Histoire du Bas-Empire. Tome 02
Ducange in Const. Christ. l. 3, c. 2.]
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
[Note 340: Avec les honneurs consulaires. Victorem…. scriptorem historicum, Pannoniæ secundæ consularem præfecit, et honoravit æneâ statuâ. Amm. Marc. l. 21, c. 10.—S.-M.]
[Note 341: Τοὺς Ἐρεχθείδας ὁ βασιλεὺς ἐποίει δικαστὰς, πέμπων ἀπολογίαν ἐν γράμμασι. Liban. or. 10. t. 2, p. 288.—S.-M.]
[Note latérale: XLI. Il fait profession ouverte d’idolâtrie.
[Jul. ad Athen. p. 277 et 286.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 68 et 69.]
Liban. or. 10, t. 2, p. 288.
[Zos. l. 3, c. 11.
Soz. l. 5, c. 1.]
Till. Julien, note 4.]
Le paganisme se montre à découvert dans cette pièce. Julien avait enfin levé le masque en entrant dans l’Illyrie. Il ouvrait les temples que Constantin et Constance avaient fermés; il les ornait d’offrandes; il immolait des victimes, et exhortait les peuples à reprendre le culte des Dieux de leurs pères. Les Athéniens furent les premiers à signaler leur attachement à l’idolâtrie: ils s’empressèrent de rouvrir le fameux temple de Minerve et ceux des autres divinités; ils firent couler le sang des victimes, dont leur terre paraissait altérée. Une contestation survenue entre les familles sacerdotales partageait toute la ville. Le nouvel Auguste, idolâtre dévot, qui s’était follement proposé d’épurer le paganisme, en y appliquant les maximes vraiment divines de la religion chrétienne, écrivit aux Athéniens pour faire cesser cette division; il leur manda que la paix et la concorde étaient le plus agréable sacrifice qu’ils pouvaient offrir aux Dieux.
[Note latérale: XLII. Bienfaits qu’il répand sur les provinces.
Amm. l. 21, c. 12.
Mamert. pan. c. 9.
Zos. l. 3, c. 11.]
Naïssus fut bientôt remplie d’une multitude de députés: bientôt les provinces et les villes se ressentirent des libéralités de leur nouveau maître. Les Dalmates et les Epirotes furent déchargés des impositions excessives dont ils étaient accablés. Nicopolis, bâtie autrefois par Auguste, comme un monument de la victoire qu’il avait remportée près d’Actium, se releva de ses ruines; les jeux qu’on y avait célébrés tous les cinq ans, mais qui étaient depuis long-temps interrompus, furent renouvelés. Athènes et Éleusis recouvrèrent leur ancienne splendeur[342]. Les ordres de Julien semblaient répandre de toutes parts le mouvement et la vie; on voyait réparer les murailles des villes, les aquéducs, les places, les gymnases. On instituait de nouvelles fêtes en l’honneur de celui qui rétablissait les anciennes. Tant d’affaires publiques ne l’empêchaient pas de vaquer à celles des particuliers: il écoutait leurs plaintes; il jugeait leurs différends, surtout ceux où il s’agissait de priviléges contestés par les communautés des villes à quelqu’un des citoyens. On remarqua qu’il poussait trop loin le système de réduire tout au droit commun, et qu’il favorisait l’ordre municipal, souvent même aux dépens de la justice.
[Note 342: Ipsæ illæ bonarum artium magistræ et inventrices Athenæ, omnem cultum publicè privatimque perdiderant. In miserandam ruinam conciderat Eleusina. Sed universas urbes ope imperatoris refotas enumerare perlongum est. Mamert. Pan. c. 9.—S.-M.]
[Note latérale: XLIII. Il prend soin de la ville de Rome.
Amm. l. 21, c. 22, et ibi Vales.
Mamert. pan. c. 14, et 15.
Till. Constance art. 60.]
Rome manquait de vivres. Gaudentius, qui tenait l’Afrique au nom de Constance, avait envoyé à Constantinople la flotte de Carthage chargée du blé destiné à la provision de Rome. Les Romains s’en plaignirent à Julien; ils accusaient les commandants des côtes, d’avoir par leur négligence laissé perdre un convoi si important: Il n’est pas perdu pour nous, dit Julien en souriant, puisqu’il est à Constantinople; il se flattait d’être incessamment maître de cette ville. En même temps, il fit acheter à ses dépens et transporter à Rome une grande quantité de grains. Quatre sénateurs romains, des plus considérables, entre lesquels étaient Symmaque et Maxime, avaient été députés à Constance par le sénat; ils revenaient d’Antioche, où Symmaque s’était acquis une estime générale par sa vertu et par son éloquence: ils trouvèrent Julien en Illyrie. Ce prince les combla d’honneurs; et pour donner une marque de distinction à Maxime, neveu de Vulcatius Rufinus qui avait été oncle de Gallus, il le nomma préfet de Rome en la place de Tertullus. Sous ce préfet on vit renaître l’abondance, et le peuple de cette ville tumultueuse n’eut plus d’occasion de se livrer à son impatience naturelle. Le nouvel empereur, pour augmenter la confiance de son parti en faisant paraître la sienne, se comporta en maître de l’empire: il désigna consuls pour l’année suivante Mamertinus et Névitta. Le premier venait de remplacer Florentius dans la dignité de préfet du prétoire d’Illyrie.
[Note latérale: XLIV. Révolte de deux légions.
Amm. l. 21, c. 11, 12, et l. 22, c. 8.
Zos. l. 3, c. 11.]
Julien travaillait à réunir autour de lui les garnisons de Pannonie, d’Illyrie et de Mésie, lorsqu’il apprit une révolte capable de traverser ses projets. Il avait trouvé à Sirmium deux légions de Constance et une cohorte de sagittaires. Comme il ne comptait pas assez sur leur fidélité pour les incorporer à son armée, il les envoya en Gaule sous prétexte que cette province avait besoin de leur secours. Ces troupes ne s’éloignaient qu’à regret; elles se rebutaient de la longueur du voyage, et redoutaient les Germains contre lesquels on allait les employer. Un commandant de cavalerie[343], nommé Nigrinus, né en Mésopotamie, esprit remuant et séditieux, acheva de les aigrir. Lorsqu’elles furent arrivées à Aquilée, elles s’emparèrent de la ville, forte par son assiette et par ses murailles; et de concert avec les habitants encore attachés au nom de Constance, elles fermèrent les portes, mirent en état de défense les tours et les remparts, et firent toutes les dispositions nécessaires pour soutenir leur révolte. Un pareil exemple pouvait devenir contagieux pour toute l’Italie. D’ailleurs, la perte d’Aquilée fermait à Julien le passage des Alpes Juliennes, et le privait des secours qu’il attendait de ce côté-là; il résolut donc de reprendre au plus tôt cette place. Il envoya ordre à Jovinus, qui venait de passer les Alpes avec sa division, et qui n’était encore que dans le Norique[344], de retourner sur ses pas et d’attaquer Aquilée. Il lui commanda aussi d’arrêter et d’employer avec ses troupes, les divers détachements qui venaient successivement de la Gaule pour joindre l’armée. Le siége fut long, et la ville ne se rendit que deux mois après la mort de Constance. Mais pour ne pas diviser un événement de cette espèce, je vais en raconter toute la suite.
