Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

Philippe-Paul, comte de Ségur · Chapitre 2 sur 4 · partie 1/3

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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

En même temps le colonel Péraldi et…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient, à coups de baïonnettes, les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont; et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu’ils ont traversés, des coups qu’ils donnaient et de leur victoire, ils s’emportèrent au loin dans la plaine haute et voulurent s’emparer des canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe est sillonné, les arrêta sous un feu meurtrier; leurs rangs s’ouvrirent, la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repoussés jusque dans les jardins du faubourg. Là, ils s’arrêtent et se resserrent; Français et Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville, et les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.

C’est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond d’un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville bâtie sur un penchant rapide.

Toutefois, l’armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d’être blessés ou tués. La vue des pertes de l’ennemi ne consolait pas; elle n’était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés. On se rappelait d’ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier en sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru, non-seulement ne faire qu’une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On gémissait sur-tout, en pensant qu’un choc si sanglant eût pu être épargné.

En effet, des feux qui brillèrent sur notre gauche, dans la nuit du 23 au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz; et cependant on remarquait qu’on y avait marché languissamment; qu’une division seule, jetée à trois lieues de tout secours, y avait été négligemment aventurée; que les corps d’armée étaient restés hors de portée les uns des autres. Qu’étaient devenus ces mouvemens rapides et décisifs de Marengo, d’Ulm et d’Eckmühl! Pourquoi cette marche molle et pesante, dans une circonstance si critique? Etait-ce notre artillerie et nos bagages qui nous avaient tant alanguis? c’était là ce qu’il y avait de plus vraisemblable.

 

CHAPITRE III.

 

QUAND l’empereur écouta le rapport de ce combat, il était à quelques pas à droite de la grande route, au fond d’un ravin, sur le bord du ruisseau et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de bois, vieille, délabrée, infecte. Là, il se trouvait à une demi-lieue de Malo-Iaroslavetz, à l’entrée du repli de la Louja.

Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une chambre sale, obscure et partagée en deux par une toile, que le sort de l’armée et de l’Europe allait se décider.

Les premières heures de la nuit se passèrent à recevoir des nouvelles. Toutes annonçaient que l’ennemi se préparait pour le lendemain à une bataille que tous inclinaient à refuser. À onze heures du soir, Bessières entra. Ce maréchal devait son élévation à de longs services, et sur-tout à l’affection de l’empereur, qui s’était attaché à lui comme à sa création. Il est vrai qu’on ne pouvait être favori de Napoléon comme d’un autre monarque; qu’il fallait du moins l’avoir suivi, lui être de quelque utilité, car il sacrifiait peu à l’agréable; qu’enfin, il fallait avoir été plus que le témoin de tant de victoires; et l’empereur fatigué s’habituait à regarder par des yeux qu’il croyait avoir formés.

Il venait d’envoyer ce maréchal pour examiner l’attitude des ennemis. Bessières a obéi: il a soigneusement parcouru le front de la position des Russes: «Elle est, dit-il, inattaquable!—Ô ciel! s’écrie l’empereur en joignant les mains, avez-vous bien vu! est-il bien vrai! m’en répondez-vous!» Bessières répète son assertion: il affirme «que trois cents grenadiers suffiraient là pour arrêter une armée.» On vit alors Napoléon croiser ses bras d’un air consterné, baisser la tête, et rester comme enseveli dans le plus profond abattement. «Son armée est victorieuse et lui vaincu. Sa route est coupée, sa manoeuvre déjouée: Kutusof, un vieillard, un Scythe, l’a prévenu! Et il ne peut accuser son étoile. Le soleil de France ne semble-t-il pas l’avoir suivi en Russie! hier encore la route de Malo-Iaroslavetz n’était-elle pas libre? sa fortune ne lui a donc pas manqué, c’est lui qui a manqué à sa fortune.»

Perdu dans cet abîme de pensées désolantes, il tombe dans une si grande stupeur, qu’aucun de ceux qui l’approchent n’en peut tirer une parole. À peine, à force d’importunités, parvient-on à obtenir de lui un signe de tête. Il veut enfin prendre quelque repos. Mais une brûlante insomnie le travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se relève, appelle sans cesse, sans toutefois qu’aucun mot trahisse sa détresse: c’est seulement par l’agitation de son corps qu’on juge de celle de son esprit.

Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d’ordonnance, le prince d’Aremberg, vint l’avertir que, dans l’ombre de la nuit et des bois, et à la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient entre lui et ses avant-postes. L’empereur venait d’envoyer Poniatowski sur sa droite, à Kremenskoé. Il attendait si peu l’ennemi de ce côté, qu’il avait négligé de faire éclairer son flanc droit. Il méprisa donc l’avis de son officier d’ordonnance.

Dès que le soleil du 25 se montra à l’horizon, il monta à cheval et s’avança sur la route de Kalougha, qui n’était plus pour lui que celle de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait qu’il traversât la plaine, longue et large d’une demi-lieue, que la Louja embrasse de son contour: quelques officiers seulement suivaient l’empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle n’ayant pas été avertis, se hâtaient pour le rejoindre, mais ne l’avaient pas encore atteint. La route était couverte de caissons d’ambulance, d’artillerie et de voitures de luxe: c’était l’intérieur de l’armée, chacun marchait sans défiance.

