Histoires de la forêt vierge

Albert Schweitzer · Chapitre 6 sur 11

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Histoires de la forêt vierge

V L’hôpital de la Forêt Vierge ................................ 79

V

 

 

L’HÔPITAL DE LA FORÊT VIERGE

 

Pendant mon premier séjour ici, je fis venir d’Europe pour un brave vieux catéchiste de la mission protestante qui avait perdu toutes ses dents, un dentier d’après l’empreinte qu’avait prise, avant mon arrivée, un missionnaire de Lam-baréné. Le dentiste qui l’avait fait eut la bonté de facturer seulement la valeur des matériaux employés. De cette façon, le bon vieux eut un dentier qui ne lui revenait pas cher et qui lui allait assez bien. Mais quelque temps après, il vint me trouver et me réclama son argent. J’examinai le dentier et je ne trouvai rien à corriger. Il allait bien et il n’y avait pas de points douloureux. Non sans étonnement, je lui demandai de quoi il avait à se plaindre. Il me répondit : « Les nouvelles dents ne tiennent pas aussi solidement que les anciennes. » Pendant des mois il m’a poursuivi de ses doléances voulant à tout prix se voir rembourser son argent.

 

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Chez une jeune fille nous étions obligés de pratiquer l’énucléation d’un œil. Après quelque temps, nous le rempla-çâmes par un œil artificiel, que nous avions fait venir d’Eu-rope. L’enfant s’y habitua rapidement. Le père et la mère, qui l’avaient accompagnée chez nous, manifestèrent une grande joie, parce que leur fille n’était plus défigurée par l’absence d’un œil. Leur reconnaissance envers nous venait aussi de ce qu’ils pouvaient de nouveau exiger le prix fort pour son ma-riage. Quand ils furent sur le point de partir avec l’enfant, la mère prit à part un des médecins et lui dit : « Docteur, dis-moi encore une chose. Quand l’enfant pourra-t-elle voir avec son nouvel œil ? »

 

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Un malade blanc avait passé plusieurs semaines à notre hôpital. Quand il fut parti, on constata que le thermomètre médical avait disparu de sa chambre. Nous nous demandions si, par mégarde, il l’avait emporté dans ses bagages ou si son boy l’avait jeté, de peur que nous ne nous apercevions qu’il s’était cassé entre ses mains. Il faut savoir que chaque blanc se fait accompagner à l’hôpital par son boy, qui le sert et fait aussi sa chambre.

Trois semaines plus tard, je rencontrai le blanc sur l’autre rive du fleuve, à Lambaréné. « J’ai quelque chose à vous rendre », dit-il, et il tira le thermomètre de sa cantine. Ensuite il me raconta l’histoire de sa disparition. Quand il fut rentré, le boy lui dit le soir : « Monsieur, n’oublie pas de prendre sous le bras le bon médicament, pour que tu restes en bonne santé. » « Que veux-tu dire ? » « Le médicament en verre, qui brille si bien. » « Ah », dit le blanc, le thermo-

 

– 80 – mètre : mais je n’en ai pas ici. » « Si », dit le boy, « nous en avons un », et fièrement il sortit le thermomètre de son étui. Plein de sollicitude pour son maître il l’avait emporté secrè-tement.

 

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Chez une femme indigène qui était encore une vraie primitive nous avions fait l’opération de la cataracte. Le len-demain, quand la malade se sentit des élancements dans l’œil, elle descendit au fleuve plusieurs fois dans le courant de la nuit, pour le rafraîchir avec de l’eau. À la fin, nous fûmes obligés de mettre un gardien pour l’en empêcher. Malgré ces lavages contre-indiqués, l’œil guérit bien.

Voilà qu’arriva le moment d’enlever le pansement et de faire le premier contrôle de l’acuité visuelle. Le médecin qui l’avait opérée fit quelques gestes de la main et demanda à la malade si elle la voyait. Pas de réponse. Elle ne voulut pas non plus compter les doigts de la main qu’on lui mit sous les yeux. Quoi qu’on fît, il n’y avait pas moyen d’obtenir une ré-ponse. Quand à la fin le médecin, un peu décontenancé, mais aussi irrité, car il s’était aperçu que la malade voyait quelque chose, lui demanda pourquoi elle ne donnait aucune des in-dications demandées, la femme répondit d’un ton maussade : « Tu m’as opérée. Tu dois donc savoir si je vois et comment je vois. »

Plus gentille fut la conduite d’un vieillard, venu de l’intérieur, qui avait également été opéré de la cataracte. La veille de son départ, il manifesta sa joie et son bonheur d’avoir recouvré la vue et sa reconnaissance envers le méde-

 

– 81 – cin par une danse solennelle à travers l’hôpital. Ce fut un spectacle vraiment émouvant.

