La maison
Livre Premier
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Ces lectures se traduisaient chez moi par un état d'enthousiasme et de gloire. Je n'eusse pas compris l'ironie. Dans ma famille, personne ne s'en servait. Il n'y avait que le petit rire de grand~père. Mes parents aimaient la gaieté, se plaisaient même au bruit que nous faisions, mais ils ne se moquaient jamais. Ils prenaient la vie sérieusement, comme une occasion de bien agir, et ils estimaient qu'elle mérite les plus grands égards. A la première visite qu'il daigna me faire après s'être assuré de ma guérison, grand-père, feuilletant ma bibliothèque, laissa échapper des exclamations:
—Oh! oh! la Bible et les Hommes illustres! Pauvre petit! Attends, attends, je t'en apporterai, moi, des livres.
Et il m'apporta, en effet, les Scènes de la vie privée et publique des animaux et les Aventures de trois vieux marins, tous deux ornés d'illustrations. Ce dernier volume était dans un piteux état: déficelées, les feuilles s'en allaient, et la fin manquait ainsi que la couverture. Il devait être traduit de l'anglais et son humour me déconcerta. Ces trois marins, échappés d'un naufrage, abordaient dans une île déserte où ils étaient poursuivis par un tigre. Ils grimpaient sur un arbre pour échapper à cette bête féroce, et on les voyait, sur la gravure, agrippés au tronc, juchés les uns sur les autres, les cheveux hérissés, les yeux hagards, les doigts de pieds crispés. Le fauve bondissait pour les atteindre. On pouvait prévoir qu'avec un peu d'entraînement il les atteindrait. Alors, dans une résolution farouche, inspirée de la nécessité la plus impérieuse, les deux plus haut perchés pesaient de tout leur poids sur celui du bas, afin de le forcer à lâcher prise, espérant que cette proie suffirait à assouvir la rage de l'assaillant. Et tout en s'alourdissant de leur mieux, ils adressaient à leur malheureux compagnon des paroles funèbres et touchantes:
—Adieu, Jérémie (c'était son triste nom), nous irons consoler votre pauvre père et votre fiancée…
Mais Jérémie, comme Rachel, ne tenait pas aux consolations et se raidissait pour ne pas lâcher prise. Accoutumé aux récits héroïques, je me fâchai contre ces traîtres.
Les Scènes de la vie des animaux me parurent plus chargées de sens. C'était un recueil bigarré, que toutes les bibliothèques d'autrefois s'enorgueillissaient de contenir. Les vignettes de Grandville me révélaient chez les hommes, où je n'avais vu jusqu'alors que l'image de Dieu, les traces de l'animalité. Les animaux du livre étaient costumés en hommes et en femmes, et leur ressemblaient. Je me familiarisai vite avec ce procédé: les déguisements étaient si naturels! Voici l'hirondelle en facteur, le chien en laquais, le lapin en petit employé subalterne, et voilà le vautour en propriétaire, le lion en vieux beau, le dindon en banquier, l'âne en académicien. Le mille-pattes joue du piano et la demoiselle danse sur la corde pendant que le criquet se fait une trompette de la corolle d'un liseron. Le caméléon, député, monte à la tribune pour affirmer qu'il est heureux et fier d'être comme toujours de l'avis de tout le monde. Le requin et la scie revêtent des blouses de chirurgiens et déclarent honnêtement: «Nous allons inciser les muscles, trancher les os, en un mot guérir les malades.» Le loup, meurtrier d'une brebis, lit dans sa prison les Idylles de Mme Deshoulières, tandis que la célébrité lui vient sous la forme d'une complainte que vendent les camelots et qui se chante sur l'air de Fualdès:
Écoutez, Canards et Pies, Geais, Dindons, Corbeaux et Freux, Le récit d'un crime affreux Et bien digne des Harpies. L'auteur de cet attentat Fut un loup peu délicat.
L'ours se plaît dans la solitude familiale: on le voit qui chauffe son dernier-né en le tenant par les pattes devant le feu; sa femme étend du linge à sécher, et un jeune ourson, dans un coin, retrousse sa petite chemise pour prendre une précaution avant de s'aller coucher ; cependant on sonne à la porte, et la légende explique: «Nous vivons entre nous, nous détestons les importuns et les visites.» Un perroquet qui agite les ailes sans réussir à voler représente l'illustre poète Kacatogan. Et la merlette, avec la pie et la corneille, compose un trio de femmes de lettres. J'ignorais ce que pouvait être une femme de lettres, mais le merle blanc, qui est poète comme le perroquet, me l'apprit dans ses mémoires: Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides, des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'oeuvre. C'était le type de la Merlette lettrée.
Tante Dine aussi pondait ses histoires avec une facilité merveilleuse : elle préférait les sujets terribles et volontiers attaquait le gouvernement. Je la soupçonnais même de ne pas savoir, en commençant, comment elle finirait et d'inventer au fur et à mesure la trame de ses récits. Alors, pourquoi ne barbouillait-elle pas du papier? Le plus simple était de le lui demander.
—Tante Dine, êtes-vous une femme de lettres?
Elle me pria de répéter deux fois ma question, comme si les femmes de lettres appartenaient réellement au règne zoologique, dans la catégorie des monstres. Après quoi, elle haussa les épaules et ne daigna même pas me répondre directement:
—Cet enfant est complètement fou. Les bouquins d'Auguste lui ont détraqué la cervelle.
Il fut question de me retirer les Scènes de la vie des animaux, dont les caricatures parvinrent à rassurer et dérider mon père. L'incident eut pour effet de m'attacher davantage au Merle blanc qui avait failli être la cause de cette mise à l'index. Et je compris bientôt ce qui séparait indubitablement tante Dine de la Merlette lettrée. Celle-ci, d'un plumage immaculé, était toute peinte et enduite d'une couche de farine qui lui donnait cet air de tomber du ciel. Le Merle blanc, qui ne s'en doutait pas et croyait avoir découvert en elle un être unique au monde, se méfiant d'un pot de colle dont il n'apercevait pas l'usage, tenta une expérience qui fut désastreuse. Par le moyen de sa poésie, il s'excita à la tendresse et versa d'abondantes larmes sur sa compagne, ce qui fondit le badigeon, de sorte qu'il reconnut en elle la plus banale des merlettes. Bien souvent j'avais pleuré dans les bras de tante Dine: elle compatissait à mes maux sans rien perdre de ses couleurs. Elle ne se servait ni de colle ni de farine non, décidément, elle aurait beau imaginer les plus belles histoires, elle ne serait jamais une femme de lettres.