On vit d’abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis de grandes lignes noires s’avancer. Alors des clameurs s’élevèrent: déjà quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant, n’entendant plus rien, ne répondant à aucune question, l’air tout effaré, sans voix et sans haleine. En même temps, la file des voitures s’arrêtait incertaine, le trouble s’y mettait; les uns voulaient continuer, d’autres retourner: elles se croisèrent, se culbutèrent, ce fut bientôt un tumulte, un désordre complet.

L’empereur regardait et souriait, s’avançant toujours, et croyant à une terreur panique. Ses aides-de-camp soupçonnaient des Cosaques, mais ils les voyaient marcher si bien pelotonnés, qu’ils en doutaient encore; et si ces misérables n’eussent pas hurlé en attaquant, comme ils le font tous pour s’étourdir sur le danger, peut-être que Napoléon ne leur eût pas échappé. Ce qui augmenta le péril, c’est qu’on prit d’abord ces clameurs pour des acclamations, et ces hourra pour des cris de «vive l’empereur.»

C’était Platof et six mille Cosaques qui, derrière notre avant-garde victorieuse, avaient tenté de traverser la rivière, la plaine basse et le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage; et dans cet instant même où l’empereur, tranquille au milieu de son armée et des replis d’une rivière ravineuse, s’avançait, en ne voulant pas croire à un projet si audacieux, ils l’exécutaient!

Une fois lancés, ils s’approchèrent si rapidement, que Rapp n’eut que le temps de dire à l’empereur: «Ce sont eux, retournez!» L’empereur, soit qu’il vît mal, soit répugnance à fuir, s’obstina, et il allait être enveloppé, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en arrière en lui criant: «Il le faut!» L’empereur n’eut qu’un moment pour s’échapper, et Rapp pour faire face à ces barbares, dont le premier enfonça si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu’il le renversa. Les autres aides-de-camp et quelques cavaliers de la garde dégagèrent ce général.

Au même moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout, chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns et les entraînant dans les bois pour les dépouiller; puis détournant les chevaux attelés aux canons, ils les amenaient à travers champs. Mais ils n’eurent qu’une victoire d’un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde accourut: à cette vue ils lâchèrent prise, ils s’enfuirent, et ce torrent s’écoula en laissant, il est vrai, de fâcheuses traces, mais en abandonnant tout ce qu’il entraînait.

Cependant plusieurs de ces barbares, s’étaient montrés audacieux jusqu’à l’insolence. On les avait vus se retirer à travers l’intervalle de nos escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d’élite et sur la légèreté de leurs chevaux, qu’ils pressent avec un fouet. Leur fuite s’était opérée sans désordre: ils avaient fait face plusieurs fois, sans attendre, il est vrai, jusqu’à la portée du feu, de sorte qu’ils avaient à peine laissé quelques blessés et pas un prisonnier. Enfin, ils nous avaient attirés sur des ravins hérissés de broussailles, où leurs canons, qui les y attendaient, nous avaient arrêtés. Tout cela faisait réfléchir. Notre armée était usée, et la guerre renaissait toute neuve et entière.

L’empereur lui-même, qui avait rétrogradé jusqu’à son quartier-général, y resta une demi-heure, frappé d’étonnement qu’on eût osé l’attaquer, et le lendemain d’une victoire, et qu’il eût été obligé de fuir! Il s’en prit à sa garde, et sortit de ce saisissement par un accès de colère; puis, jugeant la plaine nettoyée, il regagna Malo-Iaroslavetz, où le vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille.

La terre elle-même en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut d’une plus terrible éloquence! Ses formes prononcées, ses ruines toutes sanglantes; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu’à la longue traînée de morts et de têtes écrasées par les roues des canons; des blessés, qu’on apercevait encore sortant des décombres, et se traînant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres à demi consumés, en poussant des cris lamentables; enfin, le bruit lugubre des tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de leurs colonels et de leurs généraux tués; tout attestait le choc le plus acharné. L’empereur, dit-on, n’y vit que de la gloire; il s’écria «que l’honneur d’une si belle journée appartenait tout entier au prince Eugène;» mais, déjà saisi d’une funeste impression, ce spectacle l’augmenta. Il s’avança ensuite dans la plaine haute.

 

CHAPITRE IV.

 

MES compagnons, vous le rappelez-vous, ce champ funeste, où s’arrêta la conquête du monde, où vingt ans de victoires vinrent échouer, où commença le grand écroulement de notre fortune? Vous représentez-vous encore cette ville bouleversée et sanglante, ces profonds ravins, et les bois qui environnent cette plaine haute, et en font comme un champ clos. D’un côté, les Français venant du nord qu’ils évitent; de l’autre, à l’entrée des bois, les Russes gardant le sud, et cherchant à nous repousser sur leur puissant hiver; Napoléon entre ces deux armées; au milieu de cette plaine, ses pas et ses regards errans du midi à l’ouest, sur les routes de Kalougha et de Medyn: toutes deux lui sont fermées. Sur celle de Kalougha, Kutusof et cent vingt mille hommes paraissent prêts à lui disputer vingt lieues de défilés; du côté de Medyn, il voit une cavalerie nombreuse: c’est Platof et ces mêmes hordes qui viennent de pénétrer dans le flanc de l’armée, qui l’ont traversé de part en part, et qui en sont ressorties chargées de butin, pour se reformer sur son flanc droit, où des renforts et leur artillerie les ont attendus. C’est de ce côté que les yeux de l’empereur se sont attachés le plus long-temps; qu’il a écouté ses chefs, et consulté ses cartes; puis, tout chargé de regrets et de tristes pressentimens, on l’a vu revenir lentement dans son quartier-général.