 

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Un homme, nommé Ebang Eï, était chez nous avec une énorme hernie que le docteur avait déclarée inopérable, lors d’une première intervention. Voilà qu’il était revenu et nous importunait sans cesse, pour que l’opération fût reprise. Nous avions beau lui représenter avec insistance le danger qu’elle pouvait comporter, il pria et insista tant et si bien que finalement nous nous décidâmes à la faire. Fou de joie, il parcourut l’hôpital et annonça dans toutes les cases qu’il al-lait être opéré à nouveau. La veille du jour tant attendu, il fleurit la couchette qu’il devait occuper dans la salle des opé-rés, une fois l’intervention terminée. Celle-ci réussit pleine-ment.

 

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Une femme était couchée sur la table d’opération en train de recevoir les injections pour l’anesthésie locale. Le docteur, suivant la louable habitude des chirurgiens, entama avec elle une conversation, pour détourner son attention et lui donner un peu de courage. Mais elle ne fit guère attention à ses discours et à ses questions. Comme il continuait néan-moins, elle lui coupa la parole : « Ce n’est pas le moment de bavarder. Dépêche-toi de couper. »

 

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Après une opération délicate, on était très inquiet sur l’état de la malade. Trois fois pendant la nuit le médecin qui l’avait opérée s’approcha de sa couchette sur la pointe des pieds et souleva la moustiquaire pour tâter le pouls et écou-ter la respiration. Trois fois, l’infirmière arriva à son tour pour faire les mêmes gestes. Le lendemain matin, quand on demanda à la malade comment elle se portait, elle répondit d’une voix maussade : « J’aurais bien dormi, si l’on m’avait laissée tranquille. »

 

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Les opérés nous causent constamment de graves soucis, parce qu’ils n’observent pas les prescriptions que nous leur donnons. Si l’envie les prend, ils vont se baigner dans le fleuve le lendemain d’une opération, sans se soucier de mouiller et de souiller leur pansement. Cet homme qui, après une suture d’intestin, devait s’abstenir momentanément de toute nourriture, absorbe le lendemain de l’opération, fatigué par la longueur du jeûne, un repas abondant qu’il a fait pré-parer en cachette par sa femme. Souvent aussi, les opérés cèdent à la tentation de passer le doigt sous le pansement pour toucher la plaie, et risquent par là de l’infecter. Ce n’est vraiment pas facile d’être le chirurgien des primitifs.

Nous constatons avec étonnement que ces folies dange-reuses n’ont pas toujours les conséquences fatales qu’on au-rait cru devoir redouter. Contre toute attente, même des ma-lades qui le lendemain d’une suture d’intestin n’ont pas pu résister à la tentation de boire et de manger n’ont pas suc-combé dans certains cas.

 

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Les malades nous arrivent en pirogue. Ils ne viennent donc pas seuls, mais accompagnés de parents ou d’amis, qui leur servaient de pagayeurs et qui restent avec eux à l’hôpital, pour les ramener au village après leur guérison.

Un hôpital dans la forêt vierge diffère donc d’un hôpital européen. Il n’héberge pas seulement des malades, mais aus-si des gens bien portants.

À l’hôpital, nos malades tiennent à mener la même vie que chez eux. J’ai donc construit un grand village formé de cases en tôle ondulée. À la place des lits, il y a des cou-chettes faites de planches. Les malades occupent les cou-chettes. Leurs compagnons dorment sur des nattes en raphia qu’ils étendent par terre. Le médecin entrant de nuit dans une case pour voir un malade se voit obligé d’enjamber des corps qu’il trouve sur son chemin.

Dans notre hôpital nous ne faisons pas la cuisine pour les malades indigènes. Ceux-ci se préparent leurs aliments eux-mêmes. Pour ceux qui sont alités, les gens venus avec eux se chargent de cette besogne. Chaque jour, nous distri-buons aux malades et à leurs compagnons des bananes, du manioc, du sel, du riz (que nous faisons venir d’Europe) et de l’huile que nous préparons avec les noix de palme, récoltées dans notre plantation. Deux ou trois fois par semaine, ils re-çoivent de la morue, que nous fournissent les grandes pêche-ries maritimes de Port Étienne sur la côte de Mauritanie. Ce poisson importé, que nous achetons aux factoreries de Lam-baréné, me revient meilleur marché que celui que je pourrais

 

– 84 – faire prendre dans l’Ogooué par des pêcheurs indigènes. Dans ce fleuve et dans ses affluents, la pêche n’est abon-dante qu’aux basses eaux durant les quelques semaines de la saison sèche. À la saison des pluies, quand la pêche au filet et au trémail n’est pas possible, elle ne rend guère.

Chaque matin, un marché se tient à l’hôpital. Les indi-gènes des villages avoisinants apportent du manioc et des bananes. Une infirmière est occupée à marchander avec eux deux heures durant pour faire les provisions dont nous avons besoin.

