Histoire du Bas-Empire. Tome 02
Ducange in Const. Christ. l. 3, c. 2.]
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
[Note 369: Μαγείρους μὲν χιλίους· κουρέας δὲ οὐκ ἐλάττους, οἰνοχόους δὲ πλείους, σμήνη τραπεζοποιῶν, εὐνούχους ὑπερ τάς μυίας παρά τοῖς ποιμέσιν ἐν ᾖρι. Liban., or. 10, t. 2, p. 292.—S.-M.]
[Note 370: Ammien Marcellin, l. 22, c. 4: Ego non rationalem jussi, sed tonsorem acciri. Un rationalis était un intendant des finances. Dans Zonare, Julien s’exprime ainsi: κουρέα ζητεῖν άλλ’ οὐ συγκλητίκον.—S.-M.]
[Note 371: Vicenas diurnas respondit annonas, totidemque pabula jumentorum (quæ vulgo dictitant capita), et annuum stipendium grave, absque fructuosis petitionibus multis. Ammien Marcell. l. 22, c. 4. Nous appelons rations ce que les Latins nommaient capita.—S.-M.]
[Note latérale: VI. Rétablissement de la discipline militaire.
Amm. l. 22, c. 4 et 7.
Cod. Th. l. 7, tit. 4, leg. 7, 8, et ibi God.]
Le luxe qui régnait à la cour, s’était introduit dans les armées. Ce n’étaient plus ces soldats sobres et infatigables, qui couchaient tout armés sur la terre nue ou sur la paille, et dont toute la vaisselle consistait en un vase de terre: c’étaient des hommes délicats et voluptueux, corrompus par l’oisiveté, qui regardaient leurs lits comme une partie de leur équipage plus nécessaire que leurs armes, qui portaient des coupes d’argent plus pesantes que leurs épées. Leurs officiers, parvenus par l’intrigue, ne pouvaient loger que dans des palais; ils s’enrichissaient aux dépens des soldats, et les soldats aux dépens des provinces, à qui seules ils faisaient la guerre par leurs pillages, ne sachant que fuir devant l’ennemi. Plus de subordination ni d’obéissance; plus d’honneur ni de courage. Julien rétablit la discipline: il ne mit en place que des officiers éprouvés par de longs services: il prit soin que les soldats ne manquassent ni de bonnes armes, ni d’habillements, ni de paie, ni de nourriture; mais il retrancha sévèrement tout ce qui tendait au luxe. Il leur fit reprendre l’habitude du travail: une de ses lois ordonne que le fourrage, qui est fourni par les provinces, ne sera apporté que jusqu’à vingt milles du camp, ou du lieu dans lequel les soldats font leur séjour, et qu’ils seront obligés de l’aller chercher à cette distance: c’était la marche ordinaire d’une journée.
[Note latérale: VII. Modération de Julien.
Jul. misop. p. 343, 365, et 367.
Liban. or. 4, t. 2, p. 161 et 162.
Mamert. pan. c. 27, Eunap. excerpt. hist. Byz. p. 17 et 18.
Cod. Th. l. 12, tit. 13, leg. 1, et ibi God.]
L’exemple du prince était une loi de frugalité et de tempérance. La puissance souveraine ne changea rien dans les mœurs de Julien, non plus que dans sa dépense personnelle. Modeste sur le trône, comme il l’avait été dans l’oppression, il rejeta le titre de seigneur, que l’usage avait attaché aux empereurs: c’était l’offenser que de l’appeler de ce nom. Nulle recherche dans ses habits. La pourpre impériale était d’une teinture distinguée et beaucoup plus éclatante; il se contenta de la plus commune. Il voulut même plusieurs fois quitter le diadème, et ne le retint que par bienséance. Selon une ancienne coutume, les provinces envoyaient par leurs députés des couronnes d’or à l’empereur, soit lorsqu’il parvenait à l’empire, soit à l’occasion d’un événement heureux, ou pour le remercier d’un bienfait; et cet usage était devenu une obligation[372]. Les bons princes en avaient quelquefois dispensé; les autres exigeaient ce présent comme un droit de la souveraineté. Les préfets du prétoire imposaient à cet effet une taxe arbitraire, sans en exempter ceux mêmes qui étaient privilégiés à l’égard des autres contributions. L’avarice des empereurs et la flatterie des préfets avaient fait monter ces couronnes à un prix excessif; il y en avait de mille onces, quelquefois de deux mille. Julien rendit à ce présent sa liberté primitive, et par conséquent son mérite: il voulut qu’il fût purement volontaire; il défendit même d’excéder dans ces couronnes le poids de soixante-dix onces. C’était, à son avis, dénaturer un hommage que de le tourner en profit; et tout ce que saisissait l’avarice était perdu pour l’honneur.
[Note 372: Julien se plaint dans son Misopogon de ce que les habitants d’Antioche avaient été les derniers à lui envoyer des députés, et de ce qu’ils avaient été prévenus par les Alexandrins, bien plus éloignés qu’eux.—S.-M.]
[Note latérale: VIII. Il soulage les provinces.
Amm. l. 25, c. 4.
Mamert. pan. c. 25.
Liban. or. 4, t. 2, p. 161. et or. 10, p. 306.
Jul. misop. p. 365, epist. 47, p. 428.
Eutr. l. 10.
[Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 80.]
Ambros. or. de obitu Valent. t. 2, p. 1173.
Cod. Th. l. 5, t. 12, leg. unic. L. 8, tit. 1, leg. 6, 7, 8; tit. 5, l. 12, 13, 14, 15, 16; l. 10, tit. 3, leg. 1. L. 11, tit. 3, leg. 3, 4; tit. 12, leg. 2; tit. 16, leg. 10; tit. 19. leg. 2; tit. 28. leg. 1. L. 12, tit. 1, leg. 50. et seq. L. 15, tit. 1, leg. 8, 9, 10, tit. 3, leg.
2.
Cod. Just. l. 11, t. 69, leg. 1 et 2.]
