Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II
De toute cette division un seul bataillon…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
De toute cette division un seul bataillon échappa. On rapporte que son commandant se tournant vers les siens, leur déclara «qu’ils eussent à suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre, il le tuerait.» Alors il abandonne la funeste route; il se glisse jusque sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par le combat de ses compagnons moins heureux, par l’obscurité, par les difficultés mêmes du terrain, il s’écoule en silence, échappe à l’ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux.
Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s’écria: «Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé comme par miracle, que cette défection vienne tout gâter!» L’expression était impropre, mais la douleur la lui arracha, soit qu’il prévît que Victor affaibli ne pourrait résister assez long-temps le lendemain, soit qu’il tînt à honneur de n’avoir laissé dans toute sa retraite, entre les mains de l’ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les armes.
CHAPITRE VIII.
CE succès encouragea Witgenstein. En même temps, deux jours de tâtonnemens, le rapport d’un prisonnier, et sur-tout la reprise de Borizof par Platof, avaient éclairé Tchitchakof. Dès lors, les trois armées russes, du nord, de l’est et du midi, se sentirent réunies; leurs chefs communiquèrent entre eux. Witgenstein et Tchitchakof étaient jaloux l’un de l’autre, mais ils nous détestaient encore plus; la haine fut leur lien et non l’amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve.
C’était le 28 novembre. La grande-armée avait eu deux jours et deux nuits pour s’écouler; il devait être trop tard pour les Russes. Mais le désordre régnait chez les Français, et les matériaux avaient manqué aux deux ponts. Deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures s’était rompu, et le passage en avait été retardé de sept heures: il se brisa une troisième fois, le 27, vers quatre heures du soir. D’un autre côté, les traîneurs dispersés dans les bois et dans les villages environnans, n’avaient pas profité de la première nuit, et le 27, quand le jour avait reparu, tous s’étaient présentés à la fois pour passer les ponts.
Ce fut sur-tout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient, s’ébranla. Son départ fut comme un signal: ils accoururent de toutes parts; ils s’amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse profonde, large et confuse, d’hommes, de chevaux et de chariots, assiéger l’étroite entrée des ponts qu’elle débordait. Les premiers, poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les pontoniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds, ou précipités dans les glaces que charriait la Bérézina. Il s’élevait de cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt une grande clameur, mêlée de gémissemens et d’affreuses imprécations.
Les efforts de Napoléon et de ses premiers lieutenans pour sauver ces hommes éperdus, en rétablissant l’ordre parmi eux, furent long-temps inutiles. Le désordre avait été si grand que vers deux heures, quand l’empereur s’était présenté à son tour, il avait fallu employer la force pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et Latour-Maubourg, renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de ces misérables.
Le hameau de Zaniwki, situé au milieu des bois et à une lieue de Studzianka, reçut le quartier-impérial. Éblé venait alors de faire le dénombrement des bagages, dont la rive était couverte. Il prévint l’empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures pussent s’écouler. Ney était présent: il s’écria «qu’il les fallait donc brûler sur-le-champ. Mais Berthier, poussé par le mauvais génie qui habite les cours, s’y opposa. Il assura qu’on était loin d’être réduit à cette extrémité. L’empereur se plut à le croire par entraînement pour l’avis qui le flattait le plus, et par ménagement pour tant d’hommes, dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les vivres et la fortune.
Dans la nuit du 27 au 28, le désordre cessa par un désordre contraire. Les ponts furent abandonnés, le village de Studzianka attira tous ces traîneurs; en un instant il fut dépecé, il disparut, et fut converti en une infinité de bivouacs. Le froid et la faim y fixèrent tous ces malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut encore perdue pour leur passage.
Cependant Victor avec six mille hommes, les défendait contre Witgenstein. Mais dès les premières lueurs du 28, quand ils virent ce maréchal se préparer à un combat, lorsqu’ils entendirent le canon de Witgenstein tonner sur leur tête, et celui de Tchitchakof gronder en même temps sur l’autre rive, alors ils se levèrent tous à la fois, ils descendirent, ils se précipitèrent en tumulte, et revinrent assiéger les ponts.
Leur terreur était fondée. Le dernier jour de beaucoup de ces malheureux était venu. Witgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l’armée du nord et de l’est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que Victor, réduit à six mille hommes, défendait. En même temps, sur la rive droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Russes de l’armée du midi, débouchait de Stachowa contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci comptaient à peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient la vieille et la jeune garde, alors composées de deux mille huit cents baïonnettes et de neuf cents sabres.
