La Chambre à brouillard

Chevillard Éric · Chapitre 2 sur 3 · partie 3/3

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La Chambre à brouillard

Partie 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Étais-je pour lui un père trop sévère, un maître trop rude ?

Il m’était possible d’envisager que je lui faisais de l’ombre, qu’il peinait à croître et s’accomplir sous les vastes frondaisons de mon génie, oui, il y avait là peut-être un début d’explication.

Il vivait dans la peur de ne pas être à la hauteur.

La peur de me décevoir.

La honte déjà, par anticipation, de n’être au mieux qu’une timide évocation de ma personne, son vacillant reflet.

Je l’étouffais.

Je portais le soleil en couronne, la plante de mes pieds aspirait tous les sels minéraux dans un rayon de plusieurs kilomètres, voilà pourquoi il demeurait si faible.

Si pâle, toujours sur le point de disparaître.

Cette explication a le mérite de l’évidence.

Voilà pourquoi, éloigné de moi, il reprenait des couleurs, de la vigueur, et pourquoi sans doute il se trouve si bien de la compagnie de Nine, qui a ses instants de malice mais n’a jamais mis la pagaille dans le ciel des idées en remuant la tête.

 

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Quelques notes et interrogations relatives à la situation nouvelle.

– Peser le sujet. S’est-il étoffé dans l’aventure ?

– Ne serait-il pas plus raisonnable de le confier à une institution spécialisée ?

– Tester sa mémoire.

– Fouiller sa cellule.

– Sait-il compter ?

– (Oui, mais jusqu’à combien ?)

– Est-il susceptible de se reproduire ?

– (Oui, mais est-ce souhaitable ?)

– Ses cicatrices, d’où lui viennent-elles ?

– Aurait-il déjà vécu ?

– Si je le rase, son poil repoussera-t-il plus dru – ou sa laine plus soyeuse et bouclée davantage ? Pourrait-on filer ou tricoter celle-ci ?

– Quelle est sa sensibilité à la musique ?

– Aux chatouilles ?

– À la gégène ?

Puis, et sur ces points je donne raison à Nine, je dois savoir aussi ce que me vaut sa fréquentation assidue, quelle leçon valable pour la conduite de ma vie je peux tirer de cette étude – et de là évidemment quel profit –, ce qu’il m’apprend sur moi-même et sur le monde.

Je me suis découvert déjà une irritabilité que je ne soupçonnais pas, c’est un progrès.

Mon caractère envieux et vindicatif m’apparaît.

Une certaine étroitesse de vue et la mesquinerie de ma pensée me sont révélées par la seule vertu de cette stimulante compagnie.

Ma vanité me saute aux yeux.

Un grave défaut de confiance en mes moyens (qui par bonheur n’altère que modérément la grande estime en laquelle je me tiens) semble aussi me caractériser.

Je ne me connaissais pas cette pente à l’amertume, cette rigide intolérance, tout cela à présent ressort très clairement.

De même que l’extrême pauvreté de mon imagination, la vulgaire banalité de mes fantasmes sexuels, le profil crochu de mon désir.

En étudiant mon sujet, je me cerne aussi mieux moi-même.

Puis je médite son enseignement afin d’approfondir toutes ces belles qualités d’âme que je me découvre.

Mon intelligence s’ouvre et je cesse d’être pour moi cette torturante énigme.

Je sais désormais quelles sont mes qualités, de quoi est fait surtout mon génie singulier.

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Victor est arrivé sans s’annoncer.

Enfant déjà, il m’avait un jour surpris dans mon laboratoire comme j’étudiais les effets du cinéma pornographique sur le fonctionnement de l’appareil génital des quadragénaires bruns et très légèrement ventrus de l’hémisphère occidental à l’aube du XXIe siècle en me prenant bravement comme cobaye afin que nul innocent ne pâtisse de ces redoutables expérimentations si elles venaient à tourner mal.

Cette manière de surgir à l’improviste n’est-elle pas la preuve de sa sournoiserie ?

Je soupçonne cependant sa mère de l’avoir convoqué.

Cette fois en tout cas (concernant les premiers faits que je viens de relater, je suis moins affirmatif).

L’air de rien, il me demande sur quoi je travaille en ce moment.

Curiosité nouvelle, je n’ai jamais pu intéresser ce jeune crétin à mes recherches.

D’ailleurs, ce jour où, ayant forcé ma porte, il m’avait dérangé en plein travail et ruisselant de sueur, son visage n’avait exprimé que la plus obtuse incompréhension, puis la vague répugnance qu’inspirent aux partisans du moindre effort les peines des hommes laborieux.

Victor a toujours comploté contre moi.

Il n’était pas né depuis trois jours que déjà il emplissait la maison de ses braillements et de ses cris !

Lacérant le virginal silence qui est la condition première de ma fécondité.

Mes travaux en souffrirent.

Je ne produisis durant ces années-là que de courts mémoires, des libelles prioritairement dirigés contre la puérilité de nos contemporains impubères.

Je raillais leur petite taille et leur impéritie, leur scandaleuse inexpérience en tout domaine.

Nine prenait toujours fait et cause pour Victor dans les pugilats qui nous opposaient.

À peine étais-je assis sur sa figure qu’il fallait que je me relève.

Le sous-sol m’avait paru l’endroit idéal où aménager la chambrette de l’intrus.

Nine refusa tout net ma proposition, au prétexte que, dans cette cave humide et insalubre déjà à l’époque, grouillaient les rats et les araignées.

Comme s’il n’était pas fabuleux pour un enfant de grandir dans la nature.

Sa mère eut gain de cause une fois de plus et Victor sa chambre à côté de la nôtre.

La cave fut réservée aux séjours d’éveil et de formation.

Une variante du scoutisme pour enfant unique.

Victor y passa l’essentiel de ses vacances y compris l’hiver où le verglas qui se formait sur le sol favorisait la pratique des sports de glisse.

Il y a des privilégiés.

On peut voir encore sur les murs les dessins et inscriptions qu’il y grava (maladroitement) avec des os ou des arêtes, car sa mère en cachette le nourrissait de poulet ou de merlan alors pourtant que je lui avais prescrit un régime sans viande ni poisson.

Nos frères animaux ne sont pas des denrées alimentaires.

Puis sa portion diminuait d’autant la mienne.

