La glace et le sel

José Luis Zarate · Chapitre 4 sur 6 · partie 2/2

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La glace et le sel

I. Avant la Tempête, du 5 au 16 Juillet 1897

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Je retire ma main en criant. Melih lève les yeux d’un document, me dévisage. Il a le droit de confisquer la cargaison, mon bateau, de nous garder à quai le temps qu’il faudra, de nous mettre en quarantaine avec ces caisses pendant des mois.

Avec un effort dont il n’a pas idée, je secoue la main en mimant la douleur, et bien que la sensation visqueuse n’ait pas disparu au bout de mes doigts, je les porte à mes lèvres…

Une écharde.

En feignant d’ignorer son regard, je me mets à chercher un morceau de bois imaginaire sous ma peau. Sans avoir rien retiré, je finis par soupirer, agacé, et regarde autour de moi.

Melih continue de lire les permis et déchiffre les tampons.

Rien de spécial. Pas là en tout cas…

À seize heures, nous recevons l’ordre de continuer notre route. Dans le livre de bord, je note formellement que tout est en ordre.

Ce que je ne crois pas.

Pas alors même que ma paume conserve l’arôme d’une salive rance.

Pas en me souvenant que Mikhaïl m’embrassait ainsi avant de me mordre cruellement, parce qu’après tant de plaisir il ne nous restait que la douleur à éprouver.

Pas en sachant que j’ai sur mes doigts l’odeur morte du rat qui m’attend dans mes rêves, turgescent.

Penché sur le bastingage, Vlahutza me dévisage, vomissant une terreur jaune qui se dilue dans les eaux du Bosphore.

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Je le sens se promener sur moi, sans la moindre précipitation, avec une lenteur presque majestueuse, en territoire conquis ; la peau de mon cou tressaille au contact de ce qui longe ma gorge pour glisser soudain vers ma poitrine, en toute liberté.

 

J’ouvre les yeux sans savoir où je suis, qui je suis. Je vois le plafond, je peux sentir le soleil sur le bois. Le poids de la chaleur sur le pont.

Les objets qui ne sont pas fixés dérivent sur les surfaces dans un murmure. Le son du mât qui fend l’air me parvient atténué par la distance, et j’imagine facilement les voiles enceintes de vent.

Je ne porte aucun vêtement, je me suis déshabillé pendant mon sommeil sans m’en rendre compte.

Je touche ma peau, et plus encore.

J’observe le bout de mes doigts, humides.

Voilà ce qui m’a réveillé : la sueur qui s’écoule lentement de mes pores, sa route de sel sur mon corps.

Peau liquide, huile vive.

Nous avons quitté la route de la glace, nous ne la retrouverons qu’en entrant dans le golfe de Gascogne, à deux jours de l’Angleterre et de la fin du voyage.

En attendant, nous voici dans la chaleur, dans la brise sèche qui abrase nos chairs. Plus de brumes froides ni de mers grises. Sous le bateau, les eaux vertes et l’évaporation lente.

On empilera nos manteaux les uns sur les autres et nos vêtements s’ouvriront à la brise et à la sueur.

Et aussi à mon regard, je pourrai enfin deviner les silhouettes cachées, la trame secrète des muscles et du désir.

Je n’ai dormi qu’une heure ou deux. Qu’importe, puisque le soleil attend au-dehors ?

Je m’habille et sors sur le pont, au moment où le second ordonne de souquer le hauban du grand mât.

Les hommes grimpent au gréement, j’observe leurs pieds nus prendre appui sur les haubans, les marques des cordages sur leurs talons, leurs doigts de pied qui s’agrippent avec force, les muscles parfaitement dessinés sous leur peau.

Vlahutza aussi est pieds nus. Pourquoi pas ? C’est le premier jour de vraie chaleur, de sueur nouvelle. Les premières lèvres sèches, les paupières brûlées, les plaies acides qui ne cicatrisent pas, les peaux brûlantes, mais qu’importe ?

La brise est forte et la goélette file vent arrière. Néanmoins, tout est brûlant sur le pont. En se passant la main dans les cheveux, chacun peut y sentir la fièvre, comme si chaque mèche était un pain tout juste sorti du four.

Sans l’humidité de l’atmosphère, sans cet invisible manteau de sel et d’eau impossible à retirer, il nous arriverait de rêver la nuit à des incendies de bateaux dans le noir, à des mâtures en flammes. Des brandons éclairant faiblement l’obscurité finale, de la fumée en offrande au pouvoir incommensurable du soleil.

À l’entrée du détroit des Dardanelles, les soldats ont l’uniforme entrouvert et cherchent l’ombre de la voilure.

Leur felouque approche. Son pilote sait comment tirer parti du vent constant, inutile que nous amenions les voiles.

Les gens du Bosphore ont dû télégraphier à notre sujet. Leur dire comme il est facile de nous soutirer de l’argent.

Je laisse Vlahutza faire. Je le connais, il paiera les taxes et le pot-de-vin sans sourciller. Il ne marchandera pas, n’offrira pas la moindre pièce en plus.

C’est mon jour de repos, je saluerai leur capitaine et me contenterai d’observer la sueur de sa peau mate luire au soleil.

Je m’accoude au bastingage tandis qu’ils grimpent à l’échelle. Mes hommes travaillent sans trop d’ardeur.

Petrofsky a du mal à hisser une voile. Elle n’est pas lourde mais il a l’air épuisé, ses gestes gourds donnent l’impression qu’il est malade. Sans s’en rendre compte, comme on écarte une mèche de son front, il porte la main à son cou.

Il lève les yeux à mon approche, des signes d’épuisement sur le visage, des cernes noirs autour des yeux, des sédiments de nuits blanches.

Il se tient face à moi, l’air indolent. Je ne suis qu’une contrariété de plus dans une journée fastidieuse.

J’attrape fermement son menton, d’un geste sec. C’est un de mes hommes, impossible de caresser sa peau ; mes doigts glissent simplement sur la sueur jusqu’à l’articulation de sa mâchoire. Je l’oblige à tourner la tête pour montrer son cou.

On y voit une tache rouge et irrégulière.

Je n’ai pas oublié comment Mikhaïl se collait contre ma poitrine, comment je frémissais quand ses lèvres se posaient sur mes tétons, sa langue humide, comment il aspirait aussi fort que possible en creusant les joues, comment je ressentais son désir dans ma chair. Et après, la marque foncée de sa bouche, l’espace entre les lèvres, un cercle imparfait, une ellipse de sang mort sur ma peau, la preuve éclatante de cet instant où la douleur se confond avec l’excitation.

À la barre, Acketz m’observe. Tout le temps que les soldats de Melih sont restés à bord, il ne s’est pas éloigné de Petrofsky.

Il n’y a rien à dire, aucun ordre ne me vient à l’esprit.

