La Bulgare

Vazov · Chapitre 3 sur 5

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La Bulgare

Chapitre IV

 

 

Dans la nuit silencieuse, la vieille Ilitza pressait le pas, se dirigeant vers l’Isker, où l’attendait « l’insurgé ». Elle était très agitée et perplexe, n’ayant osé demander du secours au moine, qui l’avait reçue en lieu et place du bon Prieur.

Après avoir monté sur le haut bord de la falaise, elle s’engagea dans la gorge, suivant un sentier qui serpentait tout le long du chemin.

La nuit étoilée lui permit de distinguer, sur la rive opposée, les roches abruptes qui se dressaient, sombres en plein jour, et pleines de mystérieuse épouvante à cette heure.

L’âme remplie de crainte, et les yeux pleins de visions lugubres, tout devant elle prenait un aspect menaçant, et arrivée au sommet, elle se laissa tomber épuisée, sur la terre froide, sous un gros orme.

Tous les êtres vivants, qui peuplent les montagnes, étaient endormis. Le calme agreste de la nature sauvage était imposant et seul le fleuve écumait sourdement dans la profondeur, que surplombaient les murailles et les toitures du monastère, plongé dans l’obscurité.

De loin, du côté de Lutibrod, des chiens aboyaient.

La vieille femme se releva, mais craignant de s’aventurer dans le village, elle contourna à droite la pente du rocher, et prit un raccourci.

Elle arriva bientôt au bord de l’Isker. La barque se balançait sur la rive. Frappant doucement à la cabane où couchait d’habitude le batelier, elle attendit un instant. Mais personne ne répondit. Sans doute, il avait eu peur d’y rester la nuit.

Effrayée et inquiète elle ne savait que faire, et s’approcha de la barque. L’Isker bouillonnait furieusement et malgré l’obscurité, elle put distinguer le miroitement des flots tumultueux.

Une terreur folle s’empara d’elle. Que faire ? Fallait-il rester là jusqu’au matin ? Elle ne voulut même pas admettre cette pensée, bien que les chants des coqs annonçaient l’aurore prochaine.

Que faire alors ? Pouvait-elle s’aventurer toute seule sur les flots ?

Elle avait souvent vu manier l’aviron, mais c’était une chose aventureuse, pleine de dangers ! Pourtant elle n’avait pas le choix, si elle voulait retrouver « l’insurgé » qui l’attendait là-bas, mourant de faim et d’inquiétude !

Ilitza déposa l’enfant sur le sable. En ce moment suprême, elle ne pensait plus à lui, toute à sa préoccupation, et se penchant vivement elle essaya de détacher la chaîne, qui retenait la barque au piquet.

Un tremblement la saisit. La chaîne n’était pas attachée, mais accrochée et fermée avec un gros cadenas !

C’était évidemment l’œuvre des Turcs, pour empêcher toute tentative d’une traversée clandestine.

Tremblante, elle restait immobile, le cœur plein d’alarme. Le chant des coqs se multipliait à Lutibrod. Le ciel commençait à grisailler. Dans une heure, il allait faire jour...

Elle eut un sanglot de désespoir.

Décuplant ses forces, elle tenta de briser le cadenas, ou de rompre la chaîne. Mais rien ne céda.

Excitée, essoufflée, elle se raidit désespérément. Puis se baissant pour la troisième fois, elle saisit à pleines mains le piquet et s’efforça de le déraciner. Mais profondément enfoncé, il restait inébranlable.

Redoublant, centuplant ses efforts, ses bras brûlés par le soleil se raidirent, les muscles se tendirent et devinrent d’acier, ses os craquaient et une sueur froide ruisselait sur son visage douloureux.

Haletante, à bout de forces, ployant, comme sous le fardeau d’une charge de bois, elle reprit haleine un instant, puis, avec une énergie nouvelle et dans un suprême effort, elle essaya de tirailler le piquet dans tous les sens, pour l’arracher.

Sa poitrine éclatait, et les pieds s’enfonçaient jusqu’aux chevilles dans le sable mouillé. Après une demi-heure d’efforts surhumains, le piquet s’ébranla, et la terre s’effrita tout autour... une dernière secousse et elle réussit enfin à arracher le pieu du sol.

La chaîne eut un bruissement sourd dans le silence de la nuit, et avec un soupir de soulagement, Ilitza se laissa tomber épuisée, sur le sable.

Au bout de quelques instants, la barque voguait sur les flots noirs, emportant la vieille Ilitza avec son enfant, la chaîne et son piquet !

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