[Note 343: Equitum turmæ tribunus.—S.-M.]
[Note 344: Le Noricum répond à la Carinthie, la Styrie et la partie de l’archiduché d’Autriche située au sud du Danube.—S.-M.]
[Note latérale: XLV. Siége d’Aquilée.]
L’armée s’étant campée sur deux lignes, autour de la ville, on tenta d’abord dans une conférence de ramener les assiégés à l’obéissance. Les deux partis se séparèrent avec plus d’aigreur qu’auparavant. Le lendemain au point du jour, l’armée sort du camp; les assiégés paraissent sur les murs en bonne contenance, et les deux partis se défient par de grands cris. Les assiégeants s’approchent couverts de madriers et de claies, et portant des échelles. Ils sapent les murs; ils montent à l’escalade: mais les pierres et les javelots écrasent, renversent, percent les premiers; les autres fuyent, et entraînent ceux qui les suivent. Ce succès encourage les assiégés: ils préviennent tous les dangers avec une vigilance infatigable. Le terrain ne permettait ni de faire avancer des béliers, ni d’établir des machines, ni de creuser des souterrains. Le Natison baignait la ville à l’orient. Jovinus crut pouvoir en profiter. Il joignait ensemble trois grosses barques, y élevait des tours de bois plus hautes que celles de la ville, et les faisait ensuite approcher du mur. Alors les soldats postés sur le haut de ces tours accablaient de traits et de javelots les défenseurs des murailles, tandis que d’autres soldats placés aux étages inférieurs s’efforçaient, à l’aide de leurs ponts volants, les uns de sauter sur le mur, les autres de percer les tours de la ville et de s’y ouvrir un passage. Cette tentative fut encore inutile. Les traits enflammés qu’on lançait sur les tours des assiégeants y mettaient le feu; le poids des soldats dont elles étaient chargées, et qui pour éviter les flammes se portaient tous en arrière, les faisant pencher, elles se renversaient dans le fleuve; et les pierres et les dards achevaient de tuer ceux qui échappaient des flammes et des eaux. Les attaques continuèrent avec aussi peu de succès. Le fossé était bordé d’une fausse-braie: c’était une palissade appuyée d’un mur de gazon, qui servait de retraite aux assiégés dans leurs fréquentes sorties. Les assiégeants, rebutés d’une si opiniâtre résistance, changèrent le siége en blocus. Ils en vinrent même à ne laisser dans le camp que les soldats nécessaires à la garde; les autres allaient piller les campagnes voisines, et devenaient de jour en jour plus paresseux et plus indisciplinés. Julien avait rappelé Jovinus, pour l’employer ailleurs. Le comte Immon, qu’il avait chargé de la conduite du siége, l’avertit de ce désordre. Pour ne pas perdre tout à la fois les légions qui assiégeaient et celles qui étaient assiégées, Julien envoya le général Agilon, alors en grande réputation de probité et de valeur, afin de déterminer les assiégés à se rendre, en leur apprenant la mort de Constance. Avant son arrivée, Immon tenta encore de réduire les habitants par la soif: il fit couper les canaux des aquéducs, et détourner le cours du fleuve. Les assiégés pourvurent à cette incommodité: ils eurent recours à quelques puits qu’ils avaient dans la ville, et dont on distribuait l’eau par mesure. Enfin Agilon arriva. S’étant approché des murailles, il annonça aux habitants que Constance était mort, et que Julien était paisible possesseur de tout l’empire. On refusa d’abord de le croire, et on ne lui répondit que par des injures; mais quand il eut obtenu d’être introduit dans la ville avec promesse qu’il ne lui serait fait aucune insulte, et qu’il eût confirmé par serment ce qu’il annonçait, alors les habitants ouvrent leurs portes, ils protestent qu’ils sont soumis à Julien; ils se disculpent en chargeant Nigrinus et quelques autres qu’ils livrent entre les mains du comte. Ils demandent même leur supplice, comme une réparation de tant de maux que ces esprits séditieux avaient attirés sur leur ville. Quelques jours après, la cause ayant été mûrement examinée, Nigrinus fut condamné par la sentence de Mamertinus à être brûlé vif, comme le premier auteur de la rébellion. Deux sénateurs nommés Romulus et Sabostius eurent la tête tranchée. On fit grace aux autres, et Julien fut bien aise d’adoucir par cet exemple de clémence le spectacle des rigueurs qu’il exerçait, dans le même temps, sur les ministres de Constance.
[Note latérale: XLVI. Inquiétudes de Julien.
Amm. l. 21, c. 12, 15, et l. 22, c. 1 et 2.
Liban. or. 10, t. 2, p. 289.
Zos. l. 3, c. 11.]
Pendant que la révolte d’Aquilée lui faisait craindre la perte de l’Occident, les nouvelles qu’il recevait de l’Orient ne lui causaient pas de moindres alarmes. Constance était en marche; et le comte Marcianus, ayant rassemblé les divers corps de troupes répandus dans la Thrace, approchait du pas de Sucques avec des forces capables de disputer le passage. Julien dans cet embarras consultait les augures et les aruspices; mais leurs pronostics, toujours équivoques, le laissaient dans une cruelle incertitude. Un orateur gaulois nommé Aprunculus[345], qui fut depuis gouverneur de la province Narbonnaise[346], vint lui annoncer la mort de Constance; il en avait vu, disait-il, des signes certains dans les entrailles d’une victime. Cette prédiction ne rassura pas Julien; il se défiait de la flatterie. On rapporte un trait plus frappant, s’il est véritable: on dit que dans le même moment que Constance expirait en Cilicie, l’écuyer qui donnait la main à Julien pour monter à cheval, étant tombé par terre, le prince s’écria: Voilà celui qui m’aidait à monter, renversé lui-même. Mais ce présage avait encore besoin d’être réalisé par l’événement, et toutes ces conjectures balançaient ses inquiétudes, sans être capables de les dissiper. Enfin il vit accourir à lui une troupe de cavaliers, à la tête desquels étaient deux comtes, Théolaïphe et Aligilde; on les avait dépêchés de Constantinople pour lui faire savoir que Constance n’était plus, et que tout l’Orient reconnaissait Julien pour seul empereur. Voici de quelle manière ce prince avait fini ses jours.
