La bibliothèque nationale
On pourrait penser que ces dépenses extraordinaires…
On pourrait penser que ces dépenses extraordinaires dûrent ralentir le mouvement des acquisitions. Il n’en fut rien cependant. Le registre des comptes de la Bibliothèque de 1785 à 1789, dont sont extraites les notes suivantes, prouve que sans préjudice des achats courants et ordinaires, on ne laissa échapper aucune occasion favorable à l’accroissement de nos collections:
«19 janvier 1785. Payé au sieur Peters la somme de 24,000 livres pour le prix de la collection des œuvres de Rembrandt cédée par ledit sieur Peters à la Bibliothèque du roi.
«17 juin 1786. Payé au sieur Leclerc la somme de 6,000 livres, à-compte du prix des estampes, plans et autres ouvrages remis par lui à la Bibliothèque du roi.
La même année, le baron de Breteuil ouvre un crédit de 12,000 livres pour l’acquisition de livres d’histoire naturelle à la vente de la Bibliothèque de Le Camus de Limars.
«21 décembre 1787. Payé à M. Abeille, secrétaire du bureau du commerce, la somme de 6,000 livres pour le prix convenu des manuscrits et portefeuilles par lui cédés à la Bibliothèque du roi, conformément aux lettres de M. le baron de Breteuil des 11 novembre et 1er décembre 1787.
«19 janvier 1788. Payé à M. Joly, garde du Cabinet des Estampes, la somme de 3,000 livres pour le prix des dessins des tableaux de Carle Vanloo, étant dans le chœur des Augustins de la place des Victoires et dont l’acquisition a été ordonnée pour être placés à la Bibliothèque.
«31 mai 1788. Payé à M. l’abbé de Courçay, garde-adjoint du Cabinet des Médailles, la somme de 10,851 livres pour le prix des médailles acquises par ledit Cabinet à la vente de feu M. Dennery conformément aux lettres de M. le baron de Breteuil des 30 novembre 1786, 3 mai et 4 juin 1788.
«4 mars 1789. Payé au sieur Patin, au nom et comme fondé de procuration de M. le cardinal de Loménie, la somme de 3,102 livres faisant partie de celle de 8,502 livres portée en une ordonnance expédiée le 21 juillet 1788, pour le paiement de différents ouvrages acquis par la Bibliothèque du roi tant de mon dit sieur cardinal de Loménie que des sieurs de Rulhières et abbé Lourdet.
«30 juin 1789. Payé au sieur Fournier, huissier, la somme de 3,300 livres pour le prix de la collection de l’histoire de France en 52 volumes acquis à la vente de feu M. le Maréchal de Richelieu sous le nº 1606 du catalogue pour le cabinet des Estampes de la Bibliothèque du roi.
«7 juillet 1789. Payé au sieur de La Lande 1,131 livres pour le prix de volumes provenant de la même vente et destinés au même département.»
Les dernières années du règne de Louis XVI furent donc bien remplies. Jusqu’à sa fin, l’ancien régime se montra fidèle à ses traditions, en cherchant avec une constante sollicitude à enrichir la Bibliothèque, qui lui doit son origine et les principaux éléments de sa grandeur.
Avant de commencer l’histoire de la période révolutionnaire, il ne serait peut-être pas inutile de donner quelques détails sur les ressources de la Bibliothèque, sur son organisation, sur l’état de son personnel en 1789. Ce résumé permettra de juger, en plus exacte connaissance de cause, les changements qui ont suivi.
Sous Louis XV, le budget de la Bibliothèque était annuellement de 68,000 livres, dont 46,469 livres pour le personnel, et 21,531 livres pour les acquisitions et le matériel. Dans ce dernier chiffre étaient compris pour une somme de 5,202 livres, les reliures proprement dites et l’achat des maroquins. Ces fonds permettaient à peine de faire les dépenses courantes et quand il se présentait des collections précieuses de livres, de manuscrits, de médailles ou d’estampes, les ministres accordaient des crédits spéciaux. C’est ainsi qu’en 1765, pour ne citer qu’une année, les dépenses montèrent à la somme de 129,047 livres.
En 1778, le fonds ordinaire de 68,000 livres devenant insuffisant, le gouvernement ouvrit un crédit supplémentaire qui varia suivant les circonstances et qui porta le budget annuel à 83,000 livres en moyenne. Dans les dernières années du règne de Louis XVI, par suite des acquisitions extraordinaires de l’époque, le chiffre des dépenses fut bien supérieur, il monta jusqu’à 169,220 livres 10 sols dont 63,000 livres pour les acquisitions.
Cette somme considérable, qui équivaut à peu près à notre budget actuel, était justifiée par la nature et l’importance des services rendus par la Bibliothèque, par la réputation que dès cette époque elle avait d’être la première de l’Europe. Sans être encore absolument publique, elle était régulièrement ouverte à tout le monde deux fois par semaine de 9 h. à 2 h. et quelquefois plus tard. En outre, tous les jours, les gens de lettres et même ceux qui sans être hommes de lettres avaient des recherches sérieuses à faire y avaient facilement accès. On lit dans une note manuscrite du temps: «Dans les jours préférés par les savants et les gens de lettres on leur donne plusieurs volumes à la fois, on les entoure, pour ainsi dire, de la bibliothèque qu’ils désirent et celle du roi devient la leur.» Le nombre des communications, qui ne devait pas dépasser un volume les jours publics, était donc illimité, pour ainsi dire, les jours réservés.
Au département des Imprimés, il n’était pas rare de recevoir, en une séance, plus de cent personnes et de communiquer plusieurs centaines de volumes. Indépendamment de ces communications intérieures, il y avait dans les trois départements des Imprimés, des Manuscrits et des Estampes, un service de prêt bien organisé, qui depuis longtemps avait pris une grande extension. Les registres d’inscription des livres prêtés à cette époque contiennent de nombreuses mentions et témoignent en même temps que de la libéralité avec laquelle se communiquaient les livres, de l’empressement des gens de lettres à en profiter. Pendant plusieurs années Voltaire fut un emprunteur assidu de la Bibliothèque. La lettre suivante qu’il adressait à l’abbé Bignon, peut avoir été écrite vers 1730:
«Monsieur
«Je vous suplie de vouloir bien avoir la bonté de me permettre
d’emprunter à la biblioteque du roy quelques livres anglois que je
ne pourois pas trouver ailleurs, jen donneray mon reçeu, et je ne
manqueray pas de les raporter dans un mois. J’ose vous demander cette
grace monsieur d’autant plus librement que je scay que vous avez
passé votre vie à en acorder aux gens de lettres. Votre réputation
authorise la liberté que je prends. Je passeray dans quelques jours à
la biblioteque, et si vous voulez bien monsieur m’y faire donner vos
ordres jen profiteray avec la reconnoissance que vous doivent tous
les hommes qui pensent.
«Je suis avec bien du respect
«Monsieur
votre très-humble et
très-obéissant serviteur.
«VOLTAIRE.»
A Paris ce 5 aoust.
Les noms qu’on retrouve le plus souvent sur les registres de 1740 à 1788 sont ceux de Montesquieu, Buffon, d’Alembert, Diderot, Condorcet, Marivaux, Lacépède, Daubenton, Maupertuis, l’abbé Lambert, Crébillon, Florian, Berquin, Fréron, Suard, La Harpe. En 1788 Mirabeau, en 1790 Sieyès, et dans les années suivantes, nombre de députés à la Convention usent largement du prêt.
La Bibliothèque se trouvait ainsi mêlée au mouvement général des esprits en facilitant les travaux de ceux qui demandaient des réformes. Elle recevait, pour ainsi dire, le reflet des idées du temps:
«Ce qu’on ignore encore, faisaient justement observer les bibliothécaires à l’Assemblée nationale en 1790, c’est que la Bibliothèque du Roi offre un spectacle bien curieux qui ne serait pas sans utilité pour la politique. C’est là et c’est là seulement qu’on voit vers quelle étude se porte l’esprit humain: il fut un temps où il ne s’occupait que d’érudition et où l’on ne demandait que des auteurs grecs ou latins. Ensuite il se tourna vers la littérature, on ne cherchait que des poëtes et des orateurs; les sciences exactes et la physique ont eu leur tour.
«On s’appliqua ensuite à l’économie politique, on rechercha les livres anglais. L’Assemblée nationale a donné de nouvelles vues à la nation et la Bibliothèque s’en aperçut aussitôt. On y a vu accourir des hommes qui n’y venaient pas: de simples artisans qui ont voulu développer le génie qu’ils se sentaient et qu’ils avaient cru jusqu’alors inutile de cultiver.»
Et l’abbé des Aulnays ajoutait avec une fierté légitime: «Nos places sont destinées à seconder par la communication de nos richesses les efforts que l’esprit humain fait en tous sens soit pour perfectionner les routes anciennes, soit pour s’en frayer de nouvelles. Nous sommes presque toujours les premiers confidents de ses efforts et nous en sommes les témoins journaliers[31].»