Vlahutza le rouerait sans doute de coups, encore des marques sanglantes. Ou alors, il lui donnerait du travail en plus, il le punirait pour un plaisir qui ne devrait pas nuire au devoir d’un marin.

Moi, je ne suis capable que de l’envoyer dormir quelques heures.

Je me connais, je vais repenser à cette marque, aux contours précis du plaisir, à comment coller mes lèvres sur cette forme dépourvue de sens…

Les Turcs sont montés à bord. À leur façon d’observer les voiles, on croirait qu’ils y voient des images imprimées, mais ce n’est pas l’enchevêtrement de toile et de corde qui attire leur attention. À leur air, on devine qu’ils sentent quelque chose, une odeur qui leur déplaît.

Aucun bateau ne sent bon, le bois pourrit, des moisissures mangent les voiles ; les plaques de cuivre qui rouillent exhalent des effluves de fer et de poudre, de mer oxydée. Sans parler des cargaisons qui se sont avariées à bord, les relents nauséabonds à fond de cale, et ces caisses que nous transportons.

C’est peut-être ce qu’ils sentent : le suintement putride de la terre noire au milieu de la mer.

Comme une forêt à bord, pleine de feuilles mortes, de champignons et de lombrics aveugles, toute une vie livide grouillant à l’abri des regards, dans l’éternelle nuit de la cale.

Si elles sentent mauvais, si l’odeur s’est répandue sur le Déméter ces derniers jours, ce fut si lentement que personne ne l’a remarqué. Les officiers ont compté les caisses, vérifié nos autorisations, ils ont travaillé minutieusement mais rapidement. Ils voulaient que nous quittions le détroit le plus vite possible, ils ne voulaient pas de nous dans leurs eaux après la tombée de la nuit.

En Russie, nous rêvons de loups au fond des forêts. Quelles images cette terre noire fait-elle naître chez ces Turcs ?

Soudain, un bruit. Un clapotis dans l’eau.

Un rat gris court sur le pont. Il n’a que la peau sur les os, il y a des jours qu’il se cache sans rien manger.

Il grimpe sur le bastingage et file le long du beaupré. Sans s’arrêter, les yeux fixés sur la felouque qui se balance à quelques mètres du Déméter. Et saute sans hésiter. Un autre clapotis. Un barbotement rapide. Presque imperceptible dans l’incessant murmure de la mer pour qui ne saurait pas ce qui se passe. Mais moi, je sais. J’ai vu le premier rat se jeter, coupable, dans l’eau vers l’embarcation qui le sauvera d’une mort certaine.

Des corps qui tombent à la mer, de minuscules naufrages.

Et même lorsqu’ils ont tous sauté, je continue à les entendre.

Un officier turc regarde le Déméter et les rats qui nagent vers son embarcation. Il murmure quelques mots que je ne comprends pas avant de s’éloigner vers la côte.

Dans une heure ou deux, au crépuscule, nous atteindrons la mer Égée.

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Je fixe la charpente au-dessus de moi.

Du bois noir rongé par le sel de mille traversées, témoin de tant de voyages et de capitaines. De ma couchette, je ne peux pas toucher le plafond. Loin de mes mains, les planches se serrent les unes contre les autres, sans aucune fioriture. Elles ne sont qu’un matériau. Aussi austères que celles des cercueils des paysans, ces mujiks qui rendent à la terre les morts qui en ont tiré la vie. Des boîtes rustiques, sans rien de spécial, pas la moindre décoration, et qui ne trouvent d’utilité que dans le secret de la putréfaction.

À quoi bon comparer ma cabine et un cercueil ?

À quoi bon penser que ce sont de telles planches que les enterrés vivants voient en dernier, juste avant de mourir asphyxiés ?

Difficile de ne pas sourire.

Je croyais lutter contre le sommeil par peur des cauchemars, et de Mikhaïl qui m’attend sous les draps.

Et me voilà qui songe aux formes cachées dans le bois que ne contemplent que les morts…

Je me lève en me disant qu’il est bon que les cercueils soient faits de bois rustique et rugueux : ceux qui se réveillent sous terre doivent pouvoir se raccrocher à quelque chose.

Après tout, des idées pareilles valent toujours mieux que celles qui m’attendent dans mon rêve.

Peut-être qu’il y a pire que le néant auquel nous abandonnons nos morts, ce lourd manteau de terre dont nous les emmitouflons.

C’est de soupçonner qu’ils ne sont peut-être pas seuls là-dessous.

Et ce sont de telles pensées qui sont censées m’aider à oublier mes cauchemars ?

J’éclate de rire en imaginant quelque chose de noir qui frappe aux planches du couvercle comme à une porte.

Toc, toc.

En me sentant frémir, je me serre dans mes propres bras.

— Qui est là ?

Si jamais Vlahutza abandonnait le pont pour savoir pourquoi je ris aux éclats, je répondrais que j’ai réalisé que peu importe ce qui se cache sous terre, car la solitude est telle dans la tombe que n’importe quel mort voudrait soulever le couvercle pour chercher un peu de compagnie, quel qu’en soit le prix.

C’est toujours mieux que de dormir chaque nuit avec un rat de rêve sous les draps.

Ses mains affreusement humaines qui palpent mon sexe, son pelage galeux contre mon corps, sa queue de chair nue qui se glisse entre mes jambes pour s’introduire à l’intérieur.

Ses lèvres noires, couvertes de vermine et de pourriture, collées contre mes lèvres…

Et plus terrible que tout, ma façon de chercher ses lèvres avec la même faim qu’il cherche les miennes.

Mieux vaut toucher du bois, quand bien même ce serait le bois du cercueil.

J’éclate de rire, jusqu’au moment où je me rends compte qu’on m’observe.

C’est un rat, dans un coin de la cabine.

Le rire s’évanouit comme s’il n’avait jamais existé. J’observe l’animal sans oser rien faire d’autre.

C’est un rat de bateau gris et velu, une boule de muscles sous la peau sale. Il ne bouge pas. S’il le faisait, quelque chose frémirait sous sa chair, comme une graisse vivante.

Il me dévisage de ses petits yeux rougeâtres. Immobile lui aussi. À sa façon de me regarder, je comprends que je ne l’intéresse pas. Je suis un objet parmi d’autres dans la cabine, un meuble étrangement capable de parler, mais rien de plus.

Il tourne la tête vers l’entrée. Quelque chose a attiré son attention.

Son pelage se hérisse lentement. À tel point qu’on dirait que l’animal grossit, à moins que ce soit pour le cacher que ses poils se dressent. Il montre les dents comme un chien, crache de défi contre quelque chose que je ne peux pas voir dans le couloir. Il recule en grondant, prêt à attaquer si quelque chose se jetait sur lui. Mais il ne trouve pas d’échappatoire, rien que le coin de la pièce. Trop fou de terreur pour comprendre qu’il s’est pris lui-même au piège, il reste là. Peu importe. Il se recroqueville sur lui-même, palpitante masse de peur. Le grondement n’a plus rien d’une menace, il ne siffle même pas comme les rats qu’on chasse des stocks de graines. Il couine comme ceux qui ont la colonne vertébrale brisée, ces petits morceaux de terreur dans les spasmes de la mort.

