Histoire du Bas-Empire. Tome 02
[Note 147: C’est en l’an 259 que…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
[Note latérale: XXXVI. Troisième campagne de Julien.
Jul. ad Ath. p. 279 et 280.
Liban. or. 10, t. 2, p. 280.
Zos. l. 3, c. 5 et 6.
Eunap. excerpt. Hist. Byz. p. 15.]
Julien ne songeait qu’à maintenir par de nouveaux exploits la tranquillité de la Gaule. Cette province se repeuplait de plus en plus; mais les ravages précédents ayant empêché la culture des terres, elles ne produisaient pas assez de grains pour la subsistance des habitants. La Grande-Bretagne était auparavant la ressource de la Gaule. On en faisait venir des blés, qui se distribuaient par le Rhin dans les contrées septentrionales. Ce transport était devenu impraticable depuis que les Barbares étaient maîtres des bords et de l’embouchure du Rhin; et les barques qu’on y avait employées, demeurées à sec depuis long-temps, étaient pourries pour la plupart. Celles qui pouvaient encore servir, étaient obligées de décharger le blé dans les ports de l’Océan, d’où il fallait le faire transporter à grands frais sur des chariots dans l’intérieur du pays. Julien résolut de rouvrir l’ancienne route d’un commerce si nécessaire. Il fit construire dans la Grande-Bretagne quatre cents barques, lesquelles, jointes à deux cents autres qui restaient, formaient une flotte de six cents voiles. Il s’agissait de les faire entrer dans le Rhin. Florentius, persuadé qu’il serait impossible d’y réussir malgré les Barbares, leur avait promis deux mille livres pesant d’argent, pour en obtenir la liberté du passage, et Constance avait consenti à ce marché. Julien, qui n’avait pas été consulté, crut qu’il serait honteux d’acheter des ennemis ce qu’on pouvait emporter de vive force: il se mit en devoir de nettoyer les bords du Rhin, et d’en éloigner les Barbares ou de les soumettre: c’étaient les Saliens et les Chamaves, peuples sortis de la Germanie. Les Saliens étaient une peuplade de Francs, qui s’étant d’abord arrêtés dans l’île des Bataves entre le Rhin et le Vahal, en avaient été chassés par les Saxons, et s’étaient fixés en-deçà du Rhin dans la Toxandrie, qui faisait partie de ce qu’on appelle le Brabant. Les Chamaves habitaient plus bas, vers l’embouchure du Rhin.
[Note latérale: XXXVII. Les Saliens se soumettent.
Jul. ad Ath. p. 280.
Liban. or. 10, t. 2, p. 279.
Amm. l. 17, c. 8.
Zos. l. 3, c. 6.]
Les Romains, pour ouvrir la campagne, attendaient les convois de vivres qui leur venaient d’Aquitaine, et qui ne pouvaient arriver avant le mois de juillet. Julien, voulant surprendre l’ennemi, se détermine à partir avant la saison. Il fait prendre à ses soldats du biscuit pour vingt jours, et marche vers la Toxandrie. Il était déja à Tongres [_Tungros_] lorsqu’il rencontra les députés des Saliens, qui l’allaient trouver à Paris où ils le croyaient encore. Ils étaient chargés de lui offrir la paix, à condition qu’il leur laisserait la possession tranquille du pays où ils s’étaient établis. Le prince entre en conférence avec eux; et sur des difficultés qu’il sut bien faire naître, il les renvoie avec des présents pour retourner prendre de plus amples instructions, leur laissant croire qu’ils le retrouveraient à Tongres. Mais à peine sont-ils en chemin, qu’il se met en marche sur leurs pas; et ayant détaché Sévère pour côtoyer les bords de la Meuse, il paraît subitement au milieu du pays. Les Saliens, pris au dépourvu, se rendent à discrétion, et sont traités avec clémence.
[Note latérale: XXXVIII. Hardiesse de Charietton.
Zos. l. 3, c. 7.
Vales. ad Amm. l. 17, c. 10.]
L’activité de Julien alarma les Chamaves. N’osant hasarder une bataille, ils se divisèrent en petites bandes, qui couraient pendant la nuit, et se retiraient au jour dans l’épaisseur des forêts. Ces brigands étaient hors de prise à des troupes régulières, et Julien se trouvait dans un assez grand embarras, lorsqu’un aventurier vint lui offrir ses services. C’était un Franc nommé Charietton, d’une taille et d’une hardiesse fort au-dessus de l’ordinaire. Après s’être exercé à faire des courses avec ses compatriotes, il lui avait pris envie de quitter son pays, et il était venu s’établir à Trèves. Alors, regardant ses anciens camarades comme des ennemis, il voyait avec douleur les ravages qu’ils venaient faire dans la Gaule avant l’arrivée de Julien, et cherchait à venger sa nouvelle patrie. Comme il n’était revêtu d’aucun commandement, il allait seul se cacher dans les bois, sur les routes les plus fréquentées des Barbares; et quand il en apercevait quelque parti, étant au fait de leur façon de camper et de tous leurs usages, il attendait l’heure à laquelle il savait qu’il les trouverait ivres et endormis. Alors, sortant de sa retraite et entrant secrètement dans leur camp à la faveur de la nuit, il en égorgeait sans bruit autant qu’il pouvait, et rapportait toujours à Trèves quelque tête pour encourager les habitants. Il continua assez long-temps sans être découvert. Enfin plusieurs déterminés se joignirent à lui, et ce fut avec eux qu’il vint se présenter à Julien. Le prince accepta ses offres et lui donna même quelques Saliens exercés à cette espèce de guerre. Ces volontaires allaient de nuit surprendre les Chamaves; et pendant le jour des corps de troupes postés sur tous les passages, en massacraient un grand nombre et faisaient beaucoup de prisonniers.