Les deux armées russes prétendaient se saisir à la fois des deux issues des ponts, et de tout ce qui n’aurait pas pu se jeter au-delà des marais de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vêtus, bien nourris et complètement armés, en assaillaient dix-huit mille à demi nus, mal armés, mourant de faim, séparés par une rivière, environnés de marais, enfin embarrassés par plus de cinquante mille traîneurs, malades ou blessés, et par une énorme masse de bagages. Depuis deux jours, le froid et la misère étaient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de ses combattans, et la jeune garde la moitié.
Ce fait, et le malheur de la division Partouneaux, expliquent l’effrayante réduction du corps de Victor, et cependant ce maréchal contint Witgenstein pendant toute cette journée du 28. Pour Tchitchakof, il fut battu. Le maréchal Ney et ses huit mille Français, Suisses et Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes.
L’attaque de l’amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route, mais il n’osa point suivre ses boulets, et pénétrer par la trouée qu’ils firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la légion de la Vistule plia sous l’effort d’une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et Albert furent alors blessés; on devint inquiet. Mais Ney accourut; il lança tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe, Doumerc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui prirent deux mille hommes, sabrèrent le reste, et décidèrent par cette charge vigoureuse, du combat qui traînait indécis.
Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repoussé dans Stakowa. La plupart des généraux du deuxième corps furent atteints, car moins ils avaient de troupes, plus il fallait qu’ils payassent de leur personne. On vit beaucoup d’officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats blessés.
Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide-de-camp de Berthier, fut remarquée. Une balle le tua, roide. C’était un de ces officiers de mérite, mais trop ardens, qui se prodiguent, et qu’on croit avoir assez récompensés en les employant.
Pendant ce combat, Napoléon, à la tête de sa garde, resta en réserve à Brilowa, couvrant l’issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus près de celle de Victor. Ce maréchal, attaqué dans une position très-périlleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de terrain. Son corps d’armée, mutilé par la prise de la division Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve. Une batterie de l’empereur, placée sur l’autre rive, la soutenait. Un ravin protégeait son front, sa gauche était en l’air, sans appui, et comme perdue dans la plaine haute de Studzianka.
La première attaque de Witgenstein ne se fit qu’à dix heures du matin, le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la Bérézina, qu’il s’efforçait de remonter jusqu’au passage; mais l’aile droite française l’arrêta, et le contint long-temps hors de portée des ponts. Alors Witgenstein, se déployant, étendit le combat sur tout le front de Victor, mais sans succès. Une de ses colonnes d’attaque voulut traverser le ravin: elle fut assaillie et détruite.
Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s’aperçut de sa supériorité: il déborda l’aile gauche française. Tout alors eût été perdu sans un effort de Fournier et le dévouement de Latour-Maubourg. Ce général passait les ponts avec sa cavalerie. Il aperçut le danger, revint aussitôt sur ses pas, et l’ennemi fut encore arrêté par une charge sanglante. La nuit vint avant que les quarante mille Russes de Witgenstein eussent pu entamer les six mille hommes du duc de Bellune. Ce maréchal resta maître des hauteurs de Studzianka, préservant encore les ponts des baïonnettes russes, mais ne pouvant les cacher à l’artillerie de leur aile gauche.
CHAPITRE IX.
PENDANT toute cette journée, la position du neuvième corps fut d’autant plus critique, qu’un pont frêle et étroit était sa seule retraite: encore les bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses avenues. À mesure que le combat s’était échauffé, la terreur de ces misérables avait augmenté leur désordre. D’abord les premiers bruits d’un engagement sérieux causa leur épouvante, puis la vue des blessés qui en revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les boulets vinrent frapper leur masse confuse.
Déjà tous s’étaient précipités les uns sur les autres, et cette multitude immense, entassée sur la rive, pêle-mêle avec les chevaux et les chariots, y formait un épouvantable encombrement. Ce fut vers le milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent au milieu de ce chaos: ils furent le signal d’un désespoir universel.
Alors, comme dans toutes les circonstances extrêmes, les coeurs se montrèrent à nu, et l’on vit des actions infames et des actions sublimes. Suivant leurs différens caractères, les uns, décidés et furieux, s’ouvrirent le sabre à la main un horrible passage. Plusieurs frayèrent à leurs voitures un chemin plus cruel encore; ils les faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d’infortunés qu’elles écrasaient. Dans leur odieuse avarice, ils sacrifiaient leurs compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D’autres, saisis d’une dégoûtante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l’épouvante achevant d’épuiser leurs forces. On en vit, et c’était sur-tout les malades et les blessés, renoncer à la vie, s’écarter et s’asseoir résignés, regardant d’un oeil fixe cette neige qui allait devenir leur tombeau.