[31] «La culture de l’esprit et des sciences n’est pas plus
négligée à Paris que les misères humaines: vous y avez au moins
douze bibliothèques publiques. Il est fâcheux que celle du Roi ne
soit ouverte à tout le monde que deux fois la semaine; mais pour
peu que vous soyez connu par quelque production littéraire, vous
y êtes admis les autres jours avec toute l’honnêteté possible par
M. l’abbé Desaulnais, garde des livres de Sa Majesté, toujours
charmé d’être utile aux gens de lettres et par ses lumières et par
le vaste dépôt confié à ses soins; il a même la complaisance de
vous accorder jusqu’à deux heures, au lieu qu’autrefois il fallait
se retirer à midi précis; il seconde et prévient les vues de M.
Lenoir, bibliothécaire du Roi…»—_Les historiettes du jour_ par M.
Nougaret. T. 1, p. 253.
Malgré les exigences d’un service public déjà bien chargé, malgré de nombreuses acquisitions, la Bibliothèque, au moment de la Révolution, avait la plus grande partie de ses collections rangées et classées. De 1720 à 1789 le département des Imprimés s’était accru d’un cinquième et renfermait à cette dernière date plus de 300,000 volumes ou pièces. Néanmoins le catalogue était à jour. La publication s’était arrêtée[32] au premier volume du catalogue de la jurisprudence, mais chaque ouvrage classé soit d’après le système de Clément, soit d’après le plan du catalogue imprimé portait une cote indiquant exactement sa place sur les rayons. Les intercalations, à l’aide de lettres ou de signes supplémentaires et de sous-chiffres, avaient été régulièrement faites, et si les lecteurs n’avaient de catalogues à leur disposition que pour quelques séries, ils obtenaient rapidement communication des volumes qui se trouvaient sans difficulté.
[32] En 1753.
Il en était de même au département des Manuscrits. Là aussi le classement des volumes se rattachait à deux systèmes, l’un s’appliquant aux manuscrits orientaux, grecs et latins, dont le catalogue avait été publié, et n’admettant pas d’intercalations; l’autre aux manuscrits français, parmi lesquels les intercalations s’étaient continuées. En outre, parallèlement à ces quatre grands fonds, la plupart des collections entrées au XVIIe et au XVIIIe siècle avaient été maintenues dans leur ensemble et avaient conservé le classement et le numérotage se rapportant à l’inventaire dressé au moment de leur annexion à la Bibliothèque. A côté du département des Manuscrits, le département des titres et généalogies, considérablement accru depuis sa création en 1720, ne contenait pas moins de 5,200 boîtes de pièces de toutes sortes et un grand nombre de portefeuilles remplissant neuf salles. Cette masse de documents divisée en deux parties, la série des travaux, notes et mémoires des généalogistes et la série des titres originaux, était classée par ordre alphabétique, et les répertoires tenus à jour rendaient les recherches si commodes, «qu’en peu de minutes, suivant un témoignage du temps, on pouvait présenter tous les titres relatifs à chaque demande.»
Au département des Médailles, dont le nombre avait doublé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’ordre avait été maintenu par l’abbé Barthélemy. La collection d’antiques, en particulier, avait été mise en ordre par ses soins, ainsi que celle dont la Bibliothèque venait d’être enrichie par la libéralité du comte de Caylus.
L’activité de Joly et de son fils, qui lui était adjoint, avait fait face aux travaux de rangement nécessités par les nouvelles entrées du cabinet des Estampes qui, depuis 1750, s’était augmenté en nombre et en richesses de plus d’un tiers. En 1783, il avait même été question d’appliquer aux collections du département une classification scientifique, d’après le système de Heinecke. Mais l’insuffisance des ressources empêcha de mettre à exécution cette idée qui allait être reprise quelques années plus tard. Joly constatait avec une sorte de douleur naïve son impuissance à faire tout le bien qu’il méditait:
«Ce qu’on a peine à croire, écrivait-il, c’est que le service de cet immense dépôt n’a été fait, jusqu’à ce jour, que par deux personnes, le garde et son adjoint, tandis que MM. les autres gardes en ont, les uns plus, les autres moins, quoique le nombre des estampes, qui égale au moins celui des livres imprimés, demande le même travail, à cela près, que l’auteur d’une estampe a voulu souvent se faire deviner.
«J’espère, Messieurs[33], que vous aurez égard à l’impossibilité de ranger, de décrire et de démontrer un pareil océan de richesses instructives et agréables avec deux personnes seulement, je crois que quatre ne seraient rien de trop.»
[33] Ces observations étaient adressées aux membres du Comité des
finances de l’Assemblée nationale.
Tel était l’état des choses à la fin de l’ancien régime, et par lui-même, il fait l’éloge de ceux qui l’avaient créé. Depuis longtemps, en effet, le travail était la règle à la Bibliothèque, et ce serait une erreur de croire que les places qui y étaient occupées par des hommes de mérite fussent considérées par eux seulement comme une récompense due à leurs travaux littéraires. Le principe, déjà établi alors, était que l’on devait tout son temps à ses fonctions: le passage suivant, emprunté à un rapport des gardes en 1790, montre comment ils comprenaient leur devoir:
«Le service public qui était projeté en 1720, n’eut lieu que 23 ans après. Alors on pouvait joindre et on joignait d’autres places à celles du département. On pouvait chercher dans la publication de quelques ouvrages une consolation à l’obscurité de ses travaux et un dédommagement à la modicité de ses appointements. Désormais et depuis plus de vingt-cinq ans, il faut toujours détourner ses pensées de dessus soi, les appliquer continuellement à l’utilité d’autrui, et pour tout dire, en un mot, renoncer soi-même à la gloire pour aider les autres à en acquérir.»
L’exemple donné par les gardes était suivi par leurs subordonnés, commis, écrivains et garçons qui formaient le personnel du département. Les écrivains n’étaient pas des scribes ou des copistes; antérieurement on les appelait Scriptores regiæ bibliothecæ. C’étaient véritablement des gens de lettres, des professeurs royaux, des savants distingués: l’abbé Barthélemy, pour ne citer qu’un nom[34], avait été simple écrivain. De même les garçons devaient, en général, avoir reçu «une éducation honnête» et savoir le latin. Enfin, à côté de ce cadre normal et régulier, il y avait, aux départements des imprimés et des manuscrits, un personnel d’attachés désignés sous le nom d’Interprètes, dont les connaissances spéciales, en langues mortes ou vivantes, étaient utilisées, soit pour la rédaction des catalogues, soit pour l’acquisition des livres étrangers.
[34] Crébillon, le poëte tragique et Duclos, l’historien, furent
attachés à la Bibliothèque «le premier, écrivait M. de Maurepas le 5
septembre 1747, pour y être occupé à l’arrangement et à la traduction
des poëtes anciens et modernes et le second au même travail pour les
manuscrits français et latins.»
En 1789, le personnel de la Bibliothèque comprenait 54 agents de tous grades, dont voici l’état avec le montant des appointements de chacun:
LENOIR, bibliothécaire en chef 12 500 livres[35]
L’abbé MARTIN, secrétaire 2 000 id.
L’abbé DUPRAT, aumônier, sans appointements.
L’abbé O. SULLIVAN, chapelain[36] 600 livres.
de VILLENEUVE, trésorier 1 100 id.
IMPRIMÉS.
L’abbé des AULNAYS, garde[37] 5 000 id.
MALIN, 1er commis 2 400 id.
L’abbé CAPPERONNIER, 2e commis[38] 1 800 id.
VAN PRAET[39], 1er écrivain 2 000 id.
CARRA, 2e écrivain 1 500 id.
GAUTHIER, 3e écrivain 1 200 id.
CŒUILHE, 4e écrivain 1 000 id.
TOURNAY, surnuméraire
CAZENAVE, garçon 800 id.
CHEVRET, aîné, garçon 800 id.
LE PRINCE, cadet, garçon 800 id.
CHEVRET, cadet, garçon 800 id.
MANUSCRITS.
CAUSSIN DE PERCEVAL[40], garde 5 000 id.
PARQUOY, 1er commis 1 500 id.
LE PRINCE, aîné, 2e com. (Inspecteur
de la librairie) 1 600 id.
DUBY, 3e commis 800 id.
GÉNÉALOGIE.
L’abbé COUPÉ, garde 4 000 id.
AUBRON, 1er commis 3 000 id.
GOURIER, commis 1 000 id.
LEVRIER DE CHAMPRION, commis 1 000 id.
DE VILLIERS, commis 1 000 id.
ESTAMPES.
JOLY, garde 3 000 id.
JOLY, fils, adjoint 1 200 id.
INTERPRÈTES.
LE ROUX DES HAUTES RAYES, (p. les lang. occ.) 1 200 id.
DE GUIGNES, id. 1 000 id.
ANQUETIL, id. 900 id.
RUFFIN, id. 800 id.
DE KERALIO, (pour la langue allem.) 1 000 id.
BEHENAM, (pour la langue grecque) 1 200 id.
DOM CHAVICH, (pour la langue arabe.) 2 400 id.
VENTURE, (pour les langues orientales) 800 id.
MÉDAILLES.
L’abbé BARTHÉLEMY, garde 5 000 id.
BARTHÉLEMY DE COURÇAY, garde-adjoint 2 000 id.
BARBIÉ, 1er commis 1 200 id.
COINTREAU, 2e id. 800 id.
