt Smolensk fut envahi, Napoléon dans Viazma, l’alarme dans Moskou. La grande bataille n’était point encore perdue, et déjà l’on commençait à abandonner cette capitale.

Dans ses proclamations, le gouverneur-général comte Rostopschine, disait aux femmes: «qu’il ne les retenait pas, que moins il y aurait de peur, moins il y aurait de péril; mais, que pour leurs frères et leurs maris, ils devaient rester, qu’autrement ils se couvriraient de honte.» Puis il ajoutait des détails rassurans sur les forces ennemies: «c’étaient cent cinquante mille hommes réduits à se nourrir de cheval. L’empereur Alexandre allait revenir dans sa fidèle capitale; quatre-vingt-trois mille Russes, tant recrues que milice, et quatre-vingts canons marchaient vers Borodino pour se joindre à Kutusof.»

Il finissait en disant: «Si ces forces ne suffisent pas, je vous dirai: Allons, mes amis les Moskovites, marchons aussi! nous rassemblerons cent mille hommes, nous prendrons l’image de la sainte Vierge, cent cinquante pièces de canon, et nous mettrons fin à tout et ensemble.»

On a remarqué, comme une singularité toute locale, que la plupart de ces proclamations étaient en style biblique, et en prose rimée.

En même temps, non loin de Moskou, et par l’ordre d’Alexandre, on faisait diriger par un artificier allemand la construction d’un ballon monstrueux. La première destination de cet aérostat ailé, avait été de planer sur l’armée française, d’y choisir son chef, et de l’écraser par une pluie de fer et de feu: on en fit plusieurs essais qui échouèrent, les ressorts des ailes s’étant toujours brisés.

Mais Rostopschine, feignant de persévérer, fit, dit-on, achever la confection d’une multitude de fusées et de matières à incendies. Moskou elle-même devait être la grande machine infernale, dont l’explosion nocturne et subite dévorerait l’empereur et son armée. Si l’ennemi échappait à ce danger, du moins n’aurait-il plus d’asile, plus de ressources; et l’horreur d’un si grand désastre, dont on saurait bien l’accuser, comme on avait fait de ceux de Smolensk, de Dorogobouje, de Viazma et de Gjatz, soulèvrait toute la Russie.

Tel fut le terrible plan de ce noble descendant de l’un des plus grands conquérans de l’Asie. Il fut conçu sans effort, mûri avec soin, exécuté sans hésitation. Depuis, on a vu ce seigneur russe à Paris. C’est un homme rangé, bon époux, excellent père; son esprit est supérieur et cultivé, sa société est douce et pleine d’agrément; mais comme quelques-uns de ses compatriotes, il joint à la civilisation des temps modernes une énergie antique.

Désormais, son nom appartient à l’histoire: toutefois, il n’eut que la plus grande part à l’honneur de ce grand sacrifice. Il était déjà commencé dès Smolensk, lui l’acheva. Cette résolution, comme tout ce qui est grand et entier, fut admirable; le motif suffisant et justifié par le succès, le dévouement inoui, et si extraordinaire, que l’historien doit s’arrêter pour l’approfondir, le comprendre, et le contempler.[1]

[Note 1: On n’ignore pas que le comte Rostopschine a écrit qu’il était étranger à ce grand événement, mais on a dû suivre l’opinion des Russes et des Français, témoins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans exception, persévèrent à attribuer à ce seigneur l’honneur entier de cette généreuse résolution. Plusieurs semblent même croire que le comte Rostopschine, toujours animé de ce noble dévouement, qui désormais rendra son nom impérissable, ne refuse aujourd’hui l’immortalité d’une si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de la nation, dont il est devenu l’un des hommes les plus remarquables.]

Un homme seul, au milieu d’un grand empire presque renversé, envisage son danger d’un regard ferme. Il le mesure, l’apprécie, et ose, peut-être sans mission, faire l’immense part de tous les intérêts publics et particuliers qu’il faut lui sacrifier. Sujet, il décide du sort de l’état, sans l’aveu de son souverain; noble, il prononce la destruction des palais de tous les nobles, sans leur consentement; protecteur, par la place qu’il occupe, d’un peuple nombreux, d’une foule de riches commerçans, de l’une des plus grandes capitales de l’Europe, il sacrifie ces fortunes, ces établissemens, cette ville tout entière; lui-même, il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces intérêts blessés, détruits et révoltés.

Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si étonnante assurance? En décidant l’incendie de Moskou, son principal but ne fut pas d’affamer l’ennemi, puisqu’il venait d’épuiser de vivres cette grande cité, ni de priver d’abri l’armée française, puisqu’il était impossible de penser que, sur huit mille maisons et églises, dispersées sur un si vaste terrain, il n’en échapperait pas de quoi caserner cent cinquante mille nommes.

Il sentit bien encore que par là, il manquait à cette partie si importante de ce qu’on supposait être le plan de campagne d’Alexandre, dont le but devait être d’attirer et de retenir Napoléon, jusqu’à ce que l’hiver vint l’environner, le saisir, et le livrer sans défense à toute la nation insurgée. Car enfin, sans doute, ces flammes éclaireraient ce conquérant; elles ôteraient à son invasion son but. Elles devaient donc le forcer à y renoncer, quand il en était encore temps, et le décider enfin à revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d’hiver; détermination qui préparerait à la Russie une seconde campagne plus dangereuse que la première.

Mais, dans cette grande crise, Rostopschine vit sur-tout deux périls: l’un, qui menaçait l’honneur national, celui d’une paix honteuse dictée dans Moskou, et arrachée à son empereur; l’autre était un danger politique plus qu’un danger de guerre: dans celui-ci, il craignait les séductions de l’ennemi plus que ses armes, et une révolution plus qu’une conquête.

Ne voulant point de traité, ce gouverneur prévit qu’au milieu de leur populeuse capitale, que les Russes eux-mêmes nomment l’oracle, l’exemple de tout l’empire, Napoléon aurait recours à l’arme révolutionnaire, la seule qui lui resterait pour terminer. C’est pourquoi il se décida à élever une barrière de feu entre ce conquérant et toutes les faiblesses, de quelque part qu’elles vinssent, soit du trône, soit de ses compatriotes nobles ou sénateurs; et sur-tout entre un peuple serf et les soldats d’un peuple propriétaire et libre; enfin, entre ceux-ci et cette masse d’artisans et de marchands réunis, qui forment dans Moskou le commencement d’une classe intermédiaire, classe pour laquelle la révolution française a été faite.

Tout se prépara en silence, à l’insu du peuple, des propriétaires de toutes les classes, et peut-être de leur empereur. La nation ignora qu’elle se sacrifiait elle-même. Cela est si vrai, que lorsque le moment de l’exécution arriva, nous entendîmes les habitans réfugiés dans les églises maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin, les seigneurs les plus riches, trompés comme leurs paysans, nous en accusèrent; ceux enfin qui les avaient ordonnées en rejetèrent sur nous l’horreur, s’étant faits destructeurs pour nous rendre odieux, et s’inquiétant peu des maledictions de tant de malheureux, pourvu qu’ils nous en chargeassent.

Le silence d’Alexandre laisse douter s’il approuva ou blâma cette grande détermination. La part qu’il eut dans cette catastrophe est encore un mystère pour les Russes; ils l’ignorent ou la taisent: effet du despotisme, qui commande l’ignorance ou le silence.

Quelques-uns pensent qu’aucun homme, dans tout l’empire, hors l’empereur, n’aurait osé se charger d’une si terrible responsabilité. Depuis, sa conduite désavoua sans désapprouver. D’autres croient que ce fût une des causes de son absence de l’armée, et que, ne voulant paraître ni ordonner, ni défendre, il ne voulut pas rester témoin.

Quant à l’abandon général des habitations depuis Smolensk, il était forcé, l’armée russe les défendant toujours, les faisant toutes emporter l’épée à la main, et nous annonçant comme des monstres destructeurs. Cette émigration coûta peu dans les campagnes. Les paysans, voisins de la grande route, gagnaient, par des voies latérales, d’autres villages de leurs seigneurs, où ils étaient recueillis.