[Note 345: Ou plutôt Aprunculus Gallus. Il était habile augure, haruspicinæ peritus.—S.-M.]
[Note 346: Rector postea Narbonensis. Amm. Marc. l. 22, c. 1.—S.-M.]
[Note latérale: XLVII. Constance revient à Antioche.
[Amm. l. 21, c. 13.]]
La présence de Sapor, qui menaçait à tous moments de passer le Tigre, retenait Constance en Mésopotamie, lorsqu’il reçut la nouvelle de la marche de Julien. Il en fut d’abord alarmé, mais il ne perdit pas courage; il se détermina, de l’avis de son conseil, à détacher une partie de ses troupes et à les faire transporter en Thrace sur les voitures publiques, pour arrêter les progrès du rebelle. Elles étaient sur le point du départ, lorsqu’on vint l’avertir que le roi de Perse avait enfin pris le parti de retourner dans ses états[347]. Constance, à cette nouvelle, reprend le chemin d’Antioche. Etant arrivé à Hiérapolis, il assemble ses soldats, et faisant un effort sur lui-même pour prendre un air d’assurance, il leur parle en ces termes: «Depuis que je tiens le gouvernail de l’empire, j’ai sacrifié tout, jusqu’à mon autorité même, à l’intérêt public, et je me suis fait une étude de me plier aux circonstances. Le succès n’a pas répondu à la droiture de mes intentions, et je me vois aujourd’hui obligé de vous faire l’aveu de mes fautes: elles ne sont, à vrai dire, que les effets d’une bonté qui méritait bien d’être plus heureuse. Dans le temps que l’Occident était troublé par la révolte de Magnence, qui a succombé sous votre valeur, j’ai conféré la puissance de César à mon cousin Gallus, et je l’ai chargé de la défense de l’Orient. Je ne rappelle point ici ses excès; les lois qu’il avait violées, ont été forcées de le punir. C’était pour nous un souvenir affligeant; et plût au ciel que la fortune, jalouse de notre repos, se fût contentée de cette épreuve: elle nous porte aujourd’hui une atteinte encore plus fâcheuse, mais dont la providence divine et votre bravoure sauront bien nous défendre. Julien à qui j’ai confié le soin de la Gaule, tandis que vous étiez occupés avec moi à couvrir l’Illyrie, enorgueilli de quelques avantages remportés sur des Barbares sans discipline et presque sans armes, et soutenu d’une poignée de troupes étrangères, dont la brutalité et l’aveugle audace font toute la valeur, a juré la perte de l’état. Mais la majesté de l’empire et la justice qui en est le plus ferme appui, toujours prête à punir de si noirs forfaits, détruiront bientôt ces projets d’une ambition criminelle. C’est la confiance que m’inspirent et ma propre expérience et les exemples des siècles passés. Prêtons nos bras à la vengeance divine: courons étouffer le monstre de la guerre civile, avant qu’il ait eu le temps de s’accroître. Ne doutez pas que l’Être souverain, toujours ennemi des ingrats, ne combatte à votre tête, et qu’il ne fasse retomber sur ces séditieux tous les maux dont ils osent menacer leurs bienfaiteurs. Déja vaincus par leur propre conscience, ils ne pourront soutenir vos regards, ni le cri de bataille, qui leur reprochera leur perfidie.» Ce discours animé par la colère, la fit passer dans tous les cœurs[348]. Tous s’écrient qu’ils sont prêts à sacrifier leur vie; qu’on les conduise promptement contre les rebelles. L’empereur fit aussitôt partir Gumoaire avec une troupe d’auxiliaires[349], pour se joindre à Marcianus, et fermer le passage de Sucques du côté de la Thrace. Il choisissait cet officier par préférence, parce qu’il était ennemi personnel de Julien, qui l’avait traité avec mépris. Il continua sa marche vers Antioche avec le reste de son armée.
[Note 347: Sapor ne s’était décidé à se retirer que parce que les augures qu’il consultait depuis long-temps continuaient de lui être contraires. Eique hæc disponenti luce posterâ nuntiatur, Regem cum omni manu quam duxerat, ad propria revertisse, auspiciis dirimentibus, dit Ammien Marcellin, l. 21, c. 13.—S.-M.]
[Note 348: Un certain Théodote, qu’Ammien Marcellin qualifie de præsidalis d’Hiérapolis, et d’autres notables (_Honorati_) de la ville, supplièrent Constance de leur envoyer la tête du rebelle Julien, pour qu’elle fût donnée en spectacle, comme l’avait été celle de Magnence. Julien pardonna dans la suite à ce misérable (Amm. Marc., l. 22, c. 14). Voyez ci-après, dans le tome III, liv. XIII, § 4.—S.-M.]
[Note 349: Avec des Lètes, cum Lætis. Voyez ce que j’ai dit de ces peuples ci-devant, l. XI, § 13, p. 332, note 1.—S.-M.]
[Note latérale: XLVIII. Mort de Constance.
Amm. l. 21, c. 13, 14 et 15.
Ath. de syn. t. 1, p. 748.
Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 389.
Vict. epit. p. 227.
Eutr. l. 10.
Hier. chron. et epist. 60, t. 1, p. 341.
Idat. chron.
Socr. l. 2, c. 7.
Theod. l. 2, c. 32.
Soz. l. 5, c. 1.
Philost. l. 6, c. 5.
Zon. l. 13, t. 2, p. 22.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 294.
Theoph. p. 39.
Cedren. t. 1, p. 303.
Cellar. geog. l. 3, c. 8, art. 122.
