Histoires de la forêt vierge

Albert Schweitzer · Chapitre 3 sur 11

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Histoires de la forêt vierge

II Récits de L’ancien Temps ......................................... 31

II

 

 

RÉCITS DE L’ANCIEN TEMPS

 

Au cours d’une exploration de l’Ogooué supérieur, de Brazza fit descendre à M. N’Djolé une équipe de pagayeurs, composée d’indigènes originaires de l’intérieur du pays, pour en ramener différentes marchandises. Il profita de l’occasion pour leur faire toucher leur salaire en nature. En leur pré-sence, il écrivit une lettre à l’agent de la factorerie et leur annonça que celui-ci leur remettrait tant et tant de fusils, de barils de poudre, de haches, de matchettes, de sacs de sel et tant et tant de mètres de cotonnades. « Le fera-t-il réelle-ment », demandèrent ses hommes, un peu incrédules. « Il le fera, dès que vous lui aurez remis le papier », répondit de Brazza.

 

C’est ce qui arriva. L’européen de la factorerie d e N’Djolé, ayant reçu le papier, le regarda quelque temps. Puis, sans poser la moindre question aux pagayeurs, il fit apporter par ses magasiniers tant et tant de fusils, de barils de poudre, de haches, de matchettes, de sacs de sel et tant et tant de mètres de cotonnades. C’était exactement les quantités aux-quelles ils avaient droit.

 

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Peu de temps après, un chef indigène de l’intérieur fit parvenir un message aux missionnaires de Lambaréné les priant de lui envoyer un catéchiste. Lui et sa tribu désire-raient entendre la parole de Dieu et apprendre à lire et à écrire. Le catéchiste vint et commença par les instruire dans l’histoire sainte, leur apprendre le B-A = Ba et leur faire tra-cer des lettres sur l’ardoise. Mais bientôt le zèle de ses élèves se ralentit. « Ce n’est pas cela », lui dirent-ils. « Tu ne dois pas nous faire griffonner quelque chose sur l’ardoise, mais nous apprendre la façon dont il faut écrire sur un papier, pour que l’homme de la factorerie de N’Djolé soit obligé de nous donner des marchandises. » À leurs yeux, l’écriture était une sorte de sorcellerie.

 

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Pendant leur première grande exploration des régions avoisinant le Congo, des missionnaires protestants avaient emmené deux de leurs boys des environs de Lambaréné qui à la station missionnaire avaient appris à lire et à écrire. Un soir, quand on eut monté les tentes sur un banc de sable, ils envoyèrent un des boys à l’autre extrémité du banc, hors de portée de la voix. Ils expliquèrent ensuite aux primitifs de l’intérieur, engagés par eux comme pagayeurs, que ce boy, à son retour, saurait répéter ce qui avait été dit, sans l’avoir entendu. Avant de le rappeler, le second boy traça des carac-tères dans le sable. Quand l’autre fut revenu et qu’après avoir jeté un coup d’œil par terre il eut dit exactement de quoi on avait parlé pendant son absence, l’étonnement des primitifs ne connut plus de bornes. Il fallut répéter l’expé-rience toujours à nouveau. À l’arrivée dans les villages, les

 

– 32 – pagayeurs narraient la chose aux habitants, et ceux-ci à leur tour voulaient assister à la démonstration.

À cette expédition, les boys avaient emporté un accor-déon. En échange de celui-ci des indigènes leur offrirent quatre pointes d’ivoire, chacune de la taille d’un homme.

 

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À cette époque un catéchiste indigène, déjà âgé, exerçait son ministère dans la région de la N’Gounié. Sa tâche n’était pas facile. Les cœurs étaient endurcis. Il se chagrinait surtout de ce que des jeunes gens interrompaient souvent ses récits d’histoire sainte et prétendaient que personne ne pouvait sa-voir s’ils étaient vrais, parce que personne n’y avait assisté.

