La main de Sainte Modestine

Jeanne Schultz · Chapitre 3 sur 10

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La main de Sainte Modestine

Bonnets de Coton

 

Le Tréport, 17 août 1896.

 

« M

A petite Françoise, il le faut! Je ne dis pas que c’est commode, mais

toi, de Marolles, tu le peux; tandis que pour moi, depuis Le Tréport, c’est impossible!...

«Supplie ta mère. Explique-lui... Habille ta miss, et emmène-la. Il me faut des bonnets de coton, choisis par toi, à Paris.

«Qu’est-ce que tu veux que je trouve ici?

«Les ressources du pays... «Le vrai bonnet...» Ce sera très drôle!...

«Et voilà chacun d’écrire, de courir au télégraphe, d’attendre et de recevoir des paquets!...

«Comment je les veux? Ça, ma chérie, si je pouvais te le dire, mes perplexités et mes peines seraient réduites de moitié.

«Envoie tout ce que tu trouveras. Tout ce qui sera joli ou drôle. Les très grands et les tout petits, en couleurs et blancs; unis, rayés, mouchetés, mi-partis, doublés autre ton...

«J’entends bonnets de coton en soie. Mais fil, laine, coton, bourrette, tout peut servir, si ça se recommande par une qualité quelconque.

«Je doute que tu trouves ça rue Saint-Denis, si bonnetiers qu’y soient les bonnetiers!...

«Va... Ma foi, je ne sais pas non plus!... Entre au Carnaval de Venise, chez cet autre un peu avant; et puis, tu sais, rue de la Paix à l’angle de la rue Saint-Honoré.

«Si ça t’intimide à demander, fais parler «la pudique Albion». Je voudrais la voir dire ça! On va croire que c’est pour elle!... Puis, tout le temps que tu rouleras, en wagon et en voiture, songe sans interruption à ce que je pourrais bien mettre pour accompagner cette coiffure, de façon à avoir une certaine silhouette, et à être le plus jolie que je peux.

«Tu ne trouves pas cette idée bizarre, un dîner en bonnets de coton?... C’est chez la petite de Saucourt.

«Mardi nous avions dîné en têtes chez madame Delahaye, et ça avait été charmant. Beaucoup d’entrain, d’élégance, et des idées de l’autre monde.

«Le succès de la soirée avait été pour Marc de Rivière, en «vierge et martyre».

«Tu le connais. Pas un brin de barbe, des yeux bleus, une peau blanche, et d’une maigreur ascétique.

«Il s’était mis de grands cheveux blonds, une auréole à jour, qui tenait, je ne sais comment... Avec sa palme sur l’épaule, son air douloureux, et son habit noir, bien correct, tu n’as rien vu de plus comique.

«Le soir on était arrivé à discuter toutes les sortes de travestissements en général, et les bals costumés en particulier, condamnés irrévocablement par la baronne Lassenay.

«—Rien de moins joli, avait-elle déclaré péremptoirement, si l’on n’a soin d’en faire une unité, ou par la couleur, ou par l’époque, ou par le pays. Tout le monde est charmant isolément. Réunis, on devient horribles de bigarrure et de heurté, et aucune élégance n’empêchera qu’on retombe à la mascarade du mardi gras dans la rue!... Quel coup d’œil au contraire, quand...

«—Eh bien! avait interrompu fort irrévérencieusement Suzanne de Saucourt, venez tous dîner chez moi lundi prochain en bonnets de coton!... On verra bien.

«—Faut-il apporter son bougeoir?

«—Ce sera un dîner gai!...

«—En bon-nets de co-ton?...

«—Oui, femmes et hommes. Ne le portent-ils pas tous les deux ici?...

«—Mais, nous nous ressemblerons tous!

«—Je n’impose ni couleur, ni taille.

«—Ce sera toujours la même chose!...

«—Et la façon de le poser?... Regardez, rien qu’avec un mouchoir, ce qu’on peut se faire de coiffures!...

«Et voilà cette folle de Suzette, enlevant son chapeau Directoire, et nouant la batiste de dix manières sur sa perruque frisée.

