Histoires de la forêt vierge

Albert Schweitzer · Chapitre 4 sur 11

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Histoires de la forêt vierge

III Ce qui Diffère Chez les Uns et Chez les

III

 

 

CE QUI DIFFÈRE CHEZ LES UNS ET

CHEZ LES AUTRES

 

Au cours d’un voyage en pirogue, il m’arrive qu’en con-versant avec les pagayeurs ceux-ci me demandent de leur parler des différences entre le pays des blancs et le leur. J’ai l’habitude de les entretenir alors de trois choses qui sous ce rapport sont les plus caractéristiques. Ceux qui font partie de mon personnel ont déjà assisté l’une ou l’autre fois à ces causeries. Mais ils veulent entendre toujours à nouveau les histoires bien connues, pour avoir l’occasion de manifester une fois de plus leur étonnement et de faire des observa-tions.

En premier lieu, je leur apprends qu’en Europe il y a des incendies de forêt. C’est une chose que nos indigènes ne peuvent se représenter. Ici, il fait si humide, même pendant la saison sèche, que jamais, au grand jamais, la forêt ne peut prendre feu, même si l’on faisait tout pour l’allumer. Les in-digènes ne réussissent même pas à brûler les arbres qu’ils ont coupés pendant la saison sèche en vue de faire leurs plantations, et qu’ils ont laissés reposer de longs mois pour permettre au bois de sécher. Les petites branches seulement

 

– 38 – et celles de dimensions moyennes sont consumées par les flammes. Mais les troncs et les branches sont calcinés à l’extérieur seulement et gisent en désordre dans la planta-tion. Dans nos scieries, le propriétaire et les employés fu-ment à l’envie et vident leurs pipes encore brûlantes dans la sciure. Celle-ci est si humide qu’il ne peut être question d’un danger d’incendie. Comment peut-on se représenter dans ces conditions qu’en Europe le feu se déclare dans la forêt à la suite d’une allumette enflammée qu’on a laissé tomber ma-lencontreusement ?

 

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Enfin, mes hommes ont fini d’échanger toutes les ré-flexions que provoque ce fait extraordinaire. Alors, je ra-conte en second lieu qu’en Europe il y a des gens qui rament pour leur plaisir. Sur cela d’abord un rire inextinguible, en-suite les questions fusent. « Qui leur ordonne de pagayer ? » « Personne. » « Il faut pourtant que quelqu’un leur donne un cadeau pour qu’ils le fassent. » « Non, ils le font entièrement de leur propre gré et sans rémunération et souvent ils rament jusqu’à complet épuisement. »

Les réflexions sur ce second cas n’en finissent plus. Ici aussi il arrive que les équipes de deux pirogues, qui remon-tent ou descendent ensemble le fleuve fassent la course. Mais qu’il y ait des gens qui montent en pirogue sans vouloir faire un voyage, ou sans être obligés de transporter des mar-chandises, rien que pour pagayer, et qui passent leurs loisirs à s’exercer à pagayer, cela dépasse l’entendement de nos noirs. Je n’essaye pas de leur faire comprendre ce qu’est le sport. Les conditions de leur existence les amènent si sou-

 

– 39 – vent à exercer leur force musculaire et à se donner du mou-vement plus qu’ils ne le voudraient, qu’ils n’arrivent pas à comprendre, comment des gens puissent le faire sans y être obligés.

 

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En dernier lieu, je leur apprends qu’en Europe un homme peut se marier sans avoir à acheter sa femme. De tous les côtés on me répond que cela ne peut être vrai, que le docteur se moque des pauvres noirs pour son plaisir.

Ici, les femmes sont un objet de valeur. Dès la naissance d’une fille, sa famille fait entrer en compte le capital qu’elle représente. Ce point de vue est familier aux indigènes dès leur jeunesse. Le boy d’une dame européenne qui avait ac-couché de jumelles dans mon hôpital, quand on lui montra les bébés dit au père : « Maintenant, tu es riche. »

Toute la vie du noir est dominée par les affaires d’argent occasionnées par le mariage. Dès l’âge de seize ans, il cherche à amasser les moyens d’acheter une femme. Dans ce but, il doit souvent se résigner à quitter son village et à pren-dre un emploi quelque part chez un blanc.

Actuellement, une femme vaut ici en moyenne de 1.500 à 2.500 francs. Ce prix dépasse ce qu’un indigène peut mettre de côté en quelques années de travail, surtout qu’il ne sait pas économiser. Il se marie donc en prenant la femme à crédit. Son père, ou si celui-ci n’est plus en vie, un frère aîné doit l’aider à faire le premier versement et donner sa garantie pour les suivants.

