Histoire du Bas-Empire. Tome 02
[Note 147: C’est en l’an 259 que…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 23.
Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 27 et 35.]]
—[L’exemple donné dans le nord et au centre de l’Arménie, fut imité dans le midi. Le prince des Ardzrouniens, nommé Méroujan, dont les états s’étendaient sur les bords du lac de Van, embrassant une partie de sa circonférence et se prolongeant au loin dans les montagnes des Curdes, s’était aussi soulevé. Ce dynaste, puissant entre tous les chefs arméniens, appartenait à l’une des plus anciennes familles du pays. Cette race illustre passait pour être issue d’un des fils du grand roi d’Assyrie Sennacherib, qui, sept siècles avant notre ère, s’étaient réfugiés en Arménie, après le meurtre de leur père. Elle subsistait donc depuis mille ans; sept siècles après elle était encore en possession des mêmes pays, qu’ils abandonnèrent à l’empereur Basile II, dont ils reçurent en échange le territoire de Sébaste et d’autres domaines dans l’Asie-Mineure[171]. Des vues ambitieuses se mêlèrent à la révolte de Méroujan, le mépris et la haine qu’Arsace avait mérité, lui firent concevoir l’espérance de monter sur le trône d’Arménie; dans ce dessein, pour se créer des partisans, il renonce à la religion chrétienne, embrasse celle des Mages et jure de la faire recevoir dans ses états particuliers et dans toute l’Αrménie. Il croyait ainsi engager dans son parti ceux qui ouvertement ou secrètement étaient encore attachés à l’ancien culte de l’Arménie; il pensait aussi que Sapor le soutiendrait avec plus de zèle dans son entreprise. La première tentative de Méroujan ne fut pas heureuse, il avait été vaincu par Vasag et contraint de s’enfuir en Perse, mais favorisé par la révolte générale des princes arméniens, il ne tarda pas à rentrer en campagne. A la tête de toutes les troupes de l’Atropatène, il dirige sa marche en suivant le cours du Tigre, qu’il remonte du sud au nord, et pénètre dans l’Arménie par la frontière méridionale: partout le meurtre, le pillage, l’incendie signalent son passage; l’Arzanène, l’Ingilène, la Grande-Sophène, la Sophène royale, le canton de Taranaghi[172], ne furent bientôt qu’un monceau de ruines. Méroujan faisait raser tous les forts dont il se rendait maître, renversait les temples et les édifices publics, il n’épargnait pas même la cendre des morts, pour ravir les trésors enfermés dans leurs tombeaux; il s’avance ainsi jusque dans l’Acilisène. L’antique forteresse d’Ani[173], lieu révéré de toute l’Arménie, tomba en son pouvoir; les sépulcres des anciens rois, qui s’y trouvaient en grand nombre, furent tous profanés; et leurs ossements, arrachés avec violence, devaient être transférés en Perse. On croyait emporter avec ces tristes trophées la fortune de l’Arménie. Les princes arméniens parvinrent cependant à retirer ces reliques des mains sacriléges de Méroujan, et ils les déposèrent avec honneur dans un tombeau commun qu’ils firent disposer dans le bourg d’Aghts au pied du mont Arakadz. Chargé des trésors ravis dans tous les lieux qu’il avait parcourus, Méroujan vint se réunir aux dynastes révoltés.
[Note 171: Voyez sur l’origine et l’histoire de cette famille mes Mémoires hist. et géogr. sur l’Arménie, t. 1, p. 126 et 423-425.—S.-M.]
[Note 172: Au sujet de tous ces pays, voy. les Mém. hist. et géogr. sur l’Arménie, t. 1, p. 92 et 156.—S.-M.]
[Note 173: Il ne faut pas confondre cet endroit avec une ville du même nom, située au centre de l’Arménie, dont elle fut capitale pendant le moyen âge. Celle dont il s’agit ici était sur les bords de l’Euphrate. On l’appelle à présent Kamakh.—S.-M.]
[Note latérale: XX. [Arsace rétabli sur son trône.]
[Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 29.]]
—[Cependant Arsace, réfugié en Ibérie, s’occupait d’y chercher des moyens de remonter sur son trône; les levées qu’il y fit, et les forces qui lui furent amenées par ceux de ses partisans qui vinrent se réunir à lui, le mirent bientôt en état de tirer ou au moins de demander vengeance des outrages que les princes lui avaient fait éprouver. Ceux-ci réunis sous les ordres de Nerseh ne perdirent pas courage, leur résistance fut opiniâtre, et la victoire incertaine semblait se décider en leur faveur, quand un secours inopiné de troupes romaines vint donner l’avantage à Arsace. Le roi d’Arménie chassé de ses états n’avait pas mis tout son espoir dans la force des armes, il s’était assuré d’autres ressources. C’est à Nersès qu’il avait eu recours dans son malheur; et le patriarche désarmé par son repentir avait consenti à interposer sa médiation auprès des princes, et ses bons offices auprès de l’empereur. Persuadé qu’en servant son roi, même coupable, il servait sa patrie, Nersès se rendit promptement à Constantinople. L’existence politique de l’Arménie, comme nation indépendante, résidait toute dans la personne de son roi. S’il était détrôné, l’Arménie cessait d’exister, et n’était plus qu’une province de Perse. L’empire alors, se trouvant privé d’une barrière utile, devenait vulnérable sur une plus grande étendue de terrain; car l’Arménie indépendante protégeait par sa neutralité, ou défendait par son alliance, une frontière très-étendue. Nersès n’eut pas de peine à faire sentir toutes ces raisons à Constance, et déja Arsace en avait recueilli le fruit. Les princes et leurs alliés persans avaient été défaits sur les bords de l’Araxes par Vasag. Désunis par ce revers, chacun d’eux s’empressa d’écrire au roi pour faire sa paix particulière. Nersès crut que le moment était venu d’employer sa médiation et d’arrêter de plus grands maux, en empêchant Arsace d’appesantir sa vengeance sur des princes dont le salut importait à l’Arménie. La paix fut rétablie sous la garantie de Nersès: Arsace jura l’entier oubli du passé, promit de rétablir chacun dans ses possessions et de gouverner selon la justice. Méroujan et son beau-frère Vahan Mamigonien, frère de Vartan et du connétable Vasag, refusèrent seuls de souscrire au traité; ils préferèrent s’expatrier et chercher un asyle auprès du roi de Perse, comptant, sans doute, qu’il se présenterait bientôt des occasions de rentrer avec avantage en Arménie.
