La main de Sainte Modestine

Jeanne Schultz · Chapitre 7 sur 10

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La main de Sainte Modestine

Chasse aux Alouettes

 

—B

LANDINE, vous ne suivrez pas la chasse à cheval aujourd’hui.

—Je vous demande pardon, je la suivrai.

—Ce n’est pas une question que je vous pose.

—C’est une réponse que je vous fais.

—Je viens de dire qu’on ne selle pas Laly.

—Je m’arrangerai pour une fois d’Éclat, si ça peut vous être agréable.

—Pas plus d’Éclat que de tout autre. Vous ne monterez pas cet après-midi.

—Alors je resterai chez moi!...

—Vous dites des enfantillages!... Ne pouvez-vous suivre en voiture?

—Pourquoi pas en chaise à porteurs ou dans les ambulances urbaines?...

—Je ne vois pas ce que la voiture...

—Non! vous ne «voyez» pas, vous qui galoperez où la fantaisie vous poussera, qui sauterez les plus beaux obstacles, et passerez les plus grands fossés, rien que parce que ce seront les plus grands; qui mènerez le train tout le temps, qui serez là, à l’arrivée, au départ, au milieu, et dans les coins encore si ça vous plaît; dans les bandes qui causent et qui traînent!... ce que c’est de s’encaisser dans un landau, entre les coussins, les fourrures et les édredons de madame de Lorne; les malaises et les flacons de madame de Croix-Romain; et les histoires du vieux La Feuillade, qui conte les chasses du roi Henri!...—Il a chassé au vol, cet homme,—pour s’en aller sur une grande bête de route, numéroter les bornes comme un cantonnier, entendre les voix, par hasard, sans pouvoir jamais les suivre, les sonneries... quand ça se trouve, et arriver enfin, la bête servie depuis une demi-heure, et chacun retombé à plat, ou animé par un spectacle qu’on n’a pas vu, et dont les détails insipides pleuvent sur vous à l’instant!

—Vous prendrez la charrette anglaise, vous conduirez vous-même, et vous pourrez passer partout.

—Y compris taillis et sentiers, avec une de ces dames que je serai forcée d’emmener, qui se trouvera une poltronne, et qui criera que je lui romps les os!...

—Pourquoi n’iriez-vous pas toute seule?

—Comme ce serait gracieux pour elles! Une place vide près de moi, et Tomy par derrière, pour les barrières et pour le fleurt!...

—Pour me faire plaisir, Blandine!...

—Non! ne demandez pas ça comme ça. Rien de plus irritant que cette formule!... On vous prive d’un plaisir; on vous propose un sacrifice, et comme on sent que c’est insupportable ce qu’on veut, on ajoute: «Pour me faire plaisir!» de façon que c’est la victime qui prend un air de bourreau, un air de sans-cœur, si elle refuse ce qu’on implore d’elle si gentiment! «Pour me faire plaisir!» Ça vous fera plaisir alors, que je reste seule et que je m’assomme?...

—Vous savez bien...

—Non! je ne sais pas.

—Ma petite Blandine!...

—Et moi je vous dirai: «Mon petit Luc!... Mon cher petit Luc!...» et nous verrons lequel des deux sera le plus petit et le plus gentil!...

—Je comprendrais tout ce que vous dites s’il n’y avait pas de raisons sérieuses!...

—C’est que, justement, je n’en vois point.

—En vérité, vous rendriez fou!... Oui ou non, vous êtes-vous trouvée mal hier en descendant de cheval? Êtes-vous restée dix minutes sur les peaux d’ours du vestibule, avant de reprendre connaissance? Avez-vous convenu après que c’était la fatigue de votre longue course de la journée? et pensez-vous que, cela étant, ce soit raisonnable de recommencer aujourd’hui?...

—Je ne me suis pas trouvée mal en descendant de cheval, vu que j’ai traversé seule toute la cour, et monté toutes les marches du perron. En entrant dans le vestibule, j’ai vu que les murs bougeaient. J’ai demandé à M. de Mortreix, qui marchait à côté de moi:

«—Pensez-vous que l’antichambre tourne?...

«Il m’a regardée, et m’a répondu en mettant son bras derrière mes épaules:

«—Non, l’antichambre ne tourne pas; mais vous allez vous trouver mal, il faut vous étendre à plat...» Et il m’a allongée sur les peaux que vous dites. On s’est approché, on a crié, j’ai senti de l’eau des carmes sur ma langue; du vinaigre dans mes cheveux; de l’eau de Hongrie dans mes oreilles; et tous les flacons de ces dames sous mon nez, mélangés à tourner un cœur de roche.