La réforme du palais et les bornes étroites qu’il prescrivit à sa dépense, le mirent en état de soulager les provinces. Il s’attachait à n’y envoyer que des gouverneurs désintéressés et incorruptibles. Il modéra les taxes autant que le permirent les besoins de l’état; et l’on dit que dans le cours de son expédition en Perse, on l’entendit plusieurs fois au milieu des plus grands périls, demander à ses Dieux la grâce de terminer promptement la guerre, afin de pouvoir réduire les tributs. Il défendit aux préfets de rien imposer de nouveau, ni de rien relâcher des impositions ordinaires, sans un ordre exprès de sa part. Tous ceux qui jouissaient du revenu actuel des terres, sans en excepter ceux qui possédaient les fonds patrimoniaux du prince cédés à des particuliers, payaient leur part des tailles. Ce n’était pas pour l’intérêt de son trésor, c’était pour celui des peuples, qu’il se rendait difficile sur les exemptions et sur les remises: il ne croyait pas que les princes fussent en droit de faire payer par leurs sujets leurs faveurs particulières; et comme les priviléges retombaient à la charge du public, il pensait qu’ils n’étaient dus qu’à ceux auxquels le public était redevable. En ce cas, il donnait à ces priviléges toute l’étendue qu’ils pouvaient avoir sans restriction ni épargne; aimant mieux, disait-il, accorder le bienfait tout entier, que de l’affaiblir en le divisant et en le faisant demander à diverses reprises. Mais si la faveur ne procurait jamais de remises, la nécessité les obtenait aisément: ce fut par ce motif qu’il en fit de considérables aux Africains, aux Thraces, à la ville d’Antioche. Il fit éclairer de près la conduite des officiers des rôles, qui, étant chargés de répartir les tributs et les fonctions onéreuses, pouvaient commettre beaucoup d’injustices. Les bienfaits mêmes du souverain avaient été auparavant à charge aux provinces, par les présents qu’il fallait prodiguer aux porteurs des ordonnances. Ceux-ci, loin de rien exiger sous le règne de Julien, n’osaient même rien accepter, persuadés que ces gratifications illicites ne pouvaient ni échapper à sa vigilance, ni se déguiser sous aucun titre. Il rétablit l’ancien usage pour la réparation et l’entretien des chemins publics; chaque propriétaire était tenu d’en faire la dépense à proportion de l’étendue de ses possessions. Le mauvais état des postes que Constance avait ruinées, causait un grand dommage aux provinces obligées de les entretenir; Julien ne négligea pas cette partie: il réforma dans le plus grand détail tous les abus qui s’y étaient introduits. On voit, par plusieurs de ses lois, qu’il n’eut rien plus à cœur que de rétablir les finances des villes, et de leur rendre leur ancienne splendeur. Il encouragea l’ordre municipal par des exemptions modérées; il y rappela ceux qui tâchaient de s’y soustraire; il y fit entrer des gens qui jusqu’alors n’y avaient pas été engagés. Les deux empereurs précédents avaient concédé ou laissé envahir des terres, des édifices, des places qui appartenaient aux communes des villes: Julien ordonna que ces terres seraient restituées et affermées, et que le revenu en serait appliqué aux réparations des ouvrages publics; que les édifices, dont on avait changé l’usage, seraient rendus à leur ancienne destination: il accorda cependant que les bâtiments élevés par des particuliers sur un terrain public, leur demeurassent à condition d’une redevance. On croit que ces dernières lois attaquaient principalement les chrétiens, auxquels Constantin et Constance avaient accordé des fonds, des temples, et d’autres édifices pour les églises et pour l’entretien du culte et des ministres de la religion. Il paraît encore qu’il en voulait au christianisme en établissant dans une de ses lois un principe d’ailleurs très-sensé et avoué des chrétiens eux-mêmes: C’est que les siècles précédents sont l’école de la postérité, et qu’il faut s’en tenir aux lois et aux coutumes anciennes, à moins qu’une grande utilité publique n’oblige d’y déroger. C’était le langage de Julien et des autres païens de son temps, d’accuser de nouveauté la religion chrétienne, dont ils voulaient ignorer l’ancienneté.
[Note latérale: IX. Sa manière de rendre la justice.
Amm. l. 22, c. 10, et l. 25, c. 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 304.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 120.
Suidas.
Cod. Th. l. 1, tit. 7, quædam, L. 11. tit. 30. leg. 29, 30, 51.]
Il aimait à rendre la justice, il se piquait d’en suivre scrupuleusement les règles dans sa conduite, et ne s’en écartait jamais dans les jugements, si ce n’est à l’égard des chrétiens. Sévère sans être cruel, il usait plus souvent de menaces que de punitions. Très-instruit des lois et des usages, il balançait sans aucune faveur le droit des parties. Le premier de ses officiers n’avait nul avantage sur le dernier de ses sujets. Il abrégeait la longueur des procédures, et les regardait comme une fièvre lente qui mine et consume le bon droit. Dès que l’injustice lui était dénoncée, il s’en croyait chargé tant qu’il la laisserait subsister. Nous avons de lui plusieurs lois claires et précises, qui ont pour but d’accélérer les jugements, de faciliter les appels et d’en rendre l’expédition plus prompte. L’iniquité murmurait de la dureté d’un gouvernement où elle ne pouvait espérer l’impunité, ni même une longue jouissance; et ce qui achevait de la désoler, c’est que l’opprimé trouvait auprès de Julien l’accès le plus facile. Comme il paraissait souvent en public pour des fêtes et pour des sacrifices, rien n’était si aisé que de l’aborder; il était toujours prêt à recevoir les requêtes et à écouter les plaintes. Il laissait toute liberté aux avocats, et il ne tenait qu’à eux d’épargner la flatterie; mais le règne précédent les y avait trop accoutumés. Un jour qu’ils applaudissaient avec une sorte d’enthousiasme à une sentence qu’il venait de prononcer: Je serais, dit-il, flatté de ces éloges, si je croyais que ceux qui me les adressent osassent me censurer en face dans le cas où j’aurais jugé le contraire. On le blâme cependant d’avoir quelquefois interrompu l’audience par des questions hors de saison; pour demander, par exemple, de quelle religion étaient les plaideurs: s’il en faut croire Ammien Marcellin, ce n’était qu’une curiosité déplacée[373]; ni le motif de la religion, ni aucune autre considération étrangère à la justice, n’influait sur ses jugements; mais il est démenti en ce point par tous les historiens ecclésiastiques. Ce qui l’entretenait dans cet esprit de droiture, ajoute le même auteur, c’est que connaissant sa légèreté naturelle[374], il permettait à ses conseillers de le rappeler de ses écarts, et les remerciait de leurs avis. Saint Grégoire de Nazianze nous donne cependant des idées bien différentes: il reproche à Julien, comme un fait connu de tout l’empire, que dans ses audiences publiques il criait, il s’agitait avec violence, comme s’il eût été l’offensé; et que quand des gens grossiers s’approchaient de lui pour lui présenter une requête, il les recevait à coups de poings et à coups de pieds, et les renvoyait sans autre réponse. Je serais tenté de croire que ceux que Julien rebutait ainsi, étaient des délateurs; et que l’indignation publique contre ces misérables excusait ces emportements, quelque indécents qu’ils fussent dans la personne d’un prince. Mais comment accorder les idées avantageuses que les auteurs païens nous donnent de Julien, avec le portrait affreux qu’en ont fait des écrivains qu’on ne peut sans témérité soupçonner de mensonge? Je pense que l’unique moyen de concilier des témoignages si opposés, c’est de dire que la haine dont ce prince était animé contre le christianisme, le faisait sortir de la route qu’il s’était tracée; qu’étant par choix déterminé à la douceur et à la justice, il devenait par passion à l’égard des chrétiens, inhumain, injuste, ravisseur.