[Note latérale: XXXIX. Les Chamaves sont réduits.
Amm. l. 17, c. 8, et l. 27, c. 1.
Zos. l. 3, c. 7.
Eunap. Εxcerpt. hist. Byz. p. 15.
Petr. Patric. excerpt. hist. Byz. p. 28.
Vales. rer. franc. l. 1.]
Ces Barbares, découragés par tant de pertes, envoient assurer Julien de leur soumission. Il répond qu’il veut traiter avec leur roi. Ce prince, qui se nommait Nébiogaste, s’étant présenté devant lui, Julien lui demanda des otages pour la sûreté de sa parole; et comme il répondait que les prisonniers que Julien avait entre ses mains, pouvaient bien servir d’otages: Pour ceux-là, repartit le César, je ne les tiens pas de vous; c’est la guerre qui me les donne. Les premiers des Chamaves le suppliant de nommer lui-même ceux qu’il désirait, Je veux, dit-il, le fils de votre roi. A cette parole tous ces Barbares poussèrent des gémissements et des cris lamentables; et le roi, leur ayant imposé silence, s’écria d’une voix entrecoupée de sanglots: «Plût aux dieux, César, qu’il vécut encore ce fils que tu demandes en otage; je le tiendrais plus heureux de vivre captif sous tes lois que de régner avec moi. Mais, hélas! victime de son courage, il est tombé sous vos coups, sans doute parce que vous ne l’avez pas connu. C’est en ce moment que je sens toute l’étendue de mes maux. Je ne pleurais qu’un fils unique, et je vois que j’ai perdu avec lui l’espérance de la paix. Si tu en crois mes larmes, je recevrai l’unique consolation dont la mort de mon fils ne m’ait pas ôté le sentiment; je verrai mes sujets hors de péril. Mais si je ne puis te persuader, aussi malheureux roi que malheureux père, la perte de mon fils deviendra celle de ma nation; et j’aurai la douleur de ne porter une couronne, que pour ne pouvoir être seul misérable.» Le César attendri ne put retenir ses larmes. Les Chamaves se désespéraient, lorsque Julien fit tout à coup paraître le jeune prince, comme une de ces divinités qui viennent sur le théâtre pour démêler une intrigue dont le dénouement semblait impossible. Il avait été fait prisonnier, et les Romains le traitaient en fils de roi. Julien lui permit d’entretenir son père, et ne perdit rien d’une entrevue si touchante. A ce spectacle la surprise arrêta les gémissements. Les Barbares muets et immobiles croyaient voir un fantôme. Au milieu de ce profond silence, Julien élève sa voix: «Croyez-en vos yeux, leur dit-il, c’est votre prince; la guerre vous l’avait fait perdre; Dieu et les Romains vous l’ont rendu. Je le retiendrai non comme un otage que me donne votre soumission, mais comme un présent que m’a fait la victoire. Il trouvera auprès de moi tous les honneurs qui conviennent à sa naissance. Pour vous, si vous êtes infidèles au traité, vous en porterez la peine, non pas dans la personne de votre jeune prince; je ressemblerais à ces bêtes féroces, qui, blessées par les chasseurs, déchirent les voyageurs qu’elles rencontrent: il vivra comme une preuve de notre valeur et de notre humanité. Mais vous serez punis, d’abord par votre propre injustice; l’injustice ne manque jamais de perdre les hommes, quoiqu’elle les flatte quelquefois en leur procurant un succès passager; ensuite par moi et par les Romains, dont vous ne pourrez ni surmonter les armes, ni désarmer la colère.» Quand il eut cessé de parler, tous ces Barbares, l’adorant comme un dieu, se prosternèrent devant lui et le comblèrent de louanges. Il ne demanda pour ôtage que la mère de Nébiogaste; on la lui mit entre les mains et le traité fut conclu. Il fit entrer dans ses troupes un corps de Saliens et de Chamaves, qui subsistait encore du temps de Théodose le jeune. La navigation du Rhin demeura libre, et Charietton fut récompensé par des emplois honorables. Il était huit ans après, quand il mourut, comte des deux Germanies.
[Note latérale: XL. Famine dans l’armée de Julien.
Amm. l. 17. c. 9.
Sulp. Sev. vita Martini, c. 3.]