À dix heures et demie, l’infirmière fait annoncer par une sonnerie de clairon que la distribution des vivres va com-mencer. Elle la fait derrière un guichet devant lequel défilent les malades et leurs compagnons. Pour recevoir sa ration, chacun est obligé de présenter au préalable à l’infirmière le carton sur lequel se trouvent inscrits son nom et son numéro d’ordre. Sur sa liste, celle-ci marque qu’il a touché sa part pour ce jour. Sans cette précaution, il arriverait que le même malade se présentât deux fois devant le guichet, dans l’espoir de ne pas être reconnu et de recevoir encore une ra-tion. Le carton en question est remis aux indigènes au mo-ment de leur entrée à l’hôpital. D’ordinaire ils le portent avec une ficelle autour du cou, ou l’attachent soit à leur pagne soit à leurs cheveux.

Les bananes que nous distribuons ne sont pas les ba-nanes douces qui se trouvent aussi sur les marchés d’Europe, mais de grandes bananes qui ne se consomment que cuites. Les indigènes préfèrent celles-ci, parce qu’elles sont plus nourrissantes que les autres. Nos malades reçoivent des ba-nanes douces seulement en supplément, quand nous sommes obligés de les nourrir exclusivement de riz. Cela se

 

– 85 – produit, quand les villages ne nous livrent pas de vivres, parce que les plantations ont été dévastées par les éléphants, ce qui arrive assez souvent.

 

Les malades et leurs compagnons ont la permission de cueillir à volonté dans la plantation de l’hôpital des noix de palme, des bananes douces, des fruits de l’arbre à pain, des citrons, des mangues et des papayes. Ainsi nous avons la certitude qu’alors même que nous sommes obligés de les nourrir de riz ils reçoivent néanmoins suffisamment de vita-mines. Les papayes en particulier, qui ressemblent par leur forme et par leur goût à de petits melons, constituent un supplément très apprécié. J’ai fait planter des centaines de papayers tout autour de l’hôpital. Par contre, je n’ai aucun intérêt à cultiver du cacao pour les malades. Ils n’en con-somment pas. Du café aussi ils ne font aucun cas.

 

L’infirmière qui distribue les vivres doit donner à ceux qui défilent devant le guichet non seulement leurs propres rations, mais aussi celles des alités. Cela rend sa tâche bien délicate. Elle n’a aucune garantie que la portion donnée aille au destinataire pour lequel elle a été touchée. Il y a des pri-mitifs qui ne se font guère de scrupules à s’approprier la nourriture du malade alité qui leur est confié.

 

Devant les cases, de nombreux petits feux flambent du matin jusque tard dans la nuit sous des marmites qui repo-sent sur trois ou quatre pierres.

 

Le bois dont les indigènes ont besoin pour faire la cui-sine ne fait pas défaut. Il se trouve en abondance dans la fo-rêt toute proche. L’eau potable est fournie par deux pompes dans la cour de l’hôpital.

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Seule la nourriture des malades qui doivent suivre un ré-gime est préparée par les infirmières.

 

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Les cinq infirmières européennes et les dix infirmiers in-digènes sont absorbés par le travail dans la salle d’opération, les laboratoires, la salle de consultation, la salle de panse-ment et la pharmacie. Ils ne peuvent pas s’occuper des habi-tants des cases autant qu’il le faudrait. Pour les malades ali-tés, nous sommes obligés de compter en partie sur les ser-vices que voudront bien leur rendre leurs compagnons. À ceux-ci incombe la tâche de leur procurer l’eau et le bois, de prendre à leur place la ration à la distribution, de leur faire la cuisine, de laver le linge et la vaisselle et de vider les vases.

Arrive-t-il que des indigènes gravement malades se trouvent à l’hôpital sans être accompagnés de parents ou d’amis, nous sommes bien embarrassés. Il s’agit alors de trouver quelqu’un qui veuille bien faire le garde-malade au-près d’eux. Sans doute, il y a suffisamment de convalescents capables de rendre ce service. Si nous en trouvons un qui est de la tribu du malade en question, nous pouvons obtenir par des prières et par la promesse d’une gratification qu’il se dé-clare disposé à s’occuper de lui. Encore faut-il le surveiller de près, pour qu’il s’acquitte convenablement de ses fonctions.

Ce n’est qu’avec hésitation que nous nous décidons à demander à quelqu’un qui n’est pas de la tribu du malade de lui rendre les services dont il a besoin. Nous savons d’avance de quelle manière il recevra cette proposition. Il ne sert de rien que l’infirmière lui représente tout le bien qu’elle lui a fait, à lui qui était pourtant aussi un étranger pour elle, pour

– 87 – lui faire comprendre qu’à son tour il doive chercher à aider son prochain. Quoi qu’elle dise, la réponse est toujours la même : « Cet homme n’est pas frère pour moi », ce qui signi-fie qu’il n’appartient pas à la même tribu. Tout en ayant de-vant les yeux la façon dont nous-mêmes, médecins et infir-mières, nous nous dévouons aux indigènes, il ne se départit pas de son indifférence naïve vis-à-vis de l’étranger. Au dé-but, nous étions indignés de ce manque de charité. Mainte-nant nous nous sommes résignés.