Till. Constance, not. 52. ]
Quelque assurance que témoignât Constance, il n’était pas sans alarmes: un pressentiment secret semblait l’avertir que sa fin était prochaine. Il confia, dit-on, à ses amis les plus intimes, qu’il ne voyait plus auprès de lui, je ne sais quel fantôme, qui avait coutume de l’accompagner. C’était, selon Ammien Marcellin, son génie tutélaire, qui avait pris congé de lui, ou plutôt, c’était la chimère d’un esprit naturellement faible, et troublé alors par de sombres inquiétudes. A peine était-il rentré dans Antioche, qu’ayant fait à la hâte les préparatifs de son expédition, il se pressa d’en sortir. L’automne était fort avancé[350]; les officiers n’obéissaient qu’en murmurant. Il donna ordre à Arbétion de prendre les devants avec les troupes légères[351]. A trois milles d’Antioche, près d’un bourg nommé Hippocéphale, il trouva sur son chemin au point du jour le cadavre d’un homme qu’on avait égorgé la nuit précédente. Ce présage l’effraya. Etant arrivé à Tarse, il sentit les premiers accès d’une fièvre légère qu’il crut pouvoir dissiper par le mouvement du voyage, et il gagna par des chemins montueux et difficiles une bourgade nommée Mopsucrènes, au pied du mont Taurus, sur les confins de la Cilicie et de la Cappadoce. Le lendemain, il se trouva trop faible pour continuer sa marche. La fièvre devint si ardente, que tout son corps en était embrasé. Destitué de secours et de remèdes, il s’abandonna aux larmes et au désespoir. Ammien Marcellin prétend qu’ayant encore toute sa raison, il désigna Julien pour son successeur. Quelques auteurs chrétiens rapportent que, dans ses derniers moments, tremblant à la vue du jugement de Dieu, il se repentit de trois choses: d’avoir versé le sang de ses proches, d’avoir donné à Julien la qualité de César, et de s’être livré à l’hérésie. Ces faits sont fort incertains; on sait que la renommée se plaît à charger la mort des princes de circonstances extraordinaires. Saint Athanase dit qu’il mourut dans l’impénitence, et que se voyant près de sa fin il se fit baptiser par Euzoïus, fameux Arien, alors évêque d’Antioche. Selon d’autres auteurs, il reçut le baptême à Antioche avant son départ. Après avoir rendu par la bouche une grande quantité de bile noire, il tomba dans une longue et douloureuse agonie, dans laquelle il expira le 3 de novembre[352], ayant vécu quarante-quatre ans, deux mois et vingt-deux jours, et régné depuis la mort de son père, vingt-quatre ans, cinq mois et douze jours. Il laissait enceinte sa femme Faustine: elle accoucha d’une fille qui fut nommée Constantia, et mariée à l’empereur Gratien.
[Note 350: Autumno jam senescente, dit Ammien Marcellin, l. 21, c. 15.—S.-M.]
[Note 351: Avec les lanciers et les mattiaires, cum lanceariis et mattiariis. Ces derniers tiraient leur nom d’une sorte de javelot ou dard nommé mattium ou mattiobarbulum. Voyez à ce sujet la note de Henri Valois sur Ammien Marcellin, l. 21, c. 13.—S.-M.]
[Note 352: Selon Ammien Marcellin, cet événement arriva le 3 octobre (III non. octob., le 3 des nones d’octobre); mais il paraît que c’est une erreur produite par une inadvertance de copiste; car Idatius, Socrate, la chronique Paschale et Cédrénus s’accordent tous à mettre la mort de Constance au 3 novembre (III non. novemb.).—S.-M.]
[Note latérale: XLIX. Ses bonnes et mauvaises qualités.
Amm. l. 21, c. 16.
Liban. or. 12, t. 2, p. 399 et 400.
Themist. or. 4, p. 60.
Vict. epit. p. 227 et 228.
Eutr. l. 10.
Zon. l. 13, t. 2, p. 22.]
Ce prince n’est mémorable que par la qualité de fils de Constantin. S’il est vrai qu’il ait été l’auteur du massacre de ses proches, cette action horrible est le seul trait de vigueur qui se rencontre dans toute sa vie. Tout le reste n’est que faiblesse. On n’y voit que vanité, jalousie, et une légèreté qui le rendait l’esclave de ses femmes, de ses flatteurs, de ses eunuques et le jouet des Ariens: indifférence pour le mérite, insensibilité à l’égard des provinces accablées, dont les plaintes ne le réveillèrent jamais; une timidité et une défiance qui le portèrent souvent à la cruauté. Au travers de tant de défauts on aperçoit quelques-unes de ces vertus qui peuvent s’assortir avec la médiocrité du génie: il était sobre; aussi fut-il rarement malade; mais toutes ses maladies furent dangereuses. Il dormait peu; sa chasteté fut irréprochable. Il maintenait avec soin la subordination entre les officiers, et la distinction entre les dignités civiles et militaires, dont il voulait que les fonctions fussent exactement séparées. Il se faisait une loi de ne donner les premières charges du palais qu’à ceux qui avaient passé par les grades inférieurs. Il récompensait assez libéralement les services, et se ressentait peu des injures personnelles. On dit que les habitants d’Édesse ayant, dans une sédition, abattu et traité avec outrage une de ses statues, en criant que celui dont la statue méritait un tel affront, n’était pas digne de régner, il ne tira aucune vengeance de cette insolence criminelle. Naturellement porté à rendre justice, il commit des injustices sans nombre, toujours trompé par ses courtisans, ou aveuglé par ses soupçons. Il avait quelque teinture des belles-lettres, et on l’y aurait cru plus habile, s’il n’eût pas succombé à la tentation de faire de mauvais vers. Il établit à Constantinople une bibliothèque, dont il donna le soin à un intendant. Il acheva les murailles de cette grande ville; il rebâtit plusieurs édifices qui commençaient à tomber en ruine. Il décorait les églises avec magnificence; il y attachait des revenus considérables, et traitait les évêques Ariens avec beaucoup de respect: mais les prélats catholiques n’éprouvaient de sa part que des rigueurs.
[Note latérale: L. Dernières lois de Constance.
Cod. Th. l. 1, tit. 2, leg. 5.
L. 2, tit. 21.
leg. 1, 2 et ibi God.
L. 3, tit. 18. leg. unic. et ff. l. 25, tit. 6, leg. 2.
L. 6, tit. 29; tit. 1, 2, 3. 4, 5, et ibi God.
L. 8, tit. 1, leg. 5.
L. 9, tit. 23. leg. 1, et tit. 42, leg. 2, 3. 4, et ibi God.
L. 10, tit. 20. leg. 2, 6, 7, 8, 9 et ibi God.
L. 11, tit. 24, leg. 1, et tit. 34, leg. 2.
L. 13, tit. 5, leg. 9.
L. 14, tit. 1, leg. 1, et ibi God.
L. 15, tit. 12, leg. 2.
Cod. Just. l. 6, tit. 22, leg. 6.
L. 12, tit. 1, leg. 6.
Liban. or. 10, t. 2, p. 293-295.
Aurel. Vict. in Gallien. p. 158; et Dioclet. p. 166.
La Bleterie, vie de Julien, l. 2, p. 140.]
