Histoires de la forêt vierge
I sur les Traces de Trader Horn ............................... 5
I
SUR LES TRACES DE TRADER HORN
La maison dans laquelle j’écris ces récits se dresse sur une petite colline au bord de l’Ogooué en amont de Lamba-réné, appelée Adolinanongo, ce qui signifie : « Celui qui re-garde par delà les tribus. » Elle mérite bien ce nom. D’ici le regard embrasse le fleuve, qui à cet endroit se divise en deux bras, et les îles vertes qu’il entoure de ses eaux. Au delà des villages qui bordent ses rives, s’étend la chaîne de mon-tagnes bleues, que longe, en venant du Sud, son grand af-fluent, la N’Gounié. Sur cette large colline était situé le grand village du roi des galoas qui s’appelait N’Kombé, ce qui veut dire le soleil. En bas, sur la rive, se trouvait la factorerie de la maison anglaise Hatton et Cookson, qui jouissait alors de la protection de ce roi-soleil.
Tel était Adolinanongo vers 1874, quand la maison Hat-ton et Cookson envoya comme aide à Mr. Gibson, chef de la factorerie, un jeune homme de Liverpool qui avait travaillé auparavant quelque temps dans la factorerie principale de Libreville.
Retiré à la fin de ses jours à Johannesburg, cet ancien agent de la factorerie d’Adolinanongo, sur les conseils et
– 5 – avec l’aide de Mrs. Ethelreda Lewis, écrivain sud-africain, devait nous donner ses souvenirs de cette époque sous le pseudonyme d’Alfred Aloysius Horn. John Galsworthy, en-thousiasmé par ce récit si vivant et par l’attrait des réflexions philosophiques qui l’accompagnaient, écrivit la préface du livre, qui devint bientôt célèbre1.
Dans sa jeunesse, Trader Horn habitait donc à l’endroit même où s’élève aujourd’hui mon hôpital. C’est d’Adolina-nongo qu’il partait pour ses expéditions. C’est ici qu’il se querellait avec son chef, Mr. Gibson, auquel il reprochait son manque d’initiative, et c’est encore ici qu’il rencontra Savor-gnan de Brazza au début des années quatre-vingts. Celui-ci le persuada de tenter la création de factoreries dans les terri-toires en amont, qu’il traversait lui-même dans sa marche vers le Congo.
Dans sa carrière coloniale, Trader Horn a connu di-verses contrées de l’Afrique. Il a également séjourné dans d’autres continents. Mais plus tard, le souvenir des années passées parmi les primitifs dans la forêt encore vierge du Gabon effaça celui des époques postérieures. D’autres Afri-cains aussi ont subi le charme particulier du Gabon.
Trader Horn, pour lui laisser son pseudonyme, a vécu ici de 1874 environ jusque vers 1884. Cela ressort des événe-ments et des personnes dont il fait mention.
1 Aloysius Horn : Trader Horn, librairie Stock. Trader Horn écrit Adanimamongo. L’explorateur Alfred Marche qui séjourna ici à plu-sieurs reprises entre 1872 et 1877 rend le nom par Adanlinanlango. Adolinanongo est la seule correcte.
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La région de l’Ogooué fut visitée dans ces temps-là par Alfred Marche et par de Brazza. Marche séjourna ici au cours de deux expéditions (1872 à 1874 et 1875 à 1877) ; de Brazza vint plusieurs fois à Lambaréné entre 1875 et 1887. C’est d’ici qu’il partit à la recherche d’une voie praticable pour ac-céder au Congo par l’Ogooué.
Des missionnaires protestants d’une société américaine travaillèrent sur les rives de l’Ogooué à partir de 1874. La mission catholique de Lambaréné fut fondée en 1881.
Les notes publiées par Marche, de Brazza et quelques-uns des missionnaires américains, ainsi que les souvenirs de cette époque, qu’on retrouve présents à la mémoire de quelques vieux indigènes, permettent de contrôler l’exacti-tude des récits de Trader Horn.
Tandis que son chef, Mr. Gibson, a laissé dans le pays un souvenir encore vivant, quelques anciens seulement se rappellent son subordonné de jadis. Le peu qu’ils sachent encore de lui, c’est qu’il était très jeune, qu’il voulait faire des affaires suivant une conception qui lui était personnelle et que cela amenait continuellement des palabres avec Mr. Gibson, qu’il était très vif de tempérament et qu’il faisait largement honneur au rhum et à toutes les bonnes eaux-de-vie.
Dans plusieurs passages de son récit, Trader Horn laisse deviner qu’il a mêlé des fictions à ses souvenirs. C’est ainsi qu’il a inventé le conte de la prêtresse Lola, qui, fille d’européen, vivait dans un sanctuaire indigène, fut enlevée par Trader Horn et épousa un de ses camarades de classe de Liverpool, un richissime péruvien qui, informé par Trader Horn de sa beauté, était venu en Afrique.
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Il n’y eut jamais dans ce pays une institution analogue à celle des Vestales. On sent vraiment le malin plaisir que prit le brave vieux à mystifier ses lecteurs crédules par ce récit mélodramatique. L’ensemble de son livre s’en trouve défigu-ré.
Quand il s’agit de ses rencontres avec les animaux sau-vages, Trader Horn semble aussi donner parfois libre cours à sa fantaisie. Des détails qu’il donne sur leurs habitudes et leurs genres de vie ne correspondent pas toujours à la réali-té.
Les léopards, les éléphants, les hippopotames, les buffles, les crocodiles, les pythons, les chimpanzés et les go-rilles se rencontrent aujourd’hui en aussi grand nombre qu’à cette époque-là. Au fond, ils mènent une existence plus tran-quille qu’autrefois, parce que les indigènes les chassent moins. La population a diminué et les noirs n’ont plus autant de loisirs que jadis. Il leur manque aussi l’expérience de leurs ancêtres.