[Note 373: Et quamquam in disceptando aliquoties erat intempestivus, quid quisque jurgantium coleret, tempore alieno interrogans: tamen nulla ejus definitio litis à vero dissonans reperitur: nec argui umquam potuit ob religionem vel quodcumque aliud, ab æquitatis recto tramite deviasse. Amm. Marc. l. 22, c. 10.—S.-M.]
[Note 374: Levitatem agnoscens commotioris ingenii sui, præfectis proximisque permittebat, ut fidenter impetus suos aliorsùs tendentes, ad quæ decebat monitu opportuno frenarent. Amm. Marc. l. 22, c. 10.—S.-M.]
[Note latérale: X. Il donne audience aux ambassadeurs.
Amm. l. 22, c. 7.
Liban. or. 8. t. 2, p. 245.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.]
Après avoir tracé ce plan général du gouvernement de Julien, nous allons entrer dans le détail des événements de son règne. Il trouva à Constantinople plusieurs ambassadeurs que les nations étrangères avaient envoyés à Constance. Il leur donna audience et les congédia honorablement, à l’exception des Goths qui contestaient sur les termes du traité fait avec eux. Julien les renvoya en les menaçant de la guerre. Plusieurs de ses officiers lui conseillaient d’effectuer cette menace: il répondit qu’il cherchait des ennemis plus redoutables, et que les pirates de Galatie[375] suffiraient pour lui faire raison de la perfidie de cette nation. Ces corsaires courant alors les côtes du Pont-Euxin enlevaient les Goths et les allaient vendre comme esclaves. Il se contenta de réparer les fortifications des villes de Thrace, et de poster des corps de troupes le long des bords du Danube.
[Note 375: Lebeau se trompe en disant que les Galates couraient les côtes de l’Euxin pour y faire des esclaves. La Galatie, située au centre de l’Asie-Mineure, n’avait point de port; et quand même elle eût été dans une position maritime, il est difficile de croire que les principes de gouvernement admis par l’administration romaine eussent toléré de telles entreprises. Il n’était pas nécessaire que les Galates fussent pirates pour faire le commerce d’esclaves; cette sorte de trafic a toujours eu lieu dans les régions limitrophes de la mer Noire. Il est encore en usage parmi les nations du Caucase. Il suffisait que les Galates se rendissent dans les villes où se vendaient des esclaves, qu’ils plaçaient ensuite dans l’empire. Les choses se passaient ainsi. Ammien Marcellin, le seul auteur qui ait fait mention de la réponse de Julien rapportée dans le texte de Lebeau, ne parle que de marchands et non de pirates Galates. Illis sufficere, dit-il, mercatores Galatas, per quos ubique sine conditionis discrimine venumdantur. Amm. Marc. l. 22, c. 7. Il est clair que les Galates faisaient métier de marchands d’esclaves; ce qui est encore attesté par ce vers de Claudien (l. I. contr. Eutrop. v. 59):
Hinc fora venalis Galata ductore frequentat.—S.-M.]
[Note latérale: AN 362.
XI. Nouveaux consuls.
Amm. l. 22, c. 7, et ibi Vales.
Idat. chron. Mamert. pan. c. 15, 17, 19, 28, 29 et 30.]
Dans la cour de Constance le consulat avait été le prix de l’intrigue. Il fallait l’acheter par des bassesses et par des sommes d’argent prodiguées aux favoris, aux femmes, aux eunuques. Sous Julien cette magistrature, plus importante par son ancien éclat que par ses fonctions actuelles, recouvra son premier lustre. Mamertinus et Névitta, désignés consuls depuis deux mois, n’étaient peut-être pas les plus dignes de cet honneur, mais du moins ils n’en furent redevables qu’au choix de leur maître. Julien toujours excessif compromit sa propre dignité pour honorer celles des consuls. Le jour que ces magistrats entraient en charge, le prince avait coutume de les accompagner au sénat. Le premier de janvier, au point du jour, Mamertinus et Névitta se rendirent au palais pour prévenir l’empereur. Dès qu’il les aperçut, il courut fort loin au-devant d’eux: il les salua, les embrassa, fit entrer leur litière jusque dans ses appartements, leur demanda l’ordre pour partir; et comme ils refusaient de s’asseoir sur leurs chaises curules pendant que l’empereur restait debout, il les y plaça de ses propres mains, et marcha devant eux à pied et confondu dans la foule du cortége. Le peuple suivait avec de grandes acclamations. Mamertinus distingué par son éloquence rendit sur-le-champ à la vanité de l’empereur, ce que l’empereur venait de prêter à la sienne: il prononça en sa présence son panégyrique. Nous avons encore cette pièce pleine de flatterie, mais spirituelle et fort élégante. Julien était bien peu philosophe, si ces éloges outrés se trouvaient être de son goût; et quelque ressentiment qu’il conservât des injustices de Constance, les traits satiriques lancés sans ménagement contre ce prince devaient au moins par leur indécence révolter le successeur. Deux jours après, Mamertinus donnant les jeux du cirque, on fit venir plusieurs esclaves qui devaient recevoir la liberté. Julien, peu instruit de cette coutume, se mettait déja en devoir de les affranchir; mais averti que cette fonction ne lui appartenait pas en cette occasion, il se condamna lui-même à une amende de dix livres d’or, pour avoir entrepris sur la juridiction des consuls.
[Note latérale: XII. Occupations de Julien à Constantinople.
Amm. l. 22, c. 7, 9 et ibi Vales.
Liban. or. 10, t. 2, p. 298 et 299.