Ensuite de cette expédition on rétablit sur les bords de la Meuse trois forteresses, que les Barbares avaient détruites: et comme il restait encore aux soldats des vivres pour dix-sept jours, Julien en fit laisser une partie dans ces places, comptant sur les moissons des Saliens et des Chamaves. Mais avant quelles fussent en maturité, le blé manqua aux troupes; et le soldat ne trouvant pas de subsistance s’abandonna aux murmures. La faim lui fit perdre tout respect et toute estime pour son général: Julien n’était plus alors qu’un sophiste, un imposteur, un faux philosophe[195]. «Que veut-on faire de nous, s’écriaient les plus mutins? On épuise nos forces par des marches plus meurtrières que des combats: on nous traînera bientôt au travers des neiges et des glaces; et aujourd’hui, que nous tenons aux ennemis le pied sur la gorge, on nous fait périr de faim. Qu’on ne nous traite pas de séditieux, si ce n’est l’être que de demander du pain. Qu’on ne nous donne ni or ni argent; nous avons perdu l’habitude d’en toucher et même d’en voir; comme si la patrie désavouait nos services, et que ce ne fût pas pour elle que nous prodiguons notre vie.» Ces plaintes n’étaient que trop bien fondées. Depuis que Julien commandait les armées de la Gaule, Constance, loin de leur faire aucune gratification après les succès, ne leur payait pas même leur solde. Julien n’avait aucun moyen d’y suppléer; et ce qui prouve que c’était de la part de Constance un effet de malignité plutôt que d’avarice, c’est qu’un jour Julien ayant fait une très-légère libéralité à un soldat, le sécrétaire Gaudentius, qui était auprès de lui l’espion de l’empereur, lui en fit un crime à la cour, et lui attira une sévère réprimande. Cependant, s’il en faut croire Sulpice Sévère, dans une occasion auprès de Worms [_Vangiones_], il distribua une gratification aux soldats, sans doute à ses dépens.
[Note 195: Asianum appellans, Græculum, et fallucem, et specie sapientiæ stolidum. Amm. Marcell., l. 17, c. 9.—S.-M.]
[Note latérale: XII. Suomaire dompté.
Amm. l. 17, c. 10.
Alsat. illustr. p. 408.]
Julien plus touché du triste état de ses troupes, qu’offensé de leurs murmures, ne songea qu’à les soulager, au lieu de les punir. L’obéissance et le respect revinrent avec l’abondance. On jeta un pont sur le Rhin, on entra sur les terres des Allemans. Sévère perdit toute sa gloire dans cette expédition. Ce vieux général qui jusqu’alors avait inspiré le courage par ses paroles et par son exemple devint tout à coup lâche et timide: il était toujours d’avis de ne point combattre; il n’avançait qu’à regret; il corrompit même secrètement les guides, et les obligea par les plus terribles menaces à dire unanimement qu’ils ne connaissaient pas les chemins. Ces obstacles ralentissaient la marche de l’armée; mais la terreur avait saisi les ennemis. Suomaire, un de leurs rois, prince auparavant féroce et ardent au pillage, se crut fort heureux de conserver son pays, situé entre le Rhin et le Mein. Il vint au-devant de Julien avec l’extérieur d’un suppliant, et, se jetant à ses genoux, il protestait qu’il était prêt à accepter toutes les conditions qu’on voudrait lui imposer. Julien exigea de lui qu’il rendît les prisonniers, et qu’il fournît des vivres. Il voulut même qu’il s’assujettît à prendre des quittances, et que, faute de les représenter quand il en serait requis, il s’obligeât à faire une seconde fois les mêmes fournitures. Suomaire ne refusa rien, et fut fidèle à l’exécution.
[Note latérale: XLII. Hortaire réduit à demander la paix.
Amm. l. 17, c. 10.
Zos. l. 3, c. 4.
Alsat. illustr. p. 408.]
Il fallait passer le Necker [_Nicer_] pour mettre à la raison un autre roi nommé Hortaire[196]. C’était aussi-bien que Suomaire un des rois qui s’étaient trouvés à la bataille de Strasbourg. Comme on manquait de guides, Nestica, tribun de la garde, et Charietton furent chargés d’enlever quelque habitant du pays. Ils amenèrent un jeune Alleman, qui promit de conduire l’armée, pourvu qu’on lui accordât la vie. On rencontra bientôt de grands abatis d’arbres qui obligèrent de prendre de longs détours. Enfin on arriva sur les terres d’Hortaire, où le soldat fatigué se vengea par le ravage. Ce roi, voyant une armée nombreuse et son pays désolé où il ne restait plus que des ruines et des cendres, vint aussi implorer la miséricorde du César, et promit avec serment d’obéir aux ordres qu’il recevrait, et de rendre tous les prisonniers. Ils étaient en grand nombre dans ce canton; mais, malgré sa promesse, il n’en rassembla que fort peu; et les ayant amenés devant Julien, il s’approcha pour recevoir le présent qu’on avait coutume de faire aux princes avec lesquels on traitait. Julien, indigné de sa mauvaise foi, fit arrêter quatre des principaux seigneurs qui l’accompagnaient, et prit des mesures pour ne perdre aucun des Gaulois qui étaient en captivité. Il fit interroger tous ceux qui s’étaient sauvés des villes et des campagnes, pillées les années précédentes, pour savoir d’eux les noms de leurs compatriotes que les Barbares avaient enlevés. Après que sur leur déposition on en eut dressé un rôle exact, Julien monta sur son tribunal et fit défiler devant lui tous les prisonniers en leur demandant à chacun leur nom. Les secrétaires du prince, placés derrière son siége, tenaient registre de tous ceux qui passaient. Cette revue étant finie, comme le rôle en contenait un beaucoup plus grand nombre, Julien, s’adressant aux Barbares, leur demanda qu’étaient devenus ceux qui manquaient, en les désignant par leurs noms; et il leur signifia qu’ils n’avaient point de paix à espérer, tant qu’il en manquerait un seul. Les Barbares n’apercevant pas les secrétaires qui suggéraient à Julien les noms de tous ces prisonniers absents, étaient frappés d’étonnement; ils s’imaginaient qu’il était inspiré du ciel, et qu’on ne pouvait lui rien cacher; et ils jurèrent avec des imprécations horribles qu’ils lui mettraient fidèlement entre les mains tous ceux qui vivaient encore. Hortaire, tremblant et humilié, s’obligea de fournir à ses dépens les matériaux et les voitures de transport pour rebâtir les villes que les Allemans avaient ruinées. On n’exigea point de lui qu’il fît apporter des vivres, parce que son pays était entièrement dévasté. On le renvoya, après qu’il eut répondu sur sa tête de son exactitude à remplir les conditions. C’est ainsi que ces rois féroces, nourris de sang et de pillage, furent enfin forcés de courber leur tête superbe sous le joug de la puissance romaine.