Voilà qu’un jour le missionnaire remonta le fleuve et ap-porta une lanterne magique. La nuit venue, Abraham, Isaac et Jacob, David et Goliath, Salomon, Jésus et ses disciples défilèrent en images coloriées sur un drap tendu, devant une case qui servait d’écran. Tout à coup, la voix du catéchiste se fit entendre dans le silence qui régnait. « Voilà, jeunes vau-riens, vous avez toujours dit : ce n’est pas vrai, ce que le vieux raconte. Mais maintenant vous le voyez de vos propres yeux. Qui osera prétendre que ce n’est pas vrai ? » Le brave vieux était persuadé que dans les images projetées par la lanterne les événements du passé avaient été fixés tels qu’ils s’étaient déroulés effectivement.

Dans les premiers temps de mon séjour ici, le mission-naire de Lambaréné présenta aux fidèles, qui étaient venus à la station pour fêter la semaine sainte, l’histoire de la Passion avec une lanterne magique. Quand Judas apparut pour la

 

– 33 – première fois sur l’écran au milieu des autres disciples, des cris partirent du fond : « Attention, il va te trahir. » Quand, à Gethsemané, il baisa la joue du Seigneur, les spectateurs ne purent plus se maîtriser. Ils se levèrent, montrèrent le poing et proférèrent à l’envie des injures et des menaces. Le mis-sionnaire dut les calmer avant de pouvoir continuer la séance.

L’identité entre l’image et la réalité est toute naturelle pour le primitif. Nous sourions de leur naïveté. Mais n’est-ce pas quelque chose d’inouï et de dangereux, que les hommes en soient arrivés à jouer avec la réalité et à faire entrer la fic-tion et l’artifice en concurrence avec elle ? N’en avons-nous pas subi une diminution de notre sensibilité pour ce qui est vrai ? Ne faut-il pas expliquer certains aspects inquiétants de la mentalité de l’homme moderne par le fait qu’il ne sait plus distinguer entre la réalité vraie et la réalité artificielle ? À partir du moment où l’homme perd la conception naïve que toute image est nécessairement la reproduction d’une réalité, il entre dans la voie d’un progrès générateur de dangers. Il ne peut avancer sans faillir sur cette voie que s’il acquiert, à la place de la naïveté perdue irrémédiablement une autre, supérieure et d’ordre spirituel. Nous devenons hommes dans le sens le plus élevé par l’acquisition d’une simplicité pro-fonde qui est la plus haute sagesse.

 

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Cette autre histoire se passa également dans la région de la N’Gounié. Un blanc avait espéré étonner les indigènes par la mise en marche d’un gramophone. Mais l’expérience tour-na autrement qu’il ne l’avait prévu. À peine les gens eurent-

 

– 34 – ils entendu des voix sortir du pavillon, qu’ils furent en proie à une agitation extrême, brisèrent l’appareil et attaquèrent le blanc, qui ne dut son salut qu’à une fuite précipitée. Ils avaient cru entendre les voix des esprits de leurs ancêtres, que le blanc aurait emprisonnées par un sortilège dans la boîte.

Depuis cette époque, les noirs se sont familiarisés avec le gramophone. Il n’y a presque pas de village dans les envi-rons d’où quelque gramophone n’envoie sa voix criarde dans la forêt.

Quant à savoir comment des voix et de la musique peu-vent sortir de l’appareil, les indigènes ne s’en soucient pas. Pour eux, cela fait partie des nombreuses choses incompré-hensibles dont les blancs sont capables. « Le blanc, il est ma-lin », disait mon infirmier Joseph, quand il était question de machines et autres inventions.

 

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Quel ne fut pas l’étonnement des primitifs aux premiers temps de la colonisation, quand ils virent arriver des blancs pour ramasser des pierres et les emporter. Un de ces blancs dut quitter la région du Haut-Ogooué, parce que les indi-gènes refusaient de lui fournir des vivres ainsi qu’à ses por-teurs. Ils le croyaient possédé par un démon et ils n’eurent de cesse qu’ils furent débarrassés de cet être inquiétant.

