La main de Sainte Modestine

Jeanne Schultz · Chapitre 8 sur 10

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La main de Sainte Modestine

Entrevue

 

 

LA chose étrange, ma chérie, qu’une «entrevue»! Drôle, ridicule, mélancolique; un peu de tout.

Imagine-toi qu’on fasse pour naître ou pour mourir cette sorte de répétition, de discussion préparatoire. On trouverait l’idée monstrueuse. Aimer, c’est presque plus grave.

Toute jeune sans doute, n’éprouve-t-on rien de ce qui m’a émue hier. Mais quand on a pensé et senti, quand on a vécu et qu’on a vu vivre, on apporte dans cette rencontre, avec de la tristesse, une sorte d’antagonisme involontaire et ironique, fait de peur, de froissements intimes, des derniers rêves aussi, demeurés malgré tout, et qu’on souffre de voir tombés là. Et cette lucidité railleuse, impitoyable pour les gaucheries qu’on a, comme pour celles qu’on remarque chez «l’autre», reste le sentiment dominant de ce tête-à-tête, où on relève avec une espèce de joie toutes les pauvretés de ce singulier début d’amour, en revanche de l’idéal qu’on portait en soi, et que le monde, les circonstances, les forces inertes de la vie, vous obligent à changer en cette farce ridicule et angoissante!

«Exagérations, violences d’une nature excessive,» dis-tu.

Eh! non. Voir les choses seulement; mais les voir telles qu’elles sont, au lieu de les regarder en soi, comme on fait quand on est toute jeune et qu’on sort de sa contemplation, les yeux si ensoleillés de la clarté intérieure, qu’on crie devant des nuages:

—Dieu! qu’il fait beau... Dieu! qu’il fait clair!

Rends-moi un peu mes dix-huit ans. Prenons ceux de ma fille, plutôt—si ma fille naît jamais de cette heure de causerie si vide,—ma fille mettra sa robe blanche; le ruban qui lui va le mieux, en toute simplicité, en toute bonhomie.

A la fièvre de ceux qui l’entourent, elle devine bien quelque chose. Mais quoi? l’approche de la destinée seulement, de la destinée qu’elle attend avec le même émoi délicieux que si elle venait à elle du vol le plus divinement libre.

Pourquoi songerait-elle à ce que cette heure cache de convenu?

Elle regarde les yeux de l’homme qu’on amène ainsi près d’elle; elle écoute sa voix, elle se trouble de sa force, et de tout ce qu’elle sent en lui que d’autres ne lui ont jamais montré.

Elle ne le compare à personne, puisque c’est le premier qu’elle voit occupé d’elle de cette façon; et à l’instant, il bénéficie de tout ce qu’elle a dans son cœur de désirs et d’enthousiasme.

S’il est tel qu’elle le choisirait à n’importe quelle heure de sa vie, tout est bien. Si non, elle le refait.

Le voilà peint tout en rose.

Les couleurs viennent de sa palette; mais elle l’ignore absolument, et il faudrait une nature d’homme bien dénuée et bien ingrate pour ne pas prendre de l’éclat à ce badigeonnage radieux...

L’amour est né, et toujours en se rappelant cette minute, elle en tiendra compte à celui qui la lui a fait connaître comme d’une chose venue de lui.

Marier alors les filles si jeunes et si stupides qu’elles ne distinguent pas entre la valeur réelle et la nullité aimable?... Les marier confiantes et joyeuses. Et puis bêtes si l’on peut! Il y a bien du bonheur, va, à savoir être simplement bête.

Si je l’avais été davantage, hier sur mon balcon, j’y aurais senti moins tristement tout ce que je t’écris là, et j’aurais regardé avec plus de résignation les côtés choquants de l’amour arrangé sur table, puisque j’étais venue, moi aussi, m’asseoir de l’autre côté de cette table.

Et comment aurais-je résisté à venir m’y asseoir? C’était depuis six mois une telle insistance de mes frères!...

—Brigitte ne peut pas rester comme ça.

—Il faut marier Brigitte.

—Depuis la mort de maman, elle a pris trop d’indépendance; si on attend encore, elle ne se mariera jamais. Bernard peut refaire sa vie; alors, que deviendra Brigitte?...

Voilà trois ans que je me suis installée chez mon dernier frère, quand il a perdu sa femme, et je le lie, prétend-on, par ma présence.

Puis d’autres arguments encore, donnés plus tendrement par mes belles-sœurs, qui m’entraient dans le cœur, mieux que la brusquerie de mes frères; sur la douceur du foyer, la mélancolie de l’isolement.

—Tu ne sais pas, ma petite Brigitte, ce que c’est que de vieillir seule. Sortir de chez soi, sans manquer à personne. Y rentrer quand on veut, sans jamais y être attendue. Ne faire ni bien ni mal. Ne faire ni peine ni plaisir; être indifférente enfin!... Passer son existence en s’attachant aux choses, en se créant par volonté quelque passion superficielle, pour se donner l’intérêt dont tout cœur humain a besoin. Le soir venu, n’avoir à se dire que les mélancoliques paroles des solitaires: «Comme ça tient compagnie, le feu!» en écoutant la pendule hacher à coups brefs les mêmes minutes que la veille, les mêmes que le lendemain... Dans la femme la moins tendre, il y a de l’étoffe pour plus que ça. Songes-y pendant qu’il en est temps!...

