La Chambre à brouillard
Partie 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Dans quelle langue ?
Il ne doit posséder qu’un idiolecte aberrant et confus.
Une littérature orale sans alphabet.
Principalement constituée de gémissements et de cris.
S’il s’imagine déjà pouvoir communiquer à mon insu avec l’extérieur – et pourquoi pas appeler au secours –, il méconnaît les précautions que j’ai prises à cet égard.
Le sous-sol ne dispose d’autre ouverture qu’un soupirail à abattant vitré nébuleux et barreaux d’acier qui donne de surcroît sur notre jardinet, derrière la maison, et que je peux occulter à volonté en y fixant un volet de bois.
Puis dissimuler celui-ci derrière un tas de bûches, par exemple. Ce que je n’hésiterai pas à faire s’il m’y oblige.
Nous travaillerons à la seule lueur de l’ampoule du plafonnier, globe poussiéreux diffusant une clarté vitreuse, vacillante, astre à l’agonie où ne demeurent, traces d’une vie depuis longtemps abolie, que quelques cadavres de mouches et de phalènes.
J’apprendrais sans surprise qu’il est mort depuis des millions d’années.
Méfiance, pourtant.
Car si, à l’instar de ces autres insectes, mon sujet allait s’y brûler lui aussi ?
Las des obscurités de ma pensée égarée dans son mystère, las surtout de ce mystère, il pourrait être irrésistiblement attiré par la lumière, si faiblarde soit-elle, glauque, lunaire – mais alors il s’embrase et, venu chercher là des éclaircissements, des élucidations, le voici plus noir encore, charbonneux, carbonisé, à jamais indéchiffrable.
Tout rôti, et pourtant moins que jamais comestible.
Tel est le fruit du feu, la leçon de la lumière.
Mon sujet se trouve bien de la pénombre qui lui conserve sa couleur et ne lèse pas la cornée de son œil.
Nous nous plaisons dans les eaux troubles, lui et moi.
C’est dans ce bain que nous avons des chances de nous atteindre, en tâtonnant, de nous étreindre, de nous sauver mutuellement de la noyade.
Ou de couler à pic, étroitement enlacés, l’homme et sa passion, l’homme et son démon, désormais condamnés à vivre ou mourir ensemble.
Je suis ferré, je l’avoue, piégé par mon sujet.
Déjà comme englué dedans.
Il me tient.
Cette fois, je pensais pouvoir garder mes distances. Entre nous, laisser un peu d’espace pour mes évolutions et révolutions personnelles, mes belles acrobaties.
Virevoltes.
Et palinodies.
Je l’avais d’ailleurs promis à Nine. Je consacrerais à l’animalcule les heures dévolues à sa tâche par l’employé de bureau, le commerçant ou l’ouvrier. L’horloge me dicterait sa loi.
À dix-huit heures, je suspendrais mon geste pour descendre le rideau de fer.
(Note : de ces bonnes résolutions, évidemment assez risibles, garder au moins l’idée de la manivelle, vite me pourvoir d’une manivelle, beaucoup de choses progressent sous l’action d’une manivelle.)
(Note 2 : la manivelle est aussi un objet contondant.)
Cette discipline et cette rigueur profiteraient à mon travail, me disais-je aussi. J’ai en effet tendance à m’y livrer tout entier – corps et âme du matin au soir – et, de ce fait, j’y suis encore aux heures de la fatigue, de la confusion, de la discorde, du dépit, de la haine de soi, de la faim, de la migraine et des idées noires.
Tous ces moments, en somme, où je ne peux donner le meilleur de moi-même et qu’il vaudrait donc mieux réserver à la vie conjugale et à ses devoirs, ils me surprenaient parfois dans mon cabinet, et alors je gâchais la besogne. Mon ouvrage s’en ressentait – tous ces trous dans mes dentelles !
C’est pourquoi, sagement, je m’étais résolu à mieux séparer ma vie professionnelle et ma vie domestique.
À ne plus laisser les plaisirs de la première empiéter sur les corvées de l’autre.
Raté.
Mon sujet occupe toutes mes pensées.
Pendant les repas, sans y songer, je m’efforce de donner sa forme à la boulette de mie que je roule entre mes doigts, puis je dessine dans ma purée son profil avec ma fourchette.
Je travaille le fromage au couteau.
Et la poire avec mes dents.
Entre les deux, je glisse encore une allusion qui le concerne.
Réussiras-tu à le faire fondre dans ton café ? me demande Nine avec un sourire amer.
Mais qu’y puis-je ?
La nuit, il est le rêve et le fantôme.
C’est lui qui fait grincer les lattes du plancher au grenier.
Je le rencontre partout.
Mon crâne n’est pas assez vaste pour contenir cette hantise.
Elle me dévore aussi le foie.
Je rapporte à elle tout ce qui m’arrive, tout ce que je vois. Elle est le prisme, la lunette, l’objectif, l’angle et le cadre.
Je surprends chez moi des comportements qui relèvent incontestablement de la paranoïa.
Je longe en zigzags le couloir de la maison pour semer un éventuel poursuivant qui voudrait faire main basse sur mes travaux et peut-être même me dérober mon sujet d’étude. J’ai posé sur la porte de la cave un verrou électronique.
12N22ZEGSG68 & kkk32+5616+qzg<kpùqigqhmmo, c’est le début de la combinaison.
Je la connais par cœur.
J’envisage aussi de louer les services d’un enquêteur privé afin qu’il surveille les déplacements de Gorius.
Car celui-ci n’a pas renoncé, j’en jurerais.
Le vice a des antennes. Gorius doit savoir maintenant que le sujet se révèle plus porteur qu’il ne l’imaginait. Je le crois capable de tout.
Et même d’engager un privé pour surveiller mes déplacements, cette canaille.
Tous les soirs, je varie l’itinéraire de ma promenade. Il m’arrive de chausser des souliers trop grands ou trop petits afin de déconcerter ceux qui me suivent à la trace.
Puis tantôt je marche sur la neige fraîche, tantôt sur le sable brûlant pour qu’ils ne puissent déterminer où je me trouve exactement.
J’ai fait l’acquisition de postiches et de déguisements.
Ma panoplie d’infirmière me va si bien que je ne peux y entrer que nu, comme dans mes rêves.
J’ai un contact dans le milieu par l’entremise duquel je me procurerai facilement une arme et un passeport.
