Hot Maroc

Yassin Adnan · Chapitre 3 sur 4 · partie 1/6

Pages du PDF

Hot Maroc

II. L’écureuil Entre dans la Boîte Bleue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

OceanofPDF.com

1

 

Le roi est mort, vive le roi !

Et Rahhal, comme bien des fils de ce pays, perçoit la différence. Partout les gens respirent un vent nouveau, dans la rue et dans le bus, chez eux et au fond des impasses, au souk et dans les cafés. C’est vrai que le régime est le même, car bien que l’opposition socialiste ait accédé au pouvoir en 1998, un an avant le décès de Hassan II, elle a continué de gérer les affaires du royaume en parfait accord avec ses préceptes. “Changer le système de l’intérieur et dans la continuité.” C’était le slogan de l’époque. La presse parlait d’une résistance farouche aux initiatives de réforme lancées par les nouveaux ministres, venant du “gouvernement de l’ombre” et de poches opposées à tout changement. Le rythme était plutôt lent. Mais le changement était possible, et ceux qui en rêvaient étaient de plus en plus nombreux.

Hassan II mourut par un torride vendredi de juillet 1999. La télévision marocaine s’était mise à diffuser non-stop des versets du Coran et de dhikr, et les Marocains s’interrogeaient sur la ferveur et la piété subites qui s’étaient emparées des chaînes de diffusion et des programmes télévisés. Les portes s’ouvrirent grand sur une multitude d’interprétations, et les rumeurs coururent. L’agence France-Presse parla du décès probable du roi, selon des sources proches du palais. Mais les détails restèrent bloqués en France. Tandis que le peuple ici demeurait dans l’expectative, jusqu’à ce que la presse officielle espagnole diffuse un communiqué annonçant le décès du souverain marocain.

Le roi était mort. Mais les rois ne meurent pas plus que quelques heures. Ils entrent aussitôt après dans les dossiers de l’histoire et gravissent les marches de la légende. La mort d’un roi ne dure que quelques petites heures. Le roi est mort, vive le roi ! Car le même jour eut lieu le serment d’allégeance du prince héritier Mohammed ben Hassan, dans la salle du trône du palais royal de Rabat. Le gouvernement de l’alternance, que dirigeait un ancien opposant qui avait été condamné à mort pendant les “années de plomb”, semblait vraiment vouloir que la transition se fasse en douceur, et que le jeune roi saisisse pleinement sa chance de contribuer au processus de réforme.

Le roi est mort. Vive le roi !

Beaucoup de choses changèrent, Rahhal. Beaucoup de choses. Les cabines téléphoniques disparurent et furent remplacées par les cartes et les téléphones portables. Même les ados se mirent à défiler devant toi avec des portables qui sonnaient tous différemment. Les philatélistes furent soudain une espèce en voie de disparition, parce que le courrier électronique se passait de timbre, d’enveloppe, et même de facteur. Ta mobylette, une Peugeot 103 qui vous amenait à Massira, Hassaniya et toi, se transforma en Fiat Uno. Elle était d’occasion, mais son moteur opiniâtre crépitait encore, vrombissait avec rage, travaillait aussi dur qu’une industrieuse abeille. Hassaniya avait réussi son permis de conduire, et c’était elle maintenant qui faisait le chauffeur. Quand elle rentrait avant toi, tu devais prendre le bus jusqu’à Jemaa el-Fna. Parfois tu t’entassais avec des créatures patibulaires dans les taxis collectifs de minuit. Et de la place, tu te faisais déposer le plus près possible d’une ruelle qui menait à Mouassine.

Rahhal, ces dernières années, travaillait de plus en plus tard. Car les araignées du cybercafé qu’il gérait continuaient de tisser leurs toiles électroniques avec diligence et dévotion jusqu’à minuit, et même parfois jusqu’à une heure passée, quand la chaleur s’intensifiait et que les nuits de la ville rouge incitaient aux veillées tardives.

Ses clients étaient pour la plupart des jeunes et des adolescents. Il y avait aussi parfois quelques adultes, mais qui ne venaient pas régulièrement. La majorité des habitués était de jeunes garçons et filles, élèves au lycée voisin. Il y avait aussi des étudiants et quelques chômeurs.

Si seulement Hassaniya capitulait ! Aujourd’hui, notre nouvelle vie était à Massira, il fallait qu’elle se mette ça dans la tête. La vieille maison décrépite de Mouassine n’était plus qu’une piaule. Une piaule misérable, dont on comprenait bien qu’elle convenait à une veuve démunie vivant seule avec sa fille, mais qui n’allait plus pour nous. Une piaule éloignée qui nécessitait une véritable expédition pour l’atteindre. Les gens se trouvaient à l’étroit dans l’ancienne médina, et la vie était résolument ailleurs. Et il y avait le choix. Même les enfants des bonnes vieilles familles marrakchies essaimaient les uns après les autres vers les nouveaux quartiers, et ils habitaient maintenant à Daoudiate, Massira, Azli, Inara, et même dans le lointain quartier Mhamid, où les lotissements et les immeubles poussaient comme des champignons, en bordure de l’aéroport Marrakech Ménara.

Le roi est mort. Vive le roi !

Oum el-Eid avait elle aussi essaimé vers son Seigneur, trois ans auparavant. La camarde était venue faucher son corps malingre alors qu’elle était rivée à l’écran de la télé du salon, en train de regarder un feuilleton mexicain doublé en arabe. Son âme épuisée avait quitté sa carcasse fragile en agitant ses ailes translucides, paisiblement et en silence, sans préavis, et depuis ce jour-là, je tâchais de te convaincre, Hassaniya, qu’Oum el-Eid s’étant envolée, rien ne nous retenait plus à Mouassine.

— Cherchons un p’tit appartement dans un immeuble près d’l’école. On l’meublera avec le crédit tout confort des éta blissements Katifa, et on s’posera comme tout l’monde. La médina n’est plus viable, et la distance qui la sépare de Massira nous claque. Même Imad et Houyam, dont les familles vivent à Mouassine depuis des générations, se sont installés dans une jolie villa d’Massira. Pourquoi tu nous condamnes à faire tous les jours ce maudit trajet ?