[Note latérale: XXI. [Alliance d’Arsace avec Constance.]
[Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 29.]]
—[La part active que le roi de Perse avait prise dans ces révolutions, en fournissant des troupes aux Arméniens soulevés, avait tout-à-fait éloigné Arsace du dessein de renouer avec Sapor; il était plus que jamais attaché au parti des Romains. C’était à leur puissante intervention qu’il était redevable du succès qu’il avait obtenu dans une lutte trop inégale pour lui. Aussi, à peine fut-il rétabli sur son trône, qu’il s’occupa de rendre plus durable le pacte qu’il venait de contracter avec Constance. L’aversion que Pharandsem n’avait cessé de lui témoigner, quoique toute puissante et mère de l’héritier présomptif de la couronne, le dégoût suite trop ordinaire d’une passion depuis long-temps satisfaite, l’avaient décidé à éloigner cette princesse et à contracter un autre mariage. Nersès, qu’il avait envoyé à Constantinople pour y confirmer le renouvellement de l’alliance, et y conduire, comme ôtage, le fils qu’il avait eu de Pharandsem, était aussi chargé de demander pour son maître la princesse Olympias, fille de l’ancien préfet du prétoire Ablabius, qui, destinée naguère à épouser Constant, était, depuis sa mort, gardée à la cour auprès de Constance.
[Note latérale: XXII. [Massacre de la famille de Camsar.]
[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 19.
Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 31 et 32.
Mesrob, Hist. de Ners. c. 4.]]
—[Cependant, malgré la paix conclue et jurée, Arsace n’avait pas perdu le désir de tirer une vengeance éclatante des princes qui l’avaient offensé. Chassé par eux de son trône, obligé de souscrire ensuite à de dures conditions, et de leur assurer une pleine impunité, il pouvait craindre de se voir encore une fois à leur merci; comptant peu sur leur foi incertaine, il songeait aux moyens de se préserver d’un tel malheur. Il profita pour exécuter son dessein de l’absence de Nersès, garant du traité. Sous prétexte d’une grande fête, tous les dynastes sont invités à se rendre à Armavir, ancienne capitale du royaume. Là, au lieu des plaisirs qu’ils croyaient y goûter, ils trouvent une mort cruelle. Ils périssent victimes de la plus infâme trahison. C’est principalement sur la race de Camsar que tomba la fureur du roi: hommes, femmes et enfants, ils furent tous égorgés. Ce n’en fut pas assez pour sa haine: il défendit de donner la sépulture à leurs corps abandonnés aux chiens et aux vautours; des habitants de Nakhdjavan, qui, malgré les ordres du roi, leur avaient rendu ce pieux service, furent livrés au supplice. Il fit aussi lapider l’archevêque de Pakrévant, qui gouvernait l’église d’Arménie pendant l’absence de Nersès, parce qu’il avait osé lui faire des représentations sur sa cruauté et sa perfidie. Sans perdre de temps, Arsace entra à la tête de son armée dans la principauté qui appartenait à cette famille. Il se saisit de la belle ville d’Érovantaschad[174], qu’il convoitait depuis long-temps, et du fort château d’Artogérassa[175], où il mit garnison. Spantarad, fils d’Arschavir et neveu de Nerseh, ainsi que ses deux enfants Schavarsch et Gazavon, furent les seuls de cette maison qui échappèrent à ce massacre; avertis à temps, ils purent se soustraire à la cruauté d’Arsace, et chercher un asyle dans l’empire romain, où ils habitèrent tant que leur persécuteur occupa le trône d’Arménie.
[Note 174: Cette ville, ruinée maintenant, était située dans la province d’Arscharouni, au midi de l’Araxes. Elle avait été fondée au milieu du premier siècle de notre ère par le roi Évovant. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l’Arménie, t. 1, p. 120.—S.-M.]
[Note 175: Cette forteresse, appelée ainsi par Ammien Marcellin (l. 27. c. 12), est nommée Artagéras par Strabon (XI, 529), Artagéra par Velleïus Paterculus, et Artagigarta par Ptolémée (l. 5, c. 13). Chez les Arméniens c’est Ardakers ou Kapoïd-pert, c’est-à-dire le château bleu. Elle était aussi située dans la province d’Arscharouni (l’Araxanène ou le champ Araxénien des anciens), sur une haute montagne, au midi de l’Araxes. Il en sera beaucoup question dans la suite de cette histoire.—S.-M.]
[Note latérale: XXIII. [Arsace épouse Olympias.]
[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 15.
Amm. l. 20, c. 11.
Athan. ad monach. t. 1, p. 385.
Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 24.
Mesrob, Hist. de Ners. c. 2.]]