(Oleg me doit un service.)
Les résultats que j’obtiendrai tôt ou tard exciteront immanquablement la convoitise des puissants qui ne reculeront devant rien pour me les dérober.
Il y a une fortune à faire avec ça.
Et pourtant, telle n’est pas mon ambition. L’argent ne m’intéresse pas. Ce qui compte pour moi n’a pas de prix.
Et surtout, comment savoir, à ce stade de mon étude, s’il serait plus rentable de le vendre mort ou vif ?
Tout d’une pièce ou par morceaux ?
Pour l’instant, je me demande surtout si je ne devrais pas lui faire payer les séances.
Non seulement, c’est vrai, je lui consacre mes journées, je mets mes compétences à son service, je veille à son bien-être, à son efflorescence, au développement bien compris de ses facultés, mais une rétribution financière pourrait avoir une vertu thérapeutique, ce n’est pas moi qui l’invente.
En particulier si elle constitue pour lui un sacrifice.
S’il doit se priver d’autre chose pour payer.
D’une chose essentielle si possible.
Nous ferons ainsi d’une pierre deux coups : je le dépouille et il guérit.
Il reprend pied dans le réel.
Et quant à moi, je peux envisager d’y acquérir une résidence secondaire.
Nulle cupidité chez moi, encore une fois, qu’il soit bien entendu que je ne pense ici qu’à la valeur symbolique de l’argent.
Les petits avantages matériels qu’il procure ne sont que des corollaires anecdotiques, un peu regrettables sans doute mais inévitables.
L’eau répandue, il faut bien l’éponger.
Évidemment, la question se pose : aura-t-il les moyens d’acquitter les sommes énormes que j’exigerai pour prix de mes bons soins, lesquelles garantiront l’efficacité du traitement ?
C’est douteux.
Où trouver tout ce fric ?
Cependant, j’ai quelques idées pour rentrer dans mes frais malgré sa pingrerie – mes frais, car je ne resterai pas assis sur cette banquette des jours durant sans en user un peu la moleskine.
Et davantage encore si je m’y allonge.
Il possède en effet des attributs, des atouts, mettons, pour lesquels certainement une clientèle existe, des amateurs éclairés.
Qui apprécient la discrétion.
Ce sont des choses qui se monnayent.
Il y a peut-être un arrangement à trouver, qui ferait l’affaire de tous.
.........................
Cette fois, je pense avoir vraiment empoigné mon sujet.
Avec même une excessive brusquerie peut-être.
Il faudrait davantage y mettre de formes.
Je le sais bien et c’est d’ailleurs ainsi que je procède ordinairement : j’enrobe le germe de coton humide avant de le déposer dans la tiède obscurité de l’armoire où s’empile aussi mon linge de corps.
Nous sommes là au cœur de mon intimité.
Je n’y introduis pas grand monde.
Nine bien sûr y a ses entrées.
C’est plutôt la sortie qu’elle cherche vainement.
L’ambiance serait oppressante, selon elle.
Elle se trouve un teint d’endive et ce serait ma faute !
Tu connais le soleil, l’astre là-haut, me demanda-telle un jour, avec ce qui devait être un soupçon d’ironie.
Car oui, évidemment, j’ai déjà vu ça.
En réfléchissant un peu, je saurais même retrouver à quelle occasion.
Mais pour en revenir au sujet qui me préoccupe, la manière forte me semble préférable à ce stade de notre travail.
Je tirerai de lui davantage de choses en le secouant – alors l’âne non seulement s’ébranle enfin, mais il restitue la farine mélangée à son poil, de quoi cuire le pain du jour –, en le brusquant un peu, j’en suis maintenant convaincu.
Mais n’oublions jamais ce point : je suis animé des meilleures intentions à son endroit.
Aucune malveillance chez moi, je ne prends nul plaisir à ces tortures qui le font si drôlement gigoter.
Quand j’appuie là, par exemple.
Ou là.
Tout ce que je tente est motivé par le souci d’améliorer son sort, de le sortir enfin de ce triste état.
Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour adoucir les conditions de sa détention.
Pour attendrir ses fers, je les rougis au feu.
Ils deviennent tendres comme de la guimauve.
(Me garder aussi de tout excès de mièvrerie.)
Donc, j’ai formé le mot PAIN avec les caractères de mon imprimerie tout en lui désignant le croûton posé à côté.
Je fais des allers et retours avec l’index entre le mot et la chose. Il ne bronche pas – ce qui est aussi, en effet, l’attitude normale de l’élève studieux.
J’aimerais toutefois obtenir une réaction ; le bon étudiant cillera parfois sans perturber la leçon.
Je recommence en prononçant cette fois distinctement le mot.
PAIN !
Mais je crois moi-même entendre plutôt une détonation.
Un coup de feu.
Et il me semble qu’il s’est rétracté, pour autant que je puisse en juger à l’œil nu, qu’il a encore reculé en lui-même.
Mauvais souvenir d’une traque ancienne ?
Je me suis souvent demandé ce que Gorius ourdissait réellement dans son pavillon de chasse.
Les humiliants sévices qu’il inflige à ses étudiantes pourraient bien cacher de moins avouables pratiques.
Quoi qu’il en soit, mon exemple était mal choisi.
Je détache du quignon un peu de mie, puis je forme le mot.
MIE.
En le prononçant doucement.
On dirait cette fois que Ronsard parle à Hélène.
Mais cette tentative n’est guère plus heureuse que la précédente, susceptible par surcroît de créer une confusion dont mon élève pourrait avoir du mal à s’extraire.
J’ai eu tort certainement de tirer mon second exemple du premier, de rompre ainsi mon quignon.
Ne va-t-il pas penser que le mot MIE est contenu dans le mot PAIN, ce que rien dans leur sonorité ne laisse pourtant supposer ?
Quel crétin !
Je ne suis pas au bout de mes peines.
Au moins aurais-je dû arracher cette mie d’une miche.
Et puis non, il aurait également déduit des conclusions erronées de cette démonstration vicieuse.
Comment nous sortir de ce pétrin ?
Sans doute ai-je voulu aller trop vite en besogne.
L’impatience est en effet une de mes qualités, qui fut souvent mal comprise, notamment par mes premières petites amies.
Si promptes pourtant elles-mêmes à se réfugier auprès d’un gendarme en hurlant qu’un inconnu leur avait sauté dessus !