Mais ce rat-là est indemne. Pas de trace de blessure ou de maladie.

Je n’en ai pas peur. Comment avoir peur face à une telle épouvante ?

Il scrute la porte entrouverte avec tant d’horreur que je me sens obligé de voir ce qui se cache derrière.

Il y a plus intelligent à faire mais je ne peux m’en empêcher. Il faut vérifier. Je me dis qu’il faudrait peut-être prendre une arme ou appeler le second.

J’ouvre la porte, prêt à tout.

Mais il n’y a rien.

Presque rien.

Quelque chose court dans l’obscurité, de petites griffes raclent le plancher : une silhouette minuscule s’enfuit dans l’ombre, une tache blanche et imprécise.

Un autre rat. Un rat albinos.

Je rentre dans ma cabine et le rat qui s’y est réfugié ne me quitte pas des yeux.

L’envie me prend de hausser les épaules pour lui faire comprendre qu’il peut se calmer.

Et je me recouche en me disant que lui non plus ne trouvera pas le sommeil, par peur de ses rêves.

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Le bois est tiède, comme s’il conservait le souvenir du soleil. Mes pieds nus foulent sa peau rugueuse, je la sens sous leurs talons presque insensibles mais qui, s’il le fallait, pourraient reproduire fidèlement les lignes et les contours des planches. Du sable de bois sur cette plage construite pour nous.

 

Au contraire, le froid coule sur ma peau comme un liquide, mes vêtements ne me servent à rien, sa langue avide se glisse partout et fait légèrement pression là où mon corps est le plus chaud : mes joues, mes aisselles, l’aine, mon sexe qui grossit.

Mikhaïl m’attend sous le gaillard d’avant, nu dans son lit, je vais le rejoindre.

Les voiles tendues giflent sèchement la nuit.

Leurs veines rouges affleurent sous la toile, étirées, gonflées de sang : comme mon sexe.

Le bateau vit, je le ressens en ce moment même. Fait de sang et de bois, il tremble à chaque saillie et tressaille en pénétrant le vent. Comme moi, il a un but, et frémit en imaginant le plaisir à venir.

Je pince les cordes qui amarrent son désir, celles qui le retiennent aux voiles. C’est comme si quelque chose ou quelqu’un prenait entre ses doigts la base de mon membre, ce commencement insensible. La peau recouvre le sexe, ce que je vois du Déméter n’est que cette peau qu’il faut retrousser d’autant plus facilement qu’elle est plus mouillée.

Ce ne sont pas les embruns qui me trempent. Sur ma peau et le bateau, l’humidité lente des préliminaires.

Le Déméter se prépare, et Mikhaïl aussi attend.

Ce ne sont pas ses lèvres tièdes qui me font trembler, ni ses doigts délicats ni son sexe nu pointé vers moi. C’est la distance qui me caresse, l’éloignement. Et la proximité.

Plus importante que sa peau est pour moi l’idée de sa peau. Cette saveur qui me manque déjà alors que je ne l’ai pas encore goûtée, les spasmes d’un sperme qui n’a pas encore jailli.

Sa langue n’a pas léché mes lèvres mais je me le représente, alors qu’il n’y a que le froid pour boire mon souffle.

Je ne vois ni la mer, ni les étoiles ; la brume monte des eaux et de l’intérieur du bateau. C’est juste, il doit en être ainsi. La goélette et moi n’existons pas dans le présent mais seulement dans ce qui est sur le point de se produire.

Je me rappelle la neige noire derrière les fenêtres le jour où Mikhaïl est arrivé chez nous, la première fois que je me suis approché de lui. Neige nocturne, obscurité blanche.

Brume.

Personne sur le pont, aucun homme à la barre. La neige les cache, ils se sont réfugiés au coin du feu pour survivre à l’hiver.

C’est inacceptable.

Je suis le capitaine. Mikhaïl a beau m’attendre là-bas en se caressant, je suis responsable de ce bateau.

Qui aurait dit que je ferais passer le devoir avant le désir et le plaisir ?

Même pas moi.

Ou peut-être que si, moi qui ai troqué le devoir pour la culpabilité, moi qui sais ce qui est arrivé à Mikhaïl et pourquoi il gît dans une tombe de mujik, loin de toute terre consacrée.

Je me mets à la barre, mes mains saisissent fermement le gouvernail. Le bois est tiède, pas à cause du soleil. Il n’y a pas de soleil sous la brume, dans la tempête de neige noire.

Le bois est tendre, mes ongles s’y enfoncent légèrement, des milliers de mains l’ont poli en le manipulant. Maintenir le cap est essentiel.

Comme s’il suffisait de le vouloir, j’écarte la brume d’un geste, j’ouvre un passage entre les étoiles et les instruments de bord. Il faut mesurer la hauteur angulaire et vérifier les chiffres sur l’almanach nautique. Le tout sans lâcher le gouvernail, pour mettre le Déméter à la bonne allure.

Il gîte lourdement, les voiles battent un instant. Les hommes devraient les border pour reprendre le vent. Mais je suis seul sur le pont, avec ce gouvernail qui gémit entre mes mains. Ce n’est pas le bois qui parle et crisse sous l’effort. Le gouvernail gémit et je le comprends.

Sans le lâcher, j’enfonce mon sexe dans son moyeu central, ma peau s’écarte, le bois me reçoit. Il n’est pas mouillé et pourtant comme il est facile d’entrer dans ce Déméter qui pointe son beaupré dans la direction exacte de l’Angleterre.

Le sphincter du gouvernail a juste la taille de mon sexe mais je peux ressentir sa pression. S’il se refermait, il me l’arracherait, mais le bateau veut que je reste en lui, que je sente comment le vent le fait vibrer, ses gémissements incessants sur l’océan, mille sensations sèches ou mouillées. Je ne bouge pas, c’est inutile. Le bateau bouge à ma place, chevauchant les vagues, empalant les eaux avec son safran et la nuit avec son grand mât. Les cordages qui vibrent communiquent leur excitation à mon pénis, je suis au cœur du bateau, je ressens tout ce qu’il ressent, muscles de toile, arbre, corde, vent et eau.

Délibérément, je fais pivoter très lentement le gouvernail autour de mon sexe.

La bordée, le cap, la route.

Les pénétrer, m’agripper au gouvernail tout en parlant à quelqu’un qui se tient derrière moi, peut-être nu, peut-être pas, en érection ou simple spectateur.

Aucune importance.

Rien n’a d’importance, pas même Mikhaïl, pas même qu’il devine à ma respiration que je suis sur le point d’éjaculer à l’intérieur de ma goélette.

Comment réagira-t-elle ?

