Hot Maroc
III. La Comédie Animale
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
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1
Comme si la ville n’était plus la ville. Comme si une main invisible avait transformé le cyber, les rues et tous tes points de repère à ton insu, Rahhal. Jusqu’ici, tu allumais l’ordinateur, et tu te perdais pendant des heures dans ses profondeurs bleutées. De Facebook à Hot Maroc. De Hot Maroc à Facebook. Mais quand tu as levé les yeux ce matin-là pour les ouvrir sur le monde alentour, l’endroit n’était plus le même. L’avenue n’était plus l’avenue. La ville n’était plus la ville. Comme si tu étais un des Sept Dormants d’Éphèse, Rahhal. Combien de temps as-tu passé dans cette caverne virtuelle ? Sors de ton terrier, l’Écureuil, et va explorer le monde autour de toi.
Mais sortir n’est pas aussi facile qu’avant. Tu te rappelles la grande avenue qui était là ? Où est-elle, Rahhal ? Comme si quelqu’un l’avait pliée, mise dans sa poche, et s’en était allé. Qui a enlevé la rue de là, et installé ce souk ? On dirait la place Jemaa el-Fna. Partout, le vacarme règne. Les clameurs des marchands. Les cris des enfants. Les klaxons des voitures. Une fête d’étreintes collectives. Et impossible de les éviter. Vagues après vagues qui s’entrelacent. Devant le cyber des Lionceaux de l’Atlas, les passants se bousculent à grands coups d’épaules dans un corridor étroit, la plus grande partie du trottoir étant envahie par les vendeurs à l’étalage qui proposent manteaux, pulls, jeans et même sous-vêtements féminins, en passant par les chaussures de sport, les chaussettes et tout un choix de parfums. Derrière les étals, aux endroits normalement réservés au stationnement des voitures, s’alignent les marchands de fruits. Figues de Barbarie, oranges, prunes, raisins, pastèques, pommes ou grenades selon la saison. Puis les vendeuses de pain et de crêpes baghrir ou msemmen. La rue a beau compter plus d’une boulangerie moderne, le pain des colporteuses est semble-t-il meilleur. Il y a aussi les marchands de jus de fruits, les carrioles des vendeurs de sandwiches à la saucisse, d’épis de maïs bouillis, et de soupe d’escargots aux herbes. Les passants font leurs emplettes au milieu des embouteillages, sirotent un jus frais, ou mangent un sandwich parfumé au gaz d’échappement, malgré la cohue. Et parce que les voitures ne peuvent renoncer à leurs droits, elles se garent directement derrière les étals, en travers de la rue. Parfois, l’avant d’une voiture frôle la croupe d’une femme qui marchande un kilo de raisin ou de grenades, et une querelle éclate que le marchand tente d’étouffer, en adjurant la cliente furibonde et le conducteur maladroit de maudire le diable et de prier le Prophète, “parce que l’heure tourne, chacun f’ra c’qu’il doit faire, il faut juste un peu d’patience, voilà tout”. Et parce que les vendeurs à l’étalage ont planté leurs tréteaux un peu partout sur l’avenue, et qu’ils se sont installés jusque sur les arrêts d’autobus – des dégagements auparavant utilisés pour prendre ou déposer les passagers sans gêner la circulation –, les chauffeurs de bus de la ligne 12 qui dessert l’avenue Dakhla sur toute sa longueur ont capitulé. Ils ont commencé par proposer à ceux qui voulaient descendre de le faire au début de l’avenue, pour pouvoir s’élancer ensuite à une vitesse suicidaire sur la route encombrée, afin que personne ne les arrête et ne monte avant que le bus n’ait quitté l’avenue Dakhla. Mais les gens s’étant aperçus de la ruse, ils se sont mis à protester en masse, comme une milice bien entraînée, pour les forcer à s’arrêter. Ainsi la circulation s’immobilise-t-elle pendant de longues minutes, parfois plus de dix, en attendant que montent les passagers.
Ah, Rahhal, ce n’est plus l’avenue Dakhla que tu as connue. Même l’avenue Hassan-II dont part l’avenue Dakhla, cette avenue que tu empruntais avec Hassaniya du temps de Mouassine, à mobylette d’abord puis avec sa voiture, n’est plus la même. Quand les Français l’ont tracée en 1940, ils l’ont appelée avenue du Haouz. Elle part de Bab Doukkala, une des plus anciennes portes de la médina à côté de laquelle la gare routière a été aménagée, sur la place. Elle coupe l’avenue Mohammed-V devant la poste centrale du Guéliz, et passe devant l’office régional de mise en valeur agricole du Haouz. Elle continue vers la gare ferroviaire et le Théâtre royal en coupant le boulevard Mohammed-VI – ex-avenue de France. Et elle s’étire vers Douar Laâskar, l’ancien quartier industriel, puis vers Massira et Douar Iziki.