Les porteurs d’un géologue qui explorait une région au Sud de Lambaréné lui jouèrent un bien mauvais tour. Ils n’arrivaient vraiment pas à comprendre pourquoi ils peine-raient par cette chaleur sous la charge des pierres que celui-

– 35 – ci entassait dans ses caisses pour les faire transporter par monts et par vaux jusqu’à la mer, comme s’il n’y en avait pas sur la côte. Ils ouvrirent donc nuitamment les caisses, les vi-dèrent et continuèrent allègrement leur marche sous le far-deau devenu léger. Avant d’arriver à la mer, ils les remplirent avec des pierres ramassées au bord de la piste. On dit qu’en Afrique les géologues ont été victimes de surprises pareilles plus d’une fois et à plus d’un endroit, avant qu’ils n’aient pris les mesures nécessaires pour empêcher qu’elles ne se repro-duisent.

 

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Nombreuses sont les histoires qui circulent ici sur la ma-lice des porteurs et des pagayeurs. Je tiens celle qui suit d’un européen qui, il y a des années, gérait au nom d’une société de commerce une factorerie sur le Haut-Ogooué, située juste en amont d’une série de rapides. À maintes reprises des pi-rogues qui remontaient le fleuve chargées de marchandises chaviraient devant ses yeux dans les remous. Quand les noirs qui avaient sauvé de justesse leur vie dans l’accident se lamentaient d’avoir perdu à cette occasion nattes, couver-tures, moustiquaires et marmites, il les dédommageait, trop heureux qu’il n’y eût pas à déplorer des pertes de vies hu-maines.

Mais il ne se montra généreux que pendant quelque temps. L’accident se répéta si souvent qu’il reçut un blâme de sa direction, parce qu’évidemment il n’avait pas la main très heureuse dans le choix des équipes de pagayeurs. Mais il ne pouvait pas y avoir de doute que les pirogues chaviraient réellement et que l’accident n’était pas provoqué pour ca-

 

– 36 – cher le manque de caisses qui auraient été volées. De sa fac-torerie, le blanc pouvait voir les pagayeurs lutter contre les remous et, à l’aide de sa jumelle, constater le nombre des caisses que contenait la pirogue. Celui-ci concordait toujours avec le bordereau qu’il recevait de la factorerie située en aval.

Après quelque temps le bruit lui parvint que dans cer-tains villages en aval les femmes se pavanaient dans des pagnes neufs, possédaient des marmites et des matchettes neuves et se pommadaient abondamment les cheveux. Cela lui donna à réfléchir, parce que les habitants de ces villages, qui pouvaient se procurer ces objets par son seul intermé-diaire n’avaient presque rien acheté ces derniers temps. D’autre part il fut frappé par le fait qu’à chaque accident toutes les caisses avaient coulé sans exception, et il y en avait cependant qui par la nature de leur contenu n’étaient pas obligées d’aller au fond. Il engagea donc quelques mou-chards, stimulés par la promesse d’une belle prime, pour dé-couvrir s’il n’y avait pas une relation entre cette aisance inexplicable et les malheurs qui arrivaient à ses pirogues. Elle existait effectivement. Au voisinage de ces villages, les pagayeurs vidaient de temps en temps le contenu des caisses d’une pirogue et remplaçaient les marchandises par des pierres. Ainsi le blanc pouvait constater, avant que la pirogue ne chavirât dans les tourbillons (grâce à quelques fausses manœuvres), que le nombre des caisses y était. Quand les équipes eurent été punies sévèrement et que désormais toutes les pertes causées par des accidents de pirogues fu-rent déduites de leur paye, ils réussirent sans doute à se pro-curer des fétiches suffisamment efficaces. Car à partir de ce moment, toutes les pirogues passèrent les rapides sans en-combre.

 

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