—[Le patriarche avait obtenu un plein succès, dans la nouvelle négociation dont il avait été chargé par son souverain. Constance accueillit sa demande, et lui accorda facilement pour épouse la fiancée de son frère. Il la fit conduire avec honneur en Arménie. C’est d’elle qu’Arsace tenait les biens qu’il possédait dans l’empire; ces biens qui par la volonté de Constance avaient été affranchis de tous les droits qui pesaient sur les autres terres, et assimilés à celles qui faisaient partie du domaine impérial, ou des possessions de la famille régnante. Arsace fut infiniment touché de la faveur insigne que l’empereur lui avait faite, en lui permettant d’épouser une personne qu’on regardait comme une princesse du sang impérial[176]. La satisfaction qu’il en ressentit rendit plus vif l’amour qu’il avait conçu pour sa nouvelle épouse; car c’est à elle qu’il rapportait avec raison le mérite des honneurs dont Constance le comblait. Ce mariage qui faisait la joie de l’Arménie et de son souverain, n’avait pas été envisagé de la même façon dans l’empire. On y blâmait Constance d’avoir livré sans pudeur à un Barbare, une illustre princesse, qui avait été, pour ainsi dire, l’épouse de son frère. Ce mariage dut se conclure peu de temps avant l’an 358, puisqu’il en est fait mention dans l’apologie que saint Athanase publia en cette année, pour se défendre contre les Ariens. Il en parle comme d’un événement récent, dont il fait un reproche à Constance. C’est ainsi que le roi d’Arménie s’était allié à la famille impériale. Sans tous ces détails, il aurait été impossible de rien comprendre à ce que les anciens nous ont appris des rapports d’Arsace avec Constance et avec ses successeurs, ou de rectifier les erreurs qui se sont introduites dans les récits des historiens modernes. Après avoir fait connaître l’état des affaires dans l’Orient, et après en avoir amené le récit jusqu’à l’époque où nous nous trouvons, nous allons reprendre le fil de la narration.]—S.-M.
[Note 176: Faustus de Byzance (l. 4, c. 15), et Moyse de Khoren (l. 3, c. 21) disent l’un et l’autre qu’Olympias était de la famille impériale.—S.-M.]
[Note latérale: XXIV. Ambassade de Sapor à Constance.
Amm. l. 17. c. 5.
Themist. or. 4. p. 57.
[Idat. chron.]
Zon. l. 13, t. 2, p. 19.]]
Sapor était encore aux extrémités de la Perse, où il venait de terminer la guerre, contre ses voisins[177], lorsqu’il reçut la lettre de son général qui[178], pour flatter sa fierté, lui mandait que le prince romain le priait avec instance de lui accorder la paix. Le monarque persan, prenant cette prière pour une marque de faiblesse, enfle ses prétentions et veut vendre la paix à des conditions exorbitantes. Il écrit à Constance une lettre pleine de faste et d’orgueil: il s’y donnait les titres de roi des rois[179], d’habitant des astres, de frère du soleil et de la lune[180]. Après l’avoir félicité d’avoir pris le parti de la négociation, il lui déclarait qu’il était en droit de redemander le patrimoine de ses ancêtres, qui s’était étendu jusqu’au fleuve Strymon et aux frontières de la Macédoine; qu’étant supérieur à ses prédécesseurs en vertu et en gloire, il pouvait légitimement prétendre à tout ce qu’ils avaient possédé; que, par un effet de sa modération naturelle, il se contenterait de l’Arménie et de la Mésopotamie qu’on avait surprises sur son aïeul Narsès; que jamais les Perses n’avaient adopté cette maxime sur laquelle les Romains fondaient toutes leurs victoires, qu’il fût indifférent dans la guerre de réussir par la supercherie ou par la valeur. Il l’exhortait à sacrifier une petite portion de l’empire, toujours arrosée de sang, pour posséder tranquillement le reste, et à suivre l’exemple de ces animaux qui sentant ce qui attire après eux les chasseurs, s’en défont volontairement et l’abandonnent pour se délivrer de la poursuite: il finissait par menacer Constance d’entrer au printemps sur les terres de l’empire avec toutes ses forces, et de se faire à main armée la justice qu’on lui aurait refusée. L’ambassadeur, nommé Narsès, porteur de ces lettres et de quelques présents, passa par Antioche. Il était chargé d’une autre lettre pour Musonianus; le roi recommandait à celui-ci de disposer son maître à lui donner satisfaction. Narsès arriva à Constantinople le 23 février, et continua sa route jusqu’à Sirmium, où Constance était revenu sur la fin de l’année précédente.
[Note 177: Les Chionites, les Eusènes et les Gélanes. Voyez ci-devant, l. IX, § 30, p. 177, note 1.—S.-M.]
[Note 178: Tamsapor. Voyez ci-devant, l. IX, § 30.—S.-M.]
[Note 179: Le titre de roi des rois qui choquait tant les Romains, était particulier aux rois de la Perse, qui le prenaient parce qu’ils avaient d’autres rois dans leur dépendance.—S.-M.]
[Note 180: Rex Regum Sapor, particeps siderum, frater solis et lunæ. Amm. Marc. l. 17, c. 5.—S.-M.]
[Note latérale: XXV. Réponse de Constance à Sapor.
Amm. l. 17, c. 5 et 14; et l. 18, c. 6.
[Eunap. in. Ædes. t. 2, p. 27-31, ed. Boiss.]
Petr. Patric. Hist. Byz. p. 28.]