L’opinion, souvent reproduite dans les journaux, que les jours des éléphants et des gorilles sont comptés, ne vaut en tout cas pas pour notre région. Au Gabon, les éléphants sont tellement nombreux que les indigènes ne savent pas com-ment protéger leurs plantations contre ces géants amateurs de bananes. De même les gorilles abondent dans nos forêts.
Les descriptions du pays et des habitants faites par Tra-der Horn sont exactes, sauf quelques détails sans impor-tance. Qu’il ait conservé après tant d’années un souvenir si net de la géographie de la contrée, des noms des localités et des personnes, est la preuve d’une mémoire vraiment remar-quable.
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Il relate ses faits et gestes de traitant d’une manière très objective. Un examen de ses entreprises, quand on connaît le pays et le milieu, révèle qu’il fut non seulement plein d’initia-tive, mais aussi éminemment capable. Quand par exemple, au retour d’un voyage d’exploration dans le pays de la haute N’Gounié, il essaya de convaincre son chef qu’il fallait trans-porter les marchandises de cette région vers la mer non par la voie si tentante de l’Ogooué, mais par la route de terre plus directe, il exprima une opinion dont le bien-fondé a tou-jours été reconnu à nouveau.
Sa clairvoyance se montre aussi dans le fait que dès le moment où, grâce à l’intervention de de Brazza, la domina-tion des blancs sur le pays commença à devenir effective, il songea à libérer le commerce de la dépendance dans laquelle il se trouvait vis-à-vis des chefs indigènes. Il réclama la liber-té de navigation sur le fleuve et voulut fonder plus à l’intérieur des factoreries dirigées par des blancs, pour pou-voir acheter les produits directement aux indigènes sans dé-pendre des traitants noirs qui jusqu’alors pourvoyaient les maisons de commerce de Lambaréné et en tiraient un béné-fice exagéré.
Il réalisa ce plan sur l’île d’Osangué – Trader Horn écrit Isangué – située à 150 kilomètres en amont de Lambaréné en face de l’endroit où s’élève aujourd’hui N’Djolé, et il ne se laissa pas troubler par le conflit avec un chef indigène, conflit dans lequel il fut entraîné à la suite de cette création.
Il semble avoir entrepris cette affaire à ses propres risques. En tout cas, il acheta l’île en son propre nom, et non à celui de sa maison. Une pareille indépendance des agents n’était pas chose rare dans le trafic colonial de jadis. Trader Horn resta néanmoins au service de sa maison. Par elle il se
– 9 – procurait les objets de troc ; il lui vendait les produits obte-nus en échange.
Le libre trafic entraînait un danger, auquel Trader Horn, il est vrai, ne fit pas encore attention. Aussi longtemps que les marchandises passaient de tribu en tribu et qu’il n’y avait pas de trafic direct, les indigènes étaient assez bien protégés contre la propagation des maladies. Mais du moment où des porteurs recrutés dans des contrées lointaines pénétrèrent en compagnie des blancs de la côte vers l’intérieur du pays, l’apparition de maladies auparavant inconnues dans la ré-gion de l’Ogooué ne fut plus qu’une question de temps. En 1876, donc à l’époque de Trader Horn, la petite vérole fit son apparition dans le Haut-Ogooué comme nous l’apprenons par les récits de Marche. En 1886, après le départ de Trader Horn, une épidémie de petite vérole sur le cours inférieur en-leva, d’après ce que les vieillards m’ont raconté, presque la moitié de la population. Plus tard des porteurs, recrutés parmi les tribus qui habitaient sur la côte en direction du Congo, importèrent la maladie du sommeil. Celle-ci malheu-reusement, ne pouvait pas être combattue par la vaccination de la population, comme la petite vérole.
Trader Horn n’est pas retourné au poste si intéressant de Lambaréné. Les difficultés qui s’étaient élevées entre Mr. Gibson et son agent si entreprenant et si volontaire en étaient probablement la cause.
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Le Pionnier, un des vapeurs de la maison Hatton et Cookson, avec lequel Trader Horn fit maints voyages sur le fleuve et sur la mer entre Cap Lopez et Libreville, avait ap-
– 10 – partenu à l’origine, comme il le dit lui-même, à Livingstone. Celui-ci avait reçu ce navire à aubes, de dimensions assez respectables, en 1861, du gouvernement anglais pour ses voyages sur le Zambèze. Mais à cause de son tirant d’eau de plus d’un mètre et demi, il ne put être utilisé sur ce fleuve, et après avoir changé de propriétaire plusieurs fois, et avoir été ramené entre temps à Liverpool, il fut acheté par la maison Hatton et Cookson et envoyé sur l’Ogooué, où il resta en service pendant de longues années. Ce fut sur le Pionnier que le premier missionnaire américain, le docteur Nassau, re-monta les fleuves en 1874.
Ainsi un bateau appelé le Pionnier se trouve être le trait d’union entre deux pionniers aussi différents que l’étaient Li-vingstone et Trader Horn. Quel dut être le chagrin de Li-vingstone quand il fut obligé de se rendre à l’évidence que le vapeur tant désiré n’était d’aucune utilité pour lui. Je n’ai jamais compris que connaissant les inconvénients du Zam-bèze et de ses bancs de sable, il n’ait pas insisté davantage pour obtenir un bateau d’un tirant d’eau mieux approprié.