«En fanchon, en tourte, en résille... et chaque fois plus réussie que la précédente.

«Il est vrai que du linon et des dentelles, ce sera toujours joli sur les cheveux; et si elle avait dit «bonnets de nuit», je me serais bien tirée d’affaire.

«Tu vois toutes ces gravures de Watteau, avec ces petites câlines?...

«Enfin, c’est en bonnets de coton.

«—Mon ami, a dit gracieusement madame d’Olonne en s’approchant de son mari, vous n’oublierez pas que vous aurez été «une» fois dans le monde, tout à fait à votre goût?... On permettra que vous apportiez le Temps et que vous vous reposiez sur un canapé. Vous y repenserez les autres fois...

«Et chacun qui connaît l’horreur du pauvre M. d’Olonne pour tout ce qui est sorties du soir, de rire comme tu penses.

«Mais tout cela ne résolvait pas la question. Il fallait savoir que mettre, et comment le mettre!

«Le lendemain on se rencontrait dans toutes les boutiques du pays:

«—Vous avez trouvé quelque chose?

«—Peuh! je prendrai le bonnet classique, planté tout droit; tant pis!...

«Est-ce que tu crois ça, Françoise? Moi pas du tout! C’est alors que je t’ai écrit.

«Et puis quelle robe mettre avec?

«Je ne vois pas du tout le décolleté. Des fichus? des guimpes? des froncés?

«Maman me laisse tout à fait libre, et me prête Angèle pour arranger un de mes corsages comme je veux.

«Qu’est-ce que tu en penses?

«Francette, ne manque pas ton train! Si nous causons, tu oublieras l’heure. Je ne dis plus rien.

«Un baiser par tour de roues que tu vas faire pour moi!

«BRIGITTE.»

 

19 août.

«Ma chérie, c’est l’assortiment d’une artiste! Il y a des coups de génie dans ton choix!...

«Le gros rouge à houppe, celui qui est soufre, et le tout petit blanc mouflu, me donneront des heures d’insomnie... Comment décider entre eux?

«Je les mets, je les change, je les remets: ramassés et découvrant tous les cheveux, très enfoncés et posés de côté, comme les portraits de Masaniello enfant... Tout est joli! J’ai fini par danser autour, tant c’était amusant, ce déballage...

«Il y a encore le petit rayé bleu et blanc! On voudrait avoir deux têtes, pour ne pas le sacrifier si on en choisit un autre!...

«Tout bien pesé, je crois que je mettrai le rouge. Un peu plissoté et le pompon libre. Mes cheveux bouclés tout autour de la tête, et une chemisette écrue. Une rude chemisette de paysanne en batiste bise.

«Ni entre-deux, ni dentelle: un coulissé.

«Pas facile à supporter, le demi-décolleté en rond, tout sec au bord; mais d’autant plus joli quand on le peut.

«Vois-tu ça?

«Comment! tu ne connais pas Le Tréport? Je croyais que tu y étais il y a deux ans.

«Non, ce n’est ni Trouville, ni Deauville; mais c’est élégant déjà, et la vie y est fort gaie.

«Beaucoup de toilettes, très amusantes à regarder, avec ces fantaisies, et ces audaces qu’on n’oserait jamais à Paris.

«Une belle inconnue qui circule beaucoup, à pied, à bicyclette, en bateau et en voiture, fait notre bonheur dans ce genre.

«—Quelle robe a Nadèje aujourd’hui? se demande-t-on quand on se rencontre...—C’est son surnom parmi nous.—Et le fait est que depuis que nous sommes ici, Nadèje ne nous a jamais fait la traîtrise de remettre celle de la veille.

«Moi je change de robe après le bain, et je me rhabille pour dîner; c’est tout.

«C’est exquis, tu ne trouves pas? ces deux ou trois mois de l’année, où l’existence est au rebours de toutes les habitudes de toujours; où on s’occupe uniquement à s’amuser; où on danse tous les soirs, où on dîne, où on déjeune sur l’herbe?...

«Au quart de ça, à Paris, maman commencerait à refuser les invitations.