Murat, le prince Eugène, Berthier, Davoust et Bessières l’avaient suivi. Cette chétive habitation, d’un obscur artisan, renfermait un empereur, deux rois, trois généraux d’armée. Ils allaient y décider de l’Europe et de l’armée qui l’avait conquise. Smolensk était le but! Y marchera-t-on par Kalougha, Medyn ou Mojaïsk? Cependant Napoléon est assis devant une table; sa tête s’appuie sur ses mains, qui cachent ses traits, et sans doute aussi la détresse qu’ils expriment.

On respectait un silence plein de destinées si imminentes, quand Murat, qui ne marchait que par bonds, se fatigue de cette hésitation. N’écoutant que son génie tout entier dans la chaleur de son sang, il s’élance hors de cette incertitude par un de ces premiers mouvemens qui élèvent ou précipitent.

Il se lève, il s’écrie «qu’on pourra l’accuser encore d’imprudence, mais qu’à la guerre c’est aux circonstances à décider de tout, et à donner à chaque chose son nom; que là où il n’y a plus qu’à attaquer, la prudence devient témérité, et la témérité prudence; que s’arrêter est impossible, fuir, dangereux; qu’il faut donc poursuivre. Qu’importe cette attitude menaçante des Russes, et leurs bois impénétrables? il les méprise. Qu’on lui donne seulement les restes de sa cavalerie et celle de la garde, et il va s’enfoncer dans leurs forêts, dans leurs bataillons, renverser tout, et rouvrir à l’armée la route de Kalougha.»

Ici, Napoléon, soulevant sa tête, fit tomber toute cette fougue en disant «que c’était assez de témérités; qu’on n’avait que trop fait pour la gloire; qu’il était temps de ne plus songer qu’à sauver les restes de l’armée.»

Alors Bessières, soit que son orgueil eût frémi à l’idée d’obéir au roi de Naples, soit désir de conserver intacte cette cavalerie de la garde, qu’il avait formée, dont il répondait à Napoléon, et dans laquelle consistaient son commandement et son utilité, Bessières, qui se sent soutenu, ose ajouter «que pour de pareils efforts, dans l’armée, dans la garde même, l’élan manquerait. Déjà l’on y disait que, les transports étant insuffisans, désormais le vainqueur atteint, resterait en proie aux vaincus; qu’ainsi toute blessure serait mortelle: Murat serait donc suivi mollement. Et dans quelle position? on venait d’en reconnaître la force; contre quels ennemis? n’avait-on pas remarqué le champ de bataille de la veille, et avec quelle fureur les recrues russes, à peine armées et vêtues, venaient de s’y faire tuer? Ce maréchal finit, en prononçant le mot de retraite, que l’empereur approuva de son silence.

Aussitôt le prince d’Eckmühl déclara que «puisqu’on se décidait à se retirer, il demandait que ce fût par Medyn et Smolensk.» Mais Murat interrompt Davoust; et soit inimitié ou découragement, suite ordinaire d’une témérité repoussée, il s’étonne «qu’on ose proposer à l’empereur une si grande imprudence. Davoust a-t-il juré la perte de l’armée? veut-il qu’une si longue et si lourde colonne aille se traîner sans guides et incertaine sur une route inconnue, à portée de Kutusof, offrant son flanc à tous les coups de l’ennemi? sera-ce lui, Davoust qui la défendra? Pourquoi, quand derrière nous Borowsk et Kéréia nous conduisent sans danger à Mojaïsk, refuser cette voie de salut? Là, des vivres doivent avoir été rassemblés, tout nous y est connu, aucun traître ne nous égarera.»

À ces mots, Davoust, tout brûlant d’une colère qu’il concentre avec effort, répond «qu’il propose une retraite à travers un sol fertile, sur une route vierge, nourricière, grasse, intacte, dans des villages encore debout, et par le chemin le plus court, afin que l’ennemi ne s’en serve pas pour nous couper la route de Mojaïsk à Smolensk, celle que désigne Murat. Et quelle route! un désert de sable et de cendres, où des convois de blessés s’ajouteront à nos embarras, où nous ne trouverons que des débris, des traces de sang, des squelettes, et la famine!

Qu’au reste, il doit son avis quand on le lui demande; qu’il obéira à l’ordre qui lui sera contraire avec le même zèle qu’il exécuterait celui qu’il aurait inspiré; mais que l’empereur seul avait le droit de lui imposer silence, et non Murat, qui n’était pas son souverain, et qui ne le serait jamais!»

La querelle s’échauffant, Bessières et Berthier s’interposèrent. Pour l’empereur, toujours absorbé dans la même attitude, il paraissait insensible. Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces mots: «C’est bien, messieurs, je me déciderai.»