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À cette époque, le commerce du Gabon était partagé entre les deux firmes mondiales Hatton et Cookson de Liver-pool et Karl Woermann de Hambourg. Les autres avaient moins d’importance. Les deux maisons vivaient en bonne in-telligence, ce qui n’était pas difficile, si l’on considère que les affaires y étaient aisées. Avant l’arrivée de Trader Horn, la factorerie allemande était aussi établie à Adolinanongo, dans le voisinage de l’anglaise. Plus tard, elle fut transférée sur l’île d’en face, dite la Grande, située entre les deux bras du
– 11 – fleuve. Trader Horn, qui s’était lié avec le chef de l’établis-sement Woermann, M. Schiff, homme d’un certain âge déjà, s’efforça de maintenir les bonnes relations entre les deux maisons.
Lambaréné était alors le poste le plus avancé pour les deux entreprises. Les principaux articles recherchés à cette époque étaient l’ivoire, le caoutchouc, l’ébène et le padouck (bois de corail).
Le caoutchouc donnait les plus gros bénéfices. C’était aussi le produit le plus demandé. À cette époque, les planta-tions d’hévéas n’existant pas encore, le caoutchouc était ob-tenu en saignant les lianes de la forêt vierge. Cette récolte comportait un travail pénible. Pendant des semaines, les in-digènes qui s’y adonnaient devaient vivre dans la forêt et ses marécages, souffrir de la faim (parce que, loin de leurs plan-tations, ils ne pouvaient se procurer des vivres que difficile-ment) et supporter les tortures que leur infligeaient les in-sectes de toute espèce. Ils étalaient le suc extrait de la liane sur leur peau pour le faire coaguler. Pour augmenter autant que possible le rendement, ils coupaient les lianes et les sai-gnaient à blanc au lieu de les inciser seulement pour faire écouler le suc, méthode moins productive mais qui eût con-servé la plante. C’était une vraie déprédation. Avec le temps, il fallait pénétrer toujours plus en avant dans la forêt pour trouver les précieuses lianes. Et comme la demande de caoutchouc allait en croissant, une pression fut exercée sur la population de l’Afrique équatoriale pour l’amener à en fournir des quantités suffisantes. Ainsi le caoutchouc devint le malheur des indigènes jusqu’au moment où peu à peu les immenses plantations créées dans les Indes Néerlandaises et ailleurs commencèrent à produire.
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Lorsque, en 1913 j’arrivai dans le pays, le caoutchouc ne jouait déjà plus le rôle prépondérant qu’il occupait aupara-vant. De nos jours, le caoutchouc de cueillette est à peine demandé et exporté ; le caoutchouc de plantation l’a complè-tement remplacé. La jeune génération d’indigènes ne connaît plus que par ouï-dire la misère dans laquelle il avait plongé les noirs il y a quelques dizaines d’années. Les lianes qui ont repoussé entre temps dans la forêt n’ont plus à craindre la serpette.
Quant à l’ivoire, il fallait déjà à cette époque aller le chercher loin à l’intérieur, les réserves des régions maritimes étant épuisées.
Le magnifique bois de padouck, de couleur rouge-vif, qu’on appelle ici Oïngo, est assez commun dans le pays de l’Ogooué ainsi que l’ébène. C’est à grand-peine qu’on trans-porte les bûches de l’un et l’autre à travers la forêt jusqu’aux pirogues sur lesquelles elles sont chargées. Le padouck n’était alors pas seulement estimé comme bois d’ébénis-terie ; on en extrayait aussi un colorant rouge très recherché.
Ici, nous essayons de réduire dans la mesure du possible l’emploi du padouck, qui est payé si cher en Europe, parce qu’il est difficile à travailler. S’il y a beaucoup de padouck dans les charpentes de plusieurs constructions de mon hôpi-tal, la raison en est non dans mon attachement pour des es-sences précieuses, mais dans l’impossibilité d’avoir pu me procurer d’autres bois durs. Mon ami Mr. Airth, directeur d’une scierie au lac Gomé, auquel j’avais commandé des chevrons en bois dur, me priait avec force excuses de me contenter de padouck, parce que pour le moment il n’avait pas d’autre bois disponible. Il me fit aussi une réduction de prix pour ce bois précieux par rapport au bois dur ordinaire.
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De mon côté, je dus donner beaucoup de bonnes paroles et une gratification à mon charpentier noir Monenzali pour le dédommager de la peine d’enfoncer des clous et de percer des trous dans ce bois vraiment trop dur et détesté par lui.
L’huile et les noix de palme ne jouaient alors aucun rôle dans le commerce de ce pays. Par contre, à l’embouchure du Niger et dans la baie de Libreville les navires chargeaient dé-jà de l’huile de palme. Vers la fin du siècle seulement, on commença à établir des plantations de café et de cacao dans la région de l’Ogooué. Le bois d’okoumé, qui constitue au-jourd’hui la principale exportation du Gabon (on en charge environ 300.000 tonnes par an) fut coupé seulement à partir de 1905 environ. À l’époque de Trader Horn, on ne fit au-cune attention à ce bois demi-dur, dans lequel les indigènes taillaient leurs pirogues. On s’intéressait uniquement au bois précieux.
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Les administrateurs coloniaux dans ces temps-là ne fai-saient que passer dans la région de l’Ogooué. Le pays dé-pendait de la base navale établie à Libreville. Quand les plaintes au sujet des pillages de bateaux et de factoreries exigeaient l’intervention des autorités, les officiers de marine ne pouvaient guère faire plus qu’envoyer de temps en temps quelques petites canonnières remonter le fleuve, pour bom-barder les villages en question. Encore ce moyen n’était ap-plicable que par eaux assez hautes, c’est-à-dire seulement pendant quelques mois de l’année. Pendant la saison sèche, les indigènes n’avaient rien à craindre de ces sanctions.