Ni légumes non plus, car les enfants les ont en horreur et ma fibre paternelle vibrait de compassion quand j’imaginais l’avorton aux prises avec celles du haricot vert.

Je n’avais pas non plus la cruauté de lui offrir une orange pour Noël comme s’il avait été un petit miséreux des temps archaïques.

Poussant la magnanimité jusqu’à lui épargner aussi ce fruit, comme du reste tous les autres, chaque jour de l’année.

Je préparais moi-même à son intention un brouet roboratif qui tenait la semaine, avec même de petits morceaux d’os de seiche afin qu’il fît son bec.

Et puisque décidément j’allais devoir supporter cet héritier (qui peut toujours rêver) jusqu’à ce que ma responsabilité légale soit dégagée et lui avec séance tenante, j’avais conçu de le prendre pour sujet de mes recherches et de me livrer sur lui à des expériences qui feraient avancer à la fois l’anthropologie et la pédagogie, lesquelles, me semblait-il, s’embourbaient dans la même ornière et n’évoluaient plus beaucoup.

Ce fut pour moi une période heureuse, intellectuellement excitante, malgré les mines offensées de Nine et la réprobation muette qu’elle me manifestait en se refusant à moi.

J’aurais juré qu’elle avait le con cousu s’il ne m’avait paru invraisemblable qu’une aiguillée ait pu s’immiscer entre des cuisses si fermement serrées.

Tant pis.

J’appris à sublimer mon désir dont la force contrariée augmenta l’ardeur avec laquelle je me vouai à la science.

Victor était un sujet rétif.

La tête dans un sac, il ruait.

Il mordait la main qui le nourrissait au lieu d’avaler avec gratitude la tendre limace que celle-ci, telle la fauvette à ses oisillons, lui offrait pour la becquée.

J’aimais cette résistance, savez-vous.

Les plus grandes découvertes se font dans l’adversité.

Le génie de l’homme a-t-il jamais inventé autre chose que des machines à renverser les obstacles ?

Son cerveau philosophique roule des pensées qui se communiquent d’abord à son front de bélier.

Je m’efforçai également d’exciter l’appétit de Victor pour la terre et le sable.

Quand l’une manque, l’autre souvent est là à profusion.

Il n’y a qu’à se baisser.

Victor ne manquerait jamais de rien, veiller à cela est aussi le devoir d’un père.

L’homme est-il omnivore, oui ou non ?

Un bon maître, capable de modeler un esprit, ne saurait-il pas se faire obéir aussi d’un simple appareil digestif ?

Force me fut de constater, pourtant, que ce régime ne réussissait pas à l’enfant.

Moi qui suis de constitution robuste et si bien bâti même que les médecins les plus admiratifs ont pu parler d’une tendance morbide à l’obésité, comment avais-je pu enfanter ce maigrelet ?

Mystère de la génétique.

Certes, mais suivez mon regard.

La responsabilité de sa svelte maman était gravement engagée sur ce point.

Ah, cette taille de guêpe qui lui valut tant de compliments…

Il a pourtant bien fallu que notre fils s’extirpe de ce guêpier.

Indéniablement, Victor était rachitique par sa mère.

Je préconisais de le laisser aller nu, comme le fit très naturellement l’homme en son premier âge.

Puis à quoi bon lui acheter des vêtements qu’il garnirait si peu ?

Dans la pénombre de la cave, il n’était pas question qu’il bronze, mais ce teint livide, cette peau grise à peine rehaussée de luisances verdâtres, de qui les tenait-il ?

De quelle aïeule du côté maternel encore, modelée dans la cendre ?

Je désespérais de ce gosse.

À Nine qui osait me parler de séquestration, j’avais beau jeu de répondre, études à l’appui, qu’un animal en captivité vit en moyenne dix années de plus que dans la nature sauvage.

– Maintenant, si tu préfères, on le relâche dans la jungle.

Malgré tout, Nine contrariait le protocole scientifique que j’avais mis en place.

J’en eus la certitude le jour où Victor me réclama, je cite, de la marmelade sur ma tartine, ah mais non, j’ai fini le pot hier avec mes potes, donne-moi de la gelée de coings.

Le lendemain, je le surpris en train de travailler ses pointes et ses entrechats.

En soulevant sa paillasse pour m’assurer que les œufs de mon élevage de punaises avaient bien éclos, je découvris une collection fournie des classiques de la littérature !

Nine profitait aussi de mes absences pour sortir notre fils.

J’appris qu’il touchait du clavecin.

Qu’il pinçait de la harpe !

Son dribble attirait les recruteurs des plus grands clubs européens.

Une galerie de New York envisageait d’exposer ses gouaches.

On notait bien quelques approximations audacieuses dans ses traductions, à en croire les annotations de son professeur particulier de sanscrit, mais je n’en tirai qu’une satisfaction médiocre.

Mes rêves s’écroulaient.

J’avais réussi cependant à créer entre mon fils et moi une distance que rien jamais ne pourrait réduire.

Mince succès au regard des espoirs que j’avais placés en lui.

C’était bien la peine que je le saigne aux quatre veines.

Il grandit dans mon dos et bientôt me dépassa d’une tête.

Mais mon ventre pointait toujours davantage que le sien.

Ce garçon manquait décidément d’épaisseur.

Je l’expédiai en pension.

Un internat militaire et religieux.

Ne pensant évidemment qu’à son bien.

J’avais fait mon possible mais arrive toujours un moment où il est avisé de laisser faire les professionnels.

En matière de châtiments corporels comme en toute chose, la meilleure volonté du monde ne remplacera jamais une solide formation ni cette vocation pour la prêtrise que Dieu éveille dans les cœurs de certains élus.

Victor entreprit ensuite des études absurdes, de chimie, je crois.

Il dirige aujourd’hui une savonnerie.

Voilà que par sa faute je deviens ennuyeux.

Je sais qu’il vient parfois embrasser sa mère.

Je retrouve le soir au coin du lavabo un échantillon odoriférant de sa polluante industrie.

Or tout à coup, il joue avec moi au fils attentionné.

Après tout ce qu’il m’a fait endurer, c’est louche.

Je me dérobe à son inquisition.

C’est moi qui pose les questions.

Alors, mon garçon, toujours représentant en savonnettes ?

Ça mousse ?

Il ne relève pas, mais se détourne.

Un baiser sur le front de sa mère et le voilà reparti.