[Note 196: Zosime (l. 3, c. 4) appelle ce prince Vadomaire. C’est une erreur.—S.-M.]
[Note latérale: XLIII. Retour des captifs.
[Amm. l. 17, c. 10.]
Jul. ad Ath. p. 280.
Liban. or. 10, t. 2. p. 280.
Zos. l. 3, c. 4 et 5.
Zon. l. 13, t. 2, p. 20.]
Le retour des prisonniers fut le fruit de ces glorieuses expéditions. C’était un spectacle touchant de voir revenir par bandes ces malheureux, saluant leur patrie par des cris d’allégresse, caressés de leurs maîtres qui leur avaient fait sentir au-delà du Rhin le plus dur esclavage, se prosternant aux pieds de leur libérateur, embrassant avec larmes leurs pères, leurs femmes, leurs enfants qui pleuraient aussi de joie. Il en revint près de vingt mille. On demandait compte aux Barbares de ceux qu’ils ne ramenaient pas; et ils étaient obligés de se justifier en prouvant que ceux-là étaient morts, par le témoignage de ceux qu’ils ramenaient. La Gaule reprit une face nouvelle: les villes se relevaient; c’était pour Julien autant de trophées; et ce qu’il y avait de plus glorieux et de plus nouveau, c’est que les Barbares qui les avaient ruinées travaillaient à les rebâtir. Les campagnes auparavant désertes et incultes se repeuplaient et se ranimaient; on voyait refleurir les arts; les revenus publics augmentaient; ce n’était que mariages, fêtes, assemblées; et l’hiver suivant fut une saison de joie et de plaisir.
[Note latérale: XLIV. Malice des courtisans.
Amm. l. 17, c. 11.]
Des succès si brillants et si soutenus ne faisaient pas taire l’envie. Le compte que Julien était obligé de rendre à l’empereur, quelque modeste qu’il fût, semblait toujours exagéré et plein de vanité: et tandis que la Gaule retentissait des éloges du César, il n’était à la cour qu’un fanfaron, un poltron qui s’enorgueillissait de faire fuir devant lui des sauvages encore plus timides. Mais ces lâches courtisans, attentifs à flatter la basse jalousie de l’empereur, travaillaient malgré eux à la gloire de Julien. Il lui eût manqué un trait de ressemblance avec les plus grands hommes, s’il n’eût pas eu des envieux et des ennemis.
[Note latérale: ΑN 359.
XLV. Mort de Barbation.
Amm. l. 18, c. 3.]
Il fut bientôt délivré du plus dangereux. L’année suivante, sous le consulat d’Eusèbe et d’Hypatius, frères de l’impératrice, Barbation fut lui-même sacrifié à ces défiances qu’il avait tant de fois inspirées contre les autres. Ce méchant homme joignait à beaucoup de malice une égale faiblesse. Un essaim d’abeilles qui se forma dans sa maison lui donna de grandes alarmes. C’était dans la superstition payenne un pronostic des plus fâcheux. Il consulta les devins et partit avec ces inquiétudes pour une expédition qui n’est pas autrement connue. Sa femme, nommée Assyria, étourdie et ambitieuse, se met dans l’esprit que son mari, pour s’affranchir de ses craintes, va détrôner Constance. Elle voit déja Barbation empereur. Cette folle imagination en enfante une autre: la voilà jalouse d’Eusébia; elle se persuade que Barbation, ébloui des charmes de la princesse, ne manquera pas de l’épouser. Sans perdre de temps, elle envoie secrètement à son mari une lettre trempée de ses larmes, pour le conjurer de ne lui pas faire l’injustice de la croire indigne du rang d’impératrice. Elle avait employé pour l’écrire la main d’une femme esclave, qui lui était venue de la confiscation des biens de Silvanus. Dès que Barbation fut de retour, cette confidente, pour venger son ancien maître, va de nuit trouver Arbétion; elle lui met entre les mains une copie de la lettre. Celui-ci, trop heureux de trouver une si belle occasion de perdre un rival, la porte à l’empereur; et sur-le-champ Barbation est arrêté. Il avoue qu’il a reçu la lettre; sa femme est convaincue de l’avoir écrite, et tous deux ont la tête tranchée. Constance, une fois alarmé, ne se rassura pas si tôt. On arrête, on met à la question beaucoup d’innocents. Le tribun Valentinus[197], qui ne savait rien de cette prétendue intrigue, essuya de cruelles tortures: il eut assez de force pour y survivre; et par forme de dédommagement l’empereur lui donna le commandement des troupes dans l’Illyrie.