Sans compter les raisons que je me donnais à moi-même, celles faites des déboires éprouvés, qu’on tait, mais qu’on ressent fortement, l’écroulement de ces amitiés si chaleureuses, si belles à l’apparence, sur lesquelles on se reposait avec une foi si absolue.

Douces et charmantes, avec ce prix particulier des sentiments faits uniquement de choix et de prédilection. Qui pouvaient, se disait-on, sous une forme différente, remplacer et combler les affections ignorées? A qui, chevaleresquement, on aurait gardé ardeur et préférence unique, et qu’un caprice ou une lassitude dénoue tout à coup de l’autre côté, vous forçant à comprendre le peu qu’on aimait en vous: l’entrain de la jeunesse, l’attrait de la nouveauté. Ceci passe; cela aussi, tandis qu’on reste avec son cœur, toujours le même pourtant; son être moral, dont il est tenu si peu compte; aussi triste du vide éprouvé que de la révélation qui vous est faite.

Jusqu’à ce que, de révélations en révélations, on vienne à la certitude qu’il ne faut compter sur rien ni personne, et que le mot familier et éloquent «les vôtres», par lequel on désigne vos proches, est le seul vrai de la langue.

Alors soi aussi, on veut avoir un «vôtre», et c’est cette philosophie, faite de coups reçus, qui vous amène un matin dans l’express de Paris, assise à côté d’un frère bourru et bon qui feuillette des notes en répondant brièvement aux questions dont on l’accable.

Pour Bernard, ce voyage a deux objets: le côté industriel et le côté matrimonial. Il verra vingt-cinq messieurs pour le compte de l’usine et m’en fera voir un, pour mon propre compte à moi; et je prie Dieu qu’il n’y ait pas d’erreurs dans un tel maniement d’hommes.

Germaine n’a pu quitter sa chaise longue, Françoise ses trois petits rougeoleux, et c’est à la sagacité et à l’adresse du moins mondain de nous tous qu’est confiée cette mise en présence.

Cher bon ours, il est là, le nez dans ses papiers, sans cesse tiré de son travail par ce que je demande impérieusement; à quoi il répond avec autant de patience que d’évidente incompétence.

Honorable, intelligent, loyal et brave cœur, et d’autres choses encore, M. Reyville, tu penses bien, est tout cela pour le moins. Bernard le sait et en répond, et madame Lacombe aussi. Mais brun ou blond? grand ou petit? Quels yeux, quelle voix, quelle tournure? Là mon pauvre frère se perd. Il ne l’a pas regardé pour ça.

Bravement, il opte pour les probabilités courantes: brun, moyen; la tournure... comme tout le monde. Une voix?... Une voix comme la sienne. —Un aboiement alors.—Et il relève ses papiers pendant que je reprends ma photographie. Celle d’une vieille carte d’identité. Tout ce qu’on a pu me procurer.

Un bonnet de voyage tiré sur des yeux farouches, un collet de manteau relevé. L’air mécontent, la bouche serrée. Est-ce le froid? Le voyage? L’identité?

Veuf—ceci je le savais—et les mots de madame Lacombe: «Vous le consolerez, mon enfant», me reviennent terriblement, pendant que je fixe ce regard violent. Est-ce son chagrin qu’il tâchait de cacher ainsi, entre ce col et cette fourrure?

La gare du Nord. Notre hôtel. Une demi-heure pour m’habiller, et j’entre dans le petit salon où notre dîner était servi.

Debout à côté de Bernard un homme s’incline. Grand, mince. Deux yeux bleus, fatigués et doux. Des joues pâles. Des mèches grises dans des cheveux noirs abondants.

Dix mots courtois qui s’informent de mon voyage, et la conversation, coupée par mon entrée, reprend.

«Acétylène, acétylène.» Procédés Raoul Pictet. Procédés de M. Le Gall. Tubulures, chaudières, atmosphères, explosions. Boulonnage, déboulonnage. Dix lampes Carcel, cent lampes Carcel, et toujours cet «acétylène» qui revient périodiquement, comme on aurait pu concevoir que reviendrait le mot «Hyménée... Hyménée», si le chœur antique, massé dans un coin de la pièce, nous avait assistés de sa présence.

N’y aurait-il pas confusion, comme je le craignais en venant? Est-ce bien mon «monsieur» à moi? L’envie me prend de consulter les notes de Bernard, ouvertes sur le canapé.

De temps en temps cependant, il se tourne de mon côté, et cherche à me faire entrer dans cette étrange conversation.

—Est-ce que je m’intéresse à l’usine?...

—Mon frère m’en parle-t-il souvent?...

—Le climat du Nord me plaît-il?