Dans les années 1940, les Français ont planté des centaines d’arbres sur ses trottoirs. Une double rangée de ficus sur chacun. C’étaient des arbres au feuillage dense, bien établis. Leurs branchages s’entrelaçaient, et la municipalité se chargeait de les élaguer, de sorte qu’ils formaient un long corridor luxuriant et protecteur qui s’étendait sur des kilomètres. Le but était d’ombrager le chemin qu’empruntaient les légions d’ouvrières et d’ouvriers qui vivaient en médina et sortaient par Bab Doukkala pour se rendre à pied, en groupes, aux usines de conserve d’abricots et d’olives de Douar Laâskar. L’ombre épaisse des ficus les protégeait du soleil et de la chaleur, à l’aller comme au retour. Mais les génies à qui on a confié les affaires de la ville ces dernières années ont décidé de se passer définitivement des trottoirs, et des arbres qui les ombrageaient. Ils ont massacré les ficus sur la route d’Essaouira, les jacarandas sur la route de Casablanca, et la palmeraie qui entourait la ville. Bien que sous le protectorat les Français aient promulgué une loi spéciale qui protège les palmiers de Marrakech et interdit de les arracher, sauf autorisation spéciale, et avec obligation de les transplanter ailleurs, la mafia de l’immobilier a trouvé d’autres méthodes. Elle s’emploie à brûler des centaines de palmiers dattiers, de nuit, en versant de l’essence sur leurs racines fibreuses et en y mettant le feu. Le délit est enregistré et la plainte déposée contre X. Et quelques mois plus tard, de tristes immeubles poussent là où poussaient les palmiers. Ô Marrakech, rose parmi les palmiers, dit la chanson. Dieu accueille Ismail Ahmed dans sa miséricorde. Tu te souviens de cette chanson, Rahhal ? Une de celles qui t’emplissaient de fierté quand elles caressaient ton oreille le matin, sur le chemin de l’école Al-Antaki, dans ton enfance. Une chanson sur Marrakech. Une ville qui n’était pas encore la tienne parce que tu habitais alors à Aïn Itti, à l’extérieur des remparts, avant que tu ailles vivre avec ton oncle Eyyad dans le quartier Moukef. Mais la ville aujourd’hui t’échappe. Elle échappe à tout le monde. Peut-il y avoir une ville sans arbres ? Marrakech est en train d’assassiner ses arbres. Le massacre continue et personne ne proteste. Les bulldozers ont envahi l’avenue Hassan-II et se sont mis à arracher de façon anarchique les énormes ficus. Le but est d’élargir les rues et de les ouvrir aux hordes de voitures. Et que le souffle des arbres laisse place aux odeurs de pneus. Bienvenue à Marrakech. La ville qui s’est débarrassée de ses trottoirs, de ses arbres et de ses allées ombragées, pour qu’il y ait plus de voitures dans ses rues. Et plus de klaxons. Tut tuuut… Tut tuuut…
Même le cyber a changé, Rahhal. Depuis ce matin où Houyam a surgi, suivie d’Imad qui tirait par le bras un inconnu, et où tu as senti qu’il allait se passer quelque chose d’important. Tes genoux se sont mis à s’entrechoquer, et tu n’as pas pu te lever. Tu étais cloué à ton siège. Heureusement Houyam, d’ordinaire à cheval sur certains détails protocolaires, ne te regardait pas. Comme si tu n’étais pas là. Ou comme si tu faisais partie des meubles. Mais tu t’attendais au pire. Allaient-ils te chasser d’ici ? T’avaient-ils trouvé un remplaçant ? Heureusement, Yazid était absent. Que serait-il arrivé si Houyam l’avait trouvé là, prenant de haut les clients, lui ce nain, drapé dans sa deraâ marrakchie, fumant sa clope en crânant, un café devant lui ? Elle aurait pété un plomb, la visite aurait tourné à la bagarre, et tu aurais été une de ses premières victimes, l’Écureuil. Mais Dieu t’a sauvé. Même les Africanos qui sont toujours à trois sur un ordinateur n’étaient pas là. Juste Qamareddine, Salim, le duo de l’Étoile de Marrakech, et une bande d’élèves du lycée Massira dont certains utilisaient les autres postes, pendant que leurs copains attendaient leur tour. Le cyber bouillonnait, mais la situation était sous contrôle. Imad s’avança vers Rahhal, lui serra rapidement la main, et revint vers l’inconnu qui était occupé à mesurer la pièce avec Houyam. Ce soir-là, Hassaniya lui apprit qu’Imad et sa femme avaient l’intention d’agrandir le cyber des Lionceaux de l’Atlas.
— Agrandir le cyber ? Mais comment ? Est-ce qu’ils comptent y ajouter un bout en empiétant eux aussi sur la rue ?
— J’en sais rien. J’ai entendu Houyam dire qu’ils allaient agrandir le cyber. J’lui ai pas d’mandé de détails.
Le lendemain, l’inconnu revint avec trois ouvriers.
Ils demandèrent à Rahhal de fermer le cyber à partir de la fin de la semaine, pour une période de dix jours, pendant laquelle il devrait rester avec eux sur le chantier. Mais en moins de six jours à peine, ils avaient construit à mi-hauteur de la pièce une mezzanine en bois assez spacieuse pour accueillir six ordinateurs.
Pour respecter l’intimité de chacun, les menuisiers avaient installé de jolies cloisons en bois travaillé entre chaque poste. La mezzanine donnait sur le rez-de-chaussée, et on y accédait par un escalier, en bois lui aussi. L’atmosphère du cyber en fut transformée. Il semblait moins spacieux et plus encombré. Yazid saisit au vol cette nouvelle occasion de charrier Rahhal :
— Mon vieux, faut qu’ils doublent ton salaire. Tu gères plus un cyber, mais deux !
Qamareddine compara ce nouvel espace au bus touristique à impériale qui circule dans les rues de Marrakech, comme à Londres :
— J’suis d’accord avec toi, Yazid mon frère, faut qu’ils doublent la paie de Rahhal, parce que le v’là maint’nant qui conduit un bus à deux étages comme les bus des Anglais, et faut qu’ils le payent en livres sterling !
Quant à Fadwa et Samira, elles ne firent aucun commentaire. Elles échangèrent seulement un regard complice, et gravirent l’escalier en silence.
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2
Yazid lut l’article, et n’en crut pas ses yeux. Hot Maroc, dans sa glorieuse majesté, daignait parler de la rue Dakhla. Il s’écria :
— Branchez-vous, l’malheur d’votre père, branchez-vous sur Hot Maroc ! Dans la rubrique “Société” ils parlent des p’tits salopards qui envahissent notre avenue. Visez un peu le titre : “Les vendeurs à l’étalage occupent l’avenue Dakhla et bloquent la communication” (il voulait dire bien sûr, la circulation).
Les cris de Yazid perturbèrent l’Enfant du Peuple qui était tout occupé à commenter la colonne de Na’im Marzouq. Mais Qamareddine intervint :
— Ceux-là, ils s’sont trompés avec le nom d’leur site. Ils ont mélangé le français et l’anglais. Ils auraient dû mettre Hot Morocco, parce que hot c’est un mot anglais. Ça veut dire chaud. Hotmail par exemple, ça veut dire “courrier chaud”. “Maroc chaud” en anglais, ça s’dit Hot Morocco, pas Hot Maroc.