«—Vous êtes arrivé, vous m’avez prise et portée jusqu’ici. J’étais parfaitement bien; mais verte comme une pelouse. Vous, fâché comme d’une sottise. C’était de peur; c’était très gentil, et je me suis laissé gronder:

«—Ça m’arrivait-il souvent?...

«—Qu’est-ce que je pouvais avoir eu?...

«—C’était la fatigue du cheval!...—moi qui suis montée à huit ans!

«—Je n’ai pas voulu vous contredire; puis je surveillais ma pelouse, que j’avais une peur terrible de voir rester de ce ton printemps. Comme «ça» ne m’était jamais arrivé, j’étais aussi perplexe que vous, sur les suites de l’aventure. Je n’ai donc «convenu» de rien; et si, au lieu de dîner et de danser après aussi gaiement que nous l’avons fait, vous aviez repris votre interrogatoire, je vous aurais trouvé cent raisons qui valaient la vôtre!...

—Dites-les maintenant.

—C’est ridicule, à quoi bon? Quand je vous aurai raconté que j’avais reçu le matin une amazone que j’attendais, et dont le corsage était trop juste; que j’avais décidé de la mettre, et qu’on me l’a boutonnée en prenant mon crochet à bottines; que j’avais fumé à déjeuner une cigarette, et bu sur mon champagne-cocktail une tasse de lait; que dans les garnitures de la table, Louis avait mis des fleurs à odeur; que je me suis pincé le doigt— vous pouvez voir, il est tout bleu—au moment où nous descendions, et que j’ai promené tout ça de deux heures à sept heures et demie; ça vous retirera-t-il de l’esprit l’idée que vous croyez vraie, pas parce qu’elle l’est, mais parce que c’est la vôtre?...

—Enfin, puisqu’il y a eu fatigue—mettons pour une cause quelconque— avouez qu’il est plus raisonnable de vous ménager aujourd’hui.

—Mais qui est-ce qui l’est, raisonnable? Pourquoi serais-je raisonnable? Est-ce qu’on l’est à vingt ans, quand on se porte bien et qu’on s’amuse? C’est la vertu des gens qui ne peuvent plus rien faire!...

—Alors, il faut que je le sois pour vous!...

—Ce qui signifie?...

—Que puisque vous ne voulez qu’on vous dise ni «Ma petite Blandine», ni «Faites ça pour moi», ni le faire de vous-même, je vous dirai simplement: Je ne «veux» pas que vous montiez et vous ne monterez pas aujourd’hui.

—Ne me dites pas ce mot-là, Luc!

—Pourquoi ne vous le dirais-je pas?

—Parce que j’en avais envie tout à l’heure, de cette chasse, pas très, pas tant que je le disais. Mais si vous saviez maintenant!... C’est de la fureur, de la crispation!... Vous ne pouvez pas comprendre, vous les hommes, ce que c’est devant une volonté ou un désir véhéments que d’entendre tout à coup ce mot-là, dit sur ce ton-là qui fait mur et qui vous arrête!...

«—C’est à se casser la tête dessus. Ce «plus fort» qu’on sent près de soi, qui a le droit et qui en abuse!...

«C’est le mot qui donne envie de vous braver et de faire des sottises, de vous détester et de vous battre, et d’être très forte pour vous faire mal.

«Le «Je veux» de tendresse, nous le disons et on l’écoute. Mais l’autre, celui qu’on dit pour les choses graves et les choses désagréables, quand on s’aime et quand on ne s’aime plus, c’est méchant et lâche de s’en servir, puisque vous savez bien qu’il réussira!...

«Pas de raisons; pas d’explications...

—Oh! Blandine!...

—Je «veux», voilà tout. C’est brutal!...

Et comme Luc de Versoix protestait d’un geste effaré devant la véhémence de sa femme, elle avait repris, toujours plus violemment:

—Oui! c’est brutal!... Et maintenant, allez-vous-en! Vous avez clos la discussion. Vous êtes le maître, vous l’avez dit. Je ne monterai pas à cheval; mais je n’irai pas en voiture non plus, et je ne paraîtrai pas de la journée! Le repos sera complet comme ça.

—Vous ne ferez pas cette sottise!...

—Et qui donc m’en empêcherait?...

—Songez à ce qu’on penserait.

—Oh! non! je vous jure que je n’y songe pas!...

—Mais que dirai-je, moi, à tout ce monde?...

—Ce que vous voudrez, ce qu’il vous plaira. Je n’ai pas réuni trente personnes chez moi, pour les héberger et les amuser, pour qu’elles me fassent encore la loi! Dites-leur que je suis malade... Dites-leur que je suis morte!... Et je serais enchantée que ça soit vrai!...