Plus 14 suisses ou frotteurs.
[35] Dans cette somme se trouvaient compris les intérêts des 100,000
fr. montant du brevet de retenue payé par Lenoir à la famille de
Bignon. Le successeur de Lenoir, Lefèvre d’Ormesson, acheta la charge
de bibliothécaire du roi pour une somme égale.
[36] La chapelle de la Bibliothèque était encore ouverte en 1791.
[37] L’abbé des Aulnays, censeur royal, était garde du département
des Imprimés depuis 1775. Il avait remplacé Capperonnier, de
l’Académie des inscriptions, professeur de grec au Collége royal,
qui, lui-même avait succédé à l’abbé Sallier en 1761.
[38] Neveu du prédécesseur de l’abbé des Aulnays.
[39] Van Praet était entré à la Bibliothèque en 1784, et sa
réputation était déjà si bien établie, que le bibliothécaire
Strattmann, de Vienne, avait voulu l’attacher à la Bibliothèque
impériale d’Autriche.
[40] De 1741, date de la mort de l’abbé Sevin, jusqu’à 1787, époque
où Caussin de Perceval fut nommé, trois gardes s’étaient succédé au
département des Manuscrits: Melot, de l’Académie des inscriptions, de
1741 à 1759; Capperonnier de 1759 à 1761, qui passa aux Imprimés et
Béjot, de l’Académie des inscriptions, professeur d’éloquence latine
au Collége royal, de 1761 à 1787.
LA BIBLIOTHÈQUE PENDANT LA RÉVOLUTION.
La Révolution ouvre pour la Bibliothèque une nouvelle ère de prospérité. Tandis qu’il s’attache à détruire la plupart des institutions royales, le nouveau régime sauve notre grand établissement national, le transforme et en décuple les richesses. Les mesures révolutionnaires tournent à son profit et en font le plus vaste dépôt littéraire et scientifique du monde.
Malheureusement la précipitation avec laquelle les versements de livres, de manuscrits, d’objets d’art se firent dans nos collections, produisit un désordre et un encombrement que nos prédécesseurs furent impuissants à empêcher, et qui ont laissé à notre génération un arriéré considérable. Le nom d’un homme est resté attaché à cette période si difficile et si laborieuse de l’histoire de notre dépôt, qu’il personnifie pour ainsi dire: c’est Van Praet, dont la science bibliographique, l’activité furent à la hauteur de la tâche immense que les événements lui imposèrent.
La suppression des maisons religieuses dont les biens furent déclarés propriété nationale, et la confiscation des biens des émigrés firent tomber dans le domaine public une masse considérable de livres imprimés et manuscrits. Pour les recevoir, on ouvrit, en divers points de Paris, des magasins qu’on appela les dépôts littéraires. Une commission composée de membres pris parmi les représentants et qui se nomma d’abord la Commission des monuments, puis sous la Convention, la Commission des arts, et enfin le Conseil de conservation des objets de science et d’art eut la haute direction de ces dépôts à la tête desquels dût être placé un conservateur chargé de classer et de cataloguer les livres acquis à la nation. C’est dans ces dépôts littéraires que de 1792 à 1798 la Bibliothèque fut appelée à choisir les volumes tant imprimés que manuscrits qui manquaient à ses collections.
Pour les volumes imprimés, on distingua ceux qui provenaient des bibliothèques d’émigrés et ceux qui étaient tirés des établissements religieux. Les livres de la première catégorie furent versés dans les dépôts de la rue de Lille, de la rue de Thorigny, de la rue Saint-Marc, des Cordeliers et de la rue de l’Arsenal.
Le dépôt littéraire de la rue de Lille, ayant à sa tête Seryès, fut formé des bibliothèques des émigrés Dangevilliers, de Castries, de Cicé, de Caraman, Doudeauville, Rochechouart, Talleyrand-Périgord.
Le dépôt littéraire de la rue de Thorigny, dont Pyre était le conservateur, destiné aux livres de même origine, reçut notamment les bibliothèques des émigrés Maubec, Paulmier, Thiroux de Mondésir, Villedeuil, Visieux.
Le dépôt littéraire de la rue Saint Marc recueillit les bibliothèques de Penthièvre, Philippe d’Orléans, Croy d’Havri, Renard, Montaigne, Choiseul, Egmont, Montmorency, etc. Dambreville avait la garde de ce dépôt.
Les dépôts littéraires des Cordeliers et de l’Arsenal furent également affectés aux volumes confisqués sur les émigrés.
Les livres des établissements religieux furent spécialement versés dans les dépôts des Capucins Saint-Honoré, de Louis-la-Culture, des Elèves de la Patrie, ci-devant la Pitié. Mais la plupart des bibliothèques religieuses restèrent dans les maisons qui les avaient formées. Il y eut ainsi des dépôts notamment aux Célestins, aux Feuillants, aux Jacobins, aux Minimes, à l’Oratoire, aux Petits-Pères, à l’Abbaye de Saint-Victor, à la Sainte-Chapelle, à la Sorbonne, à l’abbaye de Saint-Germain-des-Près.
Il serait difficile de dire le nombre des volumes imprimés que la Bibliothèque retira de ces dépôts, et l’époque précise à laquelle ces prélèvements eurent lieu. L’opération, principalement dirigée par Van Praet et Capperonnier, gardes du département des Imprimés, commença en 1794 et dura plusieurs années. Une masse énorme de volumes affluèrent ainsi au département des Imprimés. Mais le choix de ces hommes, forcément hasardeux, porta souvent sur des exemplaires doubles et triples, qui vinrent s’entasser pêle-mêle dans les greniers, sans nul profit pour la Bibliothèque, tandis que lui échappait telle édition rare, tel exemplaire précieux, à jamais perdu pour elle et pour la science.
Le même désordre se produisit dans le triage des manuscrits. Cependant si les mesures révolutionnaires ne produisirent pas dans cette partie de nos collections tous les résultats qu’on pouvait en attendre, on peut dire qu’elles donnèrent plus au département des manuscrits qu’à celui des Imprimés. En 1790, le département des Manuscrits s’était déjà annexé le cabinet des Chartes où par les soins de l’historiographe Moreau se trouvaient réunies plus de 40,000 chartes, recueillies soit à Paris, soit en province, collection qui forme aujourd’hui 1834 volumes. Moins de deux ans plus tard, le 9 mai 1792, il reçut les collections généalogiques formées par Clairembault et que son neveu avait cédées à l’ordre du Saint-Esprit. Les pièces échappées aux ordres de la Convention, qui en fit brûler la moitié, ont constitué une collection qui comprend encore 1348 volumes. De 1794 à 1795, ce fut encore dans son département des manuscrits que la Bibliothèque donna asile aux débris des bibliothèques religieuses supprimées. Enfin elle recueillit presqu’intégralement les manuscrits des abbayes Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Victor, de la bibliothèque de la Sorbonne. La magnifique bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés, même après le vol dont elle fut victime en 1791 et qui fit passer à l’étranger des documents de la plus grande valeur, même après l’incendie qui détruisit en 1792 presque tous les imprimés, apporta au département des manuscrits un appoint considérable. Plus de 9,000 volumes orientaux grecs, latins, français, des caisses énormes de papiers, vinrent prendre place dans notre dépôt. De l’abbaye de Saint-Victor, la Bibliothèque ne retira que 1265 manuscrits, mais elle recueillit en entier le fonds de la Sorbonne composé de près de 2000 volumes.
Les dépôts provisoires, formés en province, fournirent également leur contingent. Des manuscrits furent expédiés à Paris de différents points de la France et centralisés à la Bibliothèque nationale. Des délégués du Conseil de Conservation des objets d’art et de science durent reconnaître dans les dépôts provisoires les documents qui pouvaient convenir à la Bibliothèque. C’est en cette qualité que Chardon de La Rochette fut envoyé à Troyes, à Dijon, à Nîmes. Mais son incurie et son infidélité rendirent sa mission beaucoup moins fructueuse qu’elle aurait dû l’être.
La circulaire ministérielle du 11 décembre 1798 qui prescrivit d’envoyer à la Bibliothèque tous les cartulaires des ci-devant instituts religieux ne donna pas non plus tous les résultats qu’on était en droit d’en attendre. Onze départements seulement y répondirent, leurs envois formèrent un total de 120 volumes.
Avec Paris et la province, les pays conquis furent mis à contribution. A la suite des conquêtes des armées françaises, des commissaires du gouvernement, notamment Keil, Neveu, Joubert, Rudler, Denon en Allemagne, Cubières, Monge, Daunou en Italie, furent chargés de choisir et d’envoyer à Paris les objets qui devaient être distribués à nos établissements scientifiques et littéraires. Un état dressé à cette époque fait connaître le nombre des livres venus de l’étranger en 1795 et 1796. Dans ces deux années seulement, la Belgique et la Hollande avaient envoyé 2000 volumes imprimés et 942 manuscrits, l’Italie 284 volumes imprimés ou manuscrits parmi lesquels des manuscrits de Léonard de Vinci, de Galilée, le Josèphe sur papyrus, le Virgile de Pétrarque. Ces envois continuèrent jusque vers 1809, mais quelques années plus tard, sous le coup des revers, la France dut rendre ce que ses victoires lui avaient donné.