L’ambassadeur était un homme modeste et civil; il tâcha d’adoucir par ses procédés la dureté de ses propositions. Constance le traita avec honneur; mais il répondit au roi de Perse avec fermeté. Il désavouait Musonianus comme ayant entamé la négociation à son insu: il ne refusait pas cependant de traiter de la paix, pourvu que les conditions pussent s’accorder avec la majesté romaine; mais il protestait qu’étant maître de tout l’empire, il se garderait bien d’abandonner ce qu’il avait su conserver lorsqu’il ne possédait que l’Orient. Il rabaissait la fierté de Sapor, en l’avertissant que si les Romains se tenaient pour l’ordinaire sur la défensive, c’était uniquement par esprit de modération; et il le renvoyait aux témoignages de l’histoire, pour y apprendre que la fortune, avait à la vérité trahi les Romains dans quelques combats, mais que jamais aucune guerre ne s’était terminée à leur désavantage. Narsès partit avec cette réponse, et fut bientôt suivi d’une ambassade, composée du comte Prosper, de Spectatus, sécrétaire de l’empereur[181], et du philosophe Eustathius, dont Musonianus vantait beaucoup l’éloquence. Ils étaient chargés de présents, et ils avaient commission d’employer toute leur adresse pour suspendre les hostilités, et pour donner à Constance le temps de pourvoir à la sûreté des provinces de l’Occident. Ils trouvèrent le monarque à Ctésiphon; et après un assez long séjour, comme il s’obstinait à ne rien rabattre de la hauteur de ses premières propositions, ils revinrent sans rien conclure. On envoya encore le comte Lucillianus et le sécrétaire Procope avec les mêmes instructions. Sapor ne voulut pas même les entendre: il les tint long-temps éloignés de sa cour, et leur fit appréhender que sa colère n’allât jusqu’à leur ôter la vie.
[Note 181: Tribunus et notarius.—S.-M.]
[Note latérale: XXVI. Expédition contre les Sarmates et les Quades.
Amm. l. 17, c. 6 et 12.
Aur. Vict. de Cæs. p. 181.]
Cette négociation, quoique sans succès, produisit cependant un effet avantageux: ce fut de différer la guerre des Perses, qui aurait fait une diversion fâcheuse. Tout était en armes sur les bords du Danube. Les Iuthonges ayant rompu le traité ravageaient la Rhétie; ils attaquaient même les villes contre leur coutume. Barbation marcha à leur rencontre avec de bonnes troupes; il réussit pour cette fois par la valeur de ses soldats. Il n’échappa qu’un petit nombre de Barbares, qui regagnèrent avec peine leurs forêts et leurs montagnes. Ce fut dans cette expédition que Névitta, Goth de naissance[182], commença de se faire connaître: il commandait un corps de cavalerie. Les Sarmates et les Quades, que le voisinage et la conformité de mœurs unissaient ensemble, s’étaient partagés en plusieurs bandes, et pillaient les deux Pannonies et la haute Mésie. Ces peuples toujours en course avaient une armure convenable à cette manière de faire la guerre. Ils portaient de longues javelines et des cuirasses composées de petites pièces de corne, polies et appliquées sur une toile en façon d’écailles. Toutes leurs troupes ne consistaient qu’en cavalerie; ils montaient des chevaux hongres, mais fort vîtes et bien dressés; ils en avaient toujours un, et quelquefois deux en main, et dans une longue traite, ils sautaient légèrement de l’un sur l’autre. Constance étant parti de Sirmium, avec une belle armée à la fin de mars[183], passa le Danube sur un pont de bateaux, quoiqu’il fût extrêmement grossi par la fonte des neiges, et fit le dégât dans le pays des Sarmates. Les Barbares surpris de cette diligence, et hors d’état de résister à des troupes régulières, n’eurent d’autre parti à prendre que de se disperser par la fuite. On en massacra beaucoup; le reste se sauva dans les défilés des montagnes. L’armée romaine remontant vis-à-vis de la Valérie mit tout à feu et à sang. Les Barbares désespérés sortent de leurs retraites; et s’étant divisés en trois corps, ils s’avancent comme pour demander la paix. Leur dessein était de tromper les Romains, de les envelopper, et de les tailler en pièces. Quand ils se sont approchés à la portée du javelot, ils s’élancent comme des lions. Les Romains, quoique surpris, les reçoivent avec courage, en tuent un grand nombre, mettent les autres en fuite; et ne respirant que vengeance, ils marchent sans perdre de temps, mais en bon ordre, vers le pays des Quades. Ceux-ci, pour prévenir les mêmes désastres dont ils venaient d’être témoins sur les terres de leurs voisins, vont se jeter au pieds de Constance. Ce prince qui pardonnait volontiers aux ennemis plutôt par paresse et par timidité que par grandeur d’ame, convint avec eux d’un jour pour régler les conditions de la paix.
[Note 182: Il fut consul en l’an 362 sous Julien.—S.-M.]
[Note 183: Æquinoctio temporis verni confecto. Amm. l. 17, c. 12.—S.-M.]
[Note latérale: XXVII. On leur accorde la paix.]
Zizaïs, chef des Sarmates[184], voulut profiter en faveur de sa nation de cette disposition pacifique de l’empereur. Il vint à la tête de ses gens rangés en ordre de bataille, se présenter devant le camp des Romains. C’était un jeune homme de haute stature. Dès qu’il aperçoit l’empereur, il jette ses armes, saute à bas de son cheval, et court se prosterner aux pieds de Constance. Il voulait parler; mais les sanglots étouffant sa voix excitèrent plus de compassion que n’auraient pu faire ses paroles. Constance l’ayant rassuré, il reste à genoux et demande pardon de ses attentats contre l’empire. En même temps les Sarmates s’approchent dans un morne silence. Zizaïs se lève, et sur un signal qu’il leur donne, ils jettent tous à terre leurs boucliers et leurs javelots, et les mains jointes, en posture de suppliants, ils implorent la miséricorde de l’empereur. Plusieurs seigneurs, dont quelques-uns portaient le titre de rois vassaux[185], tels que Rumon, Zinafre, Fragilède s’abaissaient aux plus humbles prières; ils promettaient de réparer leurs ravages par tel dédommagement qu’on voudrait exiger; ils offraient leurs personnes, leurs biens, leurs terres, leurs femmes même et leurs enfants. Constance se contenta de demander la restitution de tous les prisonniers, et de prendre des ôtages pour sûreté de leur foi. Charmés de la générosité romaine, ils protestèrent d’y répondre par l’obéissance la plus prompte et la plus fidèle.