Je sens l’homme (quelqu’un, quelque chose) sourire dans mon dos en me voyant frémir.

Je sais que mon plaisir le satisfait, comme si c’était lui qui m’avait offert le Déméter en échange du rat sous les draps.

C’est peut-être le cas, ce qui expliquerait que je n’aie pas peur de son regard plein de nuit.

Pourquoi le craindrais-je, dans la lassitude satisfaite de l’après ?

Sans savoir comment, j’ai passé un pacte avec lui.

L’homme derrière moi écoute. Je crois que les mots que je marmonne ont à voir avec la navigation, mais c’est sans importance.

Puisque je rêve.

Un instant, je parviens à dissiper le mirage et à percevoir la réalité. Ma cabine, et ma main serrée qui caresse mon membre.

Je retombe dans le rêve pour jouir à nouveau du Déméter.

Mais au plus intense du plaisir, le couinement d’un rat me parvient.

Un rat pris au piège et qui hurle, avant de se taire à jamais dans un claquement sec.

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Vlahutza se sert du sextant et consulte soigneusement l’almanach nautique pour calculer notre position. Je l’ai déjà fait il y a plusieurs heures mais lui vérifie mes résultats et réalise ses propres mesures de peur que son capitaine n’envoie le Déméter à la catastrophe.

 

Nous avons doublé le cap Ténare, la mer est d’huile. Aucune surprise à attendre des courants ni du ressac paisible. Le genre de calme qui n’existe que dans les profondeurs.

C’est comme de marcher sur une fragile couche de glace prête à se briser.

Pour ne pas se laisser prendre au sortilège liquide, à la promesse d’une paix immobile, le second étudie la disposition des constellations, notre position et la distance qui nous sépare de la fin de notre voyage, du port qui nous attend en Angleterre.

Dans ces moments, cette frontière lointaine n’a plus de sens, pas plus que n’en ont, le temps de la traversée, les amarres destinées à relier la goélette à la terre ferme.

Les seules certitudes sont ces étoiles qui n’ont pas changé depuis des générations, l’imperturbable rythme du chronomètre, la boussole magnétique qui ne se repose jamais, les données des tables des marées, les naufrages consignés sur les registres couverts de sel qui nous rappellent les dangers secrets, les abîmes au fond de cet abîme qu’est la mer.

Le second fait bien de nous ancrer dans ce monde à l’aide des chiffres qu’il annote sur le journal de passerelle, la longitude et la latitude du Déméter.

Nous ne sommes pas au milieu de nulle part : nous suivons notre route, nous savons où nous nous dirigeons.

Les hommes qui s’activent sur le pont, vidant des déchets par-dessus bord, bordant les cordages, reprisant les voiles, croient connaître comme leur poche ces routes invisibles qu’ils ont suivies tant de fois. Mais eux et moi serions perdus sans les mesures de nos cartes marines, sans les coordonnées de nos almanachs nautiques, sans nos plans de navigation soigneusement établis par des hommes qui n’ont peut-être jamais vu la mer.

Vlahutza et moi savons que nous sommes là au cas où quelque chose arriverait à l’autre. L’un d’entre nous sera le successeur d’un destin brisé, l’héritier de celui qui périra dans une hypothétique catastrophe. Nous sommes le fantôme l’un de l’autre.

Tout là-haut dans la mâture, Petrofsky aussi a l’air d’un fantôme. Nous ne le quittons pas des yeux, comme s’il courait un danger, mais aucun coup de vent, aucun tangage du Déméter ne justifie cette appréhension, il ne fait que border les voiles et vérifier le gréement.

Quelque chose a changé depuis la tombée de la nuit, on dirait qu’on entend le monde geler à toute vitesse autour de nous, comme si nous étions pris dans la terrible glace salée du golfe de Botnie, ce manteau blanc qui hérisse les embarcations.

Il y a quelque chose qui dérange et inquiète l’équipage, mais personne ne veut en parler, peut-être parce que ces craintes n’ont rien de concret.

Nous avons beau scruter le ciel dans l’espoir que la pluie vienne diluer nos inquiétudes, peut-être, il n’y a aucun signe d’orage à l’horizon.

Et nous voici qui, malgré l’expérience de nos nombreux voyages en mer, nous en remettons à la tempête pour apaiser nos angoisses.

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— Il n’y a plus de rats, monsieur, dit Arghezi en posant les plats sur la table.

Je le regarde, pas très sûr de l’expression de mon visage.

— Pas suffisamment, explique-t-il.

— Suffisamment pour quoi ? le coupe Muresh.

Mais moi, je sais ce qu’il veut dire.

— Vous avez bien inspecté la soute ? je lui demande en essayant de ne pas laisser transparaître la peur.

— Oui, capitaine. Ils ne se sont pas attaqués aux provisions.

— Tout est normal ?

— Tout, monsieur.

On retrouvait leurs traces habituelles, des excréments dans la nourriture, mais pas de nid, aucun petit qui se tortille tout blanc dans la farine.

Au neuvième jour de mer, avec des caisses de terre pour seule cargaison, les rats devraient sortir de leur cachette pour trouver quelque chose à se mettre sous la dent.

Ils devraient se faufiler dans nos cabines à la recherche de détritus, leur faim devrait les pousser vers notre nourriture.

Il y a assez d’ordure dans les profondeurs du Déméter, dans les innombrables recoins de cette chose morte, pour nourrir notre équipage de rats pendant des jours, mais ils préfèrent les aliments frais, juste pour nous embêter ou pour nous faire sentir avec mépris que ce sont eux qui commandent. Ils sont les véritables maîtres à bord, voilà ce qu’ils semblent nous dire en courant sur le pont et en grimpant le long des cordages et des mâts avec leur agilité d’obèses. Nous ne naviguons que pour les satisfaire, nous ne couvrons tant de milles sur les mers que pour les approvisionner en nourritures exotiques, en mets du monde entier.

Ils n’ont pas besoin de se cacher.

Pas sans une bonne raison.

Neuf jours, ce n’est pas beaucoup.

Inutile d’effrayer l’équipage en posant des questions. Les rats ont sans doute trouvé de la nourriture cachée quelque part.

Ou peut-être pas.

— Muresh, allez me chercher le second.

Muresh regarde le cuisinier. C’est une mission pour un subalterne, je comprends à son expression qu’il ne trouve pas juste d’avoir à le faire. À croire que celui-là passe trop de temps avec Vlahutza. Pourtant, il finit par y aller.

— Personne n’est malade ?

— Non, monsieur.

— Vous savez quoi chercher ?

— Oui, monsieur. Des douleurs dans la gorge, des bubons de chair compacts sous les aisselles et à l’aine. Des nodules dans la gorge. De la fièvre. Les symptômes de la peste.

Mon père me parlait des rats qui disparaissent, des rats de moins en moins nombreux au fur et à mesure que l’épidémie se propage en secret. La disparition des rats noirs qui annonce les premiers morts, les bûchers dans les rues, les charrettes lourdes de cadavres et de tas de guenilles qui se ressemblent tant dans l’obscurité.