Jul. ep. 11, p. 380.
Mamert. pan. c. 24.
Socr. l. 3, c. 1.
Cod. Th. l. 9, tit. 2, leg. 1; L. 11, tit. 23. leg. 2.
Grut. inscr. p. 1102, n. 2.]
Pendant six mois qu’il resta à Constantinople, il assista fréquemment aux assemblées du sénat. L’usage de Constance avait été de mander au palais les sénateurs, qui se tenaient debout, tandis qu’il leur donnait ses ordres en peu de mots. Mais Julien, jaloux de la réputation d’éloquence, et qui estimait ses discours autant que ses victoires, passait les nuits à composer des harangues; il allait ensuite les débiter aux sénateurs qu’il faisait asseoir avec lui: c’étaient des éloges, des censures, des avertissements. Il assistait au jugement des procès. Un jour pendant qu’il haranguait, on vint l’avertir que le philosophe Maxime arrivait d’Ionie. Aussitôt oubliant et les sénateurs, et ce qu’il était lui-même, il descend brusquement de son siége, court au-devant de Maxime, l’embrasse avec empressement, l’introduit dans l’assemblée; et après avoir raconté avec beaucoup de vivacité quelles obligations il avait à Maxime, en quel état ce grand homme l’avait trouvé, à quel degré de perfection ses leçons l’avaient conduit, il sort avec lui, le tenant toujours par la main. Une scène si bizarre inspirait aux uns du respect pour Maxime, aux autres du mépris pour Julien; mais tous se conformaient au caractère et au goût du prince: et comme il affectait de se nommer sénateur de Byzance, par une sorte d’échange, les sénateurs prenaient un extérieur philosophique. Julien augmenta leurs priviléges. Prétextatus[376], un des plus distingués du sénat de Rome, qui avait été gouverneur de Toscane, d’Ombrie, de Lusitanie, et que Julien venait de faire proconsul d’Achaïe, se trouvait alors à Constantinople pour une affaire particulière. Les auteurs païens s’accordent tous à louer en lui l’intégrité, la sagesse, et une sévérité de mœurs digne de l’ancienne république. Son attachement à l’idolâtrie relevait encore aux yeux de Julien tant de belles qualités. Le prince ne faisait rien sans prendre ses conseils. Nous aurons plusieurs fois occasion de parler de ce célèbre personnage, qui ne mourut que sous le règne de Théodose.
[Note 376: Une inscription, de l’an 387, nous apprend qu’il s’appelait Vettius Agorius Prætextatus, et nous fait connaître toutes les dignités qu’il avait obtenues.—S.-M.]
[Note latérale: XIII. Il ajoute à Constantinople de nouveaux embellissements.
Jul. ep. 58, p. 443.
Zos. l. 3, c. 11.
Ducange, in Const. Christ. l. 1, c. 19, et l. 2, c. 1 et 3.
Banduri, imp. or. t. 2, p. 593, 677, 678.
Spon, voyag. t. 1, p. 137.
La Bleterie, notes sur les lettres de Julien, p. 247.]
Le séjour de l’empereur procura plusieurs embellissements à Constantinople, qu’il aimait, disait-il, comme sa mère[377]. Il fit faire ou plutôt élargir un port sur la Propontide, afin de mettre les vaisseaux à l’abri du vent du midi. Ce port s’appelait auparavant le port d’Hormisdas, à cause du palais de ce prince[378], qui en était voisin; il prit alors le nom de Julien. Justin le jeune lui donna celui de sa femme Sophie. On l’appela dans les siècles suivants le Port neuf, le Port du palais, le Bucoléon. Il est comblé aujourd’hui. En face de ce port, Julien éleva un portique semi-circulaire, qu’on appela le Sigma, et qui communiqua ce nom à un quartier voisin. Il avait amassé un grand nombre de livres: il les plaça dans une bibliothèque qu’il fit construire sous un portique de l’Augustéon. Les libraires vinrent établir leurs boutiques à l’entour; et comme la salle du Sénat était près de là, les plaideurs, les avocats, les praticiens se rassemblaient dans ce lieu, pour y traiter de leurs affaires. Les Alexandrins avaient dans leur ville un obélisque couché sur le rivage: on allait y dormir pour se procurer des songes prophétiques, et la débauche se mêlait à la superstition. Julien, pour sauver au paganisme un ridicule et un sujet de reproche, exécuta le dessein qu’avait formé Constance, de transporter cet obélisque à Constantinople. Il n’eut pas le temps de le mettre en place, s’il est vrai, comme on a lieu de le croire, que ce soit le même que Théodose fit dresser au milieu du grand Cirque[379]. Spon l’y vit encore en 1675. Il est de granit, d’une seule pièce, haut d’environ cinquante pieds: chaque face a six pieds de largeur vers la base. Julien pour dédommager les Alexandrins leur permit de dresser dans leur ville une statue colossale qui venait d’être achevée. C’était, selon l’apparence, la statue de Julien même.
[Note 377: Natus illic, dit Ammien Marcellin (l. 22, c. 9.), diligebat eam ut genitatem patriam, et colebat.—S.-M.]
[Note 378: Frère du roi de Perse qui s’était retiré dans l’empire romain. Voyez ci-devant, liv. IV, § 1, 2 et 3; t. 1, p. 223 et suiv.—S.-M.]
[Note 379: Pour avoir de plus amples détails sur cet obélisque et sur son érection, voyez les notes qui seront ajoutées ci-après l. XXIV, § 42.—S.-M.]
[Note latérale: XIV. Requête de plusieurs Égyptiens rejetée.
Amm. l. 22, c. 6.
Liban, pro Aristoph. t. 2, p. 222 et 223.
Cod. Th. l. 2, tit. 29, leg. 1. Till. Julien, art. 11.]