— Ce s’rait pas ta cervelle qui chauffe à vouloir nous donner des l’çons maint’nant ? T’es d’venu prof ou quoi ? Va t’faire foutre, toi et ton angliche bancal. Au moins eux, ils donnent des nouvelles, pas comme les autres sites de merde qui trouvent une connerie quelconque et qui y ajoutent “presse” pour faire bien. Crottepresse. Proutpresse. Cacapresse. Hot Maroc, c’est des vraies infos. Et y a pas qu’les infos. Même les commentaires mettent du baume au cœur. Y a une espèce de fils de pute – l’Enfant du Peuple il s’appelle – qui est hyper fort. Attention l’danger. J’lis toujours ses commentaires. Un maâllem. Un artiste. Avec des arguments tordus de mort. Et d’ailleurs, il peut tirer dans la lucarne et… buuutttt ! Mission accomplie !
Yazid en personne, Rahhal ? Yazid ? Le voilà qui admet – avec sa verve magistrale – qu’il fait partie de ta clique de lecteurs et d’admirateurs ! Le croirais-tu si tu ne l’avais pas toi-même entendu ? Mais qui dit qu’il t’admire, toi ? Il admire l’Enfant du Peuple. Les commentaires de l’Enfant du Peuple. L’Enfant du Peuple, l’observateur génial qui touille la merde sur Hot Maroc. Mais pas toi, Écureuil apathique.
Les habitués du cyber lisaient fièrement l’article consacré à l’avenue Dakhla sur Hot Maroc. L’illustre site s’intéressait enfin à eux. Même s’il s’agissait d’un reportage anonyme. Même s’il parlait du chaos qui régnait sur l’avenue. Et des vendeurs à l’étalage, ces marchands ambulants qui avaient cessé de colporter pour annexer le trottoir, chacun occupant un espace bien à lui pour étaler sa marchandise. Ainsi que de la ruralisation que connaissaient Marrakech et ses nouveaux quartiers. Mais la seule mention de l’avenue Dakhla sur Hot Maroc leur suffisait pour se rengorger. Qamareddine suggéra donc à tous les clients du cyber d’y aller de leur commentaire, et Yazid renchérit :
— Absolument, tout l’monde doit écrire quelqu’chose, y compris ce rat… dit-il en montrant du doigt Rahhal, accompagné par les gloussements de Qamareddine et des filles. Parce que si on s’y met tous, notre p’tit groupe et l’avenue Dakhla s’ront encore plus célèbres sur la scène nationale. Et qui sait, p’t-être que cette série d’commentaires éveillera la curiosité et l’intérêt de l’Enfant du Peuple, et qu’il nous f’ra la surprise du siècle en parlant d’la rue Dakhla.
Rahhal ignora les rires qui fusaient. Il plongea son regard dans l’écran de l’ordinateur, et rédigea à la hâte un commentaire idiot de trois lignes qu’il signa “Rahhal du cyber”. Mais il décida au fond de lui de ne pas combler le désir de Yazid qui aurait voulu lire l’opinion de l’Enfant du Peuple sur l’avenue Dakhla. L’imbécile, s’il était un peu plus poli, je l’aurais gratifié d’un commentaire inoubliable !
Les autres étaient tout occupés à poster leurs remarques qu’ils jubilaient de voir apparaître successivement à l’écran. Ils étaient tous dans le jeu, enchantés d’y participer, à l’exception de Nisrine. Comme si l’affaire ne l’intéressait pas. Mais bien évidemment que ça ne l’intéressait pas ! Car Nisrine ne s’intéressait ni à l’avenue Dakhla, ni aux Lionceaux de l’Atlas, ni à l’Enfant du Peuple. C’était une hôte de passage. Elle apparaissait comme la pleine lune pendant deux nuits, puis disparaissait pendant un mois ou plus. Elle avait un compte sur Yahoo et un profil Facebook qu’elle consultait à la hâte dès son arrivée au cyber, avant de naviguer sur des sites scientifiques, sans doute médicaux. Rahhal avait étudié le sujet avec soin et en avait déduit qu’elle faisait médecine et que c’était une Berbère d’Agadir. Il supposait qu’elle avait de la famille ici, à Massira, à qui elle rendait visite de temps à autre. Et quand elle était là, elle venait au cyber des Lionceaux de l’Atlas deux fois par jour.
Tous les garçons du cyber attendaient les visites de Nisrine avec impatience. Une jeune fille de petite taille, mais à la démarche fière et assurée. Habillée jeune, à la mode, avec un goût exquis. Un petit corps adorable. Svelte et harmonieux. Un visage cuivré radieux. Une chevelure noire brillante qu’elle attachait toujours en chignon haut sur la tête, comme une couronne sombre qui accentuait sa prestance. Des seins fermes comme deux grenades. Bondissants comme deux poulains, qu’elle laissait galoper librement sur son torse, sans soutien-gorge. Et dont le décolleté de la robe soulignait explicitement la rondeur. La taille mince, les hanches pleines, et des cuisses tendres que révélaient les jupes courtes, offrant leur pâleur crémeuse aux regards en coin. La salive des affamés coulait. Mais Nisrine était ailleurs. Aussi petite que toi Rahhal, et que Yazid. Cependant elle n’était pas comme vous rongée par un sentiment d’infériorité. Elle ne cherchait pas à faire oublier sa taille en se redressant de façon comique comme ton copain. C’était pour sûr une Berbère d’Agadir. En paix avec elle-même, avec son petit corps. Elle ne désirait rien de plus. Elle souriait à Rahhal avec gentillesse en entrant. Et elle le saluait, aimable, en partant. En dehors de ses bonjours et au revoir, elle enfourchait ses vagues électroniques et naviguait loin du peuple du cyber et de Hot Maroc. Toutes les tentatives de Yazid pour éveiller son intérêt avaient échoué. L’exubérance même avec laquelle il avait parlé du reportage de Hot Maroc sur l’avenue Dakhla lui était dédiée. Il faisait des pieds et des mains pour attirer son attention, mais en vain. Il ne lui restait plus qu’à faire le poirier et agiter ses fesses en l’air comme un clown pour qu’elle s’aperçoive de sa présence. Mais Nisrine était ailleurs. Elle ne faisait pas exprès de vous ignorer. Jamais de la vie. Mais elle ne se souciait pas de vous, ni du vacarme environnant qui ne semblait pas la déranger. Elle était complètement coupée du monde. Son esprit naviguait dans les royaumes virtuels, et seul son corps appétissant était là parmi vous. Dévorez-le donc de vos yeux affamés, misérable horde de loups !