Et les fameuses épidémies de l’Inde, avec leurs milliers de cadavres sur des bûchers qui n’en finissent plus de se consumer tandis que les gens implorent des dieux éléphants de faire revenir les rats et la normalité.

— Capitaine ?

Avec Vlahutza et Muresh, ma cabine est quasiment pleine. Presque la moitié de l’équipage s’y presse.

Ni le cuisinier ni moi ne parlons de maladie ni de rongeurs. Je ne consignerai rien sur le livre de bord. Pas tant qu’on ne retrouve pas de corps et qu’on ne peut pas examiner un rat moribond pour voir si sa chair grasse contient des nodules livides et durs comme du bois. Alors seulement je ferai amener les voiles et hisser le drapeau blanc qui nous interdira les ports le temps de trouver une solution.

J’ordonne à Vlahutza de réduire les quarts. Qu’il laisse l’équipage se reposer le plus possible aujourd’hui. Demain, il faudra déplacer les caisses de terre, réorganiser la cargaison.

Le second m’écoute, sans rien dire. Ce travail supplémentaire n’a aucun sens, à quoi bon donner encore des ordres et crier sur un équipage qui a déjà assez à faire avec sa routine quotidienne ?

— Je ne vois pas pourquoi nous devrions déplacer la cargaison, dit-il.

Il ne me défie pas, ne s’oppose pas à mes ordres : il se contente d’énoncer un fait qui lui paraît suffisant. Le ton de sa voix peut prêter à confusion, on dirait qu’il est sur le point d’exploser, qu’il va refuser d’obéir. Le lieutenant et le cuisinier s’attendent à une autre démonstration de mauvaise humeur. Mais moi, je connais Vlahutza. C’est sa façon de faire comprendre à l’équipage et à lui-même qu’il ne serait pas un aussi mauvais capitaine que moi. Qu’il ne déplacerait pas les cargaisons en cours de traversée, qu’il les arrimerait de telle façon que personne ne pourrait se plaindre de son supérieur à voix basse (comme il le fait lui-même).

— Faites-le demain pendant le quart d’Arghezi, dis-je comme si je venais d’y penser à l’instant, juste pour le faire enrager, vous pouvez disposer.

Sur la table, le repas. Une fois seul, je le mâchonne sans y trouver de goût, trop concentré que je suis sur les mouvements de mon visage, et des muscles de mon cou…

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Pendant les pauses, tandis que séchaient nos corps en sueur, Mikhaïl aimait me raconter à voix basse la seule histoire qu’il connaissait, comme si la partager avec moi lui paraissait plus intime encore que l’acte sexuel.

Les caresses sur ma peau, la saveur délicate de la sienne, et sa voix : Un pèlerin qui se rendait en Inde rencontra une femme aux lèvres noires, vêtue de blanc. – Qui es-tu, ou plutôt quelle chose es-tu ? demanda-t-il. – Je suis la Peste et je vais en Inde pour y tuer mille hommes. Au retour, le pèlerin croisa de nouveau la femme. – Pourquoi m’as-tu menti ? J’ai été en Inde et ce ne sont pas mille hommes qui sont morts, mais dix mille et les bûchers n’ont pas cessé de flamber. – Je t’ai dit la vérité, affirma la Peste, je n’en ai tué que mille, tous les autres sont morts de peur.

— Il ne faut pas qu’on nous voie, me chuchota-t-il rageusement à l’oreille, personne ne doit savoir. La peur peut tuer dix mille hommes, mais elle peut aussi en pousser dix mille autres au meurtre.

— La peur de quoi ?

Sa bouche frôla mon sexe, salive et sperme se mélangèrent, l’imprécise frontière entre nous prenait la forme d’une peau douce tendrement pressée par des lèvres.

Il leva les yeux vers moi, très loin, de l’autre côté de la chair.

— La peur de nous.

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Je descends dans la chose morte, vers l’écho de la mer sous le pont, le murmure des profondeurs dans l’indifférence du Déméter. Des plaques de cuivre recouvrent la coque mais le bois s’en moque. Il sait les courants secrets et comment fendre les eaux sans cesse.

La mer est calme, le tangage presque imperceptible. Je suspends la lampe à une poutre, attentif à son balancement, c’est comme si une brise secrète jouait avec elle et invoquait partout mille ombres liquides.

On pourrait croire qu’une mer d’ombre a inondé la cale.

Des poissons y nagent.

Des êtres vivants qui hantent les profondeurs de mon bateau ; des poissons grinçants aux membres secs, des anémones de murmures ; des toiles et des objets et du bois et des cordes qui se tendent et glissent quand le bateau tangue. Maison hantée aux fantômes multiples. Fantômes familiers depuis tant d’années, et qui nous sont nécessaires. Pas de silence pendant la traversée, ni aucune façon de fermer l’oreille au mouvement.

Si l’on pouvait écouter le néant, l’équipage n’aurait pas à déplacer la cargaison demain afin d’affoler les rats dans le remue-ménage et de débusquer sans le vouloir leurs nids et leurs cachettes. Nul besoin qu’Arghezi fouille l’obscurité à la recherche de cadavres.

Je m’arrête, j’essaie de ne pas faire trop de bruit en respirant, comme si j’étais capable de reconnaître les différents bruits du Déméter.

Parfois, dans la maison de mes parents, j’arrivais à distinguer le gémissement continu du vent, la neige qui crissait sous son propre poids sur le toit, le crépitement sablonneux des flocons sur les fenêtres.

Ainsi en va-t-il du Déméter, maison vivante au cœur des éléments. Ici aussi, dans les moments d’accalmie, bien que le silence ne soit jamais complet, je devrais pouvoir distinguer l’incessant grignotement des rats, des traces sonores de ce qui se tapit dans les parois.

Je n’ai pas oublié le crissement de l’animal, infime, incessant. Ni le rythme qu’il marquait dans l’éternel vacarme.

À l’époque où je n’étais qu’un matelot parmi d’autres, j’ai entendu mille fois se masturber un de mes camarades dans l’obscurité. Des bruits aussi secrets que ceux des rats. Insistants, exacts. Eux aussi avaient leur rythme propre.

Un rythme différent du mien. Nerveux, rapide. Comme si les matelots voulaient en finir vite et bien. Éjaculer dans leur main pour pouvoir s’endormir enfin.

En ce temps-là, moi aussi je me caressais, je me masturbais aussi silencieusement que possible, en imaginant le sperme sur mes vêtements, la toile grossière sur laquelle nous dormions et les liquides qui s’assécheraient dans la chaleur pelotonnée.

Je pensais, comme aujourd’hui, aux rats.

Étaient-ils eux aussi à l’affût de quelques gouttes de l’épais liquide ? Espéraient-ils, comme moi, goûter sa saveur doucereuse ?