Et bondissant de son fauteuil, avec une agilité qui enlevait toute probabilité à ce vœu macabre, Blandine avait disparu, laissant son mari dans sa chambre, où avait eu lieu la discussion, pour s’enfermer dans son petit salon.

Un instant, Luc était demeuré perplexe et immobile, prêt à la rejoindre et à céder. Puis, furieux à son tour, par réflexion, il était entré dans son cabinet de toilette, s’était laissé équiper avec une mine farouche et, sans avoir prononcé un mot, avait rejoint ses hôtes en bas.

Un tumulte de questions, d’exclamations intéressées et attendries était venu jusqu’à Blandine, au moment où son mari avait paru seul; puis un grand piétinement de chevaux, le bruit des voitures qui s’avançaient à leur tour, s’arrêtaient devant le perron et s’éloignaient au trot; puis plus rien, dans tout le château, que le tapage de la colère de Blandine, qu’elle entendait gronder comme un bruit matériel; une marée montante dans ses oreilles et dans son front.

C’était la dixième fois depuis le matin que cette discussion se renouvelait entre elle et Luc.

Plaisante d’abord, tendre et câline ensuite, pour finir par cette violence et cet éclat inattendus; et la jeune femme demeurait aussi saisie du dénouement que si elle n’y eût pas contribué.

Comment en étaient-ils arrivés là?

Regret véritable de manquer cette chasse; esprit de contradiction aiguisé par la lutte; habitude omnipotente qu’on lui cédât toujours; il y avait de tout ça, dans son cas à elle. Craintes sincères seulement, et impatience développée peu à peu chez Luc...

Mariés depuis un an, c’était sinon le premier choc, du moins la première querelle survenue entre eux; et il avait fallu la présence d’étrangers talonnant le jeune mari, l’agacement et la responsabilité de son rôle de maître de maison, pour qu’elle se terminât ainsi.

Libre de son temps, et de sa présence, il eût patienté, temporisé, et plus probablement cédé; soit qu’il eût emmené Blandine, soit qu’il eût renoncé à chasser lui-même.

Mais la possibilité que le maître de la maison, qui était en même temps le maître de l’équipage, se dispensât de paraître ce jour-là?

Seulement, dans son exaspération, Blandine ne voulait tenir compte de rien que de cette volonté rigoureuse, tout à coup exprimée; de ce grand et joyeux tapage du départ, du silence qui venait de lui succéder, et d’elle, dans ce grand château muet, où elle se faisait l’effet d’une abandonnée et d’une victime.

Laissée!... Il l’avait laissée... Il était vraiment parti!... Et c’était surtout l’impuissance de sa fureur qui l’exaspérait.

Entre les deux verrous qu’elle venait de pousser elle-même sur ses deux portes, elle se promenait de long en large, avec toute la rage d’une prisonnière véritable. Prisonnière en effet par l’impossibilité où elle était de rien tenter maintenant...

Les projets et les volontés les plus absurdes lui traversaient l’esprit tour à tour.

Elle allait s’habiller, faire seller son cheval et rejoindre la chasse.

La présence de leurs hôtes lui garantissait un accueil correct de son mari. Ensuite... Eh bien! ensuite, ils s’arrangeraient, elle et lui!...

Ou... mieux encore! Après une visite faite chez quelque voisine éloignée, elle se laisserait retenir à dîner de façon qu’à sa rentrée, ce serait Luc qui à son tour trouverait la maison vide... qui la croirait partie peut-être!... Ou...

Dans le premier quart d’heure, follement, furieusement, elle avait imaginé toutes les vengeances qu’elle pouvait tirer de cet acte intempestif d’autorité; toutes les sottises à faire, sur lesquelles elle raffinait avec jubilation, et ce n’était que la vivacité de ce roulement d’idées, qui l’avait empêchée de passer à l’exécution de quelqu’une d’elles. Puis la réaction des larmes était venue, et ensevelie maintenant dans les coussins soyeux d’une énorme bergère, elle pleurait sans se lasser.

Son petit mouchoir à dentelles, cent fois mouillé, ne se lassait pas plus qu’elle. Froissé, menu, compatissant, il volait d’un œil à l’autre; et c’était le plus délicieux chagrin du monde que celui de cette jolie créature, pelotonnée dans cette soie à fleurs, pleurant avec l’abandon, la violence et la grâce des larmes d’enfant qu’un mot suffit à sécher, mais qui jaillissent en attendant, comme si rien ne devait les arrêter.

Avec ses pleurs, la vivacité combative de son humeur s’écoulait, mais non l’amertume de son esprit, et comme entre deux soupirs l’offense repassait pour la millième fois en flèche dans sa pensée, elle s’était levée tout d’un coup, et d’un ton grave et distinct:

—Alors, ils sauront cela aussi..., avait-elle formulé nettement.