Or Yazid était sans doute d’un autre avis. Un jour, il sortit sur le trottoir et se mit à fumer nerveusement. Il marmonnait entre ses dents, l’air furieux. Quand Nisrine quitta le cyber, il profita de la foule dense pour se frotter contre elle. Elle ne réagit pas. Elle pensa sans doute que le geste n’était pas voulu, et elle ne réagit pas. Elle attendait de pouvoir fendre la cohue et traverser, quand il remit ça, brutalement cette fois. Elle le regarda, stupéfaite. Elle semblait choquée par son comportement. Mais Yazid ne se contenta pas de se frotter à elle. Il tendit la main et lui pinça la fesse, puis il releva sa robe et lui mit une claque sur la croupe en s’écriant :
— Cache un peu ton cul, salope !
— Quoi ! s’exclama-t-elle, incrédule. Comment oses-tu, espèce de chien ?
— Le chien, c’est ton père. J’te dis d’cacher ton cul et d’couvrir tes jambes et tes nichons.
— Qu’est-ce que tu racontes espèce de malade ?
— J’te dis qu’des putasses dégueulasses comme toi, on en veut pas chez nous. Personne ici tolère tes trucs de pute.
— Mais de quoi tu causes, espèce de nul ? Comment tu peux m’parler comme ça ? Et qui t’a donné le droit d’me toucher ? Comment oses-tu porter la main sur moi ? Tu permettrais à un inconnu de peloter ta sœur, espèce de moins que rien ?
— Dieu merci, j’ai pas d’sœur ! ricana Yazid nerveusement en promenant son regard fourbe sur les badauds qui s’étaient attroupés devant l’entrée du cyber et observaient la scène.
Il s’assura qu’ils étaient tous de connivence, l’œil fuyant et lâche, à la fois curieux et dans l’expectative. Mais pas réprobateur.
— Ah t’as pas d’sœur ? Mais quel âne ce type… Alors ta fille, mon vieux ? Ta tante ? Ta mère ? T’accepterais qu’un inconnu pince le cul d’ta mère en pleine rue ?
— Quoi ? Espèce de pouffiasse ! Comment oses-tu parler d’ma mère comme ça ? Y a toi et moi ici, qu’est-ce que ma mère vient faire là-d’dans ?
Yazid avait du mal à imaginer la scène. Quelqu’un qui tripoterait l’auguste derrière de Lalla Battoul dans la rue.
— Ma mère, c’est trop pour toi, pouffiasse, bien trop pour toi ! hurla-t-il, hystérique, avant de lever la main et d’asséner à la fille une gifle retentissante.
Nisrine n’avait pas vu venir le coup. Elle promena un regard hébété sur le petit groupe qui observait la scène en retenant son souffle. Elle n’entendit pas un mot de commisération. Pas un murmure. Personne n’eut un geste pour calmer les esprits. Elle resta là, des larmes chaudes et silencieuses coulant de ses grands yeux écarquillés. Elle resta là estomaquée quelques minutes. Comme hypnotisée. Elle essaya vainement de comprendre. De répondre. Mais ses forces la trahissaient. Elle était impuissante. Totalement impuissante. C’étaient tous des salauds, celui qui l’avait giflée, et ceux qui l’approuvaient en silence. Qui l’encourageaient par leur silence. Vous êtes tous des salauds, hurlait-elle de tout son être sans émettre un son. Brusquement, elle se détourna et s’éloigna à grands pas en sanglotant. Elle ne revint plus jamais. Rahhal s’attendit à voir la police débarquer au cyber, les proches de la jeune fille lancer ensemble l’assaut sur le quartier, ou un membre de sa famille apparaître, même quelque temps plus tard. Mais la fille ne semblait pas s’être plainte à quiconque. Ni à la police, ni à d’autres. Elle avait ravalé son humiliation et disparu.
Quant à Yazid, cette altercation rehaussa son prestige au cyber, au café Milano, et même d’un bout à l’autre de l’avenue Dakhla. Même Mahjoub Didi, qui évitait tout contact avec les clients de la boutique, se planta devant son ordi et le salua chaleureusement. Il loua sa virilité et le félicita d’avoir pris l’initiative de châtier le vice de sa propre main, et de ne pas avoir craint de faire triompher la vérité en blâmant ce qui était blâmable.
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3
Comme si tu ne la connaissais pas, Rahhal. On dirait que cette Houyam que tu as créée se dissocie progressivement de toi, comme elle s’est dissociée de son modèle, Asma. Elle s’est affranchie de tous les liens qu’elle avait avec toi et les autres. Houyam aujourd’hui n’a plus rien à voir avec la serveuse du café Milano, ni avec la jeune étudiante qu’elle était au début. Houyam est devenue une star, l’Écureuil. Et tu as sous le nez la preuve de ta capacité à la promouvoir. Il suffit de constater que le nombre de ses amis a atteint le plafond des cinq mille personnes qu’autorise Facebook, sans parler des centaines d’autres qui consultent sa page. Et parce qu’elle ne cesse d’être sollicitée, tu es obligé de consacrer plusieurs heures par mois à élaguer son jardin facebookien et à assainir ses bassins. Ton premier boulot est d’identifier les paresseux qui s’accrochent en silence, et ne mettent ni likes ni commentaires. De les supprimer, et de les remplacer par de nouveaux profils que tu choisis avec soin sur la liste d’attente. Parce que Houyam ne supporte pas les voyeurs inactifs. D’autant qu’il y en a des dizaines qui attendent à la porte. Tous ceux qui ne participent pas sont chassés de son royaume facebookien sans le moindre regret.
Houyam est en train de s’éloigner de toi, l’Écureuil. Autant tu as tendance à t’isoler et à haïr les feux de la rampe, autant la fille semble-t-elle les aimer et ne jamais vouloir les quitter. Son obsession pour les likes est presque maladive. Elle les compte quand elle arrive et quand elle part. Elle est même prête à inventer tout ce qui est susceptible de récolter des likes et de les multiplier. Elle gaspille une partie de ton temps précieux à chercher des proverbes éloquents, des pépites philosophiques profondes et des poèmes célèbres. Parfois elle sort à son peuple facebookien des mises à jour puissantes, avec des points de vue bizarres destinés à provoquer, afin d’attiser le débat sur son mur et d’y décupler les commentaires. Le peuple de Houyam est sélectionné avec soin. Il comprend des écrivains et des poètes, des artistes et des journalistes, ainsi que des personnalités du monde politique et économique, de sorte qu’un personnage comme Imad Katifa est classé, selon les critères électroniques de Houyam, dans le groupe des gens ordinaires à qui elle concède une place, selon un quota précis qui représente une garantie de diversité et une impulsion démocratique au sein de son bienheureux royaume.