La suppression des maisons religieuses fit arriver au département des médailles les trésors des églises, celui de l’abbaye de Saint-Denis y fut apporté au commencement de 1791. Le Cabinet s’enrichit en même temps des monuments composant le trésor de la Sainte-Chapelle qui avait été réuni provisoirement à celui de Saint-Denis. L’entrée du fameux camée de l’apothéose d’Auguste date de cette époque. Le 17 septembre 1793, on incorpora dans les collections nationales des pièces gravées provenant du trésor de la cathédrale de Chartres, parmi lesquelles se trouvait le superbe camée de Jupiter debout. Mais l’accroissement le plus important que reçut le Cabinet pendant la période révolutionnaire lui vint du médaillier de l’abbaye de Sainte-Geneviève. Le transport, décidé à la suite d’une tentative de vol dont il faillit être victime, eut lieu le 15 mai 1793. «Ce beau cabinet, dit M. Du Mersan, enrichit notre suite de plus de 7,000 médailles romaines, dont 842 en or, 1625 en argent, 5139 en grand, moyen et petit bronze, et d’environ 10,000 médailles de peuples, villes et rois, de médailles modernes, de sceaux et de jetons.» Quelques années plus tard, en 1797, le département recueillit encore les objets d’art et de curiosité conservés au Muséum, à la Monnaie, au Garde-meuble. Avec le dépôt formé à l’hôtel de Nesle des collections ayant appartenu aux émigrés, entrèrent à la Bibliothèque les curiosités chinoises du célèbre cabinet de Bertin.
Les années qui suivirent furent marquées par de nombreux envois de l’étranger et surtout de l’Italie, mais de même que les livres imprimés, de même que les manuscrits, la plupart des objets dont ils se composaient ne firent qu’un court séjour au département des Médailles.
La période révolutionnaire fut moins féconde pour le département des Estampes que pour les autres sections de la Bibliothèque. A part la collection de pièces chinoises et japonaises du cabinet de Bertin, à part la série mythologique des 30,000 estampes formée par Nicolas de Tralage et léguée par lui à l’abbaye de Saint-Victor et qui entrèrent à la Bibliothèque en même temps que les manuscrits de l’abbaye, le département des Estampes ne reçut à cette époque aucun accroissement considérable. Mais l’histoire de ce dépôt, pendant la même période, n’en fut pas moins marquée par un événement mémorable, «une découverte aussi importante pour l’histoire de l’art lui-même que pour l’honneur du Cabinet des Estampes»[41].
[41] M. Delaborde, p. 110 et suiv.
En 1797, le savant abbé Zani, de Parme, en séjour à Paris, reconnut dans les recueils des anciens maîtres italiens de la collection de Marolles un nielle exécuté par l’orfèvre florentin Tomaso Finiguerra[42]. Cette découverte rendait à l’Italie l’honneur que l’Allemagne lui disputait depuis longtemps d’avoir donné naissance à l’inventeur de la gravure au burin. En effet la pièce en question ayant été tirée, ainsi que l’indique son état, avant que l’artiste eut mis la dernière main à la plaque originale, est antérieure à l’année 1452, puisqu’un acte authentique constate qu’à cette époque Finiguerra reçut une somme de 66 florins d’or (800 francs), en paiement de la Paix qu’il livra au baptistère de Saint-Jean à Florence.
[42] «Les nielles, dit M. Delaborde, sont des empreintes sur papier
qu’il est arrivé parfois aux orfèvres niellatori de prendre pour
s’assurer du degré d’avancement de leur travail et pour en apprécier
l’effet avant de remplir les tailles creusées par le burin dans une
plaque d’argent ou d’argent et d’or, d’un mélange de plomb, d’argent
et de cuivre, dont la fusion avait été facilitée par une certaine
quantité de borax et de soufre. Ce mélange, de couleur noirâtre
(_nigellum_, d’où niello, niellare), laissait à découvert les
parties non gravées et s’incrustait en se refroidissant dans les
tailles où on l’avait introduit. Alors la plaque, soigneusement
polie, présentait à l’œil un émail noir sur le champ métallique et
l’opposition, sur une même surface, de parties mates et de parties
brillantes.» La pièce de Finiguerra est exposée sous le numéro 1,
dans les galeries du département.
Le succès des recherches de l’abbé Zani n’a fait que se confirmer avec le temps. Malgré les attaques que sa bonne fortune devait lui attirer, malgré les prétentions contraires des intéressés, il est établi aujourd’hui que la pièce découverte en 1797 est le plus ancien monument de la gravure au burin et que le seul exemplaire connu est conservé à notre département des Estampes.
La Bibliothèque sortit de la Révolution considérablement accrue, mais non sans avoir couru plus d’un danger au milieu du trouble général. Les personnes eurent à souffrir autant que les choses dans cette période de crise et d’effervescence. En 1789, Lenoir, dont l’administration avait été vivement attaquée, ayant donné sa démission, le roi avait nommé pour le remplacer Lefèvre d’Ormesson de Noyseau, député à l’Assemblée nationale, «en récompense, ajoutait l’acte de nomination, des services que sa famille rend depuis très-longtemps, tant dans les principales charges de la magistrature que dans les conseils du roi.» Lefèvre d’Ormesson prêta serment le 9 janvier 1790; mais le nouveau titulaire, dont la nomination avait été motivée en ces termes et qui devait être condamné à mort en 1794, ne resta pas longtemps en fonctions. Le 19 août 1792, Roland, président du Conseil exécutif provisoire, créa deux places de bibliothécaire, l’une fut donnée à Chamfort «pour reconnaître ses talents littéraires et son civisme éprouvé», l’autre au conventionnel Carra.
Les deux créatures de Roland tombèrent avec les Girondins[43]. Le 15 brumaire an II, Paré, ministre de l’intérieur, nomma l’orientaliste Lefèvre de Villebrune, garde de la Bibliothèque nationale. La terreur y règne avec lui. Les dénonciations d’un certain Tobiesen Duby[44], fils d’un ancien interprète et lui-même employé à la Bibliothèque, attirent des mesures vexatoires sur le personnel des conservateurs. Van Praet conduit en prison parvient à s’échapper et trouve un asile chez le libraire Barrois. Joly, le doyen des conservateurs, son fils, sont révoqués et un employé inférieur Bounieu est appelé à recueillir leur succession. Son grand âge, sa réputation, l’éclat de ses services ne sauvent même pas l’abbé Barthélemy. Suspect par son passé et par son caractère, il est emprisonné aux Madelonnettes avec son neveu, Barthélemy de Courçay, et le Cabinet des Médailles reste aux mains d’un employé secondaire, Cointreau, dont les opinions exaltées étaient le seul titre de recommandation à ces importantes fonctions.
[43] Carra périt sur l’échafaud. Quant à Chamfort, suspect et arrêté
une première fois en 1792, il fut de nouveau décrété d’accusation
l’année suivante. Au moment où les gendarmes se présentèrent pour le
conduire en prison, il passa dans une salle voisine et se fracassa le
front d’un coup de pistolet sans se tuer. Il saisit alors un rasoir
et essaya, mais encore en vain, de se couper la gorge. Il ne succomba
que trois mois plus tard à ses horribles blessures. (Paulin Paris.
Notice sur Van Praet.)
[44] Le 16 août 1793, le Comité de sûreté générale prenait l’arrêté
suivant:
Le Comité de sûreté générale, après avoir entendu la lecture des
dénonciations faites contre les citoyens employés de la Bibliothèque
nationale,
Considérant que les relations des savants étrangers avec la
Bibliothèque nationale commandent impérieusement de n’y placer que
des patriotes prononcés, qui ne laissent plus de doute, dans l’esprit
des étrangers, sur le véritable esprit national;
Arrête que le Ministre de l’Intérieur sera invité à nommer aux
places de la Bibliothèque nationale des citoyens dont le patriotisme
soit éprouvé et les sentiments conformes à la Révolution du 31 mai
dernier, qu’il ne laissera en place que le citoyen Tobiesen Duby de
tous ceux qui sont employés à la Bibliothèque nationale;
Arrête, en outre, que les citoyens Laviconterie, Laignelot et Chabot
sont nommés commissaires pour présenter au Ministre de l’Intérieur
des savants dont le civisme soit connu et capables de remplir les
places de la Bibliothèque nationale.
Paré voulut réparer l’injuste violence dont Barthélemy avait été victime. Non content de lui rendre la liberté, il lui offrit la place de bibliothécaire. La lettre qu’il lui écrivit dans le style de l’époque était ainsi conçue:
«En rentrant dans la Bibliothèque nationale d’où quelques circonstances rigoureuses vous ont momentanément enlevé, dites comme Anacharsis lorsqu’il contemplait avec saisissement la bibliothèque d’Euclide: C’en est fait, je ne sors plus d’ici. Non, citoyen, vous n’en sortirez plus, et je me fonde sur la justice d’un peuple qui se fera toujours une loi de récompenser l’auteur d’un ouvrage où sont rappelés avec tant de séduction les beaux jours de la Grèce et les mœurs républicaines qui produisaient tant de grands hommes et de grandes choses. Je confie à vos soins la Bibliothèque nationale; je me flatte que vous accepterez ce dépôt honorable, et je me félicite de pouvoir vous l’offrir. En lisant pour la première fois le voyage d’Anacharsis, j’admirais cette production où le génie sait donner à l’érudition tant de charmes, mais j’étais loin de penser qu’un jour je serais l’organe dont un peuple équitable se servirait pour donner à son auteur un témoignage de son estime.»