OceanofPDF.com

2

 

 

Imad n’aurait pas imaginé un seul instant le nombre de taloches et de gnons dont il écopait dans les rêves sanglants de Rahhal, sinon il ne l’aurait pas défendu avec autant de véhémence. Car lorsque Houyam suggéra en 1999 de profiter des vacances d’été pour ajouter un troisième étage à l’immeuble, afin de renforcer l’infrastructure de l’école des Lionceaux de l’Atlas avec trois nouvelles salles de classe, elle en profita pour suggérer aussi de convertir le garage du rez-de-chaussée en classe. L’établissement aurait ainsi quatre nouvelles pièces pour accommoder le nombre croissant d’élèves.

— Et Rahhal ?

— Quoi Rahhal ? C’est mon fils peut-être ? J’en aurais accouché et j’l’aurais oublié ?

— Non, Houyam, c’est pas ton fils et tu l’as pas élevé. Mais il est avec nous depuis le début, il fait partie de l’équipe, et j’peux pas m’en débarrasser comme ça sans prévenir. Et puis, c’est le mari de Hassaniya, et le hadj, ma chérie, demande toujours de ses nouvelles et de celles de Rahhal, et chaque fois qu’on parle de ses protégés, il me recommande de prendre soin d’eux. C’est vrai que la téléboutique ne marche pas aussi bien que les premières années, mais Rahhal a d’autres activités et ses recettes sont tout de même OK.

Houyam resta sur sa position et Imad sur la sienne.

Et l’Écureuil planait.

Car comme d’habitude, il vaquait à ses occupations en toute quiétude, comme si la téléboutique où il bossait faisait partie de son patrimoine. Ou comme s’il avait un contrat d’embauche et un numéro de matricule en bonne et due forme, qui lui garantissaient son salaire mensuel, et une retraite dorée dans quelques années. Voilà pourquoi il travaillait dans la sérénité la plus absolue. Il tapait avec ardeur les mémoires des étudiants, écoutait les conversations téléphoniques des clients avec une intense curiosité que dissimulaient ses traits affables et son air détaché, et archivait les documents de la photocopieuse en toute quiétude. La nuit, au lit, il faisait très attention à ses mouvements, et se retournait en douceur pour ne pas déranger Hassaniya. Et comme à l’accoutumée, il s’amusait tous les samedis soir à chasser l’oryx dans la réserve à hérissons, et il tabassait Imad dans son sommeil, chaque fois que le samedi se teintait de rouge et que Hassaniya lui refusait sa fente.

Cependant Imad, qui ne gagnait pas souvent quand il se disputait avec Houyam, trouva une solution qui laissa son honneur intact et satisfit sa bien-aimée. Ce qui tracassait Houyam, c’était de récupérer le garage. Il lui permit donc de fermer la boutique de Rahhal et de la convertir en salle de classe, dès lors qu’il avait découvert une meilleure façon d’utiliser le talent en informatique du mari de Hassaniya. Le mieux, c’était de lui ouvrir un cybercafé. Et par chance, il y avait un local commercial à louer pas loin de l’école, sur l’avenue Dakhla. L’endroit était spacieux et collait à l’ambition d’Imad qui commençait à se préparer sérieusement à l’aventure des cafés internet. Quant à Rahhal, il s’était rendu compte preuves à l’appui, en voyageant tous les jours grâce à l’écran bleu, et en se baladant du matin au soir sur la toile, que la vie était assurément ailleurs.

OceanofPDF.com

3

 

Ah, Rahhal…

C’est quoi ce bonheur ?

As-tu jamais rêvé d’un luxe pareil ? T’attendais-tu à un tel privilège ?

Ce n’étaient pas les écrans éparpillés aux quatre coins de la pièce qui enchantaient Rahhal et gonflaient son cœur de fierté, ni son boulot tout neuf consistant à ouvrir pour ses nouveaux clients les portes du septième ciel vers des sanctuaires de lumière et des rades bleues translucides, mais les WC modernes et rutilants attenants au magasin. Des WC bien éclairés, avec un carrelage bleu ciel, situés de manière stratégique en face du bureau de Rahhal. La porte du magasin l’en séparait, haute et large, décorée sur la façade extérieure par un bel écriteau bleu portant le nom que Houyam avait elle-même choisi : Cybercafé des Lionceaux de l’Atlas. Les ordinateurs étaient alignés serrés au fond du magasin et sur les côtés, de sorte que les clients surfaient sur le Net en tournant le dos à Rahhal qui, étant le seul à être adossé à un mur, pouvait voir leur écran de sa chaise par-dessus leur épaule, et surveiller ce qui se passait dans la pièce. Et quand il était las d’épier les écrans des autres, il tournait son regard vers l’unique espace libre qui s’ouvrait devant lui face à son bureau, celui des WC. Et il en laissait délibérément la porte ouverte, pour profiter de sa merveilleuse propreté et de son carrelage bleu de rêve.

Rahhal avait songé à recouvrir d’un grand sac les cabinets pour que personne ne s’en serve. Pour en interdire l’usage, y compris pour lui. Il aurait fait de cet espace propre et bleu une petite cuisine où il aurait mitonné les délicieux tajines, fastoches à préparer, que Hassaniya aimait à se damner : un demi-kilo de poulet, deux tomates, un oignon. Quatre pommes de terre. Une gousse d’ail. Une seule cuillérée d’huile. Un peu de sel et de poivre, du gingembre et du piment doux. Il en mangeait juste assez pour assouvir sa faim, mais Hassaniya elle, se serait bouffé les doigts de gourmandise. Il y avait souvent pensé, d’autant que les clients du cyber utilisaient rarement l’endroit. Ils s’appliquaient à exploiter à fond l’heure ou la demi-heure qu’ils avaient payée pour surfer et chatter. Et ils n’avaient pas le temps d’aller aux WC.

L’idée l’avait effleuré maintes fois tandis qu’il rêvassait, perdu dans l’azur du carrelage rutilant qui lui faisait face. Mais il l’avait résolument chassée. Ses WC étaient bien trop propres pour être souillés par de la tambouille et des odeurs de tajine. Et il n’était pas prêt à sacrifier le bel abîme romantique de son nouveau local pour un simple tajine qu’il porterait à l’école pour le partager avec Hassaniya. Qui sait, celle-ci pourrait inviter Houyam à se joindre à eux, Houyam pourrait le trouver délicieux, et elle pourrait nommer l’Écureuil cuisinier officiel de l’école, lui qui en revenait à peine d’avoir pu échapper à son rôle de chauffeur.