J’ai toujours voulu faire profiter le monde de mon désir, de mon ardeur, de mon enthousiasme, les partager sans plus attendre.
Ma fougue généreuse hélas se heurte aux murs.
Souvent, je me suis présenté résolument devant la mer à boire et si, toussant et suffocant, j’ai dû à chaque fois renoncer après la première tasse, je n’ai jamais tout à fait abandonné ce projet.
Aujourd’hui non plus, je ne reculerai pas.
Si ce n’est pour prendre l’élan nécessaire.
J’ai justement repéré une charmante maisonnette dans l’arrière-pays.
Je range les lettres de plomb dans leur valise de bois.
Il n’est pas prêt encore pour cet exercice dont je ne me suis moi-même sorti avec succès qu’à l’âge de vingt-deux ans.
Nous y reviendrons.
Je vais procéder par étapes.
Et tâcher d’abord de mieux cerner mon sujet.
Si je possédais au moins quelques informations sur son origine !
Mais à l’exception de son probable passage chez Gorius – où il aura subi des dommages et des altérations qui compliquent encore son identification – tant il est vrai que seul l’éléphant de mer reste lui-même malgré les tuméfactions –, je ne sais rien de lui.
Je vais devoir me résoudre à consulter celui-ci pour en apprendre davantage.
Je médite une lettre comminatoire dans laquelle je ne manquerai pas de lui exprimer mon mépris et toute la répulsion qu’il m’inspire.
Quelques remarques
– Doubler sa chaîne (il la ronge).
– Ne plus mélanger de somnifères à ses granulés pendant deux ou trois jours – puis aviser en fonction de son comportement.
– Quoi de l’avoine ? Quoi du plantain ? Quoi des daphnies ?
– Réfléchir à l’opportunité de marquer le sujet au fer – ou le tatouer ? le baguer ? le pucer ?
– Reconsidérer les premiers résultats des tests destinés à déterminer s’il est de mœurs diurnes ou nocturnes et qui semblent infirmer les deux hypothèses.
– M’informer sur les techniques de kiné respiratoire.
– Les dompteurs touchent-ils les bêtes de leur fouet ou celui-ci n’est-il jamais qu’une menace en l’air ?
– Est-il vrai que les cobras sont sourds et ne dansent qu’au rythme des mouvements que le charmeur imprime à sa flûte ?
– (Renoncer aux leçons de solfège si tel est le cas.)
Très honoré et éminent confrère,
Il ne se passe pas un jour sans que je pense à vous, livré à votre travail acharné, à ces études si fécondes que notre science les attend comme l’aride savane la pluie munificente qui la régénérera. J’espère aussi que votre petite étudiante, Tamara, me semble-t-il, aura enfin compris ce qui lui restait à faire pour valider ses unités de valeur.
Mais je ne vous écris pas pour déranger vos méditations ni pour m’enquérir des succès de vos méthodes pédagogiques. L’objet de cette lettre, vous l’aurez probablement deviné, est en lien avec le cas qui m’occupe. Si je ne me trompe, vous avez eu vent de celui-ci et j’ai même cru comprendre qu’il vous avait été soumis. Requis par des tâches plus impérieuses (on m’a parlé notamment d’une certaine Irina), vous avez dû renoncer à le garder auprès de vous et à le faire bénéficier de vos lumières après lui avoir administré les premiers soins et très vraisemblablement sauvé la vie, et je ne parle même pas de cette rapide initiation à la sexualité humaine et à ses plus radicales et voluptueuses déviances que vous lui avez si généreusement prodiguée. C’est alors qu’il me fut confié, ignorant fort heureusement ce qu’il perdait au change.
Les hommes de main chargés de son transfert ont cependant omis de me remettre les documents le concernant, en sorte que, dénué de votre sagacité instinctive, je navigue à vue, pour ne rien vous cacher. Je suppose que ce dossier sera resté sur un coin de votre bureau, enseveli bientôt sous les manuscrits et autres sous-vêtements que votre main prolixe amoncelle quotidiennement. Auriez-vous pourtant l’amabilité de me donner quelques minutes de votre temps précieux – précieux pour l’humanité, et j’ai bien honte de vous demander cela – afin d’entreprendre quelques fouilles et investigations moins abstraites pour retrouver ces documents et me les faire parvenir ?
Recevez, cher maître et ami, avec l’expression empressée de ma gratitude pour ce que vous faites, pour ce que vous êtes, pour ce que grâce à vous sera le monde et pour le service que j’ai l’audace de solliciter, mes salutations confraternelles les plus respectueuses.
C’est envoyé !
Que va-t-il répondre à cela ?
Je n’attends pas grand-chose. Gorius est tout à fait capable de conserver ces informations par devers lui afin de reprendre ensuite la main et de me ridiculiser par un succès facile.
Même l’hypnose m’apporterait plus sûrement des éclaircissements relatifs à l’origine de mon sujet.
Pourquoi ne pas essayer ?
Dans le secret de ma cave, je ne risque pas d’offrir à quiconque le spectacle de mon éventuel et risible fiasco (tandis que la présence inopportune de Nine me gêne un peu quand ma libido défaille – pourquoi faut-il qu’elle soit toujours là dans ces moments-là ?).
Ces pages ne me trahiront pas.
J’en ai arraché d’autres.
.........................
Profitant d’un moment de calme postprandial, je commence à balancer doucement devant lui ma médaille de baptême en guise de pendule.
J’émets aussi une mélopée sourde, lancinante.
Mais mon sujet ne cède pas et je dois fermer les paupières pour chasser les larmes de mes yeux.
Je dois surtout secouer la tête et me pincer la cuisse jusqu’au sang pour ne pas sombrer moi-même dans cette hébétude propice à toutes les confidences, à toutes les confessions, quand la vigilance se relâche, que les digues du contrôle de soi se rompent, que la mémoire s’ouvre ou crève et libère le flot bourbeux des souvenirs enfouis sous les mousses, douces celles-ci comme devait l’être la toison de ma voisine de palier que j’observai par le trou de sa serrure tous les soirs à 22 h 15 sept années durant du temps de ma jeunesse folle car alors elle sortait nue de sa salle de bains et tournait à gauche vers sa chambre si bien que je la voyais de face d’abord et mon sexe aussitôt se gonflait puis de dos et je jouissais immédiatement tant elle ressemblait à ma mère quittant ma chambre d’enfant pour s’en aller retrouver son amant et un jour aussi je détruisis le travail en cours et déjà bien avancé d’un camarade d’étude qui me supplantait dans toutes les matières puis j’ai menti à Laure j’ai fouillé chez les Cornille j’ai doublé une impotente dans la file d’attente de la pharmacie j’ai lancé au chat des voisins une musaraigne frétillante j’ai calomnié mon père j’ai voulu mourir j’ai volé le petit pingouin.