Je le mène encore comme je veux.

Grande fierté pour un père.

Peut-être devrais-je traiter mon sujet de la même manière, avec la même équanimité, avant qu’il ne m’échappe, en l’évitant ?

Ne pas m’approcher de lui, garder mes distances, prendre les voies de contournement.

Comment en effet le cerner plus sûrement ?

Est-ce mieux connaître le tigre que de finir dedans ?

Tourner autour du sujet me semble une stratégie plus astucieuse et s’il y faut un peu de sournoiserie, je saurai m’y résoudre.

La morale n’a pas à se mêler des sciences pures.

S’il y faut de la duplicité, j’en trouverai en raclant le cul de mon âme avec mes dents du fond.

Je mobiliserai tous les vices nécessaires à l’accomplissement de ma tâche, car celle-ci relève de l’intérêt supérieur et il s’agit de ne pas mégoter sur les moyens.

Si je fais mine à présent de m’éloigner de mon sujet, ce sera feinte, manœuvre d’encerclement.

Il demeurera le terme de ma trajectoire tortueuse, l’objectif secret de mon effort.

Nous possédons en nous-mêmes toutes les ressources naturelles dont nous avons besoin.

Sinon en nous-mêmes, dans le cercle qu’embrasse notre envergure.

Il suffit de savoir y faire affleurer l’eau, le charbon, le fer.

D’ordinaire, la seule patience s’y emploie avec succès.

Bien sûr, il faut être là, et voilà pourquoi j’ai le voyage en horreur.

C’est laisser sans surveillance ma source et ma mine pour me transformer en tâcheron butineur, en chiffonnier.

Nine rapporte quelquefois à la maison des catalogues d’agences de voyages.

Nous les feuilletons ensemble.

On y va ? me demande-t-elle ensuite immanquablement.

À quoi je réponds avec le même enthousiasme : mais nous en revenons !

Le palmier, le lagon, les dunes, les chutes d’eau formidables, le canyon, tout cela est désormais derrière nous.

C’était bien.

Un peu long sur la fin peut-être, j’ai sans doute pu m’assoupir un moment, mais ça valait le feuilletage.

Hier soir encore, nous nous sommes transportés à Valparaíso, à Kairouan et Bangkok sans céder pour autant un pouce de notre terrain.

De beaux souvenirs.

Une bonne chose de faite.

 

Serait-ce donc parce qu’il ne reste pas en place que mon sujet plaît tant à Nine ?

Elle a exigé, comme autrefois avec notre jeune savonnier, que la porte de la cave reste ouverte afin qu’il puisse aller et venir à son gré dans la maison.

Calamiteuse initiative.

Alors que je commençais enfin à le circonscrire, il se dérobe à nouveau.

Il n’a même jamais été aussi insaisissable, aussi fuyant.

Il se cache sous son ombre.

Il disparaît dans les courbes de son empreinte sinueuse.

Et pourtant il m’arrive encore de croire qu’il va m’être donné comme l’eau, pareillement, d’un seul jet dru et limpide, quand j’ouvre le robinet.

Ou qu’il va m’apparaître comme la lumière, à la place de celle-ci peut-être, d’un bloc, quand j’appuie sur l’interrupteur.

C’est qu’il n’est pas loin, je le sens prêt à jaillir, à se livrer sans façon pour justifier mon existence.

Il ne peut être que là, dans ce tiroir que je tire si brutalement que je l’arrache de la commode et qu’il me tombe sur les pieds, répandant son contenu de brimborions et de paperasses, le petit détail de la vie mesquine qui nous est faite, il n’y est pas.

Pas là non plus, ce qui restreint le cercle de mes recherches.

N’existerait-il que par élimination ?

Je ferme des pistes, je ratisse la zone.

Sous mon lit, avec les monstres de l’enfance inquiète qui sont en réalité des moutons bien inoffensifs ?

Non.

Sur l’armoire, avec l’arme prévue pour la légitime défense ou la délivrance du suicide, qui sont souvent une seule et même chose, le même acte héroïque ?

Non.

Mais il me semble pourtant qu’il est passé par tous ces lieux.

Je relève partout sa trace.

Un léger déplacement de poussière.

Serait-il au fond de la poche du vieux manteau que je ne porte plus ?

Reste le trou par où il s’est enfui.

Entre les pages des livres de ma bibliothèque ?

Je secoue ces derniers un à un : vol de cartes postales, de facturettes, de tickets de bus, de plumes, de poils et de cheveux.

Je m’éparpille.

Je jonche lamentablement le sol comme un boxeur KO.

L’occasion de vérifier sous le tapis : seulement les miettes, les rognures d’ongles et quelques vagues autres turpitudes qui témoignent de mon allègre laisser-aller.

Puis l’espoir renaît : deux pieds dépassent du rideau.

J’ai retrouvé mes pantoufles.

À moins qu’il ne soit derrière moi, ventousé à mon dos, à mes reins ?

Mais je peux bien faire volte-face subitement, il tourne avec moi.

Il est au creux de ma nuque, de mon genou.

Ou quoi ?

Il rase les murs, dans mon ombre cette fois, et si je m’en écarte brusquement pour le surprendre, il reste dans le lierre.

A-t-il son nid dans mes cheveux ?

Je n’en ai plus beaucoup pourtant. Le peigne me griffe comme un aigle.

Va-t-il m’emporter dans son aire ?

Trois poils sur le caillou, maquis pour ce pou encore, pour l’idée si mince que je me fais de lui.

Mais il me démange jusqu’aux mollets.

Serait-il dans mon corps, sous ma peau, comme la gale ?

En travers de ma gorge plutôt, je n’en serais pas surpris, souvent ma voix déraille, se brise ou s’éteint.

Dans mon intestin plus vraisemblablement, unique faune de sa flore dévastée.

Comment l’évacuer ?

Comment le vomir ?

J’avale des chardons – et si c’était encore nourrir cet âne ?

Je cours autour de la maison pour le faire sortir avec ma sueur – et s’il prenait plutôt mes muscles, s’il durcissait sa position ?

Quelle meilleure planque pour lui que le ventre de l’homme lancé à ses trousses ?

Et comment réduirais-je son avance sans me priver des plaisirs de bouche ?

On a de toute évidence cessé de rire.

 

Je devrais peut-être disposer des pièges.

