Hot Maroc

Yassin Adnan · Chapitre 3 sur 4 · partie 4/6

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Hot Maroc

II. L’écureuil Entre dans la Boîte Bleue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Voilà pourquoi il ne se douta pas que ce qui lui arrivait ce soir-là se passait souvent comme ça dans les films, selon le même scénario. Il venait de finir sa rapide inspection des ordinateurs, il avait éteint leur flamme électronique et les lumières, et avait fermé le cybercafé. Il fourra ses mains dans les poches de son manteau kaki et se mit en route vers chez lui. “Toutes tes vestes et tous tes manteaux sont kaki, mon vieux. On dirait un troufion des forces auxiliaires”, lui avait fait remarquer Hassaniya un jour, exaspérée. Mais dans ce manteau-là, Rahhal se sentait particulièrement au chaud et en sécurité. Il marchait tête basse et le dos voûté, si bien qu’il ne les vit que lorsqu’ils l’eurent cerné. Ils étaient grands et larges, rustres, costauds, vêtus d’un paletot sombre. L’un avait une moustache épaisse, l’autre le visage criblé de cicatrices d’acné. Quand Rahhal leva la tête, il se retrouva coincé entre eux comme un cornichon dans un sandwich.

— Police ! Suis-nous. Pas un mot, pas un cri.

— Cla… cla… cla…

— Pas un mot, on t’a dit. Tu comprendras bientôt.

Il n’avait pas voulu parler. Il n’avait pas envie de parler. C’étaient ses dents qui claquaient. En allant jusqu’à la voiture, il lui sembla avoir perdu ses jambes. Il était suspendu entre eux. Ils marchaient et l’entraînaient comme un agneau boiteux.

Une fois dans la voiture, l’homme à la moustache épaisse lui banda les yeux, tandis que l’autre le rudoyait en aboyant :

— Donne ton téléphone, en vitesse.

— Quel téléphone ? souffla l’Écureuil, effaré et la gorge sèche.

— Ne m’prends pas pour un imbécile. Ton portable, espèce de rat !

Mais j’en ai pas. D’abord j’en ai jamais eu b’soin. On dirait qu’vous vous trompez. Y a erreur sur la personne. Et puis j’ai vraiment pas d’téléphone. Pourquoi j’aurais b’soin d’un portable ? On n’a qu’un seul portable chez nous, et c’est Hassaniya qui l’a. Elle s’en sert seulement pour répondre à Houyam. Au départ, c’est à cause d’elle qu’elle l’a acheté. Mais moi, j’en ai pas b’soin. Qui m’appellerait ? Qui aurait besoin d’moi d’abord pour m’appeler ? Vous cherchez sans doute quelqu’un d’autre. Vous faites erreur…

Ces mots tournoyaient dans la tête de Rahhal sans atteindre sa gorge. Sa voix s’était complètement perdue dans sa poitrine. Même le souffle lui manquait, si bien qu’il se retrouva entre eux comme muet. Mais ses compagnons n’étaient pas pressés. La voiture filait sur la route. Les bruits de moteur au-dehors. Le vacarme des klaxons. Tuuut… tuuut… tuuut… puis peu à peu, le brouhaha reflua et le silence tomba. Ils étaient sans doute presque sortis de la ville maintenant. Au bout d’une demi-heure, la voiture s’arrêta. Un chien aboya dans les environs. Il entendit le grincement d’un lourd portail qu’on ouvrait. La voiture avança. Puis hop ! La portière s’ouvrit brusquement, et l’Écureuil fut entraîné dans des couloirs tortueux. Une volée de marches. Quelques pas maladroits. Un virage à gauche. Quatre marches à descendre. Un virage à droite. Des pas rapides. Trois coups à une porte. Une voix grave qui disait “Entrez !” Et ils entrèrent.

— Bienvenue… Enl’vez-lui le bandeau d’abord… Bienvenue Rahhal… Je t’en prie, assieds-toi.

C’était un jeune homme d’une trentaine d’années. Il l’accueillit avec un sourire jovial, comme s’ils étaient amis. Rahhal comprit, au respect que le moustachu et le vérolé lui témoignaient qu’il s’agissait d’un officier, et qu’ils étaient sous ses ordres.

— Désolé, vraiment. Y avait pas d’autre façon de te faire venir. On voulait pas t’effrayer. Mais on a grand besoin de toi et de ta coopération. Et la nature de nos activités requiert la confidentialité. Voilà pourquoi on t’a am’né comme ça, et à cette heure. Je te renouvelle mes excuses.

L’Écureuil commença à reprendre contenance. Il s’agita sur sa chaise, tendit légèrement le cou vers le haut. Et la question lui tomba droit dessus, sans tour ni détour :

— Dis-moi Rahhal, qui est Abou Qatada ?

— Comment ? bégaya-t-il d’une voix encore faible et hésitante.

— La question est simple, mon ami. Y a quelqu’un au cyber qui s’appelle Abou Qatada. Qui est-ce ?

— Ah, Abou Qatada… oui bien sûr, j’le connais.

Cette fois, Rahhal avait parlé sans hésitation. Certes, d’une voix encore faible et tremblante, mais claire et assurée tout à la fois.

— Donc tu l’connais, et… ?

— Oui, oui, bien sûr… C’est un d’mes clients. Son vrai nom, c’est Mahjoub Didi. Il est employé à l’agence régionale de l’Eau et de l’Électricité. Marié. Père de deux en fants. Il habite dans l’immeuble en face de la mosquée Al-Nour. Et… il est membre du mouvement Justice et Bienfaisance.

L’officier ne put réprimer un léger sourire qui éclaira brièvement ses traits.

Il leva les yeux vers les deux mulets plantés près de la porte et leur décocha un regard acéré et ambigu, avant de revenir à Rahhal.

— Bravo, Rahhal. Parfait. J’te félicite pour ta coopération. Mais Mahjoub Didi, on l’connaît bien. Et parce qu’on l’connaît, on doute vraiment qu’il soit l’Abou Qatada qui glose sur le Net.

— J’vous jure que c’est lui. Il vient tous les jours. Je l’ai tous les jours sous les yeux. Directement sous les yeux. J’le connais bien. Je peux vous assurer que…

— Bon, ça va. Oublions Abou Qatada pour l’instant. On y reviendra plus tard. Mais dis-moi, y a quelqu’un d’autre parmi les habitués du cyber, quelqu’un de plus dangereux qu’Abou Qatada, et qui nous intéresse. J’espère qu’les infos qu’tu vas nous donner sur lui seront aussi détaillées qu’celles sur Mahjoub Didi.