Comme il est plus aisé d’établir des lois pour les autres, que de s’en imposer à soi-même, il fit plusieurs lois utiles pendant les sept dernières années de son règne. Nous allons rassembler ici les plus importantes de celles dont nous n’avons pas encore eu l’occasion de parler. Il déclara qu’il prendrait connaissance des jugements rendus par le préfet de Rome et par les proconsuls, quand il serait averti que les parties n’auraient osé en appeler. Il menaça de punition les juges qui négligeraient ou différeraient d’exécuter les rescrits du prince. La jurisprudence avait souvent varié au sujet des biens de ceux qui étaient condamnés à mort: tantôt on les avait laissés aux héritiers, tantôt ils avaient été saisis au profit du fisc. Constance ordonna d’abord qu’ils passeraient aux parents jusqu’au troisième degré: deux ans après, son caractère s’aigrissant de plus en plus par la malignité des délateurs, il décida par une loi contraire, que ces biens seraient confisqués. Il permit de révoquer les donations faites au prince par testament: jusqu’alors la flatterie dictait ces testaments, et une crainte servile les avait rendus irrévocables. L’empereur Sévère avait ordonné que les mères veuves, qui négligeraient de faire nommer des tuteurs à leurs enfants, seraient privées de leur héritage: Constance renouvela cette loi. Souvent les pères, en mariant leurs filles, les avantageaient au préjudice des autres enfants; et les veuves qui se remariaient, frustraient les enfants du premier lit: il remédia par deux lois à ces injustices. Ce prince estimait les lettres: il veut qu’on lui fasse connaître les officiers subalternes qui se distinguent par leurs connaissances ou par leur éloquence, afin de les avancer. Il défendit sous peine capitale de refondre la monnaie, ni d’en faire commerce en la changeant contre la monnaie étrangère: Elle ne doit pas être, dit-il, une marchandise, mais le prix des marchandises. Pour empêcher toute fraude sur cet article, il fixa la somme qu’il serait permis aux marchands de porter pour les frais de leurs voyages. Tout commerce étranger ne devait se faire que par échange, afin que les espèces marquées au coin du prince ne sortissent pas de l’empire. Il condamna à une amende de dix livres d’or ceux qui oseraient troubler en aucune manière la navigation des vaisseaux qui apportaient à Rome le blé de Carthage. Les terres de l’Afrique et de l’Égypte étaient taxées à une certaine quantité de blé, qu’elles devaient fournir pour la provision de Rome et de Constantinople: les propriétaires cherchaient à s’attacher à des personnes constituées en dignité, qui avaient le privilége d’affranchir leurs biens de cette obligation; par ce moyen ils s’en exemptaient, et tout le poids de cette charge retombait sur les autres habitants. Constance, instruit de cet abus, ordonna que ces patrons frauduleux seraient forcés à contribuer en la place de leurs prétendus clients. Il y avait des manufactures établies pour fabriquer les étoffes qui servaient à l’habillement des soldats, auxquels on délivrait les habits à l’entrée de l’hiver: on choisissait pour ce travail les ouvriers les plus habiles, qui étaient attachés à ces manufactures à titre de servitude; les particuliers les débauchaient souvent pour les employer à leur service; Constance défendit sur peine de cinq livres d’or d’en receler aucun: cette fraude ne laissa pas de subsister, comme on le voit par plusieurs lois des empereurs suivants. Les commis chargés de la subsistance des troupes s’enrichissaient aux dépens des soldats: cette fonction était depuis long-temps décriée et toujours recherchée; ils étaient comptables et même assujettis à la question, si leurs comptes n’étaient pas en règle; mais ils obtenaient par argent et par intrigues des dignités qui les exemptaient de la torture: Constance leur enleva cette ressource d’impunité, en les déclarant incapables de posséder aucune charge jusqu’à l’apurement de leurs comptes. Constantin n’avait pu abolir à Rome les spectacles de gladiateurs; les soldats et les gardes mêmes du prince, accoutumés à manier les armes, se louaient volontiers pour ces combats cruels: Constance leur défendit cet infâme trafic de leur propre sang; il condamna à six livres d’or ceux qui les y engageraient; et s’ils se présentaient d’eux-mêmes, il ordonna de les charger de chaînes et de les remettre entre les mains de leurs officiers. Pour maintenir l’honneur des dignités, et les sauver de l’avilissement où elles ne manquent pas de tomber, quand l’argent seul y donne entrée, il en interdit l’accès aux marchands, aux monétaires, aux commis, aux stationnaires (c’étaient de bas-officiers destinés à observer les délinquants dans les provinces et à les dénoncer aux juges), en un mot à tous ceux qui exercent ces professions, ces emplois, qu’on ne recherche que pour le profit: il ordonna d’écarter des charges ces sortes de gens et de les renvoyer à leur premier état. Les empereurs précédents avaient établi une sorte d’officiers publics pour avoir soin de faire transporter les blés nécessaires à la nourriture des armées, ou de recueillir les sommes d’argent qu’on exigeait quelquefois au lieu de blé. Ces officiers portaient pour cette raison le nom de frumentaires. Comme leur fonction les obligeait de parcourir les provinces, les princes se servirent d’eux comme d’autant de couriers et d’espions, pour porter et exécuter leurs ordres, rechercher, arrêter, et quelquefois même punir les criminels, et pour donner avis à l’empereur de tout ce qui se passait contre son service dans toute l’étendue de l’empire. Il leur arriva ce qui ne manque jamais d’arriver à des hommes de néant honorés de la confiance de leur maître; ils en abusèrent: leurs calomnies et leurs rapines les rendirent si odieux, que Dioclétien fut obligé de les supprimer. Il est difficile à ceux qui gouvernent de se détacher tout-à-fait d’un usage même dangereux, quand il paraît propre à les soulager dans les soins du gouvernement; les bons princes se flattent d’en écarter les abus; les méchants ne considèrent que leur propre commodité. Ces délateurs en titre d’office reparurent bientôt sous un autre nom qui exprimait mieux leur destination: on les appela les curieux; ils se nommaient eux-mêmes les yeux du prince, titre qui avait été honorable en Perse dès le temps de Cyrus. Ceux-ci n’avaient pas le pouvoir d’exécuter ni même d’arrêter les criminels; ils ne pouvaient que les dénoncer aux magistrats; ce qui leur était commun avec les stationnaires: ils furent de plus chargés d’empêcher l’exportation des marchandises qu’il n’était pas permis de faire sortir de l’empire, et de veiller à la conservation des postes et des voitures publiques. Constance les choisissait entre ceux qu’on appelait les agents de l’empereur. Sous un règne aussi faible, ils s’érigèrent bientôt en tyrans, surtout dans les provinces éloignées: ils mettaient à contribution le crime et l’innocence; point de coupable qui ne pût à force d’argent se procurer l’impunité; point d’innocent qui ne fût réduit à se racheter de leurs calomnies. Constance fit plusieurs lois pour retenir dans de justes bornes cette inquisition d’état. La facilité de s’enrichir les avait multipliés; il les réduisit à deux pour chaque province. Julien fit mieux; il abolit entièrement cet office. Mais on le vit renaître sous ses successeurs.