Parfois, mais très rarement, nous avons le bonheur de trouver quelqu’un qui nous comprend et qui fait le bon sama-ritain à l’égard d’un malade qui lui est étranger.

Notre première question, à l’arrivée d’un malade ou d’un blessé, vise donc à savoir s’il est accompagné ou non. Dans l’affirmative, nous sommes très satisfaits. Mais il n’est pas rare que ceux qui ont amené le malade nous répondent qu’il s’agit d’une personne qui n’a plus de famille, et que ce n’est que par charité qu’ils l’ont conduite à l’hôpital. Nous ne sommes pas à même de contrôler si cette affirmation est exacte. Il se peut que le malade soit quand même un des leurs, mais qu’ils ne veuillent pas faire le sacrifice de rester auprès de lui.

Il arrive aussi que des malades, d’ordinaire de vieilles gens, soient déposés nuitamment sur le terrain de l’hôpital. Au matin, nous les trouvons là. Il n’y a pas moyen de leur faire dire qui ils sont et d’où ils viennent. Si nous arrivons à les guérir, leur famille l’apprend et les fait chercher aussi se-crètement qu’elle les avait amenés.

La nouvelle lui parvient-elle que le malade est condam-né, elle le laisse mourir chez nous sans se soucier autrement de lui.

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Je me souviens du cas d’un pauvre vieux, atteint d’une maladie de cœur, qui arriva ainsi à l’hôpital. Un matin, nous le trouvâmes étendu sur la rive, presque nu, sans couverture et sans moustiquaire. Lui-même se réclama d’une riche pa-renté qui, d’après ses dires, habitait dans un village situé dans une contrée éloignée. Très prochainement, on viendrait et on apporterait pour lui beaucoup de bananes et de la viande d’hippopotame fumée, et pour moi un grand cadeau. Il reçut de nous une couverture, une moustiquaire et la nour-riture et séjourna à l’hôpital plusieurs semaines, jusqu’à sa mort. Pouvant à peine articuler, il parla encore des riches pa-rents qu’il attendait. La dernière joie que je pus lui procurer fut de faire semblant d’ajouter foi à ses paroles. Ainsi encore la veille de sa mort ; je n’oublierai pas le sourire qui éclaira alors son visage.

 

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Les malades sont-ils accompagnés de parents qui restent avec eux à l’hôpital, je n’ai en général pas seulement à loger ceux-ci, mais encore à les nourrir.

 

Beaucoup de nos malades, surtout ceux qui arrivent de l’intérieur, sont si pauvres qu’ils ne possèdent ni couverture ni moustiquaire. Nous en mettons à leur disposition pour le temps qu’ils passent à l’hôpital. Les malades ont besoin d’être pourvus d’une moustiquaire non seulement pour qu’ils ne soient pas incommodés par les moustiques pendant la nuit, mais avant tout pour être garantis contre le paludisme qui, comme l’on sait, se transmet par les piqûres de certains de ces insectes. Assez souvent, des malades s’estimant gué-

 

– 89 – ris s’en vont pendant la nuit en emportant la couverture et la moustiquaire comme souvenir de l’hôpital.

Établir qui a droit à la ration ou qui au contraire doit lui-même subvenir à ses besoins, n’est pas toujours facile. En principe, nous ne donnons la nourriture qu’à ceux qui sont venus de loin et qui n’ont pas les moyens de s’acheter des vivres sur place. Si les malades sont originaires de villages des environs, leur famille est tenue de les ravitailler.

Journellement cependant des cas se présentent où nous sommes sollicités d’accorder la ration aussi à des gens qui, d’après nos principes, n’y auraient pas droit. Voici des ma-lades qui jusqu’à présent recevaient des vivres de leur vil-lage. Depuis quelques jours, le ravitaillement ne leur est plus arrivé. La raison en est-elle que leur famille n’avait pas de pi-rogue disponible, ou que les pagayeurs faisaient défaut, ou que les éléphants avaient dévasté la plantation ? Nom-breuses sont les causes éventuelles de cet arrêt du ravitail-lement qui nous sont fournies, jusqu’à ce qu’à la fin nous nous laissions fléchir et que nous inscrivions le malade sur la liste des ayant droit à la ration. Mais que de fois il arrive qu’il y reste alors définitivement. Si les parents au village ont fait l’expérience que je ne laisse pas mourir de faim les leurs, quand les vivres leur font défaut, ils ne jugent plus néces-saire de s’occuper d’eux.