C’est la fin, Abdelmassih. Tu es découvert. Tu as décidé de devenir chrétien à l’insu de Jésus, comme ça, un caprice passager, comme si c’était la pagaille dans ce pays et qu’il n’y avait ni makhzen, ni lois. Tu n’entends pas ce que répète nuit et jour le ministre des Habous et des Affaires islamiques sur la sécurité spirituelle des citoyens ? Tu ne lis pas Hot Maroc ? Les autorités et autres redresseurs de tort ciblent les évangélistes et les Marocains chiites ces temps-ci. Nous on est sunnites malikites, espèce d’idiot. Tu n’as pas lu le corpus d’Ibn Ashir ? Ton père l’illustre professeur Shehabeddine Souyouti ne t’a pas fait apprendre le célèbre credo : Selon la foi d’Al-Ash’ari, la jurisprudence de Malik / Et la voie d’Al-Junayd

l’itinérant 37 ? C’est la doctrine des Marocains, mon ami. La doctrine sunnite de notre communauté. La doctrine de l’unicité et de la transcendance de Dieu qui préconise une nature saine. La doctrine d’Abu Hassan al-Ash’ari. Et nous suivons la voie spirituelle d’Abu al-Qasim al-Junayd, adepte de l’excellence morale qui insiste sur la bienfaisance. Ainsi peut-on améliorer les états de conscience, et corriger les comportements. Le dogme, lui, est malikite. Alors qu’est-ce qui t’a pris et qu’est-ce que tu as à voir avec les chrétiens ? Ne t’attends pas maintenant à ce que je te couvre, Abdelmassih !

— J’vous en prie, j’suis à votre disposition.

— Alors dis-moi, Rahhal, qui est l’Enfant du Peuple ?

— Quoi ? L’Enfant du Peuple !

Rahhal sentit le sol se dérober sous lui. La Terre tournait à l’envers, le ciel lui tombait dessus. Il se recroquevilla au fond de sa chaise.

— C’est ça, Rahhal. L’Enfant du Peuple. Ne m’déçois pas. Jusque-là t’as coopéré gentiment. Mais j’ai très envie d’entendre ta voix. Note que j’attends toujours ta réponse.

Il aurait voulu que ce soit un cauchemar, même suffocant, mais qu’il aurait fait chez lui, dans son lit, et non ici entre ces quatre murs austères. Si seulement la terre s’entrouvrait et t’avalait, l’Écureuil. Si seulement il pouvait y avoir un séisme, là tout de suite, qui secouerait tout Marrakech.

À ce moment précis, la porte s’ouvrit. Un petit homme frêle entra. La quarantaine environ. Vêtu d’un costume en belle étoffe gris sombre, et d’une chemise mauve clair avec une cravate de la même couleur, mais plus foncée. On aurait dit qu’il avait vu l’ensemble sur un mannequin dans la vitrine d’un magasin, et qu’il avait tout acheté pour ne pas se fatiguer à choisir les couleurs et à les harmoniser. Il tenait un paquet de Marlboro. Il entra d’un pas rapide et assuré. Les deux molosses se redressèrent et l’officier se leva, obséquieux.

— Espèces de salopards, qu’est-ce que vous avez fait à cet homme ? J’vous avais pas dit d’le traiter gentiment ? Toi surtout Hakim, je t’l’avais pas recommandé tout spécialement ? J’t’avais pas dit que c’était un vieil ami ?

Sans attendre de réponse, il se dirigea vers Rahhal, bras grands ouverts en un geste théâtral et un rien exagéré, comme s’il allait l’étreindre, avant de s’arrêter à mi-chemin. Les yeux de l’Écureuil étaient rivés au visage du Rat-taupe qui malgré l’embonpoint n’avait pas changé.

— Toi ! Camarade Mokhtar ?

— Pas d’Mokhtar ni d’Mahjoub ici ! Comment oses-tu ? C’est au commissaire Eleyyadi qu’tu parles. Sois poli quand tu t’adresses à m’sieu, aboya l’homme à la moustache en lui décochant un coup de poing.

Le commissaire ne réagit pas. Il était peut-être content de voir un des cerbères tirer les oreilles de Rahhal et lui faire apprécier pleinement la situation.

— Comment vas-tu, Rahhal ? T’as épousé une fille qui étudiait avec toi à la fac, et te voilà maint’nant qui gère un cybercafé à Massira. Très bien. Mais est-ce qu’on t’a expliqué pourquoi on t’a fait venir ?

L’officier intervint.

— On l’a interrogé sur Abou Qatada, m’sieu le commissaire, et il a dit qu’c’était Mahjoub Didi de Justice et Bienfaisance. Vous vous rendez compte ?

— Ha ha ha !…

Le rire venait droit du cœur cette fois. Un rire tonitruant qui secoua le commissaire à lui donner les larmes aux yeux. Il s’interrompit un instant pour les essuyer avec un mouchoir en papier, avant de reprendre :

— Faux cul, Rahhal. Faux cul, comme d’habitude. Tu t’souviens du jour à la fac où t’as fais courir la rumeur que Wafiq Dera’i travaillait pour les services secrets ? Tu l’as explosé le pauvre. Tu l’as égorgé comme il faut ! Ha ha ha ! Depuis c’jour-là, j’ai su que t’étais redoutable.

Soudain, le visage du Rat-taupe redevint sévère. L’homme tança le moustachu et le vérolé d’un œil noir et leur cria :

— Vous deux, qu’est-ce que vous attendez ?

Leurs regards se croisèrent, puis ils se précipitèrent au-dehors en s’emmêlant les pinceaux, au point que le vérolé trébucha et faillit s’étaler. Rahhal sourit en secret de le voir chanceler. Ah, c’est toi qui aboyais “Ne m’prends pas pour un imbécile. Ton portable, espèce de rat !” Qui c’est l’imbécile maintenant ? Moi ou toi, espèce de bigleux qui ne fait même pas la différence entre un écureuil et un rat ? Le rat, espèce d’âne, c’est celui qui vient d’te crier dessus au point que t’as failli t’ramasser. Mais moi, j’suis un écureuil et j’ai pas de portable.

— Écoute, Rahhal. J’ai pas d’temps à perdre avec toi. Tu peux t’amuser avec d’autres, comme avec ce gentil garçon – il montra du doigt Hakim l’officier qui, appuyé dos au mur, suivait la conversation –, mais pas avec moi. Compris ? Je sais bien c’que t’as dans le ventre.

L’Écureuil écoutait son ex-camarade, abasourdi. Incroyable ! Le Rat-taupe savait tout d’Abou Qatada, de l’Enfant du Peuple, et de ses autres alter ego ! Et il n’était pas furieux contre Rahhal, au contraire, il avait l’air content de lui, de ses commentaires incendiaires, de ses manigances subtiles, et de ses acrobaties de cirque sur Hot Maroc.