Le sous-sol est trop vaste, encombré de saletés et de vieilleries, toute cette brocante de nos vies antérieures qui s’accumule sans trouver preneur.

Il y a là pour lui mille cachettes idéales, les tiroirs des meubles vermoulus, les valises défoncées, les sacs de vêtements, les caisses de livres, les jouets cassés de Victor, son baby-foot disloqué ressemblant plutôt ainsi, couché contre le mur, à une rôtissoire, avec ces brochettes de joueurs coudes au corps parmi lesquels il doit pouvoir se fondre, même s’il s’en distinguera bientôt par la qualité très supérieure de son dribble, je passe des heures à le traquer dans ces décombres.

Immanquablement, je finis par envoyer des coups de pied à droite à gauche, mais j’ai beau renverser ces caisses, secouer ces loques, mon effort ne lève qu’une fumée sans feu.

Je sors de là blanc de poussière, couvert de salpêtre et de toiles d’araignée que je regrette d’avoir déchirées : elles l’auraient sûrement plus vite capturé que moi.

Au mieux, j’aurai vu luire une seconde entre deux effondrements son écaille scintillante, un éclair fulgurant qui me signale moins sa présence que sa disparition à nouveau, son évanouissement hors de mon champ d’investigations, comme s’il s’agissait de son principe même, de son mode d’être.

Et je passe alors le reste du jour à interroger ce souvenir, à tenter de ressaisir par la pensée cette sensation fugace, cet instant où j’ai pu croire que je le tenais, jusqu’à ce que cette remémoration forcenée m’ôte toute lucidité et que le pain du jour à son tour soit complètement rassis.

 

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Plusieurs options à ce stade.

Je recrute quelques solides gaillards armés de gourdins et nous lui tendons une embuscade.

Oleg me doit un service.

Oleg saura où trouver la main-d’œuvre compétente.

Je caresse un moment ce doux projet.

Mais mon sujet est de faible constitution – au moins une chose dont je suis sûr, la seule que je peux affirmer au terme de ces premiers mois d’étude –, un coup asséné par une de ces brutes pourrait avoir excessivement raison de lui.

À l’inverse des dentellières, les brutes sont ordinairement plus douées pour le trou que pour la maille.

C’est pourquoi j’hésite aussi à recourir à un piège.

Nul doute qu’un appât bien choisi le ferait sortir de sa cache, mais le clapet de fer de la tapette en se rabattant lui briserait le cou si même il ne le sectionnait franchement.

Savoir alors si ces deux tronçons animés encore par la vie de leurs nerfs ne régénéreraient pas leurs cellules, formant alors deux sujets distincts, possiblement sans rapport avec le premier de surcroît, ce qui m’obligerait à repenser les fondements mêmes de cette étude, à la réordonner selon de nouveaux postulats, en usant d’une tout autre méthodologie.

Puis ces deux sujets pourraient bien n’avoir plus aucun lien entre eux, pas même une fibre sanglante, un fil de peau, un soupçon d’affection fraternelle.

Auquel cas, il me faudrait bien négliger l’un d’eux puisque je n’ai jamais su mener de front deux entreprises, en particulier deux entreprises d’une telle ampleur, porteuses de tels enjeux.

Lequel privilégier ?

Et quel sera le sort de l’autre, abandonné à lui-même ?

Et s’il se révélait si nuisible que s’en trouveraient complètement annihilées les conséquences heureuses pour le monde du soin que j’aurai pris de l’autre ?

Et alors tous mes efforts, tout ce labeur n’auront servi à rien.

Perspective accablante.

Il me le faut vivant.

Et parfaitement indemne cependant.

Il existe des souricières ou des nasses pour ce genre de capture.

J’ai laissé pourrir des têtes de poissons afin de l’allécher.

Je les dispose élégamment, comme on dresse une assiette – mon sujet est sensible aussi à toutes ces futilités esthétiques, je le crains –, au centre d’une cage de fil de fer munie d’une porte à clapet qui se refermera sur lui dès qu’il sera dedans.

Les premiers effets de cet appât sont encourageants.

Fuite éperdue de tous les herbivores dans un rayon de trois kilomètres.

Plaintes du voisinage.

Visite des pompiers.

Dégradation des murs mangés par la moisissure.

Dermatoses purulentes sur le cou et les poignets de Nine.

Séjours plus brefs et plus rares de Victor qui craint pour sa réputation de savonnier.

Les attaques de requins se multiplieraient sur le littoral, de plus en plus près des plages.

Le retour du gypaète barbu a été signalé dans les squares du centre-ville.

La laïcité s’impose en douceur dans ce quartier déserté par les dieux.

Il est question d’annuler la fête de la musique.

Deux jours suffisent désormais pour obtenir un très gouleyant vinaigre de vin bonifié à partir des grands crus conservés dans les caves de la région.

Les nappes phréatiques de Cologne s’assèchent.

Les progrès du désert ce trimestre sont impressionnants.

Les magnifiques couleurs de l’automne flamboient comme jamais dans les jardins en ce début avril.

Le fou rire de la hyène et de la mouette devient communicatif. La taupe pouffe.

Et la joie nous fait tituber.

Mais la nasse reste vide.

L’idée me traverse, je le confesse, de retourner à la poissonnerie pour acheter cette fois un homard encore cliquetant et de le mettre subrepticement dedans comme font les pêcheurs bredouilles, mais ce faisant je ne saurais me tromper moi-même – il me faudrait feindre un peu plus tard la surprise de l’y découvrir, pousser des exclamations, esquisser quelques pas de danse – prendre auparavant des leçons, donc –, je suis las à l’avance de cette comédie.

Presque certain qui plus est de ne pas réussir à me rouler dans la farine.

Et quand bien même, si je parvenais pourtant à me berner – car je suis un mystificateur assez convaincant, toujours persuadé par exemple d’avoir été follement aimé par ma voisine d’enfance, Euphémie, alors que chacun sait qu’elle se moquait de moi perfidement dès qu’elle en avait l’occasion et glissait des morceaux de fromage dans mes poches pour faire croire que je puais et dévissait les roues de mon vélo dans l’espérance que je me briserais le plus d’os possible en chutant dans notre rue en pente et dut renoncer à son dessein de me dénoncer à la Gestapo uniquement parce que la guerre avait pris fin longtemps avant notre naissance mais aussi parce que de toute façon je n’aurais certainement pas commis l’erreur naïve de m’engager dans la Résistance –, que ferais-je de ce homard ?