Et tout aussitôt, sans doute pour se mettre en mesure de «les» informer de ce qu’ils devaient savoir, elle avait traversé le salon.

Près de la fenêtre, dans un faible retrait du mur, se trouvait un petit secrétaire dont les cuivres rares et les bois divers, foncés par le temps, brillaient doucement.

Un fauteuil léger à portée de la main; des fleurs sur une table; une statuette sur une console; tous les jolis riens du coin favori, celui dans lequel on vit, où l’on va s’asseoir instinctivement dès qu’on entre dans la pièce.

Arrivée là, d’un coup d’œil prudent, Blandine avait regardé autour d’elle, comme si sa solitude et ses portes closes ne suffisaient plus pour ce qu’elle allait découvrir, et, la clef prise dans l’abri mystérieux d’une triple boîte, elle avait ouvert le meuble.

Il y avait une glace dans le fond, et c’était une chose bizarre et un peu troublante que de se voir écrire et penser, avec ces deux yeux toujours sur soi, dès qu’on levait les siens. Il semblait qu’il fallût là plus de sincérité; qu’un peu de ce mystère, et de ce gardé, qui demeurent dans la pensée humaine à l’instant où elle se livre le plus, tombaient forcément devant ce regard, qui, quoi qu’on en dise, est celui qui vous connaît si bien.

Il y avait plus de sympathie aussi que dans un secrétaire ordinaire. Blandine l’avait éprouvé plus d’une fois; et au premier mouvement de son œil dolent vers la glace, un peu du réconfort habituel lui était venu tout de suite.

Sous le plus grand des tiroirs, quand on l’enlevait entièrement, on découvrait un petit dessin de marqueterie, d’une minutie et d’une finesse extrêmes.

Et quand on appuyait un ongle sur la rosace du centre, un déplacement se faisait, qui mettait à jour un second tiroir de la même taille que le premier.

C’était là que se trouvait ce qu’était venu chercher la jeune femme: un cahier de papier blanc, noué simplement par un gros ruban.

Elle s’était assurée d’abord que plus de la moitié des feuilles, demeurées intactes, allaient lui permettre d’accomplir la menace faite; puis elle l’avait repris, fermé, entre ses doigts, et le regardait maintenant depuis la première page.

Rien sur celle-là. Sur la suivante une date. Sur la troisième enfin, bien détachés du reste, et tracés d’une grande écriture, ces mots:

«J’écris ceci pour mes enfants»; puis, plus bas, les lignes serrées et ininterrompues du récit qui commençait.

Un vague sourire avait passé sur la bouche de Blandine. Elle avait fermé les yeux pour voir si elle se rappelait tout encore, mot à mot, rien qu’en y repensant! Puis cela lui avait semblé trop long, et elle s’était remise à lire.

24 mai 1895.

«J’écris ceci pour mes enfants.

«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus charmant que ce temps-là chez lui.

«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des chasseurs, —les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,—qui se communiquait à nous toutes.

«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit!

«Moi qui dispense à présent—Luc me l’a permis plusieurs fois— l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre.

«Achever une bête que des chiens acculent et qu’ils vous présentent demi-morte; quel intérêt?... De ces sottises enfin qu’on dit quand on parle de choses qu’on ignore totalement...

«Nous chassions le renard et le lièvre, dans la petite forêt, tapies derrière ces messieurs, dans les lignes où ils guettaient les pauvres bêtes au passage; quand ils voulaient bien nous emmener, sous promesse d’un silence de nonnes—un peu une chasse de Peaux-Rouges, je trouve,—ou la grosse bête dans la forêt de Velours.

«Nous partions de bonne heure dans les voitures de chasse, somnolentes du côté féminin, et assez mal coiffées,—je me rappelle ce détail;—toutes plus paresseuses que coquettes, paraît-il.

«A Lux, on trouvait le garde et les chiens, et le soleil, en montant, commençait à ranimer les esprits.

«Laissées à quelque étoile, à cause des longues marches qu’on allait faire, nous nous asseyions dans cette mousse merveilleuse, qui donne à la forêt son nom symbolique et charmant; et souvent c’était nous qui voyions passer la bête dans un défaut; ou quelque autre, non suivie, que la chasse faisait fuir et qui s’enfonçait dans la forêt.

«Un froissement de branches, et la douce tête paraissait, avant que le bruit de ses pieds légers nous eût averties... Puis, d’un bond, elle rouvrait le taillis, nous laissant aussi surprises qu’elle, un peu effrayées même... «Si, à sa place, il était sorti un sanglier!...» Seulement le sanglier ne sortait jamais.

«Le retour, par exemple, était tout animation et causerie.