Un autre cas. Un malade a suffisamment d’argent pour s’acheter des vivres pour un certain temps. Mais voici qu’il se voit obligé de prolonger son séjour à l’hôpital. Son village est beaucoup trop éloigné pour qu’il puisse envoyer un mes-sager aux siens et leur demander de lui faire parvenir de l’argent. Il se voit donc obligé de nous prier de bien vouloir le nourrir. Son état ne nous permet pas de le laisser partir.

 

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Que devons-nous faire ? Force nous est d’agréer sa requête et d’avoir foi dans sa promesse que, dans l’avenir, quand il sera de nouveau en état de travailler, il nous remboursera les frais occasionnés par son entretien. Mais peut-être n’était-ce qu’un prétexte et ses moyens n’étaient-ils pas épuisés.

À la suite d’une expérience j’ai choisi pour principe d’être plutôt trop indulgent que trop strict dans des cas de ce genre. Au moment où l’on allait commencer la narcose d’un homme qui devait être opéré, je lui demandai s’il avait bien suivi mes instructions et s’était abstenu de manger. Il me ré-pondit que depuis deux jours lui et sa femme avaient été obligés de jeûner. Les parents de leur village n’avaient plus rien envoyé et il n’avait pas osé m’en parler de peur que je ne mette en doute ses paroles.

 

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Puisque je dois loger et nourrir ceux qui ont accompagné un malade, j’exige d’eux qu’ils fournissent du travail dès que celui-ci se trouve en bonne voie et peut se passer de leur présence continuelle. Nous avons besoin de bras pour entre-tenir la plantation de l’hôpital et pour l’agrandir aux dépens de la forêt, pour cueillir les régimes de noix du palmier à huile, pour jardiner et pour faire les grandes provisions de bois nécessaires à l’hôpital et au ménage. Les hommes sus-ceptibles de fournir du travail figurent sur une liste à l’aide de laquelle chaque matin, une infirmière fait leur appel. Après leur avoir distribué des pelles, des pioches, des râ-teaux, des haches, des matchettes et des scies, elle les dirige vers le jardin, la plantation et la forêt. Elle les met à la tâche et surveille les travaux. Le soir, à la rentrée, elle doit bien

 

– 91 – veiller à ce que personne ne se dispense de rendre son outil, soit pour se l’approprier, soit pour éviter la peine de le rap-porter.

Autrefois je croyais qu’il fallait un homme pour com-mander les travailleurs. Mais depuis, j’ai fait l’expérience que la femme blanche a plus d’ascendant sur les primitifs qu’un homme. Par respect pour elle, les indigènes ne se montrent pas rétifs, comme ils le sont si souvent envers l’homme. Ils s’efforcent de lui faire plaisir. L’infirmière chargée de la sur-veillance des travailleurs est appelée par eux mademoiselle contremaître.

Les femmes indigènes qui sont arrivées avec des ma-lades sont désignées les unes pour travailler comme coutu-rières ou comme laveuses, les autres pour préparer l’huile de palme avec les noix récoltées dans notre plantation. Chaque samedi soir, hommes et femmes reçoivent une gratification correspondant au nombre de journées de travail fournies au courant de la semaine.

 

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J’exige également que les indigènes qui viennent rendre visite aux malades soient à ma disposition dans le cas où j’ai besoin d’eux. Un jour, je demandai à un homme que je voyais en conversation avec un malade de nous donner un coup de main dans un travail de construction en cours. Au lieu de m’obéir, il disparut. Le lendemain, le retrouvant à cô-té du malade, je l’appelai encore et de nouveau il s’éclipsa. Le troisième jour, je lui dis que s’il refusait de nous aider, je lui interdirais l’accès de l’hôpital. Sur quoi il monta dans sa pirogue et partit.

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Ennuyé d’avoir chassé le visiteur, qui avait semblé dis-traire le malade, je m’en excusai auprès de celui-ci. Il me ré-pondit en souriant : « Ne te fais pas de reproches. Cet homme n’était pas un visiteur, mais un créancier. Me sa-chant couché ici, incapable de lui échapper, il vint jour par jour pour me faire palabre au sujet de ma dette. Tu l’as chas-sé, je t’en remercie. »

 

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L’après-midi du samedi est consacré au grand nettoyage, à l’intérieur et à l’extérieur des cases. Pour cette opération, toutes les femmes qui sont venues accompagner un malade à l’hôpital sont requises. Le commandement de la troupe est confié à la plus jeune des infirmières. Dominique, un des plus anciens infirmiers indigènes, est son adjoint.

Quand les cases, leurs alentours et les rues de l’hôpital ont été nettoyés, on forme des équipes qui, sur le terrain descendant vers le fleuve et celui montant vers la colline, doivent ramasser toutes les bouteilles, boîtes en fer blanc et débris de vaisselle jetés dans l’herbe. Le spectacle rappelle le tableau des glaneuses de Millet.