— Mais aujourd’hui, il faut juste qu’on change de style. Ce qui était un loisir va devenir une profession. Tu comprends, Rahhal ? Tu vas continuer à faire c’que tu fais. Mais ta marge de manœuvre va rétrécir. Au fait, y a une fille qui commente régulièrement sur Hot Maroc. Son pseudo, c’est

Huzami 38. Tu la connais ?

— Si j’la connais ! J’arrête pas d’la mettre KO. Et l’Enfant du Peuple se chamaille sans cesse avec elle. Au point qu’la dernière fois…

— Idiot ! l’interrompit le Rat-taupe, fébrile, avant d’allumer une cigarette en tâchant de retrouver sa voix posée. C’est pour ça qu’on t’a fait v’nir, Rahhal. Exactement pour ça. Tu es censé avoir étudié la littérature arabe, tu dois donc connaître ce vers : Si Huzami parle, croyez-la / Car ce que Huzami dit est établi.

— Bien sûr que je le connais… bégaya-t-il d’une voix tremblante, comme un écolier qui a donné la mauvaise réponse sur un sujet qu’il connaît par cœur.

— Bien sûr que je le connais, com-mis-saire… intervint Hakim.

Il s’était exprimé d’un ton calme et résolu en appuyant sur chaque syllabe du dernier mot. Il s’adressait à Rahhal dont la confusion redoubla et qui se mit à se tortiller sur sa chaise, avant de répéter d’une voix à peine audible et de plus en plus tremblante :

— Bien sûr que j’le connais, commissaire.

— C’est bon, tu l’connais. Mais c’que tu dois savoir aussi, c’est que Huzami se fiche des discussions. Elle n’a pas d’temps à perdre en polémiques, ni avec l’Enfant du Peuple, ni avec les fils de pute. Elle est là pour dire c’qu’elle a à dire, et basta. Le boulot des gens comme toi, c’est d’la croire. D’la croire d’abord, et ensuite de t’accrocher ses directives à l’oreille, et d’adapter ton comportement et tes commentaires à c’qu’elle dit. Après ça, tu peux vider ton saroual sur Hot Maroc si t’as envie, tu peux chier sur tout l’monde, ta mère et ton père compris. Ça, j’en ai rien à foutre.

— Il y a aussi Na’im Marzouq, m’sieu l’commissaire.

C’était la première fois que l’officier Hakim interrompait le commissaire. Il l’avait fait avec douceur. Le commissaire Eleyyadi hocha la tête, conscient de la valeur de cette remarque.

— Ah oui, c’est important. C’est bien de me l’avoir rappelé, Hakim.

Puis il se tourna vers l’Écureuil et lui demanda :

— Dis-moi, qu’est-ce que t’as à voir avec Na’im Marzouq ?

— Rien. Rien du tout, commissaire. Je lis tout c’qu’il écrit. C’est un excellent chroniqueur. Quelquefois, nos avis divergent. C’est tout.

— C’est pas tout, Rahhal. L’Enfant du Peuple l’attaque souvent, il le traite avec insolence, avec ou sans raison. C’est vrai qu’c’est un chroniqueur arrogant, un peu snob, et qui parfois exagère. Mais il est doué, et beaucoup aiment son style. C’qui compte, c’est qu’c’est un exalté. Tu vois c’que j’veux dire ? C’est un illuminé. C’est pour ça qu’à partir d’aujourd’hui, tu dois l’traiter comme un prophète. Est-ce qu’on met en doute les paroles des prophètes ? On peut vouloir les expliquer, les analyser, les éclaircir, et quelquefois les développer. Ce rôle-là, l’Enfant du Peuple pourra l’jouer plus tard. Ça aussi, mets-le-toi dans la tête, surtout que récemment les ennemis d’Marzouq se sont multipliés. Compris ?

— Compris, m’sieu le commissaire, marmonna Rahhal d’une voix ténue.

— Alors puisque t’as tout compris, l’officier Hakim va t’expliquer c’que tu dois faire.

— Vous avez tout dit, m’sieu le commissaire, je n’ai rien à ajouter. Rahhal est un homme intelligent, et je ne doute pas qu’il ait compris ce qu’on lui demande. Je ne peux que souligner la nécessité de maintenir le même rythme de travail quotidien. Mais Rahhal, comme le commissaire l’a dit, tu passes désormais d’un loisir à une profession. Tu vas régulièrement recevoir de moi des informations sur certaines personnes. Je sais que tu sauras les utiliser. Ton salaire te sera versé sur Wafacash tous les mois. Tu recevras le numéro du virement par texto sur le portable que voilà. Je t’en fais cadeau. Au fait, il a déjà une puce, une recharge suffisante, et on a enregistré son numéro. Pour le salaire, m’sieu le commissaire s’est montré généreux. Peut-être parce que tu es un vieil ami. Il a décidé de te verser dix mille dirhams par mois. L’important, c’est que notre travail et nos relations restent sous le sceau du secret. Compris ?

Répondit-il “Compris” ? En fait, il n’avait rien entendu. Il était comme drogué. Il se souvenait que le Rat-taupe lui avait serré la main avec chaleur. L’officier Hakim le raccompagna à la porte. Là, le moustachu l’attendait, avec le vérolé qui lui remit le bandeau sur les yeux. Cette fois, il ne sentit pas passer le trajet. C’était comme s’il n’était pas là. Comme s’il dormait encore et que ses rêves avaient tout du cauchemar. Soudain les deux mulets le balancèrent dehors comme un sac d’ordures, et la voiture repartit à la vitesse de l’éclair. Rahhal ouvrit les yeux. L’avenue Dakhla était déserte. Ni passants, ni signe de vie. Juste deux chats de gouttière qui miaulaient tour à tour devant le café Milano.

Il se souvint du Hérisson. Mon Dieu, qu’est-ce que je vais lui dire ? Rien du commissaire Eleyyadi, ni de l’officier Hakim, ni du moustachu et du vérolé. Ça, c’est notre secret, il sera bien gardé. Mais pour le tajine ? Qu’est-ce que je vais lui dire, à elle qui ne peut pas dormir sans avoir creusé une tranchée profonde dans le tajine du lendemain ?

À peine avait-il tourné la clé dans la serrure que Hassaniya bondit. Elle était rencognée dans le salon et attendait son retour. Ses cheveux cassants et secs dressés sur son crâne d’une façon effrayante. Comme les vraies épines d’un hérisson sauvage. Mais son visage par contre le surprit, car il avait viré au caca d’oie, plus sombre qu’une sauce à la moutarde. Elle ne s’était pas changée. Elle n’avait pas encore enfilé son ample pyjama orange qui lui donnait l’allure d’un clown.