Dans un moment de lassitude, Houyam faillit quitter Facebook. Enfin, pas exactement. Elle eut envie d’annoncer son départ. Elle voulait défier l’ennui. Et essayer de sortir de la dépression qui la tenaillait à l’époque. Elle publia abruptement une note d’adieu : “Comme votre affection m’a rendue heureuse, chers amis de cette oasis bleue électronique ! J’ai partagé avec vous bien des idées et des pensées, baignant dans votre amour et le flux de vos effusions. Mais je pense aujourd’hui que le temps est venu de me retirer doucement. Je tiens compte de considérations très personnelles que je préfère garder pour moi. Mais je ne voulais pas vous trahir et me retirer sans vous avertir et vous embrasser un par un. Permettez-moi donc, chers amis, de m’en aller, et de vous souhaiter une heureuse existence virtuelle, fût-ce sans la présence de votre amie Houyam.”
Rahhal n’imaginait pas que la fausse annonce du départ de Houyam provoquerait un tel tollé. Car ce fut un véritable concert de lamentations. Non… Houyam… non… Comme si elle était leur mère et qu’ils allaient être orphelins. S’il existait sur Facebook un espace réservé aux manifestations, il y en aurait eu une des plus virulentes. Tous commentèrent. Même les voyeurs. Même certains cadavres que Rahhal attendait de balancer dans les terrains vagues virtuels à la première occasion, sans élégie funèbre ni rituel d’inhumation, même ceux-là ressuscitèrent et supplièrent Houyam de revenir sur sa décision. Comme si elle était Gamal Abdel Nasser. Ce chef d’État égyptien qui ayant subi une défaite cuisante avait voulu démissionner, mais pour lequel tout son peuple sans exception était descendu spontanément dans la rue pour manifester en masse et lui demander de rester. Non, Houyam. Ton peuple a besoin de toi. Il ne peut pas se passer de toi. Il ne saura pas digérer l’amertume de la défaite si tu n’es pas là. Non, Houyam. Non…
Houyam n’eut plus d’autre choix que de se plier au désir de son peuple et de répondre aux supplications des foules : “Quand j’ai pris la décision de me retirer, j’étais sous l’emprise d’un sentiment de frustration, de dépression et d’inutilité. Et en effet, comme vous l’avez constaté, j’ai été absente trois jours entiers, au cours desquels je n’ai pas ouvert Facebook. Il est vrai que ma santé mentale s’est améliorée – grâce en soit rendue à Dieu –, mais ma décision était prise. Or en revenant aujourd’hui jeter un dernier coup d’œil à ce mur avant de l’abattre à jamais, j’ai eu la surprise d’y trouver vos commentaires et vos messages privés. Plus de trois mille personnes qui me demandaient de rester. Un truc incroyable. Je ne savais pas que vous m’aimiez autant. Aussi, laissez-moi vous dire ceci : Jamais, chers amis, jamais à partir de ce jour, je ne pourrai vous quitter. Car vous êtes ma famille, mes proches, mes amis. Houyam restera toujours parmi vous. Elle ne supporte plus l’idée de vous abandonner. Alors, merci, merci, vous êtes fantastiques !”
Et parce que les élans de joie et d’allégresse célébrant le retour de Houyam sur la toile se succédèrent pendant plus d’une semaine sur son mur, Rahhal, qui était très pris par Hot Maroc à ce moment-là, n’eut ni le temps ni l’énergie de faire face à un si soudain déferlement d’émotions de la part du peuple de la Lionne, ni n’eut-il les moyens de répondre à ce débordement de sentiments et cet afflux de commentaires touchants.
Mais quid des photos, l’Écureuil ? Ta mémoire te trahit ? Comment as-tu pu oublier ça ? Quand Asma est venue au cyber, la première fois, elle avait plus de dix photos sur elle. Elle en a envoyé cinq à l’adresse mail italienne, et c’est celles avec lesquelles tu as ouvert cette page au tout début. Mais quid des autres ?
Rahhal consulta ses archives. Oui. Effectivement. Tu as sept autres photos non publiées dans ton escarcelle, l’Écureuil. Car Asma t’en a apporté douze exactement. Tu as posté celles prises dans le salon de l’hôtel. Les plus affriolantes et les plus sexy. Mais il y en a aussi de très belles prises dans les jardins. Deux d’entre elles montrent Houyam sous un autre visage. Plus innocente, plus authentique. Le corps si excitant fait relâche un moment et passe au second plan, le photographe se concentrant sur les traits du visage et les expressions. Les sentiments de gêne, de surprise, d’appréhension face à son aventure, la vague peur que lui inspire Talios, la honte de poser ainsi, tout ça se reflète dans ses yeux, et donne à son regard un charme particulier. Cette photo-là montrera Houyam sous un jour nouveau et enflammera les rangs de son peuple facebookien. Si tu ne les as pas choisies la première fois, c’est sans doute parce qu’elles n’étaient pas assez provocantes. Mais elles sont vraiment belles, Rahhal, et elles feront un joli cadeau-surprise de Houyam à son peuple, ces fans qui festoient, heureux qu’elle ait changé d’avis et qu’elle soit revenue. Ainsi Rahhal posta-t-il les photos prises dans les jardins l’une après l’autre, et le mur s’embrasa de nouveau.
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Don Quichotte ?
Tu as dit Don Quichotte ?
Don Quichotte était grand, Qamareddine. C’est vrai qu’il était mince, mais il était aussi très grand. Yazid est petit et râblé. Comment l’un peut-il te faire penser à l’autre ? Mais Qamareddine se fichait des hauteurs et largeurs, ce qui l’intéressait, c’était Sancho. Ce surnom lui était venu à l’esprit depuis que Yazid était apparu avec un zouave qui le suivait comme son ombre, et il s’était mis à propager ce sobriquet au cyber, en l’absence de Yazid, bien évidemment. Même si Rabeh, costaud et de taille moyenne, ne ressemblait en rien à Sancho, physiquement du moins. Sûr que personne au cyber n’avait lu Cervantès. Mais Fadwa, Samira et Salim avaient vu la série de dessins animés en version doublée – Don Quijote de la Mancha. Et ils savaient de quoi parlait Qamareddine.