Le réveil est pénible et d’ailleurs je n’ai jamais vraiment cru en l’efficacité de cette méthode.
Rorschach, en revanche…
Je possède le jeu complet des dix planches du fameux test et même si le plus équilibré des êtres ne saurait loyalement voir dans ces dessins autre chose que des phallus vénéneux et des vagins vampiriques et se trouver subséquemment soupçonné s’il en fait ingénument l’aveu – au lieu de prétendre par ruse distinguer un clocher et un orphelinat –, de toutes les perversions sexuelles imaginables – y compris la pédo-zoophilie qui requiert le concours réticent de poussins, de canetons ou de lapereaux – et de quelques autres encore que l’imagination ne peut se représenter faute de moyens pour financer les effets spéciaux nécessaires et qui relèvent de ce génie du mal plus souvent à l’œuvre dans nos rêves que dans nos vies, ces dessins, dis-je, suscitent parfois des réactions édifiantes dont l’analyse permet au praticien expérimenté d’affiner son diagnostic.
Un sursaut.
Un sanglot.
Un cri.
Un rire.
D’horribles convulsions.
J’extrais donc une à une les planches de leur boîte et je les présente au sujet sans un mot de commentaire.
Son attitude révèle au praticien expérimenté que je suis une incontestable fragilité thymique et fait apparaître un délire paranoïde associé à un vécu abandonnique caractérisé, très certainement à l’origine d’une obsession idéative de carnage contrariée par une phobie d’impulsion qui m’interdit d’exclure l’hypothèse d’une psychose catatonique.
Il ne cille en effet ni ne bouge.
Quant au bourdonnement qu’il m’a semblé entendre, c’est encore une fois celui de mon propre sang.
On dirait le secret qu’un mourant vous confie à l’oreille : seul son râle est audible.
Et mon sang serait à peine plus explicite s’il énumérait plutôt les noms des germes et bacilles pathogènes qu’il charrie imperturbablement dans le but de me détruire.
Comme tout liquide, il ne circule qu’en attendant une occasion ou une issue pour former sa flaque.
Nous ne faisons que saigner intérieurement jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Les premiers pas de l’enfant n’ont rien d’hésitant. N’est-il pas normal de se diriger vers l’unité de soins palliatifs en titubant un peu ?
Je note ces sombres pensées parce qu’elles ne sont pas sans lien avec mon sujet.
C’est lui qui me les inspire, en effet.
Et, de ce fait, elles peuvent aussi m’en apprendre long sur lui.
Mes réactions m’édifient.
Je sais que le feu brûle parce que ma main est ce brandon noirci et fumant inapte désormais aux pratiques vicieuses de l’horlogerie, de l’entomologie, de la philatélie.
Je sais que la nuit est noire parce que je hoquette dans mon lit, parce que je hurle et que maman ne vient pas.
Elle a maintenant rejoint son amant.
Ah, comme les progrès sont lents !
Je lui enseigne la marche en avant en payant de ma personne, en lui mimant la chose et, quand il s’ébranle enfin, c’est pour exécuter d’instinct un bond en arrière phénoménal.
Trois mois déjà que je m’occupe de lui jour et nuit – car lorsque je dors, je l’ai dit, il hante encore mes rêves, sinon furète dans la charpente – et rien ne me permet de dire que nous nous acheminons vers un dénouement, heureux ou malheureux, au point où nous en sommes, ça n’a guère d’importance.
Je n’ai pas entendu un mot de remerciement de sa part pour mes bons soins.
Je n’ai pas même perçu un sou de la rançon !
À croire que personne ne l’aime.
Quant à ses performances, mon chronomètre n’enregistre aucune progression.
Nous stagnons si bien que je me demande si nous ne commençons pas imperceptiblement à nous enfoncer.
J’ai l’impression de voir se former des bulles à la surface de la flaque.
Au moins respire-t-il encore.
J’avais tant d’ambition pour lui.
Pour moi.
Mais il refuse toujours ma main.
Hier, il m’a griffé.
Juste une égratignure.
Ou une allergie.
Mais je crains tout de même l’infection. Je vais m’injecter un antibiotique par précaution.
Les plaies au niveau du pénis, ce n’est jamais simple à soigner.
À la moindre émotion, la peau se tend et la blessure se rouvre.
Cicatrisation signifie continence et c’est évidemment mal me connaître.
J’ai des engagements matrimoniaux à honorer.
Ou à abattre.
En tout cas, je ne suis pas homme à me dérober devant les devoirs de ma charge.
.........................
J’ai tout essayé.
… 12N22… 22N12… N1222… 1222N…
J’étais sûr au moins que la combinaison commençait par le 12 de mon anniversaire, le 22 de celui de Nine et l’initiale de son prénom.
Je penchais pour 12N22, c’est le premier code que j’ai tapé, avec un certain automatisme, comme machinalement, ce qui semblait attester une habitude.
Mais quand j’ai poussé la porte, elle ne s’est pas ouverte !
J’ai recommencé, en vain, puis j’ai varié les combinaisons dans l’ordre que je viens d’indiquer sans davantage de succès.
Le verrou ne s’est pas débloqué. Impossible d’accéder au sous-sol.
Je n’ai pas jugé nécessaire de mentionner dans ce registre que la vieille porte de bois, déjà très vermoulue, me paraissant insuffisamment sûre pour contrecarrer les tentatives d’évasion d’un sujet possiblement xylophage (j’ai la preuve qu’il aime le papier, et avec quoi fait-on le papier ?), j’ai fait poser à la place – en même temps que le verrou électronique qui commande son ouverture et aujourd’hui s’y oppose, comme si j’étais moi-même le prisonnier – une porte blindée en acier renforcé absolument inviolable, y compris donc par son légitime.
Il s’agissait aussi d’empêcher l’intrusion d’un tiers, cambrioleur, collectionneur, agent secret ou autre plagiaire nommé Gorius, sans compter les forces de police ni exclure le rôdeur entré là par effraction pour se sustenter avant de reprendre la route avec les brûlures d’estomac qu’on devine.