Il se décida à se retirer, et ce fut par le chemin qui d’abord l’éloignait le plus promptement de l’ennemi; mais il fallut encore un cruel effort pour qu’il pût s’arracher à lui-même un ordre de marche si nouveau pour lui. Cet effort fut si pénible, que, dans ce combat intérieur, il perdit l’usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont dit que le rapport d’une autre échauffourée de Cosaques, vers Borowsk, à quelques lieues derrière l’armée, fut le faible et dernier choc qui acheva de le déterminer à cette funeste résolution.

Ce qui est remarquable, c’est qu’il ordonna cette retraite vers le nord, au même moment où Kutusof et ses Russes, tout ébranlés du choc de Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud.

 

CHAPITRE V.

 

DANS cette même nuit une même anxiété avait agité le camp des Russes. Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne s’approcher du champ de bataille qu’en tâtonnant, s’arrêtant à chaque pas, sondant le terrain, comme s’il eût craint de le voir manquer sous lui, et se faisant arracher successivement les différens corps qu’il envoyait au secours de Doctorof. Il n’osa venir lui-même se placer en travers du chemin de Napoléon, qu’à l’heure où les batailles générales ne sont plus à craindre.

Alors Vilson, tout échauffé du combat, était accouru vers lui, Vilson, cet Anglais actif; remuant, celui qu’on vit en Égypte, en Espagne, et par-tout l’ennemi des Français et de Napoléon. Il représentait dans l’armée russe les alliés; c’était, au milieu de la puissance de Kutusof, un homme indépendant, un observateur, un juge même, motifs infaillibles d’aversion: sa présence était odieuse au vieillard russe, et la haine ne manquant jamais d’engendrer la haine, tous deux se détestaient.

Vilson lui reproche son inconcevable lenteur: cinq fois dans une seule journée elle venait de leur faire manquer la victoire, comme à Vinkowo; et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-là Murat était perdu si Kutusof eût occupé fortement le front des Français par une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit insouciance ou lenteur, défaut de la vieillesse, soit, comme le disent plusieurs Russes, que Kutusof fût plus envieux de Beningsen qu’ennemi de Napoléon, le vieillard avait attaqué trop mollement, trop tard, et s’était arrêté trop tôt.

Vilson continue, il l’interpelle; il lui demande pour le lendemain une bataille décisive, et, sur son refus, il s’écrie «qu’il veut donc ouvrir un libre passage à Napoléon! le laisser s’échapper avec sa victoire! Quel cri d’indignation s’élèvera dans Pétersbourg, à Londres, dans toute l’Europe! n’entend-il pas déjà les murmures des siens!»

Mais Kutusof irrité lui répond «que, oui sans doute, il ferait à l’ennemi un pont d’or plutôt que de compromettre son armée, et avec elle le sort de tout l’empire. Napoléon ne fuit-il pas? pourquoi l’arrêter, le forcer à vaincre? Le temps suffit contre lui: de tous les alliés des Russes, l’hiver est le plus sûr; il veut attendre son secours. Pour l’armée russe, elle est à lui; elle lui obéira malgré les clameurs de Vilson; Alexandre bien informé l’approuvera: que lui importe l’Angleterre? est-ce donc pour elle qu’il combat? Avant tout il est Russe; il veut que la Russie soit délivrée; elle va l’être sans courir encore la chance d’une bataille; et, quant au reste de l’Europe, il lui importe peu que ce soit la France ou l’Angleterre qui y domine».

Ainsi Vilson est repoussé, et pourtant Kutusof, enfermé avec l’armée française dans cette plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forcé d’y montrer l’appareil le plus menaçant. Il y déploie, le 25, toutes ses divisions, et sept cents pièces d’artillerie. Dans les deux armées, on ne doute plus qu’un dernier jour ne soit arrivé; Vilson y croit lui-même. Il a remarqué que les lignes russes sont adossées à un ravin fangeux que traverse un pont mal sûr. Cette seule voie de retraite, à la vue de l’ennemi, lui paraît impraticable: il faut enfin que Kutusof vainque ou périsse; et l’Anglais sourit à l’espoir d’une bataille décisive; que son issue soit fatale à Napoléon, ou dangereuse pour la Russie, elle sera sanglante, et l’Angleterre ne peut qu’y gagner.

Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs; il jouit en écoutant Kutusof jurer enfin qu’il va combattre; il triomphe en voyant tous les généraux russes se préparer pour un choc terrible: Beningsen seul en doute encore. Néanmoins l’Anglais, en songeant que la position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre général de retraite le réveille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof était décidé à fuir vers le sud, d’abord à Gonczarewo, puis au-delà de Kalougha, et déjà, sur l’Ocka, tout était prêt pour son passage.

C’était dans ce même instant que Napoléon ordonnait aux siens de se retirer vers le nord, sur Mojaïsk. Les deux armées se tournèrent donc le dos, en se trompant mutuellement par leurs arrière-gardes.

Du côté de Kutusof, Vilson assure que ce fut comme une déroute. On vit de toutes parts arriver à l’entrée du pont, auquel l’armée russe était adossée, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. Là, toutes ces colonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre, se rencontrent, se pressent et se confondent en une masse si énorme, si amoncelée qu’elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs heures à pouvoir désencombrer et faire dégorger ce passage. Quelques boulets de Davoust, qu’il crut perdus, tombèrent dans cette bagarre.