Une autre science me vint du Merle blanc. J'appris de lui à subir le charme des mots pour eux-mêmes, indépendamment de ce qu'ils signifient. Après sa déconvenue conjugale, il s'en allait dans une forêt conter ses peines au Rossignol et il lui confiait cette plainte : J'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois. Je n'en saisissais pas bien le sens à cause de la coordination des fadaises qui m'échappait, et cependant j'aimais à me bercer de cette phrase que je me répétais à moi-même à l'infini. La réponse du Rossignol, plus chargée encore de mystère, me bouleversait: Je suis amoureux de la Rose, soupirait-il, Sadi, le Persan, en a parlé; je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Son calice est fermé à l'heure qu'il est, elle y berce un vieux Scarabée; et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'épanouira pour qu'une abeille lui mange le coeur. Je ne me souciais ni du vieux Scarabée ni de Sadi le Persan: le Rossignol épuisé et cette Rose au coeur dévore me communiquaient, par la magie des syllabes, une sorte de pressentiment lointain de la douleur amoureuse, où je trouvais de vagues et ineffables mélancolies.
Ces mélancolies étaient fort passagères. Bien plutôt j'empruntai à mes nouveaux amis, les animaux, un art de la moquerie dont je tirais un vif agrément. Je ne pouvais voir personne sans trouver son double parmi les bêtes. Avec sa face plate et ses yeux ronds, Tem Bossette devint une grenouille, celle-là même qui veut se faire aussi grosse que le boeuf; Mimi Pachoux, au pas fugitif et aux promptes disparitions, fut comparé à un rat, et le Pendu, qui semblait toujours gêné dans l'exercice de ses bras, au kangourou, dont les membres antérieurs sont très courts.
Mon tour d'esprit choquait et même affligeait ma mère. Elle reçut, un jour, en ma présence, une personne hors d'âge qui dirigeait un ouvroir, fondait un orphelinat, bâtissait une école, en un mot dirigeait dans la paroisse plus d'oeuvres qu'il n'y en avait. Elle s'appelait Mlle Tapinois. Elle était longue et sèche, avec un nez pointu, des épaules tombantes et un air gelé. Elle roucoulait à voix basse sans interruption. Quand elle fut sortie, je montrai à ma mère, sur mon livre, une vieille colombe en camisole de nuit, un bougeoir à la patte:
—Mlle Tapinois, dis-je triomphalement.
Ma mère protesta contre mon inconvenante comparaison:
—C'est une sainte fille, conclut-elle pour m'émouvoir.
Mais je compris, sans en recevoir l'aveu, qu'elle avait apprécié la ressemblance.
Encouragé par le demi-succès que me valut Mlle Tapinois, je guettai désormais les visites pour leur infliger le même traitement, et la facilité de ce jeu me surprit. Je trouvai sans peine un gros rentier pour l'éléphant, un triste conservateur des hypothèques pour le hibou, un pianiste pour le mille-pattes. Un vieux noble au nez busqué me rappela le faucon que les révolutions avaient ruiné. Ma collection, en peu de temps, s'enrichit de l'ours, du caméléon et de plusieurs lapins sortis de l'enregistrement ou des contributions. Mais le pays manquait alors de muses départementales dignes d'être cataloguées parmi les merlettes. On m'assure qu'elles foisonnent aujourd'hui.
Grand-père, à qui je fis part de mes observations, m'approuva entièrement:
—Tu sais maintenant, m'assura-t-il, que les animaux et les hommes sont frères. Mais les animaux valent mieux que nous.
Cependant un secret instinct m'avertissait de ne pas consulter mes parents à ce sujet.
II
LE DÉSIR
Les beaux jours étaient revenus. Trois mois nous séparaient encore des vacances. Mon père, d'accord avec le petit collègue craintif qu'il avait à nouveau consulté pour appuyer son propre avis, déclara que je ne retournerais pas au collège avant la rentrée d'octobre:
—Cet enfant a besoin de grand air. Il faut, avant tout, lui refaire une santé.
Je fus peiné de cette décision qui m'atteignait dans mon amour-propre. Mis en congé pendant tout le dernier trimestre, je ne pouvais plus songer à obtenir des couronnes à la distribution des prix. Or, l'émulation me stimulait, et la première place m'était agréable, de quoi grand-père se moquait:
—Ces classements ne signifient rien. Premier ou dernier, c'est tout pareil.
Le programme de vie que mon père me traçait était bien simple: des promenades matin et soir, loin des microbes de la ville, dans la campagne où l'on respire un vent frais que les poitrines humaines n'ont pas contaminé. Ainsi je reprendrais des forces et de l'appétit. Mais qui m'accompagnerait et me conduirait? Qui assumerait ce préceptorat ambulant? Mon père, déjà retardé par ma longue maladie, appartenait son absorbante profession. Ma mère, dont la présence était constamment requise par toute la famille, et surtout par les plus petits, ne quittait guère la maison que pour l'église. Tante Dine manquait de jambes au dehors, ce qui ne l'empêchait pas de monter et descendre les escaliers cent fois par jour, de la cuisine à la tour et de la tour à la cuisine. Restait grand-père. Il se promenait déjà matin et soir pour son propre compte que lui coûterait-il de m'emmener avec lui? Les choses s'arrangeaient à merveille, et cette solution s'imposait. Je compris cependant qu'elle rencontrait de vives résistances; car j'entendis de contrebande que mes parents la discutaient, sur ce ton calme et confiant qu'ils avaient accoutumé de prendre pour régler, d'un commun accord, les questions qui nous concernaient.
—Je ne voudrais pas, disait mon père, qu'il le détournât de la maison.
—Oh! répondait-elle comme si l'on était coupable de s'arrêter à cette pensée, il ne ferait pas cela. Tu ne le crois pas de ton père, n'est- ce pas? Sans doute il a ses lubies, et ses idées ne sont pas souvent les nôtres. C'est Dieu qui lui manque. Mais il est bon, il te sera reconnaissant de ta confiance. Et nous ne pouvons pas nous adresser à un étranger.
—Je ne suis pas sans inquiétude, conclut mon père.
Et, un peu plus tard, il reprit:
—Je lui parlerai. C'est indispensable.
Grand-père, quand on lui proposa cette mission dont j'étais l'objet, l'accueillit sans enthousiasme et sans hostilité, avec une indifférence qui me vexa:
—Moi, je veux bien. Que je me promène seul ou avec quelqu'un, ça m'est égal. (Naturellement!) Les enfants, il faut qu'ils vivent dehors. Les études ne servent à rien. C'est comme les remèdes.