«Je ne danserais pas tous les cotillons. Je ne souperais jamais.

«Ici, c’est si court et si restreint! On insiste, elle cède, et je reste.

«Nous sommes bien une vingtaine nous connaissant et faisant cercle.— La bande des Sans-Vert.—Sais-tu pourquoi?

«Ernest de Vernaye est arrivé ici, tout féru d’un jeu nouveau, qui faisait fureur à l’Estang.

«Il s’agit de porter toujours sur soi, d’une façon apparente ou non, de huit heures du matin à minuit, un brin de verdure qui doit être présenté à toute réquisition d’un membre de l’association, vous rencontrant, où que ce soit. De n’être jamais, enfin, pris «sans vert», d’où le nom... Faute de quoi on paye une amende.

«C’est comme une immense et perpétuelle philippine.

«Ruses et surprises sont permises, et tu peux croire qu’on en use.

«On entre innocemment dans l’eau. Quelqu’un saute du radeau:

«—Mademoiselle, votre vert?...

«Encore faut-il y avoir été prise, pour songer à se précautionner d’une branche de verdure plantée dans ses cheveux.

«Si tu tiens compte de la rareté de la végétation au bord de la mer, ce qui fait qu’au moment du danger on n’a pas à étendre seulement la main pour se procurer un pavillon; de la fréquence des rencontres en revanche, tu saisiras l’animation du jeu, et l’entrain qu’il met dans un groupe vivant ensemble.

«Notre cagnotte est si nourrie qu’on va la casser un de ces jours, et la manger, je ne sais comment.

«Nous pourrons faire un tour de France.

«Notre maison est jolie. Une villa particulière, qui se loue cette année par hasard. Sur la mer, bien entendu, ou, pour être plus exacte, donnant sur le dos des cabines.

«Pars de l’eau, je vais te décrire l’aspect de la plage en deux lignes.

«La mer donc. Un banc de galets, un second banc de galets, un troisième banc de galets. Des planches, le demi-quart de celles de Trouville en largeur, pas même, je crois.

«Deux rangées de cabines; un très grand espace planté de becs de gaz, et soigneusement garni de gravier; des maisons, posées coude à coude, sans un espace entre elles. Devant chacune d’elles huit mètres de jardin, enclos de barrières.

«Tu n’as rien vu qui ressemble davantage à un décor d’opéra-comique. J’ai toujours envie de passer derrière pour regarder ce qu’il y a.

«Entré dans les maisons, on commence à croire à leur profondeur; mais ces façades en brochette, bâties différemment toutes, avec des recherches d’originalité, de bois croisés, de grands toits!... On est généreux en leur accordant la fenêtre praticable, d’où l’on va venir chanter un air.

«Le casino est tout petit, mais charmant d’animation.

«On parle beaucoup de celui, superbe, qui le remplacera l’année prochaine; mais pour ce que nous en faisons, je doute qu’il y ait mieux.

«Nous nous y retrouvons tous les soirs, quand on ne se réunit pas chez l’un de nous.

«L’orchestre est parfait. Des tsiganes, avec ce coup d’archet, et ce chant de leurs instruments, qui donnent ce mal agréable aux nerfs qu’on a quand c’est eux qui font danser.

«A côté, les petits chevaux. Les délices et le désespoir.

«Les délices quand on m’y laisse jouer. Le désespoir, parce que, ici, ils sont organisés en roulette, avec des tableaux, et que je n’y comprends plus rien.

«Je te recommande, pourtant, l’as et le sept. Il est sûr qu’ils sont pipés; ils gagnent toujours!

«D’énormes falaises grises; belles si on veut, parce qu’elles sont hautes; mais sans sauvagerie ni grands éboulis.

«Une charmante église, adorablement située à mi-côte dans la verdure. Un port très vivant. Mers là-bas, que nous regardons avec dédain du bout de notre jetée. Voilà, tu as vu Le Tréport.

«A mer basse et à mer haute, on vit là, sur ces galets; boitillant, se tordant les pieds, s’y asseyant comme sur le plus moelleux banc de mousse.