— Où étais-tu, Rahhal ?

La voix était à peine sortie de sa gorge. Il l’avait tout juste entendue.

— À la police.

— La police ?

— Je rev’nais du cyber et une voiture d’la Sécurité nationale m’a arrêté. Contrôle d’identité. J’avais pas ma carte, alors ils m’ont emmené au poste pour vérifier.

— … ?

Elle l’interrogeait des yeux, de toutes les fibres de son visage, de tous ses membres. Tout en elle criait “Et puis ?” mais elle avait perdu la voix.

— Au poste, j’suis tombé sur un officier d’Massira qui vient au cyber de temps en temps. Il m’a reconnu et s’est porté garant, alors ils m’ont r’lâché.

L’arc était bandé, la flèche allait partir.

Il s’attendait à ce que le Hérisson le mette en pièces. Il y était résigné. On s’habitue tous à une chose ou une autre dans la vie, et Rahhal s’était habitué aux flèches du Hérisson.

Mais Hassaniya s’affala sur le divan du salon, celui du milieu, juste devant la porte, et murmura d’une voix ténue :

— Mais Rahhal, pourquoi t’avais pas ta carte sur toi ? Prends-la la prochaine fois, s’te plaît.

Sa voix semblait brisée, avec un accent suppliant. Il n’en revenait pas de ce ton, et il n’en revenait pas de s’en tirer à si bon compte.

— Tu as dîné ? demanda-t-il embarrassé, pris d’un violent sentiment de culpabilité.

— Non.

— J’te prépare quelque chose ?

— Non… non… il est trois heures du mat’… faut qu’on dorme.

Mais ni l’un ni l’autre ne dormit. Rahhal se repassait les événements de la nuit depuis le début. Depuis que les deux mulets l’avaient cerné à la sortie du cyber. Le camarade Mokhtar, alias le commissaire Eleyyadi. Si Huzami parle. La révélation qui descend sur Na’im Marzouq, la nuit, pendant que ses lecteurs sont endormis. Quant à Hassaniya, elle ne cessa de se tourner et de se retourner, elle qui d’habitude ronflait dès qu’elle posait la tête sur l’oreiller.

Ah, ton Hérisson est lâche, Rahhal ! Plus lâche que tu ne le croyais. À moins qu’elle ne se soit mise à t’aimer et à se faire en secret du souci pour toi ?

37. Abu al-Qasim al-Junayd ibn Muhammad al-Khazaz al-Baghdadi (Hamadan, 830 – Bagdad, 911), haute figure de la spiritualité musulmane de la période classique, célébré comme un grand maître soufi.

38. Personnage féminin de la période préislamique célèbre pour sa perspicacité et sa vue perçante.

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19

 

 

L’argent n’est pas tout dans la vie, vraiment pas. D’ailleurs Rahhal à priori ne savait qu’en faire. La preuve, c’était qu’aujourd’hui son nouveau salaire le laissait perplexe. Il ne savait pas qu’en penser, ni comment le dépenser. Rahhal gagnait deux mille cinq cents dirhams en travaillant pour Imad Katifa au cybercafé. Hassaniya gérait toute seule l’école des Lionceaux de l’Atlas, et se démenait comme une folle dans l’établissement du matin au soir pour un salaire qui ne dépassait pas cinq mille dirhams. La location de l’appartement leur coûtait deux mille dirhams. Ce qui restait leur suffisait amplement pour vivre bien. Et ils étaient contents de leur sort. Du moins, ils ne s’en plaignaient pas. Disons qu’ils n’en discutaient pas, et que l’un n’avait donc pas l’occasion de se plaindre à l’autre. D’ailleurs ils ne discutaient de rien, ni de ça, ni d’autre chose, de sorte que le Hérisson ne pouvait savoir ce qui se passait dans la tête de l’Écureuil, et que l’Écureuil ignorait ce que cachait le Hérisson sous sa peau épineuse. Mais dix mille dirhams d’un coup, qu’allais-tu en faire, Rahhal ? Le salaire d’un fonctionnaire respectable au onzième échelon. Et pour quoi ? Pour des histoires électroniques insignifiantes qui te distrairaient pendant ta journée de travail.

Gloser, c’est ton passe-temps, Rahhal, et voilà que ça devient ton métier. Un métier étrange et merveilleux qui va comme un gant au fils d’Abdeslam Laaouina et de Halima Ezzenboub. J’ai une mère dont le passe-temps est de jouer à la malade, et dont le métier est la maladie. Et un père dont le passe-temps est le silence, et le métier est de tenir compagnie aux morts. Quant à moi, mon nouveau métier est l’essence même de mon passe-temps : danser sur des cordes virtuelles, décrier, engraisser les rumeurs, piquer à l’aiguille électronique. Comme ça, en silence, et de loin. Mais fichtre, dix mille dirhams d’un coup, c’est beaucoup !

Bien entendu Hassaniya devait rester à l’écart de tout ça. Mais il fallait qu’il trouve une façon de dépenser son argent. Au début, Rahhal songea à verser une petite allocation mensuelle à Qamareddine. Il l’emploierait au noir, sans qu’Imad Katifa soit au courant. Mais il eut peur de prendre un tel risque et d’en subir les conséquences. Aussi se contenta-t-il de lui expliquer qu’il allait avoir davantage besoin de son aide au cyber. En échange, il lui donnerait une carte gratuite qui lui permettrait de naviguer pour rien et à sa guise dans le cybercafé des Lionceaux de l’Atlas.

— T’es d’venu un ami, Qamareddine, alors j’vais pas te traiter comme les autres, ajouta Rahhal dans un élan de magnanimité.

Sur le coup, Qamareddine n’en crut pas ses oreilles. La dernière chose à laquelle il s’attendait de la part de Rahhal, c’était à un geste aussi généreux. Aussi en ressentit-il une vive émotion. Et il étreignit avec chaleur l’Écureuil qui s’aperçut que personne ne l’avait jamais embrassé de sa vie. Ni le Pélican, ni la Mante, ni même le Hérisson qui ne l’embrassait jamais, ni au lit, ni ailleurs. Même quand il lui faisait l’amour et chassait l’oryx dans la réserve à hérissons, ses bras restaient inertes. Rahhal ne s’en rendait compte qu’à l’instant, alors que Qamareddine serrait dans ses bras son corps frêle. Ah l’Écureuil, comme tu manques d’affection ! Va au diable Hassaniya ! Et Qamareddine ne comprit jamais pourquoi, à ce moment-là, l’Écureuil éclata en sanglots.