Napoléon n’avait qu’à avancer sur cette foule en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, celui de Malo-Iaroslavetz, était fait, et quand il n’y avait plus qu’à marcher, qu’il se retira. Mais voilà la guerre: on n’essaie, on n’ose jamais assez. «L’ost ignore ce que fait l’ost.» Les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps ennemis; c’est par là qu’ils s’en imposent. Il y a un abîme entre deux armées en présence!

Au reste, ce fut peut-être parce que l’empereur avait manqué de prudence à Moskou, qu’ici il manqua de témérité: il se fatigua; ces deux échauffourées de Cosaques l’avaient dégoûté; ses blessés l’attendrirent, tant d’horreurs le rebutèrent, et, comme les hommes de résolutions extrêmes, n’espérant plus de victoire entière, il se résolut à une retraite précipitée.

Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de même qu’en partant de Paris, il n’avait eu en vue que Moskou. Ce fut le 26 octobre que commença le fatal mouvement de notre retraite. Davoust, avec vingt-cinq mille hommes, resta à l’arrière-garde. Pendant qu’il avançait de quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la grande-armée étonnée leur tournait le dos. Elle marchait les yeux baissés, comme honteuse et humiliée. Au milieu d’elle, son chef, sombre et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa ligne de communication avec les places de la Vistule.

Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux points d’arrêt et de repos. Smolensk d’abord, puis Minsk. Il a fait de ces deux villes ses deux grands dépôts; d’immenses magasins y sont réunis. Mais Witgenstein, toujours devant Polotsk, menace le flanc gauche de la première, et Tchitchakof, déjà à Bresk-Litowsky, le flanc droit de la seconde. Les forces de Witgenstein s’accroissent de recrues et de nouveaux corps qu’il reçoit journellement, et de l’affaiblissement graduel de Saint-Cyr.

Cependant, Napoléon compte sur le duc de Bellune et ces trente-six mille hommes de troupes fraîches. Ce corps d’armée est à Smolensk depuis les premiers jours de septembre; il compte sur les détachemens qu’envoient les dépôts, sur les malades et les blessés rétablis sur les traîneurs ralliés et formés à Wilna en bataillons de marche. Tous arriveront successivement en ligne, et rempliront les lacunes qu’ont faites dans les rangs le fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps de regagner cette position de la Düna et du Borysthène, où il veut qu’on croie que sa présence, s’ajoutant à celle de Victor, de Saint-Cyr et de Macdonald, contiendra Witgenstein, arrêtera Kutusof; et menacera Alexandre jusque dans sa seconde capitale.

C’est pourquoi il publie qu’il va se placer sur la Düna. Mais ce n’est point encore sur ce fleuve et sur le Borysthène que sa pensée se repose; il sent que ce n’est pas avec une armée harassée et réduite qu’il pourra garder l’intervalle de ces deux fleuves, et leur cours que les glaces vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de profondeur, que l’hiver va étendre sur ces contrées, mais que l’hiver pourra rendre solide: alors tout serait chemin à l’ennemi pour arriver jusqu’à lui, pour pénétrer dans les intervalles de ses cantonnemens de bois, répandus sur deux cents lieues de frontière, et les brûler.

S’il s’y était d’abord arrêté, comme il l’avait annoncé à son arrivée à Vitepsk; s’il y avait conservé et rétabli son armée; si Tormasof, Tchitchakof et Hoertel eussent été chassés de la Volhinie; si, dans ces riches provinces, il eût levé cent mille Cosaques, alors ses quartiers d’hiver eussent été habitables. Mais aujourd’hui, rien n’y est prêt, et non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof, à cent lieues en arrière de lui, y menacerait encore ses communications avec l’Allemagne et la France, et sa retraite. C’est donc à cent lieues plus loin que Smolensk, dans une position plus resserrée, derrière les marais de la Bérézina, c’est à Minsk qu’il lui faut aller chercher des quartiers d’hiver, dont quarante marches le séparent.

Mais y arrivera-t-il à temps? Il doit le croire. Dombrowski et ses Polonais, placés autour de Bobruisk, qu’ils observent, suffisent pour contenir Hoertel. Quant à Schwartzenberg, ce général est victorieux; il est à la tête de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais, que Duratte et sa division française, accourant de Varsovie, vont porter à plus de cinquante mille hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le Styr.

Il est vrai que l’armée russe de Moldavie vient de s’ajouter aux restes de l’armée de Volhinie, que Tchitchakof, général actif et déterminé, a pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes; que l’Autrichien s’est arrêté; qu’il s’est même cru obligé, le 23 septembre, de reculer derrière le Bug; mais il a dû repasser ce fleuve à Bresk-Litowsky, et Napoléon ignore le reste.

Toutefois, à moins d’une trahison qu’il est trop tard pour prévoir, et qu’un retour précipité peut seul prévenir, il se flatte que Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes répartis à Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s’emparer de ses magasins et lui couper sa retraite.

 

CHAPITRE VI.