«On plante dedans de grands parasols, avec des demi-rideaux qu’on oriente, pour s’abriter comme on l’entend. Et comme la plage est toute petite, et qu’il y a beaucoup de monde, les ombrelles pullulent et se touchent.

«Cela ressemble de loin à un village nègre.

«Rien de plus drôle que de le traverser, et de voir en passant chacun menant là-dessous son train. Une espèce de petit chez-soi, où on s’observe encore un peu, mais où on fait pourtant ses affaires, depuis sa correspondance jusqu’à raccommoder ses bas—ceci du côté des falaises!

«C’est notre bonheur à Madeleine et à moi que ces visions successives.

«Nous partons bras dessus, bras dessous, faire ce que nous appelons nos observations de vie vécue.

«Maman n’aime pas beaucoup ça...

«Malgré le temps qui est atroce, nous nous baignons avec furie, et jamais la philosophie de Gribouille ne nous a été plus nécessaire.

«C’est toujours le moment amusant, le moment du bain, autour de quoi tout pivote ici.

«—A quelle heure la haute mer?...

«Et on place d’après ça: promenades, visites, réunions; et ceux qui ne se plongent pas viennent regarder, et ceux qui se baignent en sont enchantés, et tout le monde potine avec jubilation.

«Entrer dans l’eau, passe encore; mais que c’est difficile d’en sortir sans être affreux!

«On a beau s’arranger très bien, lancer son imagination à la recherche de mille petits embellissements: hou! que c’est laid, quand c’est laid!... Et les trop maigres! et les trop grasses!...

«J’ai pourtant cousu trois bouclettes au bord du foulard que je noue sur mes cheveux. Ça fait très bien. J’applique, je serre et je fais mon nœud. Je suis gentille. Puis avant-hier, une vague arrive que je n’attendais pas. Elle passe sur moi. Je bois un peu. Je barbote. Je ressors; je porte la main à ma tête... Plus de fichu.

«La mer me gardera le secret, et j’aime mieux ma mésaventure que celle d’une pauvre petite dame que je ne peux plus regarder sans rire.

«Suzanne se baigne avec des bas, de grands bas noirs bien tirés, et sur lesquels ses souliers de caoutchouc s’attachent en cothurnes très joliment.

«On la plaisante là-dessus, à perte de vue et d’esprit; à perte de peine surtout, car elle tient à son arrangement comme à ses prunelles.

«Le seul argument qui la touche et l’exaspère, c’est l’hypothèse que si elle fait ça, c’est sans doute qu’elle a ses raisons, et se rembourre tout vulgairement comme un suisse de cathédrale.

«—Mon Dieu! s’écriait-elle l’autre jour, au comble de l’impatience, comment ne comprenez-vous pas, que s’ils étaient en coton, ils «égoutteraient quand je sors!» «Ils» sous-entendant la partie injustement attaquée.

«C’était probant, et comme Suzanne n’est pas la seule baigneuse ici qui mette des bas, voilà toute une partie de notre groupe cherchant, sur chacune des autres, la révélation accusatrice.

«On l’a trouvée—ou prétendu—car je ne vois pas bien, au milieu du ruissellement général, comment faire des distinctions; et l’infortunée petite femme qui l’a fournie sert de plastron depuis ce temps-là.

«—Shocking! dirait ta miss.

«Quoi? de parler des choses que nous montrons toutes si paisiblement ici?...

«—C’est les bains de mer.

«Au fait, Françoise, pourquoi mettre si péremptoirement de côté le bonnet soufre?...

«Supposons que je renverse la combinaison et que j’y adjoigne un fichu rouge?

«Les fichus se posent tout seuls, et le rouge fait la peau si blanche... et sur la tête, cette grosse chose jaune, tout à fait ramassée en petite cloche. On dirait une rose trémière.

«C’est ça que je ferai!...

«Comment! si, tu sauras tout, les idées, les propos et les gens? Mais tu croiras y avoir été!...

«Tu aurais été heureuse hier au Casino. Grand déballage d’officiers. Tout Amiens était là.

