La Bulgare
Chapitre III
La nuit avait déjà étendu ses voiles sur le monastère de Tcherepietz. Un silence lugubre planait dans les gorges de l’Isker. Sous un ciel sombre, le fleuve roulait ses eaux profondes, dans un mugissement plaintif, et venait se perdre en chute sourde, entre les roches abruptes.
Sur la rive opposée, se dressaient en ombre noire, les parois élevées et embrumées, avec leurs grottes obscures, les créneaux et dentelures taillés dans le roc, où nichaient, dans les cimes, les aigles solitaires.
Le paisible monastère aussi était plongé dans le silence nocturne. Un frère convers causait avec un moine à moitié déshabillé et nu-tête.
— Ivan, qui frappe à la porte ? s’écria craintivement le moine.
Contre le mur se dressait un petit lit de camp, sur lequel était jetée la robe du moine.
On frappa à coups répétés.
— Ce doit être un réfugié... que faire ?... Ne laisse pas entrer ! Et juste, quand notre prieur est absent !... Attends, attends ! Demande avant...
— Qui est là ? demanda le frère convers, l’oreille aux aguets... On dirait une voix de femme...
— Une femme ! À cette heure ! Tu rêves ! Ce sont eux ! Ou bien, ce sont les Turcs... oui, j’en suis sûr, ce sont les Turcs ! Ils vont nous massacrer tous ! Que peuvent-ils bien venir chercher chez nous ? Nous n’avons rien ici... et je ne permets pas aux suspects d’entrer dans notre saint asile. Seigneur, ayez pitié de nous !
La voix à la porte devenait plus pressante.
— C’est une femme qui appelle ! répéta le frère convers. Qui est-tu ?
— C’est moi, Ilitza, de Tchelopiek ! Ouvre-moi, Ivan, ah, ouvre, ouvre donc !
— Es-tu seule ? reprit Ivan.
— Seule avec mon petit-fils ! Ivan, ouvre-moi, au nom de Dieu !
— Assure-toi que ce n’est pas un guet-apens ! souffla le père Eptimi.
Le frère convers leva le petit judas. Ayant constaté, autant que le permettait du moins l’obscurité, que c’était bien une femme, le père Eptimi dit d’ouvrir.
Ivan entrebâilla à peine la porte, la paysanne s’y glissa et le lourd portail retomba aussitôt.
— Que le diable t’emporte ! Que viens-tu faire ici, Ilitza ? fît le moine, en colère.
— Mon petit-fils est dangereusement malade… où est le père prieur ?
— Il est à Werkowitza ! Que lui veux-tu ?
— Je veux qu’il fasse des prières sur mon enfant… mais à l’instant même. Mon père, fais ces prières pour lui.
— Quoi ? dans la nuit ? En quoi puis-je aider à ton enfant malade ? grommela le moine, avec irritation.
— Toi tu ne peux pas aider, mais Dieu peut tout !
— Va dormir maintenant. Demain...
— Demain ! Qui sait ce qui nous attend demain... L’enfant est au plus mal ! La maladie n’attend pas... Dieu seul peut nous aider ! Je paierai ce qu’il faut...
— Tu es folle ! Tu nous forces de t’ouvrir au milieu de la nuit... c’est pour y laisser pénétrer les insurgés... et puis les Turcs vont nous surprendre et tout saccager ici !
Grognant et geignant, le moine rentra dans sa cellule et revint aussitôt revêtu de sa robe.
— Allons, viens !
Elle le suivit docilement à l’église. Il alluma un cierge, revêtit l’étole et prit en mains le bréviaire.
— Avance ici l’enfant malade !
Ilitza approcha l’enfant de la lumière. Son visage était blanc comme cire.
— Mais il ne vit plus ! s’écria le moine.
Comme pour lui donner un démenti, les yeux creux s’ouvrirent lentement et la lumière clignotante du cierge s’y reflétant, ils brillèrent comme des étoiles.
Le moine posa un bout de l’étole sur la tête de l’enfant, et après avoir récité avec précipitation une prière pour sa guérison, fit sur lui le signe de croix, et referma son bréviaire. La paysanne baisa la main du moine, et lui glissa une pièce de deux piastres.
— Si sa destinée est de vivre, il guérira ! Maintenant va te coucher sous le hangar...
Le moine fit un pas pour s’éloigner.
— Père Eptimi, attendis un peu... appela la femme, avec hésitation.
Il se retourna brusquement et se rapprocha d’elle.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Baissant la voix, elle dit ;
— J’ai à te confier quelque chose... ne sommes-nous pas tous des chrétiens...
Le moine s’impatienta.
— Qu’as-tu à me confier ? Quels chrétiens ! Va dormir maintenant ! Il ne faut pas laisser brûler le cierge....quel qu’un pourrait voir la lumière du dehors, et s’introduire ici, sans être invité...
Le moine voulait dire les « insurgés » et la femme ne s’y trompa guère. Une grave préoccupation se peignit sur son visage, et sa voix trembla.
— Ne crains rien, personne ne pense à s’introduire...
Et avec un air de mystère, elle ajouta, en baissant la voix :
— Comme je quittais le village, là-bas dans la forêt...
La crainte et la colère s’alternaient sur la face ridée du moine. Il comprit que la femme allait l’entretenir d’un sujet plein de danger, et il l’interrompit brusquement :
—- Je ne veux rien entendre... ne me dis rien ! Garde pour toi ce que tu peux savoir... Es-tu donc venue ici pour nous perdre tous ?
La paysanne voulut insister, mais devant cette fin de non recevoir, les paroles expirèrent sur ses lèvres. Avec un geste de désespoir, elle suivit le moine dans la cour,
— Mais je ne passe pas la nuit ici ! se récria-t-elle, en voyant qu’il la conduisait vers le hangar.
Il la regarda avec stupéfaction.
— Quoi ?
— Je m’en vais, à l’instant même...
— Tu es folle !
— Folle ou non... cela m’est bien égal... Je m’en vais ! Demain à la première heure, j’ai de l’ouvrage. Donnez-moi du pain, j’ai faim.
— Du pain autant que tu en voudras ! Ivan va t’en donner. Quant à ouvrir la porte, je te défends !
Le père Eptimi réfléchit.
Ouvrir la porte... c’était bien dangereux... des méchants pouvaient s’introduire... Qui sait, tout ce qui pouvait en résulter...
Mais alors, il se dit que la femme était déjà dans la place, et qu’elle était capable d’amener un malheur sur eux... si les Turcs venaient à l’apprendre... non, il valait mieux la laisser partir...
— Eh bien, va-t’en, alors ! lui cria-t-il.
La femme saisit vivement le pain, que lui tendait Ivan, entoura l’enfant de son bras, et fila. La lourde porte retomba sur elle, et la clé grinça deux fois.
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