Rahhal avait également échappé aux allers-retours quotidiens entre la médina et Massira, Hassaniya ayant dû se plier aux ordres de Houyam, laquelle ayant eu des jumeaux, n’avait plus le temps de s’occuper des Lionceaux de l’Atlas. Elle arrivait tard à l’école et tout le boulot retomba bientôt sur Hassaniya, qui était maintenant la première à arriver et la dernière à partir. Elle était tout et partout. Aussi Houyam lui donna-t-elle l’ordre catégorique de déménager et de s’installer à Massira. Imad était là pour enrober de douceur cet ultimatum. Ce fut lui qui leur trouva un appartement dans un immeuble qui donnait sur l’autopont de Massira, c’est-à-dire à cinq minutes à pied de là. Et il se chargea de l’aménager entièrement à ses frais de A à Z. L’Écureuil et le Hérisson devaient simplement se charger du loyer. Mais avec l’augmentation qu’Imad venait d’accorder à Hassaniya au vu de ses nouvelles fonctions, ils pouvaient maintenant se permettre ce bel appartement, avec des fenêtres ouvrant sur deux rues, et donnant sur l’autopont de l’avenue Dakhla pour lequel on avait excavé la route, et qu’on avait planté là comme une décoration, sans qu’il ne soit d’aucune utilité, d’autant qu’à la surprise générale, le tunnel qui passait dessous se transformait à chaque pluie en lac, et bloquait la circulation.

En quittant la maison de Mouassine, Rahhal découvrirait que cette masure accrochée comme une tique à la demeure des Katifa faisait en réalité partie intégrante du riad. Elle n’appartenait pas du tout à Oum el-Eid, mais la veuve y avait vécu avec sa fille grâce à la bienveillance et la générosité du hadj. Ce qui le surprit davantage, ce fut la morosité qui s’abattit soudain sur son hérisson. Pourquoi cette tristesse ? s’interrogeait-il. On aurait dit Boabdil quittant l’Alhambra en pleurant comme une femme un bien qu’il n’avait pas su défendre comme un homme. Mais Hassaniya ne versa pas une larme ; car elle avait l’œil avare. Elle ne pleura pas, n’eut même pas un sanglot. Ses traits simplement se crispèrent, son teint jaunit, et elle devint étrangement distraite.

Rahhal, lui, était enchanté de ce nouvel appartement, avec sa chambre à coucher design et ses meubles chics. Et ce qu’il appréciait par-dessus tout, c’était de dormir pas très loin du cybercafé. Son vrai bonheur, c’était sa boutique, le cyber des Lionceaux de l’Atlas. Le fameux ailleurs où sa vie s’était installée.

OceanofPDF.com

4

 

Le nouveau local était vraiment spacieux. Spacieux et propre. Le plafond était remarquablement haut. Quant au sol, il était pavé de carreaux espagnols beige clair, extra-lisses, au point que lorsque Rahhal avait marché dessus pour la première fois, il avait cru glisser sur de la glace.

Punaise !… Tu sais ce que ça veut dire se retrouver dans un endroit spacieux, haut de plafond, avec un carrelage rutilant, et des chiottes propres et lumineuses ?

À Aïn Itti, les cabinets étaient un luxe inabordable pour beaucoup. Les habitants du bidonville faisaient dans des sacs en plastique noirs qu’ils jetaient dans des tranchées aménagées à cet effet aux alentours du quartier. Les petits besoins, comme pisser ou se purifier, on pouvait les faire à la maison, où tout ça se frayait un chemin par des tuyaux insalubres se jetant dans un petit égout qui serpentait dans les ruelles jusqu’à l’oued Issil. Rahhal et sa famille se soulageaient dans un réduit étroit de pas plus d’un mètre carré, avec au centre un petit trou se déversant dans le sillon qui serpentait dans la ruelle. Mais quand l’affaire était sérieuse, chacun redoutait de bloquer le trou, et le sac plastique devenait la seule solution envisageable pour qui ne voulait pas courir loin à l’autre bout du quartier, là où les gens d’Aïn Itti – homme, femme ou enfant – pouvaient se soulager en plein air, sous la protection du Seigneur et des aboiements des chiens errants.

Les aboiements des chiens…

Rien n’aidait mieux Rahhal à évacuer rapidement la merde accumulée dans ses entrailles, que des aboiements. S’il n’en entendait aucun dans le terrain vague avoisinant, les choses se compliquaient. Il souffrait depuis son enfance d’une étrange constipation. C’était seulement quand il entendait les chiens aboyer, et parce qu’il en avait une peur bleue, que le Seigneur omnipotent, Lui qui entend et qui sait, exauçait ses prières et liquéfiait le contenu de son estomac, afin que l’immonde magma se fraie un chemin à l’extérieur de son rectum.

Mais au collège Abdelmoumen, il n’y avait pas de chiens.

Ou plutôt si.

Allal le gardien avait deux énormes chiens noirs. Deux molosses paresseux qui aboyaient rarement, toujours attachés près de chez lui, à côté du terrain de sport. Allal les détachait après le départ des élèves, à six heures du soir, et ils se mettaient à gambader dans la cour de l’école et sur les aires de jeux. Ainsi le gardien profitait-il de ses enfants le soir, et pouvait-il se jeter dans les bras de sa femme la nuit, en confiant aux deux chiens la tâche de surveiller l’établissement.

Mais là, c’était la session du matin, la maison du gardien était loin des WC , les chiens étaient attachés, et il n’y avait rien qui puisse effrayer Rahhal, qui, accroupi dans les toilettes, faisait mille efforts pour expulser la merde de ses entrailles. Il appuyait vigoureusement sur les muscles de son ventre. Ses cuisses étaient repliées sous son estomac, et il forçait tellement qu’il en avait presque le souffle coupé. Il appuyait et appuyait, mais rien à faire. Rahhal ne chiait qu’une fois par jour, et il préférait faire ça à l’école au lieu de l’immonde sac plastique ou de la séance en plein air du terrain vague où, quand il faisait froid, le vent cinglait ses fesses nues, et où le menaçaient les chiens sauvages dont les aboiements le terrorisaient. Son horaire pour se soulager était précis et calqué sur son emploi du temps. Un programme étudié avec soin, élaboré en sachant que ce serait manquer de tact que de s’excuser auprès du même prof deux fois dans la semaine pour aller aux WC. Ainsi le lundi matin, il avait choisi le cours de neuf heures avec le prof d’éducation islamique. Le mardi, le cours d’arabe. Le mercredi, le cours d’éducation physique. Le jeudi, il demandait la permission au prof de maths. Le vendredi, pas de problème, il faisait sa petite affaire dans les WC de la mosquée, avant les ablutions de la prière rituelle. Et le samedi, il repoussait son rendez-vous au dernier cours de la semaine, le cours de sciences naturelles, un cours de deux heures, le soir, de quatre à six. Quant au dimanche il faisait ça au cimetière quand il allait y retrouver son père.