L’abandon de leurs cabanes, faites de troncs d’arbres couchés les uns sur les autres, qu’une hache suffit pour construire, et donc un banc, une table et une image forment tout le mobilier, n’était guère un sacrifice pour ces serfs qui n’avaient rien à eux, qui ne s’appartenaient pas à eux-mêmes, et dont il fallait bien que par-tout leurs seigneurs eussent soin, puisqu’ils étaient leur propriété, et qu’ils faisaient tout leur revenu.

D’ailleurs, ces paysans, avec leurs chariots, leurs outils et quelques bestiaux, emportaient tout avec eux, la plupart se suffisant à eux-mêmes pour se loger, se vêtir, et pour tout le reste: car ces hommes en sont toujours aux commencemens de leur civilisation, et bien loin encore de cette division de travail qui est l’extension et le perfectionnement du commerce, ou de la société.

Mais dans les villes, et sur-tout dans la grande Moskou, comment quitter tant d’établissemens, tant de douces et de commodes habitudes, tant de richesses mobilières et immobilières? et cependant, l’abandon total de Moskou ne coûta guère plus à obtenir que celui du moindre village. Là, comme à Vienne, Berlin et Madrid, les principaux nobles n’hésitèrent point à se retirer à notre approche: car il semble que pour ceux-là rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, journaliers, tous crurent devoir fuir comme les seigneurs les plus puissans. On n’eût pas besoin d’ordonner; ce peuple n’avait point encore assez d’idées pour juger par lui-même, pour distinguer et établir des différences: l’exemple des nobles suffit. Quelques étrangers, restés dans Moskou, auraient pu l’éclairer. On exila les uns, la terreur isola les autres.

Il fut d’ailleurs facile de ne laisser prévoir que profanations, pillage et dévastation à un peuple encore si séparé des autres peuples, et aux habitans d’une ville tant de fois saccagée et brûlée par les Tartares. Dès lors, on ne pouvait attendre un ennemi impie et féroce que pour le combattre. Le reste devait éviter son approche avec horreur, pour se sauver dans cette vie et dans l’autre: obéissance, honneur, religion, peur, tout ordonnait donc de fuir avec tout ce qu’on pouvait emporter.

Quinze jours avant l’invasion, le départ des archives, des caisses publiques, du trésor, et celui des nobles et des principaux marchands, avec ce qu’ils avaient de plus précieux, indiqua au reste des habitans ce qu’ils avaient à faire. Chaque jour le gouverneur, impatient déjà de voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l’émigration.

Le 3 septembre, une Française, au risque d’être massacrée par des mougiques furieux, se hasarda à sortir de son refuge. Elle errait depuis long-temps dans de vastes quartiers, dont la solitude l’étonnait, quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d’effroi. C’était comme le chant de mort de cette vaste cité; immobile, elle regarde, et voit s’avancer une multitude immense d’hommes et de femmes désolés, emportant leurs biens, leurs saintes images, et traînant leurs enfans après eux. Leurs prêtres, tous chargés des signes sacrés de la religion, les précédaient. Ils invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, que tous répétaient en pleurant.

Cette foule d’infortunés parvenus aux portes de la ville, les dépassèrent avec une douloureuse hésitation; leurs regards, se détournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu à leur ville sainte: mais peu à peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se perdirent dans les vastes plaines qui l’environnent.

 

CHAPITRE III.

 

AINSI fuyait en détail, ou par masses, cette population. Les routes de Cazan, de Voladimir et d’Iaroslaf, étaient couvertes, pendant quarante lieues, de fugitifs à pied, et de plusieurs files, non interrompues, de voitures de toute espèce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour prévenir le découragement, et maintenir l’ordre, retinrent beaucoup de ces malheureux jusqu’au dernier moment.

À cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranimé l’espoir, la fausse nouvelle d’un succès à Borodino, et pour les moins riches, l’hésitation naturelle au moment d’abandonner la seule habitation qu’ils possédaient; enfin l’insuffisance des transports, malgré leur quantité singulièrement considérable en Russie; soit que de très-fortes réquisitions, qu’avaient exigées les besoins de l’armée, en eussent réduit le nombre; soit qu’ils fussent trop petits, l’usage les voulant très-légers sur un sol sablonneux, et pour des routes plutôt marquées que faites.