D’où viennent ces nombreuses boîtes en fer-blanc et ces bouteilles ? Nous donnons aux indigènes des boîtes de lait et des bidons vides dont ils se servent pour toucher leur ration d’huile de palme, pour faire la cuisine et pour boire. Quand ils n’en font plus usage, ils les jettent dans l’herbe, ainsi que les bouteilles dans lesquelles ils conservaient le riz, sans s’en soucier autrement. L’eau de pluie s’accumule dans ces réci-pients, de sorte qu’ils deviennent des lieux excellents pour l’éclosion des larves de moustiques. La chasse aux boîtes et

– 93 – aux bouteilles qui traînent au voisinage des maisons est donc un des moyens de défense les plus efficaces contre le palu-disme.

Comme un chien de berger, Dominique tourne autour du troupeau de femmes, faute de quoi l’infirmière qui com-mande le grand nettoyage les verrait disparaître l’une après l’autre dans les cases ou entre les bananiers, et risquerait fort de rester seule sur le théâtre des opérations. Les boîtes, les tessons et tous les détritus qu’on a ramassés remplissent plu-sieurs caisses. On les transporte au fleuve et on les charge dans des pirogues pour aller les verser au milieu du courant. La tombée de la nuit seulement met fin au grand nettoyage.

Les primitifs ne peuvent pas comprendre pourquoi nous tenons tant à la propreté des alentours de nos habitations. Il leur est tout à fait indifférent qu’au cours des années des monceaux de décombres, de vieilles boîtes et des tessons s’accumulent autour de leurs villages. Il est très difficile de les convaincre que ces tas d’immondices sont une des causes principales des fièvres dont ils souffrent, eux et leurs pauvres enfants.

 

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L’après-midi du dernier jour de chaque mois est consa-cré à l’appel de tous les malades et de leurs compagnons. Comme il arrive fréquemment que des indigènes quittent l’hôpital sans nous en informer, il est nécessaire que nous fassions à intervalles réguliers le recensement des personnes effectivement présentes. Cet appel nous donne en outre l’occasion de traiter toutes les questions concernant les ma-lades ou leurs compagnons.

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À deux heures, les médecins et les infirmières s’instal-lent autour d’une table dans la salle de consultation, entou-rés des infirmiers indigènes. Les hospitalisés défilent en en-trant par une porte et en sortant par l’autre. Une infirmière a établi d’après des fiches la liste de ceux qui devaient se trou-ver à l’hôpital et a déjà portés comme présents les malades alités qui ne peuvent se rendre à l’appel. Dans la cour, Do-minique a rangé les gens dans l’ordre où ils doivent se pré-senter. En premier lieu viennent les malades qui nous ont été envoyés des chantiers d’exploitation forestière. Dominique les appelle dans un ordre fixé une fois pour toutes. « Chan-tier de la C.E.F.A. à Ayem ! Chantier de la C.C.A.E.F. du lac Oguémoué ! Les hommes de la maison Delaquerrière ! Chan-tier de la maison Polidori de l’Abanga ! Les chantiers de la S.H.O ! Chantier de la maison Madre », et ainsi de suite. Les autres occupants de l’hôpital sont appelés par régions d’origine. « Les hommes de la contrée de Koula-Moutou ! Les hommes du Haut-Ogooué ! Les hommes de la région de N’Djolé ! Les hommes du pays de Sindara ! Les hommes de la rivière Abanga ! Les hommes de la région de Samkita ! Les hommes des grands lacs ! Les hommes du lac Azingo ! Les hommes des lacs N’Kovié et Gomé ! Les hommes des sta-tions de la mission catholique ! Les hommes des stations de la mission protestante ! »

Le défilé de tout ce monde prend plus de trois heures. Toutes les questions qui peuvent se poser au sujet d’un hos-pitalisé sont traitées sans hâte par les médecins et les infir-mières. On discute du diagnostic et du traitement du malade, de son droit à la ration, de la date probable de sa sortie et de la possibilité de le rapatrier.

En défilant, chaque indigène a le droit d’exprimer ses ré-clamations et ses désirs. Mais chacun doit aussi s’attendre à

– 95 – ce que les infirmières et les infirmiers fassent mention des actes de désobéissance dont il sc serait rendu coupable.

L’heure de l’appel est aussi celle du jugement. Comme telle, elle est redoutée particulièrement des convalescents ainsi que des compagnons des malades. Car les médecins et les infirmières examinent à cette occasion si tel homme ou telle femme est encore complètement absorbé par les soins qu’exige son malade, ou s’il ne pourrait commencer à se rendre utile. De même, on décide si tel ou tel convalescent peut être désigné pour tel ou tel service, en attendant l’occasion d’être rapatrié. L’infirmière préposée aux travail-leurs, son calepin à la main, prend des notes. Tantôt, on lui attribue une femme pour la lessive ou la préparation de l’huile de palme, tantôt un homme pour casser les noix de palme, tantôt une femme pour sarcler et arroser le jardin, tantôt, à sa grande joie, des hommes aptes à n’importe quelle besogne, même à l’abatage des arbres. Sur le carton de ceux qui à l’avenir devront se rendre au travail on inscrit que désormais la ration ne leur sera plus donnée par l’infirmière qui la distribue aux malades, mais par celle qui dirige les travailleurs. De cette façon, ils sont placés sous sa dépendance.