Beaucoup de ceux qui s’étaient lancés les premiers dans cette foule de désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l’escalader par ses côtés; mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu’on aperçut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfans dans leurs bras, les élevant à mesure qu’elles s’enfonçaient; déjà submergées, leurs bras roidis les tenaient encore au-dessus d’elles.
Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l’artillerie creva et se rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain rétrograder. Le flot d’hommes qui venait derrière, ignorant ce malheur, n’écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.
Tout alors se dirigea vers l’autre pont. Une multitude de gros caissons, de lourdes voitures et de pièces d’artillerie y affluèrent de toutes parts. Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une pente roide et inégale, au milieu de cet amas d’hommes, elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles; puis, s’entrechoquant, la plupart, violemment renversées, assommèrent dans leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers de malheureux poussés sur ces obstacles s’y embarrassent, culbutent et sont écrasés par des masses d’autres infortunés qui se succèdent sans interruption.
Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres; on n’entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de leurs compagnons, auxquels ils s’attachaient avec leurs ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis.
Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en vain d’une voix déchirante leurs maris, leurs enfans, dont un instant les avait séparées sans retour: elles leur tendirent les bras, elles supplièrent qu’on s’écartât pour qu’elles pussent s’en rapprocher; mais emportées çà et là par la foule, battues par ces flots d’hommes, elles succombèrent sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas d’un ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête, de celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de gémissemens, de juremens effroyables, cette foule désordonnée n’entendait pas les plaintes des victimes qu’elle engloutissait.
Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de blessés, de femmes, d’enfans renversés à demi étouffés, et que dans leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l’étroit défilé, ils se crurent sauvés; mais à chaque moment, un cheval abattu, une planche brisée ou déplacée arrêtait tout.
Il y avait aussi à l’issue du pont, sur l’autre rive, un marais où beaucoup de chevaux et de voitures s’étaient enfoncés, ce qui embarrassait encore et retardait l’écoulement. Alors, dans cette colonne de désespérés, qui s’entassaient sur cette unique planche de salut, il s’élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans détourner la tête, emportés par l’instinct de la conservation, poussaient vers leur but avec fureur, indifférens aux imprécations de rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs, qu’ils s’étaient sacrifiés.
La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces horreurs. Son obscurité ne déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d’hommes, de chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux artilleurs ennemis à diriger leurs coups.
Vers neuf heures du soir, il y eut un surcroît de désolation, quand Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et s’ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux, que jusque-là elles avaient défendus. Cependant, une arrière-garde ayant été laissée à Studzianka, la multitude engourdie par le froid, ou trop attachée à ses bagages, se refusa à profiter de cette dernière nuit pour passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois, et trop tard, à l’entrée du pont, qu’ils assiégèrent de nouveau. Il était huit heures et demie du matin, lorsqu’enfin Éblé, voyant les Russes s’approcher, y mit le feu.
Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, trois canons, plusieurs milliers d’hommes, des femmes et quelques enfans furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes désolées sur les bords du fleuve; Les uns s’y jetèrent à la nage, d’autres se risquèrent sur les pièces de glace qu’il charriait; il y en eut qui s’élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui croula sous eux: brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres s’amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets: le reste attendit les Russes. Witgenstein ne parut sur les hauteurs qu’une heure après le départ d’Éblé, et sans avoir remporté la victoire, il en recueillit les fruits.
CHAPITRE X.
PENDANT que cette catastrophe s’accomplissait, les restes de la grande-armée ne formaient plus sur l’autre rive qu’une masse informe, qui se déroulait confusément, en s’écoulant vers Zembin. Tout ce pays est un plateau boisé d’une grande étendue, où les eaux, flottant incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marécage. L’armée le traversa sur trois ponts consécutifs de trois cents toises de longueur, avec un étonnement mêlé de frayeur et de joie.
Ces ponts magnifiques, faits de sapin résineux, commençaient à quelques werstes du passage, Tchaplitz les avait occupés pendant plusieurs jours. Un abatis et des tas de bourrées, d’un bois combustible et déjà sec, étaient couchés à leur entrée, comme pour lui indiquer ce qu’il avait à en faire. Il n’aurait d’ailleurs fallu que le feu de la pipe de l’un de ses Cosaques pour incendier ces ponts. Des lors tous nos efforts et le passage de la Bérézina eussent été inutiles. Pris entre ces marais et le fleuve, dans un espace étroit, sans vivres, sans abri, au milieu d’un ouragan insupportable, la grande-armée et son empereur eussent été forcés de se rendre sans combat.
Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir être prise en Russie, où tout était contre nous et pour les Russes, ceux-ci ne firent rien qu’à demi. Kutusof n’arriva sur le Dnieper, à Kopis, que le jour où Napoléon abordait la Bérézina. Witgenstein se laissa contenir pendant le temps nécessaire. Tchitchakof fut défait; et sur quatre-vingt mille hommes, Napoléon réussit à en sauver soixante mille.
Il était resté jusqu’au dernier moment sur ces tristes bords, près des ruines de Brilowa, sans abri, et à la tête de sa garde, dont la tourmente avait détruit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et restait rangée en bataille; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de son chef: là, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuyés sur les genoux et la tête sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que leurs membres s’échauffassent l’un l’autre, et pour moins sentir le vide de leurs estomacs.
Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napoléon au milieu d’eux, le regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et le passage avec son artillerie, et s’unit aux efforts d’Éblé pour sauver de ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces restes vers Zembin, où le prince Eugène l’avait précédé.
On remarqua qu’il commandait encore à ses maréchaux, demeurés sans soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s’ils eussent encore eu des armées sous leurs ordres. L’un d’eux lui en fit l’observation avec amertume; il commençait le détail de ses pertes: mais Napoléon, décidé à repousser tous les rapports, de peur qu’ils ne dégénérassent en plaintes, l’interrompit vivement par ces mots: «Pourquoi donc voulez-vous m’ôter mon calme?» Et sur ce qu’il persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l’accent du reproche: «Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m’ôter mon calme?» Mot qui, dans son malheur, explique l’attitude qu’il s’imposa et celle qu’il exigea des autres.
Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqué par une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états, de tous les grades, de tous les âges, ministres, généraux, administrateurs. On y remarqua sur-tout un ancien grand seigneur de ces temps bien passés, où régnait souverainement une grâce légère et brillante. On voyait cet officier-général de soixante ans, assis sur un tronc d’arbre couvert de neige, s’occuper avec une imperturbable gaieté, dès que le jour revenait, des détails de sa toilette: au milieu de cet ouragan il faisait parer sa tête d’une frisure élégante et poudrée avec soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les élémens déchaînés qui l’assiégeaient.
Près de lui, des officiers d’armes savantes dissertaient encore. Dans notre siècle, que quelques découvertes encouragent à tout expliquer, ceux-là, au milieu des souffrances aiguës que leur apportait le vent du nord, cherchaient la cause de sa constante direction. Selon eux, depuis son départ pour le pôle antarctique, le soleil, en échauffant l’hémisphère du sud, y vaporisait toutes les émanations, les élevait, et laissait à la surface de cette zone un vide où les vapeurs de la nôtre, plus basses parce qu’elles étaient moins raréfiées, se précipitaient. De proche en proche, et par une même cause, le pôle russe, tout surchargé des vapeurs qu’il avait émanées, reçues et refroidies depuis le dernier printemps, saisissait avidement cette direction. Il s’en déchargeait par un courant impétueux et glacé qui rasait les terres russes, en roidissant et en tuant tout sur son passage.
Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse attention la cristallisation régulière et hexagonale de chacune des parcelles de neige qui couvraient leurs vêtemens.
Le phénomène des parélies ou des apparitions simultanées de plusieurs images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans l’atmosphère, réfléchirent à leurs yeux, fut encore le sujet de leurs observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs souffrances.
CHAPITRE XI.
LE 29, l’empereur quitta les bords de la Bérézina, poussant devant lui la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps déjà désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la division Dombrowski, présentaient un ensemble de quatorze mille hommes; et déjà, à l’exception d’environ six mille hommes, le reste n’avait plus forme de division, de brigade et de régiment.
La nuit, la faim, le froid, la chute d’une foule d’officiers, la perte des bagages, laissés de l’autre côté du fleuve, l’exemple de tant de fuyards, celui, bien plus rebutant, des blessés qu’on abandonnait sur les deux rives, et qui se roulaient de désespoir sur une neige ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés; ils s’étaient perdus dans la masse des hommes débandés qui arrivaient de Moskou.
C’était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et Allemands: il n’y avait plus ni aigle, ni centre. L’artillerie et les voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre instruction que celle d’avancer autant que possible.
Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s’écrasait à tous les défilés, pour se disperser ensuite par-tout où l’on espérait trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napoléon arriva à Kamen; il y coucha, avec les prisonniers du jour précédent, qu’on parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu’à leurs morts, périrent presque tous de faim et de froid.
Le 30, il fut à Pleszczénitzy. Le duc de Reggio blessé s’y était retiré la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s’y croyait en sûreté, quand tout-à-coup le russe Landskoy, avec cent cinquante hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, pénétra dans ce bourg et en remplit toutes les rues.