 

NAPOLÉON, réduit à de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif à Véréia, quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m’aperçois qu’entraîné, comme nous l’étions alors, par cette rapide succession de scènes violentes et d’événemens mémorables, mon attention s’est détournée d’un fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, l’air avait été ébranlé par une effrayante explosion, les deux armées s’en étonnèrent un instant, quoiqu’on ne s’étonnât plus guère, s’attendant à tout.

Mortier avait obéi; le Kremlin n’existait plus: des tonneaux de poudre avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, et cent quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le maréchal, avec huit mille hommes était resté sur ce volcan, qu’un obus russe pouvait faire éclater. Là, il couvrait la marche de l’armée sur Kalougha, et la retraite de nos différens convois vers Mojaïsk.

Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur lesquels Mortier pût compter; les autres, cavaliers démontés, hommes de régimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie, formaient ensemble bien moins un corps organisé qu’un attroupement: ils ne devaient pas tarder à se disperser.

On regardait ce maréchal comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses vieux compagnons de gloire, l’avaient quitté les larmes aux yeux, et l’empereur en lui disant «qu’il comptait sur sa fortune; mais qu’au reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu.» Mortier s’était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin, puis, en se retirant, de le faire sauter, et d’incendier les restes de la ville. C’était du château de Krasnopachra, le 21 octobre, que Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les avoir exécutés, se diriger sur Véréia, et former l’arrière-garde de l’armée.

Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait sur-tout «de charger sur les voitures de la jeune garde; sur celles de la cavalerie à pied, et sur toutes celles qu’il trouverait, les hommes qui restaient encore aux hôpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques à ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de Trévise en méritera autant qu’il sauvera de soldats. Il faut qu’il les fasse monter sur ses chevaux, sur ceux de tout son monde. C’est ainsi que lui, Napoléon, a fait à Saint-Jean-d’Acre. Il doit d’autant plus prendre cette mesure, qu’à peine le convoi aura rejoint l’armée, on trouvera à lui donner les chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles. L’empereur espère qu’il aura sa satisfaction à témoigner au duc de Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit commencer par les officiers, ensuite par les sous-officiers, et préférer les Français; qu’il assemble donc tous les généraux et officiers sous ses ordres, pour leur faire sentir l’importance de cette mesure, et combien ils mériteront de l’empereur, s’ils lui ont sauvé cinq cents hommes.»

Cependant, à mesure que la grande-armée était sortie de Moskou, les Cosaques avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s’était retiré vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le coeur, à mesure que la mort s’empare des extrémités. Ces Cosaques éclairaient dix mille Russes, que commandait Wintzingerode.

Cet étranger, enflammé de haine contre Napoléon, exalté du désir de reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signalé, s’emporta loin des siens; il traverse, en courant, la colonie géorgienne, se précipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre des avant-postes, les méprise, tombe dans une embuscade, et, se voyant pris dans cette ville qu’il venait prendre, il change soudain de rôle, agite en l’air son mouchoir, et se déclare parlementaire.

On le conduisit au duc de Trévise. Là, il se réclama audacieusement du droit des gens, qu’on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui répondit «qu’un général en chef qui se présentait ainsi, pouvait être pris pour un soldat téméraire, mais jamais pour un parlementaire, et qu’il eût à rendre sur-le-châmp son épée!» Alors n’espérant plus en imposer, le général russe se résigna, et convint de son imprudence.

Enfin, après quatre jours de résistance, les Français abandonnent pour jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés; mais, en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un artifice habilement préparé qu’un feu lent dévorait déjà; ses progrès étaient calculés: on savait l’heure à laquelle son feu devait atteindre l’immense amas de poudre renfermé dans les fondations de ces palais condamnés.

Mortier se hâte de fuir, mais, en même temps qu’il s’éloigne rapidement, d’avides Cosaques et de sales mougiques, attirés, dit-on, par la soif du pillage, accourent, s’approchent; ils écoutent, et s’enhardissant du calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer; ils montent, et déjà leurs mains avides de pillage s’étendaient, quand tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces murs qu’ils venaient dépouiller, et trente mille fusils qu’on y avait abandonnés; puis, avec tous ses débris de murailles et ces tronçons d’armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie effroyable.

La terre trembla sous les pas de Mortier. À dix lieues plus loin, à Feminskoé, l’empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet accent de colère dont il parlait quelquefois à l’Europe, il proclame le lendemain, en date de Borowsk, «que le Kremlin, arsenal, magasins, que tout est détruit; que cette ancienne citadelle, qui datait des commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été; que désormais Moskou n’est plus qu’un amas de décombres; qu’un cloaque impur et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l’abandonne aux mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, déborder l’aile gauche de ce général, le rejeter en arrière, et gagner ensuite tranquillement les bords de la Düna, où il prendra ses quartiers d’hiver.» Puis, craignant de paraître reculer, il ajoute qu’ainsi il se sera rapproché de quatre-vingts lieues de Wilna et de Pétersbourg; double avantage, c’est-à-dire de vingt marches plus près des moyens et du but.» Par là, il veut donner à sa retraite l’air d’une marche offensive.

C’est alors qu’il déclare «s’être refusé à donner l’ordre de détruire tout le pays qu’il abandonne; il lui répugne d’aggraver les malheurs de cette population. Pour punir l’incendiaire russe, et cent coupables qui font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille propriétaires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille serfs, innocens de toutes ces barbaries.»

