La main de Sainte Modestine

Jeanne Schultz · Chapitre 4 sur 10

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La main de Sainte Modestine

Entrée dans le Monde

 

8 juillet 1895.

 

M’A-T-ELLE fait rêver ta lettre! En ai-je assez lu chaque mot, en ai-je assez usé les plis!...

Il me semblait qu’en la tenant, je n’avais qu’à fermer les yeux et que je voyais tout ce bal. C’était ma lampe d’Aladin. Je la prenais entre les mains, et «tes» lustres s’allumaient. Les gens circulaient au-dessous; ma Lucette passait en tournant, avec son bel ami penché, qui l’écoutait dire ses folies; la musique m’arrivait après...

Je l’aurais racontée, ta fête, à qui aurait voulu m’entendre. J’y regardais danser chaque soir.

T’ai-je enviée aussi, pour tout dire! Pas de la vilaine envie dont on fait, je ne sais pourquoi, un des neuf très affreux péchés. De la jolie envie, naturelle à l’homme et aux petites filles, d’être là où l’on s’amuse. Pas d’y être «à la place» de quelqu’un; d’y être aussi, voilà tout...

Elle me faisait envie cette valse, envie ces voix qui chantaient et qui entraient au bout des doigts... J’aurais donné pour voir tout ça, je crois, une jambe et un bras! Payés après, bien entendu, pour être intacte à la fête!...

Non! ne te fais pas de remords, tu n’as pas eu tort de m’écrire. Si tu ne me disais plus tout, et que je n’aie pas de tes plaisirs la joie vraie que j’en ai, je serais un monstre enfin. Nous ne serions plus toi et moi.

Et puis...—écoute bien cet «et puis...»—Peut-être mon rôle de spectatrice est-il très près de finir... Ah! je ne peux pas attendre plus. Tu devais faire toutes les étapes et passer toutes mes transes; mais je ne pourrai écrire librement qu’après t’avoir dit le plus inouï.

Hier, à l’Élysée, dans un garden party dont je pense que, comme tout le monde, tu as entendu parler, j’ai fait comme toi l’autre soir, mon entrée dans le monde!...

—Toi?

—Moi!

—Depuis Saint-Denis? Restant élève!...

—Depuis Saint-Denis, où je suis encore.

Imagines-tu cette bombe éclatant dans la maison: «Tant d’élèves de chaque classe, invitées à la Présidence...» et la nouvelle se répandant. Une folie!... Un délire!

Accepterait-on d’abord? Ceci, pas de doute, comme tu penses. Un chef d’État, tu comprends, on ne discute pas avec lui.

Mais comment se ferait le choix? Tirage au sort? Cote personnelle? Notes de travail? De quoi allait-on tenir compte?

Les bruits les plus divers couraient. Il nous revenait des Loges, que la sélection là-bas serait faite artistement, «à la beauté».

Très décorative, cette idée; mais qui ne serait pas de mise chez nous, la «Maison» avec un grand M, tu sais?

Le sort, c’était l’espoir pour toutes, l’égalité dans l’infortune.

Le travail, la justice pure, la récompense scolaire, dans toute sa gravité décente.

Dans le doute, et en attendant, le flot des suppliantes se pressait à la chapelle, s’efforçant de diriger le ciel par ses prières.

«Sainte Vierge, faites que ce soient les bien notées qu’on demande», disaient les très sûres d’elles-mêmes...

«Sainte Vierge, dites le grade des pères... La hiérarchie, c’est quelque chose... Celles qui savent danser le pas de quatre. Celles qui...» Chacune invoquant sa vertu spéciale jusqu’au troupeau général qui, n’ayant rien à perdre, réclamait le sort à grands cris, avec les mystères de son sac.

Puis des prières, des stations, à genoux sur le carreau, presque le front dans la poussière... Et des offrandes pour «après»!... Des neuvaines, des rosaires, des sacrifices d’objets aimés; des livres et des livres de cierges!...

Des promesses à corrompre un saint! sans préjudice, rentrées dans les classes, d’échange d’objets qui «portent veine», de mots contre le mauvais sort, de gris-gris sauvages à porter. Des pratiques de sorcières... Une folie véritable, et qui ne l’a pas vue, n’a rien vu!...

Décision céleste ou terrestre, c’est au choix par les notes qu’on s’est arrêté enfin; et les noms bienheureux, officiellement proclamés, le mien appelé à son tour, et entendu de mes oreilles, avec un sursaut à mourir; tout notre besoin de vibrer s’est répandu sur la toilette!...

Tu sais la camaraderie réelle et charmante d’ici. Les déceptions subies, tout se reportait sur nous. Nous étions les héros du jour, et on nous traitait comme telles, en ne parlant plus que de nous.

Comment allait-on nous mettre? Laisserait-on chacune à sa guise demander une robe chez elle, ou imposerait-on une mesure? Ferait-on de nous un «ensemble», comme on appelle ici nos déguisements du lundi gras, quand toutes les élèves d’une classe se font la même tête?...