Appétissant ne signifie pas comestible et mon sujet est sur ce chapitre l’exact opposé du gratin de chou-fleur.
Comment ai-je pu oublier le code ?
Je ne me cherche pas d’excuse, mais ma mémoire est saturée de combinaisons chiffrées, il nous faudra bientôt un code aussi pour ouvrir la bouche et il sera important de le retenir, ou bien nos mâchoires resteront scellées tandis que refroidira la purée dans l’assiette et que la cinglante repartie inexorablement viendra cogner contre la barrière de nos dents.
Ainsi mourra l’homme bionique, d’inanition ou d’humiliation.
J’avais cru malin de varier les combinaisons de mes différents mots de passe à partir des mêmes chiffres et lettres.
Eh bien, j’ai eu tort.
Je ne suis même plus certain de ma date de naissance désormais.
De l’événement non plus, d’ailleurs, je ne garde pas le moindre souvenir.
Nous serions autorisés à conclure de cette amnésie unanimement partagée que cet instant fut plutôt celui où tout s’arrête.
L’instant de notre mort.
Cela expliquerait pourquoi notre mémoire abolie n’en a pas conservé la trace.
Nous évoluons depuis dans une fiction d’outre-tombe.
Comme on voit, l’étude à laquelle je me consacre ne m’empêche pas de poursuivre mes recherches sur d’autres énigmes non moins passionnantes.
De très anciens mystères.
Et de parvenir là aussi à des résultats confondants.
Si je n’ai plus accès soudain à mon sujet, ne serait-ce pas, à bien y réfléchir, parce qu’il pourrait nous éclairer sur ces questions, celle-ci incluse ?
En se dérobant, il se trahit.
Si tout être ne s’incarne et n’existe qu’à contretemps, dans l’impression qu’il produit, si le tigre se confond absolument avec la peur qu’il inspire, alors c’est en se dérobant que mon sujet se livre.
La porte blindée qui maintenant nous sépare est en réalité la vitre derrière laquelle il se montre enfin.
Avec une complaisance qui confine à l’exhibitionnisme.
Combien de temps pourra-t-il tenir en puisant dans ses réserves de graisse, sans les apports quotidiens en nutriments qu’il devait à mon dévouement ?
Telle est ma principale inquiétude.
Car enfin, ce n’est pas un chameau.
(Encore un fait acquis.)
Son espérance de vie me paraît aujourd’hui des plus faibles.
Il a besoin de moi.
Cette situation, si elle ne se prolonge pas excessivement, pourrait au moins lui rappeler cela et du même coup me l’attacher davantage.
On en voit, des chats fuyants – toujours à vouloir prouver au monde qu’ils ne sont pas des chiens –, venir ronronner contre nos tibias maigres et durs lorsque l’écuelle reste vide et qu’ils s’avisent que c’est la meilleure façon de nous traire.
Mais dans quel état vais-je le récupérer ?
Aurai-je la force de le soigner si je le retrouve plus efflanqué qu’il ne l’était quand il me fut confié – si diminué déjà par son séjour chez Gorius – et si tout ce que nous avons déjà accompli ensemble – et d’abord reprendre un peu de masse musculaire – est réduit à néant ?
À cette pensée, je dois avouer que je me sens faiblir moi-même.
Je cherche ma respiration ; mais je n’extrais de mes poumons que des râles.
J’ai le nez gelé.
Morve, sueur et larmes, étrange cire que l’homme qui fond en toute saison.
Je ne peux plus rien avaler, occasion ou jamais de m’attabler devant un gratin de chou-fleur.
Mes jambes se dérobent sous moi, ou aurais-je omis ce matin de les glisser dans celles de mon pantalon ?
Est-ce que je perds aussi la tête ?
Puis je me suis encore déboîté l’épaule en essayant de défoncer la porte.
J’avais pourtant pris trois pas d’élan, comme fait mon vieil ami Oleg et la conséquence alors suit la cause comme si le logicien de la bande en avait huilé les gonds, la porte fracturée s’ouvre gentiment.
On s’attend à ce qu’un valet nous débarrasse de notre pardessus.
Or, par crainte sans doute d’écraser mon sujet si elle s’abattait sur lui tout d’une pièce, je n’ai pas mis toutes mes forces dans mon assaut.
Je renonce à cogner de l’autre épaule, cette porte m’a coûté assez cher, je ne voudrais pas en froisser l’acier.
Je redoute également de fausser le mécanisme de verrouillage en utilisant une pince-monseigneur.
D’ailleurs, je ne possède pas plus de pince-monseigneur que de crosse d’évêque.
Mal outillé décidément pour forcer les consciences.
Les heures passent.
En s’additionnant, elles forment des jours et des jours, notre vie est en train de s’achever bêtement.
Comment devient-il cadavre là-derrière, là-dedans ?
Se racornit-il, sec et friable comme la plupart des autres insectes, dispersant ses poussières ?
S’écoule-t-il, dissous par ses sucs gastriques et autres humeurs corrosives ?
Ou enfle-t-il, empli de gaz putrides ?
Mais peut-être en vérité s’épanouit-il dans le jeûne et l’abstinence…
Je ne le connais vraiment pas si je n’ai même pas l’idée de ce qui peut le tuer.
Ni en conséquence de la manière de me débarrasser de lui.
Quel poison !
Il est vrai qu’en l’état, il ne m’importune plus beaucoup.
Ayant tenté tout ce qui était en mon pouvoir pour forcer sa porte (je suis allé jusqu’à toquer plusieurs fois de mon index replié, sans résultat), j’éprouve le sentiment du devoir accompli et il me semble que je n’ai pas volé un peu de repos.
Je reprends goût aux promenades en ces premiers jours du printemps.
Les primevères sont décidément de belles petites, pas compliquées.
Il faudrait leur abandonner le monde.
Le frais gazon sent bon.
Oh, comme le frais gazon sent bon !
Et il y a au-dessus l’étendue bleue du ciel !
Je suppose que ces faits-là sont connus et qu’il est pour le coup inutile de les mentionner sur ce registre voué aux seules découvertes et révélations.
