La Bulgare

Vazov · Chapitre 4 sur 5

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La Bulgare

Chapitre V

 

L’Isker, en ce lieu, s’échappe des gorges étroites, et se répand en large nappe, continuant sa course rapide, entre deux rives peu élevées.

Le canot s’en allait au fil de l’eau, n’obéissant pas à la rame inexperte de la vieille paysanne, et dépassant d’un grand bond le lieu de débarquement.

Ilitza n’employait ses efforts qu’à éviter la rive dont elle venait de s’éloigner. Un courant plus fort repoussa enfin le canot sur la rive opposée, et après une lutte désespérée, la vieille femme réussi à enfin de gagner la terre ferme.

Sautant sur la berge, avec l’enfant dans ses bras, elle s’enfonça dans la forêt à pas précipités. En s’approchant du lieu où elle avait rencontré l’insurgé, elle vit une ombre humaine, qui se glissait dans le fourré, et reconnut immédiatement celui qu’elle cherchait. Le jeune homme vint au-devant d’elle.

— Bonjour, mon fils ! Prends, voici pour toi !

Elle lui tendit le pain, allant au plus pressé.

— Je te remercie, mère ! fit-il avec abattement.

— Attends un peu ! Endosse-moi cela !

Elle lui passa un vêtement dont elle avait recouvert l’enfant.

— Je l’ai emporté du couvent... Dieu me pardonne, j’ai commis un péché !

Ilitza avait décroché cet habit, croyant qu’il appartenait au domestique, mais lorsque le jeune homme l’avait revêtu elle s’aperçut avec étonnement que c’était un froc de moine.

— Cela ne fait rien, c’est indifférent au fond, et cela tient chaud ! la rassura-t-il, en s’enveloppant frileusement dans la robe de bure. Ils marchèrent côte à côte.

L’insurgé mangeait son pain, et se taisait, traînant la jambe, et grelottant de froid. C’était un jeune garçon, d’une vingtaine d’années, maigre et de grande taille.

Lui laissant le temps d’apaiser sa faim, la vieille femme ne lui posa aucune question, mais la curiosité l’emportant enfin, elle demanda d’où il venait.

Il lui raconta qu’ayant été séparé de son détachement dans le vignoble de Weslilz, il avait erré au hasard, et s’était traîné jusqu’à la forêt au prix d’un péril constant, et dans une appréhension continuelle.

Il y avait deux jours qu’il n’avait rien mangé, deux jours et deux nuits entières, exténué par la marche, ses pieds meurtris, battant la fièvre. Il cherchait à gagner la montagne, dans l’espoir de rejoindre ses compagnons d’infortune, qui l’aideraient à se cacher.

— Mais tu ne peux plus marcher, mon fils ! se récria la vieille femme. Passe-moi ton fusil... cela te soulagera.

De la main gauche, elle lui enleva l’arme, et dans le bras droit elle portait l’enfant.

— Allons, fais un effort, mon fils...

— Mais où puis-je aller, ma mère ?

— Comment où ! Mais à la maison... chez moi !

— Est-ce bien vrai ? Mère, oh mère, je te remercie !

— Les gens vivent maintenant dans une terreur continuelle... ils seraient capables de me brûler vive, s’ils rapprenaient... mais comment t’abandonner ici, tu ne pourras te sauver... les Tcherkesses vont te saisir. Que Dieu les punisse... ils sont répandus dans tout le pays, il y en a au village. À quoi cela mènera-t-il bon Dieu ! Ils vont tout détruire ici... ils nous saigneront comme des poulets. Mais... tu n’as plus la force d’avancer ! ajouta-t-elle, avec commisération.

Changeant le fusil de main, elle entoura de son bras le jeune homme pour l’aider à la montée, et ils s’enfoncèrent toujours plus dans la futaie profonde. À travers les cimes des arbres, le ciel se rosait, ils purent distinguer le chant des coqs, à Tchelopiek, les étoiles du ciel pâlissaient, et le jour commençait à poindre.

Il leur restait un quart d’heure de marche, au pas ordinaire, mais à l’allure à laquelle avançait à peine le malheureux, il aurait fallu plus de deux heures pour atteindre le village.

La paysanne eut une vive inquiétude, elle aurait voulu le porter.

Jetant un regard autour de lui, il lui dit :

— Voici le jour...

— C’est bien malheureux... nous n’arriverons pas à temps... murmura la femme.

Ils continuèrent leur chemin en silence. Ils entendirent distinctement le son des voix. La paysanne s’arrêta brusquement.

— Cela ne peut aller ainsi, mon fils, il faut trouver autre chose...

— Que proposes-tu donc, ma mère ? dit avec anxiété le jeune homme, qui en cette étrangère voyait une mère, une proche parente, une bienfaitrice qui allait le sauver.

— Reste dans la forêt jusqu’au soir... aussitôt qu’il va faire nuit, je reviendrai, et t’attendrai ici... à cette place, et je te cacherai dans ma maison...

Le jeune homme admit que c’était ce qu’il avait de mieux à faire, et la femme prit congé de lui, en lui rendant son fusil.

Sur le point de s’éloigner, Ilitza toucha la main de son enfant, et poussa un grand cri :

— Mon enfant ! Mon pauvre enfant... il est mort ! Ses mains sont glacées.

Le jeune homme se retourna vivement et s’arrêta net. La douleur de ta vieille paysanne le bouleversa profondément et il cherchait vainement des paroles de consolation. Il comprit seulement qu’il ne devait plus attendre aucun secours de la malheureuse femme, qui avait l’âme déchirée.

— Mon enfant, mon enfant gémissait-elle, en se penchant sur le petit être inanimé.

Ému et découragé, abandonnant tout espoir, l’insurgé s’enfonça dans la forêt.

La voix mouillée de larmes, Ilitza lui cria :

— Cache-toi bien, mon fils ! Je reviendrais, à ce soir !

Puis d’un pas rapide elle disparut dans un sentier.

 

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