La maison

Henry Bordeaux · Chapitre 1 sur 1 · partie 9/10

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La maison

Livre Premier

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Lorsque le moment fut venu, ma mère voulut passer après tous les autres, et tint sa fille sur sa poitrine sans un mot, puis, rompant l'étreinte, elle lui glissa tout bas:

—Mon enfant, je te bénis.

J'étais auprès d'elle, attendant mon tour de lui dire adieu. Je me représentais la bénédiction des parents comme un acte solennel, tel que je l'avais vue sur des gravures; elle se donnait en un clin d'oeil et sans même lever la main.

Sauf les démonstrations de Mlle Tapinois, de l'abbé et de quelques autres personnes qui avaient tenu à prononcer des paroles mémorables, on aurait cru qu'il s'agissait d'un départ tout ordinaire. Le train s'ébranla. Monté le dernier, je me trouvai le plus rapproché de la portière. Mon père m'invita à laisser ma place à ma soeur. Je fus blessé de cette invitation qui ressemblait trop à un ordre. Sans doute j'aurais dû penser de moi-même à m'effacer.

Mélanie pencha la tête au dehors, sans crainte de la pluie qui tombait. Elle agitait le bras, puis, la voie décrivant une courbe, elle rentra dans le compartiment avec les yeux rouges, mais ce fut pour gagner rapidement l'autre fenêtre. Je compris qu'elle cherchait la maison que, de ce côté-là, on pouvait apercevoir. Après quoi, elle s'assit et se cacha le visage dans les mains. Comme elle demeurait ainsi sans bouger, mon père la prit doucement:

—Tu sais, ma petite, si tu as trop de chagrin, je te ramènerai.

Elle se redressa, toute ruisselante, et dans un sourire navré protesta :

—Oh! père, c'est bien ma vocation. Seulement, j'ai été si heureuse ici, et ne plus revoir la mère, ni la maison, c'est dur.

—Et pour nous? dit mon père.

Il se détourna. Peut-être si je m'étais rendu compte de son attendrissement, aurais-je moins souffert, dans mon coin, de me croire oublié. Mais comme il domptait sa douleur, je pus me ronger à l'aise. Ma soeur en s'en allant suivait son idée, selon le mot de grand-père, tandis qu'on m'envoyait en prison. Je ne pensais plus que je l'avais demandé. Mais, à la maison, n'étais-je pas aussi un prisonnier? Et, dans ma révolte, m'excitant avec l'image de Nazzarena sur le grand chemin, les cheveux mêlés au soleil et le rire aux dents, je me répétais cette phrase que rythmait la marche du train:

«Je veux être libre. Je veux être libre.»

LIVRE IV
I
L'ÉPIDÉMIE

Je me préparais à la liberté par des années de réclusion, dont je ne transcrirai pas l'histoire après tant d'autres petits révoltés. Jamais je ne pus m'accoutumer à cet internat que j'avais réclamé dans un accès d'orgueil que pour rien au monde je n'eusse désavoué. Cependant je passais pour un bon élève, à qui l'on ne reprochait qu'un peu de réserve ou de dissimulation. Je souffris effroyablement de mon départ. Au dortoir je pleurai, la tête enfouie dans mes couvertures, jusqu'à ce que je ne me plaignis à personne.

Mes parents purent croire que j'acceptais ma nouvelle vie sans difficulté. Régulièrement, mon père m'écrivait, et longuement; cette correspondance représentait sans doute pour lui un surcroît d'occupations dont je ne lui savais aucun gré. Par amour-propre, j'écartais toutes les avances qu'il me faisait. Ignorant des insinuations de Martinod, comment aurait-il deviné que j'apercevais partout des injustices à mon égard, des marques de préférence pour mes frères? Je dénaturais systématiquement phrases, sentiments, pensées. Ecartait-il, dans sa virile tendresse, pour ne pas m'amollir, les témoignages affectueux, je l'accusais de dureté. S'y laissait-il aller, au contraire, c'était pour me donner le change et mieux m'imposer son autorité que je grossissais au point de la supposer partout et dont la soi-disant persécution m'était insupportable. Je répondais plutôt à ma mère et il ne m'en adressa jamais l'observation. Cependant il le remarqua: plusieurs de ses lettres en portèrent la trace: «Je sais, me disait l'une d'elles, que tu n'aimes pas à te confier à ton père…» Et ma mère, qui l'avait remarqué pareillement, ne manquait aucune occasion de me parler de lui, de me vanter sa bonté par-dessus tous ses autres mérites, de l'imposer à mon souvenir, ce qui m'exaspérait. S'il se rendait compte de ma patiente et tenace hostilité, il n'en soupçonnait pas la cause. Ainsi le fossé, qu'un élan eût aisément franchi au début, s'élargissait entre nous.

Cette tension de mon esprit me communiquait une grande ardeur au travail. Je réussissais brillamment, avec indifférence, et mes succès contribuaient à tromper ma famille, qui y découvrait la preuve de mon acceptation et de ma nouvelle discipline. Un bon élève, comme le mentionnaient mes bulletins, ne pouvait être qu'un brave enfant et la joie de son foyer. Tante Dine, d'une écriture malhabile, m'adressait d'énormes compliments qui célébraient mon affection filiale. De grand- père je ne recevais rien.

Mais qu'étaient ces résultats positifs auprès du drame intérieur qui se jouait en moi? Je me relâchai peu à peu des pratiques religieuses, et me composai pour moi-même une sorte de mysticisme où je pris l'habitude de me réfugier. Mon imagination me remplaça mes promenades dans les bois et les retraites sauvages et jusqu'à mes rencontres avec Nazzarena par une notion quasi abstraite de la nature et de l'amour, où je goûtais des joies intenses. Je me composais des paysages élyséens et des passions idéales. J'étais à l'âge où l'on se meut avec le plus d'aisance dans les chimères de la métaphysique: les idées se confondent avec le coeur, et la sensibilité, pour bondir, n'a pas encore besoin du tremplin de la réalité. Dans le rêve, j'étais mon maître; en attendant celle de la vie, j'avais découvert l'indépendance de notre cerveau, et qu'elle peut suppléer à tout ce qui nous manque. Enfin je me jetai dans la musique comme dans une eau qui prend notre forme: malléable et comme liquide, elle se prêtait à tous mes désirs avec une docilité qui m'émerveillait. J'avais retrouvé le Freischütz et Euryanthe, la forêt dont les allées se perdent. Elle était plus belle et surtout plus vaste que celle où, jadis, je m'étais éveillé à la vie latente des choses. J'escaladais aussi des montagnes plus hautes et plus inaccessibles que celles où le berger menait son troupeau. Et parfois la douceur lancinante des notes que j'arrachais à mon instrument me rappelait l'inoubliable lamentation du rossignol amoureux de la rose: Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Pour elle? je ne savais pas son nom, je ne connaissais pas son visage, mais qu'elle existât je n'en doutais point. Et, phénomène singulier, ce n'était déjà plus Nazzarena, comme si la fidélité était encore une chaîne à briser.