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Un vieillard, qui est en ce moment à mon hôpital, me ra-conte avoir assisté comme enfant au bombardement de son village par une canonnière.
Au fond, les négociants européens ne pouvaient compter que sur eux-mêmes, ce qui ressort aussi des relations de Trader Horn. Ils avaient à payer des redevances régulières aux chefs indigènes. Dans les guerres perpétuelles entre les tribus, ils devaient essayer de garder la neutralité ou de prendre le parti du vainqueur présumé.
Les missionnaires américains de leur côté nous confir-ment combien les blancs étaient alors sous la dépendance des chefs indigènes et combien l’insécurité était grande. Avant d’entreprendre une tournée d’évangélisation, ils de-vaient demander l’autorisation aux chefs dont ils désiraient traverser le territoire, et leur payer ce qu’ils exigeaient. Ils érigèrent leur première station près de Lambaréné sur une colline escarpée pour mieux se garantir d’un pillage par les indigènes. On voit encore aujourd’hui dans la forêt au-dessus de la station actuelle les piliers en béton de cette construc-tion.
Trader Horn écrit qu’au cours de ses expéditions il con-sidérait les îles et les bancs de sable comme les seuls lieux de campement sûrs, et il savait bien pourquoi. Pendant les troubles qui éclatèrent à Adolinanongo en 1874, après la mort du roi-soleil, l’explorateur Marche et M. Walker, l’agent de la maison Woermann, durent entourer la factorerie de pa-lissades pour se défendre contre les indigènes.
Pour maintenir le poste qu’à l’instigation de de Brazza il avait fondé en amont sur l’île Osangué en face de N’Djolé, Trader Horn fut obligé de livrer un combat sanglant contre un chef, qui avait intercepté ses transports remontant le
– 15 – fleuve et qui se préparait même à l’attaquer dans son île. Le chef se sentit lésé par la création de cette station nouvelle. Par elle il perdait un grand bénéfice. Jusqu’alors, il prélevait des droits sur les marchandises qui traversaient son territoire en remontant le fleuve.
Mr. Gibson n’était pas d’avis d’entrer en conflit avec les tribus de l’amont. Quand le chef indigène eut capturé les pi-rogues chargées de marchandises, il entra immédiatement en négociations avec lui, sans savoir que celui-ci préparait une attaque contre son agent, et il conclut avec lui une transac-tion selon laquelle les pirogues, les marchandises et l’équi-page prisonnier seraient restitués, tandis que la maison Hat-ton et Cookson de son côté s’engageait à rappeler son agent. Mais, fort de sa victoire, Trader Horn put se dispenser d’exécuter l’accord conclu par son chef, et il put trafiquer malgré lui sur l’Ogooué supérieur.
Plus tard, il dira, encore plein de rancune, à Mrs. Ethelreda Lewis : « Ce Gibson appartenait à cette caté-gorie d’hommes que la nature n’a pas créés pour le trafic flu-vial. »
La grande insécurité qui régnait sur l’Ogooué du temps de Trader Horn avait sa cause surtout dans l’avance, en di-rection de la côte, des pahouins, appelés aussi fans. Ces an-thropophages de l’intérieur exerçaient une pression sur les tribus qu’ils rencontraient dans leur migration. Les anciennes populations avaient une grande peur de ces envahisseurs fé-roces. Vers le milieu des années quatre-vingts, les galoas, pour être mieux protégés contre les pahouins, quittèrent Adolinanongo et s’établirent sur la Grande Île d’en face. Un peu plus tôt déjà, la maison Hatton et Cookson avait transfé-ré sa factorerie au même endroit. La cause de ce déménage-
– 16 – ment était très probablement que le grand village galoa d’Adolinanongo avait perdu de son importance par suite des troubles qui éclatèrent après la mort du roi-soleil, et que le trafic se détournait de plus en plus vers la Grande Île.
Le transfert était déjà terminé quand Trader Horn revint de sa grande expédition qu’il faut placer probablement en 1883. La nouvelle maison, dont il loue dans ses mémoires la construction solide et l’aménagement pratique, était encore debout il y a quelques années. Elle reposait sur des pilotis en bois dur de deux mètres de haut ; le toit était couvert de feuilles de raphia.
L’intervention des blancs seule empêcha la population autochtone de l’Ogooué d’être anéantie par les pahouins. Les anciennes tribus, qui continuaient leurs guerres fratricides malgré le péril qui les menaçait toutes, n’auraient pas pu se défendre par leurs propres forces.
Quand les indigènes autochtones manifestent leur mé-contentement d’être dominés par les blancs, je leur réponds que sans nous ils n’existeraient plus, soit qu’ils auraient achevé de s’entretuer ou qu’ils aient fini dans la marmite des pahouins. Ils ne peuvent rien répliquer à cet argument. En général, malgré les nombreux et graves méfaits dont les blancs se sont rendus coupables dans leur œuvre de coloni-sation sur toute la terre, ils peuvent pourtant faire valoir qu’ils ont apporté la paix aux peuples soumis, dans la me-sure où ils mirent fin aux guerres insensées qui sévissaient sans cesse parmi eux. Ce bienfait, je peux l’estimer à sa juste valeur quand je me représente la situation telle qu’elle était ici du temps de Trader Horn.
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Le commerce de cette époque était un simple troc. En échange de l’ivoire, du caoutchouc, de l’ébène et du pa-douck, les indigènes recevaient du sel, de l’eau-de-vie, des fusils, de la poudre et du plomb, des marmites, divers usten-siles, des cotonnades et de la pacotille. Les fûts dans lesquels le caoutchouc était envoyé en Europe revenaient remplis de vieux uniformes.