«M. d’Étiolles en connaissait deux qu’il nous présente, qui présentent leurs camarades; et voilà l’escadron autour de nous.

«C’est joli, les uniformes; il n’y a pas à discuter ça. Mais c’est dommage qu’on dise toujours: «C’est joli, l’uniforme.» Je trouve que ça fait tort à l’homme.

«Si j’étais officier, je serais jaloux de mon dolman.

«M. Le Thorney me tourmente pour savoir ce que j’ai choisi, et prétend que la couleur de mon bonnet sera celle de son écharpe!...

«Livrer mon bonnet soufre! Il veut rire!...

«Je n’ai pas pu y tenir pourtant; il fallait que j’en parle à quelqu’un, et je l’ai décrit en dansant à un des officiers d’hier.

«C’est un passant, il emportera ma confidence, comme la mer mes bouclettes, et il sera muet comme elle!...

«Je t’embrasse à grands bras.

«BRIGITTE.»

 

22 août.

«Je suis décidée pour le blanc!

«Je t’écris ceci en courant, ma nouvelle combinaison me faisant tout recommencer. Mais cette fois ce sera le rêve.

«Tu vois le petit mouflu en soie floche, gros comme le poing, et qui n’est terminé par rien? Je le pose très simplement, en l’aplatissant un peu, de façon qu’il fait auréole.

«Je mets une robe de mousseline de soie, une robe blanche très froncée. Les manches au coude, avec un volant. Au corsage, très remonté, une longue collerette souple. Une ceinture haute d’un doigt.

«Le milieu entre la robe de nuit, et ces espèces de tuniques qu’on met aux anges!... Ce que j’appelle une silhouette!...

«Je ne t’écrirai plus jusque-là.

«Aujourd’hui, promenade en mer, et séance de crêpes de blé noir que nous devons apprendre à faire chez ma tante d’Hauterive.—La dégustation précédant pratiquement et prudemment la promenade en mer.

«Ce soir, repos, et parlote entre jeunes filles.

«C’est déplorable; jamais le théâtre n’est possible pour nous au Casino. Jane Hading vient d’arriver; mais ça n’a pas amélioré les choses. Alors nous nous réunissons, celles qu’on laisse à la porte, chez les unes ou les autres; et nous causons! nous causons!... Que n’es-tu là, ma petite Françoise! il y aurait encore parole pour une... Mais pas pour plus!

«BRIGITTE.»

 

25 août.

«Eh bien, c’était ravissant! et d’une gaieté, et d’un imprévu, et, tu m’entends? d’une variété invraisemblable!...

«Mais j’avais eu un départ qui n’avait pas marché tout seul!

«J’entre au salon avec maman.

«Papa nous regarde toutes les deux, puis de son ton tout à fait fâché:

«—Brigitte ne va pas sortir comme ça?

«—Pourquoi donc, mon ami?

«—Qu’est-ce que c’est que cette robe-là?

«—Sa robe blanche que vous connaissez...

«—Vous ne voyez pas de quoi elle a l’air?...

«Trop réussie, mon idée. Ça sautait aux yeux tout de suite; et pendant que maman répondait en haussant doucement les épaules:

«—Oui, je lui ai dit qu’elle avait eu tort de mettre cette grande collerette; mais pour cette fois... à la mer...

«J’ajoutais en me glissant près de papa:

«—C’est comme Jeanne d’Arc sur son bûcher. Elle n’est pas inconvenante, Jeanne d’Arc?...

«—Parfaitement, tu dis très bien, c’est Jeanne d’Arc sur son bûcher. Et comment cela s’appelle-t-il, ce qu’elle avait sur le dos?...

«Bref, j’ai un peu baissé ma collerette, en redécolletant mon corsage, ce qui en changeait très peu l’aspect; et on m’a laissé aller.

«C’était charmant chez Suzanne.

«La salle à manger décorée d’énormes guirlandes de feuillage, piquées de fleurs rouges, comme on met aux bals de village.

«Sur la table des dahlias et de petits soleils mêlés. Une grosse nappe en toile bise, avec deux larges guipures, une entre deux, et une au bord.