Quel rapport avec mon sujet ?

Franchement ?

De fureur, je piétine la nasse et mon pied se coince dans le grillage.

Ça y est, je me tiens !

Et tout s’achèverait avec cet épilogue ironique ?

Mais non, ce serait trop simple.

Ou trop beau.

Une solution de facilité, en somme, c’est mal me connaître.

Je secoue ma jambe et me dégage.

Puis je tombe à genoux, et je pleure.

Je pleure la fin d’un monde et l’avènement du prochain.

L’innocence flétrie, la foi bafouée, les promesses d’amour non tenues, la cruauté abjecte des petites voisines prénommées Euphémie.

Mes larmes brouillent mon regard.

À un moment, je vois se profiler mon sujet à travers les gouttes, un peu voûté sous cette averse, déformé par l’effet loupe, grossi mille fois – comment a-t-il pu m’échapper ?

Il prend toute la place ! Il occupe tout l’espace !

Il n’y a que lui.

Il est si considérable que je ne peux le tenir entier dans mon regard.

Je ne vois qu’un détail et ce détail lui-même ondoie, chatoie, irisé peut-être par le prisme de ma larme.

Ce pourrait être plutôt un éclat de carcasse de homard, bleu nuit piqueté de vert, d’ocre et de rouge.

Me serais-je réellement pris à mon propre piège ?

Je manque de prudence.

J’ai trop négligé jusqu’à présent le pouvoir de nuisance dont ce rare spécimen est possiblement doué : son souffle délétère, son regard foudroyant, son venin.

J’en éprouve pourtant les effets.

Mon cheveu se raréfie, ma peau se distend et se ride, ma libido décline.

Pourquoi s’émousse ma pointe de vitesse en même temps que s’use l’émail de mes dents ?

À chaque fois que je me surprends dans un miroir, j’ai l’impression de me rencontrer après vingt ans d’absence.

Vingt années passées dans des contrées hostiles où le froid brûle.

Et j’aurais chopé là-bas de bien terribles maladies.

J’ai perdu le goût des joies simples.

Ma paupière clignote, la nuit étoile et le jour papillon. Elle fait aussi le spectacle.

Il y a dans mon oreille un bourdonnement incessant qui rend également superflus le frelon et l’orage.

Je n’ai plus d’appétit.

La fatigue de tant dormir me réveille régulièrement.

L’idée de m’inscrire pour une croisière organisée dans les îles grecques m’a traversé l’esprit. Voilà désormais le genre de pensées qui naturellement lui viennent (auparavant, il s’agissait pour lui de faire prospérer l’héritage philosophique de l’Attique).

J’ai encore la force de les chasser avant d’entreprendre vaillamment mon tour de quartier quotidien.

Une canne me sera bientôt nécessaire.

Mes jambes flageolent après quelques mètres et j’ai depuis un moment d’étranges tremblements dans les doigts.

Même ma voix chevrote, ce qui me laisse d’ailleurs opportunément le temps de trouver mes mots. Ils ont tendance à se dérober.

Ma mémoire de plus en plus souvent me trahit. Je ne sais plus évoquer avec précision que des souvenirs d’école : ma lutte acharnée à l’entrée du défilé des Thermopyles, la fois où je pris la Bastille, la fois où j’envahis Sébastopol.

Or je ne suis pas encore le doyen de l’humanité. Je n’aurai pas la naïveté de mettre toutes ces avanies sur le compte de l’âge.

Un être aussi néfaste existe-t-il seulement ?

Il me vient le soupçon que je pourrais être trompé par une chimère, une illusion enfantée par mon esprit.

Certes, il m’est arrivé de voir mon sujet, son reflet fugace, sa silhouette furtive, son ombre parmi les ombres.

Mais il y eut aussi des témoins oculaires pour décrire le basilic ou le catoblépas. Ils étaient de bonne foi. Le cerveau invente ce qu’il redoute. La force de suggestion du fantasme produit parfois des hallucinations qui semblent plus réelles que les choses familières vues à travers la vitre du train des jours et qui s’estompent dans l’indifférence de notre regard.

À moins encore que celui qui le premier a parlé de la licorne n’ait été victime d’un leurre, comme moi-même aujourd’hui peut-être.

Une corne de narval fixée sur le chanfrein d’une jument blanche : l’illusion est parfaite.

Pour le cas qui m’occupe, on a pu pareillement se jouer de ma crédulité.

Mais qui ?

Et pourquoi Gorius a-t-il agi ainsi ?

Aura-t-il voulu se débarrasser d’un rival qui déjà le supplantait en tout domaine – et je ne suis plus qu’à une unité du dernier record qu’il détient encore : le nombre de verrues sur la face –, et m’aura-t-il délibérément lancé sur cette fausse piste, à la fois pour m’éloigner de son champ de recherches et pour finalement m’humilier et me ridiculiser en révélant la supercherie devant le collège de savants auxquels je présenterai mes conclusions ?

C’est lui alors qui aurait cousu ces peaux, greffé ces antennes et ces palpes, perfidement conçu ce monstre – pour me terroriser aussi, pour me rendre fou.

C’est lui, c’est Gorius qu’il fallait enfermer dans cette cave !

Avec lui, j’aurais su de quel instrument user : la scie.

J’en possède justement une que j’ai laissée rouiller dans cette intention. Les dents en sont peut-être un peu émoussées, qu’importe.

J’appuierai.

Je pèserai de tout mon poids, qui n’a jamais augmenté que dans ce but.

Ce soir, je reprendrai de la soupe.

Ce n’est pas un chêne non plus, Gorius. Le pauvre vieux, son os doit être aussi poreux que sa cervelle.

Il est temps de rouvrir son nombril pour lui injecter de nouveau nutriments nécessaires à son bon développement.

Des sels minéraux, il doit s’en trouver dans les parpaings.

Puis j’immergerai le corps dans un lac.

La vie est sortie de l’eau. Il se régénérera à cette source. Il prendra une autre dimension.

Ne possède-t-il pas les facultés remarquables de l’éponge ?

Et s’il absorbe surtout l’encre des tables voisines de la sienne, il en a indubitablement la fibre.

Il sera dans son élément.