«Le déjeuner, fait dans la grande salle aménagée chez un des gardes, était loin. On avait faim, on avait soif: ce qui, avant de rendre mélancolique et las, rend expansif et bavard... A l’avance, nous expliquions aux jeunes ce qu’il leur restait à faire le soir. Un petit cotillon à improviser; des tableaux vivants, que nous avions imaginés en les attendant; la répétition générale de la comédie en cours.

«Je vois encore une scène de déclaration, très mal dite la veille, que les acteurs placés dans des voitures différentes avaient entrepris de recommencer, pour gagner du temps, pendant que les chevaux marchaient au pas, côte à côte.

«Le trot reprit au moment où le jeune premier, pour ne négliger aucun jeu de scène, mettait un genou en terre et pressait, aussi amoureusement que fictivement, la main qu’il devait baiser le soir!...

«Le premier genou joignit le second, fort rudement, et les deux mains nagèrent devant elles, cherchant un appui. Ce fut le plus bel effet que Michel d’Épeuille obtint jamais...

«Et ce jour d’ouverture où mon oncle déclara en revenant qu’il entendait manger le soir même les perdrix qu’il avait tuées et gardées dans son carnier!...

«Comme on lui rappelait doucement l’humeur d’Honorine, aussi célèbre par sa mauvaise grâce que par ses talents culinaires:

«—Eh bien! je les lui donnerai toutes plumées, avait-il répliqué.

«Et le voilà plumant avec fureur, aidé bientôt de deux ou trois autres, pendant que la voiture courait toujours, et que, derrière nous, ce petit duvet gris tournoyait avant de tomber sur la route.

«Et les dîners du retour! ces beaux dîners bourguignons, où les plus sages finissaient par se laisser griser un peu, où les écrevisses étaient si poivrées, et les vins qu’on nous faisait boire par-dessus «pour que ça ne pique plus» si jolis dans le verre!...

«Des bouteilles de tous les âges, grises au dehors, vermeilles dès que la première goutte coulait, qu’il fallait goûter tour à tour, comme gloires nationales... et tout le soleil de la journée, reçu sur la route, qui ressortait par les yeux et les voix à ce moment-là!

«Mais cette année-ci, je n’étais plus gaie, et la voix des autres m’impatientait comme du tapage.

«Au printemps, il m’était arrivé une chose qui m’avait fort peu occupée sur le moment, et qui depuis, petit à petit, sans que j’aie pu savoir comment, avait dérangé toute ma vie. C’était la demande que Luc de Versoix avait faite de ma main.

«Pourquoi je l’avais refusé, sans une hésitation, sans que rien pût me déterminer au moins à réfléchir, ma part de paradis serait au prix de l’explication, que je serais incapable de la formuler aujourd’hui.

«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre. Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc.

«L’avais-je toujours trop connu?

«Était-ce trop soudain?...

«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour».

«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations: c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement. C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que les jours où il était certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait extrêmement difficiles.

«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me pénétrait un peu.

«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse, l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos actes...

«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air Henri III, hardi et las.

«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des créatures.

«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent, nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!...

«Il me semblait qu’il allait voir ça tout de suite, qu’il viendrait à moi, et que c’était lui-même qui me dirait le mot nouveau que j’avais dans le cœur.

«Nous partions pour un bal, je me rappelle, le soir où j’avais vu tout à fait clair en moi.

«Jamais il ne m’avait semblé tenir la vie, le bonheur et la force dans mes mains comme en cet instant.

«Le plus sot des obstacles arrêta mon élan. Luc n’était pas là, tout bonnement; et huit jours de suite, dans les endroits où j’étais assurée de le trouver, il en fut ainsi. Puis le neuvième, je le rencontrai enfin, et ce fut encore pis!

«Depuis nos rapports nouveaux, il avait pris l’habitude de venir saluer maman pendant que je dansais. Il s’asseyait sur ma chaise, causait avec elle un instant, puis, un peu avant que la danse finît, il se levait sans affectation, et s’en allait juste à temps pour m’éviter.

«J’avais essayé de tout pour faire échouer cette combinaison qui m’exaspérait. Tantôt je ne dansais pas du tout. J’étais lasse pour toute la soirée, et je ne quittais pas maman, à sa surprise profonde.

«Tantôt, j’interrompais brusquement ma valse, au moment où je le voyais bien installé, me faisant ramener à ma place sous le premier prétexte venu; bousculant mon danseur, quand il me proposait un simple repos, et fondant à l’improviste sur mon cousin, à qui mes apparitions inopinées avaient fini, je crois, par causer une juste terreur.