Le lendemain matin, Rahhal annonça à Qamareddine qu’il serait absent à partir de trois heures et qu’il devrait le remplacer au cyber. Il lui confiait toutes les tâches, à commencer par la réception, les travaux de photocopie et d’impression, le scanner, et le reste à la demande, en finissant par la caisse. “Mais ce qui compte le plus, c’est de traiter tous les clients avec respect, tous sans exception, Mahjoub Didi inclus. Tu as compris Qamareddine ?”

La visite que fit Rahhal à sa famille tint presque de l’effraction. Il entra subrepticement après s’être aperçu à la porte qu’il avait encore la clé. Halima ne savait trop comment montrer sa joie de voir apparaître l’Écureuil. Elle se tortillait sur son siège et se frottait les mains en signe de bienvenue. On aurait dit un pélican qui ne savait que faire de ses ailes ni comment sautiller sur ses pattes emmêlées. Eyyad était vautré près d’elle comme un âne paresseux et léthargique. Rahhal embrassa sa mère sur le front, serra la main de son oncle, et demanda où était Abdeslam.

— Il se cloître dans ta chambre. J’l’ai appelé tant qu’j’ai pu. J’voulais juste qu’il vienne boire un verre de thei, il m’a même pas répondu. J’sais pas c’qu’il a. Pourquoi il fait l’mort ?

Puis, elle cria à pleins poumons :

— Abdeslaaam !… Abdeslaaam !

Mais cette fois, la Mante répondit. Il semblait tout heureux de voir Rahhal. L’Écureuil baisa la main de son père et s’assit. Le Pélican se mit à pérorer pendant que Rahhal, Abdeslam et Eyyad sirotaient leur thé. En réalité, la maison avait meilleure allure. Eyyad l’avait repeinte. L’électricité y avait enfin été installée, grâce à un groupe de jeunes militants qui avaient manifesté devant l’agence régionale de l’Eau et de l’Électricité, puis devant la municipalité – il était inacceptable que des ruelles situées au cœur de la capitale touristique du royaume soient privées d’électricité, en attendant une prétendue restructuration qu’on leur faisait miroiter depuis les années 1970. Il y avait maintenant une télévision, avec des films et des séries pour le Pélican, et le journal du soir qu’Abdeslam et Eyyad regardaient consciencieusement, sauf quand il coïncidait en été avec la dernière prière qu’ils allaient faire avec les autres, à la mosquée.

— Très bien. Pour célébrer l’arrivée de l’électricité dans la ruelle, j’vous offre un frigo. Faut que vous lui trouviez une place tout de suite parce qu’il s’ra là dans l’mois.

Ils ont droit à un frigo, comme tout le monde, pour avoir eux aussi de l’eau glacée, surtout quand la chaleur s’installe à Marrakech, pensa Rahhal. La vieille cruche en terre était toujours là dans son coin, à l’entrée de la cuisine. La cruche à laquelle Rahhal avait bu, tout le temps qu’il avait passé à Moukef. Pas exactement celle-là, bien sûr. Car à chaque début de printemps, le Pélican en achetait une nouvelle, une cruche décorée au goudron végétal. Mais toutes les cruches se ressemblent en fin de compte. Aujourd’hui, Abdeslam avait le droit de boire de l’eau glacée, comme tout un chacun. Comme les gens qui vivaient en ville, et dont les enfants bossaient et gagnaient des sous. Bizarre que Halima n’ait pas posé de questions. Elle semblait heureuse et enjouée, et dans son enthousiasme, elle jura avec conviction que l’inventeur du frigo n’irait jamais en enfer, même s’il était juif. Car puisqu’il avait rafraîchi tout le monde, Dieu le garderait au frais le jour du Jugement dernier. Halima consacra la totalité de son blabla cet après-midi-là aux réfrigérateurs, leurs avantages, leurs modèles et leurs prix. Chaque information supplémentaire confirmait sa parfaite ignorance du sujet. Finalement, elle recommanda à Rahhal de s’assurer d’une chose, essentielle à ses yeux. Ça n’avait rien à voir avec la taille du réfrigérateur et sa puissance, ni avec le fait qu’il fallait bien vérifier sa consommation d’électricité. Non, il s’agissait des œufs. Il fallait absolument que le compartiment en plastique pour les œufs situé dans la porte ait un couvercle qu’on puisse rabattre.

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L’Écureuil découvrit peu à peu un bon nombre de choses. Le bandeau que les deux mulets avaient mis sur ses yeux quand ils l’avaient traîné devant ce rat-taupe de commissaire n’était rien comparé au grappin qu’on lui avait mis dessus pendant des années. Des années passées à gloser sur Hot Maroc, imbécile, sans que tu sentes la direction du vent. Comme une vache qui broute sans entraves. Maudis sois-tu ! Toi qui étais tout content de tes interprétations géniales, de tes pitreries de clown, de tes réponses à un tel et de tes insinuations sur un autre. Comme un sourd à une noce, un imbécile heureux. Tu devrais avoir honte, parce que tu ressemblais à une putain cinglée qui écarte les jambes gratuitement.

Abou Sharr Ghifari, le gauchiste radical dont tu t’es toujours méfié, et dont tu as éloigné l’Enfant du Peuple après avoir découvert sa véhémence et sa langue acérée, vient lui aussi d’entrer dans le jeu. Tu as vu le commentaire qu’il a posté aussitôt après l’intervention de Huzami ?

Na’im Marzouq avait eu la main plutôt lourde ce matin-là en s’attaquant dans sa colonne à un homme d’affaires bien connu, Radwan Bidawi. Celui-ci avait paraît-il appelé le Maroc, lors d’un séminaire international organisé à Paris par l’Union méditerranéenne des confédérations d’entreprises, à revitaliser la vie économique du royaume et à abandonner l’économie de rente qui minait en profondeur l’économie nationale, et infligeait au budget de l’État de lourdes pertes annuelles. Il affirmait que lutter contre l’économie de rente, ainsi que contre la pratique des pots-de-vin et la corruption qui y étaient intimement liés, requérait une volonté politique audacieuse qui en ce moment n’existait pas. Bidawi voulait également que les entreprises nationales puissent travailler dans une atmosphère saine, qui encourageait la concurrence loyale et l’égalité des chances. La réponse de Na’im était longue et touffue. Il y parlait de l’addiction de Bidawi à une certaine marque de whisky rare, et l’invitait à prendre soin de sa santé, car l’alcoolisme avait des effets sévères sur les capacités mentales et physiques de l’être humain. De même qu’il le priait, à propos de mœurs et de moralité, de consacrer un peu de son précieux temps libre à sa fille Selma qui était accro à la cocaïne. D’ailleurs les videurs de la discothèque du Negresco en avaient assez des problèmes qu’elle leur causait avec ses incessants accrochages, et des vulgarités dont elle leur rebattait les oreilles quand elle insultait ses amis et les employés du célèbre établissement. Curieusement, la bande en compagnie de laquelle elle arrivait en boîte de nuit était aussi celle avec laquelle elle se disputait en fin de soirée. Il fallait donc peut-être emmener la jeune fille consulter un psychiatre pour l’équilibrer un peu, améliorer son comportement et sa façon de s’exprimer, afin de préserver la réputation de la famille, si toutefois la famille Bidawi jouissait encore d’une bonne réputation quelque part dans le pays.