[Note 197: Ex primicerio protectorum tribunus.—S.-M.]
[Note latérale: XLVI. Séditions à Rome.
Amm. l. 17, c. 11, et l. 19, c. 10.
Grut. Inscr. p. 1162, nº 1.]
Il s’éleva cette année dans la ville de Rome de violentes séditions. La flotte de Carthage qui apportait le blé de l’Afrique, battue de la tempête, ne pouvait aborder à Ostie; et le peuple, qui craignait la famine, rendait les magistrats responsables du caprice des vents. Le préfet Junius-Bassus était mort[198] peu de temps après qu’il fut entré en charge; il venait de se convertir au christianisme. La sédition éclata sous Artémius, vicaire de Rome, qui succéda à ses fonctions. Mais elle devint plus furieuse lorsque Tertullus eut été nommé préfet. Ce magistrat, après avoir épuisé tous les moyens d’apaiser le tumulte, se voyant sur le point d’être mis en pièces, fit conduire au milieu de la place publique ses enfants encore en bas âge, et les montrant au peuple: Romains, dit-il, voilà vos concitoyens; si la colère du ciel continue, ils partageront vos malheurs: mais si vous croyez sauver votre vie en leur donnant la mort, je les mets entre vos mains. A la vue de ces enfants, la compassion étouffa la rage de la multitude: elle attendit avec patience; et peu de jours après, pendant que Tertullus, qui était païen, faisait un sacrifice à Ostie dans le temple de Castor et de Pollux, le vent tourna au midi, la flotte entra dans le Tibre, et la superstition méconnaissant la main qui gouverne les tempêtes, et qui distribue aux hommes leur nourriture, regarda cet événement comme un miracle de ces chimériques divinités.
[Note 198: Le 8 des kalendes de septembre ou le 25 août 359. Il était âgé de quarante-deux ans et deux mois.—S.-M.]
[Note latérale: XLVII. Anatolius, préfet d’Illyrie.
Amm. l. 19, c. 11; et ibi Vales.
Himer. apud Phot. cod. 165.
Eunap. in Proœr. t. 1. p. 85-88, ed. Boiss.
Liban. or. 9, t. 2, p. 214.]
Constance était encore à Sirmium, lorsqu’il apprit que les Limigantes, quittant peu à peu le pays où il les avait transplantés, se rapprochaient du Danube, et qu’ils commençaient déja à faire des courses. Craignant que s’il ne les arrêtait dès le premier pas, ils n’en devinssent plus hardis, il assemble ses meilleures troupes, sans attendre l’été. Il comptait et sur l’ardeur de son armée encore échauffée des succès de la campagne précédente, et sur la prévoyance d’Anatolius, préfet d’Illyrie, qui, sans incommoder la province, avait pendant l’hiver établi des magasins. Ce personnage mémorable était de Béryte en Syrie. Après avoir étudié les lois dans sa patrie, la plus célèbre école de jurisprudence qui fût en Orient, il vint à Rome du temps de Constantin; et s’étant fait connaître à la cour par ses talents, il fut gouverneur de Galatie, vicaire d’Afrique, et parvint à la charge de préfet en Illyrie. Il resta dans les ténèbres du paganisme; d’ailleurs c’était un homme à qui ses ennemis mêmes ne pouvaient refuser des éloges. On admirait son amour pour la vérité et pour la justice, l’élévation de son ame, sa noble franchise, son application au travail, son éloquence, son désintéressement, la tendresse et la fermeté de son cœur tellement assorties, qu’il ne mesurait pas le mérite des autres par l’amitié qu’il avait pour eux, mais qu’il réglait au contraire la mesure de son amitié sur celle du mérite. On dit qu’en faisant ses adieux à l’empereur quand il partit pour l’Illyrie, il lui dit: Prince, désormais la dignité ne sauvera plus les coupables: quiconque violera les lois, officier civil ou militaire, en éprouvera la sévérité. Ce n’était pas qu’il eût rien de dur dans le caractère; il aimait mieux corriger que punir, et jamais l’Illyrie ne fut plus florissante et plus heureuse que sous son gouvernement. Il soulagea le pays ruiné par l’entretien des postes et des voitures publiques, et par l’excès des tailles, tant réelles que personnelles. Les habitants le pleurèrent après sa mort; mais ils le regrettèrent bien davantage, quand on lui eut donné pour successeur Florentius, auparavant préfet des Gaules. Ce financier intraitable, armé de toutes les rigueurs du fisc, étant venu fondre sur eux comme un vautour, plusieurs se pendirent de désespoir.
[Note latérale: XLVIII. Limigantes détruits.