La laper soigneusement ?

S’il en tombait un peu par terre, enfonceraient-ils leurs dents dans le bois du plancher ? Dégusteraient-ils chaque goutte du bout de leur longue langue râpeuse ?

Je repense à Muresh, à la nourriture tiède que je lui sers.

Si l’un de mes hommes descendait à cet instant, comprendrait-il pourquoi son capitaine se masturbe dans la cale ? Et le soin avec lequel je laisse goutter ma semence sur le bois ?

Comme une invitation muette à des rats qui ont sans doute disparu.

 

— Capitaine !

La voix d’Arghezi fait irruption dans un rêve que je ne partage pourtant qu’avec le Déméter, notre plaisir commun de labourer la mer.

J’ouvre les yeux, c’est le cuisinier qui me secoue délicatement, son visage au-dessus du mien. Il suffirait d’un mouvement pour que je boive son souffle, que ma langue frôle ses lèvres.

— Capitaine !

Voix susurrée, intime. Il veut que personne d’autre ne l’entende, et moi je ne veux pas qu’il s’écarte de moi. Je peux sentir la chaleur de sa peau.

La fièvre.

Soudain, tout me revient, et me réveille d’un coup, cherchant à m’écarter de son visage enfiévré, de la maladie qui s’est frayé un chemin jusqu’à mon lit.

Arghezi doit me retenir pour que je ne tombe pas du lit.

— Réveillez-vous, monsieur.

Ce n’est que lorsqu’il me touche que je comprends qu’il est bien réel. La température de nos peaux est la même. La peste nous a épargnés tous les deux, à moins que nous soyons déjà condamnés.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Je suis presque sûr de ce qu’il va répondre. Qui a été contaminé ? Comment me faut-il réagir ?

— Accompagnez-moi, dit-il.

Tandis que je m’habille en silence, le cuisinier fixe le couloir obscur. Les épaules relevées, la tête légèrement inclinée vers l’avant, les mains sur les avant-bras, la poitrine cachée dans une étreinte sans force.

On dirait un homme pris dans une tempête de neige, sans autre protection que sa propre chair. Avec pour seules certitudes, cette peau et le flux ininterrompu de son sang.

Mais ce n’est pas le froid qui fait trembler ses lèvres.

Il a vu quelque chose, quelque chose s’est passé qui le pousse à se blottir dans un coin, prêt à couiner comme un rat.

Quelque chose qu’il veut me montrer.

Nous traversons le pont sans rien dire, sans prévenir les hommes du dernier quart. Je regarde la voilure, peau sèche suspendue à un squelette de bois. Arghezi désigne la cale. Bien sûr. Je n’ai aucune envie d’y descendre, d’autant moins que le cuisinier refuse d’aller plus loin. Ce qui l’a effrayé est caché là…

Mais je suis le capitaine et il faut bien que quelqu’un le fasse.

Le sol de la cale est recouvert d’une couche de brume qui ondoie souplement, des marées de vapeur dans une mer blanche.

À l’extérieur, c’est dégagé, le ciel et la mer sont clairs. Je n’ai même pas le temps de penser à la fumée d’un incendie : un cri monte de cette brume-là.

Je descends sans savoir pourquoi, peut-être pour m’assurer que c’est vrai, que ce n’est pas un autre rêve dont on me réveillera pour m’informer que la peste ravage mon bateau.

Arghezi est resté en haut, la lampe qu’il tient projette mon ombre sur cette chose qui se convulse dans le noir.

Un cri strident, continu, presque silencieux. Secret. Comme le murmure d’Arghezi. Comme Mikhaïl chuchotant “oui”. Un cri multiple, un chœur de cent cris différents.

Je finis par comprendre quand je pose le pied dans la brume sur une petite chose qui se tortille sous ma chaussure et y enfonce ses dents minuscules.

Un rat blanc.

Il y en a des milliers par terre, indistincts dans leur course folle. À couiner d’une façon différente, comme si leur couleur et leur corps anormaux avaient affecté aussi leur timbre. J’entends leurs cris mais pas le frôlement de leurs pattes sur le bois ni le battement rapide de leurs pas, on dirait qu’ils ne touchent pas le sol.

Un rat gris passa près de moi à toute vitesse, en direction d’Arghezi. Des rats blancs le poursuivaient, il était sur le point de s’échapper quand ils le rattrapèrent et le déchirèrent de leurs dents acérées.

Une guerre de territoire.

Voilà pourquoi ils avaient disparu depuis dix jours : les nouveaux venus reconnaissaient le terrain, les anciens fuyaient la supériorité numérique des autres, des guerres secrètes, des morts et des assassinats derrière le bois, sous les planchers, sur les poutres.

Rien de plus facile que de deviner d’où venaient les rats blancs ; ils entouraient les caisses de terre comme pour les protéger ; peut-être y avaient-ils fait leurs nids.

J’ai appuyé de tout mon poids pour écraser le rat qui s’est mis à vomir du sang, trop de sang pour ce corps maigre et fibreux.

J’aurais voulu les écraser tous, les broyer l’un après l’autre. J’ignore pourquoi : peut-être à cause de leur timbre, de leurs couinements insensés, de leurs petits yeux couleur de sang…

Il suffisait de condamner la cale. De les laisser mourir de faim dans l’obscurité éternelle de la chose morte, et se dévorer entre eux.

Alors seulement, peut-être, je pourrai surmonter la peur qu’ils m’inspirent depuis que j’ai compris, l’espace d’un instant, que l’obscurité ne m’a pas trompé : avant de prendre la forme de rats, ils n’étaient que de la brume qui s’échappait des caisses, qui filtrait entre l’assemblage de planches trop ajustées pour que rien en sorte…

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— Des fois, ils couinent comme des porcs.

Surpris, je lève les yeux. Olgaren fixe du regard l’écoutille de la cale, hermétiquement fermée. Il n’a pas besoin de réponse, il joue sans s’en rendre compte avec une cordelette qu’il a au poignet, ses doigts passent et repassent sur trois gros nœuds. On dirait un chapelet mais ce n’en est pas un. Ou en tout cas, il sert à des prières d’un autre genre. Trois nœuds : en défaisant le premier, on libère un vent calme, une bourrasque au second et au troisième, la voix de l’ouragan. Un Finlandais m’en a aussi offert un dans le port d’Ierápetra, après de longs jours de calme plat. Olgaren l’a acheté, lui qui croit aussi au pouvoir de ces petites ficelles tressées qu’on porte sur les vêtements pour éloigner les démons. Et jure que la poudre noire mélangée à de l’alcool fait de lui un étalon. Deux fois par nuit, proclame-t-il avec une fierté qu’on n’a pas envie de contredire. Un enfant tout surpris par le miracle de son corps.

Mais, quoi qu’il en soit, l’enfant n’arrive pas à se réveiller de son cauchemar, désormais.