Quant au commentaire de Huzami, il fut très concis, mais franc et direct : “Bidawi, un pécheur qui prêche la vertu.”

Rahhal avait commencé à retourner le sujet en tous sens pour trouver un angle satisfaisant qui le mettrait dans les bons papiers du Rat-taupe, ainsi que des renards et des chacals qui étaient à ses trousses. Mais tandis qu’il tâtonnait, à l’affût d’un fil conducteur, Abou Sharr Ghifari le coiffa au poteau avec un commentaire imbattable :

“Les Marocains sont un peuple libre et militant. Et les masses populaires refusent catégoriquement de se faire chapitrer par la bourgeoisie pourrie. On a mis le colonialisme à la porte, on ne le laissera pas rentrer par la fenêtre. Si la bourgeoisie, que nous savons aveuglément subordonnée au capitalisme occidental et dévolue à l’impérialisme mondial, a la nostalgie de l’époque du protectorat, les Marocains libres et les masses prolétaires révolutionnaires constituées d’ouvriers, de paysans et d’étudiants, refusent de revenir à l’époque des diktats coloniaux. Nous ne nous laisserons pas dicter notre politique économique par Paris. Et nous condamnons tous les traîtres qui s’allient au colonisateur d’hier contre notre pays et notre peuple. Vive la classe ouvrière !”

Vive la classe ouvrière, Abou Sharr.

Mort au whisky et à la cocaïne.

Na’im Marzouq revint à la charge dans deux autres colonnes qu’il consacra entièrement à démolir Radwan Bidawi. Il l’insulta avec une haine pure. Comme si l’homme avait tué son père. En fait, Na’im était un blablateur professionnel, mais il fallait lui reconnaître sa virtuosité et son assiduité. Même Rahhal qu’exaspérait sa morgue jusque-là était aujourd’hui tout à la fois séduit et admiratif. Il est naturel bien sûr de pouvoir injurier de façon magistrale un être qui vous a directement offensé, ou de répondre du tac au tac à un adversaire coriace qui vous a contrarié plus d’une fois et vous a embarrassé à plusieurs occasions. Mais Na’im Marzouq insultait des gens qu’il ne connaissait pas et avec qui il n’avait aucun lien. Peut-être même des gens qu’au fond il admirait. Mais les ordres étaient les ordres. Voilà pourquoi Rahhal l’appréciait et mesurait la difficulté de sa tâche. Il insultait sur instructions, mais il y mettait tout son cœur et toute son âme. Pouvait-on faire preuve de plus de loyauté dans son métier ? Se consacrer tout entier à insulter des gens avec qui on n’a aucun lien, seulement parce que notre devoir nous oblige à le faire à la perfection ? Lorsque Marzouq se souvenait que ceux qu’il insultait étaient des gens respectables, il se montait tout seul contre eux, et fignolait davantage ses insultes pour se convaincre, lui en premier, qu’ils ne l’étaient pas. Qu’ils n’étaient pas ce qu’il les croyait être. Et dès le moment où il finissait sa colonne et la relisait, il était absolument persuadé de la véracité de son contenu, et le soutien initial qu’il avait apporté à son adversaire se changeait en une haine tenace. Comment ne pas compatir avec Na’im Marzouq, et comment ne pas le plaindre ? Un homme entièrement dédié à son travail. Qui haïssait du fond du cœur. Et qui réussissait même à programmer son cœur pour haïr.

Mais ne ferais-tu pas mieux de garder ta compassion pour toi l’Écureuil ? Tu n’es qu’un membre insignifiant de la chorale qui est derrière Na’im Marzouq, et pourtant ils te donnent dix mille dirhams par mois, le salaire d’un fonctionnaire au onzième échelon. Na’im Marzouq, à ton avis, ils le payent combien ? Ta compassion, garde-la d’abord pour toi, imbécile. En fin de compte, tu n’es qu’un lapin de course. Un de ces lapins qui détalent dans tous les sens pour que le Caméléon reste toujours en tête.

Ah, j’ai oublié de vous dire que Na’im Marzouq est un caméléon. Avec la sagesse du caméléon. Il ne lâche pas sa branche avant d’en avoir agrippé une autre. Il a navigué entre plusieurs journaux et toujours su quand en partir. Ses départs sont toujours tapageurs. Il sort un tas de linge sale qu’il sait vendre au plus offrant. Il commence par publier ses révélations dans les colonnes d’un journal concurrent avec qui il a en général tout arrangé en secret avant de quitter le précédent. Les anciens l’ont bien dit : Sage comme un caméléon qui ne lâche pas sa branche avant d’en tenir une autre. Et aussi introverti qu’un caméléon. Son profil a paru quelques semaines plus tôt sur le site d’Atlas Magazine, expliquant qu’en réalité, c’est un être timide. Il vit seul. Il ne sort pas le soir. Il ne fréquente ni les restaurants ni les bars, et il n’a pas d’amis. Comme toi donc, l’Écureuil. Quelque part, vous vous ressemblez. Tu comprends maintenant pourquoi ils t’ont choisi pour lui servir de lapin de course ? La façon dont il surprend son adversaire en lui décochant une flèche inopinée ressemble fort aux attaques-surprises du caméléon à l’affût. Et de même que le caméléon s’oriente face au soleil et lui fait toujours face, Marzouq fait la girouette en fonction des sous. Et comme le caméléon, Marzouq change de couleur de peau. En outre, Marzouq est un prédateur, exactement comme le caméléon qui n’hésite pas à gober tous les insectes, reptiles et petits rongeurs que sa large bouche peut accommoder. Et si le caméléon ne se déplace guère pour chasser, Marzouq non plus ne fait guère d’effort pour trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Les infos qu’on lui procure lui suffisent amplement. Il se contente de les réécrire, d’affiner les expressions, et d’y ajouter ses fameuses épices, et le plat est prêt pour qu’y figure sa signature.