Mais où le Don Quichotte de l’avenue Dakhla avait-il déniché ce zouave, soumis et asservi, qui attendait Yazid sans broncher devant la porte du cyber pendant des heures ? Une attente qui ne fut pas vaine. Car moins d’un mois plus tard, Yazid lui dégota un petit boulot dans le voisinage. Vendeur de cigarettes à l’unité et gardien de vélos. Là-bas, au milieu d’une petite rangée de bigaradiers plantés de façon anarchique, à gauche du café Milano, Yazid improvisa un parking pour vélos et mobylettes. Rabeh ne se tuait pas à la tâche du matin au soir. Il travaillait seulement quand il y avait un match de foot. Et comme les rencontres se firent de plus en plus fréquentes, son rythme de travail prit une certaine ampleur. Principalement quand les accros du ballon rond se réunissaient dans les cafés. Surtout les fans de la Liga d’Espagne. Tout le monde suivait la Liga dans les cafés de l’avenue Dakhla. Tous les cafés retransmettaient désormais les matchs en direct, et on pouvait aussi en regarder des extraits en différé le lendemain matin. En quelques années, chaque café de l’avenue Dakhla s’était créé une clientèle particulière. Le café Hanafi, par exemple, était pour les entrepreneurs du bâtiment et leurs clients. Le café Tayseer, pour les concessionnaires de voitures d’occasion. Matin et soir, des véhicules de modèles différents étaient alignés devant. Certains vendeurs entraient presque dans le café en voiture, pour que les revendeurs et les clients potentiels puissent les inspecter sans quitter leur chaise. Le café de l’Espoir était le repaire officiel de la jeunesse associative. De jeunes écrivains et dramaturges, qui se considéraient comme l’avant-garde du quartier. Et comme il n’y avait pas de maison des jeunes à Massira, leur groupe érudit se retrouvait tous les jours au café. Quand ils montèrent la troupe de théâtre Al-Masar, et une chorale dédiée aux chansons engagées, le café de l’Espoir servit véritablement de siège à ces deux nouvelles structures associatives. Tout naturellement, ce café-là était exposé aux raids de la police, qui embarquaient de temps à autre les jeunes artistes militants au commissariat, sous l’accusation de trafic de drogue. Le café Farid el-Atrache, que trois magasins seulement séparaient du café de l’Espoir, était considéré comme le fief du plus grand trafiquant de drogue du quartier, Omar Bouri. Ce café recevait lui aussi les visites régulières de flics et d’informateurs. Non pour le prendre d’assaut et procéder à des arrestations, mais pour se procurer de quoi voir des éléphants roses auprès d’Omar Bouri, à un tarif préférentiel. Après minuit, les jeunes voyeurs du quartier montaient à l’étage, où on passait des films pornos à un public toujours affamé. Le Milano, lui, était le repaire favori des professeurs du lycée Massira, et d’une élite de fonctionnaires qu’on pouvait qualifier de respectables ; cependant, depuis que Talios y avait élu domicile, au temps où son étoile montait, et que s’y étaient infiltrés les dealers et ceux qui voulaient émigrer par voies détournées, le Milano s’était transformé en un “nid à racailles”, comme disait Asma. Mais aujourd’hui, tous les cafés de l’avenue Dakhla ressemblaient à des tribunes de stades de foot, quasiment identiques. Un vaste terrain qui s’étendait tout le long de la rue. Le propriétaire du Milano était un fan du Real Madrid, aussi obligeait-il le serveur qui aidait Asma l’après-midi à porter le maillot de l’équipe du Real pendant son service. Pourtant, la majorité des clients était pour le Barça. Mais il régnait en général au Milano un minimum de démocratie et il y avait au moins une possibilité d’interaction entre les supporters des deux équipes. Au café Farid el-Atrache, la situation était beaucoup plus tendue. Omar Bouri, qui avait visité Barcelone dans les années 1980, et jurait qu’il y avait rencontré l’amour de sa vie, avait interdit l’accès du café aux supporters du Real. Omar Bouri était l’arbitre des lieux et celui qui y avait le dernier mot. Aussi, même le patron avait-il été contraint d’embrasser le culte catalan contre son gré.
Avec une discipline étrange, Rabeh se plantait devant le Milano, prêt à fournir la cigarette de la bonne marque à qui voulait, puis il retournait à son poste, remplissant ainsi ses deux tâches. Un œil sur les vélos, un autre sur les clients du café. Des nuages de fumée planaient au-dessus des spectateurs, ça criait, ça jurait. Les clients fumaient, commentaient et insultaient les joueurs. Ils étaient tous experts en foot. Spécialistes de haut niveau. Ils expliquaient les plans tactiques tout en fumant, toussant, crachant. Ils en savaient tous plus que les entraîneurs et évaluaient mieux la partie que les arbitres, et ils critiquaient les joueurs et leur indiquaient – mais trop tard – le trajet le plus court vers le but adverse et les meilleurs moyens d’exploiter les occasions manquées.
Il est vrai que la plupart d’entre eux ne pratiquaient absolument aucun sport, ni le football, ni le basket-ball, pas même la marche. Mais ils avaient tous l’esprit sportif. Certains pouvaient vous faire un rapport exhaustif sur le championnat d’Espagne des cinq dernières années, en incluant tous les détails de la trajectoire des équipes, de la meilleure à la plus humble. Et c’était à qui pouvait citer par cœur le nombre de millions d’euros que coûtaient les transferts des joueurs de la Liga, alors qu’eux fouillaient leurs fonds de poches pour s’offrir un misérable café. Des sportifs virtuels, seulement à travers l’écran, et côté spectateur. Mais pour être honnête et ne pas dénigrer les amateurs de foot, tous les Marocains vivent leur vie en long et en large à travers l’écran. Un écran de télévision, ou un écran d’ordinateur. Ils connaissent tous les pays du monde grâce aux programmes touristiques ou de voyages. Toutes les nationalités grâce à Facebook. Ils sont accros aux débats politiques télévisés, et participent volontiers à des discussions politiques houleuses sur Facebook, mais ils sont détachés de la vie des partis de leur pays. La plupart d’entre eux tiennent à leur virginité politique comme de chastes vierges. Voilà pourquoi ils votent rarement aux élections.