Mais un homme d’étude comme moi, entièrement requis par des tâches qui s’accommodent mieux de la pénombre, pour ne pas dire des ténèbres les plus profondes (et la lune même est importune, qui dénonce son ombre et fait luire sa lame), en arrive à oublier les réalités triviales de ce monde.
Depuis quand n’ai-je vu un lapin ?
Serais-je capable de dessiner un lapin ?
Mon sujet pourrait-il n’être qu’un lapin ?
Je plaisante.
Et d’ailleurs, il aurait de plus grandes oreilles.
(Mais ces notes quotidiennes retiennent aussi les aspects pittoresques d’une planète condamnée. Ce registre cartonné, entoilé, résistera mieux que la plupart des éléments qui la composent. Un matin, peut-être, sur le champ jonché d’épaves, il ne restera que lui pour témoigner d’elle. Tant de choses déjà disparaissent ; tant de cœurs ont cessé de battre. Et tandis qu’il régule nos fonctions vitales avec une remarquable opiniâtreté, l’idée de la mort finit par s’imposer à notre cerveau pour y régner à l’exclusion de toutes les autres, si bien qu’il lui cède subitement, aussi n’est-il peut-être pas vain de dresser avant ce jour fatal la liste des conceptions que notre tête a su élaborer quand elle n’était pas vouée encore à cette seule passion.)
Monsieur,
Je n’entends rien à votre courrier. Qui êtes-vous ? Nous sommes-nous déjà rencontrés ? Je n’en garde nul souvenir, pour ma part. Je ne vois pas davantage à quel « cas » ni à quels documents mystérieux vous faites allusion. Par ailleurs, je ne connais pas d’Irina ni de Tamara ni, de manière générale, les prénoms de mes étudiants. Décidément, il ne peut s’agir que d’un malentendu et même, plus largement, d’une méprise. Vous seriez bien aimable de ne plus m’importuner à l’avenir, je suis un homme très occupé.
Y. Gorius
Voyez-vous ça !
Ce mépris, ces grands airs !
Gorius tout craché, ce glaviot !
J’ai touché juste, c’est indéniable.
Mais comme il est bref désormais, comme son souffle est court !
C’est à force de gravir chaque matin le grand escalier en haut duquel il va tout le long du jour regarder le monde avec condescendance.
La fatigue et l’arthrite commencent à lui rendre l’ascension pénible.
Bientôt, jambes fauchées tout à fait, il rampera aussi misérablement que la rampe elle-même, révélant sa vraie nature de serpent.
Plus venimeux que constricteur.
Il n’a pas de muscles pour l’étreinte.
Je n’exclus pas de lui écraser la tête.
Ce soir, j’ai ferré mes souliers.
.........................
Je fais illusion mais mon insouciance touchant ce qu’il advient de mon sujet dans la cave est tout de même largement feinte.
Je l’imagine dans cette pièce privée de lumière, s’étiolant chaque jour davantage sans former la belle endive ou le champignon fruité qui s’épanouissent pour leur part dans la pénombre.
Et s’il souffrait ?
Les spasmes de l’agonie peuvent être douloureux, avec ces chocs répétés sur le sol de ciment granuleux.
Et donc, évidemment, ces évocations ne me laissent pas insensible.
Est-ce que je risque quelque chose ?
Le crime de non-assistance est-il constitué en l’occurrence ?
Voilà la question qui taraude mon âme compatissante.
D’une certaine façon, ma responsabilité est engagée, c’est indéniable.
Puis on m’a vu acheter des cordelettes et de la chaux au magasin de bricolage de la zone d’activité.
D’un autre côté, j’ignore si la justice a prise sur ce genre d’affaire.
La jurisprudence en tout état de cause doit être muette comme le sera sa tombe.
(Quoique l’on m’ait vu peut-être aussi acheter une pelle.)
Cependant, je n’ai pas été épargné non plus, il y a là sans doute un argument.
Ça se plaide peut-être.
Puis je n’ai plus accès à la pièce où il se trouve, dans ma propre maison, ce qui est un comble en plus que d’être une cave.
Je suis très perturbé par toute cette histoire.
Quand par miracle je parviens à m’endormir, mon sommeil est hanté par des rêves d’enlisement et de suffocation.
Le comportement de Nine me paraît étrange aussi.
Il y a déjà un bon moment qu’elle ne fait que simuler son intérêt pour mon travail.
Je le sais, elle se force à pousser ces petits cris pointus, ces gémissements rauques.
Je ne lui en tiens pas rigueur. L’hypocrisie est souvent une forme de tact.
Mais, de ce fait, son silence concernant mon actuel sujet de recherche ne me semble pas naturel.
J’ai l’impression que ce qu’elle affecte, depuis quelques jours, ce n’est plus son intérêt mais son indifférence.
Je l’ai informée pourtant de mes embêtements.
Elle n’a pas relevé et s’est mise à me parler de la recrudescence de la pépie chez les poules wyandottes du Bas-Rhin, événements dont nous nous fichons l’un comme l’autre et qu’infirme d’ailleurs le simple bon sens, puisque la poule wyandotte est connue, d’une part, pour sa résistance aux virus aviaires les plus courants et, d’autre part, pour la faible densité de sa population dans les départements de l’Est.
De toute évidence, Nine essayait de détourner la conversation.
Mais elle botta en touche bien maladroitement puisque le ballon se perdit dans les gradins et que nous restâmes face à face sur le terrain nu, avec entre nous la question qu’elle avait voulu éviter.
Je perçus son trouble et celui-ci se confirme.
Elle me fuit.
Quand la rencontre est inévitable – à table ! –, elle parle à tort et à travers des sujets les plus improbables, ce qui ne lui ressemble pas puisque je l’ai toujours aimée pour son délicat mystère et que nous communiquions surtout avec les yeux jusqu’alors, en les détournant pudiquement.
Elle possède donc cette voix suraiguë !
Jamais nous n’en finissons de connaître ceux que nous aimons.
Un jour, je vais lui découvrir un nombril !
Peu sujette aux maladies respiratoires, type pépie, la poule wyandotte ne craint pas non plus les engelures de la crête, la sienne étant courte et frisée, elle s’acclimaterait donc parfaitement dans les régions froides de l’Est.
Il est d’autant plus dommage que les éleveurs de la région la négligent.
Qu’il me soit permis d’ajouter qu’elle est une excellente pondeuse.
Dans l’Est, on trouve surtout de la Marans coucou. Moins robuste, volontiers sujette à la coccidiose. On marche sur la tête. Le secteur est à réorganiser complètement.