La faible escorte d’Oudinot était dispersée. Le maréchal se vit réduit à se défendre lui dix-huitième, dans une maison de bois; mais ce fut avec tant d’audace et de bonheur, que l’ennemi étonné s’inquiéta, sortit de la ville et s’établit sur une hauteur, d’où il ne l’attaqua plus qu’avec son canon. La destinée trop persévérante de ce brave chef, voulut que, dans cette échauffourée, il fût encore blessé d’un éclat de bois.
Deux bataillons westphaliens, qui précédaient l’empereur, parurent enfin, et le dégagèrent, mais tard, et après que ces Allemands et l’escorte du maréchal, qui ne se reconnurent pas d’abord, se furent considérés avec une longue incertitude et une vive anxiété.
Le 3 décembre, Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C’était le dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques vivres s’y trouvaient, le fourrage y était abondant, la journée belle, le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui manquaient depuis long-temps, y arrivèrent tous à la fois. Les Polonais furent aussitôt dirigés sur Varsovie par Olita, et les cavaliers à pied par Merecz sur le Niémen; le reste dut suivre la grande route qu’on venait de rejoindre.
Jusque-là, Napoléon semblait n’avoir pas conçu le projet de quitter son armée. Mais vers le milieu de ce jour il annonça tout-à-coup à Daru et à Duroc, sa résolution de partir incessamment pour Paris.
Daru n’en reconnut pas la nécessité. Il objecta «que les communications étaient rouvertes et les grands dangers dépassés; qu’à chaque pas rétrograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris et l’Allemagne.» Mais l’empereur répliqua «qu’il ne se sentait plus assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi fallait-il qu’il restât à la tête d’une déroute. Murât et Eugène suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir.
«Qu’il était indispensable qu’il retournât en France pour la rassurer, pour l’armer, pour contenir de là tous les Allemands dans leur fidélité; enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours des restes de sa grande-armée.
«Mais, avant d’atteindre ce but, ne fallait-il pas qu’il traversât seul quatre cents lieues de terres alliées; et, pour le faire sans danger, que sa résolution y fût imprévue, son passage ignoré, le bruit du désastre de sa retraite encore incertain; qu’il en précédât la nouvelle, l’effet qu’elle y pourrait produire et toutes les défections qui pourraient en résulter. Il n’avait donc pas de temps à perdre, et le moment de son départ était venu.»
Il n’hésita que sur le choix du chef qu’il laisserait à l’armée. C’était entre Murat et Eugène qu’il balançait. Il aimait la sagesse et le dévouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d’éclat, et il s’agissait d’imposer. Eugène resterait avec ce monarque; son âge, son rang inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle. Il en donnerait l’exemple aux autres maréchaux.
Enfin Berthier, le canal tant accoutumé de tous les ordres et de toutes les récompenses impériales, demeurerait encore avec eux: il n’y aurait donc rien de changé dans la forme ni dans l’organisation; et cette disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire les plus ardens de ses ennemis.
Tels furent les motifs de Napoléon. Caulincourt reçut aussitôt l’ordre de préparer en secret ce départ. Le lieu qu’on lui assigna fut Smorgony, et son époque la nuit du cinq au six.
Quoique Daru ne dût point accompagner Napoléon, et qu’on lui laissât la lourde charge de l’administration de l’armée, il écouta en silence, n’ayant rien à objecter contre des motifs si puissans: mais il n’en fut pas de même de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize années n’avait pas quitté Napoléon, se révolta à l’idée de cette séparation.
La scène secrète qui en résulta fut violente. L’empereur s’indigna de sa résistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il l’avait comblé: l’armée, lui dit-il, avait besoin de la réputation qu’il lui avait faite, et qui n’était qu’un reflet de la sienne; au reste, il lui donnait vingt-quatre heures pour se décider, après quoi, s’il persévérait, il pourrait partir pour ses terres, où il lui ordonnait de rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa présence. Le lendemain 4 décembre, Berthier, s’excusant de son refus sur son âge et sur sa santé affaiblie, lui apporta une triste résignation.
CHAPITRE XII.
MAIS à l’instant même où Napoléon décidait son départ, l’hiver devenait terrible, comme si le ciel moskovite, le voyant près de lui échapper, eût redoublé de rigueur pour l’accabler et nous détruire. Ce fut au travers de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le 4 décembre, Bienitza.
L’empereur avait laissé le comte de Lobau, et plusieurs centaines d’hommes de sa vieille garde, à Malodeczno. C’était là que la route de Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk à Wilna. Il fallait garder cet embranchement jusqu’à l’arrivée de Victor, qui le défendrait à son tour jusqu’à celle de Ney.