Le sel était un article très demandé, car à l’intérieur on n’en trouvait pas du tout. Les indigènes rehaussaient le goût de leurs aliments avec du sel de potasse qu’ils préparaient en calcinant les feuilles charnues de certaines plantes des ma-rais. Avant l’arrivée des blancs, les habitants de la côte fai-saient avec l’intérieur un commerce lucratif avec le sel, qu’ils extrayaient de la mer. Ce sel fut remplacé peu à peu par celui que les blancs importaient dans des sacs, et les habitants de la côte perdirent leur bénéfice. Pour garder le contrôle du commerce du sel, et par là le contrôle du commerce tout court, ils firent tout leur possible pour effrayer les blancs et pour les empêcher de pénétrer vers l’intérieur. Le résultat fut que les négociants blancs, qui fréquentaient depuis long-temps la côte près de l’embouchure de l’Ogooué, connue dès la fin du 15e siècle, ne remontèrent pourtant le fleuve qu’aux environs de 1870.
Encore aujourd’hui le sel est la monnaie d’échange la plus cotée à l’intérieur. L’argent n’est d’aucune utilité aux habitants de ces contrées, où la factorerie la plus proche est éloignée de plusieurs étapes.
Trader Horn donne en toute naïveté des indications très significatives sur le rôle que le rhum de traite et l’eau-de-vie jouaient alors dans le pays. À son chef, qui s’étonnait qu’il ait
– 18 – pu, sans faire usage de ses armes, pousser si loin en avant l’exploration des routes commerciales dans une région in-connue, habitée par des tribus réputées guerrières, il répon-dit que la bouteille avait été son arme principale. L’île en amont, sur laquelle il voulait fonder une factorerie, lui fut at-tribuée à titre définitif au prix d’une bouteille de gin par le chef auquel elle avait appartenu. Quand il était satisfait de ses pagayeurs il leur faisait distribuer du rhum le soir.
Personne ici, ni sur toute la côte occidentale de l’Afrique, ne se souciait du sort qui attendait les hommes qu’on habituait à s’enivrer continuellement de rhum et d’eau-de-vie. Les négociants ne connaissaient qu’un seul souci : se faire livrer autant de produits que possible par les indigènes. Peu à peu seulement les blancs comprirent que l’alcool signi-fiait la ruine de la population et par conséquent aussi celle du pays et du commerce. En 1913 – j’ai assisté moi-même à cet épisode – tous les européens s’unirent pour demander que la vente du rhum et de l’eau-de-vie aux indigènes fût interdite. Ils l’obtinrent, mais non sans peine. Ce fut un grand progrès. Une grande société de commerce, qui détenait un véritable monopole dans le Haut-Ogooué, avait interdit dès la fin des années quatre-vingt-dix le rhum et l’eau-de-vie sur ses terri-toires et avait obtenu les meilleurs résultats.
À l’époque de Trader Horn, on fournissait en grande quantité aussi des fusils et des munitions aux indigènes, sans se soucier des conséquences. Si les guerres que les tribus menaient les unes contre les autres troublaient le commerce, elles le stimulaient aussi, parce qu’elles augmentaient la de-mande de fusils et de munitions.
Peu à peu l’administration devint assez puissante pour pouvoir songer à faire régner la paix et l’ordre dans le pays.
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Elle se trouva alors, comme d’ailleurs dans toutes les colo-nies africaines, dans une situation extrêmement difficile du fait que les indigènes disposaient de tant de fusils. Il fallut des années et des années avant qu’elle n’obtînt que les indi-gènes livrassent leurs armes et qu’ils se résignassent à ce que les fusils leur soient concédés en nombre limité, et pour la chasse seulement.
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Du temps de Trader Horn, le commerce des esclaves était ici encore très actif. Il est vrai qu’il ne florissait plus comme autrefois, parce qu’on n’exportait plus guère d’es-claves au delà de l’océan. Mais à l’intérieur, la demande sub-sistait.
La traite des noirs subit un premier recul vers 1830, quand la France et l’Angleterre s’entendirent pour entretenir des croiseurs sur la côte occidentale de l’Afrique afin de combattre la traite. Mais la côte à surveiller était si étendue que l’exportation, quoique très entravée, était loin d’être supprimée. Vers le milieu du siècle, la France et l’Angleterre disposaient de 52 croiseurs pour surveiller la côte. Ce n’était pas beaucoup, si l’on considère que le secteur de surveil-lance s’étendait sur 4.000 milles marins, et offrait d’excel-lents refuges aux négriers.
Quoique la base navale fondée en 1843 dans la baie du Gabon fût à quelques heures de traversée seulement au Nord du Cap Lopez et de l’embouchure de l’Ogooué, des esclaves étaient embarqués à ce dernier endroit jusque vers 1870, si-non encore plus tard. À la fin, il est vrai, leur embarquement se faisait clandestinement. Dans les derniers temps, ils
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étaient dirigés, d’après ce que me disaient les vieux, sur cer-taines petites îles de la côte occidentale de l’Afrique qui en avaient besoin pour leurs plantations. « Cap Lopez et l’embouchure du fleuve sont habités par les Ouroungous, qui sont des pirates et des négriers », lit-on chez Trader Horn.
La base navale de la baie du Gabon reçut le nom de Li-breville, parce qu’en 1849 les esclaves d’un négrier pris dans le voisinage y furent établis.