Mais je me laisse détourner de ma tâche par ces rêveries délicieuses, malheureusement improductives.

Et pendant ce temps-là, la situation devient préoccupante.

Il y eut d’abord ces craquements inquiétants dans nos murs. Les lames du parquet grinçaient sous nos patins de feutre comme si douze couples valsaient dans notre salon.

Puis Nine m’a désigné du doigt le sol de la cuisine, un creux sous le linoléum qui s’élargit insensiblement de jour en jour. Nous contournons la zone. J’ai tracé autour un cercle de craie. Pas de doute possible, la dépression s’élargit.

Et il y a cette odeur.

D’humidité ? De moisissure ?

De champignon, précise Nine.

La maison crépite de petits bruits secs. Pas une pièce n’est épargnée.

On ne sait si ça grimpe ou si ça descend – mais ça progresse.

Les ardoises du toit se soulèvent comme les écailles du lézard à collerette quand la colère ou la peur le hérissent.

La peinture des plafonds se détache par plaques, on dirait que des griffes la grattent furieusement depuis l’autre côté : il est là, dans le vide derrière les cloisons, dans les encastrements, les faux plafonds, dans les combles, agrippé ou ventousé à la charpente, plus térébrant qu’il ne le fut jamais pour l’os de mon crâne.

C’est dire.

 

La cohabitation devient chaque jour plus difficile.

Je crois le surprendre au grenier – les plinthes du couloir en bas gonflent alors d’un coup, leurs petits clous sautent un à un.

L’un d’eux s’est fiché dans mon mollet comme un dard de frelon. La piqûre s’est infectée rapidement. J’ai dû faire éclater entre pouce et index un énorme furoncle enflammé, gorgé de pus.

Mon sujet se multiplie en filaments duveteux. Il souffle ses spores pernicieuses dans la moindre fente ou lézarde.

Nos meubles ne sont pas épargnés.

Nine me tient pour responsable. Voilà les effets de ta hantise, me dit-elle.

Et je l’ai vue briser au-dessus de mon verre une ampoule de produit fongicide et l’eau de mon bain, hier soir, avait aussi une coloration inhabituelle, mais cela peut-être plutôt parce que, entièrement requis par mes travaux, j’ai négligé mes ablutions ces trois derniers mois, n’ayant plus de l’eau que le souvenir peu enthousiasmant d’une chose tout juste potable. Ce triste miracle quotidien de nos vies où le vin se dilue.

J’hésite moi-même sur les mesures à prendre – desquelles seul m’apparaît le caractère d’urgence.

Je brosse les boiseries, j’arrache les revêtements et passe les maçonneries à la flamme.

Ce faisant, je l’admets, je manque de conviction.

Mon but est de réduire son champ de nuisance sans le tuer pour autant.

Puis il s’est si bien mêlé à la structure de la maison que la question est maintenant de savoir s’il est possible de l’en extraire sans jeter bas le bâtiment, sans y foutre la foudre et réduire encore ses décombres à coups de masse – car je possède une masse, laquelle je destinais pourtant à un autre usage.

Et cette poussière, l’épandre dans le désert brûlant.

Ces cendres, les noyer dans les mers de glace.

.........................

Un pan du toit s’est effondré.

Raté : je n’étais pas dessous !

Tout porte à croire pourtant que l’acte était prémédité et qu’il me visait personnellement.

Mon bureau se trouve là, démoli, enfoui sous les gravats et madriers.

Ordinairement, j’y travaille à l’heure où le désastre s’est produit.

Par un concours de circonstances tout à fait hasardeux et imprévisible, pour le coup, je suis sorti délivrer le nouveau chat de la voisine, incapable de redescendre du cerisier.

Ses miaulements déchirants perturbaient mon travail.

Je lui tendais une perche secourable et tentais de le faire choir en lui frappant les flancs, lorsqu’il y eut ce fracas dans mon dos.

Quand je me retournai, tout était à terre déjà et calme étrangement.

Une fumée de poussière stagnait au-dessus des décombres.

Deux minutes plus tôt ou plus tard et j’étais mort.

Je dois la vie aux facultés restreintes de cet animal de gouttière, si peu arboricole.

L’attentat n’est cependant pas sans conséquences, outre que Nine y a perdu la vie, je n’ai pu sauver que ce journal de travail, oublié au sous-sol.

Mais tous les résultats de mon étude, tous mes calculs – et le théorème imparable auquel ils aboutissaient – sont à présent ensevelis sous les ruines, à jamais perdus.

Tracés dans la fièvre de la découverte, dans la vérité de l’instant, sublimés par la transe, ils prenaient vie sur le papier, je n’avais pas le réflexe cupide d’en encombrer ma mémoire.

Ce journal, comme on peut le deviner, est toujours en retard sur les avancées foudroyantes de mes recherches. Mon sujet se savait cerné, décrit dans le détail, cette fois tout à fait maîtrisé.

Il a fallu qu’il fasse tout sauter pour m’échapper encore.

Il a opté sans hésiter pour la plus fatale destruction.

Choisira-t-il aussi de ravager cette planète plutôt que de se laisser reprendre ?

Dans les pièces épargnées de la maison, sous les plafonds, j’ai dressé des étais de fer. Qu’il essaie un peu ses petites dents là-dessus, notre castor !

Les pompiers alertés par la voisine – de quoi je me mêle ? – ont dégagé le corps de Nine.

L’accès à mon bureau lui était pourtant interdit, par arrêté conjugal en bonne et due forme et querelles afférentes.

Son index était crocheté encore à l’anse d’une tasse de café : le prétexte qu’elle avait trouvé pour me surprendre dans mon travail.

J’abandonne généreusement à Victor, accouru avec des larmes d’enfant plein la frimousse – à bientôt trente ans ! – le soin d’organiser les obsèques, car ma vie continue.

Il y aura encore des aurores frileuses et des couchants magnifiques.

Le lilas fleurit, un couple de merles y construit son nid : il ne se passe jamais rien dans ce monde.

Une place restait vacante dans le tombeau de ses parents, Nine n’y sera pas plus mal qu’ailleurs.

Je suis sûr que je me souviendrai d’elle avec tendresse quand mon deuil aura pris fin et que sera donc retombée cette exaltation joyeuse des premiers jours.