[Note 184: Zizaïs etiamtum regalis. Amm. Marc. l. 17, c. 12.—S.-M.]
[Note 185: Subregulos, plurimosque optimates. Amm. Marc. l. 17, c. 12.—S.-M.]
[Note latérale: XXVIII. D’autres Barbares viennent la demander.
Amm. l. 17, c. 12.
Cellar. geog. ant. t. 1, p. 446.]
Ce trait de clémence attira plusieurs rois barbares. Araharius et Usafer, l’un chef d’une partie des Quades Ultramontains[186], l’autre d’un canton de Sarmates, tous deux unis par le voisinage et par une égale férocité, se rendirent au camp à la tête de tous leurs sujets[187]. A la vue de cette multitude, l’empereur craignant quelque surprise, ordonna aux Sarmates de se tenir à l’écart, tandis qu’il donnerait audience aux Quades. Ceux-ci debout, la tête baissée, avouèrent qu’ils méritaient toute la colère des Romains, et demandèrent grâce. On les obligea de donner des otages, ce qu’ils n’avaient jamais fait jusqu’alors. Cette affaire étant réglée, Constance fit approcher Usafer et sa troupe. Il s’éleva pour lors un débat nouveau et singulier. Araharius prétendait que ce prince étant son vassal, il était compris dans le traité qu’on venait de conclure avec lui; et en conséquence, il s’obstinait à ne pas permettre qu’Usafer traitât séparément et en son propre nom[188]. L’empereur s’étant porté pour juge, prononça que les Sarmates, en vertu de leur soumission aux Romains, seraient affranchis de toute autre dépendance, et il leur accorda les mêmes conditions qu’aux Quades. Il déclara libres et indépendants de tout autre que des Romains une peuplade de Sarmates, qui, chassés vingt-quatre ans auparavant par leurs esclaves nommés Limigantes, s’étaient retirés chez les Victohales qui leur avaient cédé une partie de leur terrain à titre de servitude. Devenus en cette occasion alliés des Romains, ils demandaient à rentrer dans leur ancienne franchise. Constance, pour mieux assurer leur liberté, leur donna un roi[189]: ce fut Zizaïs, qui par une fidélité constante se montra dans la suite digne de ce bienfait. L’empereur ne permit à aucun de ces Barbares de retourner dans leur pays, qu’après qu’ils eurent rendu tous les prisonniers, comme on en était convenu. Il restait encore un canton de Quades à subjuguer, sur les bords du Danube, vis-à-vis de Brégétion, qu’on croit être aujourd’hui la ville de Gran[190], ou celle de Komore dans la basse Hongrie. Constance y marcha: aussitôt que son armée parut dans le pays, Vitrodore, chef de cette nation, fils de Viduaire, Agilimond son vassal et plusieurs seigneurs[191] vinrent se jeter aux pieds des soldats, donnèrent leurs enfants en ôtage, et firent serment de fidélité sur leurs épées, qui tenaient à ces peuples lieu de divinités. On ne cessait de voir arriver des contrées les plus septentrionales diverses bandes de différentes nations à la suite de leurs princes. Ils venaient demander la paix; ils offraient en ôtages les enfants des seigneurs les plus distingués, et ils ramenaient les prisonniers romains. Tous ces Barbares, comme de concert, venaient se soumettre avec autant d’empressement qu’ils en avaient auparavant montré à courir aux armes.
[Note 186: Transjugitani. Ammien Marcellin désigne sans doute par ce nom, les peuples qui habitaient au-delà des monts Crapacks, dans les pays qui forment actuellement la Pologne autrichienne.—S.-M.]
[Note 187: Advolarunt regales cum suis omnibus Araharius et Usafer, inter optimates excellentes, agminum gentilium duos, quorum alter Transjugitanorum Quadorumque parti, alter quibusdam Sarmatis præerat. Amm. Marcel. l. 17, c. 12.—S.-M.]
[Note 188: Ce fait est très-remarquable, en ce qu’il montre qu’il existait des usages féodaux, parmi les nations scythiques ou gothiques qui habitaient les bords du Danube.—S.-M.]
[Note 189: Genti Sarmatarum, magno decore, considens apud eos, regem dedit. Aur. Victor. de Cæs. p. 181.—S.-M.]
[Note 190: Il est assez probable que la position de Brégétion correspond à celle de Gran sur le Danube. Cette détermination s’accorde mieux avec les détails fournis par les anciens itinéraires, que celle qui placerait cette ville à Comore.—S.-M.]
[Note 191: Regalis Vitrodorus Viduarii filius regis, et Agilimundus subregulus, aliique optimates et judices variis populis præsidentes. Amm. Marc. l. 17, c. 12.—S.-M.]
[Note latérale: XXIX. Constance marche contre les Limigantes.
Amm. l. 17, c. 13.]