Avec le secours de la musique ou celui de la pensée, je me construisais un palais où nul n'était admis à me visiter: on me croyait présent et simplement distrait quand j'avais gagné ma solitude, le seul lieu où je fusse véritablement moi-même. Cette faculté de concentration m'interdisait l'amitié. Aucun camarade ne fut admis à se lier avec moi, de sorte que la famille même contre laquelle je m'insurgeais me représentait l'humanité à elle seule.

Ainsi toutes les graines jetées pendant ma convalescence germaient en moi, à quelques années d'intervalle. J'étais libre en dedans et personne ne s'en doutait. Mes parents étaient satisfaits de mes places et de ma conduite. Je passais pour tranquille, doux et sage, et à l'abri de cette réputation je me laissais couler paisiblement dans un heureux état où je ne reconnaissais plus d'autre loi que la mienne et qui devait approcher de l'anarchie. Je sacrifiais aux contingences, mais elles comptaient si peu auprès de ma vie intérieure. Quand je retournais chez moi, aux vacances, mon indifférence, ma froideur surprenaient, contristaient les miens. Ils l'attribuaient, ne pouvant la comprendre, à de la timidité, de la retenue qui étaient dans mon caractère, et ils se multipliaient pour me contraindre à rentrer dans la voie naturelle, ce qui n'aboutissait qu'à m'éloigner davantage. Le rire de Louise, qui était maintenant la fleur de la maison, ne me dégelait pas plus que les exhortations martiales et pour moi agaçantes de Bernard en congé. Et quant à mes deux cadets, Nicole et Jacquot, je leur inspirais une certaine crainte, de sorte qu'ils m'évitaient: après les avoir découragés, il ne me restait qu'à me froisser de leurs mauvaises dispositions et je n'y manquai point. Tante Dine, cherchant une explication flatteuse de mon changement d'humeur, avait trouvé celle-ci:

—Il est si distingué!

Mon père, quand il me tenait et qu'il disposait d'un peu de temps, essayait sous toutes les formes de reprendre avec moi la conversation que nous avions eue sur la colline du Malpas, le jour des élections. Il me voyait, avec un secret déplaisir que je sentais et qui, par esprit de contrariété, m'ancrait dans mon attitude, fermer les yeux sur tout ce qui appartenait au domaine de l'observation, que ce fussent l'histoire, le passé, la tradition, les lois, les moeurs, l'existence pratique et quotidienne, pour me confiner dans les études abstraites, la philosophie, les mathématiques, ou m'absorber plus complètement encore dans la musique, monde imprécis et sans lignes arrêtées dont il redoutait les mirages. Atteint par le départ de Mélanie et d'Etienne, par l'absence de Bernard qui n'était revenu passer quelques mois à la maison que pour repartir à destination du Tonkin où la guerre ne finissait pas, il aurait souhaité de causer intimement avec moi, de me reprendre, de m'orienter. Je l'écoutais courtoisement, je lui répondais à peine, et il ne pouvait se méprendre à mon silence ou à mon air distant. Il ne cessait de me montrer, dans toutes les professions, dans tout le cours de l'existence humaine, la supériorité que distribue une vision nette des réalités. Ce qu'il dut dépenser d'intelligence, de tact, de diplomatie même dans cette poursuite où je me dérobais sans cesse, je m'en rends compte par le souvenir. Nicole et Jacquot grandissant nous accompagnaient dans ces promenades qui me pesaient et m'en rappelaient d'autres plus chères; ils s'intéressaient à cette conversation qui tournait presque au monologue, et plus tard j'ai retrouvé sur eux l'empreinte de cet enseignement dont ils ont tout naturellement bénéficié, tandis que j'y voulus être réfractaire. Quelquefois, je retrouvais dans la voix, soudain plus impérieuse, cet accent qui, dans un jour fameux, m'avait secoué jusqu'aux moelles, et je m'attendais à l'entendre comme alors: Mais comprends-moi donc, pauvre petit! Il faut bien que tu me comprennes. Il y va de ton avenir… Puis la voix irritée se modérait, ou bien elle se taisait. Mon père avait mesuré l'inutilité de sons insistance.

Je savais aussi me dérober affectueusement aux sollicitations de ma mère, qui recherchait mes confidences et qu'affligeait ma tiédeur religieuse:

—Tu ne pries pas assez, me disait-elle. Tu ne sais pas comme c'est nécessaire. C'est ce qu'il y a de plus vrai au monde.

Cependant j'avais habilement réussi à me rapprocher de grand-père sans éveiller de soupçons. Nous faisions de la musique ensemble. Il tremblait un peu, et son violon semblait chevroter. Ou bien nous discutions des heures entières sur une sonate ou une symphonie. Ainsi l'avais-je admiré jadis, au Café des Navigateurs, s'isolant avec Glus. Si l'un ou l'autre voulait se mêler à notre conversation, nous le toisions avec impertinence comme un profane incapable d'un avis sérieux. La musique ne pouvait avoir de signification que pour nous: elle nous appartenait et par elle nous rétablissions notre ancienne intimité.

J'atteignis ainsi le début de ma dix-huitième année, lorsque survint l'événement qui devait décider de ma vie. Les baccalauréats m'avaient couvert d'honneur, et je me préparais à l'École Centrale depuis un an, sans une attraction particulière, et même avec un détachement parfait. Un certain goût pour les sciences naturelles, volontairement délaissé, avait quelque temps donné à mon père l'illusion que je reviendrais à mes projets d'enfant et le continuerais lui-même un jour. Mais j'avais choisi la carrière d'ingénieur parce qu'elle me séparait de la maison et que j'y serais mon maître…

Lorsque nous annoncions notre retour, la première silhouette que nous ne manquions jamais d'apercevoir sur le quai de la gare, c'était celle de mon père accouru à notre rencontre. La paternité, véritablement, illuminait son visage. Moi, je le saluais comme si je l'avais quitté la veille, mais il ne se laissait pas rebuter et m'ouvrait chaque fois les bras comme s'il me retrouvait après m'avoir perdu. Ces effusions en public me paraissaient bien bourgeoises et je m'y dérobais avec art.

On était à la fin de juillet. Mes examens passés, je revenais pour les vacances. Après m'avoir tout froissé en me serrant sur sa poitrine, mon père me fit monter en voiture et, ma valise devant nos pieds, nous nous engageâmes dans le chemin de la maison qui était à l'autre extrémité de la ville et comme en dehors, ainsi que je l'ai décrite.

Nous traversions la place du Marché lorsqu'un groupe de gens du peuple nous jeta des regards hostiles accompagnés de sourds grognements, puis un cri se fit jour à travers ces murmures:

—A bas Rambert!

Etonné, je me tournai vers mon père, qui ne répondait pas et qui souriait même aux insulteurs, oh! non pas de ce sourire que j'avais déjà remarqué sur ses lèvres quand il se préparait à la bataille, mais d'un sourire presque sympathique, de commisération. Pourquoi cette impopularité soudaine? On pouvait ne pas l'élire, on le respectait et surtout on le craignait. Déjà le cocher pressait son cheval: de loin quelques huées nous poursuivirent. Je ne pus me tenir de l'interroger.

—Oh! rien, dit-il. De pauvres diables. Je t'expliquerai.

Toute la maisonnée se précipita dans l'escalier pour nous recevoir. C'était le protocole habituel, à la rentrée de chaque absent. Grand- père, seul, ne se dérangeait pas et j'entendis son violon qui, de la chambre de la tour, envoyait sa plaintive mélopée. Mon père raconta la manifestation dont nous avions été les victimes.

—Ah! les canailles! s'écria tante Dine qui, par l'effet d'un rhumatisme à la jambe, clopinait un peu, mais qui n'avait rien perdu, avec les ans, de sa vertu guerrière. Ils se sont avancés jusqu'ici tout à l'heure, ceux-là ou d'autres. Heureusement la grille était fermée.

Elle nous barricadait contre nos ennemis.

—Oh! mon Dieu! murmura ma mère, pourvu, Michel, qu'il ne t'arrive rien?

Mon père, enfin, résuma pour moi les derniers incidents. La municipalité élue trois ans auparavant avait commandé, pour alimenter les fontaines publiques, d'importants travaux de canalisation, et ces travaux avaient été adjugés à un entrepreneur peu scrupuleux et même taré, que soutenaient des influences politiques considérables. Or, ces derniers jours, mon père avait constaté, soit à l'hôpital, soit dans les quartiers ouvriers, deux ou trois cas de typhus qu'il attribuait à l'eau récemment amenée en ville, et mal captée ou contaminée. Il redoutait une épidémie, s'il avait diagnostiqué sans erreur l'origine du mal. Aussi avait-il saisi sans retard la mairie d'une demande de fermeture immédiate des fontaines suspectes et réclamé un arrêté enjoignant de ne se servir que d'eau bouillie et prescrivant d'autres mesures de précaution, à quoi le maire, un M. Baboulin, épicier, conseillé par l'adjoint Martinod, s'était refusé par crainte de l'opinion. Notre ville, en amphithéâtre au-dessus du lac, était choisie, l'été, comme lieu de villégiature par toute une colonie d'étrangers. Si l'on parlait de contagion, la saison, du coup, était compromise. En outre, il eût fallu avouer l'échec de ces fameux travaux d'aménagement, dont on avait tiré, selon l'usage, une bruyante popularité. La querelle avait transpiré et le public prenait violemment parti contre le prophète de malheur.

J'écoutais ce récit avec l'indulgence d'un voyageur qui doit se prêter poliment aux intérêts de ses hôtes. C'étaient des histoires de province, promptes à naître, promptes à s'éteindre, et j'arrivais de Paris. Notre ami, l'abbé Heurtevent, vint à la nuit tombante les renforcer. Depuis le décès du comte de Chambord, il ne prédisait plus que des fléaux, guerres, cyclones et cataclysmes de tout genre. Déjà il se sentait dans son élément et reniflait à l'avance une odeur de choléra qui rétablirait sa réputation atteinte et punirait la République.

—J'ai appris, annonça-t-il à mon père, qu'on vous donnerait ce soir un charivari.

—Un charivari! répéta tante Dine. Nous verrons bien. Je leur verserai sur la tête une lessiveuse d'eau bouillante puisqu'ils ne veulent pas d'eau bouillie.

—Bien, répondit mon père, j'attendrai.

Après le dîner, ma mère, anxieuse, nous invita à réciter la prière en commun. J'hésitai à me mêler à ces invocations que j'estimais puériles et n'y participai que du bout des lèvres, uniquement, me disais-je, pour ne pas semer dès le premier jour la discorde. Grand-père, lui, avait bravement regagné sa tour pour braquer son télescope sur je ne sais plus quelle planète.

Vers les neuf heures, nous entendîmes une clameur formidable, mais qui venait de loin.

—J'ai tout fermé, déclara tante Dine pour nous rassurer.

Cependant cette clameur ne se rapprochait ni ne s'éloignait. La foule qui la poussait devait piétiner sur place. Nous percevions distinctement une sorte de refrain de trois notes dont nous ne comprenions pas le sens. Tout à coup on sonne au portail.

—Les voilà! proclama tante Dine.

Mais non: sous le bec de gaz on n'apercevait qu'une ombre, et même une ombre minuscule. Tante Dine et ma mère furent d'avis qu'il ne fallait ouvrir qu'à bon escient.

—Il s'agit probablement d'un malade, observa mon père.

Et lui-même s'avança vers la grille. Il reconnut dans ce visiteur nocturne Mimi Pachoux qui, furtivement, s'empressait de l'avertir:

—Il paraît, monsieur le docteur, qu'il y a d'autres cas. Alors, on fait l'assaut de la mairie.

—Ah! vraiment? Et qu'est-ce que l'on crie?

—Démission! démission!

—C'est bien, mon ami, j'y vais.

Tante Dine, quand on lui rapporta le dialogue échangé, voulut célébrer le dévouement de notre ouvrier, mais elle en fut empêchée par mon père :

—Oh! ne vous pressez pas, ma tante; ces jours derniers, il me fuyait. Il ne fait que passer devant le mouvement populaire, quand il est bien sûr de sa direction.

Et se tournant vers moi, il me demanda:

—M'accompagnes-tu? Cela te changera de tes études.

Nous trouvâmes dehors une de ces belles nuits de juillet, sans lune, où les étoiles semblent briller bien en avant de la voûte sombre, comme des lampes suspendues, et nous arrivâmes sur la place de l'Hôtel-de-Ville qui était noire de monde et toute remplie d'un cri unique:

—Démission! démission!

La foule nous tournait le dos, trépignant et vociférant contre le bâtiment municipal hermétiquement clos. Elle se composait de bandes de citoyens accourus au sortir des cafés, où la nouvelle s'était sans doute répandue, et aussi d'un bon public de famille, avec des enfants dans les bras. Les femmes étaient encore plus surexcitées que les hommes. Quelques-unes parlaient de noyer le maire dans la fontaine. A la vérité, il eût fallu beaucoup de bonne volonté pour cette exécution. Toutes ces ombres chinoises qui se découpaient devant nous sous une lueur incertaine me paraissaient ridicules dans leurs gesticulations. Isolé dans ma vie intérieure, je ne prenais aucun intérêt à leurs ébats. Et tout à coup le salon de l'hôtel de ville, qui donnait sur un balcon, s'éclaira. M. Baboulin se décidait à rassurer ses administrés. Vainement il essaya de se faire entendre; on le couvrit aussitôt d'injures, l'appelant empoisonneur, traître, vendu, et le flétrissant d'autres épithètes plus malsonnantes mais sonores. Un autre homme parut à ses côtés: l'adjoint Martinod, ma vieille connaissance, comptant sur sa popularité et son talent de parole, s'avançait pour le remplacer. Mais le vacarme redoubla, et même on le traita avec une familiarité plus blessante. Je reconnus, à la lumière d'un bec de gaz, Glus et Mérinos, inséparables, qui conspuaient en conscience leur ancien ami.

—Voilà, me dit mon père sans se gêner, ce que c'est que le peuple.
Hier, il les acclamait, aujourd'hui il les insulte.

Je m'étonnai, je l'avoue, qu'il s'exprimât si librement, et de cette voix forte qui retentissait et qui désespérait grand-père. Tout à l'heure, quand nous revenions de la gare en voiture, ne l'avait-on pas hué, lui aussi? Et si l'on recommençait? Nous n'étions pas protégés par des murs et des agents de police. Justement un des manifestants se retourna, la face injectée et la bouche ouverte. Un réverbère l'éclairait en plein. Tem Bossette, en personne, nous dévisageait. Il s'agitait plus que tous les autres. Aussitôt il poussa un cri:

—Vive Rambert!

Autour de lui, devant nous, ce fut un beau tumulte, et à ma stupéfaction, chacun de reprendre: Vive Rambert! à pleins poumons. Mon père me toucha l'épaule et me glissa:

—Filons vite. En voilà assez!

Un peu plus, notre retraite était barrée et nous devions subir cette ovation inattendue. Nous prîmes rapidement une ruelle transversale, avant qu'on s'organisât pour nous accompagner, et nous rentrâmes à la maison où l'on nous attendait. L'ombre derrière la fenêtre nous avertit de l'état d'inquiétude causé par notre absence. Mon père raconta gaiement ce qui s'était passé et l'intervention de Tem.

—Le brave garçon! approuva tante Dine.

Ce qui lui valut cette réplique:

—Oh! son cas est pire que celui de Mimi. Ces jours derniers, il ne me saluait même plus.

—De quoi se mêle-t-il? opina grand-père que l'épidémie occupait, que risque-t-il? Il n'a jamais trempé son vin.

—Ecoutez, murmura ma mère, si prompte à s'effrayer pour nous.

La clameur lointaine que nous avions entendue se rapprochait distinctement, se précisait. Tout à l'heure, dans un instant, elle deviendrait intelligible.

—O mon Dieu! ajouta-t-elle, que se passe-t-il encore?

Mon père la rassura en riant:

—Cette fois, Valentine, ce sont des acclamations. Je n'en demandais pas tant. Après midi, j'étais bon à jeter à l'eau, et ce soir je suis un sauveur.

Comme il se souciait peu de la faveur publique! Il avait son sourire de bataille et je l'estimai bien méprisant. Dans le mysticisme où je m'étais réfugié, je me tenais à l'écart des hommes; mais, pourvu que je ne les fréquentasse pas, j'étais disposé à leur concéder toutes les vertus, et même la logique. Déjà le cortège déferlait contre la grille en chantant: C'est Rambert, Rambert, Rambert, c'est Rambert qu'il nous faut! N'y avait-il donc qu'un Rambert? Grand-père, que personne ne réclamait, s'éloigna et, moi seul, je remarquai son mouvement de retraite: il dut regagner sa tour et reprendre tranquillement son télescope; la planète qu'il observait n'avait peut-être pas encore atteint le bord de l'horizon. Volontiers je l'aurais suivi. Mon père, cependant, m'invitait à regarder, et je voyais sans plaisir cette masse confuse dont la houle battait le portail et le mur d'enceinte. On eût dit un long et énorme serpent, une longue et énorme courtilière dont le corps occupait toute la largeur de la rue et dont la queue n'en finissait plus, là-bas, au tournant du chemin. La grille céda tout à coup et la bête envahit, comme jadis les bohémiens, la courte avenue et les plates-bandes. En un instant elle assaillit la maison. Tante Dine, à côté de moi, était partagée entre le plaisir de la popularité qu'elle savourait pour la première fois et la défense instinctive de notre jardin.

Mon père, afin d'arrêter cet élan de la foule, ouvrit la croisée et fut salué d'une tempête d'applaudissements. Il obtint facilement le silence, et sa voix sonna comme une cloche d'église:

—Mes amis, dit-il, nous ferons ce que nous pourrons pour arrêter le fléau. Comptez sur moi, rentrez chez vous et surtout invoquez le secours de Dieu.

Invoquer le secours de Dieu! Mais c'était lui que l'on considérait comme la Providence. Dans toute cette manifestation il n'y avait que ma mère qui songeât à prier. Tante Dine buvait les paroles de son neveu, dont l'éloquence ne me touchait pas. J'aurais souhaité quelque bel éloge de la science, seule capable de vaincre l'épidémie et d'éviter la contagion, et de la science mon père n'avait soufflé mot. Je remarquai alors le nombre de bonnes femmes qui faisaient partie du défilé et dont quelques-unes brandissaient des mioches à bout de bras comme si elles les offraient à mon père. Sans doute avait-il parlé pour les bonnes femmes.

Cependant il obtint ce qu'il désirait. La foule, peu à peu, se calma et commença de s'écouler. On repassa le portail, et la belle nuit d'été, qu'avaient déchirée tant de cris, lentement reprit sur les derniers retardataires le jardin, son domaine, et les chemins et la campagne, pour les restituer au silence.

Dès le lendemain les événements se précipitèrent les uns sur les autres. Le conseil municipal, responsable des fâcheux travaux de canalisation, démissionna sous les protestations et le mépris.

—Et voilà bien les électeurs! nous dit mon père à table. On avait célébré la conquête de la mairie sur la réaction, et ce même conseil acclamé, on le chasse honteusement et on le traîne dans la boue.

Instantanément, je me revis, quelques années plus tôt, au Café des Navigateurs, buvant le champagne avec Martinod et ses acolytes, en l'honneur de la candidature de grand-père qu'on opposait au chef du parti conservateur. Ce souvenir, loin de me révolter, m'attendrit. Là, j'avais goûté, enfant, une sorte d'abandon agréable qui ressemblait déjà à cette langueur amoureuse, présent de Nazzarena fugitive, en écoutant de belles théories qui n'étaient pas encore très claires pour moi, mais qui me préparaient à la liberté.

En ville l'agitation croissait avec le nombre des morts, encore faible pourtant. Les chiffres exacts que donnait mon père ne correspondaient nullement à ceux que l'on imprimait dans les journaux ou qui volaient de bouche en bouche. Il nous avait interdit d'aller en ville, en quoi grand-père l'approuvait:

—On ne sait trop comment cela se ramasse. Il suffit quelquefois d'un rien. Déjà tous ces malades qui circulent par ici, comme c'est peu rassurant!

A mon retour, j'avais trouvé grand-père vieilli. Dame! il atteignait ses quatre-vingt ans, mais il avait si longtemps gardé un air de jeunesse dans la démarche restée allègre à force de promenades et dans les yeux qui brillaient et dont les petites rides avoisinantes ne faisaient que souligner la malice. Maintenant il se voûtait et le regard s'embrumait. Cependant il tenait à la vie, et peut-être de plus en plus à mesure qu'il la sentait plus fragile.

Les nouvelles les plus insensées et les plus contradictoires circulaient, et toutes les passions politiques se donnaient libre cours. On avait surpris un individu qui empoisonnait la rivière: un prêtre, affirmaient les anticléricaux; un franc-maçon, leur répliquait-on. La terrible manie du soupçon commençait de sévir. Un malheureux, le visage couvert de boutons, faillit être écharpé sous le prétexte qu'il propageait le mal, et ne fut sauvé que par l'intervention de mon père.

—Les boutons du visage sont les seuls qui ne signifient rien! cria- t-il à temps.

Il nous rapportait tous ces incidents et ces bruits, car nous ne communiquions plus avec personne, et lui-même se désinfectait avec soin en rentrant de ses tournées. Puis les villages en aval des travaux de captation se crurent contaminés eux aussi. Atteint de panique, leur population se replia sur la ville. On la vit passer avec ses chars, ses troupeaux, ses meubles, comme une émigration devant la guerre. Il y eut des bagarres, parce qu'on voulait l'expulser. Et brusquement l'épidémie, jusqu'alors circonscrite et dont on avait fort exagéré les ravages, soit par suite de l'agglomération et du manque d'hygiène, soit parce que l'air était réellement vicié, prit des proportions inquiétantes. L'effroi public devint lui-même un danger. On annonça la peste et la famine. L'abbé Heurtevent, qui, tout en se dévouant, puisait dans cette atmosphère de catastrophe une sorte de réconfort à cause de la réalisation de ses prophéties et qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître les signes de l'intervention divine, fut accusé formellement de sorcellerie et dut se terrer dans sa chambre pendant quelques jours, sous menace d'un mauvais coup. Mlle Tapinois avait donné le signal du départ, abandonnant son ouvroir, que ma mère reprit sans rien dire. Les hôtels se vidaient, et les habitants qui pouvaient fuir s'enfuyaient.

Le manque d'organisation venait augmenter le fléau. La municipalité avait démissionné, et le préfet prenait les eaux en Allemagne. D'urgence on convoqua les électeurs. Ce fut une ruée vers mon père. Tous les jours on criait devant la grille: Vive Rambert! ou: C'est Rambert qu'il nous faut! et tante Dine ne se rassasiait jamais de ce refrain qui enchantait ses oreilles. Lui seul, il n'y avait que lui.

Je n'ai pas vu, et je ne puis décrire la ville désespérée, aux boutiques fermées de peur du pillage, déchirée par les partis, hantée de tous les soupçons, travaillée par la haine et la misère, et livrée à l'épouvante. Mais je l'ai vue de mes yeux, à nos pieds, là, sous nos fenêtres, supplier un homme, se soumettre à lui, s'asservir à celui dont, auparavant, elle n'avait pas voulu. Elle se traînait, elle gémissait, elle poussait des cris d'amour comme une chienne en folie. Et, ne comprenant pas sa détresse, je la méprisais.

Mon père avait perdu sur moi son autorité, non pour en avoir abusé, malgré ses apparences où j'imaginais de la tyrannie, mais peut-être, qui sait? pour n'en avoir pas usé, au contraire, le soir où il me ramena du Café des Navigateurs, le jour où, dans la chambre de la tour, pour défendre grand-père contre lui, je le bravai. Il ne pouvait se douter ni de mon premier amour qui m'avait compliqué le coeur, ni de la profondeur des mes aspirations vers la liberté lentement infiltrées par tant de promenades et de causeries. Cependant il avait pressenti mon détachement de la maison et pour me ramener il avait compté sur sa clémence. Or cette clémence le réduisait à mes yeux. Son prestige était fait de ses continuelles victoires, et chez ma mère ne l'avais-je pas entendu se plaindre comme un vaincu? J'avais mesuré à sa tristesse mon importance. Plus il attachait de prix à me reconquérir, plus je me sentais fort pour lui résister. Et, peut-être, sans cet excès de préoccupation paternelle, eût-il conservé plus d'empire. Serait-il dangereux pour un souverain de prétendre trop à dresser et préparer son héritier, et faut-il croire à la vertu des affirmations et des actes plus qu'à l'influence qu'on cherche à exercer sur les esprits? Une génération diffère de la précédente dans l'expression des idées, sinon dans les idées mêmes. Elle tient à croire tout recréer: la vie lui apprendra que rien ne se crée et que tout continue par les mêmes procédés.

Cette autorité, à quoi je me dérobais, voici que dans le danger elle s'imposait à tous. Mon père dirigeait les services médicaux. Elu à la presque unanimité, on lui confia la ville.

II
L'ALPETTE

Mon père et ma mère tinrent un conseil de guerre d'où sortit la résolution de nous renvoyer. Nous possédions, sur les pentes de l'une des hautes vallées, un chalet qu'on appelait l'Alpette, isolé dans une clairière au milieu des sapins. Quand la saison s'y prêtait, nous y passions un mois pendant la période des vacances. Une patache irrégulière montait en quatre ou cinq heures au village voisin. Le ravitaillement n'y était pas très commode et il fallait s'y contenter d'un ordinaire frugal et modeste. Mais on y respirait un air balsamique. Là, nous serions à l'abri de la contagion.

—L'épidémie se propage, nous expliqua mon père. Vous partirez tous demain matin, sauf votre mère qui ne veut pas me quitter.

Peut-être avait-il résolu de rester seul: il s'était heurté à ce refus.

—C'est une excellente idée, approuva grand-père. Ici nous ne sommes bons à rien du tout. Nous sommes plutôt une gêne.

—Oh! moi, d'abord, déclara tante Dine en secouant la tête, je ne m'en vais pas. Je fais partie de l'immeuble.

Mon père lui objecta qu'elle aurait son frère à soigner; l'argument fut accueilli assez mal:

—Il se soignera bien tout seul. Il se porte comme un charme. Et d'ailleurs Louise veillera sur lui.

Louise protesta de son désir de rester. On crut qu'elle plaisantait, car elle avait dit la chose en riant, mais elle insista bel et bien. Ne pouvait-elle rendre des services, visiter les malades, les garder même? N'avait-on pas besoin de toutes les bonnes volontés? Il y eut entre elle et tante Dine un débat dont la générosité ne m'apparut point sur le moment. Tante Dine gongonna tant et si fort, qu'elle obtint gain de cause.

Entraîné par l'exemple, je signifiai à mes parents mon intention formelle de ne pas quitter la ville et d'y jouer aussi mon rôle. Ce fut pour affirmer ma personnalité, —ma personnalité de dix-huit ans à peine, —bien plutôt que par bravade de courage. L'idée de la mort ne m'effleurait pas, ni pour moi, ni pour personne. Je n'apercevais aucunement le danger. Sans doute mon père se trouvait le plus exposé par sa profession et par ses fonctions, mais il me paraissait immortel. Je pensais seulement à me donner de l'importance.

Mon père m'écouta patiemment, puis il me répondit que si j'avais commencé mes études médicales, comme il l'avait espéré, il n'hésiterait pas, malgré son affection et ses craintes, à m'utiliser, —ce serait un droit que je pourrais revendiquer; —mais que, m'étant orienté dans une autre voie, je n'avais aucune raison sérieuse de demeurer dans une atmosphère viciée, sans servir à rien, au risque de prendre le mal un jour ou l'autre. Il me remerciait de mon offre et ne l'acceptait pas. La montagne, au contraire, serait favorable à ma santé qui s'y raffermirait: j'étais un peu délicat, j'en reviendrais plus vigoureux. Ce calme rejet eut le don de m'exaspérer. J'y découvrais un insupportable mépris, et je m'obstinai à réclamer un poste comme si mon honneur était engagé:

—Je regrette infiniment, père, de ne pas m'incliner dans cette circonstance; mais j'estime que je dois rester, et je resterai.

Ces paroles me grandissaient. Il me fixa de ses yeux perçants et ne haussa même pas la voix:

—Je commande dans ma maison avant de commander en ville, mon petit. C'est un ordre que je te donne: tu partirais demain avec ton grand- père, Louise et les deux cadets. J'ai la charge de toute la cité; nous verrons si mon fils sera le premier à me désobéir.

Et il me laissa. Il avait parlé si péremptoirement que j'eus le sentiment de l'impossibilité d'une résistance. Dès longtemps il me ménageait. A ma réserve, il me pressentait indifférent, sinon hostile, et il caressait le rêve de retrouver ma confiance. Voici qu'il abandonnait tous les moyens de conciliation et me replaçait dans le rang, comme un simple soldat, non pas même comme un futur chef. Sans tenir le moins du monde à prendre du service actif parmi les ambulanciers, je rongeai mon frein avec rage, comme si j'avais subi la plus cruelle injure. Grand-père, que cette solution satisfaisait, me consola avec bonne humeur:

—Oh! oh! que veux-tu? il a la manie d'ordonner. Nous serons très bien là-haut.

Nos préparatifs occupèrent l'après-midi. Grand-père descendit lui-même de la tour son baromètre, son violon, ses pipes et ses almanachs. Ces divers voyages l'essoufflèrent, mais il n'écoutait personne. Le reste du chargement ne l'intéressait pas et concernait tante Dine, à qui, de tout temps, il avait abandonné le soin de son linge et de ses habits. A la tombée de la nuit, l'abbé Heurtevent vint en visite. Mon père était à l'hôpital ou à la mairie, et ma mère à son ouvroir où l'on préparait des couvertures pour les malades pauvres. Grand-père, avec une vigueur de résolution toute nouvelle, refusa d'ouvrir la porte et, de la fenêtre, s'informa si notre ami avait été désinfecté.

Force fut à l'abbé de passer à l'étuve que l'on avait installée à la maison, après quoi il fut accueilli gaiement, et même grand-père lui offrit son exemplaire des prophéties de Michel Nostradamus. M. Heurtevent accepta le cadeau sans enthousiasme: il connaissait les Centuries et les estimait obscures et contradictoires.

—Oui, vous préférez la soeur Rose-Colombe et l'abbaye d'Orval. Et quelles catastrophes nos apportez-vous, l'abbé?

—D'abord, votre ouvrier Tem Bossette est décédé ce matin du fléau.

—Ah! fit grand-père.

Mais il ajouta aussitôt, pour se dispenser de le plaindre:

—C'était un ivrogne.

—Pauvre Tem! soupira tante Dine. S'est-il confessé?

—Il n'en a pas eu le loisir. Le mal fut pour lui foudroyant.

—Un alcoolique, reprit grand-père.

Ma tante continua d'interroger notre hôte sur les personnes de notre connaissance:

—Et Béatrix? et Mimi Pachoux?

—Rassurez-vous, mademoiselle, sur le sort de votre Mimi: il porte les morts en terre et même dirige l'équipe des fossoyeurs. Son zèle est magnifique, il se multiplie, il est de tous les convois. Quant au Pendu, je le crois atteint.

—J'irai le voir, déclara simplement tante Dine, ce qui lui valut de son frère un regard d'étonnement et même de réprobation.

Déjà l'abbé, avec une aisance incomparable, passait des infortunes particulières aux calamités générales. La contagion ne tarderait pas à se répandre au loin, elle finirait bien par atteindre Paris. Elle décimerait la capitale, sentine de tous les vices, elle contraindrait les hommes politiques à réfléchir. Pour le renouveau moral elle vaudrait une guerre. Et les lis refleuriraient.

—Ils refleuriront, ne manqua pas de répéter gravement tante Dine.

Le récit de ces malheurs futurs affecta grand-père, qui changea le cours de la conversation:

—Dites donc, l'abbé: si vous montez nous voir à l'Alpette, nous vous donnerons des bolets Satan, et même, si vous ne nous apportez pas trop de fâcheuses nouvelles, des bolets tête de nègre qui sont du moins comestibles et d'un goût savoureux. Ou plutôt non, ne vous dérangez pas. Il n'y a pas là-haut d'appareil à désinfecter, et vous seriez capable de nous contaminer tous.

Le lendemain, un break attelé de deux chevaux, retenu spécialement pour nous, vint nous prendre avec nos paquets. Mon père surveilla lui- même l'embarquement qu'il précipita, car on le réclamait de tous les côtés à la fois. A la maison, quand surgissait quelque difficulté, on le cherchait immédiatement et ce n'était qu'une voix pour appeler: Monsieur Michel? où est Monsieur Michel? Maintenant, dans la ville entière, le cri de ralliement était: Monsieur Rambert ou, plus brièvement, le docteur ou le maire.

—Oh! oh! persiflait grand-père, il a de quoi commander.

Grand-père se hissa le premier dans le véhicule, avec ses instruments qui ne le quittaient pas, bien que la caisse à violon fût encombrante. Il montrait, comme le petit Jacquot, une gaieté de collégien en vacances. Jamais il n'avait témoigné un si vif attrait pour l'Alpette. Louise, au contraire, et Nicole imitant sa soeur qu'elle admirait, manifestaient une émotion que pour ma part j'estimais excessive. Elles s'accrochaient à mes parents et versaient des larmes, comme s'il s'agissait d'une absence prolongée.

—Allons, mes petites, dit mon père, dépêchez-vous et soyez sans crainte.

Les adieux que je lui fis moi-même, à cause de la scène de la veille, furent empreints de froideur. Il m'avait contraint à l'obéissance et froissé dans mon orgueil: je ne pouvais l'oublier si vite et ma dignité m'obligeait à prendre un air offensé.

Les moindres détails de ce départ, sur lequel devait tant s'exercer ma mémoire pour chercher vainement à en amoindrir l'amertume, m'apparaissent avec une netteté que le temps n'a pu obscurcir. Tout le monde s'impatientait plus ou moins, les chevaux à cause des mouches qui les harcelaient, le cocher par tendresse pour se bêtes, grand-père et Jacquot dans leur hâte de goûter le plaisir de la course, Louise et Nicole dans leur tristesse de s'en aller, tante Dine parce qu'elle redoutait le fracas de sa sensibilité, moi pour en finir avec le malaise que j'éprouvais. Ma mère tâchait de conserver son calme. Seul, mon père y réussissait naturellement. Quand je montai à mon tour, le dernier, il eut un court moment d'hésitation comme s'il voulait me retenir, me parler. Je ne sais plus exactement ce qui me le révéla, mais j'en suis certain. Et une fois assis, je ressentis une envie irraisonnée de redescendre. Etait-ce un désir instinctif de réconciliation? Combien j'aimerais en être assuré; mais ce fut trop vague pour le pouvoir affirmer aujourd'hui. Installé sur la même banquette que grand-père, je traduisis mon sentiment intime par un geste de mauvaise humeur: je m'emparai de la caisse à violon qui me heurtait les genoux et la déposai brusquement dans le fond de la voiture.

—C'est délicat, observa grand-père en manière de protestation.

Je me souviens encore de la vibration de la lumière dans l'air et de l'éclat de la route sous le soleil.

—Ça y est-il? s'informa le cocher grimpé sur son siège.

—En avant! ordonna mon père.

Et ma mère ajouta le voeu qu'elle formulait à chaque séparation:

—Que Dieu vous garde!

Déjà notre lourd véhicule s'ébranlait et ce furent les dernières paroles que nous entendîmes. En avant et Que Dieu vous garde: elles se confondent, elles se mêlent, elles s'accompagnent toujours l'une l'autre dans mon souvenir, et lorsqu'il m'arrive aujourd'hui de me mettre en route, il me semble que je les entends.

Au tournant, là-bas, devant la grille du portail, je revois les trois ombres qui se détachent dans le jour cru: celle de tante Dine un peu massive; celle, plus fine, de ma mère et la grande ombre fière de mon père qui redresse la tête. Pourquoi n'ai-je pas appelé? D'un seul mot : «Père», il se fut contenté, et il eût compris. Sa silhouette révélait tant de force, une si riche vitalité, et l'autorité d'un tel chef, qu'il était sans doute bien inutile de songer à s'humilier pour lui donner satisfaction. J'en aurais toujours le loisir, si je le désirais: plus tard, plus tard.

Grand-père fourrageait mes jambes pour remettre à flot sa caisse à violon, et je dus l'y aider. Nous passâmes sous le châtaignier qui avait abrité —un instant —Nazzarena fugitive, Nazzarena qui riait en montrant ses dents. Et la maison se perdit en arrière de nous.

Je ne tardai pas à oublier ce mauvais départ dans l'enchantement de ma vie nouvelle au chalet L'Alpette. Pour la première fois j'étais le maître absolu de mes jours. Grand-père n'exerçait aucune surveillance. Il restait volontiers des heures assis sur un banc, devant la façade la mieux exposée, à se chauffer au soleil en fumant sa pipe. Il ne se promenait plus que dans le voisinage immédiat et gagnait péniblement sa sapinière, car ses jambes étaient devenues molles et ne pouvaient le transporter bien loin. Là, il se livrait à son goût favori qui n'avait pas changé et qui était la chasse aux champignons. Il poursuivait spécialement non sans succès, le bolet tête de nègre à qui l'ombre des pins est propice. Jacquot et son inséparable Nicole l'accompagnaient et se baissaient à sa place pour ramasser le gibier qu'il leur désignait. Il préférait leur enfance à ma jeunesse et je n'en étais pas jaloux. Notre intimité de jadis, il ne cherchait pas à la recréer avec eux. Il évitait toute fatigue, toute conversation qui eût nécessité des raisonnements, des explications. Il se contentait des petits faits évidents qui ne peuvent se discuter. Moi, je préférais ma solitude.

Soit qu'elle eût reçu des instructions à cet égard, soit par affection fraternelle, Louise s'occupait de nous jusqu'à l'obsession: elle aurait voulu se partager pour être à la fois avec moi et avec les deux petits. Quand elle se fut rendue compte de la nature pacifique et banale des propos que tenait grand-père, elle se tourna vers moi davantage, souhaitant de devenir ma confidente et de prendre sur moi un peu d'empire. Elle n'était que de deux ans mon aînée. Sa conduite m'émerveillait, car rien, en bas, à la ville, ne la faisait prévoir et l'altitude la modifiait du tout au tout. Jolie, gaie, insouciante, je le jugeais peu sérieuse et même un brin fantasque, ce qui n'était pas pour me déplaire. Tantôt elle se précipitait sur son piano avec une fureur passionnée, et tantôt elle l'abandonnait pendant des semaines. Elle remplissait la maison de ses rires, de sa charmante humeur, de ses mouvements agiles. «Ce n'est pas elle qui me gênera», pensais-je dans la voiture. Or, voici qu'elle se révélait brusquement pareille à une directrice de communauté ou de pension de famille, prévenante et gentille, mais exigeante, mais intransigeante. Il fallait manger à l'heure, justifier ses absences, veiller sur ses paroles devant les enfants, ne pas se moquer des principes ni des gens. Etait-ce sa responsabilité qui la transformait et lui tarabustait la cervelle? Elle remplaçait mes parents en conscience. Je lui donnai à entendre que les garçons n'obéissent pas aux filles, et que les consignes qu'elle avait reçues ne me concernaient pas: elle insista et nous eûmes presque dès l'arrivée un conflit qui nous mit aux prises.

Ce fut le premier dimanche qui suivit notre installation. Le village était distant de deux kilomètres et l'on n'y célébrait qu'une messe, une grand'messe. Louise nous en informa et, quand elle jugea le moment venu de nous y rendre, elle nous invita à nous mettre en route. Grand- père, qui ne fréquentait pas l'église, souleva une objection désintéressée:

—Les lieux publics sont les plus malsains. Prenez garde à l'épidémie.

—Dans toute la vallée il n'y pas un seul cas de typhus, affirma
Louise triomphante.

—Bien, dit grand-père.

Et il bourra sa pipe du matin.

Je déclarai alors à ma soeur que j'avais un projet de course et regrettais de ne pouvoir la conduire. Elle me regarda, étonnée, si étonnée que je vois encore la surprise de ses yeux limpides.

—Comment, tu ne viens pas à la messe, François? Il n'y en a qu'une.

—Non, répondis-je de mon air le plus assuré.

—Ce n'est pas possible!

Les yeux, les yeux limpides, se remplirent de larmes instantanément, et je me rappelai la première messe que j'avais manquée. Mon amour- propre exigeait que je ne cédasse pas, mon amour-propre et aussi la foi nouvelle et incertaine que me fabriquait mon imagination. Louise poussa devant elle Nicole et Jacquot et, son livre d'heures à la main, se retourna dans l'espoir de m'attirer encore:

—Je t'en prie, viens avec nous.

Si elle avait ajouté: pour me faire plaisir, peut-être aurais-je cédé, tant je la voyais alarmée. Elle eût jugé sans doute cet argument indigne de son objet. Et je refusai plus durement cette fois.

—Je vais être obligée de l'écrire à maman, invoqua-t-elle en dernière ressource.

—Si tu veux.

Cependant elle ne réalisa pas cette menace. Sa délicatesse l'avertissait de ne pas augmenter les soucis de nos parents en pleine bataille contre le fléau. Elle redoubla au contraire d'attentions pour moi, s'efforçant de me ramener, d'obtenir mon amitié, ma confiance. Avec un art inné, elle s'improvisait mère de famille, cherchait sans cesse à nous réunir, à nous grouper, combattait l'isolement où je me complaisais. Dès qu'une lettre nous parvenait, elle nous appelait pour nous en donner lecture à haute voix. Nous en recevions de la ville très régulièrement, et l'on nous transmettait celles de Mélanie, vouée dans un hôpital de Londres au service des malades, de Bernard en expédition au Tonkin, d'Etienne qui terminait à Rome ses études de théologie. Par ses soins les absents nous visitaient, et s'il n'avait tenu qu'à elle, nous eussions retrouvé à l'Alpette la même vie qu'à la maison. C'était précisément ce qui me révoltait, et je m'insurgeais contre cette volonté de vingt ans qui contrecarrait la mienne avec une ténacité inattendue.

Pour me soustraire à son influence, je pris l'habitude de quitter notre chalet dès le matin avec un livre et de n'y rentrer que pour les repas. Inquiète, elle demeurait sur le pas de la porte jusqu'à ma disparition, et à mon retour, bien souvent, je la retrouvais à la même place, comme si elle ne m'avait pas perdu de vue. Son inquisition s'étendait jusqu'à mes lectures. La bibliothèque de l'Alpette ne se composait que de quelques ouvrages: un Buffon et un Lacepède dépareillés, un Dictionnaire de la conversation en cinquante volumes, un Jocelyn et je ne sais quoi encore de moins important. Le Dictionnaire même ne m'effrayait pas et j'emportais résolument les notices consacrées à la biographie et aux systèmes des philosophes. J'étais à l'aise dans leurs conceptions les plus hardies ou les plus obscures. Je les comprenais avant d'en avoir achevé la démonstration, qu'elles soumissent l'univers au moi ou qu'elles assujettissent l'homme à cet univers livré à lui-même. Cependant j'étais porté à croire que tout dépendait de notre intelligence et qu'elle seule, par sa puissance, insufflait l'être aux choses dont elle fixait les lois. Je n'ai jamais pu retrouver tant de facilité à me mouvoir dans l'abstrait, ni tant de plaisir, ni tant d'orgueil.

Un peu épuisé par ces aventures de métaphysique, je me désaltérais à la poésie de Jocelyn. Elle s'harmonisait si parfaitement à la nature environnante qu'elle en devenait le chant et que je ne songeais plus à les démêler. Que de fois, parmi les sapins, me suis-je répété ces vers fixés dès lors en mon souvenir:

J'allais d'un tronc à l'autre et je les embrassais, Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre âme a de force, Un coeur ami du mien palpiter sous l'écorce.

La tendresse que je ne voulais plus recevoir de la famille, j'avais tant besoin de la sentir éparse autour de moi, dans l'âme des arbres ou l'esprit de la terre. Quand j'atteignais quelque cime, c'était alors l'apostrophe: O sommets de montagne! air pur! flots de lumière!…_ par quoi s'exprimait mon exaltation. La sérénité des nuits me parlait de paix, d'amour, d'éternité. J'y rêvais de Laurence et n'avais pas de peine à l'évoquer, tant son portrait me semblait un modèle de précision:_

Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans N'imprima l'âme humaine en traits plus séduisants… En faut-il davantage pour alimenter un amour qui, n'ayant plus d'objet, se crée son image à lui- même? _Cependant un autre livre devait pénétrer plus avant dans ma sensibilité et correspondre à cet état d'indépendance et d'affranchissement où je me croyais parvenu. Dans le tas des almanachs apportés par grand-père s'était glissé l'exemplaire des Confessions qui, déjà, m'avait intrigué tout petit et que j'avais pris pour un manuel de piété. L'innocent Messager boiteux de Berne et Vevey conduisait par la main ce Jean-Jacques dont j'avais entendu parler bien avant de le connaître, comme s'il vivait encore et comme si nous pouvions le rencontrer dans nos courses. Je n'avais jamais lu de lui, au collège, que de courts fragments dont je n'avais rien tiré de personnel. Je me précipitai sur le récit de cette existence tourmentée, mais ce fut tout d'abord du dégoût. Le vol du ruban chez Mme de Vercellis et la lâche accusation qui le suit, certains détails physiologiques que je m'expliquais assez mal, le titre de maman décerné à Mme de Warens, me faisaient l'effet de confidences impudiques et, bien que je fusse tout seul dans la forêt ou couché dans l'herbe sur la crête des monts, je sentais, en les écoutant, la rougeur me monter aux joues. Mon fonds naturel résistait, mais par une pente insensible j'en vins à admirer qu'un homme pût s'humilier ainsi par de tels aveux et, n'en apercevant pas l'orgueil, j'éprouvai le vertige de la vérité._

Le volume ne me quittait plus. Louise, inquiète de cette préférence, voulut exercer son contrôle. Un soir, comme je rentrais de contempler les étoiles, —celles du Sud que je déchiffrais mieux, —_je la trouvai qui, sous la lampe, ouvrait les Confessions. Elle ne me voyait pas, je l'observais: brusquement elle ferma l'ouvrage et, m'apercevant, laissa éclater son indignation:_

—Tu n'as pas le droit de lire ce livre.

—Je lis ce qui me plaît.

Elle appela à son secours grand-père qui déclina toute responsabilité : —Oh! chacun est libre. Et d'ailleurs Jean-Jacques est sincère.

_Les passages de passion me surexcitaient, et ce qui me les rendait plus chers et plus séduisants, c'étaient ces douces façons de vanter en même temps le bonheur de la vie bucolique et la paix de la campagne. Dans cette paix qui m'environnait, je sentais mieux les mouvements de mon coeur. Je fus aux pieds de Mme Basile sans même oser toucher à sa robe. Un petit signe du doigt, une main légèrement pressée contre ma bouche sont les seules faveurs que je reçus jamais d'elle, et le souvenir de ces faveurs si légères me transporte en y pensant. Je tâchais de me représenter cet air de douceur des blondes auquel le coeur ne résiste pas et, le croirait-on? je découvrais une application individuelle à cette plainte qui frappait mes dix-huit ans à peine révolus et déjà inquiets: Dévoré du besoin d'aimer sans jamais l'avoir pu satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse et mourir sans avoir vécu. Quand je montais assez haut pour distinguer de loin le lac au bas des pentes, je me répétais le voeu si simple: Il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau_, et mon exaltation croissante se parait d'ingénuité. J'aurais pleuré d'amour en mangeant des fraises arrosées de crème de lait.

Ainsi la période que je traversais se reliait très exactement à celle de ma convalescence dont elle devenait en quelque manière l'achèvement. Je reprenais, seul, les promenades que j'avais faites avec grand-père quelques années auparavant. Son ami Jean-Jacques le remplaçait. Ce n'étaient pas les mêmes lieux, mais la nature ne changeait guère. Elle gardait l'ensorcellement de sa sauvagerie, l'émoi de sa végétation que le moindre souffle agite, la fraîcheur des eaux, et même elle m'offrait, avec l'altitude, un air plus vif, des espaces plus étendus et moins accessibles aux travaux des hommes, une fierté nouvelle. A la montagne les héritages sont sans murs ni portes. Aucune clôture n'enlaidit le sol et la propriété n'est pas apparente, —la propriété qui, je le savais par l'enseignement de grand-père, corrompt le coeur des hommes et le remplit d'avidité, de jalousie, de cupidité. Là-haut, les bois et les prés sont à tout le monde et à personne, comme le soleil et l'air, comme la santé. Les hauts pâturages où le berger, qui d'une phrase m'avait révélé le désir, conduisait ses moutons, n'en foulais-je pas l'herbe courte? L'ascension me communiquait une ardeur de conquête. Et à chaque victoire je pensais rencontrer celle que j'attendais et qui se dérobait sans cesse. De préférence à Nazzarena que j'avais aimée et que mes rêves dédaignaient maintenant, l'estimant trop jeune et trop simple, j'appelais la dame inconnue du pavillon, ou, plutôt encore, celle qui m'était apparue sur le chemin en robe blanche avec un chapeau de cerises et un teint de fleur, celle à qui son ombrelle servait d'auréole et que j'appelais Hélène depuis que je savais que sa beauté était semblable à celle des déesses immortelles.

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