 

La constipation dont souffrait Rahhal lui avait maintes fois valu d’être puni. Il ne prenait pas garde au temps qu’il passait à se tordre les tripes dans les WC. Une fois, il s’était excusé au début du cours et n’était revenu que lorsque ses camarades se préparaient à sortir, et il avait eu droit aux remontrances cinglantes du prof d’éducation islamique. Les choses continuèrent ainsi, jusqu’au jour où le prof de maths lui mit la joue en feu avec une taloche tout à fait injuste.

Rahhal, blessé et humilié, alla s’accroupir dans les toilettes et eut beau se vriller le colon et appuyer sur les muscles de son ventre, la merde coincée dans son gros intestin refusait de sortir. Il s’apitoya sur son sort en se souvenant de la gifle du prof. Il poussait vigoureusement en se palpant la joue, lorsqu’il eut l’idée de ramasser le bout de craie rouge humide qui se trouvait là par terre. Zut, il sentait le pipi. Quelqu’un avait pissé dessus. Mais tant pis. Rahhal serra la craie immonde entre ses doigts et écrivit à la hâte, sur la porte devant lui : Yacoubi le prof de maths est un ân… Il avait presque fini quand il sentit ses jambes s’entrechoquer et son cœur battre la chamade. Il imagina que le prof, le directeur, et son assistant ouvraient brusquement la porte et le surprenaient en train d’écrire le mot âne. Sa main trembla, ses battements de cœur redoublèrent, mais il trouva malgré tout la force de finir sa phrase, tout en se tordant les tripes et en se vidant d’un seul coup.

À partir de ce jour, il n’alla plus aux WC de l’école qu’avec un bout de craie, un feutre de couleur, ou un compas en poche. Il était à peine accroupi qu’il commençait à écrire. Le directeur est un con. Si Khalifa le surgé est un sale péquenaud. Bouchta Doukkali est un branleur. Salima Chaoui est la pute du prof de sport… Il commença par les élèves qui le méprisaient, puis il s’en prit aux profs qui le punissaient ou l’enguirlandaient, et aux employés, parce qu’ils étaient employés. Et même quand il n’en voulait à personne, il s’amusait à accuser sans raison l’un ou l’autre de ses camarades qu’il choisissait au hasard, en tirant au sort. Un jour il s’insulta lui-même, peut-être pour éloigner de lui tout soupçon. L’important c’était d’écrire une injure qui lui fasse l’effet d’une poussée d’adrénaline et précipite les battements de son cœur, et de pousser de toutes ses forces pour débloquer ses intestins et retourner en classe sans tarder.

Rahhal ne savait pas pourquoi ces mauvais souvenirs lui revenaient en mémoire ici et maintenant. Il s’était très bien habitué au carrelage bleu romantique des WC du cyber. Il laissait d’ailleurs la porte ouverte pour voir l’azur miroiter devant lui, et rompre la monotonie du beige qui dominait sur les murs et le sol. Le bleu rutilait, les cabinets brillaient, et Rahhal n’hésitait pas à rouvrir la porte chaque fois qu’un client la fermait après lui.

Il caressait du pied le carrelage lisse, et essuyait les murs avec son chiffon à lunettes. Mais dès qu’il se laissait aller, ses souvenirs le ramenaient aux latrines de son enfance.

Mourad Marini est amoureux fou de Nora la blonde en seconde 4.

Aïe aïe aïe…

La phrase était gravée à la pointe du compas sur la porte des WC. Était-ce le cri d’un amoureux transi ? Un aveu désespéré ? Le mouchardage d’un surveillant cruel ?

Au début, Rahhal s’était cru seul à écrire sur les murs et les portes des WC , à cause de ses problèmes de constipation. Mais il découvrit par la suite que c’était un sport populaire que tous les élèves ou presque pratiquaient. Tout moyen leur était bon pour leurs graffitis. Tous les types de crayons et de stylos qui étaient à leur disposition, rouge à lèvres inclus pour les filles. Même ceux qui n’avaient pas de crayon en poche traçaient du bout du doigt leur message sur les carreaux poussiéreux des fenêtres. Au collège Abdelmoumen, les graffitis s’étalaient sur les murs et les tables, se cachaient derrière les volets latéraux des tableaux, et quelquefois même faisaient d’ignobles taches sur les bureaux des profs. Mais Rahhal s’en tenait aux WC. À cause de son impérieux besoin de gribouiller quelque chose, juste pour vider ses tripes et retourner en classe le plus vite possible.

Mourad Marini est amoureux fou de Nora la blonde en seconde 4.

Le trait était encore frais, comme s’il avait été gravé à l’instant.

Rahhal avait aussi un compas en poche. Et n’ayant rien apporté d’autre pour gribouiller ce jour-là, ni élu de cible pour sa guerre des pissotières, il s’en prit à la phrase devant lui. Il ne connaissait ni Mourad, ni sa dulcinée blondinette, et il n’était pas très sûr de l’amour dont parlait le graffiti. Mais il ne laissa pas passer l’occasion. Accroupi sur les toilettes, tous les muscles du ventre contractés, il tira son compas et se mit à poignarder le cadavre de l’amour crucifié devant lui.

Mourad Marini est un crétin d’ado, et Nora la blonde est une pute que tous les élèves de seconde 4 ont niquée.

Point final.

Rahhal reboutonna sa braguette et retourna vite fait en classe. Car l’histoire était censée s’arrêter là.