La vie est ailleurs. Là-bas. À l’écran. Buuuttt !
La partie fait rage et le commentateur se lâche comme d’habitude dans des rimes douteuses : “Zinzins, tous zinzins sur l’terrain… Messi le gredin… nous met dans le pétrin… Et le r’voilà m’sieu dames, Messi le génie, qui nous réjouit, le r’voilà face au gardien d’but… et… et d’une entourloupe… il décroche la coupe !”
Mais Rabeh ne s’intéressait ni aux coupes ni aux championnats. Il était là pour bosser. Il avait quitté Taddart, un village berbère oublié du monde au sommet du mont Tichka, pour chercher un emploi à Marrakech. Il avait été accueilli par un proche, le gardien de l’immeuble où habitait Moulay Ahmed Malkha, y avait rencontré Yazid, le fils de ce dernier, et s’était mis à travailler pour lui. Il était content de sa nouvelle situation, et jouer le rôle de Sancho ne l’ennuyait pas le moins du monde.
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5
Ibrahim Tanoufi ?
Incroyable !
Quelque chose ne collait pas dans cette histoire.
Rahhal relut l’entête pour vérifier. Le nom de Tanoufi y figurait toujours, en sa qualité de rédacteur en chef du journal Moustaqbal. Mais ce qui s’était passé était inconcevable. Comment l’homme pouvait-il être l’objet de tant de critiques en première page de son propre journal ? Rahhal n’y comprenait rien. Ce même article avait d’abord paru dans le Moustaqbal avant d’être repris le lendemain par Hot Maroc. Et Huzami n’avait pas bronché à ce propos. Aussi, ni l’Enfant du Peuple, ni Abou Qatada n’étaient intervenus. Ni non plus Abou Sharr et ses ouailles. Aucun d’eux n’avait commenté. Laissant le champ libre aux revanchards historiques, crapules toujours prêtes à mordre dès qu’une victime est abattue devant eux. Si tu tues la vache, les bouchers accourent. Et Hot Maroc abritait une armada de bouchers, armés de couteaux électroniques toujours prêts à l’emploi.
Mais les coups de Na’im Marzouq étaient ceux d’un boxeur professionnel. Qui frappe et blesse, sans faire couler le sang. Il attaquait son directeur sans fournir une seule petite information sur l’objet de sa critique, et sans en révéler le secret. Clins d’œil et œillades, allusions et insinuations. L’ésotérisme de la poésie moderne s’était faufilé dans l’article de Na’im ce matin-là. La critique en soi était exhaustive et accablante. Quel crime mystérieux avait perpétré Ibrahim Tanoufi pour mériter une telle cruauté ? Et quelles en seraient les conséquences ? L’homme était sans doute très occupé par ses projets, et n’avait donc dû voir le numéro qu’après sa parution. Mais pour sûr, on allait l’entendre.
Rahhal attendit l’inévitable réaction. La parution du numéro suivant, sans la célèbre colonne de Na’im Marzouq. Un communiqué annonçant le licenciement de Na’im du journal Moustaqbal. Ou au moins une mise au clair de Tanoufi, ou des excuses de Na’im pour l’article injurieux dans lequel il avait démoli son patron.
Ni l’un, ni l’autre. Rien, pendant les quatre jours où Rahhal acheta ledit journal, tôt le matin, avant d’ouvrir le cyber. Ni infos, ni commentaires. Comme si rien ne s’était passé. Le cinquième jour, Rahhal tomba sur un entrefilet, au bas de la une, à gauche. Un communiqué signé par Ibrahim Tanoufi en personne. Quelques lignes brèves. Ni explication, ni clarification. Il se contentait de s’excuser de façon vague et incompréhensible. Ibrahim Tanoufi s’excusait auprès de l’État, du gouvernement, de la société, et de ses lecteurs fidèles d’une faute secrète et mystérieuse. Au haut de la page trônait Na’im Marzouq, comme d’habitude. Il commençait sa chronique en parlant d’une divergence d’opinions qui n’avait rien changé à l’amitié, et expliquait que le repentir était une vertu – il parlait bien sûr des excuses de Tanoufi en bas de page. Na’im ne manquait pas de décrire son directeur comme un homme généreux et un patron libéral, réputé pour son ouverture d’esprit, avant de louer le journal Moustaqbal, ses éditeurs et rédacteurs, et d’affirmer qu’il était un des rares journaux, pas seulement au Maroc, mais dans le monde entier, qui tolérait que des gens y expriment des opinions différentes, même quand il s’agissait des membres de l’équipe du journal, dans un esprit parfaitement démocratique et responsable. Point final.
Tu y comprends quelque chose, Rahhal ? Tu y comprends quelque chose ?
Rahhal se remit sur Hot Maroc pour relire l’article dans lequel Na’im Marzouq crucifiait son directeur, dans l’espoir d’y trouver, parmi les commentaires, un indice, une étourderie, une lumière minuscule qui aurait éclairé certaines zones d’ombre de cette énigme, mais il eut la surprise de voir qu’une main invisible avait tout effacé. Tout, y compris les commentaires. Comme si l’article n’avait jamais été publié. Ou qu’il n’avait jamais été écrit du tout.
Tu y comprends quelque chose ?
Quand les choses t’échappent, Rahhal, tu écopes de migraines terribles. Comme si un aigle te bouffait la tête. La déchiquetait de l’intérieur. Ah, ta curiosité te perdra, l’Écureuil !
Rahhal ferma Hot Maroc et se traîna jusqu’à Facebook. Il était d’humeur massacrante. Il décida donc de s’en prendre aux habitants du royaume bleu. Non, Rahhal, laisse tomber Houyam et sa clique. Et oublie le Perroquet Insomniaque. Tu as d’autres ambitions pour lui. Heureusement, il avait un autre profil sous la main : Mounir Raji (jeune poète, vingt-cinq ans, prof d’histoire géo). Un garçon réservé, intervenant peu sur Facebook. Il avait pourtant réussi à gagner l’amitié d’un bon nombre d’internautes. Mais aujourd’hui, Mounir, tu vas leur montrer l’envers du bouclier. Non, ce ne serait pas la guerre. Seulement des attaques rapides, destinées à gâcher la bonne humeur des gens, comme les mystérieuses excuses de Tanoufi ont gâché la tienne ce matin.