«Tout son vieux rouen: corbeilles, plats, saucières et huiliers, répandus au hasard et remplis de crèmes, de fruits et de papillotes. Le reste du service en copies de la même faïence.

«Du cidre dans des pichets. Le champagne dans des pots d’étain. Une grosse verrerie, drôlement taillée, qu’elle a trouvée je ne sais où.

«Dans l’office, tendu de draps blancs, piqués des mêmes fleurs que les guirlandes, un violon, un hautbois et une vielle, assis sur des tonneaux, et qui jouaient des airs villageois, après nous avoir conduits à table sur une marche sautillante.

«Vraiment joli.

«Maintenant que te dire des gens? c’est presque inrendable ces choses faites du chic, de la couleur et de la figure!

«Les femmes charmantes en général, et le blanc dominant de beaucoup.

«Madame de Ronceray, merveilleuse en rouge. Un corsage drapé comme une statue, sans forme, ni couture; le bonnet façonné en bonnet phrygien.

«Mais c’était surtout parmi les hommes que la variété était remarquable.

«Littéralement, il y avait de tout.

«Plus respectueux de la lettre que nous, ils s’étaient bornés à chercher les couleurs diverses, en gardant le bonnet classique; et rien que par la façon de le mettre, c’étaient autant de types ou de professions.

«Un épicier, un meunier, un forçat admirable, avec le bonnet gris sur les yeux, un numéro sur son bourgeron, et une figure ravinée. Un matelot... Un charmant matelot!...

«M. d’Olonne, comme on lui avait dit. Son bougeoir d’une main et son journal de l’autre; mais intarissable de verve; impossible à faire taire. Un des boute-en-train de la table. Ce que c’est que l’esprit de contradiction!

«Simon, l’horrible Simon du petit Louis XVII, reconnaissable à être nommé par tout le monde.

«C’était M. de Tresmes, et il a même eu un bien bon mot, qu’il ne nous a pas pardonné, je crois!...

«Comme on tourmentait la République pour faire un discours au dessert et qu’elle ne savait que dire:

«—Je passe la parole au plus dévoué de mes enfants, s’est-elle écriée en montrant le vilain bonhomme.

«Seulement M. de Tresmes, qui n’est pas éloquent, n’en trouvait guère davantage; et Suzanne, qui souffrait de le voir patauger, a fini par lui dire, espérant le tirer d’affaire et le mettre dans l’esprit de son rôle:

«—Simon, parlez-nous de Robespierre, vous avez bien vu Robespierre?...

«Il est parti tout de suite alors, sur ce ton solennel que tu connais, sans rire, et tout fier de nous révéler un point d’histoire ignoré.

«—Robespierre, a-t-il dit gravement, Robespierre avait ses heures faibles, il a perdu trois fois la tête. La première fois à la Convention, devant Tallien. La seconde fois, à l’Hôtel de Ville, au sein de la Commune, en délibérant au lieu d’agir. La troisième fois enfin sur la guillotine!...

«—Cette fois-là, c’était sans remède! a conclu sérieusement M. d’Olonne.

«Je crois que le pauvre de Tresmes n’a digéré ni le fou rire, ni la bêtise dite.

«Il y avait un Colin superbe, d’une naïveté réjouissante. Une gardeuse d’oies «homme» à perruque jaune, avec la chemisette froncée que je méditais, sortant du gilet de son habit!...

«A trois heures, nous dansions encore, avec notre vielle et notre hautbois, et il a fallu des pourparlers sérieux pour empêcher toute une partie de la bande, un peu lancée, de se faire reconduire en noce, par les musiciens ahuris...

«J’ai eu tout le succès que je désirais avoir, puisque que c’était un succès très «unique» que je cherchais. Devines-tu?

«En rentrant, la robe de Jeanne d’Arc était oubliée, et je n’ai pas eu la gronderie que j’attendais.

«Et puis?... Et puis demain, ou après, nous recommencerons, puisque nous sommes ici pour nous amuser!

«Bonsoir, ma chérie.»