Barthélemy, «battu presque sans relâche, par la tempête révolutionnaire, accablé sous le poids des ans et des infirmités» refusa ces offres. Il se contenta de reprendre la place qu’il avait occupée si longtemps et si dignement à la tête du département des Médailles et qui avait toujours suffi à son ambition.
Cependant le calme commençait à renaître. En 1795, la Convention chercha à rétablir l’ordre qui avait été profondément troublé à la Bibliothèque et le Comité de l’Instruction publique chargea Villar, député de la Mayenne, de préparer un projet de réorganisation. Le rapporteur disait, faisant allusion à la famille des Bignon: «La place de bibliothécaire devint le prix de l’intrigue et le gage de la faveur… Des droits honorifiques succédèrent à une surveillance active… On les réserva pour quelques familles privilégiées dont la Bibliothèque semblait être l’héritage…» et encore: «Le régime républicain ne souffre point de charge aristocratique.» La place de bibliothécaire fut donc supprimée; l’administration de la Bibliothèque fut confiée à un conservatoire composé de huit membres (deux conservateurs du département des Imprimés, trois des Manuscrits, deux des Médailles, un des Estampes), nommant dans son sein un directeur annuel. Le budget réduit par l’Assemblée constituante à 110,000 livres était insuffisant. En 1791, il avait été augmenté d’un crédit extraordinaire de 100,000 livres. Le décret du 25 vendémiaire an IV le porta à 192,000 livres. Enfin, dernier acte de réparation, il replaça dans leurs fonctions des hommes qui n’avaient jamais démérité. Capperonnier et Van Praet furent nommés conservateurs du département des imprimés; Langlès, La Porte du Theil, Legrand d’Aussy, conservateurs des manuscrits, le premier pour les fonds orientaux, le second pour les fonds grec et latin, le troisième pour les fonds modernes; Barthélemy[45] et Millin, conservateurs des médailles; Joly fils, conservateur des estampes. Dans sa première séance du 5 brumaire an IV, le conservatoire élut Barthélemy directeur, Van Praet trésorier et Millin secrétaire.
[45] Barthélemy de Courçay, neveu de l’abbé Barthélemy, avait succédé
à son oncle, mort le 30 avril 1795.
Le décret du 25 vendémiaire fut complété par le règlement du 25 fructidor an IV qui ouvrit la Bibliothèque au public tous les jours de 10 heures à 2 heures.
Ce décret de réorganisation qui, à vrai dire, n’était, dans la plupart de ses dispositions, que la consécration d’un état de choses existant depuis longtemps, a servi de base aux réformes ultérieures. Il en fut de même de la loi du 19 juillet 1793 qui, en proclamant le droit de propriété littéraire, établit le principe et les règles du dépôt légal.
«Tout citoyen qui mettra au jour un ouvrage, soit de littérature ou de gravure dans quelque genre que ce soit, sera obligé d’en déposer deux exemplaires à la Bibliothèque nationale ou au Cabinet des Estampes de la République, dont il recevra un reçu signé par le bibliothécaire, faute de quoi il ne pourra être admis en justice pour la poursuite des contrefacteurs.»
Ainsi, aux termes de cette loi, le dépôt à la Bibliothèque garantissait la propriété de l’auteur, mais il n’était pas obligatoire, et si l’auteur d’un ouvrage de luxe, par exemple, dont la contrefaçon est presqu’impossible, n’avait pas intérêt à déposer, rien dans la loi ne l’y obligeait.
Le décret impérial de 5 février 1810, les ordonnances des 21 et 24 octobre 1814 changèrent tout le système en faisant du dépôt non plus un moyen de garantie de propriété pour les auteurs, mais un instrument de police dans les mains du gouvernement. Pour obtenir ce résultat, c’est à l’imprimeur qu’on imposa l’obligation de déposer tout ouvrage sortant de ses presses, y compris les impressions lithographiques, les estampes et les planches gravées sans texte. Le nombre d’exemplaires à fournir a varié depuis lors; primitivement fixé à cinq, il a été réduit à deux pour les écrits imprimés et à trois pour les lithographies. Sur les deux exemplaires de texte imprimé déposés non plus à la Bibliothèque nationale, mais au ministère de l’Intérieur pour Paris, et dans les préfectures pour les départements, l’un revient à notre établissement, l’autre est remis au ministère de l’Instruction publique qui reçoit également un des trois exemplaires des lithographies.
En ce qui concerne la Bibliothèque, les inconvénients de la législation du dépôt, telle qu’elle vient d’être résumée, sont nombreux et appellent des réformes qui ont été demandées à différentes reprises. Que de fois, par exemple, le texte d’un même ouvrage, imprimé en deux ou trois parties, n’arrive à la Bibliothèque que par fragments difficiles et souvent même impossibles à rassembler! Que d’hésitations pour réunir au livre écrit les planches qui lui appartiennent et qui ont été déposées séparément! L’obligation de déposer incombant à l’imprimeur, les lithographies sont déposées en noir quand elles sont vendues coloriées, si bien que la Bibliothèque se trouve avoir, par exemple, l’exemplaire du dépôt du Tableau des pavillons maritimes des différentes nations de M. Legras ou de l’Histoire de la peinture sur verre, de M. F. de Lasteyrie, avec les planches en noir, c’est-à-dire qu’elle est obligée d’acquérir ce que le législateur a toujours eu l’intention de lui donner. En outre l’imprimeur ne se croit pas tenu de fournir un exemplaire en bon état. Quand le dépôt est fait d’épreuves maculées, bâtonnées ou déchirées, la Bibliothèque ne peut exiger davantage, elle fait appel à l’obligeance de l’imprimeur, mais ses demandes sont loin d’être toujours accueillies.
Le législation du dépôt légal demande donc à être modifiée et complétée. La question depuis longtemps étudiée semble avoir été résolue; le projet de la commission nommée en 1850[46] concilierait peut-être les intérêts de la Bibliothèque et les convenances administratives. En voici les principales dispositions:
1º Deux sortes de dépôt: l’un de police qui continuerait à être fait par les imprimeurs, graveurs, etc., au ministère de l’Intérieur, l’autre assimilé aux impôts ordinaires, serait effectué par les soins de l’éditeur à la Bibliothèque;
2º responsabilité de l’éditeur pour tout ouvrage imprimé;
3º Déclaration du nom de l’éditeur par l’imprimeur faisant le dépôt;
4º Obligation pour l’éditeur de fournir un exemplaire de la condition des meilleures qui sont dans le commerce.
[46] Le projet de cette commission a été rédigé par une
sous-commission composée de MM. Heumann, conseiller d’Etat, Naudet,
administrateur général de la Bibliothèque et Taschereau, député.
CONSULAT ET EMPIRE.
Sous le Consulat et l’Empire, le mouvement des acquisitions se ralentit, mais les envois de l’étranger continuèrent plus importants et plus nombreux encore que pendant la Révolution. Dans cette période, la Bibliothèque vit arriver dans ses collections les monuments les plus rares et les plus précieux des Bibliothèques de Milan, Mantoue, Modène, Venise, Vérone, Bologne, Gênes, Rome, Turin, Vienne, Berlin, Munich, Wolfenbüttel, jusqu’au jour où la fortune ayant changé, il fallut faire les restitutions et rendre à la force ce qu’on avait pris par la force.
Les objets que la Bibliothèque reçut de l’étranger à cette époque ne furent pas tous cependant le fruit de nos victoires. En 1801, Dom Jean-Baptiste Maugerard, ancien bénédictin, reçut du ministre de l’Intérieur la mission de rechercher dans les provinces rhénanes, les livres et manuscrits qui pouvaient intéresser nos collections. On lui accorda pour cet objet une indemnité de 6000 francs. La mission de Dom Maugerard et de son adjoint Ortolani dura jusqu’en 1806 et fut marquée par de fréquents envois de manuscrits et de livres rares imprimés.
Le 13 floréal an XI, la Bibliothèque reçoit par ses soins trois caisses de volumes imprimés et manuscrits recueillis à Trèves, le 26 floréal une autre caisse de même provenance contenant des manuscrits. A Coblentz, il fait choix de manuscrits, d’imprimés et de médailles. Une lettre écrite de Cologne le 9 thermidor de la même année annonce qu’il a trouvé à Crevelt, à Gueldre, à Clèves, des éditions rares de Cologne d’Ulric Zell, jusqu’alors inconnues. Le 11 brumaire an XII arrivent de Metz 2 caisses renfermant 223 volumes dont 15 manuscrits. Le 13 brumaire, il écrit d’Aix-la-Chapelle pour prévenir le conservatoire du départ de caisses contenant des manuscrits et des incunables. La même année, il est à Bonn, à Coblentz, où il rédige un catalogue des articles qui lui paraissent utiles à la Bibliothèque. Le 12 pluviôse, il expédie 3 volumes manuscrits et le célèbre exemplaire de la Bible de Pfister imprimée vers 1461 en 2 volumes in-folio, le tout acheté et payé par lui 1544 francs. La possession que le département des Imprimés doit à Maugerard de ce rare monument typographique suffirait pour immortaliser son nom dans nos annales. Le 18 thermidor an XII, le conservatoire enregistre un nouvel envoi de deux grandes caisses contenant tout ce qu’il avait pu trouver d’intéressant dans les départements de la Roër et de Rhin et Moselle.