Mon père dut avoir avec lui un entretien auquel je n'assistai pas, et ce fut une affaire décidée. Comment se comporterait vis-à-vis de moi ce nouveau compagnon? Il nous traitait, mes frères et soeurs et moi, et jusqu'aux deux plus jeunes, en personnes raisonnables, seulement un peu plus amusantes que les autres, et il attachait autant de considération à nos paroles qu'à celles des adultes; mais nous avions l'impression qu'il nous confondait les uns avec les autres et qu'il se passait de nous volontiers, ce qui nous semblait injurieux.
Pourquoi mon père avait-il avoué à ma mère qu'il n'était pas sans inquiétude? Le matin de notre première sortie, je le revois sur le seuil de la porte. Il m'inspecte, il m'enveloppe tout entier de son regard, puis, d'un geste résolu, il me prend la main et la met dans celle de grand-père avec une certaine solennité, convenable au roi régnant, dont je fis la remarque:
—Voici mon fils, ajouta-t-il. Je vous le confie. C'est l'avenir de la maison.
Grand-père reçut le précieux dépôt sans embarras et répliqua d'une voix un peu bourrue, qui réduisait immédiatement l'incident à des proportions familières:
—Sois tranquille, Michel. On ne te le prendra pas.
Entre les deux je souris. Comment grand-père m'aurait-il pris à mon père?
Les moindres détails de cette promenade me demeurent présents. Rien n'est plus équitable: elle a tant d'importance dans ma vie. Après la pluie, les paysages mouillés ont l'air de se rapprocher, et, par toutes leurs gouttes d'eau, les plantes reflètent la clarté du soleil. Mes yeux, lavés par la maladie, devaient ainsi rayonner.
—Où irons-nous, grand-père?
Je penchais pour la direction de la ville, où nous rencontrerions des attractions de toutes sortes, boutiques, bazars, étalages, et beaucoup de visages, de bruit, de mouvement.
Nous commençâmes par nous heurter à la grille fermée dont nous avions oublié d'emporter la clé.
—Va la chercher, me dit-il. Mais pourquoi diable barricader cette porte?
C'était une des mille précautions de tante Dine, qui, la veille ou l'avant-veille, avait aperçu de loin une roulotte et menait, dès lors, autour de l'immeuble, une garde prudente. Je courus, un peu scandalisé par cette réflexion. Ne fallait-il pas protéger la maison contre les ennemis? Un royaume a des frontières dont il doit exiger le respect, et n'était-ce pas assez des ténèbres qui, le soir, pénètrent partout sans permission malgré les barrières?
Enfin nous voilà partis, et tout de suite grand-père tourne le dos à la ville:
—Mon petit, je n'aime pas les villes.
Adieu, boutiques et visages! Nous n'avions pas marché dix minutes, qu'il imagine de quitter la grand'route où nous cheminions à l'aise, bien gentiment, sans nous presser, pour prendre un sentier de traverse qui s'en allait à l'aventure parmi les champs.
—Vous vous trompez, grand-père.
—Pas du tout. Mon petit, je déteste les routes.
Ah! mais, il commençait de me surprendre beaucoup plus que lorsqu'il descendait à la salle à manger avec son bonnet grec et sa robe de chambre. J'avais toujours pensé que les routes étaient faites pour qu'on s'en servit, et il les méprisait. Pourtant on ne pouvait pas s'en passer quand on sortait.
Le sentier à peine tracé que nous suivions nous obligea à nous dédoubler. Je passai devant, en éclaireur. D'un côté, poussait du froment déjà haut, et de l'autre, des avoines légères qui tremblaient sur leurs minces tiges. Je connaissais, par l'enseignement du fermier, les cultures de la terre. Avoine et blé se rejoignirent bientôt fraternellement devant moi.
—Grand-père, il n'y a plus de chemin.
C'était à prévoir. Notre sentier se perdait. Grand-père, tranquillement, me devança, parut s'orienter, huma le vent, écrasa quelques graminées et parvint à une haie qu'il franchit avec une aisance étonnante pour son âge.
—Mon petit, me déclara-t-il en m'aidant à traverser à mon tour, j'ai horreur des clôtures.
Notre association commençait bien. Point de routes, point de barrières. Nous entrâmes bientôt dans un bois de châtaigniers qui ne ressemblait pas à l'assemblée de quatre ou cinq arbres dont s'enorgueillissait notre enclos. C'était, sur nous, une voûte épaisse que les troncs et le jet des branches supportaient comme des piliers colossaux. Je vis grand-père se pencher et cueillir dans la mousse un champignon pareil à une petite ombrelle blanche grande ouverte.
—C'est, me dit-il, une espèce d'amanite. On la croit dangereuse quand elle est comestible (pour me le prouver, il la goûta). Ce n'est pas encore la saison. Je t'apprendrai à connaître tous ces cryptogames. Il y en a très peu de mauvais. La nature est bonne et ne nous veut aucun mal. Ce sont les hommes qui la gâtent. Je connais un curé qui vit de bolets Satan et n'en est pas incommodé.
Et il rit tout seul de son curé qui absorbait le diable sans indigestion.
Nous parvînmes enfin dans un espace découvert d'où l'on n'apercevait aucune maison, et pas même des champs cultivés. Toute trace humaine en était absente. Le bois nous séparait de la ville et du lac toujours sillonné par quelques voiles. Nous étions adossés à une colline rocheuse dont la pierre était à demi recouverte de bruyères et de ronces. De la paroi tombait une mince cascade qui se changeait, à nos pieds, en un ruisseau paisible et transparent. Nous foulions des fougères et une herbe épaisse semée de toutes les fleurs du printemps. L'eau donnait à cette végétation une puissance exubérante. Le bruit monotone de la chute ne réussissait pas à rompre la solitude de ce lieu âpre et doux ensemble, et si bien caché. On aurait pu s'y croire à l'extrémité du monde ou à son origine. Je m'y sentais à la fois heureux et abandonné. Certes, j'avais fait bien d'autres expéditions avec mon père. Mais il nous menait sur des hauteurs qui commandaient la plaine: il nous désignait par leurs noms les montagnes qui servaient à l'horizon de limites, les villages que nous dominions, les ports qui occupaient les deux rives. Il nous donnait l'impression d'une terre habitée, et qui était belle et intéressante parce qu'elle était habitée. Et voici que je découvrais l'attrait de la sauvagerie.
—Commuent cela s'appelle-t-il? demandai-je à grand-père, afin de me rassurer.
—Et quoi donc? répondit-il sans comprendre.
—L'endroit où nous sommes.