FIN DU LIVRE ONZIÈME.
LIVRE XII.
I. Julien arrive à Constantinople. II. Caractère de Julien, III. Funérailles de Constance. IV. Punition des courtisans de Constance. V. Réforme du palais. VI. Rétablissement de la discipline militaire. VII. Modération de Julien. VIII. Il soulage les provinces. IX. Sa manière de rendre la justice. X. Il donne audience aux ambassadeurs. XI. Nouveaux consuls. XII. Occupations de Julien à Constantinople. XIII. Il ajoute à Constantinople de nouveaux embellissements. XIV. Requête de plusieurs Égyptiens rejetée. XV. Ambassades des nations étrangères. XVI. Julien environné de sophistes. XVII. Plan de Julien pour détruire la religion chrétienne. XVIII. Il travaille à rétablir le paganisme. XIX. Il veut imiter le christianisme. XX. Perfection qu’il exigeait des prêtres païens. XXI. Feinte douceur de Julien. XXII. Rappel des chrétiens exilés. XXIII. Nouveaux excès des Donatistes. XXIV. Julien défend aux chrétiens d’enseigner ni d’étudier les lettres humaines. XXV. Exécution de cet édit. XXVI. Douleur de l’église. XXVII. Conduite de Julien à l’égard des médecins. XXVIII. Il accable les chrétiens. XXIX. Il tâche de surprendre les soldats. XXX. Constance de Jovien, de Valentinien et de Valens. XXXI. Persécution dans les provinces. XXXII. Julien part de Constantinople. XXXIII. Il va à Pessinunte. XXXIV. Julien à Ancyre. XXXV. A Césarée de Cappadoce. XXXVI. Il arrive à Antioche.
JULIEN.
[Note latérale: AN 361.
I. Julien arrive à Constantinople.
Amm. l. 22, c. 2.
Liban, or. 10, t. 2, p. 289.
Mamert. pan. c. 27.
Idatius, chron.
Zos. l. 3, c. 11.
Socr. l. 3, c. 1.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.]
La mort de Constance était un événement si imprévu et si heureux, pour le nouvel empereur, que la plupart des amis de Julien n’osaient la croire. C’était, à leur avis, une fausse nouvelle, par laquelle on voulait endormir sa vigilance, et l’attirer dans un piége. Pour vaincre leur défiance, Julien leur mit sous les yeux une prédiction plus ancienne, qui lui promettait la victoire sans tirer l’épée. Cette prétendue prophétie, qui pour des esprits raisonnables aurait eu besoin d’être confirmée par le fait, y servit de preuve. Julien, exercé depuis long-temps à prendre toutes les formes convenables aux circonstances, n’oublia pas de se faire honneur en versant quelques larmes, que ses panégyristes ont soigneusement recueillies: il recommanda qu’on rendît au corps de Constance tous les honneurs dus aux empereurs; il prit l’habit de deuil; il reçut avec un chagrin affecté les témoignages de joie de toutes ses légions, qui le saluèrent de nouveau du titre d’Auguste. Il marcha aussitôt, traversa sans obstacle le défilé de Sucques, passa par Philippopolis, et vint à Héraclée[353]. Tous les corps de troupes envoyés pour lui disputer les passages, se rangeaient sous ses enseignes; toutes les villes ouvraient leurs portes et reconnaissaient leur nouveau souverain. Les habitants de Constantinople vinrent en foule à sa rencontre. Il y entra le 11 de décembre, au milieu des acclamations du peuple, qui se mêlant parmi ses soldats le considérait avec des transports d’admiration et de tendresse. On se rappelait qu’il avait reçu dans cette ville la naissance et la première nourriture: on comparait avec sa jeunesse, avec son extérieur qui n’annonçait rien de grand, tout ce qu’avait publié de lui la renommée, tout ce qu’on voyait exécuté; tant de batailles et de victoires; la rapidité d’une marche pénible, semée de périls et d’obstacles qui n’avaient fait qu’accroître ses forces; la protection divine qui le mettait en possession de l’empire sans qu’il en coûtât une goutte de sang. Le concours de tant de circonstances extraordinaires frappait tous les esprits[354]: on formait les plus heureux présages d’un règne qui s’était annoncé par tant de merveilles.
[Note 353: Cette ville, située sur la Propontide, actuellement mer de Marmara, était à une vingtaine de lieues à l’ouest de Constantinople. Elle avait porté antérieurement le nom de Périnthe. On trouve souvent les deux noms réunis dans les auteurs. Elle avait été long-temps la métropole de la portion de la Thrace, qui se nommait Europe. Du temps de Procope (de ædif. L. 4, c. 9), elle tenait le premier rang après Constantinople.—S.-M.]
[Note 354: Paulò ante in laceratis Galliæ provinciis lapsus, inimicorum capitalium apertis armis, et occultis insidiis petebatur; in pauculis mensibus, divino munere, Libyæ, Europæ, Asiæque regnator est. Mamert. Pan. c. 27.—S.-M.]
[Note latérale: II. Caractère de Julien.
Amm. l. 25, c. 4.]
Ses officiers et ses soldats, témoins de la conduite qu’il avait tenue dans la Gaule, confirmaient ces belles espérances: ils promettaient un empereur égal aux Titus, aux Trajans, aux Antonins: ils ne cessaient de louer sa tempérance, sa justice, sa prudence et son courage: ils le représentaient sobre, chaste, vigilant, infatigable, affable sans bassesse, gardant sa dignité sans orgueil, montrant dans la plus vive jeunesse toute la maturité d’un vieillard consommé dans les affaires; plein d’équité et de douceur, même à l’égard de ses ennemis; sachant allier la sévérité du commandement avec une bonté paternelle; détaché des richesses, des plaisirs, de lui-même; ne vivant, ne respirant que dans ses sujets, dont il partageait tous les maux, pour leur communiquer tous ses biens. Ils racontaient ses combats; combien de fois l’avaient-ils vu, soldat en même temps que capitaine, tantôt attaquer l’épée à la main les plus redoutables ennemis, tantôt arrêter la fuite des siens en leur opposant sa personne, et toujours déterminer la victoire autant par ses actions que par ses ordres? Ils relevaient son habileté dans les campements, dans les siéges, dans la disposition des batailles; la force de ses paroles et plus encore de ses exemples capables d’adoucir les plus extrêmes fatigues, et d’inspirer le courage dans les plus grands périls; sa libéralité qui ne lui laissait de trésors que ceux qu’il avait placés entre les mains de ses peuples. Quel bonheur pour l’empire, où il allait répandre les mêmes biens qu’il avait procurés à la Gaule! Ces éloges étaient véritables; et il faut avouer que si l’on retranche la superstition et la bizarre affectation de philosophie, Julien César fut le modèle des empereurs les plus accomplis. Mais il paraît que tant de qualités brillantes étaient accommodées au théâtre, et quelles n’avaient pour la plupart d’autre source que la vanité et peut-être la haine qu’il portait à Constance; et je ne sais si l’on ne peut pas dire qu’il doit à ce prince presque toutes ses vertus, comme tous ses malheurs. Son antipathie pour le meurtrier de sa famille, l’éloigna de tous les vices de Constance: il n’en fallait guère davantage pour faire un grand prince. Les faits justifient ce que j’avance. Sa conduite équivoque dans la rébellion, le rend d’abord suspect: la guerre ouverte qu’il entreprit ensuite contre son empereur, démasque son infidélité et son ambition: celle qu’il déclara au christianisme montre une malice réfléchie, qui se portait à la cruauté, quand elle en pouvait éviter le reproche: enfin, son expédition contre les Perses, en lui laissant la gloire du courage, lui enlève entièrement le mérite de la prudence.