De retour en France, Dom Maugerard fut chargé par décision ministérielle du 24 thermidor an XIII, de faire des recherches analogues dans les bibliothèques publiques. Mais cette partie de sa mission ne dura pas longtemps; le 8 janvier 1806, il informait le conservatoire de la cessation de ses fonctions «en qualité de commissaire pour la recherche des objets de science et d’art dans les départements réunis.» En résumé, la mission de Maugerard profita principalement au département des Imprimés, elle fournit à la série des incunables de précieuses additions qui ont fait placer son nom à côté des plus illustres bienfaiteurs de ce département[47].
[47] Le nom de Dom Maugerard a été inscrit dans la nouvelle galerie
de la Réserve, en compagnie des Huet, des Falconet, des de Thou, des
frères Dupuy, de François Ier.
L’année même où finirent les recherches de Maugerard, la Bibliothèque acheta, au prix de 9000 francs, la collection de lois imprimées et manuscrites depuis 1200 jusqu’à 1789, formée par le libraire Rondonneau. Ces documents furent déposés au département des Imprimés où furent versés également les livres du Tribunat. C’est encore le seul département des Imprimés que Napoléon avait en vue lorsqu’en 1805 il fit porter au budget de la Bibliothèque un crédit extraordinaire de 130,000 francs, premier à-compte d’une somme de 1,000,000 qui devait être entièrement employée à «l’achat des bons ouvrages publiés en France depuis 1785.» Puis cette augmentation ne paraissant pas suffisante pour combler les lacunes du département des Imprimés, il reprit le système de la Convention qui consistait à prélever dans les bibliothèques de France les articles qui manquaient à la Bibliothèque nationale. Il fit connaître sa volonté à ce sujet dans la note suivante qu’il dicta à M. de Champagny, ministre de l’Intérieur, le 17 pluviôse an XII:
«Beaucoup d’ouvrages anciens et modernes manquent à la Bibliothèque impériale tandis qu’ils se trouvent dans les autres bibliothèques de Paris ou des départements. Il faudrait en faire dresser l’état et les faire prendre dans ces établissements auxquels on donnerait en échange des ouvrages qu’ils n’ont pas et dont la Bibliothèque a des doubles. Il doit résulter de cette opération, si elle est bien faite, que lorsqu’on ne trouvera pas un livre à la Bibliothèque, il sera certain que cet ouvrage n’existe pas en France.
«Le déplacement des objets attirés des autres bibliothèques par l’exécution de cette mesure, ainsi que celui des livres à donner en échange n’aura lieu que lors de l’établissement définitif de la Bibliothèque au Louvre.»
Ce projet de la Bibliothèque universelle, comme on l’a appelé, plus séduisant dans la forme que réalisable dans la pratique, ne fut pas exécuté. D’un côté l’insuffisance des fonds accordés à la Bibliothèque, l’augmentation prodigieuse du nombre des ouvrages entrés depuis une cinquantaine d’années ne permettaient guère de reprendre l’impression du catalogue, et d’un autre côté, il ne fallait pas compter sur un grand empressement de la part des bibliothèques à répondre à un appel qui tendait à les amoindrir.
A la même époque la question du déplacement de la Bibliothèque était à l’ordre du jour; il s’agissait de la transférer au Louvre. Dès 1801, le ministre de l’Intérieur, Chaptal, exposait dans un rapport les raisons d’intérêt supérieur qui selon lui devaient faire adopter ce projet: «L’espace manque au développement de tant de richesses[48]… Le peu de solidité de l’édifice nécessite des réparations ruineuses et sans cesse renaissantes, placé au milieu de théâtres nombreux[49], entouré et presque confondu dans des maisons habitées, la sûreté du riche dépôt qu’il renferme est menacée à chaque instant. La translation de la Bibliothèque nationale au Louvre présente tous les avantages qu’on peut désirer: 1º elle assure la conservation de ce précieux dépôt; 2º elle réunit dans le même lieu la plus riche bibliothèque du monde à la plus belle collection de peinture et de sculpture qu’on connaisse: par elle, les chefs-d’œuvre de Phidias, de Raphaël et de Racine n’auront plus qu’un même temple; 3º elle établit dans le centre de ces monuments éternels du génie le corps littéraire, l’Institut qui en est le conservateur né; 4º elle termine enfin le beau palais du Louvre et donne pour asile aux chefs-d’œuvre de l’esprit humain le chef-d’œuvre de l’architecture. Sans doute il en coûtera des sommes considérables pour opérer cette translation; mais la vente des bâtiments qu’occupe en ce moment la Bibliothèque fournit en partie à la dépense; d’ailleurs la nécessité de cette translation est tellement sentie, si vivement sollicitée que la différer et exposer par le retard la Bibliothèque nationale à périr serait un crime de vandalisme dont aucun motif d’économie ne pourrait absoudre.»
[48] Malgré l’accroissement des collections, l’état des bâtiments
n’avait pas changé depuis 1724. On avait même installé dans la partie
orientale de l’ancien palais Mazarin un service tout-à-fait étranger
à la Bibliothèque, celui de la trésorerie qui y resta jusqu’en
1833. Des artistes, comme Houdon, le sculpteur, Saint-Aubin, le
graveur, y avaient leurs ateliers. Le conservatoire ne put obtenir
le déplacement du Trésor public, et Saint-Aubin, moins opiniâtre
que Houdon, fut le seul à partir. Les démêlés de ce dernier avec le
conservatoire, à ce sujet, sont assez piquants. Le conservatoire eut
beau lui signifier son congé à diverses reprises, le citer devant le
juge de paix comme un locataire récalcitrant, ce fut la Bibliothèque
qui céda; l’artiste occupait encore son atelier en 1816, puisqu’à
cette époque le sculpteur Millehomme en demandait la concession
qui d’ailleurs lui fut refusée. Peut-être Houdon avait-il gagné le
conservatoire en laissant placer dans nos salles le plâtre original
de sa célèbre statue de Voltaire, qui fut donné à la Bibliothèque par
Madame Duvivier en 1810, et qui y est encore conservé.—La statue de
Cicéron, de Houdon, qu’on voit également dans nos galeries, a été
achetée par la Bibliothèque en 1836 et payée 150 francs.
[49] A cette époque l’Opéra était situé place Louvois.
Sur les ordres de l’empereur, le ministre de l’Intérieur Crétet prescrivit le 7 septembre 1807 un recensement général des collections et une évaluation de l’espace à ménager pour l’avenir. Le dénombrement des collections fait à cette époque, donna les chiffres suivants:
252,000 volumes imprimés. (Dans ce nombre on avait compté pour un
volume seulement des recueils renfermant 20, 30, 40 et quelquefois
50 pièces).
83,000 volumes manuscrits.
85,000 monnaies, médailles, jetons, etc., etc.
1,250 pièces gravées.
4,600 bronzes, antiques, etc., etc.
4,626 volumes contenant environ 1,500,000 estampes.
La mise à exécution des projets de l’empereur, au sujet du déplacement de la Bibliothèque, se borna à cette opération. Des réformes qu’il avait en vue, il ne vit s’accomplir, et encore temporairement, que celles qui concernaient l’organisation administrative de la Bibliothèque. Le Consulat, qui ramenait partout le pouvoir à la centralisation, établit dans la Bibliothèque l’unité administrative et la responsabilité d’un seul. L’arrêté de Lucien Bonaparte, ministre de l’Intérieur, en date du 28 vendémiaire, an IX, créait une place d’administrateur et nommait:
Capperonnier, administrateur,
Van Praet, conservateur des Imprimés,
Langlès, La Porte du Theil, Legrand d’Aussy, conservateurs des
Manuscrits,
Millin, Gosselin[50], conservateurs des Médailles,
Joly, conservateur des Estampes.
[50] Gosselin avait succédé à Barthélemy de Courçay, mort le 9
brumaire an VIII.
Les conservateurs formaient sous la présidence de l’administrateur un conseil purement consultatif. Les principes contenus dans cet arrêté ont été reproduits dans le décret organique de 1858, qui régit aujourd’hui la Bibliothèque nationale.
La mort de Legrand d’Aussy, arrivée le 15 frimaire an IX, appela aux fonctions de conservateur des manuscrits en langue moderne, Dacier, membre de l’Institut, et le 4 janvier 1806, Dacier fut nommé administrateur de la Bibliothèque. C’est lui qui en cette qualité eut, en 1814 et en 1815, le triste devoir d’exécuter les ordres de restitution des alliés, commandant en maîtres dans Paris.