Il n’était point alors aigri par le malheur; mais en trois jours, tout avait changé. Après s’être heurté contre Kutusof, il reculait par cette même ville de Borowsk, et dès qu’il y eut repassé, elle n’exista plus. C’est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant, il avait conservé; en se retirant, il détruira: soit nécessité, pour ruiner l’ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux, soit représailles, terrible effet des guerres d’invasion, qui d’abord légitiment tous les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux d’attaque.

Au reste, l’agression, dans ce terrible genre de guerre, n’était point du côté de Napoléon. Le 19 octobre, Berthier avait écrit à Kutusof pour l’engager «à régler les hostilités, de manière à ce qu’elles ne laissassent supporter à l’empire moskovite que les maux indispensables de l’état de guerre; la dévastation de la Russie étant aussi nuisible à cet empire qu’elle affectait douloureusement Napoléon.» Mais Kutusof avait répondu: «qu’il lui était impossible de contenir le patriotisme russe;» ce qui était avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses milices, et ce qui autorisait en quelque sorte à la leur rendre.

Les mêmes feux consumèrent Véreia, où Mortier venait de rejoindre l’empereur et de lui amener Wintzingerode. À la vue de ce général allemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon prirent feu; son accablement devint colère, et il déchargea sur cet ennemi tout le chagrin qui l’oppressait. «Qui êtes vous?» lui cria-t-il en croisant les bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-même; «qui êtes vous? un homme sans patrie! Vous avez toujours été mon ennemi personnel! quand j’ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouvé dans leurs rangs! l’Autriche est devenu mon allié, et vous avez demandé du service à la Russie. Vous avez été l’un des plus ardens fauteurs de la guerre actuelle. Cependant, vous êtes né dans les états de la confédération du Rhin; vous êtes mon sujet. Vous n’êtes point un ennemi ordinaire, vous êtes un rebelle; j’ai le droit de vous faire juger! Gendarmes d’élite, saisissez cet homme-là!» Les gendarmes restèrent immobiles, comme des hommes accoutumés à voir se terminer sans effet ces scènes violentes, et sûrs d’obéir mieux en désobéissant.

L’empereur reprit: «Voyez-vous, monsieur, ces campagnes dévastées, ces villages en flammes! À qui doit-on reprocher ces désastres? à cinquante aventuriers comme vous, soudoyés par l’Angleterre, qui les a jetés sur le continent; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l’ont provoquée. Dans six mois je serai à Pétersbourg, et l’on me fera raison de toutes ces fanfaronnades.»

Alors, s’adressant à l’aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme lui: «Pour vous, comte Narischkin, je n’ai rien à vous reprocher; vous êtes Russe, vous faites votre devoir; mais comment un homme de l’une des premières familles de Russie a-t-il pu devenir l’aide-de-camp d’un étranger mercenaire? Soyez l’aide-de-camp d’un général russe; cet emploi sera beaucoup plus honorable.»

Jusque-là, le général Wintzingerode n’avait pu répondre à ces violentes paroles que par son attitude: elle fut calme comme sa réplique. Il répondit «que l’empereur Alexandre était son bienfaiteur et celui de sa famille; que tout ce qu’il possédait, il le tenait de lui, que la reconnaissance l’avait rendu son sujet; qu’il était au poste que son bienfaiteur lui avait assigné; qu’il avait donc fait son devoir.»

Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins violentes, et il s’en tint aux paroles, soit qu’il n’eût voulu qu’en effrayer tous les Allemands qui seraient tentés de l’abandonner. Ce fut ainsi du moins qu’autour de lui on apprécia sa violence. Elle déplut; on n’en tint compte, et chacun s’empresse autour du général prisonnier pour le consoler. Ces soins continuèrent jusqu’en Lithuanie, où les Cosaques reprirent Wintzingerode et son aide-de-camp. L’empereur avait affecté de traiter avec bonté ce jeune seigneur russe, en même temps qu’il avait tonné contre son général; ce qui prouve qu’il y avait eu du calcul jusque dans sa colère.

 

CHAPITRE VII.

 

LE 28 octobre, nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de blessés; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme à Moskou, à la générosité des Russes. Napoléon dépassa cette ville de quelques werstes, et l’hiver commença! Ainsi, après un combat terrible, et dix jours de marches et de contre-marches, l’armée, qui n’avait emporté de Moskou que quinze rations de farine par homme, n’était avancée dans sa retraite que de trois journées. Elle manquait de vivres; et l’hiver l’avait atteinte.

Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers jours de la retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres, que les chevaux ne pouvaient plus traîner. L’ordre de tout incendier derrière soi vint alors; on obéit en faisant sauter dans les maisons, des caissons de poudre dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin, l’ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu’un pénible voyage; et Napoléon, en revoyant cette route connue, se rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut envoyé par Davoust.

D’abord il le questionna négligemment: mais le hasard voulut que ce Moskovite eût quelque idée des routes, des noms et des distances; il répondit, «que toute l’armée russe marchait par Medyn sur, Viazma.» Alors, l’empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là, comme à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme celle de Kalougha, l’enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et au milieu d’une insurrection générale? Cependant, son premier mouvement le porta à mépriser cet avis; car, soit fierté, soit expérience, il s’était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l’habileté qu’il aurait eue à leur place.