Or quand il retourna une semaine plus tard dans cette même cabine, la dernière du rang des WC des élèves, furieux ce jour-là contre le prof d’éducation islamique, et bien décidé à trouver une phrase abominable qui lui échappait encore, il sortit un stylo-bille et laissa sa main tremblante trouver toute seule l’injure adéquate. Mais en cherchant un espace libre au milieu des insultes étalées sur la porte, il eut la surprise de trouver la phrase suivante, gravée au ciseau cette fois, sous la sienne :

Mourad nique ta mère, espèce de pédé. Et Nora, elle vaut bien mieux que toi et que ta sale pute de sœur.

L’odeur dans les WC ce matin-là était particulièrement putride. Le nez de Rahhal en était bouché. Mais il s’accrocha. Il se fichait même de la merde bloquée dans ses intestins. Et il oublia le prof d’éducation islamique. Il fallait maintenant qu’il trouve la bonne réponse pour l’ignoble salaud qui les avait insultés, lui et sa mère, et qui avait même eu le nerf de s’en prendre à sa sœur. Rahhal était fils unique. Il n’avait ni frère, ni sœur. Mais insulter une sœur, même inexistante, avec tant de bassesse et la traiter de pute, demandait impérativement une réponse.

Mourad, si t’avais des couilles, t’aurais parlé à ta pute en face, au lieu de te branler d’ssus dans les chiottes. Et tes copains des secondes 4 et 5, ils l’ont niquée à bloc, par-derrière et par-devant. Mais toi, c’qui t’faut, c’est quelqu’un pour t’enculer, mon pédé !

Cette fois-là la délivrance fut rapide, puisque les entrailles de Rahhal se vidèrent alors qu’il en était à la moitié de sa réponse incendiaire à Mourad, ou à l’infâme mouchard qui avait embringué le dénommé Mourad Marini dans cette guerre immonde.

OceanofPDF.com

5

 

Mourad Marini. Salima Chaoui. Najwa Benrahmoun. Widad Tubayli. Ahmed Errounda. Ah, Rahhal ! Une ribambelle de noms tournoyait dans les cieux de ta mémoire, depuis l’époque de ta scolarité au collège Abelmoumen ben Ali el-Goumi à celle du lycée Mohammed V de Bab Ghmat par la suite.

Des noms qui revenaient souvent, liés aux horribles insultes sexistes des WC , ou aux chastes compliments des tableaux et des tables, ou qui, esseulés, éclairaient les murs comme de petites lanternes suspendues.

Ahmed Errounda était le Qays28 du lycée, et on s’interrogea longtemps sur l’identité de sa Leila. Un Qays légendaire pour lequel Leila se consumait d’amour, une Leila dont le fantôme se mit à hanter le lycée à l’insu de tous, gravant ses aveux dans toutes les langues possibles sur les portes et les murs :

Ahmed Errounda, je t’aime.

Ahmed Errounda, kanhmaaq alayk.

Ahmed Errounda, I love you.

La bien-aimée d’Ahmed Errounda ne passait devant aucun mur sans y inscrire sa fièvre, ni aucun tableau sans y graver les secrets de sa passion.

Et parce que tous les élèves, filles et garçons, voulurent savoir à quoi ressemblait ce bourreau des cœurs et tombeur de vierges, ils se renseignèrent, et s’aperçurent que l’amoureux en question ressemblait plus

au poète Antar ibn Shaddad al-Absi 29 qu’à Qays ibn al-Moulawwah. Errounda en effet avait la peau noire, le nez épaté, les membres noueux, les cheveux crépus, et malgré tout un beau sourire.

Mais qui est donc l’infortunée qui s’est amourachée d’Antar ? Où es-tu Abla ? Où te caches-tu ? Quand vas-tu enfin te montrer ?

Abla et sa bouche en cœur restèrent anonymes. Quant à Antar, toutes les filles, qui s’étaient mises à le reluquer pendant la récré, notèrent son charmant sourire. Et Errounda s’installa en effet sur le trône des stars du lycée qu’il occupa pendant plusieurs semaines.

Mais trois mois seulement après que le nom et la légende d’Ahmed Errounda eurent défrayé la chronique, les élèves du lycée Mohammed V eurent la surprise de découvrir un matin un avis du proviseur, écrit d’une main ferme et d’un trait net sur le tableau d’annonces, signalant la décision du conseil de discipline de l’établissement de renvoyer Ahmed Errounda du lycée pendant deux semaines, le gardien l’ayant découvert derrière les vestiaires en train d’écrire la phrase culte, Ahmed Errounda, je t’aime, avec une bombe de peinture cette fois, de celles que n’emploient que les accros du graffiti.

 

Rahhal n’aimait pas assez son nom pour l’écrire sur les murs, et il n’était pas fou pour signer de sa plume ses âneries de pissotières. Surtout que s’il l’avait fait, il aurait été facilement identifié. Car il était le seul Rahhal du collège Abdelmoumen. Et même au lycée Mohammed V de Bab Ghmat, on ne connaissait pas d’autre Rahhal dans tout l’établissement.

Rahhal.

Dis-moi Abdeslam, pourquoi Rahhal ?

Abdeslam par exemple, c’est un nom OK. Pas un chef-d’œuvre ni une merveille. Mais un nom OK. Acceptable quoi. Qui n’éveille l’attention de personne. Pourquoi ne m’as-tu pas appelé Abdel-quelque-chose : Abdelaziz, Abdelghafour, Abdelhaq, Abdelrahim, Abdelrahman, Abdelsami, Abdelwadoud, Abdelhay, tous des noms qui ressemblent à des noms. Mais Rahhal ?

Halima prétend que si tu m’as appelé comme ça, c’est d’après le saint Bouya Rahhal el-Boudali. Mais Bouya Rahhal est enterré à Zemrane, et il était originaire de Tamdoult sur l’oued Akka, alors que toi tu es d’Abda. Qu’est-ce qui t’a pris, Laaouina ? Tu aurais pu choisir un saint de la province d’Abda avec un nom moins ridicule, et terminé !

Oncle Eyyad raconte qu’un jour où Bouya Rahhal était en route pour Tadla, où il allait rendre visite à Sidi ben Daoud al-Bouziri, il atteignit l’oued Oum er-Rbia qu’il trouva en crue, roulant des eaux tumultueuses. Bouya Rahhal récita quelques versets de dhikr soufi, et l’oued se fendit en deux sur un radier à sec que lui et ses compagnons purent traverser en toute sécurité. La main de Dieu, Bouya Rahhal ! Mais moi, qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?