Ma question l'étonna et me valut un petit rire assez désagréable:
—Cela n'a pas de nom.
—A qui est-ce?
—Mais à personne.
A personne! c'était bien étrange. De même que la maison avait toujours dû nous appartenir, je pensais que la terre avait toujours été divisée en propriétés.
—A nous, si tu veux, reprit grand-père.
Et son rire, son terrible petit rire commença de ruiner mes idées sur la vie, mes croyances. Cela me faisait l'effet du coup de doigt que je donnais quand je bâtissais des monuments avec mon jeu de constructions. L'édifice montait, je touchais à peine une des colonnes de base, et tout croulait.
—Oh! à nous! protestai-je.
On ne s'emparait pas, comme ça, du bien d'autrui, sous prétexte qu'on ignorait le nom du propriétaire.
Toutes les notions que j'avais reçues s'y opposaient.
—Mais oui, petit nigaud, reprit-il. Chacun trouve son bien sur la terre. Ce coin te plaît? il est à toi. Il est à toi comme le soleil qui nous chauffe, l'air que nous respirons, la douceur de ces premiers jours printaniers.
Je n'étais pas convaincu. Des résistances confuses se levaient en moi, frémissantes: je ne parvenais pas à leur donner une expression et je dus me contenter de cette objection piteuse:
—Oui, mais je n'y pourrais rien prendre.
—Tu y prends ton plaisir, c'est le principal.
Et, sûr de sa victoire, il l'acheva en invoquant le témoignage d'une tierce personne.
—Jean-Jacques, mieux que moi, t'expliquerait que la nature contient le bonheur de l'homme. Jean-Jacques aurait aimé cette retraite.
Il prononçait: Jean-Jacques, en arrondissant la bouche, onctueusement et dévotement. Il en parlait comme tante Dine des saints les plus notoires et les plus utiles, saint Christophe, par exemple, qui protège contre les accidents, ou saint Antoine qui aide à découvrir les objets perdus. Intrigué, je le questionnai sans retard:
—Qui ça, Jean-Jacques?
—Un ami: un ami que tu ne connais pas.
Mais si, je connaissais ou je croyais connaître les amis de grand- père. Il recevait peu de visites. C'étaient d'autres vieillards qui paraissaient plus âgés, qui étaient tristes et qui l'ennuyaient très vite. Il y en avait un qui s'asseyait sans un mot et demeurait ainsi longtemps, immobile et muet. Un jour, grand-père l'oublia dans sa chambre. A son retour, il le trouva à la même place, endormi. Il se plaignait ouvertement de la venue de tous ces vieux, comme il les appelait, dont aucun, j'en avais la certitude, ne répondait au nom de Jean-Jacques. Au contraire il descendait volontiers au salon quand il pensait y rencontrer des dames.
L'heure nous pressant, nous retraversâmes le bois de châtaigniers, mais pour sortir d'un autre côté, en trouant une seconde haie de jeunes acacias. Je revis avec un plaisir manifeste des champs et des maisons.
—Tiens, voilà des propriétés! fit grand-père devant ces cultures.
Et ses lèvres se chargèrent de mépris. Sans me déconcerter, je réclamai une orientation:
—Où est la nôtre?
—Je n'en sais rien. Cherche là-bas, sur la gauche. Tu la verras bien en rentrant. Moi, quand je me promène, c'est au hasard. On se retrouve toujours.
Quand nous rejoignîmes le grand chemin, je me serrai contre mon nouveau précepteur, à cause d'un spectacle bizarre et inquiétant que j'apercevais:
—Grand-père, regardez la route.
Au delà d'un talus, elle semblait venir à nous, d'un mouvement lent et uniforme. Tout à l'heure, elle serait là. Grand-père mit ses mains en abat-jour pour mieux circonscrire sa vue et il me donna l'explication du phénomène:
—Ce sont les moutons qui, au printemps, quittent la Provence pour gagner les liants pâturages. On les conduit ainsi par petites étapes. Rangeons-nous sur le bord, à l'abri de ce tas de cailloux, et nous les verrons défiler.
Ainsi averti, je séparai bientôt du chemin presque blanc le troupeau d'un ton gris-jaune et brun qui composait une masse unique et grouillante, continuée au-dessus de tous ces dos balancés régulièrement par un mince nuage de poussière qui, de chaque côté, débordait sur les champs. Instantanément je revis l'image de ma Bible qui représentait Abraham s'en allant dans la terre de Chanaan.
Au-devant marchait un berger enveloppé dans une grande cape qui avait dû supporter le vent et la pluie bien des fois, car elle était de la couleur verdâtre de ces toits de chaume sur lesquels de nombreux hivers ont pesé. Malgré le soleil, il ne semblait pas gêné d'une si ample couverture. Sans doute notre soleil n'était pas celui qu'il avait quitté. Son chapeau rabattu noircissait d'ombre tout le haut du visage dont ne ressortait nettement que la barbe qui était grise. C'était déjà un vieil homme. Il avançait lentement avec un léger dandinement de tout le corps. On aurait pu le confondre avec un mendiant sans une involontaire majesté qui le recouvrait comme son manteau, celle du capitaine qui dirige sa compagnie, celle du semeur qui jette les grains. Il ne faisait pas plus vite un pas que l'autre. Et le rythme de cette allure égale devait se transmettre jusqu'au bout de la colonne. Il donnait l'impression que toute la campagne le suivait, obéissait en cadence à la loi qu'il fixait, et les boeufs qui tracent les sillons, et les faucheurs qui dévêtent les prairies, et le matin et le soir dociles au retour, et même, la nuit, les étoiles qui parcourent sans hâte une partie du ciel et que j'avais cru voir remuer dans la lunette de grand-père.
Il me parut si important que je le saluai, mais il ne me rendit pas mon salut et ne daigna pas se détourner de sa tâche absorbante. Grand- père commença une phrase:
—Dites-moi, berger…
Et il jugea inutile de l'achever à cause de tant de gravité qu'il avait reconnue.
Derrière l'homme qui avait un chien noir dans les jambes, venaient, en triangle, trois bourriques pelées et efflanquées, chargées d'objets qu'on ne voyait pas, car une bâche les cachait. Elles baissaient la tête vers le sol, comme si elles voulaient le renifler ou le brouter.
Ensuite, c'était le gros de l'armée, le peuple des moutons pressés les uns contre les autres, par huit ou dix de front quand on pouvait les compter: la plupart du temps, les rangs étaient incertains et soumis à des flux et à des reflux. Toute cette laine oscillait comme si elle appartenait à une bête unique, interminable et rampante, secouée de frissons continuels.
Je ne distinguai rien tout d'abord dans ce tas qu'un même mouvement agitait. Puis, je remarquai les petites taches sombres que faisaient les oreilles. Peu à peu, je m'habituai, et du groupe compact et monotone quelques personnalités surgirent. Il y avait des béliers, généralement plus hauts de taille, avec de longues cornes roulées et des sonnailles pendues au cou par un collier de bois en forme de fer à cheval. Il y avait des brebis d'une robe plus soignée que le commun, blanches ou noires avec une certaine ostentation. Il y en avait aussi de vagabondes, capricieuses comme des chèvres, qui auraient aimé à sortir de la voie ordinaire, sans la vigilance des chiens qui opéraient sur les flancs, chiens gris à longs poils, avec des yeux luisants au fond d'une caverne de sourcils, attentifs et actifs, et que rien ne pouvait distraire de leur travail de sergents. L'une d'elles monta sur les pierres qui nous abritaient et fut imitée aussitôt par quelques-unes de ses compagnes. Un des gardiens coupa court à cette fantaisie et, gueule ouverte, les obligea à regagner leur place.
Il en passa, il en passa. Je crus que cela ne finirait plus, et j'estimai leur nombre à plusieurs milliers. Peut-être, en réalité, en passa-t-il bien trois ou quatre cents. Le flot se ralentit. Les rangs se desserrèrent. Sept ou huit moutons débandés clôturèrent le défilé. Et ce fut enfin l'arrière-garde, composée de quatre bourricots bâtés et d'un second berger, moins auguste et solennel que le premier. Quand celui-ci fut à notre hauteur, grand-père, enhardi, posa la question que l'autre n'avait pas écoutée:
—Eh! berger, comme ça, où allez-vous?
C'était un homme jeune, souple, maigre et musclé, le couvre-chef en arrière, le veston court, une ceinture rouge autour des reins, et qui ne devait se soucier ni du chaud ni du froid. Il montrait en pleine lumière sa figure bronzée. Pour se distraire, il sifflait et, en sifflant, il souriait comme s'il s'amusait de sa musique, ou peut-être le pli des lèvres lui donnait-il l'air de sourire.
A la question de grand-père, il éclata de rire franchement; et dans sa bouche les dents brillèrent, des dents comme j'en avais vu à des loups ou à des fauves dans une ménagerie où l'on m'avait mené. Et, avec simplicité, il répondit:
—A la montagne.
Quelle étrange résonance ont en nous certaines syllabes! Il aurait désigné par son nom la montagne où son troupeau allait paître, que ce renseignement ne m'aurait pas frappé. Tandis que son imprécision inattendue me communiqua, par quel sortilège, la nostalgie de l'altitude. Ce fut un choc inexpliqué et fulgurant. Du lieu désert et sauvage dont je revenais avec grand-père je n'avais pas compris le charme. Non seulement j'y fus initié instantanément, j'en élargis encore l'isolement et la sauvagerie. Je sentis sur mon front un souffle plus froid et plus rude, le vent des sommets que je ne connaissais pas. Plus tard, des poèmes, des symphonies m'ont rendu cette sensation imaginaire, mais en l'atténuant. Dans chaque découverte qu'il fait, le coeur donne, comme un vierge, sa nouveauté.
Avant le passage des moutons, je m'étais orienté tant bien que mal. La maison, en contre-bas de la route, au bord de la ville, au-dessus du lac, je l'avais fièrement dévisagée, malgré les arbres qui l'entourent. Elle qui m'avait toujours paru si grande, vaste comme un royaume, voici que je commençais de la trouver petite et mesquine, parce que j'entendais chanter en moi ces trois mots:
—A la montagne.
Je devais, quelques années plus tard, approcher et escalader nos montagnes, celles qu'assiègent les pins et les mélèzes et celles dont les glaces sont l'unique végétation, celles que l'herbe tapisse et qui sont douces comme une chair fleurie, celles qui sont tout en muscles et en os comme des personnages de Michel-Ange, celles dont la blancheur perfide ne sort de son immobilité qu'aux embrasements du soleil couchant. Elles m'ont appris la patience, le calme et, peut- être aussi, le mépris, bien qu'un des plus durs préceptes chrétiens nous oblige à ne mépriser personne. Là, j'ai rencontré et goûté tour à tour la guerre et la paix, la lutte et la sérénité, l'enivrement de la solitude et la gloire de la conquête dans l'aveuglante splendeur des neiges. Elles ne m'ont rien donné qui ne fût contenu en germe dans la réponse du pâtre…
A l'arrivée, quand nous ouvrîmes le portail, Tem Bossette et ses deux acolytes piochaient, le nez penché vers la terre. L'un d'eux nous ayant signalés, ils se reposèrent d'un commun accord. Notre complicité leur était acquise.
Tante Dine me félicita de mes joues rouges, ma mère remercia grand- père de ses attentions. Mon père me demanda:
—Es-tu content?
Et sur mon affirmation, il se réjouit. Personne ne soupçonnait, et moi-même pas davantage, que ce petit garçon, jusqu'alors comblé et qui n'imaginait rien au delà de la maison, rapportait de sa promenade le désir.
III
LA DÉCOUVERTE DE LA TERRE
Cette période de ma vie est toute lumineuse dans mon souvenir. Il semble plus tard que le soleil se soit un peu usé. Je me promenais matin et soir avec grand-père, j'affermissais mes rapports avec la nature et j'inaugurais un costume neuf. C'était le premier; jusqu'alors, je portais ceux de mes frères aînés, qu'on rafistolait pour moi. Une couturière ajustait et raccommodait sur place les vêtements que l'on me destinait. Elle était laide à souhait et recommandée par Mlle Tapinois qui pensait l'avoir formée à son ouvroir. Pendant ma maladie, j'avais grandi excessivement. Quelle ne fut donc pas ma surprise quand je fus informé qu'un tailleur, un vrai tailleur, viendrait prendre mes mesures, les miennes et non pas celles d'Etienne ou de Bernard! Ce tailleur se nommait Plumeau. Tout en hauteur comme un piquet, il flottait dans une immense redingote. Voulut-il, comme Dieu lorsqu'il créa l'homme, me faire à son image et à sa ressemblance? Il me composa un complet vert olive qui accentuait ma maigreur et pour lequel il n'avait rien négligé. Le veston, rivalisant avec un pardessus, descendait jusqu'aux genoux, l'étoffe défiait le temps par sa solidité. J'en avais, de toute évidence, pour m'habiller jusqu'au baccalauréat. J'eus l'impression qu'on m'avantageait trop et ma coquetterie regimba. Toute ma famille avait été réunie pour me contempler et ratifier la livraison. On me contraignait à me tourner et à me retourner comme un cheval sur le marché, et je montrais une figure hostile, presque aussi longue que mon veston.
—Ça ira, déclara mon père.
Ça irait? Oui, dans deux ou trois ans, quand j'aurais beaucoup grandi encore. Ma mère n'osait pas trop donner son approbation. Mes frères se contenaient, mais je devinais qu'ils étouffaient une envie de rire, ce dont Louise ne se privait pas. Tante Dine sauva la situation qui se gâtait. Elle arriva en retard, car elle ravaudait dans la chambre de la tour quand on lui avait signalé le débarquement de M. Plumeau. On l'entendit dans l'escalier avant de la voir. L'espoir, déjà, revint. Et ce fut l'entrée de troupes fraîches sur le champ de bataille. Elle décida du sort de la journée.
A peine m'eut-elle découvert dans le vêtement où je me perdais, qu'elle s'écria:
—C'est admirable, François. Je ne vous le tairai pas plus longtemps: je n'ai jamais vu personne aussi bien habillé.
Chacun respira et je fus réconforté. Je le fus même tant et si bien que, ne voulant plus me séparer du fameux costume, je le revêtis pour ma prochaine promenade. Grand-père n'y prêta aucune attention. Mais je fus rejoint à la grille par tante Dine, essoufflée:
—Mauvais garnement, me dit-elle, sortir avec un habit de cérémonie!
Pour un peu, elle m'eût déshabillé dans la rue de ses propres mains. Je dus rentrer sous sa garde pour échanger ma livrée contre une défroque moins reluisante, et cette promenade-là fut gâtée. Mais les suivantes me dédommagèrent. Ce fut la forêt et ce fut le lac.
Cette forêt faisait partie, avec des vignes et des fermes, d'un domaine historique, dont le château, à demi croulant, avait subi des sièges, reçu de grands personnages de guerre ou d'Eglise, et n'était plus habitable. Le tout appartenait à un colonel de cavalerie en retraite, fils d'un baron de l'Empire, qui n'avait pas de quoi l'entretenir décemment et le laissait péricliter: il vivait seul et montait du matin au soir l'un ou l'autre de ses vieux chevaux sans sortir de ses propriétés. Nous y pénétrâmes, grand-père et moi, bien qu'elles fussent closes de murs, par des brèches que nous avions repérées.
Il m'entraînait sous les arbres, m'apprenait à ne pas confondre leurs essences, et m'invitait à m'asseoir à leur ombre, mais sur la mousse et non sur les bancs fallacieux que nous apercevions de loin en loin, et dont les planches, travaillées par l'humidité, étaient pourries. L'herbe poussait dans les allées. Pareilles à des voûtes sous les branches, ces allées conduisaient le regard à des portes de lumière qui, d'un côté, paraissaient bleues à cause de l'eau qui s'y encadrait. On était au mois de juin. Mille nuances de vert s'enchevêtraient, se mariaient autour de nous, depuis le vert clair du gui parasite jusqu'au vert presque noir du lierre qui grimpait aux chênes. Toutes les gammes du printemps chantaient. Et il y avait encore, sous bois, des amas de feuilles rousses, vestiges de la saison précédente.
J'éprouvais une vague peur à nous sentir seuls tous les deux parmi une assemblée si imposante et silencieuse, et je voulus parler afin de rendre plus réelle notre présence.
—Tais-toi, me dit grand-père, tais-toi et écoute.
Ecouter quoi? Et voici que peu à peu je perçus une multitude de rumeurs. Nous n'étions plus seuls, comme je l'avais cru: d'innombrables êtres vivants nous environnaient.
A de grandes distances, deux pinsons se répondaient régulièrement. Le plus éloigné reprenait en sourdine le couplet que l'autre lançait à plein gosier. D'arbre en arbre, celui-ci se rapprocha de nous. Je le vis, et mon oeil rencontra le sien, tout petit et tout rond. Comme je ne bougeais pas, il resta. Mais que pouvaient être ces coups sourds et répétés? Les piverts aiguisaient leur bec contre les troncs. De longues bandes de clarté se glissaient çà et là, à travers les intervalles des branches, jusqu'au sol: dans leur rayonnement où le découpage des feuilles s'accusait, des toiles d'araignées se balançaient, dont je distinguais les moindres fils, et des guêpes bourdonnaient en dansant. Je finissais par entendre remuer l'herbe. C'était le travail secret de la terre sous l'action de la chaleur. Je découvrais une vie que je n'avais pas soupçonnée.
—Grand-père, quel est ce cri? demandai-je à voix basse.
—Ce doit être un lièvre. Cachons-nous et peut-être, si tu es sage, ne tarderons-nous pas à le voir.
Sur ce dialogue, nous nous coulâmes tous les deux derrière un buisson. Je ne connaissais les lièvres que pour en avoir mangé en de rares et fastueuses occasions, bien que tante Dine déplorât qu'on donnât du civet aux enfants, à cause des serviettes et des joues maculées. De nouveau le cri retentit, et cette fois plus près de nous.
—Il appelle sa hase, m'expliqua grand-père.
—Sa hase?
—Oui, sa femme. Tais-toi.
C'était un doux appel, langoureux et tendre infiniment. De très loin nous parvint un appel semblable, à peine distinct. D'un bout à l'autre du bois, le duo s'engageait. Et je pressentais que les bêtes, comme les hommes, désirent de se voir et de se parler. Tout à coup, là, devant moi, traversant l'allée, je vis deux longues oreilles et une petite boule de corps brun qui semblait vouloir passer par-dessus. Sur la lisière le lièvre s'arrêta, attendit la voix lointaine qui le guidait, poussa de nouveau sa plainte déchirante et se perdit dans les taillis voisins. Il courait rejoindre sa compagne, mais j'avais eu le temps de le bien examiner.
Une autre fois, ce fut un renard. De son museau pointu il dut nous flairer, car il s'enfuit la queue dans les jambes, à toute allure. Instruit par les fables de La Fontaine et par les Scènes de la vie des animaux, je prévins grand-père que c'était une ruse et qu'il serait prudent de déguerpir.
—Tu es stupide, assura-t-il. Le renard est inoffensif.
De quoi je fus un peu scandalisé. Mais nos promenades ne jouissaient pas toujours d'un tel calme. De notre coin préféré, il nous arriva d'entendre, comme une pluie d'orage, le galop d'un cheval, et nous venions à peine de nous dissimuler savamment derrière le tronc d'un fayard, que le colonel débucha sur sa monture. Il avait le nez court, une moustache rude, des joues creuses. Il se tenait le buste droit, le genou saillant, et ses yeux ne regardaient rien. Au passage, il me fit l'effet d'un terrible homme. Grand-père s'empressa de me rassurer:
—C'est une vieille bête, me dit-il, et son carcan ne sait plus trotter.
L'un et l'autre, je l'ai su depuis, s'étaient battus à Reichsoffen.
Mais, dans une circonstance plus grave, grand-père donna le signal de la déroute. Je le vis tendre l'oreille à la manière du lièvre, puis se lever en hâte de l'herbe où nous étions assis:
—Des chiens, murmura-t-il effrayé. Allons-nous-en.
Nous gagnâmes le mur aussi vite que nous le permettaient ses jambes vieillies et mes jambes trop neuves. Déjà les chiens se ruaient sur nous, aboyant et menaçant, lorsque grand-père, qui m'avait poussé devant lui, terminait son escalade. Cette alerte l'avait exaspéré, et notre sécurité ne l'apaisa nullement:
—Voilà bien les propriétaires! déblatérait-il. Ils nous feraient dévorer par leurs molosses.
Et tant de férocité lui fournissant une occasion d'enseigner, il se tourna vers moi.
—Vois-tu, mon petit les hommes deviennent méchants dans les villes. Ils sont comme les pommes qui pourrissent quand on les entasse. Et ne faut-il pas qu'à leur tour ils pervertissent les animaux!
A la vérité, j'aurais pu soulever deux objections l'isolement du domaine et la malfaisance naturelle des bêtes. Il ne me prêta que la seconde et l'écrasa sans désemparer:
—Tu as vu le pinson et le lièvre, et même le renard. A l'état de nature, ils sont incapables de nuire. Apprivoisées, les bêtes sont toutes dangereuses, tôt ou tard, et perfides, féroces et fausses. Eh bien! pour les hommes, c'est tout pareil. Libres, ils sont bons et généreux. Abrutis par la discipline, comme ce vieux militaire, ils deviennent effroyables.
Jamais encore il n'avait prononcé un si long discours, ni si mystérieux pour moi. L'émotion de la poursuite le portait sans doute à oublier pour la première fois, de façon directe, la promesse que mon père avait exigée. Je m'étonnai de son éloquence à quoi rien ne m'avait préparé, et j'en tirai aussitôt des conclusions pratiques. On m'avait élevé à croire au bienfait de l'autorité: celle des parents, celle des professeurs du collège. Et voilà que, pour être bon, il ne fallait obéir à personne.
Cette aventure nous dégoûta de notre forêt, et nous fréquentâmes des bois plus modestes et moins troublés, de préférence situés sur les fonds communaux, ce qui réjouissait grand-père dans sa haine des propriétés privées. La propriété, pour lui, était un grand obstacle au bonheur des hommes, mais j'hésitais à me ranger à cet avis; j'aimais assez à posséder, de quoi il se moquait.
Ainsi qu'il s'y était engagé lors de ma première promenade, il me communiqua sa science des champignons. Le bolet charnu, au pied rebondi, au dôme couleur de la châtaigne un peu avant sa maturité, l'oronge pareille à un oeuf dont on vient de briser la coquille, la jaune chanterelle en forme de corolle, obtenaient ses faveurs. Il en goûtait bien d'autres espèces qu'il déclarait volontiers inoffensives. Je le vis mordre, comme le curé dont il m'avait conté l'histoire, dans un de ces bolets Satan qui deviennent bleus quand on les coupe et dont l'entaille prend aussitôt l'apparence d'une affreuse plaie. Dressé par les craintes contagieuses de tante Dine, j'étais persuadé que ses lèvres ne tarderaient pas, elles aussi, à bleuir. Je le regardai avec terreur et curiosité, pour suivre les fâcheux symptômes. Mais il digéra son poison à merveille:
—Tu vois, me dit-il, triomphant, ce brave homme de curé, pour une fois, avait raison. La nature est une mère pour nous.
Fort de cette expérience, je cueillis aux buissons des baies rouges qui étaient fort plaisantes à l'oeil, et j'eus de fortes coliques. Grand-père devait être un peu sorcier. Quand nous rapportions de notre chasse un plein mouchoir de ces cryptogames, tante Dine, méfiante, ne manquait pas de s'écrier:
—Encore ces horreurs!
Elle les triait avec soin et ne conservait que les notoirement comestibles, qu'elle excellait à faire sauter au beurre ou à préparer, en hors-d'oeuvre, au court-bouillon, relevés d'un filet de vinaigre. Ainsi accommodés, les petits bolets, frais, blancs et craquants, embaumaient la bouche. Maintenant que j'en ramassais, je m'étais mis à en manger.
De mes injurieuses baies je me rattrapai sur les airelles et les fraises que je cueillais parmi la mousse. J'aimais à les brouter dans la main pleine, comme les chèvres font du sel qu'on leur présente. Il est vrai qu'on m'avait défendu les crudités: la notion du devoir commençait de s'altérer en moi, et je préférais m'en tenir à la nature maternelle que vantait mon grand-père et qu'il suffit d'invoquer pour être servi à souhait. Grand-père la célébrait sans cesse. Il lui adressait des litanies de louanges. Cependant il se moquait du chapelet que récitait tante Dine et ma mère. Et il profitait de toutes les occasions pour me prêcher l'aversion des villes et la douceur des champs. Les cités, comme il disait, regorgeaient de gens féroces et cupides qui s'entre-tuaient pour une pièce de monnaie, tandis qu'au village tout le monde vivait heureux et paisible, et l'on s'aidait les uns les autres d'un coeur fraternel.
Un jour, nous fûmes invités par un paysan qui nous offrit sa tonnelle à demi défoncée pour y manger un de ces fromages blancs qu'on arrose avec la crème du lait. Un bol de fraises des bois accompagnait ce mets frugal et innocent. Nous en fîmes un mélange si savoureux que je fus incliné à croire aveuglément désormais au bonheur universel, pourvu, toutefois, que l'on consentit à abandonner les cités infectées de pestes et de lèpres. A la campagne, tous les hommes étaient bons, obligeants et libres par surcroît. Nous n'avions plus d'ennemis. Les ils de tante Dine n'existaient que dans son imagination de vieille femme. Elle avait des idées étroites, elle ne s'élevait pas, comme grand-père, au-dessus des petits détails quotidiens. J'étais pacifique, j'étais béat, j'étais désarmé. Et je connaissais la fleur des plaisirs champêtres, dont je n'ai jamais perdu le goût.