Pour terminer cette heureuse campagne, on marcha contre les Limigantes. Ces esclaves, devenus possesseurs d’un vaste pays, avaient fait des courses sur les terres de l’empire, en même-temps que leurs anciens maîtres, avec lesquels ils ne s’accordaient que dans le brigandage; d’ailleurs ils les traitaient en ennemis. Constance avait conçu le dessein de les transplanter; mais cette nation perfide n’était pas d’humeur à y consentir. Elle se prépara donc à mettre en usage tous les moyens de défense, la fraude, le fer, les prières. Au premier aspect de l’armée romaine, ils se croient perdus: saisis de terreur, ils demandent quartier, et promettent de payer tribut et de fournir des troupes; ils ne refusaient rien sinon de changer de demeure. En effet, ils ne pouvaient espérer de situation plus sûre ni plus favorable, que celle du pays dont ils avaient chassé leurs maîtres. La Théïss (_Parthiscus_)[192], qui, après un assez long cours presque parallèle au Danube vient se jeter dans ce fleuve, formait de ce pays une presqu’île; elle les défendait du côté de l’orient contre les autres Barbares du voisinage, tandis que le Danube les couvrait au midi et à l’occident contre les attaques des Romains. Le côté du nord était fermé par des montagnes. Le terrain coupé de marais et de rivières souvent débordées, était impraticable à ceux qui n’en avaient pas une parfaite connaissance. L’empereur, jugeant à leur contenance qu’ils n’étaient pas disposés à exécuter ses ordres, les fait envelopper de ses troupes, sans qu’ils s’en aperçoivent; et se montrant à eux au milieu de sa garde sur un tribunal élevé, il leur fait signifier de se préparer à vider le pays pour aller s’établir dans celui qu’il leur assignerait.
[Note 192: Ce fleuve est le Parthissus de Pline (l. 4, c. 12), et le Tibiscus de Ptolémée.—S.-M.]
[Note latérale: XXX. Ils sont taillés en pièces.]
Ces malheureux, flottant entre la fureur et la crainte, bien résolus de ne pas obéir, mais incertains s’ils emploieront la feinte ou la violence, tantôt suppliant, tantôt menaçant, enfin semblables à des bêtes féroces enfermées dans une enceinte, cherchent des yeux par où ils pourront se faire un passage. Enfin, comme pour marquer leur soumission, ils jettent tous à la fois leurs boucliers bien loin d’eux du côté de l’empereur, afin de gagner du terrain en les allant reprendre, sans qu’on pût soupçonner leur dessein. Dès qu’ils les ont ramassés, ils se serrent et s’élancent vers Constance qu’ils menacent de la voix et des yeux. La garde impériale arrête leur première fougue; toute l’armée se rapproche et fond sur eux; on les enfonce, on les perce, on les abat de toutes parts: ils périssent avec rage; on n’entend pas un seul cri, mais des frémissements de fureur. Ils ne sentent pas la mort; la victoire des Romains fait tout leur désespoir, et on entendit dire à plusieurs en expirant, que c’était le nombre qui triomphait, et non pas la valeur. Plusieurs couchés par terre, les jarrets ou les mains coupées, d’autres respirant encore sous des monceaux de corps morts, souffraient dans un profond silence les plus affreuses douleurs. Pas un ne demanda quartier, ni qu’on avançât ses jours; pas un ne quitta ses armes. Une demi-heure commença le combat, donna la victoire, et laissa sur la place toutes les horreurs d’une sanglante bataille. L’armée romaine ivre de sang et fumante de carnage s’avance dans le pays. On abat les cabanes, on égorge les femmes, les enfants, les vieillards sur les ruines de leurs maisons; on brûle les villages, et les habitants périssent dans les flammes, ou, voulant se sauver, rencontrent le fer ennemi. Quelques-uns gagnent le fleuve et s’y noyent ou sont percés de traits; la Theïss est comblée de cadavres. Pour achever de les détruire, on fait passer le fleuve à des troupes légères; qui vont relancer les habitants des chaumières dispersées sur l’autre rive. Ceux-ci voyant venir à eux des barques de leur pays, les attendent d’abord sans crainte; mais bientôt s’apercevant de l’erreur, ils se sauvent dans leurs marais; ils y sont poursuivis et égorgés.
[Note latérale: XXXI. Le reste des Limigantes transportés hors de leur pays.
Amm. l. 17, c. 13.
Jul. ad Ath. p. 279, ed. Spanh.]
Les Limigantes qu’on venait de tailler en pièces, ne faisaient qu’une partie de la nation: ils s’appelaient Amicenses; le reste portait le nom de Picenses. Ces derniers, instruits du désastre de leurs compatriotes, s’étaient réfugiés dans des lieux impraticables. Pour les réduire, on eut recours aux Taïfales leurs voisins, et aux Sarmates libres, autrefois leurs maîtres. Trois armées entrèrent à la fois par différents côtés dans leur pays. Attaqués de toutes parts, ils balancèrent long-temps entre la nécessité de périr et la honte de se rendre. Enfin, par le conseil de leurs vieillards ils prirent le parti de mettre bas les armes; mais dédaignant de se soumettre à des maîtres dont ils s’étaient affranchis par leur courage, ils ne se rendirent qu’aux Romains. Dès qu’ils ont reçu la parole de l’empereur, ils abandonnent leurs montagnes, et se répandent dans la plaine avec leurs pères, leurs enfants, leurs femmes et ce qu’ils peuvent emporter de leurs richesses, qui ne consistaient guère qu’en de misérables ustensiles de ménage. Ils accourent au camp des Romains. Ces gens qui peu auparavant paraissaient déterminés à mourir plutôt qu’à changer d’habitations, et qui mettaient la liberté dans la licence du brigandage, se soumirent à se laisser transporter dans des demeures plus sûres et plus tranquilles, où ils ne pourraient si aisément inquiéter leurs voisins. On les établit plus haut, vis-à-vis de la Valérie, mais loin des bords du Danube. On rendit le pays aux Sarmates, qui en avaient été chassés vingt-quatre ans auparavant. L’armée donna à Constance le titre de Sarmatique[193]; et ce prince enorgueilli de ces succès, qui ne lui avaient coûté que la peine de se montrer, après en avoir fait un fastueux étalage dans une harangue qu’il prononça devant ses troupes, se reposa pendant deux jours et revint à Sirmium[194]. Il y rentra avec toute la pompe d’un vainqueur, et renvoya ses soldats dans leurs quartiers.