La Prusse fut la première à réclamer en 1814; elle demanda la restitution de la collection de médailles romaines et des pièces dites bractéates qui avaient été rapportées de Berlin en 1806. Le 1er octobre les commissaires prussiens, Bussler, conseiller aulique, et Henry, bibliothécaire du roi de Prusse, signèrent un reçu de 8,465 pièces. Le 29 décembre, la Bibliothèque rendit les quelques volumes enlevés à Potsdam parmi lesquels se trouvaient les tomes II et III des œuvres de Voltaire annotés de sa main. Le commissaire de l’Autriche, le baron Ottenfels se fit également restituer les volumes manuscrits rapportés de Vienne en 1809.
Le 2 septembre 1815, les manuscrits de Wollfenbüttel furent remis au grand chambellan du duc de Brunswick, et le 6 du même mois on livra aux commissaires prussiens les diplômes, bulles, etc., venus d’Aix-la-Chapelle et de diverses villes de la Belgique. Le 9 septembre, la Bavière reprit les imprimés, manuscrits et estampes enlevés aux bibliothèques de Munich, de Nuremberg, etc.
Ensuite ce fut le tour de l’Italie. Le 27 septembre, le général prussien de Müffling, gouverneur de Paris, demanda, au nom de l’empereur d’Autriche, le manuscrit de Virgile qui avait appartenu à la Bibliothèque Laurentienne à Florence. «Vous m’obligerez, écrivait-il à M. Dacier, en me dispensant de prendre des mesures ultérieures.» Dacier crut devoir en référer au ministre de l’Intérieur. «Vous ne devez céder qu’à la force, répondit M. de Barante, ou du moins à une démonstration suffisante qu’elle sera employée.»
Le 5 octobre 1815, le baron Ottenfels, commissaire de l’Autriche, se présenta à la Bibliothèque accompagné du capitaine Meyern, porteur des ordres du général de Müffling et suivi d’un fort détachement de troupes. Le conservatoire remit entre leurs mains deux cent deux manuscrits des bibliothèques de Saint-Marc à Venise, de Mantoue, de Milan, qui reprirent le chemin de l’Italie, avec les livres et les manuscrits de Turin et de Rome réclamés par Mgr Marini, commissaire du Saint-Siége.
Quelques jours plus tard, le 20 octobre, on fut obligé de rendre au baron Fagel, ambassadeur du roi des Pays-Bas, les manuscrits rapportés de La Haye.
Cependant la Prusse n’était pas satisfaite. Dans un long mémoire remis le 8 octobre au Ministre de l’Intérieur, le baron Alkensten, ministre d’Etat à Berlin, déclarait que le gouvernement prussien n’ayant pas obtenu la restitution de tous les objets emportés par les autorités françaises et déposés soit dans nos bibliothèques, soit dans nos musées, il se voyait forcé de réclamer une compensation en objets de même nature. Dans ce système il ne s’agissait rien moins que d’enlever à la Bibliothèque des centaines de médailles, d’estampes, de livres imprimés, surtout et plus particulièrement des manuscrits précieux relatifs à l’ancienne poésie allemande, à l’histoire d’Allemagne, au droit romain, à la théologie, tous objets qui n’avaient jamais appartenu à l’étranger.
C’était un véritable démembrement des collections du département des manuscrits. Ces prétentions émurent vivement le conservatoire et son digne président M. Dacier. Il était en effet au moins étrange d’obliger la Bibliothèque à un dédommagement pour des objets dont le sort était inconnu, qui avaient pu être perdus ou détruits dans les hasards de la guerre, ou encore transportés d’un établissement dans un autre dépôt appartenant en 1815 aux puissances alliées, comme les 35 caisses de livres provenant de pays conquis qui avaient été expédiées, avant 1796, à Bruxelles et à Bruges. Dacier fit valoir ces raisons avec force dans un rapport au ministre de l’Intérieur qu’il terminait par ces nobles paroles:
«Dans le cas où la Bibliothèque aurait le malheur d’être obligée de souffrir cette spoliation, je supplie Votre Excellence de charger un autre des conservateurs d’en être l’instrument et d’avoir l’extrême bonté d’épargner à ma vieillesse la douleur d’y prendre part. Je ne me sens ni la force, ni le courage nécessaire pour être le témoin d’une opération aussi désastreuse qu’humiliante et irréparable.»
Fort heureusement le Ministre ne fut pas obligé de recourir à cette mesure extrême, l’affaire n’eut pas de suite. Dans deux lettres du 26 et du 30 octobre 1815, le baron de Müffling et le baron Ottenfels annonçaient la fin de leur mission. Cette époque pénible des restitutions était passée, mais la Bibliothèque en avait retiré cet enseignement, que pour l’établissement scientifique qui les a reçus, la présence des trophées peut à un moment donné être plus funeste qu’utile.
PÉRIODE CONTEMPORAINE.
Dès les premières années de la Restauration, la Bibliothèque trouva auprès du gouvernement, bien que les temps fussent difficiles, un appui pour des acquisitions extraordinaires. En 1817, on annonçait la vente de la bibliothèque Mac-Carthy. «Cette fameuse bibliothèque, écrivait Van Praet, fruit de 40 ans de recherches, de soins et de dépenses, consiste principalement en monuments typographiques uniques dont la plupart remontent à l’origine de l’imprimerie et en livres imprimés sur vélin, ornés des plus curieuses miniatures et d’autant plus précieux que plusieurs ont été faits pour nos rois et leur ont appartenu.» Au nombre de ces monuments se trouvait le Psautier de Mayence, de 1457, le premier livre imprimé avec date. Le budget de la Bibliothèque était bien modique pour participer à une vente aussi considérable. Le conservatoire fit appel à la sollicitude de Louis XVIII; le roi donna 20,000 fr. sur sa cassette, le ministre une somme égale sur les fonds de son département. 39,255 francs furent employés à l’acquisition des plus remarquables volumes qui manquaient à la Bibliothèque; le Psautier qu’elle poursuivait lui fut adjugé.
Le Cabinet de médailles celtibériennes de Florès, la première collection d’antiquités égyptiennes rapportées par M. Cailliaud furent l’objet d’un nouveau supplément de fonds. Grâce à la sollicitude du duc Decazes qui accorda à la Bibliothèque, en sus des crédits ordinaires, une somme de 24,000 fr., le département des médailles s’enrichit d’environ 2,500 pièces puniques, celtibériennes, phéniciennes, etc., ainsi que d’une suite importante de monuments d’Egypte. En 1821, le comte Siméon, ministre de l’Intérieur, autorisa l’acquisition de la collection qu’un agent français dans le Levant, M. Cousinéry, avait mis 30 ans à former. Les 5,350 pièces dont elle se composait vinrent compléter les séries des villes grecques ou de l’Asie-Mineure conservées dans les médailliers de l’Etat. Sur les 60,000 fr. qu’elle coûta, 34,000 fr. furent payés par le Ministère.
Le ministère du comte de Corbières ne fut pas moins bienveillant. Il accorda 150,000 fr. de crédits supplémentaires pour l’acquisition du Zodiaque de Dendérah, de la 2e collection Cailliaud, des livres et manuscrits orientaux de Langlès, des estampes des collections Denon et Desenne, des médailles grecques de Caldavène et du cabinet Allier de Hauteroche.
En résumé, la Bibliothèque, dans une période de 14 ans, reçut tant du gouvernement de Louis XVIII que de celui de Charles X des allocations extraordinaires dont le total ne s’élève pas à moins de 295,000 francs. L’insuffisance du budget normal de la Bibliothèque devint encore plus évidente dans les années qui suivirent. En 1839, la Chambre des Députés, sur la demande du gouvernement, alloua un crédit extraordinaire de 1,200,000 francs qui porta le budget annuel à 170,000 francs. A l’aide de cette augmentation, M. Naudet, nommé directeur en 1840, en remplacement de M. Letronne, put pousser activement les travaux de catalogue et de reliure. Son administration fut marquée par d’importantes acquisitions, notamment par celles de la collection de médailles françaises cédée par M. Jean Rousseau au prix de 103,000 francs (1848), de la savante collection de manuscrits et de livres que feu M. Eugène Burnouf avait formée sur l’Inde (1854), des 67,000 portraits de la collection de Bure (1855), dont l’entrée au département des Estampes ne suivit que de quelques années la donation du docteur Jecker (1851).
En même temps, l’administration supérieure introduisit dans la Bibliothèque des réformes qui devaient aboutir aux grands changements de 1858. Cette réorganisation, demandée depuis longtemps, fut l’œuvre d’une commission présidée par M. Mérimée. Elle permit à l’administration de M. Taschereau, administrateur adjoint depuis 1852 et administrateur général en 1858, de faire entrer la Bibliothèque dans une nouvelle voie de prospérité.