 

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Pour être sûr d’avoir une femme pour leur fils, les pa-rents commencent à faire des versements pour des filles âgées de quelques ans à peine. Juste au moment où j’écris ces lignes, un infirmier indigène nouvellement engagé vient me trouver et me prie de lui avancer une somme considé-rable sur son salaire pour l’achat d’une femme. Il ressort de l’entretien qui s’engage que la fille est âgée de 9 ans. Aupa-ravant déjà, il avait payé une certaine somme pour elle. S’il ne peut continuer les versements, elle sera attribuée à un autre. Lui-même aura alors toutes les peines du monde à ob-tenir le remboursement de tout ou même partie des sommes déjà engagées.

Le malheur est qu’au moment du mariage le mari n’arrive pas à faire fixer de façon définitive le prix global, ni à obtenir des précisions sur les modalités concernant les ver-sements ultérieurs. C’est le début d’un chantage que la fa-mille de la femme exerce pendant de nombreuses années. Le père de la jeune femme et les parents du côté paternel n’ont pas grand’chose à dire en cette affaire. La femme appartient à sa mère et aux frères de celle-ci. Ce sont eux qui reçoivent la plus grande partie de l’argent.

Pendant que la vie conjugale du jeune couple se déroule dans les meilleurs termes, voilà qu’arrive un message de la famille, disant que le mari est en retard avec ses versements et qu’il doit payer telle somme à une date fixée, faute de quoi la femme lui sera reprise. Le mari va alors voir tous ses amis et connaissances pour emprunter de droite et de gauche l’argent nécessaire. A-t-il pris du service chez un blanc, il lui demande avec de grandes lamentations une avance qui équivaut généralement à plusieurs mois de sa paye. Le blanc est-il novice, il se laisse fléchir et cède à la demande, très souvent avec ce résultat que le noir quitte ensuite son ser-

– 41 – vice pour ne pas être obligé de rembourser l’avance par son travail. Quand un de mes infirmiers montre pendant des jours une mine renfrognée et a l’esprit absent, je sais qu’il va venir me trouver pour demander une avance dont il a besoin pour garder sa femme.

Si l’homme arrive à faire le versement exigé, il jouit de la paix pour quelque temps. Mais s’il ne peut réunir la somme, sa femme lui est enlevée, jusqu’à ce qu’il puisse payer. Cela se passe en général de la façon suivante : la femme est allée au fleuve pour puiser l’eau et elle ne revient pas. Des hommes l’y ont attendue, l’ont fait monter dans leur pirogue et sont partis.

Je me souviens encore quelle fut à mes débuts mon émotion, quand un matin, en arrivant à l’hôpital, j’appris qu’on avait volé une femme à son mari. J’ouvris une en-quête, j’interrogeai le mari, je recherchai des témoins et j’essayai de découvrir l’auteur probable du crime, pour quelle raison il l’avait enlevée et où il avait bien pu la con-duire. Mais au cours de mon enquête j’eus l’impression que les gens prenaient cette affaire beaucoup moins au tragique que moi et ne se faisaient pas trop de soucis sur le sort de la victime. Depuis cette époque, bien des femmes ont été vo-lées dans mon hôpital. Mais je n’ouvre plus d’enquêtes sur ces cas. Je me contente d’exprimer avec compassion au mari mes regrets de le voir obligé de réunir péniblement de l’argent.

La vérité exige que j’ajoute que, dans la plupart des cas, la famille de la femme n’arriverait pas à se faire payer, si elle ne procédait pas de cette façon. Un des journaliers de l’hôpital, un sujet vraiment sympathique, vint un jour en pleurant m’annoncer que des hommes méchants étaient ve-

 

– 42 – nus lui ravir sa femme. Sur le point de partager son indigna-tion, je posai pourtant la question jusqu’à quel point il était en règle dans les payements dus à la famille. Voilà que j’appris qu’après avoir fait le premier versement, il avait quit-té secrètement, avec son épouse, son village, très loin d’ici, et était venu à Lambaréné, et que pendant cinq ans il n’avait pas donné signe de vie à ses créanciers. Mais son indigna-tion, que les parents eussent enfin découvert sa trace et es-sayé par le procédé habituel de l’obliger à payer les termes échus, était tout à fait sincère.

Le mari dont la femme a disparu sait immédiatement où il doit la chercher. Tôt ou tard, il quitte son travail et, muni de la somme nécessaire, il entreprend le voyage vers le vil-lage de la disparue. Après quelque temps il retourne avec elle, pour mener à ses côtés une vie heureuse jusqu’à ce que le versement suivant soit exigé.

S’il y a des enfants, ils sont enlevés en même temps que la femme. Car d’après le droit en vigueur chez les primitifs, les enfants n’appartiennent pas au père, mais à la mère et aux frères et oncles de celle-ci.