C’est alors que Kutusof, vaincu à Borodino, écrit par-tout qu’il est vainqueur. Il trompe Moskou, Pétersbourg, et jusqu’aux commandans des autres armées russes. Alexandre communiqua cette erreur à ses alliés. On le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler d’honneurs et d’argent l’armée et la famille de son chef, ordonner des fêtes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-maréchal pour cette défaite.

La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossièrement abusé par ce rapport infidèle. On cherche encore les motifs d’une telle audace, qui valut à Kutusof, d’abord des faveurs sans mesure, qu’on ne lui retira pas; puis, dit-on, des menaces terribles, qui restèrent sans exécution.

Si l’on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-être furent ses ennemis, il paraît qu’il eut deux motifs: d’abord de ne point affaiblir, par une fâcheuse nouvelle, le peu de caractère qu’en Russie on supposait à tort, mais généralement, à Alexandre. Puis; comme il se hâta, pour que sa dépêche arrivât le jour même de la fête de son souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les récompenses dont ces sortes d’anniversaires sont l’occasion.

Mais à Moskou l’erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moitié de son armée y retentit presque aussitôt, par cette singulière commotion des grands coups de la fortune, qu’on a vus se faire ressentir presque au même instant à d’énormes distances. Toutefois, les discours des chefs, les seuls qui osassent parler, restèrent toujours fiers et menaçans; beaucoup d’habitans y crurent et demeurèrent encore; mais, chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d’une cruelle anxiété. On les voyait presque à la fois transportés de fureur, exaltés d’espoir et abattus d’effroi.

Dans un de ces momens où prosternés, soit aux pieds des autels, soit chez eux devant les images de leurs saints, ils n’avaient plus d’espérance que dans le ciel, tout-à-coup des cris d’allégresse retentirent: on se précipite aussitôt sur les places et dans les rues pour en apprendre la cause. Le peuple y était en foule, ivre de joie, et ses regards attachés sur la croix de la principale église. Un vautour venait de s’embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient, et y demeurait suspendu. C’était un présage assuré pour ces hommes, dont une grande attente augmentait la superstition naturelle: ainsi leur Dieu allait saisir et leur livrer Napoléon.

Rostopschine s’emparaît de tous ces mouvemens, qu’il excitait ou comprimait, suivant qu’ils lui étaient favorables ou contraires. Parmi les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chétifs, pour les montrer au peuple, qui s’enhardissait à la vue de leur faiblesse. Et cependant il vidait Moskou de fournitures de toute espèce, pour nourrir les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile, Moskou ne s’approvisionnant qu’au printemps et en automne par les eaux, et en hiver par le traînage.

Il maintenait encore, avec un reste d’espoir, l’ordre si nécessaire, sur-tout dans une pareille fuite, quand les débris du désastre de Borodino se présentèrent. Ce long convoi de blessés, leurs gémissemens, leurs vêtemens et leur linge, tout souillés d’un sang noir; leurs seigneurs si puissans, frappés et renversés comme les autres; tout cela était un spectacle d’une nouveauté bien effrayante pour une ville depuis si long-temps éloignée des horreurs de la guerre. La police redoubla d’activité; mais la terreur qu’elle inspirait ne put lutter plus long-temps contre une plus grande terreur.

Alors Rostopschine s’adresse encore au peuple; il lui déclare: «qu’il va défendre Moskou jusqu’à la dernière goutte de son sang, qu’on se battra dans les rues; que déjà les tribunaux sont fermés, mais qu’il n’importe, qu’on n’a pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat.» Puis il ajoute «que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande qu’on s’arme bien de haches, et sur-tout de fourches à trois dents, le Français n’étant pas plus lourd qu’une gerbe de blé. Quant aux blessés, il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et bénir l’eau pour leur prompte guérison. Le lendemain, il ajouta qu’il allait se joindre à Kutusof, afin de prendre les dernières mesures pour exterminer les ennemis. Après quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces hôtes, nous leur ferons rendre l’ame, et nous mettrons la main à l’oeuvre pour réduire en poudre ces perfides.»