[Note 193: Ammien Marcellin dit (l. 17, c. 13) que c’était pour la seconde fois. Secundo Sarmaticus.—S.-M.]
[Note 194: Constance était dans cette ville, le 22 mai, les 22, 23 et 24 juin. On le trouve à Mursa, le 27 juin. Il revint ensuite à Sirmium, sans doute après la guerre contre les Sarmates; il y était le 27 octobre et le 19 décembre.—S.-M.]
[Note latérale: XXXII. Affaires de l’église.
Ath. ad monach. t. 1, p. 362.
Socr. l. 2, c. 37.
Theod. l. 2, c. 25 et 26.
Soz. l. 4, c. 12, 13 et 14.
Philost. l. 4, c. 4, et seq.
Suid. in Εὺδόξιος.
Conc. Hard. t. 1, p. 707.
Hermant, vie de S. Athanase, l. 8, c. 10.
Till. arian. art. 70 et suiv.]
Les disputes de religion lui suscitaient plus d’embarras, que les incursions des Barbares. Les Ariens réunis contre l’église catholique, mais divisés entre eux, l’entraînaient tantôt dans une secte, tantôt dans une autre. Selon les différents ressorts que les eunuques, les femmes, les évêques de cour savaient mettre en mouvement, il ordonnait et révoquait, il exilait et rappelait, il s’irritait et se calmait sans jamais fixer ses résolutions non plus que ses sentiments. Eudoxe, pur Anoméen, et disciple d’Aëtius, s’autorisant d’un ordre prétendu de l’empereur, et s’appuyant du crédit de l’eunuque Eusèbe, s’était emparé du siége d’Antioche après la mort de Léontius, sans observer les formes canoniques. Il tient un concile où les Anoméens triomphent. Basile d’Ancyre, chef des demi-Ariens, combat ce concile par un autre, où les Anoméens sont à leur tour frappés d’anathème. Basile prend le dessus à la cour; Constance se déclare pour les demi-Ariens. Aussitôt, à l’exemple d’Ursacius et de Valens, qui tournaient sans cesse au vent de la cour, la plupart de ceux qui avaient signé le blasphème de Sirmium, se rétractent. L’empereur ordonne la suppression de cette formule, et défend d’en garder des copies. Il était sur le point de confirmer l’élection d’Eudoxe, qui lui avait déja surpris des lettres d’approbation; il retire ces lettres; il exile Aëtius, Eunomius, Eudoxe, et il leur impute d’avoir trempé dans les complots de Gallus. Macédonius se joint au parti dominant.
[Note latérale: XXXIII. Libérius renvoyé à Rome.
Theod. l. 2, c. 17.
Soz. l. 4, c. 11.
Philost. l. 4, c. 3.]
Libérius, qui paraissait moins éloigné du sentiment des nouveaux favoris, obtint par leur crédit la permission de retourner à Rome. Mais parce que les Anoméens faisaient courir le bruit qu’il pensait comme eux, il prit avant son départ de Sirmium la précaution de signifier à tous les évêques qui s’y trouvaient l’anathème qu’il prononçait contre le dogme impie des Anoméens. L’intention de l’empereur et des prélats qui procuraient son retour, était qu’il gouvernât l’église de Rome conjointement avec Félix. En conséquence ils mandèrent à Félix et à son clergé de recevoir Libérius et de partager avec lui les fonctions apostoliques. Ce projet contraire à la discipline canonique n’eut pas d’exécution. Dès que Libérius fut rentré à Rome le 2 août, dans la troisième année de son exil, le sénat et le peuple se réunirent pour chasser l’anti-pape, qui, ayant osé revenir quelques jours après, fut encore obligé de prendre la fuite. Il se retira dans une terre qu’il avait près de Porto, où pendant plus de sept ans qu’il vécut encore, il conserva le titre d’évêque, sans en faire aucune fonction.
[Note latérale: XXXIV. Nicomédie renversée.
Idat. chron.
Hier. chron.
Liban. monod. t. 2, p. 202-208.
Socr. l. 2, c. 39.
Soz. l. 4, c. 16.
Amm. l. 17, c. 7, et l. 22, c. 13.
Aurel. Vict. de Cæs. p. 133.
Eus. chron.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 293.
[Theoph. p. 38.]]