Car c’était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par Maisons, que l’arrière-garde était confiée. Le soir du 29 novembre, jour où Napoléon quitta les bords de la Bérézina, Ney et les deuxième et troisième corps, réduits à trois mille soldats, avaient passé les longs ponts qui mènent à Zembin, en laissant, à leur entrée, Maisons et quelques centaines d’hommes pour les défendre et les brûler.
Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non-seulement à coups de fusil, mais à la baïonnette; il fut repoussé. Maisons faisait en même temps charger les longs ponts de ces bourrées dont Tchaplitz, quelques jours plus tôt, avait négligé l’emploi. Dès que tout fut prêt, l’ennemi entièrement dégoûté du combat, et la nuit et les bivouacs bien établis, il repassa rapidement le défilé et y fit mettre le feu. En peu d’instans, ces longues chaussées tombèrent en cendres dans leurs marais, que la gelée n’avait point encore rendus praticables.
Ces fondrières arrêtèrent l’ennemi et le forcèrent à se détourner. Aussi pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maisons fut-elle tranquille. Mais le surlendemain, 1er décembre, comme ils arrivaient en vue de Pleszczénitzy, voilà qu’ils aperçoivent toute la cavalerie ennemie qui accourt et qui pousse à leur droite Doumerc et ses cuirassiers. En un instant ils sont débordés et attaqués de toutes parts.
En même temps, Maisons voit le village par où il doit se retirer tout rempli de traîneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement; mais ces malheureux, affamés, n’écoutant, ne voyant rien, refusent de quitter leurs repas commencés, et bientôt Maisons fut repoussé sur eux dans Pleszczénitzy. Alors seulement, à la vue de l’ennemi et au bruit des obus, tous ces infortunés s’ébranlent à la fois; ils se précipitent, ils affluent de toutes parts dans la grande rue qu’ils encombrent.
Maisons et sa troupe se trouvèrent tout-à-coup comme perdus au milieu de cette foule effarée qui les pressait, qui les étouffait et leur ôtait jusqu’à l’usage de leurs armes. Ce général n’eut d’autre ressource que de commander aux siens de rester serrés et immobiles, et d’attendre que le flot se fût écoulé. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et s’y embourba; elle n’y put pénétrer que lentement et à force de tuer.
Enfin-la cohue s’étant dissipée, découvrit aux Russes Maisons et ses soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule avait entraîné dans son désordre une partie de nos combattans. Maisons, dans une plaine rase, et avec sept à huit cents hommes devant des milliers d’ennemis, perdit tout espoir de salut: déjà même il ne cherchait plus qu’à gagner un bois pour y vendre plus chèrement sa vie, quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fraîche, que Ney avait rencontrée et qu’il amenait à son secours. Ce renfort arrêta l’ennemi et assura la retraite jusqu’à Malodeczno.
Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maisons aperçurent ce bourg, d’où Napoléon était parti le matin même. Tchaplitz les suivait de près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de cette arrière-garde, l’approche de la nuit et la vue d’un abri excitèrent l’ardeur du général russe; son attaque fut pressante. Ney et Maisons, sentant bien qu’ils mourraient de froid sur la grande route s’ils se laissaient pousser au-delà de ce cantonnement, préférèrent périr en le défendant.
Ils s’arrêtèrent à son entrée, et, comme leurs chevaux d’artillerie étaient mourans, ils ne songèrent plus à sauver leurs canons, mais à en écraser, pour la dernière fois, l’ennemi: c’est pourquoi ils mirent en batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La colonne d’attaque de Tchaplitz en fut toute brisée; elle s’arrêta: Mais ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces vers une autre entrée; et déjà ses premières troupes avaient franchi les enclos de Malodeczno, quand, tout-à-coup, elles y rencontrèrent un autre combat.
Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes du neuvième corps, occupât encore ce village. L’acharnement y fut extrême: on s’enleva plusieurs fois, de part et d’autre, les premières maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se conserver ou s’arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut qu’à onze heures du soir que les Russes y renoncèrent, et qu’à demi gelés, ils en allèrent chercher un autre dans les villages environnans.
Le lendemain 5 décembre, Ney et Maisons crurent que le duc de Bellune les remplacerait à l’arrière-garde; mais ils s’aperçurent que ce maréchal, suivant ses instructions, s’était retiré, et qu’ils étaient seuls dans Malodeczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui: leurs soldats, que jusqu’au dernier moment les Russes n’avaient pu vaincre, l’atrocité du climat les avait vaincus; les armes leur tombaient des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs armes.