En effet, Kutusof n’avait point désespéré du salut de sa patrie. Après s’être servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les munitions et relever les blessés, il venait d’en former le troisième rang de son armée. À Mojaïsk, sa bonne contenance lui avait fait gagner assez de temps pour mettre de l’ordre dans sa retraite, choisir ses blessés, abandonner ceux qui étaient incurables, et en embarrasser l’armée ennemie. Plus loin, à Zelkowo, un échec avait arrêté la fougue de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs russes.

Là, l’orgueil national, une position heureuse, les travaux qu’on y ajouta, tout fit croire que ce général s’était déterminé à sauver la capitale, ou à périr avec elle. Il hésitait cependant, et, soit politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou à toute sa responsabilité.

L’armée russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille hommes présens à la Moskowa, et vingt mille recrues, armées, moitié de fusils, et moitié de piques.

L’armée française, forte de cent trente mille hommes la veille de la grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino; restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des régimens de marche et les divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre: elle était donc encore forte de près de cent mille hommes en arrivant devant Moskou. Sa marche était appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents voitures d’artillerie, et cinq mille voitures de bagages: elle n’avait plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-être Kutusof calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des motifs purement militaires à sa retraite.

Ce qui est certain, c’est que ce vieux général trompa le gouverneur jusqu’au dernier moment. «Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs qu’il se ferait tuer avec lui devant Moskou,» quand soudain celui-ci apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l’abandon sans combat, de cette capitale vient d’être décidé.

À cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais inébranlable se dévoue. Le temps pressait: on se hâte: On ne cherche plus à cacher à Moskou le sort qu’on lui destine; ce qui restait d’habitans n’en valait plus la peine: il fallait, d’ailleurs, les décider à fuir pour leur salut.

La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes; ils annoncent l’incendie. Des fusées sont glissées dans toutes les ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer du quartier marchand. On enlève les pompes; la désolation monte à son comble, et chacun, suivant son caractère, se trouble ou se décide. La plupart se groupent sur les places; ils se pressent, ils se questionnent réciproquement, ils cherchent des conseils; beaucoup errent sans but; les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant d’exaspération. Enfin l’armée, le dernier espoir de ce peuple, l’abandonne; elle commence à traverser la ville, et, dans sa retraite, elle entraîne avec elle les restes encore nombreux de cette population.

Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée d’une foule de femmes, d’enfans et de vieillards désespérés. Les champs en furent couverts; ils fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers champs, sans vivres, et tout chargés de leurs effets, les premiers que, dans leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui, faute de chevaux, s’étaient attelés eux-mêmes à des chariots, traînant ainsi leurs enfans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père infirme; enfin, ce qu’ils avaient de plus précieux. Les bois leur servirent d’abri: ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes.

Ce jour-là, une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu’il a pu retenir et armer. Les prisons s’ouvrent. Une foule sale et dégoûtante en sort tumultueusement. Ces malheureux se précipitent dans les rues, avec une joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l’un accusé de trahison, l’autre d’imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde; on les traîne devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa trahison.

C’était le fils d’un marchand: il avait été surpris provoquant le peuple à la révolte. Ce qui alarma, c’est qu’on découvrit qu’il était d’une secte d’illuminés allemands, qu’on nomme martinistes, association d’indépendans superstitieux. Son audace ne s’était pas démentie dans les fers. On crut un instant que l’esprit d’égalité avait pénétré en Russie. Toutefois, il n’avoua pas de complices.

Dans ce dernier instant, son père seul accourut. On s’attendait à le voir intercéder pour son fils; mais c’est sa mort qu’il demande. Le gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le bénir. «Moi! bénir un traître!» s’écrie le Russe furieux; et dans l’instant il se tourne vers son fils, et, d’une voix et d’un geste horrible, il le maudit.