Pour achever la défaite des Anoméens, Basile engagea l’empereur à convoquer un concile général. Constance proposait la ville de Nicée, mais ce nom seul faisait trembler les Ariens; ils obtinrent qu’on s’assemblât à Nicomédie. Déja un grand nombre d’évêques étaient en chemin pour s’y rendre, lorsqu’ils apprirent que Nicomédie venait d’être détruite par un horrible tremblement de terre, qui s’étendit dans l’Asie, dans le Pont et jusqu’en Macédoine, et qui ébranla plusieurs montagnes et plus de cent cinquante villes. Nicomédie était alors par sa grandeur la cinquième ville de l’empire; elle tenait le même rang par sa beauté. Elle était bâtie en amphithéâtre sur une colline, au fond du golfe d’Astacus, qui fait partie de la Propontide. On la découvrait toute entière de plus de six lieues de distance. Deux portiques d’une superbe architecture la traversaient d’une extrémité à l’autre. La magnificence des édifices publics, la multitude des maisons particulières qui s’élevaient comme par étage les unes au-dessus des autres, les fontaines d’eaux vives, les thermes, le théâtre, l’hippodrome, les temples, le port, le palais impérial bâti au bord du golfe, les jardins dont les environs étaient embellis, formaient un spectacle enchanteur. Une heure de temps fit de toutes ces merveilles un amas de ruines. Le 24 août, à la seconde heure du jour, lorsque le temps était le plus serein, tout à coup des nuages sombres et épais couvrent la ville: en même-temps les éclats de la foudre se joignent aux tourbillons des vents et au mugissement de la mer qui se gonfle et qui menace d’inonder ses rivages. La terre se soulève par secousses; les maisons croulent les unes sur les autres: le bruit des vents et du tonnerre, le fracas des ruines, les hurlements des habitants se confondent ensemble au milieu d’une nuit affreuse. Le jour qui reparaît avec le calme avant la troisième heure, présente de nouvelles horreurs: Nicomédie n’était plus; on n’y voyait qu’un monceau de pierres et de cadavres. Quelques habitants vivaient encore, mais plus malheureux que ceux qui avaient perdu la vie, les uns demeuraient suspendus à des pièces de charpente; les autres du milieu des débris dont ils étaient écrasés élevaient la tête, et appelaient en expirant leurs femmes et leurs enfants. Quelques-uns sans être blessés restaient ensevelis sous les démolitions, qui ne les avaient épargnés que pour les laisser périr par la faim; et du fond de ces ruines sortaient des voix lamentables qui imploraient en vain du secours. Entre ces derniers périt Aristénète, né à Nicée, connu par son éloquence et par la douceur de ses mœurs: il avait recherché avec ardeur et venait d’obtenir le vicariat de Bithynie, où il ne trouva qu’une mort longue et cruelle. L’évêque Cécrops fameux Arien, et un autre évêque du Bosphore y périrent aussi. Il n’échappa qu’un petit nombre d’habitants presque tous estropiés, qui se sauvèrent dans la campagne. Ils ne trouvèrent ensuite d’asyle que dans la citadelle qui resta sur pied. Au tremblement avait succédé l’incendie. Tous les feux qui se trouvaient allumés dans les maisons, dans les bains, dans les forges des ouvriers, se communiquèrent aux bois et aux matières combustibles. Les vents qui soufflaient avec fureur étendirent l’embrasement; et pendant cinquante jours cette ville infortunée fut tout ensemble un vaste sépulcre et un immense bûcher. Elle avait éprouvé le même malheur sous Hadrien et sous Marc-Aurèle; elle l’éprouva encore quatre ans après sous Julien; et de nos jours en 1719 elle a été presqu’entièrement abîmée par un tremblement qui dura trois jours, depuis le 25 jusqu’au 28 de mai. Cependant les charmes de sa situation effacent bientôt le souvenir de ses désastres, et y attirent toujours de nouveaux habitants.
[Note latérale: XXXV. Projets de conciles.
Socr. l. 2. c. 30.
Theod. l. 2, c. 26.
Hermant, vie de S. Ath. l. 8, c. 13.
Till. arian. art. 76 et 77.
Fleury, Hist. ecclés. l. 14, art. 9.]
Nicomédie étant détruite, on résolut d’abord d’assembler les évêques à Nicée. Mais Eudoxe avait repris faveur par le crédit de l’eunuque Eusèbe. Les Anoméens bannis furent rappelés; ils achetèrent leur grace aux dépens de leur maître Aëtius qu’ils excommunièrent, quoiqu’ils demeurassent fidèles à sa doctrine. Eudoxe s’empare à son tour de l’esprit de l’empereur: il le détermine à partager le concile dans deux villes, l’une pour les évêques d’Orient, l’autre où s’assembleraient ceux d’Occident. Le prétexte était d’épargner des fatigues aux évêques, et des dépenses à l’empereur, qui les défrayait dans ce voyage. Mais le véritable motif était la facilité que les Anoméens trouveraient à diviser les esprits dans deux conciles séparés, et à les tromper par de fausses relations portées d’un concile à l’autre. De plus si toute l’église était réunie, ils ne se flattaient pas que leur parti eût l’avantage du nombre; au lieu que, si elle était partagée, ils espéraient que, s’ils ne pouvaient gagner les deux conciles, du moins ils pourraient échapper à l’un des deux. La ville de Rimini [_Ariminum_] fut acceptée pour l’Occident: pour l’Orient il n’était plus question de Nicée; l’alarme qu’y avait répandue la destruction de Nicomédie, et les secousses qui s’y étaient communiquées, mettaient cette ville hors d’état de recevoir les évêques. On proposa Tarse, Ancyre, et enfin Séleucie, capitale de l’Isaurie. On s’en tint à cette dernière, et Constance donna ses ordres pour l’ouverture du double concile au commencement de l’été de l’année suivante. Il ordonna qu’après les séances on envoyât de part et d’autre à la cour dix députés pour lui rendre compte des décrets: il voulait, disait-il, juger s’ils étaient conformes aux saintes écritures, et décider sur ce qu’il y aurait de mieux à faire. C’est ainsi que ce prince se rendait l’arbitre des conciles, et que ces lâches prélats consentaient à le reconnaître pour juge de la foi.