Cap Lopez a été autrefois un des plus importants centres d’exportation d’esclaves de la côte. Nous sommes renseignés sur la façon dont le commerce se pratiquait encore vers le milieu du 19 e siècle par l’explorateur américain Paul Du Chaillu, qui séjourna dans la région à cette époque. Il y vit encore toute une série de constructions pour le logement des esclaves destinés à l’Amérique. Les hommes étaient en-chaînés six par six. Ils étaient attachés par des carcans, et tous ensemble ils pouvaient par conséquent se mouvoir li-brement et même travailler à l’intérieur des palissades en-tourant les constructions. Un pareil enclos à esclaves était appelé barracon par les Portugais, qui formaient la majorité des marchands d’esclaves de la région. C’est d’un barracon situé autrefois aux environs de Libreville que dérive le nom de la station missionnaire protestante de Baraka, fondée en 1842 sur ce terrain.
Du Chaillu, au cours de ses excursions dans la région du Cap Lopez, rencontra de véritables monticules d’ossements, provenant de corps d’esclaves morts, qu’au cours des temps on avait entassés par milliers. Ceux qui connaissaient bien la contrée du Cap Lopez ont été frappés par les grandes éten-dues de forêt relativement jeune qu’on y rencontre. Cette fo-rêt s’est reconstituée sur des espaces qui, au dix-huitième
– 21 – siècle et dans la première moitié du dix-neuvième siècle, avaient été défrichés et transformés en plantations pour fournir les vivres que nécessitait l’entretien des nombreux esclaves.
Du Chaillu rapporte que pour un jeune esclave remis en sa présence, le traitant portugais donna un tonneau de rhum, quelques mètres de cotonnade et en plus un certain nombre de perles de verroterie. Pour une jeune femme on payait : un fusil, une grande marmite en cuivre, soixante mètres de co-tonnade, deux pièces de fer, deux matchettes, deux miroirs, deux limes, deux assiettes, deux verrous, un tonnelet de poudre, quelques perles et un peu de tabac. Tels étaient les prix sur la côte. À l’intérieur, les esclaves étaient bien meil-leur marché. Un jeune homme coûtait quatre livres de sel, une marmite en cuivre, quelques mètres de cotonnade et quelques perles de verroterie.
Du Chaillu eut aussi l’occasion d’assister à un embar-quement d’esclaves. Un jour, un brick d’environ 170 tonnes entra dans la baie. L’embarquement de 600 esclaves com-mença aussitôt. Il eut lieu dans des pirogues énormes ; dans chacune 6 pagayeurs et environ 60 esclaves trouvaient place. Deux heures après son entrée, le brick mit de nouveau à la voile. Il était pressé parce qu’il ne voulait pas être surpris par un croiseur.
Le désespoir des esclaves était porté à son comble par la croyance, dont parle aussi Du Chaillu, qu’ils étaient transpor-tés dans les pays lointains, au delà des mers, pour être tués et mangés par les blancs. J’ai souvent entendu dire par de vieilles gens de la contrée que les noirs croyaient autrefois que la viande en conserve provenait d’esclaves abattus.
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Cap Lopez fournissait principalement le Brésil et Cuba. Les Portugais se plaignirent à Du Chaillu, que les affaires ne marchaient plus, pas tant du fait que la surveillance de la côte les avait rendues difficiles, mais surtout parce que le Brésil avait réduit l’importation d’esclaves, de peur que les nombreux noirs ne puissent constituer un danger pour les blancs. Seul Cuba était encore un bon client. Quand l’escla-vage fut supprimé aux États-Unis après la guerre de séces-sion (1861-1865), les négriers africains durent renoncer peu à peu à leur métier.
Mais à la même époque existait encore dans la région de l’Ogooué un trafic d’esclaves purement intérieur, dirigé de l’arrière-pays vers la côte ; nous le savons par les relations de Marche et de de Brazza et par les mémoires de Trader Horn.
La population autochtone des régions côtières était ac-coutumée depuis toujours à employer des esclaves pour les travaux de plantation. En particulier, les familles qui depuis des générations vivaient du commerce considéraient le tra-vail physique comme étant au-dessous de leur dignité. En-core aujourd’hui un noir révèle sa prétention d’appartenir à une caste supérieure par son refus de pagayer avec les autres dans la pirogue. Quand un de mes infirmiers indigènes m’accompagne dans une course en pirogue, j’ai toutes les peines du monde à le persuader qu’il ne déchoit point en maniant une pagaye.
L’exploitation du caoutchouc dans le Gabon eut pour conséquence d’activer le commerce des esclaves. On en avait alors besoin non seulement pour la culture des planta-tions, mais aussi pour la récolte du caoutchouc. Quand des explorateurs ou des commerçants blancs entreprenaient des
– 23 – expéditions vers l’intérieur, les pagayeurs s’offraient en grand nombre. Ceux-ci profitaient de cette occasion pour acheter des esclaves à bon marché dans les pays d’amont, et pour les ramener en aval sous la protection des blancs, sans payer aux chefs dont ils traversaient les territoires les rede-vances qui leur étaient dues d’ordinaire.
À l’intérieur, les esclaves étaient d’habitude troqués contre du sel. À l’idée d’arriver dans un pays où il y avait du sel, beaucoup d’entre eux oubliaient la tristesse que leur cau-saient l’abandon du pays natal et la séparation d’avec leur famille. Trader Horn raconte qu’il rencontra un jour sur la N’Gounié quelques grandes pirogues chargées d’esclaves, qui avaient l’air tout à fait contents dans l’espoir de recevoir du sel et du poisson salé sur la côte. Mais pour un grand nombre d’entre eux ce départ forcé vers l’inconnu restait une souffrance.
Parmi les esclaves il y en avait beaucoup qui avaient été vendus par leur tribu pour avoir commis des escroqueries ou parce qu’ils étaient accusés d’avoir nui aux autres par des pratiques magiques. Les membres d’une même famille étaient presque toujours séparés. Souvent aussi, les parents, quand ils avaient un certain âge, étaient noyés et les enfants seuls emmenés.