L’image dans le salon. La vieille image fanée qui nous a suivis depuis nos débuts à Abda, puis à Aïn Itti, jusqu’au salon de la maison d’oncle Eyyad à Moukef, avec un dessin étrange de Bouya Rahhal chevauchant un lion en prison. Les initiés racontent que c’est une représentation d’une des karamas du saint enterré à Zemrane. Car lorsque le sultan noir avait voulu se débarrasser de lui en l’enfermant avec un lion, le fauve l’avait épargné. Quand le sultan était venu aux nouvelles, il avait découvert Bouya Rahhal el-Boudali à califourchon sur l’animal, et le roi de la forêt remuant de la queue sous lui comme un chat.

Mais tu es une mante religieuse, Abdeslam, et ta femme est un pélican, alors quel rapport avec un saint dont les karamas changent les prédateurs en chats ?

Rahhal n’aimait pas assez son nom pour l’exhiber sur les portes et les murs. Il avait même du mal à le prononcer en public. Mais à l’université, et plus exactement lors d’une manifestation de l’Unem, il panserait la blessure que ce prénom lui infligeait avec un pansement militant. Il découvrirait un autre Rahhal, doué de karamas modernes, qui le réconcilierait un peu avec lui.

La bataille des Renvoyés battait son plein. La foule s’avançait en grondant vers le bureau du doyen. Or la seule façon pour Rahhal de pouvoir continuer ses études était de s’engager dans la bataille. Les slogans fusaient depuis le matin, lorsque l’un d’eux fit soudain battre le cœur de l’Écureuil :

Demandez à Rahhal,

Demandez à Zéroual,

Se révolter, ils l’ont fait.

Demandez à Rahhal ? Rahhal comment ? Et lui demander quoi ?

Impossible bien sûr qu’il s’agisse de Bouya Rahhal el- Boudali, n’est-ce pas ?

Non, c’était un autre Rahhal, avec qui l’Écureuil ferait plus ample connaissance le jour de la grande fête, la fête de la victoire des masses étudiantes résistantes et combattantes, qui avait suivi la bataille pour le Retour des Renvoyés. Ce jour-là, Rahhal rencontra pour la première fois Wafiq Dera’i qui lut un de ses poèmes intitulé : “Ils ne te chasseront pas de l’atmosphère”. Des mots bizarres de bizarres, n’ayant aucun rapport avec la poésie telle que la connaissait et la comprenait Rahhal, mais qui valurent pourtant à Wafiq les bravos des camarades comme ceux des frères islamistes, et qui leur arrachèrent des applaudissements. Mais l’apothéose était pour la fin. Une troupe de musiciens et de chanteurs composée de jeunes gens de la médina, tous vêtus de noir comme s’ils étaient en deuil, et leurs épaules drapées dans des keffiehs palestiniens, monta sur scène et se mit à chanter :

Appuie sur la détente, et danse s’il faut danser

Pour libérer Jaffa, Naplouse, et le pays entier…

Rahhal n’avait pas la moindre envie de libérer Naplouse, ni même Ceuta. Il voulait simplement pouvoir se réinscrire à la fac, dans le département de littérature arabe, après son retentissant échec avec l’histoire et ses dates, et la géographie et ses cartes.

La dernière chanson fut la surprise de la soirée. Ce fut cette fois Mon pays du Marocain Saïd el-Maghrebi :

Mon pays,

Ma patrie,

Ô mère bien-aimée,

Ni veuve, ni stérile,

Même s’ils t’ont vendue

Sur le marché du franc et du dollar,

Même s’ils t’ont habillée

De honte et d’habits usés,

Le sang des hommes libres continue de couler,

En ton nom, Rahhal !

Rahhal, Rahhal,

Toi qui vis en nous,

Rahhal, Rahhal,

Quel joli nom tu as…

Les camarades savaient les paroles par cœur, comme si c’était leur hymne national à eux. Ils chantaient avec une dévotion qui frisait le soufisme. Comme s’ils étaient en transe. Et les spectateurs exaltés reprenaient en chœur le refrain : Rahhal, Rahhal, Toi qui vis en nous, Rahhal, Rahhal, Quel joli nom tu as…

C’est bien ce nom-là qui t’défrise, espèce d’Écureuil stupide ? Vise un peu la sagesse d’Abdeslam. Il t’a donné un nom d’avenir, dont tu ne découvres la valeur qu’en ce moment crucial de ton existence, alors que tu savoures pour la première fois le goût de la victoire, et que tu célèbres ton retour triomphant au sein de la faculté.

L’Écureuil apprendrait par la suite que la chanson faisait allusion au martyr Rahhal Jbiha, un des plus célèbres activistes du Mouvement marxiste du 23 mars. Il avait été arrêté en 1974, et avait passé plus d’un an dans l’effroyable geôle secrète de Derb Moulay Chérif, où lui et ses compagnons avaient subi diverses formes de torture avant d’être jugés en janvier 1977, pour se voir condamnés à de lourdes peines, trente-deux ans ferme pour Rahhal. Pour améliorer leurs conditions de vie en prison, ses compagnons et lui avaient fait plusieurs grèves de la faim, dont une de quarante-cinq jours qui avait emporté Saïda Menebhi. Et le 13 octobre 1979, Rahhal avait trouvé la mort lors d’une tentative d’évasion.

Rahhal, Rahhal, quel joli nom tu as…

Joli nom dans la chanson. Compliqué dans la vie. Lourd à porter dans la réalité. L’Écureuil commençait à apprécier la valeur symbolique de son prénom. Mais dans le même temps, cette responsabilité l’écrasait. L’Écureuil apathique qu’il était avait bien du mal à porter un nom aussi chargé d’histoire.

Ah, Abdeslam ! Pourquoi pas Abdelrahman, Abdelghafour ou même Abdelnabi ? Pourquoi m’avoir donné un nom que je n’ai pas la force d’assumer, ô toi la Mante ?

28. Qays ibn al-Moulawwah, dit le Fou de Leila. Poète arabe et chantre de l’amour courtois (mort entre 685 et 699), célèbre pour sa passion malheureuse pour sa cousine, Leila al-Amiriyya.

29. Poète préislamique auteur d’une des Mu’allaqaat (525-608), dont la mère était éthiopienne, et dont la peau noire lui valut le surnom de Corbeau. Son amour impossible pour sa cousine Abla constitua une des sources de son inspiration.