«L’ensemble» a prévalu, et sais-tu comment l’a résolu, le plus simplement du monde, madame la Surintendante?... Nous irions en uniforme.

Quelques-unes ont jeté des cris, et j’ai eu moi un peu gros cœur!

Sans approcher de ton duvet, de ta blancheur et de ta mousse, je voyais une petite robe lilas... Mais il y a des malheureuses qui s’habillent comme des paquets. Cela les sauvait du grotesque, sans compter qu’à bien tout prendre, cela nous donnait à toutes un petit cachet spécial. Presque un parfum d’autrefois. Un air de demoiselles de Saint-Cyr, s’en allant à Versailles pour jouer Esther chez le grand roi?...

Chacune aurait une robe neuve, des souliers neufs, et des gants blancs. Le chapeau serait remplacé et changé en un canotier!

Les coutures de nos robes seraient, pour cette fois, faites par extraordinaire en soie au lieu de fil; et, la veille du grand jour, par les soins de madame l’Économe, une distribution de quatre bigoudis par tête—c’est le cas d’employer le mot—nous serait faite, avec l’autorisation de nous en servir, et le droit de les mettre, dès le soir, en nous couchant!...

Appuyée sur tes godets, que penses-tu de mes coutures? Faites en soie, tu entends, Luce!

Et mon canotier, je te prie? Songes-tu au cabriolet, que j’aurais porté jadis, mué en ces petits bords coquins?

Quant aux quatre bigoudis, et à leur pose le dernier soir, on ne reverra plus ça!

Conçois-tu qu’on s’était demandé si toutes sauraient s’en servir! Pas, des plus petites aux plus grandes, une qui n’ait demandé la méthode. On est des femmes enfin! Mais une variété de conceptions dans l’emploi de ces objets, des miracles d’invention... des traits de génie, je t’assure, comme la nécessité en peut seule inspirer, pour friser à la fois, avec son petit matériel, le haut de la tête, les côtés, la nuque et le bout de la natte. Jusqu’à ce qu’une de nous, bravement, ait tiré du renfort de sa poche. Nous restions dans l’esprit, n’est-ce pas? et tortillons, rubans, papillotes se sont épanouis à l’instant.

Des figures à se rire au nez... Claudanne pansant un bouton qui l’affolait depuis huit jours—une tête d’épingle sur l’oreille gauche;—Fontelle polissant ses ongles. Elle a une main à bénir les foules... Bressoult me passant du sucre, trempé dans de l’eau de Cologne, qu’elle me forçait à manger pour-nous rendre les yeux brillants... Une réussite inouïe d’ailleurs. Un moyen à retenir.

Et notre départ le lendemain; les conseils de la dernière heure. Aux petites sur le buffet. A nous sur la bonne tenue.

L’examen réciproque de tous ces canotiers entre eux et des coiffures inédites. Les bigoudis ont fait merveille; il y a des négresses blondes.

Nos ceintures sont bien posées et égaient notre laine noire, nos collerettes, très 1830; candides et propres à la fois...

Fouette cocher, et nous roulons vers les grandeurs.

C’est madame la Surintendante qui nous conduisait en personne, pour nous remettre entre les mains du général Février, et le grand chancelier lui-même qui devait aller présenter son troupeau à l’Élysée.

Tant d’honneurs nous excitent, le côté mondain s’efface, nous récapitulons nos gloires. On est très chauvin chez nous.

C’est quelque chose, tu sais, que Saint-Denis et les Saint-Denisiennes, et cette croix que nous voyons partout nous est très fort dans le cœur.

Quai d’Orsay, nous nous arrêtons et nous changeons de conducteur. A la porte de l’Élysée nous descendons un peu tremblantes, nous formons nos rangs, très correctes, et le général Février, son beau grand-cordon en travers de la poitrine, prend la tête de son petit monde.

A cette minute, positivement, j’ai senti que Napoléon était un peu avec nous. Ne ris pas, Luce, je t’assure, il est adoré chez nous. Tu sais qu’il nous appelait ses filles et nous surveillait de très près... J’ai eu froid seulement au cœur quand j’ai pensé aux canotiers. Il ne les aurait pas aimés!...

Je suis restée dans ce nuage de griserie et d’héroïsme pendant tout le premier quart d’heure, ravie, soutenue; puis quelque chose m’a fait retomber. Quelque chose de bien vulgaire. Sais-tu quoi, ma pauvre chérie?... Mes souliers... que je regardais pour la première fois depuis le matin avec des yeux devenus conscients de leur effroyable laideur; des yeux qui en voyaient d’autres à présent. De vrais souliers, jolis, coquets, qui marchaient tout autour de moi, qui se posaient sur le sable en y marquant une petite trace, comme une patte de bergeronnette que j’effaçais, moi, en passant et que mon pied cachait toute, comme un pied de paysanne!

Ma joie s’est envolée. Napoléon et Louis XIV se sont retirés de moi, et je me suis sauvée à l’écart!

Qui voudrait s’approcher de moi? qui songerait à me faire danser?...