Nous veillons à ce que personne ne séjourne à l’hôpital sans y avoir été admis régulièrement, et sans être en posses-sion du carton avec son nom et son numéro. Autrement, nos cases deviendraient un lieu de refuge pour les vagabonds de la contrée.

Par contre, nous hébergeons volontiers, dans la limite des places disponibles, de pauvres invalides et des aveugles qui n’ont plus de famille.

 

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C’est dans mon hôpital qu’André Loëmbé, l’ancien cui-sinier de de Brazza, qui avait accompagné son maître en Eu-rope, passa ses dernières années. Tout en souffrant presque continuellement d’asthme, il se rendait utile partout où il pouvait. Sa dernière joie fut d’avoir une chambre à lui seul. Il ne put l’habiter que peu de mois. Vers la fin de l’année 1930, nous perdîmes cet homme si sympathique sous tous les rap-ports. Sur sa tombe se dresse une croix en ciment avec son nom et une inscription indiquant qu’un fidèle serviteur de de Brazza repose en ce lieu.

 

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On m’a souvent demandé si les indigènes éprouvent de la reconnaissance pour le bien que nous leur faisons. Je crois pouvoir l’affirmer.

Une pauvre vieille, atteinte d’une affection cardiaque, ne cessa de répéter à la doctoresse qui passait la nuit à son che-vet : « Je suis une pauvre femme noire et pour moi, toi, femme blanche, tu renonces au sommeil. Comment puis-je le comprendre ? Comment te remercier ? »

Le fait que bien souvent des malades quittent l’hôpital sans nous exprimer leur reconnaissance tient en partie à leur timidité. Si nous avons l’occasion de les revoir un jour, la joie qu’ils nous manifestent nous montre qu’ils ne nous ont pas oubliés.

Les actes de reconnaissance, il est vrai, sont rares, et nous ne devons guère y compter. Parfois, un malade guéri se montre disposé à rester encore quelques jours à l’hôpital pour nous aider dans notre besogne. Plus fréquemment, il

 

– 97 – nous apportera des bananes ou du manioc, si son village n’est pas trop éloigné.

 

Parmi les plus primitifs de nos malades il s’en trouve ce-pendant qui ne peuvent comprendre que c’est par charité que nous nous dévouons pour eux. Leur naïveté leur fait ad-mettre que nous y sommes obligés de par une rémunération particulièrement avantageuse. En conséquence, ils acceptent tout ce que nous faisons pour eux comme chose toute natu-relle.

 

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Beaucoup de malades, en particulier parmi ceux qui viennent se faire opérer, nous arrivent de très loin. Certains d’entre eux ont voyagé pendant des semaines et entrent à l’hôpital exténués des fatigues de la route et à moitié morts de faim. Parfois, ils ont besoin de plusieurs semaines de soins avant d’être en état de supporter l’intervention avec quelque chance de succès.

 

Il nous arrive aussi des gens pour lesquels l’opération est impossible ou sans espoir, et qui ont fait le long déplacement en vain. Combien de difficultés avons-nous alors à leur faire comprendre que nous pouvons bien secourir les autres, mais pas eux. Je me souviens d’un homme qui avait perdu la vue et qui était venu de trois cent cinquante kilomètres, ayant entendu parler de l’opération de la cataracte. Il fallut lui ex-pliquer que dans son cas il ne s’agissait pas d’une cataracte et que nous ne pouvions pas lui rendre la vue. Son désespoir nous a bouleversés.

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Ces gens de l’intérieur doivent faire un long voyage à travers les savanes et la forêt, avant d’atteindre le cours d’eau sur lequel ils peuvent descendre en pirogue ou en ba-teau jusqu’à Lambaréné. Ne possédant eux-mêmes pas d’embarcation, ils sont réduits aux occasions qui peuvent se présenter. Le cas échéant, ils sont forcés d’attendre des se-maines jusqu’à ce qu’ils en trouvent une. C’est un mystère pour nous comment ces pauvres étrangers s’arrangent pour ne pas mourir de faim pendant cette attente. La plupart des européens ont la charité d’emmener dans leurs pinasses ou leurs bateaux à vapeur les gens qui se rendent à l’hôpital.