OceanofPDF.com

6

 

Le roi est mort, vive le roi !

Vive le portable et son choix de sonneries ! Vive la techno logie moderne ! Vivent les écrans bleus !

Depuis que la populace peut s’offrir un portable et naviguer dans l’univers des électrons, elle en oublie sa misère. Le monde est devenu village. Il est à la portée des fils du peuple dans les cybercafés qui poussent comme des champignons, et pratiquent des tarifs démocratiques. Pas cher pour les pauvres. Deux dirhams pour une courte visite ponctuelle. Trois dirhams pour une demi-heure. Et cinq pour une heure entière. Quant à la deuxième heure, elle passe à quatre dirhams pour le client fidèle, et ainsi de suite. Quelques dirhams, et un fonds linguistique d’à peine quelques mots en diverses langues étrangères, pour que le peuple connecté puisse surfer aux quatre coins de contrées blondes parlant mille et un charabias. Voilà pour les garçons. Pour les filles, des rudiments d’arabe suffisent à faire palpiter de l’Atlantique au golfe Persique de rouges cœurs électroniques.

Vive la technologie !

Quant à Rahhal, il se retrouvait au cœur de l’événement. Exactement au bon moment.

Il ouvrit un compte Hotmail, pas pour correspondre avec qui que ce soit, mais juste pour avoir un compte Hotmail. Il en ouvrit un autre sur Maktoob, pas pour chatter avec les Arabes de la toile, mais parce qu’il était normal d’avoir un compte Maktoob. Un troisième sur Yahoo, comme ça, parce que c’était Yahoo. Et pour le quatrième, il n’avait pas encore décidé.

Tous les clients du cyber étaient débutants dans ce domaine. La plupart en étaient au stade de la découverte. Aussi, dès qu’un nouveau client entrait, il se plantait devant Rahhal et demandait un ordi et un coup de main. Celui-ci voulait ouvrir un compte Hotmail, celui-là un compte Yahoo, et Rahhal s’employait à créer aux uns et aux autres des comptes électroniques en veux-tu en voilà. Un nouveau service qui semblait magique à qui venait au cyber pour la première fois. C’est pourquoi il lui avait fixé un prix – trente dirhams. Le compte était gratuit. Mais les clients trouvaient normal que Rahhal les fasse payer. Car on ne pouvait avoir un compte électronique ayant le même rôle qu’une boîte postale au bureau de poste de Massira, comme ça, gratuitement. Et puis, la boîte de Rahhal était bien mieux, parce qu’on ne payait que les frais d’ouverture le premier jour, et après on l’avait pour la vie.

Les clients allaient et venaient. Ils se relayaient aux ordinateurs et promenaient leur souris cybernétique sur les bureaux. Et bientôt une petite famille se rassembla peu à peu autour de Rahhal.

Salim. Il préparait son bac et s’émerveillait de ce nouveau monde virtuel. Il avait jusque-là deux adresses mail, une sur Hotmail et l’autre sur Yahoo. Il venait parfois avec son père, et d’autres fois avec sa petite sœur Lamia. Toujours à explorer les sources d’information qu’offrait le net, et ayant chaque jour besoin d’imprimer un résumé de ses recherches dont il se vanterait devant ses copains de classe.

Samira et Fadwa. Elles arrivaient ensemble, s’asseyaient ensemble, et partaient ensemble. Spécialité, les chat rooms. Elles s’y inscrivaient sous un seul nom. Elles aimaient chatter en arabe, en français et en anglais. Surnom virtuel : L’Étoile de Marrakech.

— Deux en un, shampoing et démêlant, les narguait Qamareddine Souyouti chaque fois qu’il les voyait entrer au cyber.

Qamareddine était le fils de Shehabeddine Souyouti, l’un des plus célèbres profs d’éducation islamique du lycée de Massira, et le plus cité dans les blagues des élèves.

— Laquelle de nous deux est l’shampoing ? Et laquelle est l’démêlant ? rétorquait Fadwa, finaude.

— En vrai, j’ai pas encore trouvé. Mais si j’décide que t’es le shampoing, j’te l’dirai.

Qamareddine connaissait tous les potins de l’Étoile de Marrakech. D’autant que Fadwa et Samira avaient l’habitude de recourir à lui pour toute leur correspondance en anglais. Il leur expliquait ce qui n’était pas clair dans les messages qu’elles recevaient d’outre-mer, et corrigeait leurs réponses pour naviguer sur la toile en faisant moins d’erreurs.

L’anglais de Qamareddine était bon. Son français aussi. Mais il répétait toujours, à tort ou à raison, que son arabe était médiocre, malheureusement. Il le concédait sans faire montre d’aucun regret. Au contraire, son visage s’illuminait presque d’une lueur d’orgueil secret. Disait-il ça pour dénigrer son père, le professeur Shehabeddine ? Un professeur d’arabe converti en professeur d’éducation islamique, non par piété, mais par paresse, pour se laver les mains des leçons de grammaire et des déclinaisons. Car en sciences comme en lettres, cette matière n’était pas essentielle. Deux heures par semaine, par groupe. Et le professeur Souyouti ne faisant pas l’appel, beaucoup traitaient son cours comme une heure de perm qu’ils passaient sur les terrains de sport devant le lycée, ou dans la boutique de Rahhal pour ceux qui avaient assez d’argent pour surfer sur l’écran et naviguer sur les ondes optiques.

En réalité, Qamareddine ne détestait pas son père. Mais il détestait parler de lui. Il préférait se lier d’amitié avec des jeunes qui n’étaient pas du lycée Massira, qui ne savaient rien de la personnalité du professeur Shehabeddine, et qui n’avaient jamais entendu parler de ses blagues et de ses histoires. Fadwa et Samira étaient deux exceptions. Bien qu’elles aient étudié avec son père, leur relation avec Qamareddine était liée au cyber et n’avait rien à voir avec le lycée. Et puis c’était un beau jeune homme, doué en langues. Et son amitié s’avéra un réel atout pour l’Étoile de Marrakech.

