La Bulgare
Chapitre VI
Le soleil venait à peine de percer ses premiers rayons, quand toute une compagnie de Turcs à cheval apparut brusquement sur le haut de la router suivie d’une colonne interminable d’infanterie. Cavaliers et fantassins arrivaient bientôt sur la rive de l’Isker, où ils firent halte.
Le détachement d’infanterie se composait de trois cents hommes au moins, précédé de nombreux Bachi-Bouzouks, armés jusqu’aux dents. Le reste, et c’était le plus gros contingent, se composait de Tcherkesses, portant les armes les plus variées. Les cavaliers, arrêtant leurs montures, laissèrent passer la bande de Tcherkesses.
Cette multitude bruyante, hétérogène avait pour chef le fameux Dchambalas, le brigand tcherkesse cruel et sanguinaire. C’était lui, qui la veille tua d’une balle Botief, le malheureux chef des insurgés. Dchambalas sauta de cheval, faisant face à là forêt, non loin des ruines d’une vieille église délabrée.
À gauche de la forêt se dressaient les parois de roches impraticables, au-dessus des gorges profondes. Sur le côté droit s’étendaient les champs de Tchelopiek et des riants jardins, entourés au loin d’une couronne de rochers abrupts, à la cime dénudée.
Sur la clairière du bois, on distinguait, au milieu des arbres, l’unique cabane de berger, abandonnée en ce moment par son propriétaire.
Tous les yeux étaient fixés sur la forêt profonde et silencieuse, où se cachait le jeune insurgé. Mais ce n’était pas lui, que ces hommes étaient venus chercher, ayant eu vent qu’une Compagnie de Comitajis (révolutionnaires) devait au petit jour se répandre dans la forêt, pour traverser l’Isker et se réfugier, chercher un refuge dans le Grand Polan de Stara-Planina.
Aiguillonnés par la victoire de la veille, les soldats attendaient les ordres définitifs, pendant que Dchambalas, entouré de quelques chefs Bachi-Bouzouks, se concertait avec eux sur le plan d’attaque.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, très brun et grand de taille, à la barbe noire, vêtu d’un costume tcherkesse tout chamarré d’or et armé jusqu’aux dents. Ses grands yeux perçants, au regard fauve et cruel, brillaient d’un éclat sombre sous le haut bonnet tcherkesse.
À ce moment précis, un coup de feu partit de la cabane, se répercutant comme la foudre, de roche en roche.
— Les Comitajis ! les Comitajis ! crièrent les soldats.
Tous se tournèrent vers la cabane, mais ils ne virent qu’une légère fumée, qui montait en spirale, emportée par la brise matinale. Pendant un instant, pétrifiés de stupeur, ils restèrent immobiles, puis une décharge formidable ébranla l’a forêt.
Soudain, à travers la fumée épaisse, dés voix retentirent :
— Dchambalas ! Dchambalas est tombé !
En effet, Dchambalas venait de tomber à la renverse, crachant un flot de sang.
L’unique balle partie de la cabane, l’avait frappé en pleine poitrine.
Comme un éclair, la fatale nouvelle se répandit dans les rangs... la colonne se disloqua, chacun se sauvant de son mieux.
Enlevant prestement le corps du chef, les cavaliers disparurent au galop, mais de la forêt aucun nouveau coup n’était parti.
Après un long espace de temps, lorsqu’au silence qui régnait partout, les Bachi-Bouzouks purent se rendre compte que les insurgés devaient s’être réfugiés dans la montagne, une poignée d’hommes se hasarda à faire une battue dans la forêt.
Ils trouvèrent, étendu sous un chêne, le cadavre d’un insurgé. C’était un homme de trente ans à peine, portant une grande barbe noire, et dont la jambe, blessée évidemment, avait été pansée, avec des chiffons.
Les Tcherkesses purent se convaincre que les insurgés avaient tous fui.
Après la défaite de Botief, une partie de ses hommes, quarante en nombre, s’étaient réfugiés dans la montagne, sous la conduite du brave Pera, celui dont le corps fut trouvé là.
Pendant la nuit entière ils avaient erré à l’aventure dans la forêt profonde, et exténués de fatigue, mourant de faim et à bout de forces, ils s’étaient endormis, non loin de Tchelopiek, sans se rendre compte que l’ennemi avait éventé leur retraite.
Une balle égarée avait abattu par hasard le vaillant Pera. Aucune autre victime ne se trouva là.
Pourtant, lorsque les Tcherkesses pénétrèrent dans la cabane, ils y trouvèrent un homme inanimé.
— Un pope ! Un insurgé ! s’écrièrent-ils avec stupeur.
Un jeune homme imberbe gisait par terre, la tête fracassée par une balle. Il était vêtu d’une robe de moine, dont un pan retroussé laissait entrevoir l’uniforme d’insurgé, tout éclaboussé de sang.
Par la blessure, noircie par la poudre, il était évident qu’il avait dû se suicider, après avoir tiré la balle meurtrière qui abattit Dchambalas.
Contrairement à leur usage, les Bachi-Bouzouks ne décapitèrent pas le cadavre pour planter sur un pieu la tête de l’insurgé, comme un trophée, en signe de victoire.
Ils se contentèrent de mettre le feu à la cabane, en y abandonnant le moine mort. Lorsque, dans la soirée, le détachement turc massacra treize insurgés, qui s’étaient aventurés de la montagne pour traverser l’Isker, la fumée s’échappait encore des débris de la frêle bâtisse.
* * *
La vieille Ilitza est morte depuis longtemps. Mais l’enfant à moitié mort, qu’elle avait porté au Monastère, est resté en vie. C’est aujourd’hui un grand et beau gaillard, plein de forcé et de vigueur, qui s’appelle le Major P.
Chaque fois que sa grand’mère lui racontait ces événements, elle ne manquait pas d’ajouter quelle n’avait jamais attribué sa guérison aux nonchalantes et peu édifiantes prières de l’irritable moine, mais qu’elle avait toujours considéré que Dieu lui avait accordé la vie de son enfant, en récompense de sa bonne action envers le malheureux insurgé.
S’il est vrai qu’elle n’avait pu mener à bonne fin son sauvetage, elle avait eu à cœur d’accomplir sa tâche, et s’y était employée de toute l’ardeur de son âme.
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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé en décembre 2010.
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