Quant à l’autre, il vient de commettre une grave erreur en me réduisant à l’état de veuvage. Il perd sa seule alliée, pour ne pas dire sa complice, celle qui savait encore parfois me distraire de ma quête, de ma traque, avec ses enquiquinements domestiques, ses objurgations et sa sollicitude.

Repose en paix, Nine.

Pour ce qui me concerne, il ne fait aucun doute que je vais dormir comme un bébé.

 

.........................

Se pourrait-il pourtant qu’il soit mort lui aussi dans l’éboulement ?

Mon sujet me laisse curieusement tranquille depuis le jour du sinistre.

Un grand vide a pris sa place en moi. Comme si j’étais devenu creux, que la substance de mon être avait été aspirée, tous mes organes dissous.

Ce n’est pas une sensation désagréable. Elle s’accompagne d’une légèreté inaccoutumée.

On me cueillerait avec un filet à papillons !

On me tuerait avec un coton imbibé d’alcool !

On me transpercerait le corps avec une épingle pour me clouer sur une planchette de liège !

Il sapait la charpente de la maison ; se pourrait-il qu’il ait dans le même temps miné mon squelette d’homme fier et droit, si bien que me voici aussi effondré qu’elle ?

C’est ainsi, par cette double invasion térébrante, ce double forage, qu’il serait parvenu à ses fins : m’anéantir corps et biens.

Je suis semblable à un spectre désœuvré errant sans but dans son château en ruines.

Il me reste juste assez de conscience pour ressasser mon tourment.

L’expérience nouvelle de ne plus peser est une joie qui s’épuise vite. Je comprends mieux les longs ululements des fantômes.

J’aspirerais presque à retrouver mon boulet.

Il me manque, ou quoi ?

Me serais-je à mon insu pris de passion pour lui ?

Il court comme un air de flûte dans mes os longs et courts. Il s’est substitué à la moelle qui les garnissait pour satisfaire l’appétit des chiens et des loups de rencontre. C’est là peut-être que je dois maintenant le chercher, fiché en moi comme un vice.

Avant d’ouvrir le corps, de tailler à vif dans la chair – opérations radicales, certainement douloureuses, auxquelles pourtant je saurai me résoudre s’il le faut –, il me semble que s’impose un diagnostic des symptômes apparents en surface et c’est pourquoi, au risque de froisser ma modestie en me contemplant nu, je me déshabille et me présente en pied devant le miroir de ma salle de bains.

Ce miroir, je le note, a miraculeusement résisté à l’ébranlement qui a soufflé toutes les vitres de la maison lorsque celle-ci s’est affaissée.

On peut tout à fait n’y voir qu’un hasard puisque la crédulité n’est pas un délit passible de prison : ne se rencontre-t-il pas partout des hommes exprimant à genoux leur gratitude au dieu souverainement bon qui a créé ce monde ?

Nombreux aussi, ceux qui s’obstinent à ne pas mourir alors que cette obstination ne sera pas récompensée. Il n’y aura jamais qu’un doyen de l’humanité.

Bon.

Il est indéniable que l’athlète a changé de catégorie.

La musculature puissante de mes épaules et de mes pectoraux a fondu pour se rassembler plus férocement en boule au niveau de l’abdomen, si bien que la masse totale est équivalente.

Comme je suis dorénavant couvert d’une toison grise et bouclée, j’ai plaisir à constater que je reste assez effrayant.

Je vois mal, par exemple, une petite créature dénudée de vingt ans venir me chercher querelle.

L’organisme développe des ruses merveilleuses pour éloigner d’un individu ses prédateurs naturels.

Tel papillon se pare de la livrée du bourdon dont se méfie l’oiseau et, moi, je n’ai plus rien à craindre non plus de l’essaim des demoiselles, lesquelles, à la vue de mon apparence nouvelle, ne peuvent se douter de ce qu’elles perdent, ni l’oiseau deviner que le papillon est toujours lui aussi ce mets délicieux fourré de liqueurs revigorantes.

Nous cachons bien notre jeu.

Mon corps entend demeurer disponible pour la seule empoignade qui importe désormais à ses quatre membres, au cinquième aussi d’ailleurs, assez piteusement blotti pour l’heure dans son nid de poils, mais croirait-on en le voyant que l’aiglon soulèvera un jour de bêlantes chevrettes ?

Le monde se dérobe à mon appréhension parce que mon désir est mort avec l’objet qui l’exaltait, qui sans cesse le ranimait.

Je n’ai pas faim. Je n’ai pas soif. Je laisse blettir le fruit et l’eau croupir.

Voyez, les effets de ma désertion se manifestent déjà : le monde est en train de pourrir.

Il me manque. Voilà, c’est dit.

Il me manque, je le confesse.

Je le hurle, il me manque, mon vieux camarade, l’objet de tous mes soins, le doux sujet de mes méditations.

Nos jeux me manquent. Comme nous roulions ensemble, enlacés, sur les pentes douces !

J’aimais lui gratter le ventre.

Ce matin, j’ai retrouvé sa balle dans l’herbe, oh dieu, et j’ai pleuré, oui, en passant le pouce sur la joue de caoutchouc si joliment vérolée par ses mordillements.

Et ces courses au petit matin, ces siestes partagées dans l’ombre du cerisier, ces pommes que nous croquions d’une seule et même bouche !

Le sentiment de ma perte s’étend à toute chose, jusqu’à Nine même de laquelle j’ai médit, je le crains, dans ce journal, qui fut bien patiente, pourtant, bien aimante, qui me donna ce fils, Victor, la fierté de ma vie, si riche des qualités qui me font défaut et qu’il doit toutes à sa chère mère.

Ce temps heureux que je maudissais, comme il me semble loin !

L’ennui que j’éprouvais alors à chaque seconde, je ne comprenais pas qu’il s’agissait du bonheur même – massif, implacable –, lequel ne se donne jamais que sous des noms d’emprunt et des formes biaises et se montre après coup seulement, quand nous nous retournons.

Alors il nous apparaît un instant, nous le voyons furtivement qui se drape dans les longs voiles de la nostalgie et du regret : il se destine au couvent parce que nous l’avons négligé quand il s’offrait dans toute sa candeur, parce que nous n’avons pas voulu de lui.

Résolutions

– M’efforcer de reconstituer mes notes et mes calculs.

– Fouiller consciencieusement les décombres.

– Reprendre l’intégralité du corpus.