Il était occupé de ces soins, lorsqu’il se vit environné d’une foule importune qui demandait justice. C’étaient des Égyptiens, qui, ayant appris quelle attention le nouveau prince apportait à réformer les abus du règne précédent, étaient venus en diligence à Constantinople, pour tirer quelque avantage de cette heureuse disposition. Les Égyptiens de ce temps-là étaient intéressés, chicaneurs, toujours mécontents, toujours prêts à accuser les officiers publics de rapines et de concussions, soit pour se dispenser de payer les taxes, soit pour avoir leur part des confiscations. Ceux-ci attroupés en grand nombre obsédaient et poursuivaient partout et le prince et les préfets du prétoire: ils ne cessaient de les fatiguer de leurs plaintes. Tous ces cris se réunissaient, quoique pour des objets différents: les uns prétendaient qu’on avait exigé d’eux plus qu’ils ne devaient, les autres ce qu’ils ne devaient pas; d’autres, qu’on leur avait vendu bien cher des recommandations pour obtenir des grâces et des emplois: tous demandaient la restitution de leur argent; et ils faisaient même remonter leurs prétentions plus haut que la date de leur naissance. Julien se débarrassa de leurs importunités par une ruse peu séante à un prince. Il leur commanda par un édit de passer tous à Chalcédoine, leur promettant de s’y rendre incessamment pour les entendre et les satisfaire. Dès qu’ils eurent obéi, il défendit aux patrons des barques employées à ce trajet d’en ramener aucun à Constantinople. Ils s’ennuyèrent d’attendre, et prirent enfin le parti de retourner dans leur pays. A cette occasion, l’empereur publia une loi qui défendait de poursuivre la restitution des sommes données sous les règnes précédents pour acheter des charges ou des grâces. Ammien Marcellin applaudit à cette loi; et M. de Tillemont remarque fort sensément, qu’il aurait eu autant de raison de la louer, si elle eût ordonné tout le contraire.
[Note latérale: XV. Ambassade des nations étrangères.
Amm. l. 22, c. 7, et ibi Vales.]
Les victoires de Julien dans la Gaule avaient étendu sa renommée au-delà des bornes de l’empire. La nouvelle de la mort de Constance ne fut pas plutôt répandue, que les peuples les plus éloignés firent partir leurs ambassadeurs. On en vit arriver à Constantinople, de l’Arménie, des contrées septentrionales au-delà du Tigre[380], des Indes et de l’île de Ceylan[381], de la Mauritanie voisine du mont Atlas[382], des bords du Phasis, du Bosphore Cimmérien, et de plusieurs régions auparavant inconnues[383]. Toutes ces nations redoutant son courage se hâtèrent de lui envoyer des présents[384]; elles se soumettaient à un tribut annuel, et ne demandaient d’autre grâce que la paix et la sûreté[385]. Les Perses furent les seuls qui se dispensèrent d’envoyer des députés.
[Note 380: Transtigritanis et Armeniis. C’est plutôt des contrées orientales que septentrionales, qu’il fallait dire au sujet des régions transtigritaines, à moins que la dernière de ces expressions ne soit relative à leur position par rapport au cours du Tigre; ces provinces étaient en effet au nord de ce fleuve, qui les embrassait en partie du côté du midi.—S.-M.]
[Note 381: Inde nationibus Indicis…. abusque Divis et Serendivis. Voyez ce que j’ai dit au sujet des Dives et des Serendives, liv. 36, § VI, t. 1, p. 438, note 7.—S.-M.]
[Note 382: Il existait encore à cette époque un grand nombre de tribus maures ou gétules, qui s’étaient conservées indépendantes de l’empire, au milieu ou au-delà du mont Atlas.—S.-M.]
[Note 383: Ab aquilone et regionibus solis per quas in mare Phasis accipitur, Bosporanis aliisque antehac ignotis legationes. Amm. Marc. l. 22, c. 7.—S.-M.]
[Note 384: Toutes ces nations étaient dans l’usage d’apporter des présents. Ammien Marcellin assure que les Indiens vinrent avant l’époque ordinaire. Indicis certatim cum donis optimates mittentibus ante tempus.—S.-M.]
[Note 385: Ut annua complentes solemnia intra terrarum genitalium terminos otiosè vivere sinerentur.—S.-M.]
[Note latérale: XVI. Julien environné de sophistes.
Jul. epist. 4, p. 375, epist. 15, p. 383 et ep. 38, p. 414.
Eunap. in Maxim. t. 1, p. 46-64, et in Chrysanth. 107-120, ed. Boiss.
Suid. in Max. et Chrysanth.
Liban. Orib.
Himer.
Basil. ep. 39, 40, 41, t. 3, p. 122-125.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 110.
Mamert. pan. c. 23, et 26.
Joann. Antioch. expert. p. 841.
Socr. l. 3, c. 1.
Till. vie de S. Basile, art. 28.
Vita Basil. edit. Benedict. c. 8.
La Bleterie, vie de Julien, l. 4, p. 218 et suiv.]
Les hommages des peuples étrangers avaient de quoi satisfaire la vanité d’un souverain. Mais Julien plus philosophe qu’empereur, était bien plus flatté de voir se rassembler autour de lui un essaim de sophistes qui accouraient de toutes les provinces. Il les attirait, il mendiait, pour ainsi dire, leur amitié par ses lettres; il les recevait comme députés de ses Dieux; c’étaient ses plus intimes confidents et ses ministres; c’est aussi à leurs pernicieux conseils qu’on doit principalement attribuer les efforts qu’il fit pour détruire le christianisme. Nous avons déja exposé l’accueil dont il honora le philosophe Maxime, le maître et le chef de toute cette cabale. Julien avait une si haute opinion de son goût et de son savoir, qu’il l’avait choisi pour censeur de ses ouvrages. Cet imposteur vint à Constantinople sur les instances réitérées de l’empereur: c’est une chose plaisante que le sérieux avec lequel Eunapius, le panégyriste de tous ces prétendus sages, raconte les hommages qui furent rendus à Maxime sur toute la route par les peuples, par les sénateurs, par les magistrats mêmes; et tandis que les hommes le comblaient d’honneurs, les femmes faisaient humblement leur cour à la sienne, qui portait encore plus haut que son mari l’orgueil de la profession. La philosophie de Maxime ne tint pas contre l’air contagieux de la cour: les déférences de Julien et les adorations des courtisans altérèrent sa morale; il donna dans le luxe et devint insolent; ce qu’il eut pourtant l’adresse de cacher aux yeux de Julien. Nymphidianus, frère de Maxime, déclamateur médiocre, fut honoré de l’emploi de secrétaire pour les lettres grecques; et, selon Eunapius même, il s’en acquitta assez mal. Priscus d’Épire, Himérius de Bithynie, Libanius d’Antioche, jouèrent aussi un rôle considérable dans la cour de Julien. Mais personne n’égalait le crédit du fidèle Oribasius, médecin du prince, très-expert dans son