Le moment n’est pas venu de retracer l’histoire de cette période contemporaine. Qu’il nous suffise de rappeler les donations de premier ordre faites par M. Hennin au Cabinet des Estampes, par M. le duc de Luynes, par M. le vicomte de Janzé au Cabinet des Médailles, les acquisitions extraordinaires, avec le secours du Ministère, des estampes composant la collection Devéria (1858), des 100,000 volumes sur la Révolution française réunis par M. Labédoyère (1863), de la suite de manuscrits rapportés de l’Inde par M. Grimblot (1866), de la collection formée par Beuchot sur Voltaire, de celle du docteur Payen sur Montaigne (1870); et les acquisitions faites dans les mêmes conditions aux ventes Solar, Yemeniz et Pichon, l’acquisition de quatre médaillons d’or antiques parmi lesquels se trouvait la célèbre médaille d’Eucratide. En 13 ans, le crédit de la Bibliothèque reçut un supplément total de 301,000 francs.
Les importants résultats de l’administration de M. Taschereau ont été éloquemment résumés dans les termes suivants par son digne successeur, le jour où M. Léopold Delisle fut appelé à la direction de la Bibliothèque:
«Avec M. Taschereau, nous perdons un administrateur dont la bienveillance égalait la fermeté et dont les actes tiendront une grande place dans les annales de notre chère Bibliothèque. C’est lui qui a fait prévaloir les salutaires principes consacrés par le décret de 1858, lui qui a provoqué les réformes les plus sages et les plus libérales, telles que la prolongation des séances de chaque jour, la suppression des vacances, l’organisation de la salle réservée et de la salle publique du département des Imprimés. C’est lui qui a fait améliorer la condition des fonctionnaires de tout rang, lui qui a maintenu la discipline, entretenu l’émulation, dirigé les travaux de classement et de catalogue dont le temps démontrera de plus en plus l’utilité et l’importance.
«Vous savez avec quelle ardeur il a dans toutes circonstances défendu les intérêts de la Bibliothèque, soit pour faire triompher devant les tribunaux des droits imprescriptibles, soit pour défendre l’intégrité de nos départements menacés par des adversaires puissants, soit enfin pour obtenir des crédits extraordinaires sans lesquels on aurait vu se disperser ou passer à l’étranger des collections dont la France n’aurait pu être dépouillée sans amoindrissement de son domaine historique, littéraire et artistique.
«Nous tous, Messieurs, qui avons été témoins de ces efforts incessamment répétés, nous qui en avons recueilli les fruits dans chacun de nos départements, nous garderons un souvenir reconnaissant de l’administration de M. Taschereau, et nous nous honorerons toujours d’avoir été associés aux travaux qu’il avait entrepris et dont il a poursuivi l’achèvement avec tant de persistance.»
Les années à venir confirmeront ce sincère témoignage rendu à l’homme qui, pendant 22 ans, n’a cessé d’être animé d’un zèle ardent pour la Bibliothèque et qui l’a maintenue avec éclat au rang qu’elle occupe depuis longtemps dans le monde savant.
BUDGET, CATALOGUES, STATISTIQUE DES COLLECTIONS.
L’histoire de la Bibliothèque nationale présente une particularité frappante, c’est la suite non interrompue des efforts de tous les gouvernements qui se sont succédé en France pour enrichir les collections de ce grand établissement.
A la fin de l’ancien régime, le budget de la Bibliothèque s’élevait, année moyenne, à 83,000 livres, non compris les crédits extraordinaires qui quelquefois firent monter, pour un exercice seulement, le total des dépenses à 169,000 livres. Cette somme, considérable pour l’époque, fut réduite par l’assemblée de 1790, mais en 1795 la Convention la porta à 192,000 livres.
De nouveau diminué sous l’Empire, le budget de la Bibliothèque s’accrut, pendant la Restauration, d’allocations supplémentaires, accordées en vue d’acquisitions extraordinaires. Sous le règne de Louis-Philippe, depuis 1835 jusqu’en 1848, la Bibliothèque, dotée d’un crédit extraordinaire de 1,344,000 francs qui fut voté en 1837, put consacrer aux acquisitions et aux reliures une somme annuelle de 174,000 francs.
Sous le second Empire la somme inscrite au Budget pour les acquisitions fut ramenée à 102,000 francs. En 1858, elle n’était plus que de 73,202 francs, chiffre que M. Mérimée, rapporteur de la Commission de réorganisation, n’hésitait pas à qualifier de dérisoire. Dans les années qui suivirent, notre Budget fut élevé à la somme de 114,350 francs, à laquelle vinrent s’ajouter des allocations extraordinaires dont le total ne monte pas à moins de 301,000 francs. Aujourd’hui, grâce à la libéralité des Chambres,[51] la Bibliothèque dispose annuellement pour les acquisitions et les reliures, d’une somme de 200,000 francs, comprise dans les 614,023 fr., montant de ses crédits, qui se décomposent comme il suit:
Personnel 375,000 francs[52].
Acquisitions et reliures 200,000
Matériel proprement dit: chauffage,
mobilier, habillement, etc. 39,023
–––––
614,023 francs.
===============
[51] En 1872, l’Assemblée nationale a voté un crédit extraordinaire
de 200,000 francs pour l’acquisition des monnaies gauloises de M. de
Saulcy.
[52] Le personnel de la Bibliothèque comprend 165 agents de
tous grades dont 23 conservateurs, conservateurs-adjoints et
bibliothécaires, 1 professeur d’archéologie, 69 employés, auxiliaires
et attachés, 19 ouvriers et ouvrières et 53 hommes et femmes de
service.
A cette somme il faut ajouter le crédit de 50,000 francs alloué pour la confection des catalogues. C’est avec ces ressources extraordinaires et aussi avec l’aide du Ministère, que la Bibliothèque est parvenue à publier ou à préparer pour l’impression, depuis 1852 jusqu’à nos jours, 40 volumes de catalogues, savoir:
[Note: Département des Imprimés.]
Catalogue de l’Histoire de France, 10 vol. in-4. (Le tome XI est en grande partie imprimé. La copie des tables alphabétiques qui devra former les tomes XII et XIII touche à sa fin.)
Catalogue des sciences médicales, 2 vol. in-4. (Le tome III est sous presse.)
Inventaire de la collection des ouvrages et documents sur Michel de Montaigne réunis par le Dr J.-F. Payen et conservés à la Bibliothèque nationale, 1877, in-8.
Inventaire alphabétique des livres imprimés sur vélin. Complément du catalogue de Van Praet, 1877, in-8.
Bulletin mensuel des livres étrangers qui arrivent à la Bibliothèque nationale par voie d’achat, de don ou de dépôt, 3 vol. in-8 depuis 1875. (En cours de publication).
Catalogue alphabétique de livres mis à la libre disposition des lecteurs dans la salle de travail du département des Imprimés, 1878, 1 vol. in-12.
Notice des objets exposés, 1878, 1 vol. in-8.
[Note: Département des Manuscrits.]
Catalogue des manuscrits hébreux et samaritains, 1866, in-4.
— des manuscrits syriaques et sabéens, 1874, in-4.
— des manuscrits éthiopiens, 1877, in-4.
Inventaire des manuscrits latins, nos 8823-18613, par M. L. Delisle, 1863-1871, 5 fasc. in-8.
Catalogue des manuscrits français, tomes I et II, 2 vol. in-4. (L’impression du tome III est à la veille d’être terminée.)
Inventaire général et méthodique des manuscrits français, par M. L. Delisle, tomes I et II, 2 vol. in-8. (En cours de publication).
Notice des objets exposés, 1878, 1 vol. in-8.
[Note: Département des Médailles.]
Catalogue général et raisonné des camées et pierres gravées, par M. Chabouillet, 1858, in-12.
Description sommaire des monuments exposés, 1867, in-12.
Collection des monnaies et médailles de l’Amérique du Nord de 1652 à 1858, offerte à la Bibliothèque impériale. Catalogue par Al. Wattemare, 1861, in-12.
Catalogue des monnaies gauloises, in-4. (Sous presse.)
— des monnaies arabes, in-4. (Sous presse.)
[Note: Département des Estampes.]
Le département des Estampes. Notice historique suivie d’un catalogue des estampes exposées, par M. le vicomte H. Delaborde, 1875, in-12.
Inventaire de la collection Hennin, par M. G. Duplessis, t. I, 1re et 2e partie, 1877-1878. (En cours de publication.)
Notice des objets exposés, 1878, 1 vol. in-8.
DÉPARTEMENT DES IMPRIMÉS.
Dans cette liste ne sont pas compris les catalogues ou inventaires manuscrits du département des Imprimés qu’on s’occupe aujourd’hui d’autographier et qui ne tarderont pas à être mis à la disposition des lecteurs. Ce sont les catalogues ou inventaires des séries suivantes:
1º Ecriture Sainte.
2º Liturgie et Conciles.
3º Pères de l’Eglise.
4º Théologie catholique.
5º Théologie hétérodoxe.
6º Droit Canon.
7º Histoire d’Angleterre.
8º — d’Espagne et de Portugal.
9º — d’Asie.
10º — d’Afrique.
11º — d’Amérique.
12º — d’Océanie.
13º — d’Italie.
14º Histoire générale.
En tenant compte des travaux en cours d’exécution qui, dans plusieurs séries, touchent à leur fin, on peut dire que près des deux tiers de la besogne sont aujourd’hui terminés. Le tableau suivant qui donne, avec les divisions du département des Imprimés, la statistique des collections en 1874 fera mieux comprendre la nature et l’importance des travaux auxquels il a fallu se livrer pour obtenir les résultats constatés plus haut: