La maison blanche
Peut-être les hommes sauront-ils un jour tirer…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Je me couchai dans la journée et ne me levai pas pour le dîner. Je dormis d’un sommeil très lourd. Mon corps pesait au matelas. Quand je me réveillai, il faisait nuit déjà. Je regrettai cette journée vide. Je n’avais pas vu la mer, le port ni les bateaux, ni cette monotone plaine d’ajoncs et de bruyères, douce et triste, qui va de Loguivy aux étroits chemins, bordés de chênes taillés, qui descendent à d’autres villages. Je n’avais pas vu non plus Angéline, la servante de l’auberge, qui porte la coiffe aux ailes de libellule. J’aime le visage ferme et les yeux clairs d’Angéline. Son visage de jeune femme gothique semble d’une seule masse et des sensations trop agiles ne lui ont pas donné le dessin facile et calligraphié qu’on trouve aux visages des jolies femmes dans les villes. Le visage d’Angéline est sérieux et, même quand elle sourit, elle ne se livre pas tout entière dans un sourire. Je ne suis pas amoureux d’Angéline. Je ne suis pas un commis-voyageur qui sait plaisanter avec les bonnes d’auberge. Je suis même avec elle d’une réserve si excessive que je finis par croire que j’ai un sentiment profond à lui cacher.
Je n’ai pas pris un de ces bains violents, où j’ai l’illusion de lutter avec la mer, comme avec un bel animal. Je n’ai pas flâné sur la terrasse de l’auberge, que la mer vient battre à marée haute et qui domine la crique du port, vaseux à marée basse. Je n’ai pas regardé les troupeaux de canards, que souvent un goéland accompagne, mais en tenant ses distances, comme un lord égaré dans une caravane Cook. Je n’ai pas vu sur la terrasse, à l’heure du dessert de tristes biscuits secs, la belle Grecque, qui dîne avec un monsieur chauve en chandail blanc, allumer une cigarette… sans me regarder.
Je ne suis pas inquiet. Ma santé est solide. Si la maladie vient pour de bon, nous serons deux. Mais je suis trop malade pour rester à Loguivy. Il faut revenir à Paris. Et c’est cela qui m’attriste. C’est l’autre vie qui va recommencer, la vie que je connais, que j’endosse chaque matin comme un vieux vêtement.
Ici je ne lis même pas un journal. A Paris, je lis les journaux, parce que je répugne à m’évader lâchement du souci des hommes. Et puis, les journaux me démontrent ma propre existence. Si je doute trop de moi-même, je me retrouve un peu moi-même dans la colère quotidienne que les journaux me donnent. Je ne puis pas encore apercevoir sans dégoût cette transformation mécanique des pensées basses en grandes pensées. Et puis, il y a les journaux littéraires où l’on se congratule. La complicité des marchands de lignes me fait toujours penser, je ne sais pourquoi, à la complicité des marchands de viande. Les hommes de lettres, qui guettent dans les salles de rédaction, le classicisme et le patriotisme, s’accueillent entre eux comme les traitants qui attendent les jeunes voyageuses dans les gares.
Un char-à-bancs, conduit par une paysanne, me mène à la gare de Paimpol. La fièvre, la chaleur, les cahots, la poussière de la route sont une même sensation.
Il me semble que de la terrasse de Loguivy j’ai été transporté directement à Paris, dans mon lit.
*
J’avais tort de redouter des soucis de travail ou d’argent. Je suis dans mon lit, tout naturellement, je ne me demande pas si je «m’écoute». Je me suis couché, comme se couchent les animaux malades. Je suis à l’abri. Comme un soldat reconnu malade, je ne crains plus rien de la vie. Je renonce au travail quotidien, aussi simplement que j’y renonçais quand j’étais au bord de la mer. Pourtant j’ai reçu ce matin une proposition très intéressante, inespérée même. En temps ordinaire, je n’aurais pas hésité une seconde. J’aurais répondu: J’accepte, j’accepte avec joie, j’accepte pour vous et pour moi… Enfin j’aurais trouvé une formule éclatante et brève. J’aurais même trouvé, au fond d’une boîte, une feuille de papier à lettres, de vrai papier à lettres, ou bien j’aurais pris la feuille blanche d’un faire-part de mariage et je l’aurais pliée, puis rognée à ses bords libres. Une occasion inespérée (et pourtant il m’est tout à fait égal qu’elle m’échappe). Voici d’ailleurs la lettre que m’adressait Lina Montalina, cette actrice qui, depuis dix ans, débute tous les deux ans sous un nom nouveau:
«Mon cher ami,
«Je ne sais si cette lettre vous arrivera en temps voulu. Et pourtant j’aurais le plus grand désir de vous voir. Voici ce dont il s’agit: je dois faire à la rentrée une conférence sur la Bucolique en Grèce et la Bucolique en France. C’est moi-même qui ai choisi le sujet. Je lirai des vers de Théocrite et d’autres poètes grecs (je n’ai pas sous la main d’histoire de la littérature grecque), mais je crois que c’est Bion et Moschus. Il faut absolument que la traduction soit de moi. Vous connaissez l’interview que j’ai donnée à Comœdia, il y a une dizaine de jours: «Mademoiselle Lina Montalina n’a pas seulement le goût des sports et de la peinture moderne. C’est une érudite qui en remontrerait à plus d’un savant de Sorbonne. Elle lit, dans leur texte, tous les auteurs latins et grecs.» D’ailleurs, reportez-vous au numéro (11 août dernier). Voulez-vous, mon cher ami, me faire une traduction en vers de cinq ou six pièces de poésie grecque…? Quelque chose avec un pâtre, un flûtiau, passages de douceur… et le grand Pan pour les effets de voix. Pour les poètes français, je m’arrangerai toujours. Ronsard, Rostand, Francis Jammes, et puis un ou deux de ces jeunes gens qui travaillent pour les théâtres de verdure et que nous voyons dans les salons, quand nous allons y dire des vers. Enfin, je compte aussi sur vous pour ma conférence. On en donnera des extraits dans le Figaro, le Gil Blas, etc… Vous voyez ce qu’il faut. Vous seul pourrez me rendre ce service: vous êtes un vrai ami et vous êtes parisien jusqu’au bout des ongles. Pour la péroraison, je vous demanderai (oh! ce n’est pas un conseil, vous savez ce que vous avez à faire) un parallèle entre l’hellénisme et le parisianisme. Il faudrait montrer que les héroïnes de l’églogue (pour les termes églogue, bucolique, Paul a chez lui l’_Encyclopédie universelle_) sont déjà, par la grâce et par l’esprit, des Parisiennes. N’oubliez pas quelques mots sur la culture grecque et la culture française: le public sera très chic. Je vais faire acheter des traductions par ma femme de chambre… Voulez-vous que je vous les fasse porter?… Ou plutôt venez donc dîner avec moi, ce soir, demain, quand vous pourrez. J’attends un pneumatique, je vous attends.
«Mes mains dans les vôtres.
«LINA MONTALINA.
«P.-S.—Paul a des relations vraiment bien dans les journaux (gros actionnaire). Nous causerons de cela.»
Je ne réponds même pas à Lina Montalina. Je ne lui écris même pas que je suis malade. Elle viendrait me voir. Je n’ai pas envie qu’elle vienne. Je n’ai pas envie de parler d’affaires. Je suis décidément assez malade pour faire un choix dans mes relations. Je parcours quelques livres et je somnole.
Vers six heures du soir, je souffre abominablement dans toute une moitié de la tête. La douleur est arrivée comme un cheval au galop. Elle s’est installée et tourne dans ma tête comme dans un manège. Je souffre tellement que je ne puis rester dans mon lit. Je mets des pantoufles et, en chemise, je vais de ma fenêtre à ma porte, en me tenant la tête. Je marche ainsi une partie de la nuit. Parfois je m’étends sur mon lit et je presse ma tête contre l’oreiller, comme si je pensais écraser le mal. Quand arrive le petit matin, je m’habille et je descends dans la rue. J’ai trop mal. J’ai envie de raconter ma nuit au cocher de fiacre en station, assoupi sur son siège, à l’agent qui sort du kiosque. J’ai trop mal. Il me semble que c’est un événement. Cependant, les chiffonniers ne font aucune attention à moi. Je vais rôder devant la porte fermée de l’hôpital Cochin. Je pense à réveiller l’interne de garde. C’est trop compliqué. Je rentre chez moi.
La douleur se calme. Je m’assoupis. Ma femme de ménage, madame Tangue, m’apporte du lait, m’exhorte à me nourrir et m’affirme que tout mon mal vient d’un courant d’air. Elle parle interminablement. Elle est impitoyable à me consoler. Sa nièce a eu la même maladie. Elle-même a eu des coliques énéphrétiques. J’ai beau essayer de ne pas l’entendre: il me semble que la vie humaine est remplie d’événements innombrables. Elle me dit aussi:
—Je sais ce que c’est que les malades… Ce n’est pas moi qui fatiguerais un malade à lui raconter des histoires… Les malades… ça a besoin de calme.
Elle tient beaucoup à cette idée. Elle la tourne, la retourne, la répète, en déduit des conclusions, l’appuie d’anecdotes. J’entends vaguement:
—Le médecin avait dit de ne pas lui parler… La mère était une femme sans instruction. A minuit, la petite fille était morte…
Je ne suis pas ému… je ne suis même pas agacé… Il me semble que tout ce qui se passe sur la terre n’a d’autre but que d’être raconté par ma femme de ménage. Quand elle se taira, le monde cessera. Je ne sais pas l’instant où elle finit de parler. Je m’endors.
Je dors des heures. On frappe à ma porte. La clef est dehors. Je crie: «Entrez». C’est une jeune femme. Elle s’est trompée de porte. Elle croyait frapper à la porte de l’atelier (il y a un peintre dans la maison). Elle venait se proposer comme modèle. Elle a des petites dents de rongeur. Elle parle d’une voix enfantine et semble grignoter les mots. Elle a pitié de moi. Je lui raconte que j’ai souffert toute la nuit d’une voix un peu dolente, mais que je veux stoïque. Si on faisait du thé… La théière est sur la table. Il y a aussi une boîte de biscuits anglais. Elle va chercher de l’eau pour remplir la bouilloire. Elle allume la lampe à alcool. Elle trouve des tasses dans l’armoire. La voici déjà amie et garde-malade. Elle me dit qu’elle a eu la fièvre typhoïde, qu’elle a été à l’hôpital… Une lancée dans l’oreille me fait souvenir que c’est moi qui suis malade. Je fais une grimace contractée. Alors elle pose ses mains sur mon front. Je ferme les yeux. Elle me caresse le visage très doucement avec ses mains. Je lui dis:
—C’est délicieux d’être malade…
Si j’avais été bien portant, je n’aurais pas su la retenir. Elle n’aurait pas été plus loin que la porte entre-bâillée. Elle serait repartie en s’excusant. Et elle est là maintenant, comme une amie apprivoisée et toute neuve.
Elle parle, comme un écureuil tourne dans sa cage. Elle me dit qu’elle pose depuis deux ans, qu’elle a de jolis seins et de jolies jambes.
—C’est dommage que j’aie une sale gueule, ajoute-t-elle.
Ce n’est pas vrai. Son visage, grave et fin, est tantôt remué de sourires, tantôt tendu d’une excessive et charmante gravité.
—Vous n’avez pas d’amie? me demande-t-elle.
Je réponds très vite au hasard, mais comme on confesse un malheur immérité:
—Non.
—Et qui vous apporte à manger?
Sur un ton de hautaine résignation, je réponds:
—Ma femme de ménage.
Je commence à aimer ma maladie. Je lui dois cette pitié imprévue et légère. Je dormais. Elle est venue. C’est aussi joli qu’un conte de fées.
Ses mains glissent entre les tasses, dans le sucrier, autour de la théière, avec cette souplesse adroite d’un chat qui se promène sur une table servie. Tous ses mouvements sont pour le malade inconnu; toutes ses pensées, pour le consoler.
Très simplement, charitable et chaste, elle me dit:
—Vous devez vous ennuyer… Voulez-vous que je me déshabille… Cela vous distraira… Voulez-vous?…
Elle a déjà les mains derrière son corsage. Elle est au milieu de la chambre, prête, sa jupe tombée, à la franchir et à dresser son corps complaisamment à mes regards.
Je refuse. Je ne suis ni assez malade, ni assez peintre pour accepter avec la pureté, qui seule ferait mon consentement digne de son offre. Et si madame Tangue entrait! Que penserait-elle? Elle dirait: «Ce n’est pas étonnant qu’il soit malade.» Et si le docteur Lormont, auquel j’ai écrit, frappait à la porte! Comment lui expliquer? Ou bien ne rien dire et lui laisser croire qu’il y a toujours chez moi, pour le plaisir des yeux, une femme nue…
Vers midi, elle me quitte. Je lui ai fait promettre de venir dîner avec moi, quand je serai guéri. Elle doit aussi venir me voir le lendemain. Elle écrit son nom et son adresse sur une feuille de papier, qui traîne sur ma table et qu’elle glisse dans le tiroir après me l’avoir montrée:
GERMAINE DOLABEL 19, rue Linné.
Toute la nuit, je souffre atrocement. C’est beaucoup plus violent, mais aussi bête qu’une rage de dents. Pendant mon accalmie, je pense à Germaine Dolabel. Nous irons dîner ensemble. La boutique du marchand de vins est chaude comme une étable. Germaine lit la carte. Nous demandons pour notre dessert deux pots de crème vanille. Nous boirons deux cafés filtre. Et nous irons à la Gaîté-Montparnasse.
Le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai consulté un spécialiste qui m’a indiqué un traitement et m’a invité à revenir au bout de huit jours. Mais je comprends qu’il ne s’agit plus de m’introduire patiemment de l’eau oxygénée dans l’oreille. J’ai fait acheter un thermomètre. J’ai 39° de fièvre. J’ai lu les complications possibles dans un manuel d’otologie: mastoïdite, abcès méningé, abcès cérébral.
Avant de mourir, cependant, je veux revoir la rue de la Gaîté. Je comprends mieux que jamais que c’est une des plus belles rues du monde, et je crois bien que c’est la plus belle de Paris.
Elle va du boulevard Edgar-Quinet à l’avenue du Maine. Le boulevard Edgar-Quinet possède un cimetière et une gare. L’avenue du Maine est large et n’est que la route des Gobelins à Montparnasse. La rue de la Gaîté semble prolonger la rue Delambre ou la rue d’Odessa. Et pourtant la rue d’Odessa et la rue Delambre sont des rues semblables à mille autres rues. On y passe entre des maisons; on y longe des boutiques et on y rencontre des passants. Ces rues, que sont-elles, sinon le dernier tronçon des routes qui mènent de tous les points du monde à la rue de la Gaîté?
Mais quand on arrive rue de la Gaîté, on n’est plus dans une rue, on est dans un pays. Les maisons y sont de hauteur inégale. Les unes ont cinq étages, mais les autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont pas comme les boutiques d’ailleurs. Elles vivent dans un échange perpétuel avec la rue. La pâtisserie n’a pas de vitres. Un éventaire va du trottoir au mur du fond, laissant juste assez d’espace pour que la marchande puisse s’asseoir. Il n’y a pas de vitre où les pauvres collent leur nez. Et d’ailleurs, rue de la Gaîté, on a l’illusion qu’il n’y a pas de pauvres. Devant Bobino, devant la Gaîté-Montparnasse, dans l’impasse du théâtre, devant les bars, des groupes de causeurs se serrent ou se dispersent. Mais cette rue n’est pas faite pour la marche molle des mendiants qui ont renoncé ou pour le pas pesant des ouvriers trop las. Ils l’évitent. Elle n’est que pour ceux qui flânent et pour ceux qui vont à leur travail ou à leur plaisir, et pour ceux qui en reviennent sans fatigue et sans dégoût.
Il n’y a pas ici de ces boutiques où les petits commerçants semblent vendre de l’ombre. Les étalages, qu’ils soient de victuailles ou de linge, ont un aspect d’abondance. Partout on dirait la vitrine d’un charcutier.
Dans les bars étroits, autour des zincs circulaires, s’assemble la race du pays, qui n’est ni tragique comme à Belleville, ni impatiente comme à Clichy. Elle est composée uniquement de jeunes gens et de jeunes filles. La rue de la Gaîté a toujours l’aspect d’un soir de fête, en un village de Paris, entre deux danses.
C’est un pays qui a son art. La rue de Vanves commence un autre pays. Le bal de la Fauvette et les cinémas de la rue de Vanves sont pour un autre public. Mais dans cette courte rue sont rassemblés la Gaîté-Montparnasse, Bobino, le casino Montparnasse, le théâtre Montparnasse, sans compter les deux cinémas. Et pendant les entr’actes, le soir, les spectateurs fusent des salles dans la rue, et quand on est au spectacle, à peine a-t-on le sentiment d’avoir quitté la rue.
Et partout se répand, odeur de fête villageoise, l’odeur des crêpes.
La rue de la Gaîté est une patrie. La rue et non pas seulement ses maisons. Car il n’est pas nécessaire d’y habiter, pour en être. Ceux qui s’expatrient en ont la nostalgie. Une jeune femme qui assistait à tous les vendredis de la Gaîté (il n’y a pas que les mardis du Français) émigra à Belleville. Elle revint bien vite au pays. Les hommes de Belleville sont durs.
J’ai la fièvre… Elle me pousse par saccades… ou je marche comme endormi. La rue de la Gaîté n’est plus qu’une rue lointaine, aperçue dans un rêve. Et cependant j’en foule le trottoir. Chaque pas sonne dur dans ma tête. C’est peut-être la dernière fois…
*
Madame Tangue me propose un médecin qui est aussi celui de la concierge, un médecin qui guérit. J’ai horreur du médecin de quartier. J’ai connu des médecins de campagne ou de petite ville, des professeurs et des médecins d’hôpital scrupuleux et attentifs. Mais le médecin de quartier est à Paris le plus odieux des petits commerçants. Il croit qu’il y a des maladies et des médicaments, comme il y a des assassins et des policiers. Il croit au mal de tête et à l’antipyrine. Il prescrit des vins composés pour donner des forces. Il a les mains sales. Il joue aux courses. Il a fait ses quatre ans de médecine comme on fait son service militaire. Depuis le jour où il fut reçu à son bachot, il n’a plus travaillé «de tête».
Je suis soigné par Saunière. Il n’a jamais exercé. Nous nous connaissons depuis l’enfance. Si j’ai la grippe et si je demande un conseil à Saunière, il me répond: «Il faut consulter un médecin.» Mais depuis que je suis revenu de Loguivy, il vient me voir deux fois par jour et il m’observe. Il a horreur des gestes médicaux. Jamais je ne l’ai vu palper, les doigts attentifs, le regard lointain; jamais je ne l’ai entendu dire d’une voix autoritaire et nasillarde: «Est-ce que je vous fais mal?… Et là…? Là, ça ne fait pas mal…? Très bien…»
Cependant il pose légèrement son index sur ma tempe. Nous attendons l’arrivée de Lormont. C’est un grand spécialiste. Un hasard nous a mis en relation voilà plusieurs années. C’est par les grands problèmes que nous nous sommes abordés. J’étais très jeune. Je voulais soulever le monde. Je lui ai fait part de ce projet.
Il est venu très simplement en brave homme.
C’est une collection de la fosse temporale. Il ne sait pas si l’abcès est profond ou superficiel, mais il faut l’opérer et sans tarder. Il insiste: sans tarder…
Ma décision est prise. J’irai à l’hôpital. Je pense aux vieux malades coiffés d’un bonnet de coton, vêtus d’une capote décolorée, qui se chauffent au soleil, fument leur pipe et remuent du bout d’un bâton le gravier d’une allée, et aux malades dont la tête est enveloppée d’un pansement et qui aplatissent leur nez aux vitres. Et cette odeur de fièvre dans la salle, cette odeur de graines sèches, cette odeur de chanvre. Les charpentiers tombés d’un échafaudage attendent le dimanche les parents qui leur apportent des oranges. Les mains pâles des voisins sont posées sur le drap et, le buste soulevé, ils regardent droit devant eux, avec égarement.
Saunière et Lormont voudraient bien passer dans la pièce à côté, comme pour une vraie consultation. Mais il n’y a pas de pièce à côté. Par une politesse que la maladie m’inspire, je m’assoupis. Je les entends. Lormont dit:
—A l’hôpital… jamais. Sur qui tombera-t-il? Les vacances ne sont pas terminées… Un chef de clinique, un interne, un externe, un bénévole…
—Ou un étudiant en droit…, ajoute Saunière.
La fièvre immobilise et alourdit mes membres, comme s’ils étaient dans une gouttière. Je suis en danger de mort. Je me dis bêtement: je suis aux portes de la mort. Je me répète ces mots: aux portes de la mort. Je les accueille, comme un voyageur note un aspect recommandé par le guide, avec une émotion sans profondeur, grosse comme une revue du 14 Juillet ou comme une image de première communion. La mort n’existe pas en moi. Elle prendra les responsabilités qui lui conviennent. La vie me réclame une adhésion minutieuse, délicate, appliquée, dont je ne suis plus capable. Mais je fais la comparaison: c’est la vie qui est émouvante. Pour l’instant, mon corps lutte, seul, et mon sang dans les canaux de mes artères. Je ne suis plus qu’un spectateur. Quel repos!
Saunière sort avec Lormont. Je fais mon testament. Je lègue mes livres et quelques pots rustiques à mes amis, et je charge Saunière de brûler mes papiers, tous mes papiers. Il brûlera sans qu’un seul de ses regards tombe sur une ligne d’écriture… Je le sais…
Saunière revient au bout d’une heure:
—J’ai téléphoné à Gillot… grouille-toi… j’ai un taxi en bas… On t’attend à la maison de santé.
Gillot opère les princes russes et les milliardaires américains. C’est un chirurgien qui a déjà sa légende. Il y a une anecdote sur sa vie d’étudiant, une anecdote sur la fière réponse qu’il fit un jour à un prince régnant, une anecdote sur son sang-froid d’opérateur, une anecdote sur sa générosité, une anecdote sur son adresse sportive, une anecdote sur sa sensibilité qui se raconte toujours après l’anecdote sur son sang-froid.
—Je voulais aller à l’hôpital, dis-je en grognant à Saunière.
Il me répond:
—Grouille-toi.
Je me lève, je m’habille.
Madame Tangue arrive et nous accompagne jusqu’au taxi en criant dans les escaliers, sur trois notes:
—Du courage, monsieur… du courage!
J’ai des souvenirs étranges d’une maison de santé, où j’ai visité souvent une amie de Lina Montalina, petite actrice sans engagement et qui avait une âme charmante, naïve et morte de couturière à la journée. Ce n’était pas une clinique soumise à la discipline d’un chirurgien, mais une luxueuse maison meublée, à laquelle était annexée une salle d’opération.
Les chambres donnaient sur un jardin minuscule, que remplissait entièrement une assez vaste pelouse, ornée de trois massifs ovales plantés de bégonias. Un acacia et deux platanes suffisaient à dissimuler le mur de clôture et donnaient au jardin dans la ville un aspect de parc illimité.
Je connus le directeur, médecin-marchand de soupe, un petit homme à face de bistro et au ventre invraisemblable. Il portait le bout de ses doigts boudinés à ses paupières, comme s’il eût voulu les empêcher de tomber sur son ventre. Il disait sans cesse aux malades et aux familles:
—Nous ferons l’impossible pour vous être agréable…
Et il passait dans les couloirs, dans la cour et dans le jardin, agitant ses deux minuscules jambes, comme si une mécanique leur eût imposé des saccades, et balançant de droite à gauche et de gauche à droite, comme sous l’effet d’une autre mécanique tout à fait indépendante, son buste gonflé, dont les mains seules semblaient se détacher.
Je l’ai vu un jour devant une mère sanglotante, dont le fils venait de mourir. Il attendit un espace entre deux sanglots, et sur un ton presque menaçant, il lui dit:
—Voyons, madame, voyons… Il faut vous calmer… nous avons fait notre possible pour vous être agréable…
Un appartement voisin de la chambre de la petite actrice était occupé par un Russe, un prince russe bien entendu, qu’on soignait là, depuis deux mois, d’une inguérissable fistule. On ne savait rien de son passé sinon qu’il avait, en une nuit, perdu un million à Deauville. Son médecin l’autorisait à se lever une bonne partie de la journée. Mais on ne le voyait jamais. Son valet de chambre était installé à demeure derrière un paravent, dans le couloir, tout près de sa chambre. Mais la nuit, le Russe se promenait une heure, quelquefois deux, dans le couloir. Il était vêtu d’un pyjama de soie, et il suivait le couloir d’un air affairé, lisant à chaque fois qu’il passait devant une porte le nom de fleur ou le nom de sainte qui désignait la chambre. Souvent il marmottait. Une nuit, dans le couloir qu’éclairait à peine une ampoule électrique, dans le silence, je l’ai entendu. Il répétait d’une voix gutturale, liant les syllabes comme un écolier qui apprend sa leçon, comme s’il eût dit sa prière:
—Les Hortensias, sainte Marguerite, les Glycines, sainte Gudule, sainte Clotilde, les Capucines…
Et quand il avait fini, il recommençait en sens inverse:
—Les Capucines, sainte Clotilde…
Il avait fait enlever tous les meubles des trois chambres qui composaient son appartement, et les avait fait remplacer par des meubles choisis par lui-même dans une maison anglaise. Il avait acheté également de l’orfèvrerie. Et les infirmières parlaient avec respect d’un instrument en or ciselé qui servait à couper les œufs à la coque. C’était un très ingénieux appareil qui s’emboîtait au coquetier et qui supportait une sorte de coupole mobile, armée intérieurement d’une scie circulaire.
Aucune des infirmières de la maison ne voulut rester à soigner le Russe. A peine avaient-elles pris leur service auprès de lui, qu’elles sortaient de la chambre, allaient trouver le directeur et menaçaient de quitter la maison, si on ne leur donnait pas un autre malade.
Le Russe, couché dans son lit, ne retournait même pas la tête quand elles entraient. Il leur disait d’une voix sans inflexion, comme on demande un menu service:
—Déshabillez-vous… je veux que vous soyez nue sous votre blouse.
La première infirmière qui eut à le soigner crut ne pas avoir compris, et resta dans la chambre, à préparer le pansement. Le Russe ne l’avait même pas regardée. Mais quand elle s’approcha de lui pour le panser, il lui dit sur un ton très naturel:
—Je veux voir vos seins, quand vous me pansez… Rabattez votre blouse.
Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas. Comme elle défaisait le pansement de la veille, le Russe lui dit:
—Pas tout de suite… Pas si vite… Avant…
Elle rabattit les couvertures, sortit et alla chez le directeur. Chaque matin le directeur changeait l’infirmière. Il était furieux:
—Ces saletés-là… qu’est-ce que ça peut leur faire?… Je n’en trouverai pas une qui soit gentille avec lui… Un malade de deux cents francs par jour!
La première semaine écoulée, ce fut le Russe qui manda le directeur:
—Si vous ne me donnez pas, lui dit-il, des infirmières plus…
Il chercha le mot.
—Plus… convenables… j’irai me faire soigner ailleurs.
Le directeur était affolé:
—Patientez… patientez… je ferai mon possible pour vous être agréable.
Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne le revit pas de la journée.
Le lendemain, le Russe avait deux infirmières, dont il se déclara satisfait.
*
Un jour le valet de chambre lui amena un colley, pur de race, somptueux et bondissant.
Le Russe ordonna qu’on le laissât seul avec la bête. Il prit une cravache dans une de ses malles. On entendit des aboiements d’abord, puis des hurlements de douleur et de rage mêlés. Le chien et le Russe hurlaient tous les deux. Mais quand on ouvrit la porte, le Russe, l’écume à la bouche et la sueur au visage, gémissait, tandis que le chien saignant grognait.
Le Russe montrait une morsure qu’il avait à la main:
—Il m’a mordu… Il m’a mordu…
Il fit emporter le chien, qu’on ne revit plus.
La mère du Russe vint le voir, on ne sait d’où. C’était une princesse russe. Elle ne se levait jamais. Et quand elle voyageait, elle se servait d’un lit démontable, que ses domestiques installaient dans un wagon loué. Elle était accompagnée d’un médecin allemand, à lunettes d’or, qui n’avait d’autre fonction que de la piquer à la morphine, quand elle lui en donnait l’ordre.
Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère exact. Elle fit transporter son lit, d’une ville au milieu des steppes, dans un appartement de la maison de santé. Elle y resta huit jours couchée, sans demander à le voir. Puis elle se fit annoncer chez lui.
Des enfants en visite jouaient dans le jardin. La princesse ordonna qu’on approchât son lit de la fenêtre; puis elle envoya chercher dans trois magasins des jouets. «Pour mille francs de jouets», disait-elle d’une voix dolente. Et de son lit elle les jeta dans le jardin, sans regarder.
—Ces chers petits enfants… disait-elle.
On opérait d’une hernie un général exotique, qui avait un domestique nègre. Le nègre sautillait dans les couloirs, pinçant les infirmières qui le giflaient à tour de bras. Il riait:
—Général bien… tout bien…
Il pleurait:
—Général mal… tout mal.
Et quand il partit, accompagnant le général guéri, il riait et pleurait tout à la fois:
—Général guéri… hi… hi… hi… Moi pas vouloir quitter jolie maison… Moi tout noir… infirmières tout blanc…
Je n’ai pas une très bonne impression de la façade de la maison de santé. C’est un grand corps de bâtiment en briques jaunes, flanqué de deux ailes avançantes et séparé de la rue par un petit mur et une grille en fer. On dirait une faculté ou un musée de province. Je monte le perron sans enthousiasme. Mais Saunière n’a pas ouvert la porte que je suis conquis. Je me sens mal à mon aise dans la chambre la mieux chauffée, si elle reçoit la lumière du nord, sans tendresse et sans intelligence, qui montre les objets comme cristallisés à travers un bloc de glace et tristes comme dans une vitrine de musée. Ici, les carrelages et les murs blancs des couloirs, éclairés par de larges baies, sont joyeux comme une lessive qui sèche dans un pré au soleil.
La surveillante et l’infirmière sont dans les couloirs du troisième étage et me conduisent à ma chambre. Je les regarde avec attention et plaisir, comme je regarde toutes les femmes, quelles qu’elles soient, où que je les rencontre, dans une rue, dans un salon, dans une gare, dans une maison publique. Ce n’est pas une manie de suiveur ou de plaisantin, et j’ai passé l’âge où l’on rêve les amours de crétin que racontent M. d’Annunzio et quelques autres romanciers, dramaturges ou poètes. Mais je n’ai jamais lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence de toute femme, à supposer ma vie jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un spasme de l’esprit. Je possède des femmes ce que leur apparence me fait connaître d’elles. Cela est fulgurant comme la vision d’un éclair. Je ne peux pas fermer les yeux. En chemin de fer, une femme emportée dans l’express qui croise mon train, une femme aperçue dans l’ombre d’un wagon, m’entraîne à travers le monde. A l’angle d’une fenêtre, d’autres m’ont fixé aux soirs réguliers d’un village. Une blanchisseuse, dans la buée d’une boutique, une blanchisseuse balançant son torse qui pèse sur l’avant-bras appuyé au fer, me donne l’espérance d’une étreinte chaude et tendre après les besognes de la journée et la fatigue d’avoir marché dans la rue.
Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder la surveillante et l’infirmière. Je suis en danger de mort, c’est entendu… Je ne suis pas mort. Je n’ai que faire des problèmes de la mort, je m’attache de toute ma conscience à ceux de la vie.
Avec une douceur indifférente, elles m’ont conduit dans ma chambre. J’éprouve près d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne s’enfuiront pas. Elles seront près de moi tous les jours qui suivront. Cette certitude m’apaise. Pour l’instant, je ne distingue nettement que leur costume: blouse blanche, tablier blanc à bavette, chaussures blanches. Sur la tête, une simple toile carrée, fixée aux cheveux, pend sur la nuque, seyante comme une coiffe.
Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je ne sais pas regarder sans émotion le bras d’une femme, cette précision serrée du poignet, cet accroissement de la forme jusqu’à cette magnifique plénitude des courbes musculaires aux approches du coude. Et c’est avec une joie véritable de création, une joie de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre combinant dans l’espace, qu’on imagine ensuite les courbes opposées du bras et de l’épaule.
Saunière est assis près du lit, près de mon lit.
Il me quitte au moment où l’infirmière entre dans la chambre.
Je ne suis encore qu’un malade qu’on a changé de lit. Rien dans la chambre n’a pris pour moi sa place familière. Je constate et j’énumère. Mais les objets ne sont pas encore de ma parenté. La chambre est à l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux larges fenêtres, l’une en face du lit, l’autre à gauche. Tout est blanc du carrelage au plafond, sauf l’armoire, la table de toilette, le fauteuil et la chaise qui sont en bois clair et d’un style hollandais. J’ai seulement la tranquillité d’un voyageur installé dans son compartiment.
L’infirmière vient tapoter mes oreillers et les dispose avec adresse. Ses mains ont cette molle transparence de pétales des mains souvent baignées.
J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance. Je pense à l’hôpital avec sa figure de malade anémique enveloppée d’un foulard. Les infirmières passent vite dans les salles. Et le pouce de l’infirmier est trop large, couvert d’une énorme envie et noir dans la rainure.
*
Le matin, avant que Gillot n’entre dans ma chambre, j’entends les bruits de la visite, les portes qui s’ouvrent et se ferment dans le couloir. Des pas claquent, comme des coups de fouet, sur les carrelages, et d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot, son aide et les infirmières.
Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader qui illustrait ma première histoire de France. Son visage est plein et net. Il palpe ma tempe. Il y a dans ses mouvements beaucoup de douceur et de décision. Je me livre. Je ne trouve pas d’autre mot pour exprimer le sentiment qui m’oblige à l’immobilité et qui m’interdit de crisper le visage, d’exprimer de la crainte ou de la douleur. Je fais de ma tête un objet que je lui confie, pour qu’il puisse à son aise l’examiner. J’ai lu dans mon enfance l’histoire d’un lion, qui s’était enfoncé dans la patte une épine qu’un petit garçon lui retira. Le lion se coucha et tendit sa patte à l’enfant, et chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte ensanglantée, il revenait trouver l’enfant. Je pense à ce lion qui s’abandonne.
*
Avant l’opération, il faut me raser les cheveux près de la tempe. La surveillante entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière, qui pousse le chariot à pansements. Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant sur la peau, gratte, comme si de petits silex inégaux et raboteux adhéraient à la lame. Je me dresse, appuyant mes bras au bord du lit, pour me voir dans la glace rectangulaire enclavée dans un des panneaux de l’armoire. Le côté droit de ma tête est enflé et s’arrondit comme un œuf. Ma tempe est bleue comme un menton de cabot. Les cheveux supprimés, ma joue s’est allongée; cette inégale calvitie n’est pas répugnante comme une plaque de pelade; elle est burlesque. La plantation de mes cheveux est devenue arbitraire, comme sur une perruque de clown. Je m’étonne que mes cheveux, sur la gauche, ne se rassemblent pas en un toupet mobile, qui se lève et s’affaisse.
Je monterai gaîment sur la table d’opération. Je veux être docile comme l’enfant qui sort des rangs du public et qui vient aider le prestidigitateur. J’ai assisté autrefois à une opération, en spectateur. J’ai su me garder de l’émotion facile, de la peur animale, pour atteindre à un juste sentiment d’admiration pour les mouvements précis et coordonnés de l’opérateur. Comme il serait lâche et bas d’être pris d’épouvante pour cette raison que, maintenant, c’est moi le sujet.
Je veux être sous les doigts du chirurgien une matière docile. Il a un si joli métier d’artisan. Une salle de chirurgie où l’on opère est gaie comme un petit atelier de menuiserie. La nette incision du bistouri marque la prévoyance autant que la ligne de crayon que l’ouvrier trace sur une planche. Et le sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne sont que les copeaux nécessaires, pour que le travail soit accompli. Et les instruments si jolis, de métal clair, dont les angles et les courbes et le galbe sont si exactement déterminés par l’usage. J’aime les instruments de chirurgie comme j’aime les poteries que tournèrent les vieux potiers de village. Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté! J’aime mieux me faire opérer que d’aller chez le coiffeur aux doigts puants de cosmétique.
Le bon chirurgien a, quand il opère, un visage d’enfant sage qui s’applique. Et, quand il se sent en veine, un imperceptible sourire détend son visage, semblable au sourire de l’acrobate lancé, quand il est dans l’espace.
Je ne veux pas avoir en moi la sale âme des malades… Je hais leur tremblement stupide, leur envie de fuir, le bond soudain de leur corps quand on les palpe ou qu’on les panse. Ils sont plus bêtes que les chiens qui se laissent soigner, qui domptent leur peur, qui prennent confiance. Ils n’ont pas de dégoût, si un coiffeur les touche de ses mains poisseuses et malodorantes, et ils sont épouvantés quand le chirurgien approche avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur qu’on leur déchire la peau. Est-elle donc si précieuse leur peau? Quand ils voient passer le chariot du malade qu’on conduit à la salle d’opération, ils sont pris d’une grande pitié, ils ont une crise de tendresse humaine, ils gémissent comme une vieille fille qui a perdu son canari. Mais ils laissent partout—loin d’eux et près d’eux,—tous les meurtres s’accomplir. A la pensée qu’un chirurgien va ouvrir un abcès, ils pleurent, ils s’agenouillent devant la souffrance humaine. Mais ni la guerre, ni la misère ne les inquiètent. Dieu a voulu les batailles, comme il a voulu les pauvres.
Au fond, ils n’ont pas tellement peur du bistouri ou pitié de l’opéré. Mais ils détestent, dans l’intervention du chirurgien, l’acte humain qui n’a pas la mort pour but. Et ils le détestent d’autant plus, que le chirurgien travaille tout à côté de la mort.
*
Je descends dans la salle d’opération. Large baie, laissant apercevoir, comme suspendues en l’air, des masses vertes de feuillages où le soleil s’émiette, blancheur des murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses de la table articulée et des escabeaux.
—N’ayez pas peur, me dit Gillot.
Pourquoi donc aurais-je peur?
Je serais inquiet, si on m’opérait à la guerre, sur du foin. Mais ici, toutes les chances sont pour moi.
J’ai vu une fois chez des amis, en consultation, un vieux chirurgien voûté qui ressemblait à un maître d’école, un vieux chirurgien triste. Je ne voudrais pas être opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur ici? Gillot a cette vertu, la seule peut-être dont je ne doute pas: la gaîté. Elle est inconnue de tous les joyeux drilles. C’est une solidité du regard, un pouvoir de s’égaler à la vie, une sécurité semblable à celle du nageur qui sait, avant de se jeter à l’eau, que l’eau le portera…
Entre les aides de Gillot, je devine facilement «l’endormeur». Il n’a pas l’air chirurgical. Il y a une solidarité entre l’opéré et ceux qui l’opèrent. Le chloroformisateur, près du chirurgien, a l’air d’un riz-pain-sel à côté d’un général victorieux.
Je m’étends sur la table.
—Respirez largement.
Je respire… L’odeur du chlorure d’éthyle est la même que celle du chloroforme, l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement. L’aide soulève le linge qu’il a posé sur mes yeux. Je vois son visage et son buste à côté de moi. Mais je le vois en hallucination. Ce n’est plus un homme que je puis connaître et juger. C’est une forme que je ne compare à aucune autre. Il est là, à côté de moi, comme s’il y avait été, comme s’il y devait être toujours. Et il remplit sa part d’espace comme une image impondérable, et j’ai le sentiment que, si je pouvais le toucher, ma main ne rencontrerait aucune résistance.
Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs méphitiques, les vapeurs lourdes, plus lourdes que moi-même et qui mettent sur ma poitrine un poids de plomb, et qui m’enveloppent d’un cercueil souple et qui m’épouse et sur lequel on marche. Qui donc, comme on foule le sol mou d’un gazon jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui donc se penche sur moi comme pour tarir une source?
Il y avait en moi une source jaillissante que je ne connaissais pas, la source de la vie. Un homme, avec ses deux mains, presse à son issue et l’enferme.
—Laissez-moi…
Ah! m’en aller… loin, comme un chien se sauve…
Je veux me soulever. Je sens la force des mains qui me fixent à la table.
Je voudrais dire: «On s’est trompé de flacon. Ce qu’on me met sur la face, c’est la mort…»
*
Le réveil est d’un bon sommeil sans rêves. Une infirmière me soutient de son bras passé autour de mon cou. L’aide de Gillot exécute autour de mon front un mouvement circulaire dont je ne comprends pas l’utilité. Je lui demande:
—Est-ce que vous allez encore me faire mal?
—C’est fini…
J’ai posé cette question, sans but, comme un petit enfant veut se concilier la sympathie d’une grande personne.
Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot où je suis étendu, dans une salle voisine. Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on m’a donné un coup de sabre à travers la tempe. L’infirmière s’est assise près de la fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance me paraît immense. Le soleil agite sur sa blouse des remous de velours liquide, et son visage et ses bras dans la lumière ont le contour mobile d’une flamme. Les cheveux et les sourcils noirs luisent comme des feuilles humides. L’ample poitrine, le buste dressé comme une tige me semblent alors l’image même de la nature vivante, avec ses sèves circulantes et ses jaillissements. Cette femme qui est là et qui me garde est, après mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle que la mer aperçue, pour la première fois, derrière les dunes, après une nuit en wagon.
Elle me regarde avec tranquillité. Toute sa force s’oppose à l’incertitude de mes membres amollis. Jamais elle ne saura la muette et l’organique supplication qui du fond de moi-même allait vers elle. Elle me parle avec calme. De toute sa santé elle se défend contre moi, contre toutes les doléances de tous les malades.
Réveil admirable. Naissance hésitante et lente. Non, ce n’est pas un réveil, c’est beau comme une résurrection. J’avais été mort. Et me voici non pas comme un enfant qui naît, mais comme un homme neuf. Et c’est cette image de fécondité qui m’éveille à la vie… Ces pensées ne se forment pas comme des pensées. Il me semble que je les respire et qu’elles viennent de l’infirmière paisible, comme une odeur vient d’une plante.