Pas le temps en ce moment, pour ce qui me concerne.
L’urgence est ailleurs.
Mais quand tout sera fini, je promets d’ouvrir le dossier.
Elle m’y oblige.
Je me résous donc à surveiller Nine.
Elle me cache quelque chose, et l’imagination limitée d’un mari en la circonstance lui représente toujours un amant formidable dont le moindre mouvement de hanche soulève une gerbe de neige ou d’écume.
Et ce sont pour lui des images humiliantes quand sa propre hanche se meut désormais douloureusement, avec des grincements d’armoire ancienne qui évoquent aussi le caleçon long dont il s’enveloppe en effet pour la protéger des petits froids et dont il possède toute une pile édifiée à côté d’une pyramide de paires de chaussettes sur l’étagère ressemblant à la maquette d’un site zapotèque vouée à son linge de corps et qu’il se voit mal en conséquence rivaliser avec ce morpion sur le chapitre des plaisirs charnels s’il pourrait lui en remontrer dans tous les autres domaines, pour ne citer que celui de l’architecture précolombienne.
Filatures.
Fausses sorties, avec retours inopinés à la maison.
Mouchards et traceurs planqués dans son sac et dans le coffre de sa voiture.
Épluchage de ses comptes.
Relevés d’empreintes digitales dans le salon.
Prélèvement et ensachement des poils, cheveux, cils, rognures d’ongles, desquamations.
Analyses ADN consécutives.
Je ne néglige rien, mais mon enquête me permet seulement de confirmer que nous vivons bien, Nine et moi, sous le même toit, ce dont j’avais déjà le fort soupçon, appelons ça l’intuition ou le flair.
Et qu’elle partage aussi mon lit, ce qui me surprend davantage.
Mais enfin, je ne découvre rien d’accablant.
En achetant le pain, elle s’offre systématiquement une tartelette au citron meringuée, et c’est à peu près tout.
C’est l’unique secret que je débusque et le seul argument à charge que je pourrai produire en cas de divorce.
La gourmandise est un vilain défaut, c’est même un péché capital, mais le juge estimera-t-il sur ce seul chef que la maison me revient tout entière ?
Condamnera-t-il Nine à me verser de surcroît une pension compensatoire mensuelle indexée sur l’inflation ?
J’ai des doutes sur l’équité de la justice de mon pays, je dois l’admettre, sa permissivité dans des affaires comme celle-ci me remplit souvent de honte et de consternation.
Ne pas relâcher ma surveillance.
J’ai le sommeil lourd ces temps-ci – se pourrait-il que Nine me drogue et profite des heures de la nuit pour tromper ma confiance ?
Que risque-t-elle ?
Nous savons maintenant qu’elle jouit de complicités au sein de la magistrature.
On me pardonnera, je l’espère. J’étais parti pour multiplier les révélations relatives à un sujet entièrement vierge de tout aperçu préalable, et me voici occupé à consigner sur ce registre les minutes du vaudeville le plus rebattu ! Nine porte seule la responsabilité de ce lamentable fourvoiement.
De cela peut-être, le tribunal voudra bien tenir compte.
Ces retards et contretemps qui ralentissent mes recherches sont de son fait.
Or dois-je rappeler que le monde attend mes conclusions ?
Dois-je rappeler tous les périls qui menacent la planète ?
Dois-je rappeler qu’il y a urgence ?
Et qu’il y va de sa survie ?
Dès qu’elle tourne le dos, j’intervertis nos bols de soupe.
Je verse le contenu de mon verre dans le vase disposé à cet effet sur la table (Nine a paru surprise que je lui offre ces roses, comme aux temps néolithiques).
La nuit dernière, j’ai décidé de veiller.
Mais je me suis endormi, assis en tailleur, appuyé sur mon fusil, près du feu qui s’éteint, bercé par les cris des coyotes.
Quand j’ouvre l’œil, aux premières lueurs, elle a déjà quitté le lit.
Je la cherche en vain dans la maison.
La machine à café est encore allumée, son parfum corse l’ambiance mais la cafetière manque, de même que le plateau de laque noire sur lequel nous transportons parfois jusqu’à la chambre nos petits déjeuners (c’était surtout vrai dans l’Antiquité, puis nos mœurs ont évolué).
Je suis l’odeur du café, longe le couloir dans son sillage, traverse la buanderie (souvenirs remontant à l’époque primitive de draps fraîchement lessivés par nos sueurs).
Je me secoue, reprends la piste.
L’odeur de café m’attend en haut de l’escalier menant au sous-sol.
En bas, je constate avec étonnement que la porte blindée, si obstinément close ces derniers jours, est entrebâillée.
Trop étroitement pour que j’y passe la tête ; je délivre mon nez de son rôle d’éclaireur ; et je glisse un œil dans la cave.
Ils boivent tranquillement leur café !
Nine assise sur la banquette et, lui, pelotonné sur le sol même, dans sa position favorite.
La stupeur me laisse sans voix.
Un léger sourire flotte sur les lèvres de ma femme, que je ne lui ai pas vu depuis ce jour où j’avais décroché la lune pour elle, ou presque, la boule dorée qui sommait le grand arbre de Noël érigé devant l’Hôtel de ville et qu’il avait tout de même fallu aller chercher, exploit plus admirable peut-être puisque je me griffai aux aiguilles en grimpant dans le sapin tandis que la voie jusqu’à la lune est parfaitement dégagée et que l’on peut ne sortir les mains de ses poches qu’à l’instant de la cueillir.
Quant à lui, le traître, il frissonne et il me semble même entendre un ronronnement, la note basse et rauque du plaisir qui se forme dans l’arrière-gorge et se propage comme une onde vibratile sans recourir aux organes de la phonation.
Ces deux-là trompaient ma confiance et paraissaient jouir l’un de l’autre avec une totale absence de scrupule moral et d’inhibition.
Je devais intervenir.
Pas de pitié.
Les enfermer.
Pousser la lourde porte dont Nine avait dû modifier la combinaison, et la bloquer de l’extérieur.
Les laisser crever là-dedans, emmurés avec leur faute comme dans les châtiments anciens.
On savait rendre la justice en ce temps-là !
Inévitablement, ils en viendront à se haïr, à se déchirer.
D’abord la faim qu’ils ont l’un de l’autre changera imperceptiblement de nature.