Ce fut le signal de l’exécution. On abattit d’un coup de sabre mal assuré ce malheureux. Il tomba, mais seulement blessé, et peut-être l’arrivée des Français l’aurait-elle sauvé, si le peuple ne s’était pas aperçu qu’il vivait encore. Ces furieux forcèrent les barrières, se jetèrent sur lui, et le déchirèrent en lambeaux.

Cependant, le Français demeurait glacé de terreur, quand Rostopschine se tournant vers lui: Pour toi, dit-il, comme Français, tu devrais désirer l’arrivée des Français; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la Russie n’a eu qu’un seul traître, et qu’il est puni.» Alors, s’adressant aux misérables qui l’environnent, il les appelle enfans de la Russie, et leur ordonne d’expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l’armée russe.

Dès lors, la grande Moskou n’appartint plus ni aux Russes, ni aux Français, mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats de police dirigèrent la fureur. On les organisa; on assigna à chacun son poste, et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et l’incendie éclatassent par-tout à la fois.

 

CHAPITRE IV.

 

CE jour-là même (le 14 septembre), Napoléon, enfin persuadé que Kutusof ne s’était pas jeté sur son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il monta à cheval à quelques lieues de Moskou. Il marchait lentement, avec précaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner le sommet de toutes les hauteurs, pour découvrir l’armée ennemie. On s’attendait à une bataille: le terrain s’y prêtait; des ouvrages étaient ébauchés, mais tout avait été abandonné, et l’on n’éprouvait pas la plus légère résistance.

Enfin une dernière hauteur reste à dépasser; elle touche à Moskou, qu’elle domine; c’est le Mont du Salut. Il s’appelle ainsi parce que, de son sommet, à l’aspect de leur ville sainte, les habitans se signent et se prosternent. Nos éclaireurs l’eurent bientôt couronné. Il était deux heures; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité. À ce spectacle, frappés d’étonnement, ils s’arrêtent; ils crient: «Moskou! Moskou!» Chacun alors presse sa marche; on accourt en désordre, et l’armée entière, battant des mains, répète avec transport: «Moskou! Moskou!» comme les marins crient: «Terre! Terre!» à la fin d’une longue et pénible navigation.

À la vue de cette ville dorée, de ce noeud brillant de l’Asie et de l’Europe, de ce majestueux rendez-vous, où s’unissaient le luxe, les usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous arrêtâmes, saisis d’une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé! Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant souvenir de notre vie entière. Nous sentions qu’en ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l’univers surpris, et que chacun de nos moindres mouvemens serait historique.

Sur cet immense et imposant théâtre, il nous semblait marcher entourés des acclamations de tous les peuples; fiers d’élever notre siècle reconnaissant au-dessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire.

À notre retour, déjà tant désiré, avec quelle considération presque respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous être reçus au milieu de nos femmes, de nos compatriotes et même de nos pères! Nous serions, le reste de notre vie, des êtres à part, qu’ils ne verraient qu’avec étonnement, qu’ils n’écouteraient qu’avec une curieuse admiration! On accourrait sur notre passage; on recueillerait nos moindres paroles. Cette miraculeuse conquête nous environnait d’une auréole de gloire: désormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de merveille.

Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des sentimens plus modérés, nous nous disions que c’était là le terme promis à nos travaux; qu’enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être surpassés par nous-mêmes, après une expédition noble et digne émule de celle d’Égypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses guerres de l’antiquité.

Dans cet instant, dangers, souffrance, tout fut oublié. Pouvait-on acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie: «J’étais de l’armée de Moskou!»

Eh bien, mes compagnons, aujourd’hui même, au milieu de notre abaissement, et quoiqu’il date de cette ville, funeste, cette pensée d’un noble orgueil n’est-elle pas assez puissante pour nous consoler encore, et relever fièrement nos têtes abattues par le malheur!

Napoléon lui-même était accouru. Il s’arrêta transporté; une exclamation de bonheur lui échappa. Depuis la grande bataille, les maréchaux mécontens s’étaient éloignés de lui; mais à la vue de Moskou prisonnière, à la nouvelle de l’arrivée d’un parlementaire, frappés d’un si grand résultat, enivrés de tout l’enthousiasme de la gloire, ils oublièrent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de l’empereur, rendant hommage à sa fortune, et déjà tentés d’attribuer à la prévoyance de son génie le peu de soin qu’il s’était donné le 7 pour compléter sa victoire.

Mais chez Napoléon, les premiers mouvemens étaient courts. Il avait trop à penser pour se livrer long-temps à ses sensations. Son premier cri avait été: «La voilà donc enfin cette ville fameuse!» Et le second fut: «Il était temps!»

Déjà ses yeux, fixés sur cette capitale, n’exprimaient plus que de l’impatience: en elle il croyait voir tout l’empire russe. Ces murs renfermaient tout son espoir, la paix, les frais de la guerre, une gloire immortelle: aussi ses avides regards s’attachaient-ils sur toutes ses issues. Quand donc ses portes s’ouvriront-elles; quand en verra-t-il sortir cette députation, qui lui soumettra ses richesses, sa population, son sénat et la principale noblesse russe? Dès lors cette entreprise, où il s’était si témérairement engagé, terminée heureusement et à force d’audace, sera le fruit d’une haute combinaison, son imprudence sera grandeur; dès lors sa victoire de la Moskowa, si incomplète, deviendra son plus beau fait d’armes. Ainsi, tout ce qui pouvait tourner à sa perte tournerait à sa gloire; cette journée allait commencer à décider s’il était le plus grand homme du monde, ou le plus téméraire; enfin s’il s’était élevé un autel ou creusé un tombeau.

Cependant, l’inquiétude commençait à le saisir. Déjà, à sa gauche et à sa droite, il voyait le prince Eugène et Poniatowski déborder la ville ennemie; devant lui, Murat atteignait, au milieu de ses éclaireurs, l’entrée des faubourgs, et pourtant aucune députation ne se présentait; seulement un officier de Miloradowitch était venu déclarer que ce général mettrait le feu à la ville, si l’on ne donnait pas à son arrière-garde le loisir de l’évacuer.

Napoléon accorda tout. Les premières troupes des deux armées se mêlèrent quelques instans. Murat fut reconnu par les Cosaques: ceux-ci, familiers comme des nomades et expressifs comme des méridionaux, se pressent autour de lui; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils exaltent sa bravoure, et l’enivrent de leur admiration. Le roi prit les montres de ses officiers et les distribua à ces guerriers encore barbares. L’un d’eux l’appela son hettman.

Murat fut un moment tenté de croire que, dans ces officiers, il trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-même le deviendrait; il pensa les avoir gagnés. Ce moment d’armistice, dans cette circonstance, entretint l’espoir de Napoléon, tant il avait besoin de se faire illusion. Il en fut amusé pendant deux heures.

Cependant, le jour s’écoule et Moskou reste morne, silencieuse et comme inanimée. L’anxiété de l’empereur s’accroît; l’impatience des soldats devient plus difficile à contenir. Quelques officiers ont pénétré dans l’enceinte de la ville; «Moskou est déserte!»

À cette nouvelle, qu’il repousse avec irritation, Napoléon descend de la montagne du Salut, et s’approche de la Moskowa et de la porte de Dorogomilow. Il s’arrête encore à l’entrée de cette barrière, mais inutilement. Murat le presse. «Eh bien, lui répond-il, entrez donc, puisqu’ils le veulent!» Et il recommande la plus grande discipline; il espère encore. «Peut-être que ces habitans ne savent pas même se rendre; car ici tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour eux.»

Mais alors, les rapports se succèdent; tous s’accordent. Des Français, habitans de Moskou, se hasardent à sortir de l’asile qui, depuis quelques jours, les dérobe à la fureur du peuple: ils confirment la fatale nouvelle. L’empereur appelle Daru et s’écrie: «Moskou déserte! quel événement invraisemblable! il faut y pénétrer. Allez, et amenez-moi les boyards.» Il croit que ces hommes, ou roidis d’orgueil, ou paralysés de terreur, restent immobiles sur leurs foyers; et lui, jusque-là toujours prévenu par les soumissions des vaincus, il provoque leur confiance, et va au-devant de leurs prières.