 

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Une curieuse histoire m’est arrivée au sujet de l’enlève-ment de la femme d’un petit chef indigène qui était venu à l’hôpital pour faire soigner une blessure. Quand la femme eut disparu, il voulut me rendre responsable, parce que la chose s’était passée sur mon terrain. Il réclama une indemnité pro-portionnée à la valeur de la femme. D’abord je ne pris pas sa réclamation au sérieux. Mais ensuite je me sentis néanmoins un peu mal à l’aise, parce que plusieurs fois par jour il me

– 43 – barrait le chemin et exigeait son indemnité sur un ton de plus en plus menaçant. Je n’avais aucune envie de m’attirer la haine d’un sauvage de son espèce.

Voilà qu’un matin il vint tout rayonnant à ma rencontre. L’affaire était liquidée ; il avait retrouvé sa femme. Les pa-rents qui l’avaient volée l’avaient emmenée vers l’amont. Au cours de leur voyage, ils passèrent la nuit dans un village où le mari avait des amis. Ceux-ci ne tardèrent pas à com-prendre le fond de l’affaire. À leur tour, ils volèrent la femme, lui firent descendre le fleuve, et au petit matin la jetèrent li-gotée comme un paquet bien ficelé, sur la berge de l’hôpital, où le mari en prit livraison. Il détacha ses liens et la vie commune recommença comme si rien ne s’était passé.

 

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Quand la famille envoie à la femme l’ordre de retourner auprès d’elle, parce qu’un des versements n’a pas été effec-tué, celle-ci s’incline immédiatement, même si elle aime son mari et regrette de devoir le quitter. Elle ne se défend pas contre les ravisseurs. Les droits que la famille exerce sur elle lui paraissent tout naturels.

Même quand le prix a été payé entièrement, la famille garde le droit de recueillir la femme, si elle est maltraitée par son mari, et de la retenir jusqu’à ce que celui-ci se soit pré-senté devant les oncles et les frères pour se justifier et qu’il ait payé l’amende imposée par eux.

Chez les primitifs, les droits de la femme, quoiqu’elle soit vendue au mari, sont mieux sauvegardés que dans la lé-

 

– 44 – gislation des peuples civilisés. Jamais elle ne cesse d’être sous la protection de sa famille.

Le divorce est possible, mais il est rendu difficile pour la femme par l’obligation imposée dans ce cas à sa famille de rembourser au mari tout l’argent qu’il a versé pour elle au cours des années. Comme les frères et les oncles ont dépen-sé depuis longtemps leur quote-part, il est en général si diffi-cile de réunir la somme nécessaire, que le divorce n’a pas lieu. Je connais cependant des cas où les proches se sont co-tisés, en s’imposant de grands sacrifices, pour permettre à une parente de se séparer d’un mari qui la rendait malheu-reuse.

Dans le cas où un nouveau prétendant à la main de la femme se présente aussitôt, c’est lui qui doit rembourser le mari, si celui-ci accepte le divorce. Mais il faut qu’il paye la somme entière en une fois, les versements échelonnés n’étant admis dans ce cas.

Il est rare que le mari demande le divorce. En le faisant, il risque de perdre l’argent payé pour la femme. Même s’il peut prouver que les torts sont du côté de celle-ci, et qu’au cours d’une longue palabre la restitution partielle du prix d’achat lui a été accordée, il n’est pourtant pas encore sûr de l’obtenir. Il ne dispose d’aucun gage qui lui permette d’exercer une pression sur les débiteurs. Les chances d’être jamais remboursé même en partie sont donc faibles.

Les femmes des indigènes profitent largement du droit de pouvoir se retirer à tout moment dans leur famille. Le tiers de l’année, sinon plus, mes infirmiers sont en veuvage temporaire. La femme emmène les petits enfants ; les grands, elle les laisse au mari. Aussi longtemps que la femme est absente, mes infirmiers doivent faire leur cuisine eux-

– 45 – mêmes. La conséquence en est qu’ils sont de mauvaise hu-meur et négligents dans le service. Si je leur dis que je ne comprends pas qu’ils se laissent faire ainsi, ils haussent les épaules et répondent simplement : « C’est comme cela chez nous. » Ils savent que la révolte ne servirait à rien.

Malgré les discussions interminables entre le mari et la famille de sa femme, dans lesquelles celle-ci doit prendre forcément le parti des siens, les unions dans ce pays, dans la mesure où je peux en juger, sont encore assez heureuses.

Quand j’affirme que chez les blancs un homme peut se marier sans pour cela être obligé de se laisser exploiter et ty-ranniser pendant de longues années par la famille de la femme, cela paraît à mes noirs la plus invraisemblable des histoires. Que, le cas échéant, le mari puisse encore recevoir de l’argent de la part de la famille de sa femme, je n’ose même pas le mentionner, parce que j’y gagnerais la renom-mée d’être un menteur.

 

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