Sont-ils opérés et capables de s’en retourner, le pro-blème de leur rapatriement se pose. Il s’agit de trouver une occasion de les transporter vers l’amont jusqu’à l’endroit où chacun reprendra la route de terre. Pour ne pas manquer celles qui pourraient se présenter, nous nous renseignons auprès du propriétaire ou conducteur de chaque pinasse qui accoste chez nous, afin de savoir le but de son voyage et s’il peut rapatrier quelques-uns des guéris. Naturellement, pro-priétaires et conducteurs de pinasses ne font pas preuve d’un grand enthousiasme à l’idée d’emmener nos gens et de char-ger l’embarcation encore plus qu’elle ne l’est déjà. Si nous ne prenons pas l’initiative de les questionner à ce sujet, et si nous ne les prions pas d’accepter ces passagers, ils conti-nuent leur voyage sans rien dire.

Avons-nous découvert une embarcation qui peut rendre ce service, nous dépêchons en toute hâte un infirmier. Agi-tant une grande sonnette, il parcourt toutes les cases en an-nonçant à haute voix : « Occasion pour telle direction. Que tous ceux qui veulent en profiter se rendent immédiatement à la salle de consultation ! » Si des malades qui pourraient utiliser cette pinasse sont justement dans la plantation en

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Dans la salle de consultation, où tout autre travail a ces-sé pour le moment, nous examinons les gens susceptibles d’être envoyés. Ensuite nous écrivons pour chacun une lettre de recommandation pour les administrateurs dont ils traver-sent les districts. Pendant ce temps, l’infirmière prépare pour chacun des provisions pour plusieurs jours (riz, manioc, ba-nanes et poissons secs). Chacun reçoit aussi un petit sac de sel. Comme le sel est la monnaie la plus courante dans l’intérieur, il pourra l’échanger contre des aliments. Il en a aussi besoin pour acquitter les droits de passage, s’il doit se faire transporter d’une rive à l’autre d’un fleuve. Les indi-gènes de l’intérieur ne rendent pas de services gratuits aux étrangers.

En vue du voyage de retour, la plupart des malades ont mis de côté une partie du riz que l’hôpital leur a distribué pour la préparation de leur repas quotidien. Ils le mettent en bouteille et l’emportent ainsi. Ils peuvent se procurer ici au-tant de bouteilles vides qu’ils en désirent, car elles n’ont au-cune valeur. On les trouve en tas derrière les factoreries. Dans l’intérieur, par contre, elles sont un article très deman-dé et se paient cher. Aussi chaque partant emporte-t-il autant de bouteilles que ses forces le lui permettent. Rarement, les gens de l’intérieur partent sans avoir dans une factorerie fait l’achat d’un parapluie. Sans le sortir de sa gaine de papier, ils l’attachent sur leur baluchon. En dernier lieu, les gens qui doivent partir reçoivent de l’infirmière un sac à riz vide. Ils y entassent leurs provisions. La nuit, il peut leur servir aussi de couverture.

 

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Quand ils ont reçu la lettre de recommandation, les pro-visions et le sac à riz dans la salle de consultation, on les renvoie dans les cases pour chercher leurs affaires. Mais on ne peut les laisser aller seuls. Chacun est escorté par un in-firmier noir, pour qu’il se dépêche et ne s’arrête pas à faire de longs adieux à toutes ses connaissances. Les conducteurs de pinasse sont toujours pressés, mais pour nos primitifs, le temps n’a aucune valeur.

Jusqu’au dernier moment nous sommes dans l’inquié-tude que le blanc ne s’impatiente et parte, ou qu’il ne refuse d’emmener tout le monde. Médecins et infirmières font la conversation avec lui, pour détourner son attention. Malgré toute la peine que nous nous donnons, il faut souvent deux heures, pour que tout le monde soit rassemblé et prêt pour le départ. Les médecins et les infirmières sont complètement épuisés d’avoir couru de tous les côtés. Et toujours nous de-vons craindre que l’opération ne se soit pas faite assez vite et qu’à la prochaine occasion le propriétaire ou le conducteur de la pinasse ne réfléchisse à deux fois avant d’accoster chez nous et de courir le risque de se voir obligé d’emmener des gens et de perdre un temps précieux.

Enfin tout le monde est prêt et se rend à l’embarcadère. Les infirmières et les infirmiers surveillent le cortège, afin qu’il n’y en ait pas qui retardent le départ en faisant un dé-tour par les cases pour prendre une dernière fois congé de leurs connaissances. Quand les partants sont entassés dans la pinasse, nous leur recommandons de ne toucher à rien. Il est arrivé qu’un de ces primitifs se soit amusé à ouvrir le ro-binet d’essence que l’européen avait fermé pendant une halte. Quand celui-ci voulut remettre en marche, il fut stupé-fié de trouver son réservoir vide.

 

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La pinasse se met en route. Les mains noires s’agitent en signe d’adieu. Supporteront-ils tous les fatigues du long voyage et reverront-ils leur village ? Ce souci nous agite, tandis que nous remontons vers l’hôpital, dont la vie était suspendue pendant tout ce temps.

 

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