– Faire le tri dans mon carnet d’adresses (rompre avec Gorius).

– Fleurir la tombe de Nine.

– Contacter A.

– Remplacer les vitres (et le miroir).

– Pratiquer la gymnastique.

– Opter pour une alimentation plus saine.

– Prendre des leçons de piano.

– Prévoir un séjour linguistique à Londres ou Dublin.

– Quid des implants capillaires ?

Tout l’appareil critique que j’avais élaboré est enfoui sous les gravats. C’est la perte la plus dommageable.

J’avais annoté le corpus entier. Des références longtemps recherchées, tous les recoupements établis dans les correspondances et les écrits dispersés, un travail énorme.

J’avais exécuté à la sanguine un portrait très ressemblant du sujet (un petit dessin, on le sait, vaut mieux qu’un long discours), une série de schémas périphériques minutieux et de croquis comprenant vues dorsales, latérales, et plans de coupes transversales et longitudinales.

Tout cela est perdu irréversiblement.

Je tenais fermement mon sujet et il me vient à l’esprit qu’il a pu ronger aussi le bois de charpente de ma maison dans le but de recouvrer la liberté, de redevenir cet inclassable spécimen, échappant à toutes les catégories, comme le voulait jusqu’alors sa réputation.

Or il est certain qu’après la publication de ma monographie, son cas eût semblé d’un coup moins mystérieux et, par-là, moins fascinant.

J’avais percé l’énigme, démonté le système rouage après rouage.

Tout repose en somme sur des enchaînements assez simples, pour ne pas dire simplistes, une logique aberrante apparemment dont il suffit pourtant d’éclaircir le premier mot pour décoder la suite aisément. Un tricot qui se défait sans effort si l’on tire sur le bon fil – mais qui resserre ses mailles si l’on se trompe, ce que les commentateurs précédents – je ne citerai personne mais un certain G. devrait avoir un mouvement de recul et pousser un cri d’horreur en se reconnaissant – ont fait hélas bien malencontreusement, ne parvenant qu’à rendre plus opaque encore et nébuleux notre sujet.

Moi, j’avais compris d’où cela procède, à quel principe cela obéit, à quelle chimie.

Au lieu de m’acharner sur cette figure impénétrable, incompréhensible, j’avais tranché d’un coup l’élastique du masque, révélant la face candide, lisible comme un livre ouvert et ennuyeux tout autant, qui se cachait derrière ses plis et ses rides : une tête comme une autre, dénuée de caractéristiques singulières, extrêmement commune et tout à fait insignifiante.

J’imagine que la menace de ces prochaines révélations lui aura été intolérable.

Et c’est là pourtant que mon sujet – lequel je croyais désormais sans secrets pour moi – a réussi à me surprendre.

En dépit de mes recherches généalogiques, poussées assez loin derrière, pas un instant je n’avais sérieusement cru à son appartenance à la famille des xylophages (dont il doit constituer plutôt, en vérité, quelque bâtarde sous-espèce dévoreuse de papier).

.........................

Déblayons.

Geste qui ne m’est pas naturel. J’ai au contraire tendance à accumuler.

Et je ne parle pas que des revers sentimentaux et des déconvenues professionnelles.

Mais bien sûr aussi des fiascos sexuels.

Timbres et fossiles, j’ai poursuivi jusqu’à un âge avancé ces absurdes collections d’enfant.

Plus tard, je les ai offertes à Victor qui a collé les premiers sur les seconds.

En revanche, sa collection de savonnettes d’hôtel était impressionnante et – contrairement à ce qu’ordonnait pourtant la logique constitutive de l’objet – ne cessait de croître. Nos connaissances – celles de Nine – lui en rapportaient de leurs voyages.

Sa pièce maîtresse, au lait de yack, provenait de Choyr, Mongolie.

Une vocation.

Nos enfantements ne font que polluer nos sources.

Croyez-vous que Victor proposerait de m’aider à déplacer ces pierres et ces poutres ?

Vaquant toujours dans les parages aux dernières formalités d’anéantissement de sa pauvre mère – ça traîne, comme si l’administration sidérée ne réalisait toujours pas et refusait d’admettre l’irrémédiable –, il m’a pourtant vu suer dans les ruines.

Il a cru que je cherchais à récupérer des objets, des bijoux. Il m’a traité de charognard.

Qu’il retourne donc souffler ses bulles de lavande, il ne comprendra jamais rien à ma quête.

Il ne faut pas craindre d’en passer par l’ordure ; vanner toute la boue de la rivière pour trouver une paillette d’or.

Va, fils indigne et parfumé, quand j’aurai fini de soulever les pierres et de dégager les gravats, j’aurai peut-être recours à ton industrie.

Tout gris de poussière, je te demanderai conseil pour un savon.

 

Rien.

Le débris de ma vie passée, et c’est tout.

Ce tout tordu, pilé, écrasé, pulvérisé.

De beaux restes, en somme.

Ne serait-ce pas ainsi mieux qu’avant ?

Incontestablement, le petit ordre domestique gagne en poésie quand choit une météorite sur la table basse du salon.

Le verre, nous le voulions invisible, nous le fabriquions non sans perversité pour le faire disparaître : ses éclats en révèlent l’éclat.

Le buffet, poussé contre le mur comme un tas de bûches, n’avait pas si bien rompu avec l’arbre – fracassé, il évoque la tempête et la foudre, le castor et le hibou.

Il y avait bien une bête féroce tapie dans le tapis ; tout son pelage hérissé en atteste : elle va mieux.

Dois-je me féliciter de ces premiers résultats ?

Grâce à mon traitement du sujet, n’y a-t-il pas déjà davantage de beauté en ce monde ?

Allez, l’affaire est pliée.

J’ai réussi.

Je m’assois sur un bloc, j’essuie la sueur sur mon front. Mais je ne compte pas en rester là. La satisfaction n’est que la forme triomphante du renoncement et même du défaitisme.

Ce chantier de ruines ne constitue qu’une étape. J’ai d’autres ambitions.

Il fallait en passer par là, maintenant je n’en doute plus.

Ma maison démolie est l’œuf brisé de mon sujet. Je perds mon temps à chercher celui-ci dans les fragments de sa coquille.

Il n’est plus là.

Il est parti.

En chasse !

Oleg m’aidera à le retrouver.

Il me doit un service.

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