[Note latérale: III. Funérailles de Constance.
Amm. l. 21, c. 16.
Liban. or. 10, t. 2, p. 289.
Greg. Naz. or. 4, p. 115.
Mamert. pan. c. 3 et 27.
Socr. l. 3, c. 1.
Philost. l. 6, c. 6.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.
Cedr. t. 1, p. 303.]
Le premier soin de Julien fut de rendre à son prédécesseur les devoirs funèbres. Le corps de Constance embaumé et enfermé dans un cercueil était parti de Cilicie, suivi de toute l’armée. Jovien, capitaine des gardes, assis dans le char funèbre, représentait l’empereur. On lui adressait les honneurs qu’on avait coutume de rendre au souverain, quand il traversait les provinces. Les députés des villes se rendaient sur le passage: on lui offrait l’essai du blé déposé dans les magasins pour la subsistance des troupes; on lui présentait les animaux entretenus pour le service des postes et des voitures publiques. On remarqua après l’événement, que ces honneurs passagers avaient été en même temps pour Jovien un présage de son élévation à l’empire et celui d’une mort prochaine. Le char étant arrivé au bord du Bosphore, fut placé sur un vaisseau. Julien sans diadème, revêtu de la pourpre, mais dépouillé de tous les ornements impériaux, l’attendait sur le rivage, à la tête de ses soldats sous les armes et rangés en ordre de bataille. Il le reçut avec respect; il toucha le cercueil, et le conduisit en versant des larmes à l’église des Saints-Apôtres, où Constance fut déposé dans le tombeau de son père à côté de sa femme Eusébia. Saint Grégoire, dans le détail de cette pompe funèbre, parle de prières, de chants nocturnes et de cierges portés par les assistants, comme de choses dès lors en usage dans les funérailles des chrétiens. Mamertinus, panégyriste de Julien, et païen comme lui, donne à Constance le titre de Divus. Ce nom, consacré par le paganisme à l’apothéose des empereurs, se trouve quelquefois employé par les chrétiens mêmes. Ce n’était plus qu’un terme de respect, qui avait perdu sa signification primitive.
[Note latérale: IV. Punition de courtisans de Constance.
Amm. l. 22, c. 3 et 7.
Jul. ep. 23, p. 389.
Liban. or. 10, t. 2, p. 298.
[Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 91.
Soz. l. 5, c. 10.
Theoph. p. 39.]
Cod. Th. l. 9, t. 42, leg. 5.
Till. Julien, note 5.]
La faveur de ceux qui avaient abusé de la faiblesse de Constance, ne devait pas lui survivre. Julien forma une chambre de justice à Chalcédoine, établissement souvent utile après un mauvais gouvernement, mais toujours dangereux, et qui exige de la part du prince beaucoup de sagesse pour ne rien donner à la passion, de lumières pour bien choisir les juges, et de vigilance pour éclairer par lui-même leur conduite et contrôler leurs jugements. Il paraît que ces qualités manquèrent à Julien dans cette occasion. Il nomma pour président Salluste Second [_Sallustius Secundus_], différent de l’autre Salluste qu’il avait laissé dans la Gaule. Il ne pouvait faire un meilleur choix: c’était un homme sage et modéré qu’il venait d’élever à la dignité de préfet du prétoire d’Orient en la place d’Helpidius. Mais il lui donna pour assesseur Arbétion, qui aurait dû des premiers éprouver la sévérité de ce tribunal. Ce politique corrompu, auteur de tant de sourdes intrigues, autrefois ennemi de Gallus et de Julien même, avait déja su par sa souplesse surprendre la confiance du nouvel empereur. Il était l’ame de la commission[355]; les autres n’agissaient qu’en sous-ordre: c’étaient Mamertinus, Agilon, Névitta, Jovinus, depuis peu général de la cavalerie en Illyrie[356], et les principaux officiers des deux légions qui portaient le nom de Joviens et d’Herculiens. Ces commissaires, s’étant transportés à Chalcédoine, montrèrent plus de rigueur que de justice. Entre un assez grand nombre de coupables, ils confondirent plusieurs innocents. Les deux consuls furent les premiers sacrifiés à la haine de Julien. Florentius l’avait bien méritée: il fut condamné à mort; mais il avait pris la précaution de se sauver avec sa femme dès la première nouvelle de la mort de Constance, et il ne reparut jamais[357]. Quelque temps après, deux délateurs[358] étant venus offrir à Julien de lui découvrir le lieu où Florentius était caché, il les rebuta avec mépris, en leur disant qu’il était indigne d’un empereur de profiter de leur malice pour découvrir l’asyle d’un misérable, que la crainte de la mort punissait assez. Taurus fut exilé à Verceil [_Vercellum_]. On lui fit un crime d’avoir été fidèle à son maître, en quittant l’Italie lorsqu’elle s’était déclarée pour Julien. C’était la première fois qu’on voyait une sentence de condamnation datée du consulat de ceux même qui en étaient l’objet[359], et ce contraste faisait horreur. On exila Palladius dans la Grande-Bretagne, sur le simple soupçon qu’il avait envoyé à Constance des mémoires contre Gallus. Pentadius fut accusé d’avoir prêté son ministère pour faire périr Gallus: il prouva qu’il n’avait fait qu’obéir, et fut renvoyé absous. Florentius maître des offices, fils de Nigrinianus, fut relégué dans l’île de Boa[360], sur les côtes de Dalmatie. Evagrius, receveur du domaine[361]; Saturninus, qui avait été maître du palais[362], et Cyrinus, secrétaire[363] du défunt empereur, éprouvèrent le même sort: on les accusa d’avoir tenu des discours injurieux au prince régnant, et d’avoir tramé des complots contre lui après la mort de Constance: ils furent condamnés sans avoir été convaincus. La vengeance publique triompha par la punition de trois fameux scélérats: l’agent[364] Apodémius, le délateur Paul surnommé la Chaîne, et le grand-chambellan Eusèbe, cet esclave impérieux qui s’était rendu le maître de l’empereur, et le tyran de l’état, furent brûlés vifs; et l’on regretta, dit un auteur[365], de ne pouvoir leur faire subir cet horrible supplice autant de fois qu’ils l’avaient mérité. Mais la justice elle-même pleura[366] la mort d’Ursule, trésorier de l’épargne[367], envers lequel Julien se rendit coupable de la plus noire ingratitude. Lorsque Constance l’avait envoyé dans la Gaule sans argent, et sans aucun pouvoir d’en toucher, afin de lui ôter le moyen de s’attacher le cœur des soldats, Ursule avait secrètement donné ordre au trésorier[368] de la province de fournir au César toutes les sommes qu’il demanderait. Julien s’apercevant que cette mort injuste révoltait tous les esprits, prétendit s’en disculper en faisant courir le bruit, qu’il n’y avait aucune part, et qu’Ursule avait été à son insu la victime du ressentiment des soldats, qu’il avait offensés l’année précédente à l’occasion des ruines d’Amid. Il crut accréditer ce prétexte en laissant à la fille d’Ursule une partie de l’héritage de son père. Mais n’était-ce pas se démentir, que de n’en laisser qu’une partie? Les biens des autres furent confisqués; et peu de temps après, comme plusieurs personnes tâchaient par des fraudes charitables de mettre à couvert les débris de la fortune de tant de malheureux, il condamna par une loi les receleurs à la confiscation de leurs propres biens, s’ils en avaient, et à la peine capitale, s’ils étaient pauvres.