Les petits mordillements taquins préluderont à de plus voraces dévorations.
Je trouvai quelque réconfort moral à ces représentations.
Peut-être pourrai-je me ménager un angle de vue privilégié depuis le soupirail et assister à leurs câlins, à leurs étreintes, à leurs luttes puis à leur agonie. J’aime le spectacle vivant, mais il faut un terme à toute chose.
Leur mort est sans doute la condition de ma propre régénérescence.
Délivré de toute entrave conjugale, mon corps bougera à sa guise.
Et libéré de même de sa hantise, mon esprit se laissera de nouveau emporter par la rêverie et la méditation sans objet.
Souple comme une laminaire délestée de son rocher, je m’abandonnerai à la vie comme elle vient, puis va, au lieu de prétendre lui donner une forme, comme s’il était en mon pouvoir de la diriger, d’ailleurs, alors que je suis à la merci d’un courant d’air.
Atchoum !
Cette fois, ne rien entreprendre, ne rien tenter, observer ce qu’il advient de moi dans le flot, comme je flotte.
Ils ne m’ont pas encore remarqué.
J’amorce un mouvement de recul.
C’est alors que Nine relève la tête et me voit.
Je vais jouir au moins de sa confusion, elle va me supplier à genoux de ne pas l’abandonner, de lui pardonner cet instant d’égarement.
Elle va m’embrasser les pieds.
Une relation sexuelle n’est pas à exclure, comme à l’époque barbare, même si en présence du sujet cela pourrait être embarrassant.
Ou ajouter un peu de piment ?
Mais il chercherait certainement à s’immiscer, c’est son régime, son principe, son mode, sa manière d’être.
Il s’immisce.
De préférence là où il n’a rien à faire.
De préférence au plus mauvais moment.
Quand il apparaîtrait particulièrement malvenu, importun, déplacé, inconvenant, voici les conditions réunies de son irruption.
Il surgit.
S’impose.
On le chasse.
Revient.
On se détourne de lui, c’est encore le virage dans la courbe duquel il nous attend.
Il est dans les branches au-dessus de toi.
Dans le trou de la taupe à tes pieds.
Le vent l’apporte.
Le nuage s’en déleste.
Il jaillit du feu crépitant.
Il brille dans la nuit obscure – et l’autre lueur à côté est l’œil gauche du loup.
Dans la lumière, s’ouvrent toutes ses petites feuilles vertes.
La neige peut fondre, il tient toujours au sol.
Chaque saison est l’occasion de son retour.
Le froid aiguise son tranchant.
La chaleur l’épanouit.
Ses crocs se plantent dans ma carotide, crocs de vampire ou crocs de vipère, je ne sais ce qu’il aspire, ce qu’il injecte, mais les forces dont je suis soudain doté me font peur.
Or nulle rougeur aux joues de Nine.
Nulle espèce de honte à se trouver surprise en situation pour le moins compromettante par son féal époux qui si souvent renonça lui-même aux faciles conquêtes que lui vaut son prestige, notamment auprès de ses étudiantes. C’est cet homme fidèle irréprochablement, qui jamais n’écorna le pacte conjugal derrière le paravent installé dans son bureau, sur la banquette modulable où il invite à s’asseoir les demoiselles dont il dirige les mémoires universitaires afin qu’elles soient plus à leur aise pour lui soumettre leurs travaux préliminaires avant d’en venir aux choses sérieuses, c’est ce mari exemplaire donc que Nine humilie de la sorte sans en concevoir le moindre remords, semble-t-il, le plus léger embarras même, au contraire, qui se relève sans se donner non plus la peine de rajuster sa toilette et s’emporte soudain contre moi avec une véhémence que je ne lui avais jamais vue.
– Si je n’étais pas là ! s’écria-t-elle.
– Pardon ?
– Comment peux-tu gâcher un sujet pareil ? Le traiter avec cette désinvolture, ne pas lui consacrer chaque minute de tes jours ?
– Mais je ne fais précisément que cela ! Je tourne autour, je l’approche, je le sonde…
– Au lieu de l’embrasser !
– Je l’étudie.
– Tu le laisses croupir, pourrir…
– Je l’observe, je l’examine, je le teste…
– Tu le négliges scandaleusement !
– C’est pour ne pas te délaisser tout à fait.
– C’est par lâcheté, pour cause d’incompétence, d’incurie, d’impuissance !
– Je prends le temps de le circonscrire, je ne veux pas contrarier son développement naturel.
– Tu le tiens à distance, on te croirait dégoûté, tu y touches à peine !
– C’est qu’il mord peut-être…
– Tu vois ! Tu te méfies de lui, tu le crains. Tu le rends responsable de la terreur que le monde t’inspire. Mais c’est toi qui fais peur, sais-tu !
– Je te fais peur ?
– Honte surtout, tu me fais honte. Un si beau sujet ! La chance de ta vie ! Un cas en tout point remarquable ! Et qu’en as-tu tiré jusqu’ici ? Quel résultat ? Quelles conclusions ? Quel profit pour toi et pour le monde ?
– Et toi ? Me diras-tu ce que vous fricotiez ?
Elle ne lâcha rien.
Quant au sujet de notre querelle, il ne fit seulement pas mine de me reconnaître.
Il lui avait suffi de quelques jours pour m’oublier.
C’est toujours celui à qui vous avez donné la vie qui vous l’ôte.
L’ingratitude est sans doute la pierre angulaire de toute dynastie.
Mon sujet se croyait passé entre d’autres mains, plus douces, plus caressantes.
Ça sentait le fauve dans le cagibi.
Ils avaient dû répéter le numéro plusieurs fois.
J’espère au moins qu’il obéit maintenant à un simple clappement de langue, et qu’il s’exécute.
Nine aurait-elle réussi, avec ses contestables méthodes, là où ma grande science de ces phénomènes tardait en effet à produire des résultats décisifs ?
L’avait-elle apprivoisé avec sa seule sollicitude, en mettant simplement du cœur à l’ouvrage ?
Allais-je devoir raccrocher dans le ciel théorique les vieilles lunes de la féminité rassurante, de la maternité consolante ?
L’interminable enfantement, le ventre et l’aile de la poule, la mamelle nourricière de la truie, la griffe protectrice de la lionne, mon sujet se complaisait-il dans ces fantasmes dégoûtants ?