art, et aussi habile dans la pratique des affaires. Eunapius prétend même, que Julien lui était redevable de l’empire. Ne pourrait-on pas sur cette parole d’Eunapius soupçonner Oribasius d’avoir sous main excité les troupes à donner à Julien le titre d’Auguste; et cette lettre anonyme, qui fut la première étincelle de la révolte, ne serait-elle pas de la façon d’Oribasius? Chrysanthus, un des héros de la cabale, fut plus avisé que son ami Maxime: il le laissa partir pour la cour après avoir fait quelques efforts pour le retenir. Pour lui, il résista à toutes les instances de l’empereur, qui voulut bien s’abaisser jusqu’à écrire de sa propre main à la femme de ce philosophe. Julien, rempli d’estime pour Chrysanthus, malgré ses refus, lui conféra à lui et à sa femme[386] la souveraine sacrificature de la Lydie. Le nouveau pontife fit connaître dans cet emploi qu’il devinait mieux que ses confrères, qui tous étaient d’excellents magiciens. Prévoyant que l’orage qui tombait sur les Chrétiens, ne serait pas de longue durée, il les traita avec amitié; il n’imita point ses semblables dans leur zèle à ruiner les églises, à rebâtir les temples des idoles, à tourmenter ceux qui refusaient de sacrifier: et la Lydie ne se ressentit pas des fureurs de l’idolâtrie. Il dut à cette modération la tranquillité de sa vieillesse. On dit que Julien ayant conservé beaucoup d’estime pour saint Basile, dont il avait connu le mérite dans les écoles d’Athènes, l’invita inutilement à venir se joindre à une compagnie si mal assortie au caractère de ce grand et religieux personnage. Mais il est démontré que la lettre de Julien qui fait le fondement de cette opinion, s’adressait à un autre Basile. Nous avons encore une lettre menaçante de Julien, écrite à saint Basile, et une réponse du saint remplie des reproches les plus hardis. M. de Tillemont n’ose rejeter ces deux pièces: d’autres critiques les soutiennent fausses et également indignes et du prince et du saint docteur. Saint Grégoire accuse Julien d’avoir pris plaisir à se jouer de plusieurs de ceux avec lesquels il avait autrefois contracté des liaisons dans le cours de ses études: Il les attirait, dit-il, à la cour par de belles promesses; il les caressait d’abord; il se familiarisait avec eux, et les renvoyait ensuite avec mépris. Mais ce trait pourrait bien ne tomber que sur ces amis intéressés dont parle Libanius, qui accouraient auprès de Julien avec une soif de richesses que nul bienfait ne pouvait éteindre. D’ailleurs, loin de blâmer Julien de légèreté dans ses attachements, on lui reproche plutôt de s’être piqué de constance au point de ne pas retirer son amitié à ceux mêmes qu’il en reconnaissait indignes.
[Note 386: Elle se nommait Mélita, et était cousine du sophiste Eunapius.—S.-M.]
[Note latérale: XVII. Plan de Julien pour détruire la religion chrétienne.
Liban. or. 10, t. 2. p. 290.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 79.
Chrysost. de Sto. Babyla, contra Julianum et gentiles, t. 2, p. 575.]
Tant de fanatiques sombres et austères, que l’éclat de la religion chrétienne avait obligés à se tenir long-temps cachés dans l’ombre des écoles, sortant enfin au grand jour, remplis de venin et de rage, se préparaient à se venger du silence auquel ils avaient été condamnés: ils ne méditaient que proscriptions et que supplices. Les chrétiens, de leur côté, craignaient des traitements plus rigoureux que n’en avaient éprouvé leurs pères. En effet Julien les haïssait mortellement; il avait beaucoup plus à cœur de les détruire que de vaincre les Perses; il regardait cet ouvrage comme le chef-d’œuvre de son règne. Mais plus habile que ces malheureux sophistes qui ne lui donnaient que des conseils inhumains, il préféra la séduction à la cruauté déclarée: Il pensait, dit Libanius, que ce n’est ni le fer ni le feu qui changent la croyance des hommes; que le cœur désavoue la main que la crainte force à sacrifier; et que les supplices ne produisent que des hypocrites, toujours infidèles pendant leur vie, ou des martyrs honorés après leur mort. Il faisait encore réflexion que dans l’état de force et de vigueur où se trouvait alors la religion chrétienne, c’était risquer d’ébranler tout l’empire, que d’entreprendre de la déraciner par une violence ouverte. Il dressa donc un plan tout nouveau, qui eût sans doute été plus heureux que la barbarie de Dioclétien et de Galérius, si la garde qui veille sur Israël n’eût renversé ce projet infernal, en détruisant l’auteur même par un souffle de sa bouche. Julien commença par montrer dans sa personne un zèle ardent pour le culte des dieux; il gagnait dès ce premier pas tous ceux dont la religion se conforme toujours à celle du prince. Il s’attacha à relever et à purifier le paganisme, en s’efforçant d’y transporter ce qui rendait le christianisme plus vénérable. Il affecta ensuite de traiter les chrétiens avec douceur, et de les plaindre plutôt que de les persécuter; mais en même temps il imagina mille moyens pour les diviser et les armer les uns contre les autres, pour étouffer le germe de leur foi en leur interdisant l’instruction publique, pour appesantir leur joug et pour les couvrir de ridicules et de mépris. Les tyrans qui l’avaient précédé n’avaient sévi que sur les corps; Julien attaqua les cœurs: il mit en œuvre son propre exemple, les apparences de bonté, la malice, l’ignorance, l’intérêt, l’amour-propre, ressorts plus lents mais plus efficaces que les édits et les supplices. Cependant s’il ne versait pas de ses propres mains le sang des chrétiens, il le laissait répandre par les mains des autres; et sa feinte douceur était souvent démentie par les cruautés qu’il encourageait en ne les punissant pas. Après avoir affaibli la religion chrétienne, son dessein était de l’écraser par un dernier coup: il promettait à ses dieux d’exterminer les chrétiens à son retour de la guerre des Perses. Sans entrer dans le détail de ce qui appartient proprement à l’histoire de l’église, nous allons suivre la trace d’une persécution cachée sous tant d’artifices. La comparaison de ce que firent Constantin et Julien pour établir les deux cultes opposés, peut faire connaître combien l’esprit de la véritable religion est éloigné et de la basse malignité et de la fureur sanguinaire de l’idolâtrie.
[Note latérale: XVIII. Il travaille à rétablir le paganisme.
Jul. epist. 63, p. 452.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 70, et or. 4, p. 121.