Des anciens m’ont raconté que les indigènes de cer-taines régions de l’intérieur vendaient leurs enfants en escla-vage, pas tant pour y gagner, mais pour les envoyer dans un pays où ils auraient à manger à leur faim. L’Afrique équato-riale ne possédait à l’origine, comme je l’ai aussi exposé dans mon livre « À l’orée de la forêt vierge », aucun arbre fruitier ni aucune plante comestible. Le bananier, le manioc, l’igname, la patate et le palmier à huile ne sont pas origi-
– 24 – naires de l’Afrique, mais ont été introduits des Antilles par les Portugais. Dans les régions de l’intérieur, où ces cultures vivrières étaient encore inconnues, les indigènes n’avaient pour aliments, outre les produits de la chasse et de la pêche, que certaines racines et les fruits de quelques arbres de la fo-rêt. Si la chasse et la pêche étaient insuffisantes, c’était la famine, ce qui arrivait fréquemment. Aux habitants de ces pays dévastés par la famine, qui étaient situés principale-ment dans la région des sources de N’Gounié, le pays d’en bas avec ses plantations, sans parler du sel, apparaissait comme un paradis, dans lequel ils souhaitaient savoir leurs enfants. Venant de ces régions, arrivent aussi dans mon hô-pital des malades appartenant à la catégorie des mangeurs de terre. Poussés par la faim, ils avaient pris dans l’enfance l’habitude de manger de la terre, et ils l’avaient gardée alors même qu’ils trouvaient une nourriture suffisante.
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En général, chez l’indigène l’esclave n’avait pas la vie trop mauvaise. S’il faisait son travail, on le laissait en paix ; si le maître en était content il lui donnait la possibilité de se marier ; les enfants issus de ces unions lui appartenaient na-turellement. Beaucoup de femmes esclaves se mariaient dans la famille de leur maître. Cependant il ne faut pas non plus se représenter la situation de ces esclaves domestiques sous des couleurs trop idylliques, comme on le fait parfois. Leur maître pouvait les traiter selon son bon plaisir, exercer sa cruauté sur eux et les tuer.
Quand un chef mourait, un certain nombre de ses es-claves était sacrifié en son honneur. Nous savons par Du
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Chaillu que cette coutume était encore très répandue au Ga-bon vers le milieu du siècle dernier. Il cite, comme un fait tout à fait exceptionnel, que Will Glass, membre d’une fa-mille de chefs des environs de Libreville, interdit expressé-ment sur son lit de mort que ses esclaves subissent ce sort. Sous l’influence des missionnaires américains, il s’était élevé au-dessus des opinions traditionnelles.
L’initiative de l’application des mesures tendant à sup-primer l’esclavage au Gabon revient à de Brazza. Pendant son premier séjour (1875-1878), il se contenta, par mesure de précaution, de racheter les esclaves qui demandaient à être libérés. Il lui importait avant tout de proclamer le prin-cipe que pour le noir aussi la liberté était un bien inaliénable. Il procéda aux premiers rachats à Lopé, sur le Haut-Ogooué, où un marché d’esclaves se tenait à côté de son campement. Il fit annoncer aux esclaves prêts à être embarqués dans les pirogues pour descendre le fleuve qu’il rachèterait ceux d’entre eux qui le demanderaient. Dix-huit seulement se pré-sentèrent, et ceux-ci s’imaginaient être devenus désormais les esclaves des blancs. Peu à peu seulement ils comprirent qu’ils étaient libres. Par la suite, de Brazza parvint à consti-tuer une bonne partie de son équipage avec des esclaves li-bérés ; mais beaucoup d’entre eux lui donnaient bien peu de satisfaction. Il en parle dans ses lettres.
Après son second voyage (1880-1882), de Brazza revint dans le pays en 1883 pour plusieurs années. Il avait alors pour mission, non seulement d’entreprendre de nouvelles expéditions, mais aussi d’organiser l’administration.
À partir de ce moment, il prit des mesures plus éner-giques contre l’esclavage. Tous les esclaves qui le deman-daient devaient être affranchis par leurs maîtres, soit pour re-
– 26 – tourner dans leur pays natal, soit pour suivre de Brazza et s’établir dans les villages qu’il avait l’intention de fonder.
Cette fois encore le succès ne fut pas considérable. Le chef Apaqué, qui habitait en amont de Lambaréné, raconta d’une mine satisfaite à son ami Trader Horn, que de Brazza avait passé récemment une nuit chez lui et lui avait demandé de lui céder les esclaves qui voudraient le suivre. Mais quoique lui, Apaqué, se fût déclaré d’accord et en eût infor-mé les esclaves réunis à la hâte, aucun d’entre eux n’avait manifesté l’intention de le quitter.
Dans la région de Lambaréné, une pression fut parfois exercée sur les esclaves pour les faire partir. Il arriva même, d’après ce que m’ont raconté de vieux indigènes, qu’ils fu-rent purement et simplement enlevés à leurs maîtres, comme ce fut le cas des 120 esclaves qui appartenaient aux héritiers du roi-soleil d’Adolinanongo. Beaucoup de ces esclaves se retiraient dans la forêt, et plus tard, quand la question de leur émancipation n’était plus à l’ordre du jour, ils rejoignaient leurs maîtres. Même des affranchis, qui étaient retournés dans leur pays situé à l’intérieur revinrent ensuite. Ils se sen-taient plus chez eux auprès de leurs maîtres que dans leur famille qu’ils avaient revue. Ils ne voulaient pas non plus se passer des avantages de la civilisation dont ils avaient fait connaissance dans le Bas-Ogooué.
