La Bulgare
Chapitre II
La pauvre femme avait hâte d’arriver au couvent. Dans ses bras agonisait son petit-fils, malade depuis quinze jours. Depuis quinze jours, son état empirait, rien ne le soulageait, n’avait pu le soulager, ni les remèdes des bonnes femmes, ni les conjurations. Le rebouteux lui-même, ne lui fut d’aucun secours, et le pope du village avait fait des prières, apposant les mains sur l’enfant, mais rien n’y faisait ! Elle n’avait plus d’espoir qu’en la Sainte Vierge.
— Il faut aller au Monastère ! Que les moines fassent des prières pour lui ! répétaient les bonnes femmes.
Quand ce matin, elle avait jeté les yeux sur son enfant, elle fut saisie d’effroi. Il paraissait mort !
— Dépêche-toi ! Pars vite ! la Sainte Vierge seule peut t’aider !
Et malgré la tempête elle se mit en route, pour atteindre au plus vite le monastère de la Sainte Vierge, à Tcherepietz.
Comme elle s’engageait dans la forêt, descendant en pente vers l’Isker, un jeune homme bizarrement vêtu, avait surgi subitement devant elle. Sur la poitrine deux rangs de cartouchières... uni fusil à la main, la face blême et ravagée.
— Femme ! Donne-moi du pain ! Je meurs de faim ! souffla-t-il, en lui barrant le chemin.
Elle devina aussitôt à qui elle avait à faire. C’était un de ceux qu’on pourchassait !
— Grand Dieu ! murmura-t-elle, avec effroi.
Elle fouilla dans son sac et s’aperçut que dans sa hâte, elle avait oublié d’emporter du pain. Elle ne trouva que quelques croûtes rassises, et les lui donna.
— Femme, puis-je me cacher dans ce village ? Se cacher à Tchelopiek ! On l’y découvrirait aussitôt, et on le dénoncerait... surtout vêtu comme il était.
— Impossible, mon fils ! C’est impossible ! répliqua-t-elle en regardant avec commisération son visage plein de désespoir.
Réfléchissant un instant, elle ajouta :
— Cache-toi ici, mon fils, personne ne te verra. Cette nuit, attends-moi... je te retrouverai ici ! Je vais l’apporter du pain et d’autres vêtements — tu ne peux te montrer ainsi... Nous sommes tous des chrétiens.
— Je t’attendrai ici, mère... va... je te remercie.
Elle le vit partir en boitant fortement, et disparaître dans le fourré. Ses yeux s’emplirent de larmes. Pressant le pas, elle se disait :
— Je dois accomplir cette bonne œuvre... le malheureux ! Quelle mine il a ! Dieu m’en récompensera peut-être, et sauvera mon enfant. Sainte Vierge, aide-moi de parvenir sans encombre au monastère. Bon Dieu, protège le malheureux... c’est un Bulgare ! Il s’est sacrifié pour la bonne cause... pour notre foi de chrétiens...
Elle forma le projet de mettre dans le secret le prieur du monastère, un vieillard charitable, un bon et vaillant Bulgare. Il lui remettrait des vêtements de paysan et du pain pour l’insurgé, et aussitôt après la célébration des prières pour l’enfant, elle s’empresserait de partir pour rejoindre à la tombée de la nuit le malheureux fugitif.
Elle pressa le pas avec une force nouvelle, anxieuse de sauver la vie à deux êtres humains.
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