Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

Philippe-Paul, comte de Ségur · Chapitre 3 sur 4 · partie 1/3

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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

Cette sommation vient d’être repoussée par une…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Cette sommation vient d’être repoussée par une exclamation générale d’indignation! Mais le parlementaire russe, qui s’est présenté seul, a insisté: «Napoléon et sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille Russes vous environnent; vous n’avez plus de salut que dans des conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose!»

À ces mots, Guyon, l’un de ces généraux dont tous les soldats étaient ou morts ou dispersés, s’est élancé de la foule, et d’une voix forte s’est écrié: «Retournez promptement d’où vous venez; allez, dites à celui qui vous envoie que s’il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt mille!» Et le Russe interdit s’est retiré.

Un instant, avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à gauche de la route jaillissaient des éclairs et des tourbillons de fumée; une grêle d’obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonnettes.

Le vice-roi eut un moment d’hésitation. Il lui répugnait de quitter cette malheureuse troupe; mais enfin, lui laissant son chef d’état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat, pour leur faire dépasser l’obstacle avant qu’il devînt insurmontable, ou pour périr: car ce n’était pas avec l’orgueil d’une couronne et de tant de victoires, qu’on pouvait songer à se rendre.

Cependant, Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux, des colonels, un grand nombre d’officiers, en sortent et l’entourent; ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en pelotons tous ces hommes jusque-là confondus en une seule masse, et qu’il était impossible de remuer.

Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers supérieurs allèrent se placer fièrement dans les rangs et redevinrent soldats. Par une autre fierté, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef qu’un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était commandé par un général. Jusque-là, ils n’avaient eu que l’empereur pour colonel; près de périr, ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur faisait oublier, et qu’on respecta.

Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers Krasnoé, et déjà ils avaient dépassé les batteries de Miloradowitch, quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si près qu’il les força de faire volte-face, et de choisir une position pour se défendre. Il faut le dire pour l’éternelle gloire de ces guerriers, ces quinze cents Français et Italiens, un contre dix, et n’ayant pour eux qu’une contenance décidée et quelques armes en état de faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.

Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une plus longue résistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas les armés se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on entendait le canon gronder au loin devant et derrière soi. Ainsi «toute l’armée était attaquée à la fois, et de Smolensk à Krasnoé ce n’était qu’une bataille! Si l’on voulait du secours, il n’y en avait donc pas à attendre; il fallait l’aller chercher: mais de quel côté? Vers Krasnoé cela était impossible; on en était trop loin; tout portait à croire qu’on s’y battait. Il faudrait d’ailleurs se remettre en retraite; et ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas les armes, on en était trop près pour oser leur tourner le dos. Il valait donc bien mieux, puisqu’on regardait Smolensk, puisque le prince Eugène était de ce côté, se serrer en une seule masse, bien lier tous ses mouvemens, et, marchant tête baissée, rentrer en Russie au travers de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir, renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasnoé.»

À cette proposition de leur chef, on répondit par un cri d’assentiment unanime. Aussitôt la colonne serrée en masse se précipita au travers de dix mille fusils et canons ennemis; et d’abord ces Russes, saisis d’étonnement, s’ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque désarmés s’avancer jusqu’au milieu d’eux. Puis, quand ils comprennent leur résolution, soit admiration ou pitié, des deux côtés de la route que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s’arrêter, ils les prient, ils les conjurent de se rendre; mais on ne leur répond que par une marche décidée, un silence farouche et la pointe des armes. Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout portant, et la moitié de la colonne héroïque tombe blessée ou morte.

Le reste continua sans qu’un seul quittât le gros de sa troupe, qu’aucun Moskovite n’osa approcher. Peu de ces infortunés revirent le vice-roi et leurs divisions qui s’avançaient. Alors seulement, ils se désunirent. Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s’ouvrirent pour les recevoir et les protéger.

Depuis une heure, le canon des Russes les éclaircissait. En même temps qu’une moitié de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l’avait contraint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de l’autre moitié, avait arrêté le prince Eugène. Sa droite était appuyée à un bois que protégeaient des hauteurs toutes garnies de canons; sa gauche touchait à la grande route, mais plus en arrière, timidement, et en se refusant. Cette disposition avait dicté celle d’Eugène. La colonne royale, à mesure qu’elle était arrivée, s’était déployée à droite de cette route, sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi obliquement, entre lui et l’ennemi, le grand chemin qu’on se disputait. Chacune des deux armées l’occupait par sa gauche.

Les Russes, placés dans une position si offensive, s’y défendaient; leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de leurs feux, se décide. Il appelle la 14e division française, la dispose à gauche du grand chemin, lui montre la hauteur boisée où s’appuie l’ennemi, et qui fait sa principale force: c’est le point décisif, le noeud de l’action, et pour faire tomber le reste, il faut l’enlever. Il ne l’espérait pas; mais cet effort fixerait de ce côté l’attention et les forces de l’ennemi, la droite de la grande route pourrait rester libre, et l’on essaierait d’en profiter.

Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu’on put décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s’avancer résolument contre des milliers d’ennemis, sur une position formidable. Une batterie de la garde italienne s’avança pour les protéger, mais d’abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s’en empara.

Cependant, les trois cents Français, que déchire la mitraille, persévèrent, et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand soudain, des deux côtés du bois, débouchent au galop deux masses de cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent et les massacrent. Tous périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de courage dans leur division.

Ce fut alors que reparut le général Guilleminot. Dans une position si critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d’hommes, affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n’ait point désespéré, qu’il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce chef; mais que la vue de notre désastre et l’ardeur du succès n’aient inspiré aux Russes que des efforts indécis, et qu’enfin ils aient laissé la nuit terminer le combat, c’est ce qui fait encore aujourd’hui le sujet de notre étonnement. La victoire était si nouvelle pour eux, que, la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter: ils remirent au lendemain pour achever.

Mais le vice-roi s’apercevait que la plupart de ces Moskovites, attirés par ses démonstrations, s’étaient portés à la gauche de la route, et il attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce côté, pour tromper l’ennemi, il s’en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il dépasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de recevoir, le lendemain, l’épée du fils de Napoléon.

Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans l’instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats, s’écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long de l’armée russe; quand tout pour eux dépendait d’un regard ou d’un cri d’alarme, tout-à-coup la lune, sortant brillante d’un nuage épais, vint éclairer leurs mouvemens. En même temps, une voix russe éclate, leur crie d’arrêter, et leur demande qui ils sont? Ils se crurent perdus! mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et, lui parlant dans sa langue, sans se troubler: «Tais-toi, malheureux! lui dit-il à voix basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d’Ouwarof, et que nous allons en expédition secrète?» Le Russe trompé se tut.

Mais des Cosaques accouraient à tous momens, sur les flancs de la colonne, comme pour la reconnaître. Puis ils retournaient au gros de leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s’avancèrent comme pour charger; mais ils s’en tinrent toujours là, soit incertitude sur ce qu’ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on s’arrêta souvent en leur montrant un front déterminé.

Enfin, après deux heures d’une marche cruelle, on rejoignit la grande route; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé, quand le 17 novembre Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait plus sur le champ de bataille que des traîneurs qu’aucun effort n’avait pu déterminer, la veille, à quitter leurs feux.

[Illustration]

 

CHAPITRE V.

 

DE son côté, l’empereur, pendant toute la journée précédente, avait attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l’avait ému. Un effort rétrograde pour percer jusqu’à lui avait été inutile; et la nuit, arrivant sans ce prince, avait augmenté l’inquiétude de son père adoptif. «Eugène et l’armée d’Italie, et ce long jour d’une attente à tous momens trompée, avaient-ils donc fini à la fois?» Un seul espoir restait à Napoléon: c’est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s’y serait réuni à Davoust et à Ney, et que, le lendemain, tous les trois ensemble tenteraient un effort décisif.

Dans son anxiété, l’empereur rassemble les maréchaux qui lui restent. C’étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre: eux sont sauvés; ils ont franchi l’obstacle; la Lithuanie leur est ouverte; ils n’ont qu’à continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au milieu de l’armée russe? non sans doute; et ils se décident à rentrer dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.

Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne l’ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s’avançant pour l’envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit précédente, celle du 15 au 16, il avait appris qu’Ojarowski, avec une avant-garde d’infanterie russe, l’avait dépassé, et qu’elle s’était établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche.

Le malheur l’irritant au lieu de l’abattre, il avait appelé Rapp, et s’était écrié «qu’il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de l’obscurité, courir attaquer cette infanterie à la baïonnette; que c’était la première fois qu’elle montrait tant d’audace, et qu’il voulait l’en faire repentir, de manière à ce qu’elle n’osât plus approcher de si près de son quartier-général.» Puis, rappelant aussitôt son aide-de-camp, «mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division marchent seuls! Toi, reste: je ne veux pas que tu sois tué ici; j’aurai besoin de toi dans Dantzick.»

Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s’étonna de ce que son chef, entouré de quatre-vingt mille ennemis qu’il allait attaquer le lendemain avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce qu’il aurait à faire à Dantzick, dans une ville dont l’hiver, deux autres armées ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le séparaient.

L’attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose sa troupe en trois colonnes d’attaque: celles de droite et de gauche s’approcheront sans bruit et le plus près possible de l’ennemi; puis, au signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se précipiteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de baïonnettes.

Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. Ceux-ci, divisés et en désordre, n’eurent que le temps de jeter la plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de mettre le feu à leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les préserver, ne firent qu’éclairer leur destruction.

Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l’armée russe, il donna à l’empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et au prince Eugène de l’y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon reçut ce prince avec une joie vive; mais bientôt il retomba dans une inquiétude d’autant plus grande pour Ney et Davoust.

Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la tente du général, les reliques des saints moskovites, environnées d’un nombre infini de cierges, étaient exposées à l’adoration des soldats. Pendant que, suivant leur usage, chacun d’eux témoignait sa dévotion par une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétées, des prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient ridicules et barbares à nos peuples civilisés.

Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et notre faiblesse, pendant qu’Eugène s’était brisé contre Miloradowitch, Kutusof, à deux lieues de ce combat, était resté immobile. Dans la unit suivante, Beningsen, qu’échauffait l’ardent Vilson, excita vainement le vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des défauts de son âge, sa lenteur, son étrange circonspection, il les appelait sagesse, humanité, prudence; voulant finir comme il avait commencé. Car si l’on peut comparer les petits objets aux grands, sa renommée avait un principe tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant fait l’un, et l’autre ayant fait sa fortune.

Il se vantait «de n’avancer qu’à petites journées; de faire reposer ses soldats tous les trois jours: il rougirait, il s’arrêterait aussitôt si le pain ou l’eau-de-vie leur manquait un seul instant.» Puis, s’applaudissant, il prétendait que depuis Viazma il escortait l’armée française, sa prisonnière; la châtiant dès qu’elle voulait s’arrêter ou s’éloigner de la grande route; qu’il était inutile de se compromettre avec des captifs; que des Cosaques, une avant-garde et une armée de canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement sous le joug; qu’en cela, Napoléon le secondait admirablement. Pourquoi vouloir acheter à la fortune ce qu’elle donnait si généreusement! Le terme de la destinée de Napoléon n’était-il pas irrévocablement marqué? C’était dans les marais de la Bérézina que s’éteindrait ce météore, que s’affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et de lui, en présence de toutes les armées russes. Lui, le leur aurait livré affaibli, désarmé, mourant; c’était assez pour sa gloire.»

À ces discours, l’officier anglais, toujours plus actif et plus acharné, ne répondait qu’en suppliant le feld-maréchal «de sortir quelques instans de son quartier-général, de s’avancer sur les hauteurs: là, il verrait que le dernier moment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui réclame cette grande victime? Il n’y a plus qu’à frapper; qu’il ordonne, une charge suffira, et dans deux heures la face de l’Europe sera changée!»

Puis, s’échauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l’écoute, Vilson le menace pour la troisième fois de l’indignation universelle. «Déjà, dans son armée, à la vue de cette colonne traînante, mutilée, mourante, qui lui échappe, on entend les Cosaques s’écrier, que c’est une honte de laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau!» Mais Kutusof, que la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s’irrita des efforts qu’on faisait pour l’émouvoir, et, par une réponse courte et violente, il ferma la bouche à l’Anglais indigné.

On assure que le rapport d’un espion lui avait dépeint Krasnoé rempli d’une masse énorme de garde impériale, et que le vieux maréchal craignit de compromettre contre elle sa réputation. Mais le spectacle de notre détresse enhardit Beningsen: ce chef d’état-major décida Strogonof, Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent pièces de canon, à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof, quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis et à demi gelés.

C’était là le danger dont Napoléon comprenait toute l’imminence. Il pouvait s’y soustraire; le jour n’était point encore venu. Il était libre d’éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et sa garde, Orcha et Borizof: là, il se rallierait aux trente mille Français de Victor et d’Oudinot, à Dombrowski, à Regnier, à Schwartzenberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l’année suivante, reparaître redoutable.

Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s’arme, il sort, et lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement. Mais ce n’est point vers la Pologne, son alliée, qu’il marche, ni vers cette France où il se retrouverait encore le chef d’une dynastie naissante et l’empereur de l’occident. Il a dit, en saisissant son épée: «J’ai assez fait l’empereur, il est temps que je fasse le général.» Et c’est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu’il retourne, qu’il s’enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie qui s’était refermée sur eux.

Le jour parut alors, montrant d’un côté les bataillons et les batteries russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient l’horizon, et de l’autre Napoléon et ses six mille gardes s’avançant d’un pas ferme, et s’allant placer au milieu de cette terrible enceinte. En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en face de toute la grande-armée russe les cinq mille hommes qui lui restent.

Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis Krasnoé jusqu’au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un fort, auprès du grand chemin, servit d’appui à la gauche de nos jeunes soldats. À leur droite, dans les plaines de neige qui environnent Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons et des batteries qui manquaient à l’armée française.

Claparède resta dans Krasnoé; il y défendit, avec quelques soldats, les blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne avaient achevé son corps d’armée: ses divisions avaient encore quelque ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre.

Cependant, Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. L’ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s’étendait de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La bataille s’engage alors! Mais quelle bataille? Il n’y avait plus là pour l’empereur d’illuminations soudaines, d’inspirations subites, d’éclairs, ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis: tous leurs pas étaient libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l’attaque était réduit à se défendre.

Aussi est-ce là qu’on a bien vu que la renommée n’est point une ombre vaine, que c’est une force réelle et doublement puissante par l’inflexible fierté qu’elle porte à ses favoris, et par les timides précautions qu’elle suggère à ceux qui osent l’attaquer. Les Russes n’avaient qu’à marcher en avant, sans manoeuvres, sans feux même; leur masse suffisait, ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe: mais ils n’osèrent l’aborder! L’aspect du conquérant de l’Égypte et de l’Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une armée de victoires, semblèrent s’élever entre lui et tous ces Russes: on eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu’ils la jugeaient hors de leur portée, et qu’ils croyaient ne devoir l’attaquer et ne pouvoir l’atteindre que de loin; qu’enfin, contre cette vieille garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit, comme son chef l’avait appelée, les hommes étaient impuissans, et que des canons pouvaient seuls la démolir.

Ils firent des brèches larges et profondes dans les rangs de Roguet et de la jeune garde, mais ils tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux, dont la moitié n’avait point encore combattu, reçurent la mort pendant trois heures, sans reculer d’un pas, sans faire un mouvement pour l’éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été brisés, et les Russes se tenant hors de portée de leurs fusils.

Mais chaque instant renforçait l’ennemi et affaiblissait Napoléon. Le bruit du canon et Claparède l’avertissaient qu’en arrière de lui et de Krasnoé, Beningsen se rendait maître de la route de Liady et de sa retraite. L’est, le sud, l’ouest, étincelaient de feux ennemis; on ne respirait que d’un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand chemin et l’empereur. On crut alors s’apercevoir qu’elle se couvrait de canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon; ils l’auraient écrasé à bout portant. On l’en avertit; il y jeta un instant les yeux, et dit ces seuls mots: «Eh bien, qu’un bataillon de mes chasseurs s’en empare!» Puis aussitôt, sans s’en occuper davantage, ses regards et son attention se retournèrent vers le péril de Mortier.

Alors enfin parut Davoust au travers d’un nuage de Cosaques, qu’il dissipait en marchant précipitamment. À la vue de Krasnoé, les troupes de ce maréchal se débandèrent, et coururent à travers champs, pour dépasser la droite de la ligne ennemie, par-derrière laquelle elles arrivaient. Davoust et ses généraux ne purent les rallier qu’à Krasnoé.

Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé; que Ney était peut-être encore dans Smolensk, et qu’il fallait renoncer à l’attendre. Pourtant Napoléon hésitait: il ne pouvait se résoudre à ce grand sacrifice.

Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide; il appelle Mortier, et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit «qu’il n’a plus un instant à perdre; que l’ennemi le déborde de toutes parts; que déjà Kutusof peut atteindre Liady, Orcha même, et le dernier repli du Borysthène avant lui: il va donc s’y porter rapidement avec sa vieille garde, pour occuper ce passage. Davoust relèvera Mortier; mais tous deux doivent s’efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu’à la nuit, après quoi ils viendront le rejoindre.» Alors, le coeur plein du malheur de Ney et du désespoir de l’abandonner, il s’éloigne lentement du champ de bataille, traverse Krasnoé, où il s’arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu’à Liady.

Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu’ils défendaient, et l’ennemi avait couvert aussitôt d’artillerie cette position qu’il venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut pouvoir les éteindre. Un régiment qu’il poussa contre la batterie russe fut repoussé. Un second, le 1er de voltigeurs, parvint jusqu’au milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l’ébranlèrent point. Il s’avançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième charge l’acheva. Roguet n’en put sauver que cinquante soldats et onze officiers.

Ce général avait perdu la moitié des siens. Il était deux heures, et pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable, lorsqu’enfin, s’enhardissant du départ de l’empereur, ceux-ci devinrent si pressans, que la jeune garde serrée de trop près, ne put bientôt plus ni tenir, ni reculer.

Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l’apparition d’une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l’attention des Russes. Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent, de se retirer pas à pas devant ces cinquante mille ennemis. «L’entendez-vous, soldats? s’écrie le général Laborde, le maréchal ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, soldats!» Et cette brave et malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de carnage, comme sur un champ de manoeuvre.

 

CHAPITRE VI.

 

QUAND Mortier eut mis Krasnoé entre lui et Beningsen, il fut sauvé. L’ennemi ne coupait l’intervalle de cette ville à Liady que par le feu de ses batteries, qui bordaient le côté gauche de la grande route. Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu de cette marche, un accident bizarre fut remarqué. Un obus entra dans le corps d’un cheval, il y éclata, et le mit en pièces sans blesser son cavalier, qui tomba débout, et continua.

Cependant, l’empereur s’était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu’il croit derrière lui, l’a dépassé. Il s’attriste, s’inquiète, le fait venir, et d’une voix émue, il lui dit «que sans doute il s’est battu glorieusement; qu’il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et l’ennemi? pourquoi l’expose-t-il à être enlevé?»

Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s’expliqua; il répondit «qu’il avait d’abord laissé Davoust dans Krasnoé, cherchant encore à rallier ses troupes, et que lui s’était arrêté non loin de là; mais que le premier corps, renversé sur le sien, l’avait forcé de rétrograder. Qu’au reste, Kutusof suivait mollement son succès, et qu’il semblait ne s’être présenté sur notre flanc, avec toute son armée, que pour contempler notre misère et ramasser nos débris.»

Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatiens prirent les devants; tous dépassèrent Napoléon: ils le virent à pied, un bâton à la main, s’avançant péniblement, avec répugnance, et s’arrêtant à chaque quart d’heure, comme s’il ne pouvait s’arracher à cette vieille Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son malheureux compagnon d’armes.

Le soir, on fut à Dombrowna, dans une ville de bois, et peuplée comme Liady; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie, hors de ces déserts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habité, ami, et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s’adoucit, le dégel commença, on reçut quelques vivres.

Ainsi l’hiver, l’ennemi, la solitude, et même pour quelques-uns, les bivouacs et la famine, tout cessait à la fois; mais il était trop tard. L’empereur voyait son armée détruite; à tout moment le nom de Ney s’échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit sur-tout on l’entendit gémir et s’écrier, «que la misère de ses pauvres soldats lui déchirait le coeur, et pourtant qu’il ne pouvait les secourir sans se fixer en quelque lieu; mais où pouvoir se reposer, sans munitions de guerre ni de bouche, et sans canons? Il n’était plus assez fort pour s’arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus vite possible.»

Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était entré le 16. Napoléon resta d’abord muet et comme frappé par ce dernier coup; puis, s’élevant en proportion de son danger, il reprit froidement: «Eh bien! il ne nous reste plus qu’à nous faire jour avec nos baïonnettes.»

Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzenberg, ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait tout, et pour échapper à Kutusof et à Witgenstein, il fallait traverser la Bérézina à Borizof: c’est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le 19 novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l’ordre de ne plus songer à combattre Hoertel, et d’occuper promptement ce passage. Il écrit au duc de Reggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir reprendre Minsk; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres donnés, son agitation s’apaise, et son esprit, fatigué de souffrir, s’affaise.

Le jour était encore loin de paraître, lorsqu’un bruit singulier le tira de son assoupissement. Quelques-uns disent qu’on entendit d’abord quelques coups de feu, mais qu’ils étaient tirés par les nôtres pour faire sortir des maisons ceux qui s’y étaient abrités, et pour prendre leur place; d’autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans nos bivouacs, où l’on s’appelait à grands cris, le nom de Hausanne, d’un grenadier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé au milieu d’un profond silence, on crut entendre le cri d’alerte aux armes, qui annonce une surprise et l’ennemi.

Quoi qu’il en soit, tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaques, et un grand bruit de guerre et d’épouvante environna Napoléon. Lui, sans s’émouvoir, dit à Rapp: «Allez voir, ce sont sans doute quelques misérables Cosaques qui en veulent à notre sommeil!» Mais bientôt ce fut un tumulte complet d’hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis.

Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un cours d’eau encaissé traversait la ville; il demande si l’artillerie qui lui reste a été placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé: alors il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons au-delà de ce défilé.

Puis il revient à sa vieille garde, et s’arrêtant devant chaque bataillon: «Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir été vaincus par l’ennemi, ne le soyons pas par nous-mêmes! donnons l’exemple à l’armée! Parmi vous, plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et même leurs armes. Ce n’est point aux lois militaires que je m’adresserai pour arrêter ce désordre, mais à vous seuls! Faites-vous justice entre vous! C’est à votre honneur que je confie votre discipline!»

Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à ces vieux grenadiers, qui peut-être n’en avaient pas besoin. Le reste les reçut avec acclamation, mais une heure après, quand on se remit en marche, ils étaient oubliés. Quant à son arrière-garde, s’en prenant sur-tout à elle d’une si chaude alarme, il envoya porter à Davoust des paroles de colère.

À Orcha, on trouva des établissemens de vivres assez abondans, un équipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrès, qui furent tous brûlés, et trente-six canons attelés qui furent distribués entre Davoust, Eugène et Maubourg.

On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes chargés d’arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles, qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.

Déjà, le désordre avait son organisation: il s’y trouvait des hommes qui s’y étaient rendus habiles. Une foule immense s’amassa, et bientôt des misérables crièrent: «Voilà les Cosaques», leur but était de précipiter la marche de ceux qui les précédaient, et d’augmenter le tumulte. Ils en profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui n’étaient pas sur leurs gardes.

Les gendarmes, qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis son désastre, étonnés à l’aspect de tant de misère, effrayés d’une si grande confusion, se découragèrent. On pénétra en tumulte sur cette rive alliée. Elle eût été livrée au pillage, sans la garde et quelques centaines d’hommes qui restaient au prince Eugène.

Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq mille! Eugène avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux mille! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix mille!

Ce maréchal lui-même avait tout perdu; il était sans linge et exténué de faim. Il se jeta sur un pain, qu’un de ses compagnons d’armes lui offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu’il pût essuyer sa figure, couverte de frimas. Il s’écriait «que des hommes de fer pouvaient seuls supporter de pareilles épreuves, qu’il y avait impossibilité matérielle d’y résister; que les forces humaines avaient des bornes, qu’elles étaient toutes dépassées.»

C’était lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu’à Viazma. On le voyait encore, suivant son habitude, s’arrêter à tous les défilés, et y rester le dernier de son corps d’armée, renvoyant chacun à son rang, et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les autres. Néanmoins, on a accusé son génie méthodique et sévère, si déplacé au milieu de cette confusion universelle, d’en avoir été trop étonné.

L’empereur tenta vainement d’arrêter ce découragement. Seul, on l’entendait gémir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors, sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer «que chacun eût à rentrer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.»

Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus insensibles ou désespérés, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu’on la leur offrait.

Mais l’assurance de Napoléon croissait avec le péril; à ses yeux, et au milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d’hommes était toujours la grande-armée, et lui, le conquérant de l’Europe! et il n’y avait pas d’aveuglement dans cette fermeté: on en fut certain, quand, dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux de ses effets qui pouvaient servir de trophées à l’ennemi, s’il succombait.

Là, furent malheureusement consumés tous les papiers qu’il avait rassemblés pour écrire l’histoire de sa vie, car tel avait été son projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors déterminé à s’arrêter vainqueur et menaçant sur cette Düna et ce Borysthène, qu’aujourd’hui il revoyait fuyant et désarmé. Alors l’ennui de six mois d’hiver, qui l’aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre César y eût dicté ses Commentaires.

 

CHAPITRE VII.

 

CEPENDANT, tout était changé: deux armées ennemies lui coupaient sa retraite. Il s’agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de se faire jour; et, comme ces forêts lithuaniennes où il allait s’enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les avaient traversées pour arriver jusqu’à lui.

Jomini fut de ce conseil. L’empereur commença par dire «que le trop d’habitude des grands succès préparait souvent de grands revers, mais qu’il n’était pas question de récriminer.» Puis il parla de la prise de Minsk, et convenant de l’habileté des manoeuvres persévérantes de Kutusof sur son flanc droit, il déclara «qu’il voulait abandonner sa ligne d’opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de Reggio, passer sur le ventre à Witgenstein, et regagner Wilna en tournant la Bérézina par ses sources.»

Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de Witgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être, ou opiniâtre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand désordre, un changement de route achèverait de perdre l’armée; qu’elle s’égarerait dans ces chemins de traverse, au milieu de forêts stériles et marécageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore libres; il suffirait de l’atteindre.

C’est alors qu’il affirma connaître l’existence d’un chemin qui, à la droite de cette ville, s’élève sur des ponts de bois, au travers des marais lithuaniens. Selon lui, c’était le seul chemin qui pouvait conduire l’armée à Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, à gauche, et Minsk, et sa route plus longue d’une journée, et les cinquante ponts brisés, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui l’occupe. Ainsi l’on passerait entre les deux armées ennemies, en les évitant toutes deux.

L’empereur fut ébranlé; mais, comme il répugnait à sa fierté d’éviter un combat, et qu’il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il appelle le général du génie Dodde. Du plus loin qu’il le voit, il lui crie «qu’il s’agit de fuir par Zembin, ou d’aller vaincre Witgenstein vers Smoliany; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui demande si elle est attaquable.

Celui-ci, répondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait à toute cette contrée bourbeuse; qu’il faudrait louvoyer à sa vue et à sa portée, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour s’élever jusqu’au camp des Russes; qu’ainsi notre colonne d’attaque prêterait longuement à leurs feux, d’abord son flanc gauche, puis son flanc droit; que cette position était donc inabordable de front, et que, pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un trop long circuit.

Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se décida pour Borizof. Il ordonna au général Éblé d’aller, avec huit compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant «qu’il était cruel de se retirer sans combattre, de paraître fuir. Pourquoi n’a-t il aucun magasin, aucun point d’appui, qui lui permette de s’arrêter, et de montrer encore à l’Europe qu’il sait toujours combattre et vaincre.»

Toutes ses illusions étaient détruites. À Smolensk, où il était arrivé et d’où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu son désastre. À Krasnoé, où nos misères s’étaient déroulées successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction; mais à Orcha, il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune.

À Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le trésor, l’espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient encore; ici, c’étaient à peine dix mille soldats, presque sans vêtemens, sans chaussure, embarrassés dans une foule de mourans, quelques canons et un trésor pillé.

En cinq jours tout s’était aggravé; la destruction et la désorganisation avaient fait des progrès effrayans; Minsk était pris. Ce n’était plus le repos, l’abondance qu’il retrouverait au-delà de la Bérézina; mais de nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin, la défection de l’Autriche semblait s’être déclarée, et peut-être était-elle un signal donné à toute l’Europe.

Napoléon ignorait même s’il pourrait atteindre à Borizof le nouveau danger que les hésitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir préparé. On a vu qu’une troisième armée russe, celle de Witgenstein, menaçait à sa droite l’intervalle qui le séparait de cette ville; qu’il lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de retrouver l’occasion manquée le 1er novembre, et de reprendre l’offensive.

Victor avait obéi, et le 14, le jour même où Napoléon était sorti de Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat une bataille qu’ils étaient convenus de livrer le lendemain.

Les Français étaient trente mille contre quarante mille. Là, comme à Viazma, c’était assez de soldats, s’ils n’avaient pas eu trop de chefs.

Leurs maréchaux s’entendirent mal. Victor voulait manoeuvrer sur l’aile gauche ennemie, déborder Witgenstein avec les deux corps français, en marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce serait se séparer de la grande-armée, qui nous appelait à son secours.

Ainsi l’un des chefs voulant manoeuvrer, et l’autre attaquer de front, on ne fit ni l’un ni l’autre. Oudinot se retira pendant la nuit à Czéréia; et Victor, s’apercevant au point du jour de cette retraite, fut obligé de la suivre.

Il ne s’arrêta qu’à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Witgenstein l’inquiéta peu: mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l’ordre daté de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul devant le général russe. Il se pouvait qu’alors celui-ci reconnût sa supériorité, et l’empereur, dans Orcha, où il voit, le 20 novembre, son arrière-garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de colonne arrêtée à la Bérézina par l’armée de Volhinie, apprend que Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d’être battus et repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite et qu’il faut qu’il se hâte.

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