Qamareddine était toujours fourré au cyber, aussi Rahhal se mit-il à lui en confier la responsabilité en son absence, chaque fois qu’une urgence l’obligeait à sortir ou qu’il allait à l’école satisfaire une des requêtes, toujours pressantes, de Houyam. Qamareddine fut vite captivé par les aventures de l’Étoile de Marrakech et ses conquêtes électroniques en Orient et en Occident. Il y avait le prétendant sérieux, il y avait le chaste, et un troisième aux nobles intentions. L’un voulait visiter Marrakech pour la seule raison qu’elle y vivait et demandait quel était le meilleur hôtel et la compagnie aérienne la plus pratique. L’autre lui proposait de venir à Londres et se chargeait du billet d’avion – il l’accueillerait dans son appartement pour qu’elle y passe en tout bien tout honneur une semaine, ou un mois entier, si son temps précieux le lui permettait. Et le troisième lui proposait avec une humilité suspecte de faire le pèlerinage à La Mecque hors saison.

Mais à peine le soleil d’Amélia la Nigériane brilla-t-il au ciel du cyber que l’Étoile de Marrakech fut éclipsée. Fadwa s’aperçut que Qamareddine perdait sa concentration dès que se levait l’astre noir de l’Africaine. Parfois Amélia venait seule. Parfois sa copine Flora l’accompagnait. Yakabo les rejoignait toujours un peu plus tard. C’était peut-être un plan pour que Rahhal les laisse s’asseoir tous les trois devant le même ordinateur. Car la consigne du cyber était claire : deux personnes maximum par machine.

Personne ne connaissait la nature de la relation qui liait Yakabo à Amélia et Flora. Était-il leur frère ? Leur parent ? Ou l’amant d’une des deux filles ? Avec les Africains, c’était toujours dur de savoir. En tout cas, ils avaient de la chance, parce que les propriétaires d’immeubles ou d’appartements ne leur demandaient pas leurs papiers. Même s’il s’agissait de musulmans maliens ou sénégalais. Ils n’étaient pas aussi pointilleux avec eux qu’avec les Marocains. Les gars du pays avaient du mal à vivre avec leur copine sans contrat de mariage. Mais les Africains, personne ne leur demandait rien. Aussi, ils habitaient en coloc. On les voyait s’entasser à cinq, et parfois jusqu’à dix, dans un petit appartement de deux pièces avec cuisine et salle de bains. Quoi qu’il en soit, Qamareddine se souciait peu de ces détails. Car il n’était pas amoureux d’Amélia. Elle le mettait de bonne humeur, voilà tout. Il aimait sa frimousse et son sourire le ravissait. De même qu’il trouvait avec elle l’occasion de chatter en anglais, une des langues qu’elle parlait. Mais il y avait aussi une chose plus importante. Assez délicate. Qu’il valait mieux ne pas aborder devant les autres, surtout devant Fadwa et Samira.

Qamareddine voulait se tirer du pays, par n’importe quel moyen. Il en avait ras le bol de son père Shehabeddine. Il en avait ras le bol de la vie ennuyeuse qu’il menait chez lui. Et de l’université où il n’allait plus que rarement. Et aussi de ce maudit cyber dont il semblait être accro. Il en avait marre que Rahhal l’espionne. Chaque fois qu’il se retournait, il voyait ce rat épier son écran. Il en avait marre des discussions des profs d’histoire du lycée. Ces derniers débarquaient en groupe au cyber. Ils n’avaient pas de jour fixe. Mais quand ils se pointaient, c’était tous ensemble, comme s’ils allaient à la mosquée. Ils prenaient chacun un ordi, et au lieu de surfer sur les ondes et de naviguer en solo, ils se mettaient à bavarder, comme s’ils étaient dans la salle des profs. Ils disaient que le règne de Hassan II avait été une vraie malédiction, que les choses s’étaient beaucoup améliorées depuis l’arrivée du jeune roi, qu’il y avait maintenant des marges de liberté, une nouvelle vitalité et des signes de changement. Qamareddine se fichait bien des histoires des collègues de son père. Il ne voyait ni changement, ni promesse de paradis nulle part. Et puis, qui disait que le règne de Hassan II l’intéressait ? Il était petit alors. Aujourd’hui, il se sentait adulte. Il ne voulait pas revenir en arrière. Il n’avait pas de temps à perdre avec ce genre de discussions. Qamareddine aspirait à une autre vie. Une vie comme celle qu’il voyait dans les films. Comme celle qu’il voyait à la télé. La vie comme la vivait le peuple élu, là-bas dans le Nord. Qamareddine voulait se tirer de là. Migrer est un droit sacré. Et il ne comprenait pas pourquoi il devait rester dans un pays qui l’étouffait avec des créatures qu’il n’aimait pas. Il ne comprenait pas pourquoi il n’avait pas le droit de s’en aller, et d’arracher à cet univers rasant ses jours, ses nuits, sa vie et son avenir.

OceanofPDF.com

7

 

— Bien sûr qu’je suis chrétienne, pourquoi tu m’demandes ça ? répondit Amélia.

— C’est juste une question. Mais… on peut s’parler un peu à l’extérieur ?

Elle laissa Flora toute seule, collée à l’ordi. Elle s’excusa dans son dialecte nigérian, et Qamareddine ne saisit que le nom de Yakabo, répété trois fois. Une fois dehors, il l’invita au café Milano, en face du cyber. Il découvrit qu’Amélia fumait. À peine Asma, la serveuse, eut-elle posé son café devant elle qu’elle sortit de sa poche un paquet de Marquise. Elle alluma une cigarette et tendit le paquet à Qamareddine.

— Désolé, j’fume pas… et j’vais pas être long. Mais j’voudrais que tu m’parles de la religion chrétienne. J’ai lu sur le Net des trucs sur la Trinité et l’unicité de Dieu. Sur la divinité et l’humanité du Christ. Sur la différence entre les chrétiens orthodoxes et les catholiques, et aussi entre les protestants et les anglicans. J’ai aussi lu dix fois le Sermon sur la montagne, et j’en ai appris par cœur certains passages, en arabe, en français et en anglais. Tu veux la preuve ? J’vais t’en réciter un bout : Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. Et si quelqu’un… Si quelqu’un… Zut j’ai oublié la suite… Mais attends, j’en connais un autre, celui d’après : Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi. Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous détestent et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin d’être les fils de votre Père céleste. En effet, il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes… Y a aussi : Demandez et l’on vous donnera… J’le sais par cœur. Écoute un peu…

Continuer : partie 2 sur 6