«Il se levait alors pour me rendre ma chaise et s’éloignait en s’inclinant. C’était tout ce que je gagnais... Et c’est ainsi que cela se passa ce jour où j’arrivai à lui, si vibrante, mon secret dans les yeux et sur les lèvres, et il en fut de même tous les jours suivants, sans qu’il comprît, ou voulût rien comprendre.

«Est-on aveugle à ce degré?...

«Cette révélation spontanée, qui m’avait semblé de loin si facile et si assurée, ne se produisait nullement, et un nouveau genre de souffrance m’assaillait à présent.

«Toutes les jeunes filles que Luc approchait me paraissaient folles de lui —et je crois encore à présent que cela était.—Il me paraissait épris de toutes; et entre ces deux alternatives, je restais, moi, frémissante et jalouse, au désespoir de ce qui se passait, et furieuse de mon impuissance à l’empêcher.

«C’était pour moi une torture que de le voir se pencher vers elles, galant et empressé, à sa façon, avec sa parole toujours un peu basse, qui rend mystérieux et intime le plus indifférent de ses mots.

«Toujours, pour danser, il emmenait celle qu’il avait choisie, dans la pièce où je n’étais pas; et, pour voir ce qui se passait derrière ce mur, j’aurais fait crouler la maison, si j’en avais eu la force, certaine que là-bas on me volait mon bien. Oui! mon bien! car enfin, si j’avais voulu, il y avait trois mois!...

«Seulement je n’avais pas voulu, et je commençais à croire que lui non plus ne voudrait plus jamais.

«Alors, à mon tour je me mis à maigrir. A pâlir aussi, sans que cela allât aucunement, hélas! à mon genre de beauté!... et la première fois que ma pauvre maman, désolée de mon changement, m’interrogea sur ce que j’avais, je lui dis tout.

«J’entends encore sa réponse.

«—C’est bien délicat, ma pauvre petite, me dit-elle tristement... Il peut rester dans l’esprit de Luc autant d’amour-propre froissé qu’il y a eu de tendresse, et sa conduite actuelle ne semble pas prouver qu’il pense à renouveler sa demande. Nous pourrons, en rentrant de la campagne, lui faire parler par sa tante de Paleyre... Tâche de patienter jusque-là!...

«Lui faire parler à ce propos!... Lui faire dire que je l’aimais!... J’aurais préféré mourir!... Je le déclarai violemment... Comme si depuis deux mois mes yeux et toute ma contenance n’en avaient pas avoué plus que ne feraient toutes les tantes du monde!...

«C’était le dernier cri de ma fierté. Mais je crois bien qu’au retour j’aurais encore été heureuse de passer par madame de Paleyre...

«C’était dans ces dispositions que j’étais arrivée en Bourgogne, et pourquoi l’entrain général me blessait si fort.

«J’avais un espoir pourtant. Luc devait, comme tous les ans, venir chasser là quelques jours, et j’avais conçu le projet hardi de lui faire moi-même ma confession, dans un de ces instants de solitude comme on en trouve tant à la campagne.

«Mais vers la fin de septembre, j’appris un jour à table que sous je ne sais quel prétexte il s’était installé chez un autre de mes oncles.

«Il me sembla qu’on m’ôtait un morceau de cœur, et je commençai les jours les plus mélancoliques que j’aie connus de ma vie, avec ce regret intolérable du bonheur défait par soi-même.

«—Blandine, me dit un soir mon oncle, allons-nous aux alouettes demain?...

«—Mon oncle, avec plaisir...

«Je le lui avais demandé cent fois les années précédentes, et c’était une faveur rarement octroyée par lui que de se laisser accompagner par une femme. Comment aurait-il deviné mon actuelle insouciance de tout?...

«—On vous réveillera à six heures. Couvrez-vous, il fera très froid; mais pas de manteaux clairs, s’il vous plaît... De grosses chaussures, n’est-ce pas? Du silence et de la patience.

«—Me tirerez-vous mon miroir?...

«Toutes les questions résolues à sa satisfaction, nous roulions le lendemain avant sept heures, lui et moi, dans la charrette qu’il conduisait. Lui dans son costume de chasse habituel; moi terra cota des pieds à la tête, à me prendre pour une motte d’un sillon.

«A la lisière du champ, Antoine sortit le miroir, un surplus de plaids, les porta jusqu’à la trouvaille d’une grosse pierre sur laquelle je devais poser mes pieds; et nous ayant installés, repartit avec ordre de ramener la charrette vers dix heures.

«Jamais plus joli matin d’octobre; et, le mouvement de la ficelle régulièrement acquis par ma main, je m’étais laissée prendre entièrement par le charme de ce qui m’entourait.