 

Or il semblait cette fois que Na’im avait réussi à s’accrocher de ses quatre pattes à une branche, tout en gardant sa longue queue enroulée autour d’une autre. Il s’était posé sur deux rameaux entrelacés de deux arbres énormes et chargés de fruits. Car le nouveau quotidien Moustaqbal basé à Rabat lui avait offert de publier sa célèbre chronique. Or bien sûr, c’était impossible. Car son contrat avec Hot Maroc stipulait que…

— On se fout du contrat. On s’est mis d’accord avec Hot Maroc et le sujet est clos. Tous les Marocains ne sont pas cybernautes. Une partie de notre glorieux peuple passe des heures à chasser les mouches dans les cafés. Ils commandent un café au lait moitié-moitié à cinq dirhams et ils le font durer cinq heures entières. Un dirham de l’heure. Et puisque les cafetiers achètent les journaux et les proposent gratuitement à cette tranche de la population, on s’est dit qu’ils seront ravis de t’y voir figurer. Ces clients-là pullulent dans les cafés, et ils gaspillent leur temps en bavardages. C’est bien de les inciter un peu à lire. On y arrivera. Car contrairement à ce que pensent les intellectuels et les philosophes de la dernière heure, ils ne sont pas hostiles à la lecture. Ils ont juste besoin de quelque chose qui les intéresse. Et toi Na’im, tu sais comment écrire ce quelque chose. Alors écris pour eux. Ils ont tout le temps de lire, et pour ce qui est de commenter, ils le feront oralement en toute liberté. En outre, ils aiment tirer sur tout ce qui bouge. Ils adorent les injures. Alors jure et parjure, ne te gêne pas. Chaque fois que tu jureras, ils t’aimeront un peu plus. Et chaque fois que tu dénonceras pour eux la corruption de toutes ces élites opportunistes qui gigotent devant eux, ils en éprouveront une sorte d’autosatisfaction, eux qui ne décollent pas du café. Ils ont toujours raison et ils ne font rien. Mais au moins, ils sont propres. Ils s’attablent, boivent leur moitié-moitié, fument, toussent, se mouchent, pètent, vont aux WC de temps en temps, et reviennent devant leur café froid, fument, toussent, et discourent de la corruption qui règne sur le pays et les gens. Ils t’aimeront bien, parce que tu les distrairas Na’im, et tu leur redonneras l’impression de compter. Voilà pourquoi on s’est arrangés avec les collègues de Hot Maroc. Toi tu n’y perds rien. On publiera la version papier de ton article en ligne, et tu recevras une jolie somme pour compenser. Des objections ?

 

Ni Na’im ni personne ne sut quelle montgolfière avait déposé Ibrahim Tanoufi sur le terrain des médias. Les journaux concurrents le disaient “tombé d’un plafond qui fuyait”. Mais Na’im Marzouq savait mieux que personne que le “plafond” était blindé et qu’il ne fuyait pas. Et que rien n’arrivait par hasard dans ce pays. Il y avait une raison à la nomination de Tanoufi – un ex-joueur de foot, propriétaire des pâtisseries Tanoufi – à la tête du Moustaqbal, le plus important journal imprimé national. Un journal indépendant de l’État, du gouvernement, des partis, des syndicats, des associations et des lobbys d’affaires et de la finance. Presque même indépendant du peuple et de la société. Et malgré ça, en dépit de cette indépendance, ou peut-être à cause d’elle précisément, il faisait de la publicité pour les principales institutions économiques et les plus grandes entreprises du pays. Il publiait aussi de nombreux scoops et infos de dernière minute, avec toujours une longueur d’avance. Et ses sources étaient toujours fiables. Il était devenu une plate-forme idéale, à partir de laquelle Na’im Marzouq pouvait lancer ses missiles sur tous ceux qui bougeaient ou prenaient une quelconque initiative sans autorisation. Car il n’échappait à personne que le pays était bien sous contrôle.

Contrairement aux usages en cours dans les médias, où les colonnes régulières sont publiées en dernière page ou au bas de la première page, le journal Moustaqbal publia d’entrée la chronique de Na’im Marzouq à la une du numéro, avec au-dessus sa photo, vêtu d’un tee-shirt et coiffé d’une casquette de travers. Comme s’il était du peuple et avec lui. Or la politique éditoriale de Tanoufi sembla porter ses fruits. Car il connut une popularité sans précédent. Même Rahhal fut tenté de l’acheter, Huzami ayant commenté l’article publié dans Hot Maroc en ces termes : “On ne peut prétendre s’intéresser aux affaires marocaines, et ne pas lire le Moustaqbal.” Quant à la chronique de Marzouq, après les escarmouches qu’elle avait provoquées au café Milano, parce que toutes les tables demandaient le journal en même temps à cause de lui, ou plutôt à cause de sa chronique, et parce que le café ne pouvait pas se permettre d’acheter un numéro par table, Asma avait trouvé une fort bonne solution. Tous les matins, elle achetait les journaux, puis elle passait au cyber photocopier la colonne de Marzouq en dix exemplaires au moins, et elle était tranquille. Elle distribuait la page aux clients en prenant les commandes, puis elle sortait respirer l’air frais. Asma ne supportait plus l’odeur de cigarette à l’intérieur. Elle ne supportait plus beaucoup de choses auxquelles elle n’avait jamais prêté la moindre attention auparavant. Elle était en permanence irascible et prostrée.

On dirait que ta santé commence à te trahir, la Lionne.

OceanofPDF.com

21

 

Bien que Houyam ne soit plus venue au cyber depuis son ouverture, ses ordres et ses interdictions continuèrent à faire la loi ces années-là. Elle s’était plantée devant Rahhal le premier jour et lui avait ordonné de noter ce qui semblait être le règlement interne de la boutique, et d’imposer à tous ceux qui viendraient de le respecter. Un mini-règlement en quatre points qu’elle lui avait elle-même dicté :

– Interdiction d’être à plus de deux personnes devant un ordinateur.

– Interdiction de fumer.

– Interdiction d’apporter de la nourriture ou des sandwiches.

– Interdiction de parler fort.

Le règlement de Houyam resta en vigueur pour tout le monde, à quelques rares exceptions près. Parfois Rahhal l’enfreignait pour les Africanos et les laissait s’asseoir à trois devant un ordi. Les enseignants du lycée Massira, quant à eux, s’éparpillaient dans le cyber et se mettaient à bavarder comme s’ils étaient encore dans la salle des profs à l’heure de la pause. Mais eux ne venaient que de loin en loin. Ainsi le sanctuaire fut-il préservé jusqu’au jour où l’astre Yazid se leva sur le cyber des Lionceaux de l’Atlas.