Maisons, en qui une grande force d’âme s’alliait dans une juste proportion à une grande force de corps, ne s’étonna point; il continua sa retraite jusqu’à Bienitza, ralliant à chaque pas des hommes qui lui échappaient sans cesse, mais enfin, marquant encore, avec quelques baïonnettes, l’arrière-garde. Il n’en fallut pas davantage; car les Russes, glacés eux-mêmes, et forcés de se disperser avant la nuit dans les habitations voisines, n’osaient en sortir qu’au grand jour. Alors ils recommençaient à nous suivre, mais sans attaquer; car, à l’exception de quelques efforts engourdis, la violence de la température ne permettait de s’arrêter, ni pour préparer une attaque ni pour se défendre.
Cependant, Ney surpris du départ de Victor l’avait rejoint; il s’était efforcé de l’arrêter; mais le duc de Bellune, ayant l’ordre de se retirer, s’y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes, s’offrant de le remplacer dans son commandement; mais Victor n’avait voulu ni céder ses soldats, ni prendre sans ordre l’arrière-garde. Dans cette altercation, le prince de la Moskowa s’emporta, dit-on, avec une violence excessive, dont la froideur de Victor ne s’émut guère. Enfin, un ordre de l’empereur intervint; Victor fut chargé de soutenir la retraite, et Ney appelé à Smorgony.
CHAPITRE XIII.
NAPOLÉON venait d’y arriver au milieu d’une foule de mourans, dévoré de chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient entendre aucun murmure. Il est vrai qu’une sédition était impossible; c’eût été un effort de plus, et toutes les forces de chacun étaient employées à combattre la faim, le froid et la fatigue: il eût d’ailleurs fallu de l’ensemble, s’accorder, s’entendre, et la famine, et tant de fléaux séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même. Bien loin de s’épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie, distraits de toute autre idée par une action, par une souffrance continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces morales; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant soumis encore par souvenir, par suite d’impressions reçues dans un meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et combattait encore.
L’autorité des chefs était d’ailleurs restée entière et respectée, parce qu’elle avait toujours été toute paternelle, et que les dangers, les triomphes, les maux avaient toujours été en commun. C’était une famille malheureuse dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi l’empereur et la grande-armée gardaient l’un envers l’autre un triste et noble silence: on était à la fois trop fier pour se plaindre et trop expérimenté pour n’en pas sentir l’inutilité.
Cependant, Napoléon entre précipitamment dans son dernier quartier-impérial; il y achève ses dernières instructions, ainsi que le vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante. Des précautions furent prises dans son appartement intérieur, pour que, jusqu’au lendemain, rien de ce qui allait s’y passer ne transpirât.
Mais le pressentiment d’un dernier malheur saisit ses officiers; tous auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat; mais aucun n’osait en témoigner le désir: le devoir et l’honneur les retenaient.
Pendant qu’ils feignaient un repos qu’ils étaient loin de goûter, la nuit et l’instant que l’empereur avait désignés pour déclarer aux chefs de l’armée sa résolution, arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés. À mesure qu’ils entrèrent il les prit chacun en particulier, et d’abord il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnemens, tantôt par des épanchemens de confiance.
C’est ainsi qu’en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui, et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s’il l’avait abandonné? Et sur ce que Davoust répondit qu’il croyait lui déplaire, l’empereur s’expliqua doucement, accueillit ses réponses, lui confia jusqu’au chemin qu’il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce détail.
Il fut caressant pour tous; puis, les ayant réunis à sa table, il les loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne convint de sa témérité que par ces seuls mots: «Si j’étais né sur le trône, si j’étais un Bourbon, il m’aurait été facile de ne point faire de fautes.»
Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le prince Eugène son vingt-neuvième bulletin; après quoi, déclarant hautement ce qu’il avait déjà confié à chacun d’eux, il leur dit «que cette nuit même il allait partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris. Que sa présence y était indispensable pour la France, comme pour les restes de sa malheureuse armée. C’était de là seulement qu’il pourrait contenir les Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui déclarer la guerre, lorsqu’ils le sauraient à la tête de la nation française, et d’une nouvelle armée de douze cent mille hommes.»
Il dit encore «qu’il envoyait d’avance Ney à Wilna pour y tout réorganiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite à Dantzick, Lauriston à Varsovie, Narbonne à Berlin; que sa maison resterait à l’armée, mais qu’il faudrait faire le coup de sabre à Wilna et y arrêter l’ennemi. Qu’on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres et des munitions de toute espèce, qu’ensuite on prendrait des quartiers d’hiver derrière le Niémen; qu’il espérait que les Russes ne passeraient pas la Vistule avant son retour.»
Je laisse, ajouta-t-il enfin, «le commandement de l’armée au roi de Naples. J’espère que vous lui obéirez comme à moi, et que le plus grand accord régnera entre vous.»