Liban, or. 8, t. 2, p. 245, et or. 10, p. 292, et de vita, p. 41.
Eunap. in Max. t. 1, p. 52, ed. Boiss.
Mamert. pan. c. 23.
Prud. in apotheosi, v. 456.
Amm. l. 25, c. 4.
[Eckhel. Doct. num. vet. t. 8, p. 236-240.]
Acta Ruinart. p. 664.
Athan. vit. apud Phot. cod. 258.
Soz. l. 5, c. 3 et 16.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24 et 25.
Cedren. t. 1, p. 306.]
Quoique Julien fût dès sa première jeunesse idolâtre dans le cœur, et qu’il se fût ouvertement déclaré en Illyrie, il voulut cependant se consacrer à ses dieux par une abdication formelle du christianisme. Ayant fait assembler en secret les ministres de ses affreux mystères, il s’imagina effacer le caractère de son baptême en se baignant dans le sang des victimes. Se croyant ainsi régénéré, il fit bâtir de nouveaux temples, et réparer les anciens aux dépens des particuliers qui en avaient enlevé les démolitions. Partout on élevait des idoles, on dressait des autels, on égorgeait des victimes; l’air était rempli de la fumée des sacrifices. Il avait ajouté à la dignité de souverain pontife attachée à la personne des empereurs, celle de grand-prêtre d’Éleusis[387]. Il se piquait de la plus scrupuleuse exactitude dans la pratique des cérémonies. Confondu avec une troupe de sacrificateurs, on le voyait s’empresser de partager avec eux les dernières fonctions du ministère. C’était dans les entrailles des animaux immolés qu’il prétendait lire la volonté des dieux, et il ne prenait guère d’autre conseil. Son palais était devenu un temple; ses jardins étaient remplis d’autels: il sacrifiait le matin et le soir; il se relevait pendant la nuit pour honorer les génies nocturnes. Cet excès de superstition le rendait ridicule, aux païens mêmes[388], et l’on disait de lui, comme on l’avait dit autrefois de Marc-Aurèle, que s’il revenait victorieux, c’en était fait des bœufs et des génisses dans tout l’empire[389]. On vit renaître toutes les folies du paganisme; ces fêtes extravagantes appelées orgies, portaient l’ivresse et le tumulte dans les campagnes; l’astrologie, dont le prince était surtout entêté, se remit en honneur; tout se gouvernait par l’aspect des astres, par les présages. Julien croyait tout, excepté l’Évangile: il mettait une confiance aveugle dans les paroles mystérieuses et cabalistiques, qui sans être entendues, dit-il dans un de ses ouvrages, guérissent les ames et les corps. Les monnaies prirent l’empreinte de l’idolâtrie. On y gravait la tête de Julien sous le symbole de Sérapis: on y joignait la figure d’Isis. Il fit disparaître du Labarum le monogramme de Christ; et pour faire part à ses dieux des honneurs qu’on rendait à sa personne, il voulait être représenté dans ses images tantôt avec Jupiter qui le couronnait, tantôt avec Mercure et Mars qui semblaient lui inspirer l’éloquence et la science militaire. La mesure, qui servait à marquer les différents accroissements du Nil, transportée par Constantin dans la grande église d’Alexandrie, fut reportée dans le temple de Sérapis.
[Note 387: Lebeau renouvelle ici une erreur de Baronius (an 361, § 5) déja relevée par Tillemont (_Mém. sur l’hist. ecclés_. t. VII, Perséc. de Julien, art. 2). Julien était sans doute trop zélé pour le rétablissement du paganisme, pour commettre un aussi grand sacrilége que celui d’usurper la dignité de grand-prêtre d’Éleusis qui était réservée aux seuls Eumolpides. On voit par Eunapius, dont le style embrouillé a trompé Baronius et Lebeau, qu’il fit venir auprès de lui dans les Gaules, le grand prêtre d’Éleusis, τὸν ἱεροφάντην μετακαλέσας ἐκ τῆς Ἑλλάδος. Il l’y renvoya après la mort du tyran Constance; car c’est ainsi qu’Eunapius appelle l’empereur: ὡς δ’οὖν καθεῖλε τὴν τυραννίδα Κωνσταντίου, καὶ τὸν ἱεροφάντην ἀπέπεμψεν ἐπὶ τὴν Ἑλλάδα. Il lui donna des présents dignes d’un roi, βασιλικὰ δῶρα. Eunapius parle avec de grands éloges de ce pontife, dont il ne lui est point, dit-il, permis de proférer le nom, τοῦ δὲ ἱεροφάντου, κατ’ ἐκεῖνον τὸν χρόνον ὅστις ἦν, τοὔνομα οὔ μοι θέμις λέγειν, parce qu’il avait été initié par lui aux saints mystères, ἐτέλει γὰρ τὸν ταῦτα γράφοντα. On voit par l’inscription de la grande prêtresse d’Éleusis qui avait initié Hadrien, qu’il était d’usage de ne pas rappeler le nom des personnages revêtus d’un sacerdoce supérieur. Cette belle inscription a été souvent publiée et commentée. Voyez la préface de l’édition d’Homère, par Villoison, p. 55; Schow, Charta papyracea Musæi Borgiani, p. 78; Visconti, Museo Pio Clementino, t. IV, p. 43; Mém. de l’Acad. des Ins. t. 47, p. 330, etc., etc.—S.-M.]
[Note 388: Superstitiosus magis quàm sacrorum legitimus observator, dit Ammien Marcellin, l. 25. c. 4.—S.-M.]
[Note 389: Innumeros sine parcimonia mactans: ut æstimaretur, si revertisset de Parthis, boves jam defuturos. Ammien Marcellin, l. 25, c. 4, rapporte ensuite la plaisanterie faite contre Marc-Aurèle; c’est une requête en grec adressée par les bœufs blancs à l’empereur. Oἱ λευκοὶ βόες Μάρκῳ τῷ Καίσαρι. Ἀν σὺ νικήσῃς, ἡμεῖς ἀπωλόμεθα.—S.-M.]
[Note latérale: XIX. Il veut imiter le christianisme.
Jul. epist. 49, p. 429 et 56, p. 442, et fragm. p. 288-305.
Greg. Naz. or. 3. t. 1, p. 93 et 94.
Soz. l. 5, c. 16.
Theod. l. 2, c. 4.
La Bleterie, notes sur les lettres de Julien, p. 325.]