— Et ils sentent mauvais, capitaine, ils couinent et exhalent des bouffées d’haleine morte, comme s’ils avaient dévoré de la charogne ou qu’eux-mêmes étaient pourris à l’intérieur…

Joachim et Petrofsky se sont éloignés ; visiblement lassés des histoires d’Olgaren.

— Ils ne sortent que la nuit. Vous avez remarqué ? Ils sont blancs et ne sortent que la nuit, parce que le blanc est une couleur malsaine dans l’obscurité.

Olgaren porte une blouse ouverte qui laisse voir une partie de ses épaules, où une ecchymose s’estompe : un coup donné par Vlahutza au début du voyage. Je n’en demande pas la raison : facile à deviner. Quand Olgaren a quelque chose à dire, il ne peut pas s’en empêcher, impossible d’éviter que s’échappe ce qui fermente en lui.

— Mais ils ne s’approchent pas. Pour une raison quelconque, ils ne se mettent pas en travers de notre chemin, ils ne mangent pas ce qui est à nous. Ils ne sont pas arrivés en même temps que nous, je n’en ai senti aucun me courir dessus à toute vitesse. Des fantômes de rats, voilà ce qu’ils sont. Ils s’occupent de leurs affaires, et on devrait se contenter de savoir qu’ils restent là-dessous, mais ils couinent comme des porcs dans l’obscurité. Les autres s’en moquent, que les rats fassent ce qu’ils veulent tant qu’ils ne mordent pas, mais moi aussi je les aurais enfermés dans la cale, comme vous.

Soudain, il réalise ce qu’il vient de dire, et ce qu’il lui en aurait coûté si Vlahutza l’avait entendu. Ce petit ton d’approbation pour son capitaine qui a pris la bonne décision, pour une fois. Sa façon d’acquiescer à mes décisions d’annuler la réorganisation du chargement et de faire condamner les écoutilles à la place, sans oublier la récompense d’une lampée d’eau-de-vie en plus pour chaque rat blanc tué sur le pont.

Il me regarde sans savoir comment je vais réagir.

— Merci, je réponds, parce que je ne suis pas Vlahutza.

Je le regarde s’éloigner, jeter un coup d’œil à l’océan par-dessus son épaule, comme s’il craignait que quelque chose en sorte.

Ce n’était pas la peste qui les effrayait. Pas plus que la disparition des rats.

Non, ils craignent quelque chose que moi aussi je sens sur moi comme une pluie persistante.

La même chose que ressentait Mikhaïl, et moi aussi, et nous tous qui arborons nos désirs comme des stigmates.

Ils craignent ces yeux qui nous observent !

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Je sors dans le vent et la nuit, dans le calme relatif du dernier quart de jour, un homme sur le pont, un autre à la barre.

J’étouffais dans ma cabine pleine du vacarme de mes pensées. Je sais que le plaisir m’attend dans mes rêves comme auparavant le rat, mais je ne peux pas m’y abandonner.

Je me souviens de m’être abandonné à Mikhaïl, et lui à moi.

Il est enterré à une croisée de chemins ; condamné par ceux qui l’y ont mis à ne jamais trouver la paix.

Et moi, vivant, sain et sauf, incapable de dormir malgré le plaisir qui m’attend dans l’obscurité.

Mais je pense aussi à Petrofsky, à la marque sur sa peau, au moment où la chair cesse d’être une frontière.

Je peux presque voir les corps dans la tiédeur ambiante, humides et transpirants, tandis que des doigts cherchent à se perdre entre les muscles et que griffer est un besoin qui va bien au-delà de l’excitation, une reconnaissance du corps tout proche, qu’on pénètre ou qui nous pénètre, qui est aussi le nôtre, et rien de tel que la douleur pour s’en rendre compte.

Des ongles qui tracent des sillons sur des dos, la sensation de la peau qui s’ouvre, l’exquis tremblement qui se diffuse et nous contamine, comme si la blessure était encore fraîche dans nos chairs…

J’entends la mer alentour, à moins que ce soit le sang qui bat dans mes oreilles. Aucune importance. Non, car je sais que je peux accompagner Petrofsky à la proue.

Je ne fais aucun bruit, personne n’entendrait mes pieds nus sur le bois. Je repense à la maison de mes parents à Dzerjinsk, les nuits où je me levais pour parcourir les pièces plongées dans l’obscurité, conscient que la maison n’était plus un espace en commun. Une fois les portes fermées, se créaient dans l’ombre des réduits privés, des secrets cachés sous les draps, abrités par les heures du néant.

Alors, comme maintenant, les légers spasmes du délire ; la peur et le plaisir entremêlés sans que je sache lequel me poussait à entrouvrir les portes dans un silence coupable pour espionner dans l’entrebâillement le sommeil de ceux qui perdaient ces moments à dormir.

Acketz sommeille sur le pont, enlacé à lui-même, comme s’il devait se protéger jusque dans le rêve.

Petrofsky est seul.

C’est excitant. Il est seul et a déjà accepté que quelqu’un laisse une trace sur sa peau.

Aussi seul que moi à cet instant. Petrofsky se trouve à côté de l’étai du mât de misaine, à regarder le ciel, pâle et tremblotant, tellement absorbé qu’il ne perçoit rien d’autre que son effroi. Je suis son regard, cherchant entre les étoiles froides ce qui l’a transformé en statue de sel.

Rien d’autre que deux nuages qui avancent lentement, à peine visibles dans l’éclat de la nuit.

Le vent agite les cheveux de Petrofsky, sa chemise ouverte laisse la poitrine blanche à découvert, le pantalon moule ses jambes noueuses comme s’il était mouillé.

Il semble immergé dans une mer de vent, s’enfonçant vers des profondeurs inconnues en regardant s’éloigner la surface, la frontière qu’il a franchie pour plonger dans ces eaux impalpables où il se noie.

Ses mains touchent son torse nu, le parcourent. Il essaie de se convaincre qu’il est réel, qu’il ne dort pas. Je l’entends haleter, chercher quelque chose, un cri, un mot qui lui permette de comprendre ou d’exprimer l’indicible.

Mon regard monte de nouveau le long des cordages et des voiles gonflées, le canevas insensé de la mâture, vers l’obscurité qui nous recouvre.

Rien que les nuages.

Alors, je comprends et, à mon tour, j’ai l’impression de me noyer dans le néant.

Le vent a pris vie dans la voilure, il s’évertue à arracher la chemise de Petrofsky, on l’entend s’engouffrer dans nos oreilles, on sent sa pression.

Mais là-haut, les nuages indolents avancent dans la direction contraire au vent déchaîné qui nous entoure.

Ces nuages appartiennent à un autre univers, à une nuit différente de celle-ci. La vitesse du Déméter les laisse derrière, fragiles, sans que le vent paraisse les toucher ni les pousser comme nous.