Pour quelle raison Yazid avait-il quitté sa table habituelle au café Milano et pensé sur le tard à se joindre à la caravane électronique ? Il y avait là un mystère. Car Yazid avait disparu du café et du quartier une année entière, et prétendu qu’il était au Canada. Mais au Milano, on racontait que le Canada qui avait éteint le soleil du zigue au café, dans le quartier, et dans toute la ville, n’était autre que la prison de Boulmharez. Les raisons de son arrestation demeurèrent inconnues. Quoi qu’il en soit, Yazid décida à son retour d’élargir un peu son arc orbital, et ajouta le cyber à sa biosphère.

Tous les cybernautes traitaient Yazid avec prudence. Sa présence était subversive, son comportement ridicule, et ses insinuations sexuelles éhontées. Sans compter qu’il parlait fort comme s’il était assis dans son propre salon.

Rahhal comprit dès le premier jour qu’il aurait du fil à retordre avec ce chien-là, que l’Écureuil n’avait eu aucun mal à ranger dans la famille des canins clabaudeurs.

Yazid arriva en crânant, vêtu d’une gandoura blanche et chaussé de babouches trop étroites qui lui couvraient à peine le cou-de-pied et laissaient les talons dépasser de la semelle. Il se mit à aller et venir en se dandinant comme un paon de façon comique. Il avait sous le bras une copie de la chronique de Na’im Marzouq – il l’avait sans doute prise au Milano – et à la main un café moitié-moitié. Après un salaaaaaamu-alaykum ostentatoire, qu’il lança d’une voix forte pour attirer l’attention de chacun, il s’affala sur une chaise devant le seul ordinateur libre, et il commença à s’agiter bruyamment. Il se baladait sur les ondes cybernétiques, et commentait en direct tous ses mouvements et toutes ses découvertes électroniques.

— Fais voir cette soupe de Hot Maroc si elle est encore chaude ou si elle a r’froidi… Fais voir, fais voir… et c’Face book de merde, comment on fait avec ? Viens j’t’en prie mec, dis-moi juste comment on fait pour entrer sur c’putain de Facebook – c’te bande de pirates… Viens m’aider, s’te plaît, viens…

Il diffusait en continu tout en sirotant son café. Rahhal avait l’habitude de voir ses clients arriver avec une bouteille d’eau ou de limonade, mais un café, c’était la première fois. Quelqu’un d’aussi j’-m’en-foutiste que Yazid pouvait facilement renverser son café sur le clavier. Y avait de quoi avoir peur. Et Rahhal ne voulait pas que ça se produise. Il fallait peut-être qu’il mette les choses au clair immédiatement avec ce zouave.

— M’sieu… eh, m’sieu… s’il te plaît, c’est interdit.

— Qu’est-ce qui est interdit ?

— Le café.

— Le café est interdit ?

— Oui, c’est interdit. Le café est interdit, répéta Rahhal d’un ton résolu après avoir rassemblé tout son courage.

— Et moi j’vois qu’sur la pancarte ça dit cybercafé, putain d’âne de ton père… Café… Ca-fé… tu sais pas lire ou quoi ? Ça dit café, comme le café qu’on boit. Si ça disait cyberbar, j’aurais am’né une bière pour ta mère et un canon d’rouge pour moi, et là, tu m’aurais dit c’est interdit ?

L’Écureuil en fut sidéré. Il se recroquevilla sur sa chaise pour y disparaître complètement. Seigneur, c’est un deuxième Khalid Battout que tu m’envoies pour me tester. On dirait que ce voyou va foutre le bordel au cyber. Le fait est que Rahhal en resta muet. Sa lâcheté naturelle avait repris le dessus. Sa lâcheté innée. Mais pour ce qui suivit, il en demeura pantois.

Yazid ouvrit sa boîte mail. Rahhal découvrit que le gars avait un compte Hotmail. Il l’avait peut-être ouvert au Canada puisqu’il n’avait jamais fait appel aux services du cyber des Lionceaux de l’Atlas ? Puis d’un geste tout à fait spontané, tout en lisant ses messages, il tira une cigarette de son paquet et l’alluma. Il en inspira une bouffée profonde et avala une gorgée de café, entièrement captivé par son écran.

— Mon frère… mon frère… j’t’en prie… l’implora Rahhal.

— Qu’est-ce que tu veux encore ? répondit Yazid exaspéré.

— S’il te plaît, regarde c’qui est écrit sur la porte. Interdiction de fumer. Et ça, c’est pas mon règlement. Moi j’suis qu’un employé. Ça, c’est l’règlement des patrons du cyber.

— Non, non… pas d’panique… personne ici, putain d’sa mère, oserait allumer une clope.

— Mais… c’est pas c’que tu viens d’faire ?

— Allons, sois tranquille, le rassura Yazid, j’laisserai personne d’autre fumer dans ce cyber. T’inquiète…

Yazid appliquait calmement le principe du fait accompli, sans ciller. Il but son café, fuma sa cigarette, et promit à Rahhal de se charger en personne de faire respecter la loi dans sa boutique, et d’interdire aux autres clients toute infraction. Mais aux autres seulement. Lui n’entrait pas dans le compte, bien entendu.

On dit que les chiens ne font pas des chats. Avec Yazid, c’était tout à fait le cas. Car Yazid était le fils de Moulay Ahmed Malkha, le pourfendeur d’enfants de la mosquée Al-Nour. L’homme ne les laissait pas en paix un seul instant. Il n’hésitait pas à aboyer sur ceux qu’il surprenait à s’amuser près des fontaines à ablutions, ou à se disputer dans les rangs. Et bien que les pères se soient plaints maintes fois à l’imam et au muezzin de sa grossièreté et de sa méchanceté envers leurs gamins, Moulay Ahmed faisait le sourd. Car la mosquée était un sanctuaire, et il était là pour la protéger des bêtises de ces diables de gosses. Mais en réalité, s’il les punissait, c’était parce que les gamins ne pouvaient jamais se retenir de pouffer lors de la lecture collective du Coran, après la prière du coucher du soleil. Ils se moquaient effrontément de lui. Moulay Ahmed n’avait jamais appris le Coran par cœur, ni à la mosquée, ni à l’école coranique. Mais son orgueil l’empêchait de tendre la main vers la bibliothèque et d’y prendre un coran pour suivre la prière. Au contraire, il profitait du brouhaha de la lecture collective pour se joindre au chœur des lecteurs et des récitateurs en remuant les lèvres, et en n’ânonnant que la fin des versets qu’il ne faisait que deviner. Par exemple, dans la liste des quatre-vingt-dix-neuf noms de

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