Oh! pour ces petits talons coquets, ce que j’aurais donné à cette heure!

Les ombrelles claires, les jolies robes; je regardais tout ça sans penser même à la laideur de mon noir; mais mes pieds, c’était une souffrance. Ils s’allongeaient, ils s’allongeaient... Je ne voyais plus qu’eux dans le jardin. Une gaucherie à perdre le sens et à ne pas pouvoir remuer.

Partout l’entrain gagnait, on nous mettait de la fête avec une bonté charmante. Les petites, au buffet, s’escrimaient avec ardeur. Toujours emmenées pour y aller, très sages, Dieu merci, mais les yeux luisants de plaisir.

D’autres, des grandes, dansaient déjà, en insouciance parfaite des galoches qu’elles traînaient. Moi, je restais dans mon massif.

Bien sotte! diras-tu. Bien sotte, assurément. Mais il me semblait que je comprenais pour la première fois combien nous étions loin, nous autres, matériellement et moralement, des gens qui vivent dans le monde— j’entends celles qui doivent rester à Saint-Denis pour toujours—que ce massif était la Maison, et que pas plus dans l’un que dans l’autre, nul ne viendrait jamais me chercher!... C’était triste, ma chérie!...

—Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous demander cette valse?

C’était un polytechnicien approché à tout petits pas; nullement amené par un officier, mais arrivé de sa volonté, l’air tranquille autant que j’étais effarée et désorientée, et qui attendait ma réponse!...

J’ai cru voir l’ange de Tobie me tendre la main!... mais comme toi, dans l’excès de ta joie, ma crise de mélancolie me rendait tout mot impossible, et je faisais seulement: «Non, non», en y ajoutant un sourire pour n’avoir pas l’air d’une idiote amenée de l’infirmerie.

—Quoi? Vous ne savez pas danser, on ne vous apprend pas ça là-bas?... Je me charge de vous conduire...

Et comme je protestais encore:

—Qu’est-ce qui peut vous empêcher?... On ne vous l’a pas défendu?...

Mon ange était raisonneur et voulait savoir les pourquoi?... Et j’ai avoué mon souci; pas complètement, comme tu penses, avec mes noires idées d’avenir... Ma peine de coquette seulement.

—Eh bien! nous danserons sur l’herbe, a-t-il dit en riant comme un fou. Ils ne tiendront pas toute la pelouse ces souliers d’ordonnance!... Et vous verrez comme il fait bon.

Et il faisait bon en effet.

Danser la nuit peut être exquis. Mais, Lucette, danser le jour, tantôt dans un rayon de soleil qui rend les yeux clairs et riants; tantôt dans un coin bien à l’ombre, qui a un air tout mystérieux, parce qu’on y est presque seuls à deux... Les feuilles qui remuent doucement, pas de tapage sur un parquet, et ce vent frais sur les joues!...

Veux-tu nous faire bergères, Luce? et nous danserons tous les dimanches, comme j’ai dansé hier!... Tu amèneras ton beau valseur.

Entre temps, nous marchions un peu, pour nous reposer en causant... J’ai parlé beaucoup, je crois. Il m’a fait dire ce qu’il voulait.

Ma vie, mon nom, mon pauvre père, que le sien a connu jadis...

On est frères dans l’armée, tu sais;—pas les enfants heureusement!—et on se sent tout de suite liés.

Passé commun, avenir pareil, dont on parle du même ton et avec le même enthousiasme.

Avec lui j’osais, sans gêne, reprendre mes grandes ardeurs.

Nous nous servions des mêmes mots. Nous croyons les mêmes choses.

Je lui ai confié notre arrivée. Cette fierté en entrant qui m’avait remué le cœur pour tout ce que nous rappelions... Et puis aussi les choses drôles... La soie de nos coutures, qu’il avoua ne pas remarquer; l’agitation des jours d’avant... Toutes les folies que je t’ai dites.

Puis comme ça me ramenait naturellement à mes souliers, à mes déplorables souliers! je lui ai fait la question qui me tourmentait depuis une heure et qui était le pourquoi de sa venue subite près de moi... Pitié?... Curiosité?... Quoi?...

Il s’est assez fait prier, et m’a répondu par morceaux.

—Parce que j’étais enchanté de rencontrer quelqu’un qui avait plus peur que moi, a-t-il dit d’abord en riant.

Peur, avec cet air net et tranquille, ce n’était guère probable, n’est-ce pas?

—Eh bien! a-t-il repris vivement, parce que je vous trouvais jolie, craintive et attristée, vous enfonçant dans ce buisson.

Et comme je me taisais, n’osant plus rien ajouter:

—Et aussi,—a-t-il continué, mais sans rire du tout cette fois,—pour vous connaître vite beaucoup, et pouvoir vous demander de vous revoir chez votre tante.

Crois-tu à mon empereur, aux mots qui appellent les bons sorts; à ce que c’est joli la vie?...

Je t’adore, ma chérie! Je t’adore, je t’adore!...

HÉLÈNE.