«Dans le creux des sillons, les craquelures de la gelée blanche, pas encore fondue à l’ombre, brillaient comme des morceaux de cristal, pendant que sur le sommet une petite vapeur blanche aussi légère qu’une haleine fumait doucement au soleil; et dans tout le paysage, comme dans les sillons, c’était ce même blanc, brillant ou laiteux, qui se retrouvait, éclairant et ouatant tout.

«Sur l’étang de Fontenotte, une grande brume montait, de l’épaisseur d’un nuage. Les prairies du bas étincelaient de givre, et dans les buissons, de longues fumées déchiquetées se levaient aussi.

«Il semblait qu’un immense voile, intact par places, déchiré à d’autres endroits, eût tout couvert pendant la nuit, et que chaque chose en gardât la trace. Le soleil, légèrement voilé; un des côtés du ciel nuageux, et l’autre, d’un bleu si pâle, si pâle, que la gaze certainement était restée dessus.

«L’air très humide avait une transparence idéale, et sur la lisière de la forêt les arbres mettaient une note éclatante, la seule dans tout ce qui nous entourait, avec leurs feuilles incroyablement nuancées, depuis celles encore vertes, jusqu’aux mortes, près de tomber.

«C’était charmant, mélancolique et parlant comme une chose qu’on aurait entendue. Cela serrait le cœur comme de s’en aller.

«Très haut dans le ciel, les «tiou-tiou» des alouettes s’entendaient, si doux, si clairs, le chant même de ce paysage.

«Pauvres petites alouettes! je n’étais pas là depuis un quart d’heure que leur chasse m’avait passionnée. Je m’exclamais de pitié en les voyant arriver; mais l’ardeur de mon oncle m’emportait.

«Cela mirait admirablement.

«Il en descendait de si loin, qu’on ne les voyait que comme un point.

«Puis elles entouraient le miroir tout à coup, voletant, s’écartant, revenant, avec leur joli chant plus pressé. Les unes, en Saint-Esprit, tombant les ailes étendues; les autres s’élevant du champ même.

«Tout juste mon oncle avait le temps de recharger son fusil.

«De temps en temps, je me levais en courant pour ramasser, à défaut de Mac, une alouette qu’il ne pouvait trouver, et que j’étais sûre d’avoir vue tomber à telle place. Mais les plumes se confondaient avec la terre, et je revenais sans rien, comme lui.

«Trois fois nous avions failli réussir le «coup du roi», l’oiseau tiré juste au-dessus de la tête, le fusil droit. Mon oncle l’essayait pour la quatrième, quand un cri m’échappa, et je lâchai la ficelle.

«Par bonheur, cette fois, le «coup du roi» avait réussi, et mon oncle prit mon émotion pour de la joie. Mais en même temps, suivant la direction de mon regard, il aperçut quelqu’un qui venait à nous; et comme il avait sans doute de moins bonnes raisons que moi pour le reconnaître à distance:

«—Quel est, s’était-il écrié, furieux d’être dérangé, l’hurluberlu qui nous arrive?...

«Un moment plus tard, l’hurluberlu, qui ne m’avait reconnue que trop tard pour s’arrêter, et s’était résigné, faisait voir à mon oncle l’aspect du temps que, ni lui ni moi, n’avions remarqué dans notre ardeur.

«De l’ouest, de gros nuages arrivaient et le vent se levait violemment. Mais l’avertissement venait trop tard. Il pleuvait déjà sur Venarde; et nos oiseaux n’étaient pas rentrés dans les carniers où nous les jetions tous les trois que la bourrasque nous assaillait.

«Oh! le bon vent! La divine pluie!...

«—Aide ta cousine, avait crié mon oncle en rassemblant nos affaires. Et nous étions partis devant lui, mon bras sous celui de Luc, pour traverser en diagonale tout ce grand champ et gagner la maison d’un garde.

«L’eau nous cinglait la figure, mélangée de grêle maintenant; la terre collait à nos pieds, s’enlevant avec eux, lourde et grasse à ne pas s’en débarrasser. Mes jambes, cassées par l’émotion, me faisaient mal à remuer; mon oncle et Luc étaient maussades, comme tous les hommes sous la pluie, et moi je répétais tout bas: «Merci, mon Dieu! Merci, mon Dieu!...»

«En arrivant à la maison, je n’étais plus qu’un paquet d’eau, et je tremblais de la tête aux pieds.

«—Vous n’allez pas rester comme ça, il faut demander des vêtements, avait déclaré mon oncle.

«Et Luc l’avait appuyé d’un geste que j’avais trouvé si bon!...

«Le garde n’était pas chez lui! Sa mère, une vieille paralytique, immobile dans un fauteuil, me dit d’entrer dans sa chambre, d’ouvrir la grande armoire, et d’y prendre tout ce que je voudrais.