Ici pourtant, il eut un autre motif. Sa sécurité n’était qu’affectée, car il était évident que l’armée russe prenait la route de Medyn, celle-là même que Davoust avait conseillée pour l’armée française: et Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n’avait pas confié à sa dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignait l’effet sur les siens, c’est pourquoi il parut la repousser avec mépris; mais en même temps, il ordonna que le lendemain sa garde marchât en toute hâte, et tant que durerait le jour, jusqu’à Gjatz. Il voulait y donner un séjour et des vivres à cette troupe d’élite: s’assurer de plus près de la marche de Kutusof, et le prévenir sur ce point.

Mais le temps n’avait point été appelé à son conseil; il parut s’en venger. L’hiver était si près de nous, qu’il n’avait fallu qu’un coup de vent de quelques minutes pour l’amener âpre, mordant, dominateur! On sentit aussitôt qu’en ce pays il était indigène; et nous, étrangers. Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l’armée devint morne, la marche pénible, la consternation commença.

À quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kalougha. Ce n’était qu’un gros ruisseau: deux arbres, autant de chevalets et quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage: mais le désordre était tel, et l’incurie si grande, que l’empereur y fut arrêté. On y noya plusieurs canons qu’on voulut faire passer au gué. Il semblait que chaque corps d’armée marchât pour son compte, qu’il n’y eût point d’état-major, point d’ordre général, point de noeud commun, rien qui liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l’élévation de chacun de leurs chefs les rendait trop indépendans les uns des autres. L’empereur lui-même s’était tant grandi, qu’il se trouvait à une distance démesurée des détails de son armée; et Berthier, placé comme intermédiaire entre lui et des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était obligé à trop de ménagemens. Il était d’ailleurs insuffisant à cette position.

L’empereur, arrêté par ce faible obstacle d’un pont rompu, se contenta de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait pas été dicté par l’empereur: il ne se croyait donc pas coupable, car Berthier n’était qu’un écho fidèle, un miroir, et rien de plus. Toujours prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait; il répétait l’empereur, mais n’ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait, était oublié sans ressource.

Après la Kalougha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous, levant les yeux, jetèrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour de soi; on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés; le plus élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que ce fût un volcan éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d’armes, de lambeaux d’uniformes, et d’étendards tachés de sang.

Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés. Quelques squelettes, restés sur l’éboulement de l’une de ces collines, dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire: c’était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulincourt. Alors le cri, «C’est le champ de la grande bataille!» forma un long et triste murmure. L’empereur passa vite. Personne ne s’arrêta. Le froid, la faim et l’ennemi pressaient; seulement on détournait la tête en marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de tant de compagnons d’armes, sacrifiés inutilement, et qu’il fallait abandonner.

C’était là que nous avions tracé avec le fer et le sang l’une des plus grandes pages de notre histoire. Quelques débris le disaient encore, et bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec indifférence sur ce champ semblable à tous les autres; cependant, quand il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera les moindres accidens dans sa mémoire avide, et sans doute qu’alors il s’écriera: «Quels hommes! quel chef! quelle destinée! Ce sont eux qui, treize ans plus tôt dans le midi, sont venus tenter l’orient par l’Égypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis l’Europe, et les voilà qui reviennent, par le nord, se présenter de nouveau devant cette Asie, pour s’y briser encore! Qui donc les a poussés dans cette vie errante et aventureuse? Ce n’étaient point des barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes, des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses: au contraire, ils possédaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de délices, et ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber, chaque jour et successivement, ou morts ou mutilés. Quelle nécessité les a poussés? Eh quoi donc? si ce n’est la confiance dans un chef jusque-là infaillible! l’ambition d’achever un grand ouvrage glorieusement commencé! l’enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l’homme à la mort, pour chercher l’immortalité.»

 

CHAPITRE VIII.

 

CEPENDANT, l’armée s’écoulait, dans un grave et silencieux recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu’une des victimes de cette sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivant encore, et perçant l’air de ses gémissemens. On y courut: c’était un soldat français. Ses deux jambes avaient été brisées dans le combat, il était tombé parmi les morts; il y fut oublié. Le corps d’un cheval éventré par un obus fut d’abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l’eau bourbeuse d’un ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent d’appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui disent l’avoir découvert, affirment qu’ils l’ont sauvé.

Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l’hôpital de Kolotskoï, spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. À Borodino, c’était la mort, mais aussi le repos; là, du moins, le combat était fini; à Kolotskoï, il durait encore. La mort y semblait poursuivre ses victimes échappées au combat; elle s’y acharnait, elle pénétrait en eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait, excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d’ailleurs, donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour être exécutés.

Toutefois; malgré la faim, le froid et le dénuement le plus complet, le dévouement de quelques chirurgiens et un reste d’espoir soutenaient encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais, quand ils virent que l’armée repassait, qu’ils allaient être abandonnés, qu’il n’y avait plus d’espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la porte; ils bordèrent le chemin, et nous tendirent leur mains suppliantes.

Continuer : partie 2 sur 3