Dans le temps même qu’il tâchait d’anéantir le christianisme, il fut forcé de lui rendre le témoignage le plus honorable et le moins suspect: Les païens avaient une morale, dit un auteur sensé et ingénieux, mais le paganisme n’en avait point. Julien lui voulut prêter celle de la religion chrétienne. Il n’en pouvait copier que l’extérieur; et c’est avec beaucoup de justesse que saint Grégoire de Nazianze l’appelle le singe du christianisme. Il forma le dessein de fonder des écoles dans toutes les villes, d’établir dans les temples des catéchistes, des docteurs, des prédicateurs; de marquer les prières qui devaient être récitées à certaines heures et en certains jours; de les faire chanter à deux chœurs, usage qui avait depuis peu commencé dans l’église d’Antioche. Il chargea, par une de ses lettres Ecdicius, gouverneur de l’Égypte, de choisir dans Alexandrie des jeunes gens bien nés, qui eussent la voix belle: il leur assigna un entretien honnête; il lui ordonna de leur faire apprendre la musique et de veiller à leurs progrès; il les destinait au service des dieux; il prétendait que la musique sert à élever l’ame et à la purifier. Il exigeait dans les lieux consacrés au culte de la religion beaucoup de silence et de modestie; ne permettant pas même les acclamations dont on avait coutume d’honorer l’empereur, quand il y entrait. Il projetait d’imiter la discipline de l’église dans la correction des pécheurs, et de prescrire divers degrés de pénitence; de fonder des monastères d’hommes et de femmes, des maisons de retraite, des hôpitaux pour les voyageurs et pour les pauvres. Il aurait souhaité faire passer dans le paganisme l’usage des lettres ecclésiastiques, avec lesquelles les chrétiens étaient reçus par toute la terre comme des frères et des amis. En un mot, il était jaloux de cet esprit de lumière, de sagesse et de charité, qu’il était forcé d’admirer dans l’église chrétienne.
[Note latérale: XX.
Perfection qu’il exigeait des prêtres païens.
Jul. ep. 49, p. 429, ep. 63, p. 451, et in fragm. p. 288-305.]
Un pontife supérieur fut établi dans chaque province, avec une pleine autorité sur tous les prêtres des villes et des campagnes. Julien exige, comme des vertus essentielles à cette place, la modération, la douceur, la hardiesse à reprendre, et la vigueur à punir. Ses écrits fournissent un modèle d’instruction pour ceux qui sont honorés du sacerdoce, et une copie fidèle de la sainteté qu’il voyait alors éclater dans les ministres de l’église. Il attribue la décadence de l’idolâtrie aux vices de ceux qui la professent; il reconnaît que c’est par la régularité dans les mœurs et par la charité envers les hommes, que le christianisme s’est accrédité. Il recommande au pontife la vigilance sur les inférieurs: Privez-les, dit-il, des fonctions du sacerdoce, s’ils ne sont fidèles à servir les dieux, s’ils n’y obligent leurs domestiques, s’ils mènent une vie indécente. Il lui conseille de voir rarement les magistrats et les grands seigneurs, si ce n’est pour l’intérêt de la veuve et de l’orphelin, et de se contenter de leur écrire. Il veut qu’on reçoive dans les hôpitaux les pauvres étrangers, de quelque religion qu’ils soient. Il impose une contribution dans chaque province pour fournir à la subsistance des indigents. Il défend aux gouverneurs de se faire suivre de leurs gardes quand ils entrent dans les temples: Dès qu’ils y mettent le pied, dit-il, ils deviennent simples particuliers; les prêtres seuls ont droit d’y commander sous les auspices des dieux; les autres, qui portent leur faste jusqu’au pied des autels, ne sont que des hommes vains et superbes. Il exige qu’on respecte les prêtres, lors même qu’ils sont indignes de leur ministère, jusqu’à ce qu’ils en aient été dépouillés; mais il veut aussi qu’ils se rendent respectables: Ils sont, dit-il, les interprètes des dieux auprès des hommes, et les cautions des hommes auprès des dieux. Il leur prescrit de conserver leurs oreilles chastes aussi-bien que leur langue; il leur interdit la lecture des poésies trop libres et des histoires amoureuses, qui allument peu à peu le feu des passions; ce sont ses termes. Il ne leur permet pas même de lire les ouvrages d’Épicure et de Pyrrhon, et il rend grâces aux dieux d’avoir fait périr la plupart des écrits de ces philosophes. Il aurait bien voulu épurer le théâtre; mais regardant la chose comme impossible, il en défend l’entrée aux prêtres. Il veut qu’ils prient trois fois le jour; qu’ils se montrent rarement aux promenades; qu’ils ne se trouvent à des festins que chez des personnes vertueuses; qu’ils s’abstiennent des spectacles où assistent les femmes; qu’ils soient magnifiques dans les cérémonies de religion, simples dans leur habillement ordinaire; qu’ils prennent sur leur nécessaire de quoi faire l’aumône. Enfin il demande dans ceux qu’on élève à la prêtrise deux qualités, l’amour des dieux et celui des hommes: Avec ces deux caractères, ajoute-t-il, n’importe qu’ils soient riches ou pauvres, illustres ou inconnus. Ces maximes s’accordent avec la profession solennelle qu’il fait en cent endroits de ses ouvrages, de croire l’existence des dieux, l’immortalité de l’ame, les récompenses et les punitions d’une autre vie. C’est ainsi qu’il s’efforçait de dérober à la religion chrétienne la sainteté de sa discipline et de sa morale. Il ignorait que c’est une tige qui meurt dès qu’elle est transplantée, et qu’elle ne peut porter de fruits mûrs et durables que dans le terrain où elle est née, et où elle est arrosée de la main de Dieu même. Julien ne vécut pas assez long-temps pour reconnaître que sa réforme n’était qu’un projet chimérique.
[Note latérale: XXI. Feinte douceur de Julien à l’égard des chrétiens.
Jul. ep. 7, p. 376, ep. 43, p. 424, et ep. 52, p. 435.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 72, et or. 10, p. 167.
Liban. or. 10, t. 2, p. 290.
Chrysost. de Sto. Babyla et in Jul. et Gent. t. 2, p. 574 et in Juvent. et Max. p. 579.
Socr. l. 3, c. 11 et 12.
Soz. l. 5, c. 4 et 17.
[Theoph. p. 40.]
Cedr. t. 1, p. 306.
Zon. l. 13, t. 2, p. 25.
Vita Athan. apud Phot. cod. 258.
Suid. in Μίλιον.]