Dans les régions qui n’étaient pas situées au voisinage du fleuve ou des grandes voies de communication, l’autorité de l’administration, d’après des informations que je tiens des anciens, était à cette époque encore si peu assurée, qu’elle ne pouvait s’occuper efficacement de l’affranchissement des esclaves. Dans la mesure où l’administration s’organisait, elle put cependant empêcher leur vente et leur transport et
– 27 – mener ainsi avec succès la lutte pour l’abolition de cette pra-tique.
Quand j’arrivai dans le pays en 1913, beaucoup d’indi-gènes y vivaient encore comme esclaves. Légalement, ils étaient libres. Mais ils ne faisaient aucun usage de leur liber-té. Ils restaient auprès de leurs maîtres et les servaient sans salaire, parce qu’ils étaient habitués à cette existence et ne croyaient pas pouvoir s’en créer une meilleure. L’idée de l’employé salarié, qui n’avait jamais existé auparavant dans ce pays, ne pénétrait que lentement parmi les indigènes. L’administration ne pouvait rien faire contre cet esclavage inavoué et volontaire, et elle n’y avait aucun intérêt. On re-connaissait ces étrangers aux contrastes que présentaient les traits de leur visage et la nuance particulière de leur peau avec ceux des autochtones.
Pendant mon premier séjour une femme indigène, qui paraissait être assez fortunée arriva à mon hôpital accompa-gnée de quatre hommes encore assez jeunes. Elle les présen-ta comme ses serviteurs. En réalité, c’étaient ses esclaves. Le lendemain, je la rencontrai au bord de la forêt en train de ramasser du bois pour faire son feu. À ma question, pourquoi elle était obligée de chercher elle-même son bois, puisqu’elle avait amené quatre esclaves, elle répondit en souriant : « Avoir des esclaves ne signifie pas être bien servi. »
Un jour, pendant qu’un noir jovial et déjà âgé était en traitement à mon hôpital, un autre indigène vint me trouver et me demanda si je ne voulais pas garder cet homme à mon service ; il me le céderait comme travailleur à des conditions avantageuses. Je n’aurais qu’à le nourrir sans le payer. En réponse à mon étonnement et à mes questions il me raconta qu’il avait hérité de cet homme comme esclave de son père,
– 28 – qu’il était assez adroit et pas trop paresseux, mais qu’il jouait tous les tours possibles. Attendu que, selon le droit en vi-gueur chez les indigènes, le maître était tenu pour respon-sable de tous les méfaits commis par son esclave, il avait dû payer déjà bon nombre d’amendes et de dommages et inté-rêts pour lui. Il lui avait déjà souvent offert la liberté, mais l’autre ne l’avait pas acceptée sachant bien qu’il serait alors obligé de porter lui-même les frais de ses méfaits. Pour cette raison, il me l’offrait. « Tu sauras bien le mettre au pas », me dit-il. Malheureusement, je dus lui répondre que moi non plus je n’étais pas assez riche pour posséder un esclave aussi ruineux.
Au cours des temps, les anciens esclaves se sont fondus entièrement par mariage et par adoption dans la population autochtone. J’ai connu des chefs de village qui étaient fils d’esclaves ou qui avaient été esclaves eux-mêmes.
L’idée de l’ouvrier salarié a maintenant pénétré parmi la population. Pourtant, il y a encore bien des noirs qui n’exi-gent point de salaire, mais qui sont prêts à servir un maître qu’ils ont choisi eux-mêmes, et à travailler sur sa plantation en échange de l’habillement, du logement et d’une nourriture abondante, tout cela dans l’attente qu’un jour il leur achètera une femme. On rencontre ces âmes simples sur des planta-tions isolées en brousse. Les deux parties tirent un profit égal de ce système.
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Pendant quarante ans, à l’écart des événements et des changements qui survinrent dans le pays, Adolinanongo res-
– 29 – tait abandonné. La forêt et la brousse reprirent possession du sol.
Enfin, en 1923, un exploitant forestier s’établit sur la partie de la colline tournée vers l’amont. À la fin de 1925, je commençai à défricher l’extrémité en aval. Sur le terrain de la mission protestante où s’élevait auparavant mon hôpital, la place qu’on pouvait mettre à ma disposition n’était pas suffisamment grande pour me permettre de construire dans la mesure nécessitée par l’affluence toujours croissante des malades. Pendant que Trader Horn écrivait ses mémoires à Johannesburg, une case après l’autre s’élevait à Adolinanon-go. En janvier 1927, le nouvel hôpital était suffisamment avancé pour que nous puissions nous y installer avec nos malades.
De la bonne terre noire, telle que j’en avais besoin pour le jardin, se trouvait en quantité aux bords de l’ancien vil-lage, aux endroits où pendant de longues années les femmes d’Adolinanongo avaient jeté les décombres. En creusant le sol, nous trouvâmes de lourds bracelets et des anneaux de cheville en bronze, vestiges de générations passées.
Quand un vapeur fluvial se dirige vers notre rive et an-nonce par un coup de sirène son intention d’accoster, je pense bien souvent au jeune Trader Horn, qui, au retour d’un voyage, dirigeait le Pionnier vers cette colline, et qui avant moi se sentait chez lui à Adolinanongo. S’il revenait, il trou-verait la nature inchangée. Toujours, les crocodiles dorment, la gueule ouverte, sur les bancs de sable et sur les troncs d’arbres le long des rives. Toujours, les pélicans décrivent leurs orbes dans les airs. Toujours, la forêt impénétrable, d’un vert magnifique, recouvre les îles et les bords du fleuve et se mire dans ses eaux brunes.
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