Je regarde la mer, les vagues qui troublent notre voyage, le léger voile d’écume qu’arrache à leur cime le vent qui les sculpte monumentalement dans sa rage. Impossible de voir si, au loin, vers l’horizon noir, la mer est aussi démontée ou si les eaux sont tellement calmes qu’on pourrait voir les étoiles s’y refléter.

Le vent enveloppe Petrofsky, agite tellement ses cheveux qu’il a l’air d’un fou. Il dit quelque chose, on dirait qu’il parle avec quelqu’un au milieu du fleuve invisible, avec ce vent qui pénètre dans sa bouche et souille le timbre de sa voix.

Je ne suis qu’à quelques pas de lui mais c’est comme si j’étais à l’autre bout du monde. Les cordages se tendent comme des veines, les voiles sont des muscles sur le point de se déchirer. Eux aussi tirent dans des directions différentes.

Le claquement des voiles dessine les contours informes du vent : au centre, Petrofsky.

Une main invisible dérange ses vêtements, découvre une épaule presque lumineuse dans la nuit.

Il lève la main et la suspend à quelques centimètres de sa peau nue, comme si quelque chose l’empêchait de toucher sa propre chair. On dirait qu’il pose sa paume sur le néant.

Le vent rabat ses cheveux sur son front, chaque mèche paraît animée d’une vie propre, balaie son visage, s’écarte pour le découvrir en partie, se colle pour cacher ses yeux ou dénuder la nuque fragile.

C’est alors que je comprends que je suis dans mon lit à rêver d’insomnie et de pont désert, car soudain le vent ne nous touche plus, ni moi ni le Déméter. Le calme nous enveloppe comme un silence, et les voiles et les bouts pendent sans vie le long du bateau.

Alors, soudain, je peux voir le vent.

Se rassembler, se condenser ; d’abord invisible, puis semblable à l’air frémissant de la mi-journée, comme de l’eau vive ensuite, des eaux profondes de mer gelée, et de la glace translucide, et de la brume, et du brouillard, de la neige noire et finalement, de la nuit sans lumière.

Et au beau milieu, Petrofsky, lentement déshabillé par des mains invisibles, enlacé à des ombres palpables.

Sa bouche ouverte comme pour crier, sa langue qui se délecte de quelque chose qui n’y est pas, ses mains agrippées au néant, son sexe découvert pour ne pénétrer personne…

Un rêve.

Je me dis que je suis dans ma cabine, endormi loin du réel, et que je rêve le languissant gémissement lointain du matelot, son souffle court de plaisir. Et le vent qui lui répond, s’abandonne un instant et exhale les relents lourds de l’orgasme.

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La nuit ne s’achève jamais quand on le voudrait. J’ouvre les yeux dans l’espoir de voir le soleil, la routine quotidienne du réveil, Arghezi servant le premier repas de la journée.

Au contraire, c’est la mer obscure, le sillage gris qui se perd au loin, le grincement bref et définitif du timon qui lutte pour maintenir le cap. Le vent, à nouveau.

Olgaren est à la barre, en silence.

La blancheur des voiles gonflées fait comme une autre lune pâle au loin. Je regarde vers la proue, les mâts du Déméter chargés du lourd mécanisme du cordage. J’imagine un feuillage étrange ; des arbres cachés parmi les feuilles de toile de chanvre qui nous entourent.

Nous manœuvrons une forêt nocturne vers d’autres obscurités, dans l’arôme de la terre cachée à fond de cale. De la terre de Valachie, cette région où l’on ouvre encore les tombes pour s’assurer que les morts y reposent toujours, sans que leurs mains soient minutieusement rongées par des dents mystérieuses.

Les vieszcy.

Ces morts qui se dévorent eux-mêmes, des dents noires qui en finissent avec la chair noirâtre. Et dont les parents meurent en même temps, au fur et à mesure du festin. La chair de leur chair, l’aliment de leur mort.

Il y a des hommes qui dorment sur les tombes en attendant que le monde se taise, que s’apaise la nonchalante respiration de la nuit, dans l’espoir d’écouter les habitants des cercueils, la chair déchirée dans les profondeurs, des hommes qui ravalent l’horreur s’ils entendent quelque chose et se serrent contre l’abîme qu’ils devinent sous eux, leur corps modelé et nourri par cette terre où ils enfoncent la tête, par crainte de ce qui s’y cache…

La terre que nous transportons.

J’observe mon ombre sur le bois du bateau, une ombre nocturne de lune pâle. Je remarque alors les trop nombreuses ombres du pont qui s’entremêlent, ombres grises et noires où s’en cachent d’autres, invoquées par les nombreuses lumières qu’on a allumées.

Des lampes près de l’homme de barre, suspendues à la cloche, le long de la rambarde, illuminant les escaliers qui mènent au pont, et le visage blanc d’Olgaren, son regard plus attiré par la flambée disséminée dans les récipients de verre que par la boussole.

Elles le protègent de la nuit, il n’a pas d’autre moyen de s’assurer que rien ne jaillit de l’obscurité sans qu’il s’en aperçoive.

Mais… et si l’ultime cadeau de la lumière était de nous montrer ce qui n’appartient qu’à la nuit ? Et si la mort valait mieux que de voir à quoi ressemble ce qui nous dévore ?

Mais le feu est notre seule protection, ces inconsistants murs lumineux de la chambre où nous nous réfugions, le seul espace à nous dans l’incommensurable maison de la mer nocturne.

Je reste au côté du pilote bien que n’étant d’aucun secours, incapable que je suis de dissiper la peur de cet homme qui bouge les lèvres sans cesse.

Je connais cette prière. Cette litanie de chiffres décroissants : les secondes qui nous séparent de l’aube.

Je sais pourquoi j’ai peur. Mais pas l’homme de barre. Rien ne peut l’effrayer ; rien d’autre que la nuit et l’obscurité et le vent incessant et les voiles qui claquent, et un capitaine au visage blafard surgi des ombres pour ne rien dire et qui scrute le ciel diaphane de l’horizon en quête d’une lumière seule capable de le rassurer.

Au-dessus de nous, le ciel perd de sa consistance, comme si la nuit était un poisson géant qui plonge dans la mer du jour, et dont la couleur se dilue dans le bleu translucide.

L’aube point tandis que l’obscurité s’en va en quête d’autres profondeurs.

Avec les étoiles, disparaît le vent. La brume se lève et les voiles se dégonflent ; elles ne ressemblent plus à des peaux tendues à craquer mais à de faibles membres fatigués.

L’air ne gémit plus alentour, l’arôme de terre devient salé.

Le Déméter ralentit, presque jusqu’à l’arrêt. Rien d’autre que la mer alentour, et pas d’autres hommes que nous.

On voit le néant qui nous isole.

Quelque chose vient de s’achever. Le calme permet d’en profiter, de le ressentir par chaque pore de la peau.

Alors, je regarde l’aube et je comprends.

La lumière ne peut pas nous protéger de tout.

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