Amm. l. 19, c. 11.
Cellar. geog. antiq. t. 1, p. 448.]
L’empereur, bien assuré de trouver des subsistances, marche en grand appareil vers la Valérie, dès les premiers jours du printemps. Il arrive au bord du Danube, lorsque les Barbares se disposaient à le passer sur les glaces qui n’étaient pas encore fondues. Pour ne pas laisser languir ses troupes, qui souffraient beaucoup des rigueurs du froid, il envoie aussitôt demander aux Limigantes, pourquoi ils franchissaient les limites marquées par un traité solennel. Les Barbares s’excusent sur de vains prétextes, et demandent humblement la permission de passer le fleuve, pour expliquer à l’empereur les incommodités de leur nouvelle habitation; ils protestent qu’ils sont prêts, s’il y consent, à se transporter partout ailleurs, pourvu que ce soit dans l’intérieur de l’empire; et qu’il n’aura point de sujets plus obéissants ni plus tranquilles. L’empereur, ravi de terminer sans coup férir une expédition qui paraissait difficile et périlleuse, leur accorde le passage: il croyait gagner beaucoup en les établissant dans l’empire: c’était, lui disaient ses flatteurs aussi mauvais politiques que bons courtisans, une pépinière de braves soldats, qui rempliraient ses armées, tandis que les provinces donneraient volontiers de l’argent pour être dispensées de fournir des recrues. Constance, pour recevoir les Barbares à leur passage, va camper près d’Acimincum, qu’on croit être Salenkemen, presque vis-à-vis de l’embouchure de la Théiss; et ayant fait élever une terrasse en forme de tribunal, il détache quelques légionaires sous la conduite d’un ingénieur[199] nommé Innocentius qui lui avait donné ce bon conseil, et les fait placer sur les bords du Danube, avec ordre d’observer les mouvements des Barbares, et de les prendre à dos en cas qu’ils voulussent faire quelque violence, quand ils auraient passé le fleuve. La précaution ne fut pas inutile. Les Limigantes, ayant traversé le fleuve, se tenaient d’abord la tête baissée en posture de suppliants, et semblaient attendre les ordres de l’empereur. Mais quand ils le virent qui s’apprêtait à les haranguer sans défiance, un d’entre eux, comme saisi d’un accès de fureur, ayant lancé sa chaussure contre le tribunal, se met à y courir de toutes ses forces en criant, Marha, marha: c’était le cri de guerre de la nation. Tous ses compatriotes élèvent en même-temps un drapeau, poussent d’affreux hurlements, et le suivent en confusion. Constance, du haut de la terrasse où il était assis, voyant accourir cette multitude qui faisait briller à ses yeux les épées et les javelots, descend à la hâte, quitte ses habits impériaux pour n’être pas reconnu, et montant promptement à cheval se sauve à toute bride. Ses gardes essaient de faire résistance et sont massacrés; le siége impérial est pillé et mis en pièces. Constance avait eu l’imprudence de laisser assembler les Barbares sur la rive, sans faire mettre ses troupes sous les armes. Elles étaient encore dans le camp, lorsqu’elles apprirent que l’empereur était en péril. Aussitôt les soldats accourent à demi armés, et poussant un cri terrible, enflammés de colère et de honte, ils se jettent tête baissée au travers de ces perfides ennemis: ils égorgent tout ce qu’ils rencontrent; le détachement qui bordait le Danube les charge par derrière; on les enveloppe, on les serre de toutes parts: les vivants, les mourants et les morts ne formant qu’un monceau tombent pêle-mêle les uns sur les autres. L’exécution fut horrible; et l’on ne sonna la retraite qu’après le massacre du dernier des Limigantes. Les Romains ne perdirent que ceux qui furent surpris dans la première attaque. On regretta surtout Cella, tribun de la garde, qui se jeta le premier dans le plus épais des bataillons ennemis. Cette plaine fut le tombeau des Limigantes; il n’en est plus parlé dans l’histoire, et cette nation fut détruite, comme elle s’était formée, par sa propre perfidie.
[Note 199: Agrimensor.—S.-M.]
[Note latérale: XLIX. Premier préfet de C. P.
Idat. chron.
Amm. l. 19, c. 11.
Chron. Hier.
Socr. l. 2, c. 41.
Soz. l. 4, c. 23.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 293.
Cod. Th. l. 6, tit. 4, leg. 14, 15 et ibi Godef.
Cod. Just. l. 7, tit. 62, leg. 2, 3.]
Constance, après avoir pris des mesures pour la sûreté des frontières, revint à Sirmium[200]. Il en partit peu de jours après pour Constantinople, afin de se rapprocher de l’Orient, que Sapor menaçait d’envahir. Jusque-là les duumvirs, qui dans les villes municipales tenaient le même rang que les consuls à Rome, avaient été à la tête du sénat de Constantinople: c’étaient les chefs de la magistrature. Constance, afin d’y établir le même gouvernement qu’à Rome, créa cette année pour la première fois un préfet de la ville[201]. Ce fut Honoratus qui avait été préfet des Gaules. L’empereur distingua ce nouveau magistrat des préteurs, dont il régla la juridiction. Il déclara que les appels des trois provinces de la Thrace nommées Europe, Rhodope et Hémimont, et ceux de la Bithynie, de la Paphlagonie, de la Lydie, de l’Hellespont, des îles de la mer Egée et de la Phrygie Salutaire, ressortiraient devant ce préfet.