[Note 355: Le choix de cet homme peu estimé faisait imputer à Julien un défaut de vigueur ou de lumières. Ideoque timidus videbatur, vel parùm intelligens quid conveniret, dit Ammien Marcellin, l. 22, c. 3.—S.-M.]
[Note 356: Magister equitum per Illyricum. Amm. Marc. l. 22, c. 3.—S.-M.]
[Note 357: Pendant la vie de Julien, diu delituit, dit Ammien Marcellin, l. 22, c. 3, nec redire ante mortem (_Juliani_) potuit.—S-.M.]
[Note 358: C’étaient deux officiers du palais, agentes in rebus.—S.-M.]
[Note 359: Elle débutait ainsi: Consulatu Tauri et Florentii, inducto sub præconibus Tauro.—S.-M.]
[Note 360: Actuellement Bua, l’une des plus petites îles de la mer Adriatique, vis-à-vis de Spalatro, en Dalmatie. C’était un lieu ordinaire d’exil pour les condamnés.—S.-M.]
[Note 361: Comes rei privatæ.—S.-M.]
[Note 362: Ex cura palatii.—S.-M.]
[Note 363: Ex notario.—S.-M.]
[Note 364: Ex agente in rebus.—S.-M.]
[Note 365: C’est Libanius qui s’exprime ainsi. Or. 10, t. 2, p. 298.—S.-M.]
[Note 366: Ursuli verò necem….. ipsa mihi videtur flesse justitia. Amm. Marc. l. 22, c. 3.—S.-M.]
[Note 367: Largitionum Comes.—S.-M.]
[Note 368: Ad eum qui Gallicanos tuebatur thesauros. Amm. Marc. l. 22, c. 3.—S.-M.]
[Note latérale: V. Réforme du palais.
Amm. l. 22, c. 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 292 et 293.
Mamert. pan. c. 11.
Socr. l. 3, c. 1.
Soz. l. 5, c. 5.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.
Vales. ad Amm. l. 22, c. 7.
Cod. Th. l. 6, tit. 27, leg. 2.]
Résolu de rétablir le bon ordre dans toutes les parties de l’état, il commença par la réforme de la maison du prince. Les officiers s’y étaient multipliés à l’infini. Il y trouva mille cuisiniers, autant de barbiers, un plus grand nombre d’échansons et de maîtres d’hôtel, une multitude innombrable d’eunuques[369]. Tous les fainéants de l’empire accouraient au service du palais; et après s’être ruinés à se procurer des offices que les favoris vendaient fort cher, ils s’enrichissaient bientôt aux dépens du prince qu’ils pillaient, et de la patrie qu’ils traitaient comme un pays de conquête. Leur luxe, quelque excessif qu’il fût, trouvait des ressources inépuisables dans le trafic des emplois et des grâces, dans les usurpations, dans les injustices toujours impunies. Julien ayant demandé un barbier, fut fort étonné de voir entrer un homme superbement vêtu: C’est un barbier, dit-il, que je demandais, et non pas un sénateur[370]. Mais il fut plus surpris encore, quand, par les questions qu’il fit à ce domestique, il apprit que l’état lui fournissait tous les jours la nourriture de vingt hommes et de vingt chevaux, indépendamment des gages considérables et des gratifications qui montaient encore plus haut[371]. Un autre jour, voyant passer un des cuisiniers de Constance, habillé magnifiquement, il l’arrêta; et ayant fait paraître le sien, vêtu selon son état, il donna aux assistants à deviner qui des deux était officier de cuisine: on décida en faveur de celui de Julien qui congédia l’autre et tous ses camarades, en leur disant qu’ils perdraient à son service tous leurs talents. Il ne garda qu’un seul barbier: C’en est encore trop, disait-il, pour un homme qui laisse croître sa barbe. Il chassa tous les eunuques, dont il déclara qu’il n’avait pas besoin, puisqu’il n’avait plus de femme. Nous avons déja dit qu’il abolit cette sorte d’officiers, qu’on appelait les curieux: il réduisit à dix-sept les agents du prince, qui sous ses successeurs se multiplièrent jusqu’à dix mille. Il ne choisit pour cet emploi que des hommes incorruptibles, et il augmenta leurs priviléges. Il purgea aussi la cour d’une multitude de commis et de secrétaires, plus connus par leurs concussions que par leurs services. Ces suppressions d’offices ne pouvaient manquer d’exciter des murmures passagers: on reprochait à Julien une austérité cynique; on le blâmait de dépouiller le trône de cet éclat qui, tout emprunté qu’il est, sert à le rendre plus respectable. Mais les gens sensés trouvaient dans cette réforme plus de bien que de mal; et sans approuver ce qu’elle avait d’outré et de bizarre, ils pensaient que l’excès en ce genre est moins fâcheux pour les peuples, et moins contagieux pour les successeurs.