Alors, il était dix heures du soir, il se lève, et leur serrant affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.
LIVRE DOUZIEME.
CHAPITRE I.
COMPAGNONS, je l’avouerai, mon esprit, découragé, refusait de se plonger plus avant dans le souvenir de tant d’horreurs. J’avais atteint le départ de Napoléon, et je me persuadais qu’enfin ma tâche était remplie. Je m’étais annoncé comme l’historien de cette grande époque où, du faite de la plus haute des gloires, nous fûmes précipités dans l’abîme de la plus profonde infortune; mais à présent qu’il ne me reste plus à retracer que d’effroyables misères, pourquoi ne nous épargnerions-nous pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d’une mémoire qui n’a plus à remuer que des cendres, à ne compter que des désastres, et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux.
Mais, enfin, puisqu’il fut dans notre destinée de pousser le malheur comme le bonheur jusqu’à l’invraisemblance, j’essaierai de tenir jusqu’au bout la parole que je vous ai donnée. Aussi bien, quand l’histoire des grands hommes rapporte même leur dernier moment, de quel droit tairais-je le dernier soupir de la grande-armée expirante. Tout d’elle appartient à la renommée, ce grand gémissement, comme ses cris de victoire. Tout en elle fut grand; notre sort sera d’étonner les siècles à force d’éclat et de deuil! Triste consolation, mais la seule qui nous reste; car, n’en doutez pas, compagnons, le bruit d’une si grande, chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes immortalisent autant que les grandes gloires.
Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers, rangés sur son passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés: il emporta leurs voeux, également muets, que quelques gestes respectueux exprimèrent. Lui et Caulincourt s’enfermèrent dans une voiture: son Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le siège; Duroc et Lobau le suivirent dans un traîneau.
Des Polonais l’escortèrent d’abord. Ce furent ensuite les Napolitains de la garde royale. Ce corps était de six à sept cents hommes quand il vint de Wilna au-devant de l’empereur. Il périt tout-entier dans ce court trajet: l’hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-là même, les Russes surprirent et abandonnèrent Ioupranouï, d’autres disent Osmiana, ville où l’escorte devait passer. Il s’en fallut d’une heure que Napoléon ne tombât dans cette échauffourée.
Il rencontra le duc de Bassano à Miedniki. Ses premières paroles furent «qu’il n’avait plus d’armée, qu’il marchait depuis quelques jours au milieu d’une troupe d’hommes débandés, errant çà et là pour trouver des vivres; qu’on pourrait encore les rallier en leur donnant du pain, des souliers, des vêtemens et des armes; mais que son administration militaire n’avait rien prévu, et que ses ordres n’avaient point été exécutés.» Et sur ce que Maret lui répondit par l’état des immenses magasins renfermés dans Wilna, il s’écria «qu’il lui rendait la vie! qu’il le chargeait de transmettre à Murat et à Berthier l’ordre de s’arrêter huit jours dans cette capitale, d’y rallier l’armée, et de lui rendre assez de coeur et de forces pour continuer moins déplorablement la retraité.»
Le reste du voyage de Napoléon s’accomplit sans obstacle. Il tourna Wilna par ses faubourgs, traversa Wilkowisky, où il changea sa voiture contre un traîneau, s’arrêta le 10 dans Varsovie, pour demander aux Polonais une levée de dix mille Cosaques, pour leur accorder quelques subsides, et leur promettre son retour prochain à la tête de trois cent mille hommes. De là, après avoir rapidement traversé la Silésie, il revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, où il apparut soudainement le 19 décembre, deux jours après la publication de son vingt-neuvième bulletin.
Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu’à Smorgony, ce maître de l’Europe n’avait plus été que le général d’une armée mourante et désorganisée. Depuis Smorgony jusqu’au Rhin, ce fut un inconnu fugitif au travers d’une terre ennemie; au-delà du Rhin, il se retrouva tout-à-coup le maître et le vainqueur de l’Europe. Un dernier souffle du vent de la prospérité enflait encore cette voile.
Cependant, à Smorgony, ses généraux approuvaient son départ; et, loin d’en être découragés, ils y mettaient tout leur espoir. L’armée n’avait plus qu’à fuir, la route était ouverte, la frontière russe peu éloignée. On touchait à un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraîches, à une grande ville, à un magasin immense; Murat et Berthier, réduits à eux-mêmes, crurent donc pouvoir régler cette fuite. Mais au milieu de ce désordre extrême, il fallait un colosse pour point de ralliement, et il venait de disparaître. Dans le grand vide qu’il laissa, Murat fut à peine aperçu.