Comment en effet se persuader que tant de palais somptueux, de temples si brillans, et de riches comptoirs, étaient abandonnés par leurs possesseurs, comme ces simples hameaux qu’il venait de traverser. Cependant Daru vient d’échouer. Aucun Moskovite ne se présente; aucune fumée du moindre foyer ne s’élève; on n’entend pas le plus léger bruit sortir de cette immense et populeuse cité; ses trois cent mille habitans semblent frappés d’un immobile et muet enchantement: c’est le silence du désert!

Mais telle était la persistance de Napoléon, qu’il s’obstina et attendit encore. Enfin un officier, décidé à plaire, ou persuadé que tout ce que l’empereur voulait devait s’accomplir, entra dans la ville, s’empara de cinq à six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu’à l’empereur, et s’imagina avoir amené une députation. Dès la première réponse de ces misérables, Napoléon vit qu’il n’avait devant lui que de malheureux journaliers.

Alors seulement, il ne douta plus de l’évacuation entière de Moskou, et perdit tout l’espoir qu’il avait fondé sur elle. Il haussa les épaules, et avec cet air de mépris dont il accablait tout ce qui contrariait son désir, il s’écria: «Ah! les Russes ne savent pas encore l’effet que produira sur eux la prise de leur capitale!»

 

CHAPITRE V.

 

DÉJÀ depuis une heure, Murat et la colonne longue et serrée de sa cavalerie envahissaient Moskou; ils pénétraient dans ce corps gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d’un long étonnement, à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l’imposante taciturnité de cette Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pas de leurs chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts. Ils s’étonnaient de n’entendre qu’eux au milieu d’habitations si nombreuses. Aucun ne songeait à s’arrêter ni à piller, soit prudence, soit que les grandes nations civilisées se respectent elles-mêmes, dans les capitales ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation.

Cependant, leur silence observait cette cité puissante, déjà si remarquable s’ils l’eussent rencontrée dans un pays riche et populeux, mais bien plus étonnante dans ces déserts. C’était comme une riche et brillante oasis. Ils avaient d’abord été frappés du soudain aspect de tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu’ils étaient entremêlés de chaumières; spectacle qui annonçait le défaut de gradation entre les classes, et que le luxe n’était point né là, comme ailleurs, de l’industrie, mais qu’il la précédait; tandis que, dans l’ordre naturel, il n’en devait être que la suite, plus ou moins nécessaire.

Là, sur-tout, régnait l’inégalité; ce malheur de toute société humaine, qui produit l’orgueil des uns, l’avilissement des autres, la corruption de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe excessif, mais encore tout d’emprunt, n’avait point amolli cette noblesse.

On s’avançait ainsi, tantôt agité de surprise, tantôt de pitié, et plus souvent d’un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des grandes conquêtes que l’histoire nous a transmises; mais c’était pour s’enorgueillir, et non pour prévoir; car on se trouvait trop haut et hors de toute comparaison: on avait laissé derrière soi tous les conquérans de l’antiquité. On était exalté, par ce qu’il y a de mieux après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie; soit épuisement, suite de tant de sensations; soit effet d’un isolement produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous errions sur cette sommité, d’où nous apercevions l’immensité, l’infini, où notre faiblesse se perdait; car plus on s’élève, plus l’horizon s’agrandit, et plus on s’aperçoit de son néant.

Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu’une marche lente favorisait, des coups de fusil éclatent; la colonne s’arrête. Ses derniers chevaux couvrent encore la campagne; son centre est engagé dans une des plus longues rues de la ville; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissemens sortir de son enceinte; quelques hommes et des femmes d’une figure dégoûtante et atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale ivresse et d’horribles imprécations. Murat leur fit porter des paroles de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de canon.

On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables. L’un d’eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l’un de ses officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer, mais il se jeta de nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l’étouffer, et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer avec ses dents. C’étaient là les seuls Moskovites qui nous avaient attendus, et qu’on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et sauvage de la haine nationale.

Continuer : partie 2 sur 3