[Note 200: Il y était le 22 mai 359. Le 18 juin suivant, il se trouvait à Singidunum dans la Mœsie. Le 10 octobre il était auprès d’Andrinople.—S.-M.]
[Note 201: Ce fut le 11 décembre, selon Idatius, ou le 11 septembre selon la Chronique Paschale.—S.-M.]
[Note latérale: L. Prétendue conjuration.
Amm. l. 19, c. 12.
Liban, or. 9, t. 2, p. 213 et 214, ed. Morel. epist. 734, p. 332, ed. Wolf.]
La faiblesse de Constance était un fonds inépuisable pour Paul le délateur. Ce scélérat insatiable d’argent ne savait, pour s’enrichir, d’autre métier que de réveiller de temps en temps les inquiétudes du prince. Une cause très-légère fit, vers ce temps-là, périr un grand nombre d’innocents. Dans Abydus, ville de la Thébaïde, était un oracle fameux d’un dieu nommé Bésa[202]. On le consultait de vive voix ou par écrit, et les absents n’avaient pas toujours soin de faire retirer leurs billets avec la réponse de l’oracle. On en envoya quelques-uns à l’empereur. Il crut y voir des questions dangereuses, et qui tiraient à conséquence pour la sûreté de sa personne. Aussitôt il fait partir Paul, dont il estimait la sagacité dans ces sortes de recherches; il le charge de mettre en justice tous ceux qu’il jugera à propos: il nomme, pour présider aux interrogatoires, non pas Hermogène, préfet du prétoire d’Orient, qui avait succédé à Musonianus (il connaissait trop son équité et sa douceur), mais Modestus, comte d’Orient, propre à ces commissions sanguinaires. Paul arrive, ne projetant que tortures et que supplices. Ses accusations alarment et bouleversent l’Egypte et les contrées voisines. On amène devant lui des gens de toute condition, dont plusieurs périssent dans les fers avant le jugement. On avait choisi pour le théâtre de ces sanglantes exécutions Scythopolis, en Palestine, parce qu’elle était située entre les villes d’Antioche et d’Alexandrie, d’où l’on faisait venir la plupart des accusés. Un des premiers fut le fils de ce Philippe qui avait été préfet du prétoire et consul, et qui avait prêté ses propres mains, pour ôter la vie à Paul, évêque de Constantinople. Son fils, nommé Simplicius, fut accusé d’avoir consulté l’oracle sur les moyens de parvenir à l’empire. Constance, qui n’avait jamais rien excusé ni pardonné sur cet article, avait ordonné de l’appliquer à la torture. Simplicius fut cependant assez heureux pour s’en garantir, sans doute à force d’argent; il en fut quitte pour être banni. Ce fut aussi le sort de Parnasius, quoiqu’il eût été condamné à mort. C’était un homme de bien, qui avait été préfet d’Egypte: il obtint dans la suite la permission de retourner à Patras, ville d’Achaïe, sa patrie, et de rentrer en possession de ses biens. Andronicus, homme de lettres, et célèbre alors par ses poésies, déconcerta ses accusateurs par la force de ses réponses, et se fit absoudre. La même fermeté sauva le philosophe Démétrius surnommé Chytras, fort avancé en âge, mais dont le corps et l’esprit avaient conservé toute leur vigueur. Après une longue torture qu’il soutint avec courage, on lui permit de retourner à Alexandrie. Ceux-là échappèrent à la calomnie; mais quantité d’autres en furent les victimes. Les uns furent déchirés à coups de fouets; d’autres périrent d’une manière plus cruelle; et la confiscation des biens était toujours la suite du supplice. Paul mettait en usage mille détours, mille piéges pour surprendre l’innocence: porter à son col quelque préservatif superstitieux, passer le soir auprès d’une sépulture, c’en était assez pour perdre la vie, comme convaincu de sortilège ou de commerce avec les morts, dans l’intention de détrôner ou de faire périr l’empereur.
[Note 202: Au sujet de ce dieu égyptien, dont les fonctions mythologiques nous sont inconnues, voyez Jablonski, Pantheon Ægyptiorum, l. 5, c. 7, p. 200.—S.-M.]
[Note latérale: LI. Courses des Isauriens.
Amm. l. 19, c. 13.]
Depuis que les Isauriens avaient manqué leur entreprise sur Séleucie, ils s’étaient tenus quelque temps cachés dans leurs montagnes. Enfin s’ennuyant du repos, ils recommençaient leurs courses. Accoutumés à franchir aisément les lieux les moins praticables, ils échappaient aux troupes qui défendaient le pays. On envoya pour les contenir le comte Lauricius, plus politique que guerrier. Sa bonne conduite fit plus que la valeur. Il sut si bien les intimider et les resserrer, qu’ils ne purent rien exécuter de considérable, tant qu’il fut dans la province.
[Note latérale: LII. Sapor se prépare à la guerre.
Amm. l. 18, c. 4, 5, et ibi Vales.]
Les menaces de Sapor éclatèrent cette année. Ce prince avide de conquêtes, ayant trouvé de nouveaux secours dans les nations féroces avec lesquelles il venait de conclure la paix, s’occupa, pendant l’hiver, à ramasser des vivres, des armes, et à lever des soldats, dans le dessein d’entrer sur les terres de l’empire. Résolu de faire les plus grands efforts, il consulta tous les devins de son royaume: on dit même qu’il alla jusqu’à immoler des hommes[203], pour chercher dans leurs entrailles des pronostics de ses succès. Mais un transfuge lui fournit des lumières plus sûres que tous ses oracles et tous ses sacrifices. Antonin était un riche négociant établi en Mésopotamie, et très-connu dans ces contrées. Sa fortune fit envie à des hommes puissants qui lui suscitèrent des procès. Afin de ne pas manquer leur proie, ils s’appuyèrent des officiers du fisc qui entrèrent en collusion avec eux. Antonin habile et rompu aux affaires, après avoir, malgré la protection d’Ursicin, perdu plusieurs procès, n’espérant rien de ses juges vendus à l’injustice, feignit de s’exécuter de bonne grâce; il reconnut des dettes qu’il n’avait pas contractées, et fit des billets payables à termes, se réservant au fond du cœur l’espoir de la vengeance. Ayant dressé son plan, il se mit au service de Cassianus, commandant des troupes de la province, qui, comptant sur son intelligence, l’employa à tenir ses rôles[204]. Cette commission lui donna sans doute le moyen de s’instruire à fond, et en peu de temps, de tout le détail militaire. Quand il eut acquis ces connaissances, il songea à les porter en Perse; et pour se procurer la facilité d’approcher des frontières sans donner de soupçons, il acheta une petite terre sur les bords du Tigre[205]. Il y transporta sa famille, et, dans les fréquents voyages qu’il y faisait, il trouva moyen de lier un commerce secret avec Tamsapor, qui commandait de l’autre côté du fleuve[206]. Le terme de l’échéance de ses billets arriva, et l’intendant des finances d’intelligence avec ses prétendus créanciers se mettait en devoir de le poursuivre, lorsqu’Antonin escorté d’un parti de Perses, qui se rendirent auprès de lui pour favoriser sa fuite, se jeta dans des barques avec sa femme, ses enfants et tous ses effets, et passa à l’autre bord. On le conduit à Sapor, qui le reçoit à bras ouverts, et lui donne place à sa table et dans son conseil[207]. Ce transfuge, animé par le ressentiment et par le désir de servir son nouveau maître, devint le plus mortel ennemi des Romains. Il ne cessait d’animer Sapor, en lui reprochant qu’il savait vaincre, mais qu’il ne savait pas faire usage de ses victoires: il lui rappelait ses campagnes passées[208], tant d’efforts sans succès, tant de succès sans aucun fruit; qu’après avoir terrassé les Romains à Singara[209], il avait laissé la victoire ensevelie dans les ombres de la nuit, et que les Perses vainqueurs, comme de concert avec les vaincus, n’avaient osé approcher d’Édesse, ni des ponts de l’Euphrate; quels avantages n’aurait pas remportés le plus brave et le plus puissant monarque du monde, s’il fût tombé sur l’empire dans le temps où les Romains le déchiraient eux-mêmes par la guerre civile. C’était la coutume des Perses de délibérer sur les affaires les plus importantes au milieu des festins. Antonin, attentif à se ménager en ces occasions, profitait de la chaleur que le vin inspirait aux autres: il les échauffait encore par ses discours; et le roi, enivré de ses conseils et de l’idée de sa propre grandeur, se détermina à mettre en mouvement toutes ses forces, dès que l’hiver serait passé, et à faire usage du zèle d’Antonin, qui lui promettait hardiment les services les plus essentiels.
[Note 203: Consilia tartareis manibus miscens, et præstigiatores omnes consulens de futuris. Rien n’indique précisément dans ce passage d’Ammien Marcellin, que Sapor ait eu recours à des pratiques superstitieuses qui paraissent si contraires à ce que nous connaissons de l’ancienne religion des Perses. Cependant, il est vrai de dire qu’un poète latin anonyme, cité par Henri Valois dans ses notes sur Ammien Marcellin, s’exprime plus clairement sur ce point,
Fata per humanas solitus prænoscere fibras Impius infanda relligione Sapor; Pectoris ingenui salientia viscera flammis Imposuit: magico carmine rupit humum. Ausus ab Elysiis Pompeium ducere campis, etc.
Il serait possible que ces horribles imputations ne fussent que des bruits populaires, fondés sur ce qu’on disait alors des rites barbares usités dans les cérémonies magiques, et sur ce qu’on racontait des sacrifices humains, pratiqués dans les mystères de Mithra, sur lesquels on peut voir, en particulier, Socrate (l. 3, c. 2 et l. 5, c. 16), et Sozomène (l. 5, c. 7). Cependant il est bon de remarquer que long-temps avant cette époque, Pline paraît aussi accuser les mages d’avoir pratiqué de semblables sacrifices. Nam homines immolare gratissimum, dit-il (l. 30, c. 6), en parlant des cérémonies magiques en usage chez les Perses.—S.-M.]