«Quand je revins dans la cuisine en jupe courte et en casaquin, mon oncle se mit à rire, et la bonne femme fit comme lui; et je pense qu’il y avait de quoi.

«Le casaquin avait des manches larges d’où mes bras sortaient jusqu’au coude, et une basquine d’il y a cent ans.

«Il était en indienne à fleurs, et je dois avouer que j’y grelottais; mais on m’aurait étranglée plutôt que de me faire paraître avec ce qu’il y avait d’autre dans l’armoire.

«Luc me regarda gravement, et me fit asseoir près du feu.

«Nous avions demandé à la vieille ce que nous pourrions boire de chaud; et elle nous avait indiqué la marmite où sa soupe cuisait. Je m’étais chargée de la tremper, de trouver assiettes et cuillers; mais il fallait attendre encore, disait-elle, ou «les pommes de terre ne seraient pas cuites».

«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et s’il ne fallait pas parler maintenant.

«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentais que ce sont des choses qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter...

«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout.

«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux, et tâchait de se redresser.

«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était égal, à lui...!

«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à «cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos pensées se comprenaient et qu’il se taisait toujours, une telle angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça aussi.

«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve.

«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une minute de ce qu’elles voulaient dire.

«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que de me cacher dans mes mains.

«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix changés...

«—Blandine, est-ce que...?

«—Mais oui, voyons!...

«Je ne l’avais pas laissé finir!...

«—Et cette soupe, dit mon oncle surpris à la fin de ce long silence, Blandine n’en veut donc plus goûter?...

«—Si, mais elle va la manger ici. Elle aurait froid là-bas, répondit mon cousin pour moi. Je lui tiendrai son assiette...

«Et comme à ce moment mon pied heurtait je ne sais quoi:

«—Chut donc! fit-il vivement. Vous allez réveiller la vieille!...

«C’était lui qui le disait cette fois!...

«Puis à genoux devant moi, ses deux mains faisant table, il me tint l’assiette en effet, pendant que nos yeux, d’accord cette fois, pensaient de nouveau la même chose, en même temps, et se le disaient.»

. . . . . . . . . . .

La lecture finie, Blandine continuait à rêver dans son petit fauteuil.

Le piqueur envoyé par Luc, pour la mettre au courant de la journée, avait fini son récit.

«Le plus fort parcours de la saison... La bête avait emmené la chasse jusque dans le village de Balleroy, et la curée avait eu lieu sur la place même de l’église, à la lueur des lumières que tenaient les paysans sortis au bruit, avec lanternes, lampes ou flambeaux... Le pied avait été offert à madame de Sauveterre... La chasse ne serait pas de retour avant neuf heures au moins; monsieur le comte avait insisté pour qu’on n’y comptât pas plus tôt...»

Et il était sorti sans que Blandine eût quitté sa place.

Déjà, quand on était venu prendre ses ordres, elle avait refusé de dîner, prétendant qu’elle souperait plus tard; de sorte qu’au moment où son mari, revenu avant tout le monde, et arrivé presque derrière le piqueur, entrait dans son petit salon, il l’avait retrouvée dans sa robe d’intérieur, telle qu’il l’avait laissée en partant.

Un peu d’angoisse l’avait pris. Sa colère durait donc toujours!...

Debout devant son petit secrétaire, elle fermait avec précaution le précieux cahier, resté blanc dans sa seconde moitié, comme il était le matin; mais il avait marché si vite qu’il était arrivé près d’elle, avant qu’elle l’eût entendu entrer, et que les mots de l’en-tête l’avaient frappé à l’instant.

Blandine devenait-elle folle?... Est-ce qu’elle faisait son testament?...— Ceci, sans réfléchir à l’état hypothétique où se trouvaient encore les enfants à qui sa femme s’adressait.

Puis tout de suite rassuré par l’expression de son visage, et déchargé du poids et du regret qui l’avaient attristé toute la journée, il avait tiré le cahier.

—Je veux savoir ce que vous leur dites!

—Luc, je le défends!

—Rien que la fin!...

Mais c’était la fin le plus grave! Et il n’avait pas fallu plus de dix lignes au jeune mari pour s’attendrir, et se mettre à rire, en demandant plus tendrement encore le pardon qu’il était venu chercher...

Puis comme la chasse rentrait, et que la cour s’éclairait par des flambeaux tenus en main:

—Et qu’est-ce que vous leur avez dit, Luc? demanda-t-elle tout à coup, revenant à la réalité présente.

—Que vous étiez très, très souffrante!...

—Et que je ne paraîtrais pas ce soir?

—Comment serait-ce possible?...

—Alors, allez les installer, leur souper est servi. Puis revenez vite ici, on va m’apporter le mien. Vous me tiendrez mon assiette.

Ballaigues, septembre 1896.