Mais Bernard le reprend bien vite, se disant apparemment que je l’aurai toute ma vie, et qu’il le tient, lui, ce soir seulement, emporté par la passion des choses qui l’intéressent; et M. Reyville le suit complaisamment de fermetures en marmites.

D’un regard, en entrant, il m’a enveloppée toute:

—Pas grande, un peu forte, la peau blanche, les cheveux lisses. Elle est conforme au programme.

Voilà ce qu’il se dit, je pense; et à mon tour je l’observe avec une angoisse d’esseulement qui irait aux larmes si elle pouvait.

Ces cheveux gris, ces traits marqués, parlent de tant d’années passées où nous ne nous serons pas connus, dont je ne saurai rien du tout?

Sa figure me plaît telle qu’elle est, mais je la repétris à vingt-cinq ans, et je songe que jamais je n’aurai vu son rire de jeunesse, ni l’expression qu’il avait alors; que déjà, tant on change vite, il a été plusieurs êtres; que je l’épouserai moi peut-être à la dixième de ses formes, et que chacune a ses souvenirs qu’elle gardera et que j’ignorerai.

Souder deux existences sans rien de commun dans leur passé, qui l’a osé le premier?

Quel trou cela doit laisser, cet inconnu, puéril ou grave, qu’on sent en tout!

Moi-même, dans les heures finies, lesquelles lui raconterai-je? Lesquelles tairai-je?

Lui parlerai-je de maman?

Pendant que je me jure que non, la dernière catastrophe de leur maudit explosif est épuisée, et nous nous levons de table.

Bernard, soudain rendu au sentiment des choses, devient empesé et nerveux, puis dans une trouvaille d’ingéniosité qui le transporte, nous envoie sur le balcon, pendant qu’il fume son cigare.

La lune éclaire la rue. Le balcon, tout petit, très haut par-dessus les gaz et les lumières, reste sombre contre son mur.

Le cadre et l’instant sont intimes.

Lui et moi, nous savons tous deux pourquoi nous sommes assis là...

N’aura-t-il pas pitié du cœur froissé et troublé qui bat à côté de lui?

Il peut mettre ici encore une ombre de bon souvenir, que je rechercherai plus tard.

Si nous parlions franchement, au moins!

Il s’en est fallu, pour que cette simple bonne foi régnât entre nous, que ce fût moi qui la première trouvât le mot du début.

Mais il s’est repris avant moi—s’il avait à se reprendre—et s’est remis à causer, comme il causait l’instant d’avant, au choix du sujet près; contant des voyages, des pays, des visites de musées, des impressions de concert, avec l’aisance indifférente d’un homme dans son devoir mondain.

Mes goûts, mes occupations, ma vie?... Trois questions incidentes. Ce qu’il aurait pu demander à toute femme rencontrée. Des siens pas un mot. Et l’ironie me reprenait, devant ces semblants que nous gardions, devant cette comédie réciproque, avec l’irritation de ce front penché, derrière lequel roulaient des pensées toutes pareilles, je le sentais, j’en étais sûre, et qui gardait le secret de ses sensations présentes comme de ses souvenirs anciens.

Pensait-il à sa femme maintenant? Nous comparait-il, elle et moi?...

Quand je détournais la tête pour fuir cette idée insupportable, je revoyais les lumières d’en face, qui trouaient le mur noir. Combien de ces lampes éloignées éclairaient ce «bonheur à deux» dont on me promettait la douceur? L’avaient-ils acheté aussi cher, ces inconnus que j’évoquais, et sa conquête valait-elle l’effort que je faisais en ce moment? Il y avait du marché ici; de sa part comme de la mienne...

Et puis nous sommes rentrés, las de banalités et d’efforts.

Dans le salon, Bernard, son cigare éteint, la mine discrète et ravie, était assis dans le même fauteuil.

Il s’est levé en nous voyant, prêt à nous tendre ses deux bras, je le lisais dans son regard.

Ma mine l’a arrêté sur place, et croyant à quelque déroute, il s’est empressé auprès de l’ami malheureux qui cherchait bonnement son chapeau, sans nul signe de détresse; et un bras passé sous le sien, se préparait à l’emmener sans le laisser même me saluer.

Aussi son second étonnement a-t-il dépassé le premier quand il a vu M. Reyville, enfin dans l’heureuse possession de tout son petit bagage, qui se rapprochait de moi et me demandait nettement, faisant allusion cette fois à la cause de notre rencontre:

—Me permettez-vous, mademoiselle, d’accepter l’offre de votre frère, et d’aller visiter Valcreux?

Et moi lui répondre de ma bouche:

—Oui, monsieur, je vous le permets.

Il est parti après ça, et comme mon pauvre Bernard, demeuré là dans sa stupeur, ouvrait la bouche pour une question, je me suis jetée contre sa poitrine, éclatant en larmes du fond de mon cœur, pendant que lui, tout éperdu, répétait en me caressant de sa bonne façon maladroite:

—Ma petite sœur!... Ma petite sœur!... Tout s’est si bien passé pourtant!... Tout s’est si bien passé!...

Et sans doute il avait raison.