Gaza est assiégée par l’armée israélienne. Le nombre de martyrs croît de jour en jour. Et la plupart des victimes sont des civils et des enfants. Une raison de plus d’assiéger toi aussi tes ennemis, Rahhal. Cerne l’assiégeur, il
le faut ; frappe l’agresseur, il le faut 47. Rahhal, alias Mounir, ouvrit son fil d’actualités. La charmante actrice Bahija Sourour avait changé sa photo de profil. Elle posait dans une robe de soirée courte, très élégante. La jolie photo était signée du nom d’un photographe français. Les amis de Bahija et ses admirateurs la complimentaient avec des likes ou des commentaires qui louaient son talent, sa beauté, et la qualité du cliché. Mounir se glissa parmi eux et décocha sa flèche empoisonnée : “Une question innocente mes amis : vous appartenez tous à notre société marocaine traditionnelle et authentique, Dieu merci. Alors, permettriez-vous à vos sœurs de sortir dans la rue dans une robe aussi indécente ? Le corps féminin, honoré par le Créateur qui l’a consacré, n’est-il pas dégradé par une telle tenue ? Je voudrais une réponse honnête, sans hypocrisie ni complaisance.”
Ah, en voilà un autre. Le fameux écrivain Issam Ellouzi participe actuellement à un important symposium intellectuel à Beyrouth, et a été photographié à cette occasion en compagnie de plusieurs penseurs arabes. Voilà une proie facile, Mounir. Ne la laisse pas filer. “Des enfants meurent à Gaza, pendant que des intellectuels à la mode se prennent en photo dans des hôtels cinq étoiles, et repassent leur même disque rayé devant des chaises vides dans des salles climatisées, avant de recevoir leur gratification pour leur précieuse participation, en dollars, s’il vous plaît. Honte à vous, monsieur. Vous taire aurait été plus honorable, au lieu de provoquer notre ire avec ces symposiums futiles, et ces photos qui documentent fidèlement votre humiliante trahison de notre communauté, en ce périlleux moment de
notre histoire. 48 Dieu nous suffit ! Quel excellent Protecteur !”
Mais où est l’amour de ta vie, Rahhal ? Où est ton ami fidèle et compagnon de route Wafiq Dera’i ? Il semble avoir disparu depuis quelque temps. Ah, non, le voilà. Il a juste changé sa photo de profil. Sur la nouvelle, le poète est coiffé d’un keffieh palestinien, et fait le V de la victoire, tandis que derrière lui flotte le drapeau de la Palestine. La photo est extraite d’un nouvel album posté sur son mur il y a seulement deux jours : Photos de la manifestation organisée à Marrakech, en solidarité avec les enfants et les habitants de l’enclave de Gaza. Mounir aurait quitté la tribu électronique de Wafiq en quête d’une autre proie, si Rahhal ne l’avait retenu quelques instants.
— Tu n’peux pas passer sur le mur de Wafiq Dera’i sans chier d’ssus, ou du moins pisser d’ssus, Mounir.
— Mais l’mec est solidaire des gosses de Gaza, ça va être dur de…
— Solidaire ? Solidaire mon cul ! Pousse-toi, imbécile, et laisse-moi faire.
“Les maisons s’écroulent sur la tête des habitants de Gaza et, vous, vous organisez vos défilés spectaculaires dans les rues de la ville le dimanche matin, au nom de la solidarité avec leurs pieux martyrs. De quelle hypocrite solidarité parlez-vous ? Vous n’en avez pas marre de vos éternels slogans ? Vous n’êtes pas fatigués de participer à des manifestations hypocrites qui n’ont aucun effet, ni aucun écho ? Vous adorez les guerres faciles, les guerres joyeuses. La guerre des slogans et des V de la victoire devant les caméras. La guerre des photos. Feuillette à nouveau ton album, monsieur le poète, et tu verras toi-même comme tu as l’air ridicule avec ton odieuse façon de fixer l’objectif. Ton sourire hypocrite, ton faux V de la victoire, alors que c’est de défaite qu’il s’agit en ce moment. Des enfants meurent à Gaza et, vous, vous prenez des photos stupides et vous échangez des likes et des compliments. Vous n’avez pas honte ? Moi si mon frère, vos photos et vos commentaires hypocrites me font récuser les poètes et les militants de ce pays.”
Ta migraine est passée, Rahhal ? Oubliés Tanoufi, Na’im Marzouq et leurs secrets ? Assez rigolé, on dirait. Mais ne laisse pas partir Mounir avant de l’emmener sur la page de Houyam. Pas pour commenter ses dernières mises à jour, ni pour encenser sa beauté, mais pour l’enquiquiner un peu. Un commentaire agaçant, ni offensant ni insolent, et dans une langue respectueuse, mais qui contribue juste à insuffler un peu de chaleur et de vitalité sur la page de la Lionne. Houyam, comme d’habitude, ne s’abaissera pas à répondre, quant à ses adorateurs et admirateurs, ils se déchaîneront contre toi. Avec Houyam, je te garantis au moins que tu ne seras pas rayé de la liste d’amis, et qu’elle ne te bloquera pas comme s’est empressé de le faire cette pute de Bahija Sourour.
47. Vers extrait du poème de Mahmoud Darwich (Palestine, 1941-2008), intitulé “Le masque est tombé”.
48. Coran, sourate III, verset 173 – La Famille de ‘Imran.
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6
Yazid n’avait pas pensé que son “plan d’enfer”, élaboré à l’occa sion de la fête du Sacrifice, se solderait par un tel désastre. Ce fut pourtant le cas, malheureusement. L’idée de ce plan lui avait germé dans la tête lors d’une conversation anodine avec Rabeh, où il avait découvert que son acolyte savait égorger un mouton.
— Égorger égorger ?
— Égorger, dépecer et découper.
— Découper aussi ? s’étonna Yazid.