—Bourrez-vous, nous persuada notre hôte familièrement. Le docteur m'a guéri d'un chaud et froid.
Nous devions à mon père cet accueil, mais nos préférions le supposer habituel, pour la vérification de nos théories. M'étant trop bourré en effet, j'eus, au retour, une indigestion, que grand-père aggrava par sa mauvaise humeur.
—Tu n'iras pas t'en vanter, me dit-il, quand je fus débarrassé.
Je compris ce que signifiait le conseil et résolus de garder prudemment un silence qui protégeait la fantaisie de nos excursions à venir. Nous rentrâmes en retard: l'inexactitude me paraissait d'une désinvolture élégante. Pourquoi dîner à une heure plutôt qu'à un autre ? Et même on peut ne pas dîner du tout, si l'on s'est rempli l'estomac de crème et de fromage blanc. Grand-père expliqua d'où nous venions et vanta en termes parfaits l'hospitalité paysanne.
—Ah! s'écria mon père, vous êtes tombés chez cette fripouille de Barbeau. Je crois bien que je l'ai tiré de la mort. Il vit surtout de braconnage et de contrebande, et il me doit encore sa note. J'aime autant qu'il ne me la paie pas. La couleur de son argent n'est pas nette.
J'estimai qu'il traitait bien sévèrement un homme si poli et si généreux. Nous retournâmes chez Barbeau, et nous y fûmes reçus par sa femme. C'était une vieille, noueuse et grise, aux yeux chassieux, qui ne trouva à nous offrir qu'une méchante croûte de gruyère, de quoi nous fûmes dépités. Elle se tut sur les occupations de son mari, mais, pour parler des belles places de ses fils, elle arrondit la bouche en cul de poule avant de nous en faire confidence. L'aîné était facteur à la ville, le second employé à la gare, et quant au troisième, oh! oh ! il gagnait des mille et des cents:
—Garçon d'hôtel à Paris, monsieur Rambert, garçon d'hôtel meublé. Il nous envoie de l'argent.
—Vilain métier, observa grand-père.
—Il n'y a pas de vilain métier, affirma la vieille. Le tout est de ramasser de la monnaie.
—Et comme ça, il ne vous en reste point?
—Bien sûr que non qu'il n'en reste point! Pour manger des châtaignes et boire du cidre, y a plus personne, monsieur Rambert. La terre, voyez-vous, je crache dessus.
Et la mégère, en effet, cracha sur le blé déjà haut et d'un vert décoloré prêt à se muer en or, qui touchait à sa masure. On eût dit qu'elle maudissait toute la campagne avoisinante.
Je ne pensais pas que ces épis, c'était la farine qu'on bénit avant de la pétrir, le pain dont mon père n'entamait pas une miche sans y tracer le signe de la croix. Je vis là surtout une geste malpropre, et du coup je laissai ma part de fromage que je rongeais sans plaisir.
—Allons-nous-en, me dit grand-père brusquement.
Le discours de la mère Barbeau le contrariait. Du moins, je n'eus pas mal au coeur cette fois-là.
A la suite de cette conversation, il abandonna pendant quelque temps la vie agricole et consentit à me conduire vers le lac que nous n'avions pas encore exploré. Il m'y conduisit sans enthousiasme.
—C'est une eau fermée, prononça-t-il avec mépris.
Il y avait donc des eaux ouvertes? Sans doute: il y avait la mer. Ce mot, jusqu'alors, ne m'avait pas frappé et je ne lui attribuais aucun sens. Lorsque la brume recouvrait la rive opposée, le lac semblait ne plus finir, et j'avais entendu dire autour de moi: c'est la mer. Je n'y avais pas pris garde. La dédaigneuse définition de grand-père me fit imaginer par contraste une immensité libre. Plus tard, quand j'ai vu enfin la mer, —c'était à Dieppe, du haut des falaises, —je n'ai pas eu de surprise: ce n'était qu'une eau ouverte.
—Veux-tu naviguer? me proposa grand-père un jour.
Si je le voulais! Je le désirais d'autant plus que cette expédition représentait en quelque sorte pour moi la vie individuelle substituée à la vie de famille. Mes parents m'avaient interdit les promenades en bateau à la suite de la chute qui avait provoqué ma pleurésie. Ils craignaient à la fois l'humidité et ma maladresse. J'étais, une fois de plus, l'enfant blond qui s'esquiva des bras de sa mère. La demoiselle aux ailes d'or qui m'entraînait, c'était déjà mon bon plaisir.
Nous prîmes un canot et sortîmes du port. Grand-père, qui se servait des rames avec irrégularité, ce qui ne me rassurait guère, ne tarda pas à les lâcher et nous laissa dériver.
—Où allons-nous? demandai-je un peu inquiet.
—Je n'en sais rien.
L'incertitude ajoutait au mystère de l'eau. Je m'amusai à tremper mes mains en me penchant sur le rebord. La caresse froide que je recevais et le petit danger que je courais ou pensais courir me causaient une sensation mélangée, mais très excitante.
Que pouvaient signifier ces brefs éclairs d'argent qui s'allumaient à la surface pour s'éteindre aussitôt? Autour de leur étincelle morte un cercle naissait, qui s'élargissait en finissait par se perdre. C'étaient les poissons qui venaient respirer. L'un d'eux, plus rapproché, montra sa petite bouche et les écailles luisantes de sa tête. Je prenais contact avec un monde nouveau, le monde sous-marin.
Quand il soufflait un peu de vent, grand-père me faisait asseoir au fond du bateau, sur les planches qui étaient bien un peu mouillées. De là, comme je n'étais pas haut, je n'apercevais plus guère que le ciel. Je découvrais mieux sa coupole et la vibration continue de l'éther aux beaux jours. Immobile, tandis que grand-père rêvait, j'étais heureux. Je m'habituais à être heureux excessivement, sans savoir pourquoi, comme si l'existence n'avait pas de limites et pas de but.
Grand-père se liait aussi avec des pêcheurs qui posaient leurs filets.
—Ce sont de braves gens, m'assurait-il. Le lac, c'est comme la campagne. En retirant l'homme des cités, ça le rapproche de l'heureux état de nature.
Par eux, nous connûmes les moeurs de la truite, de la perche, du vorace brochet et de l'ombre-chevalier dont la chair est savoureuse à l'égal de la chair rose du saumon.
—Eh! eh! lui confia l'un de ces braves gens avec allégresse, tout mon ombre est retenu par l'hôtel Bellevue. On y bamboche le jour et la nuit. Parlez-moi de ces clients-là.
Ainsi j'étais initié à la vie de la terre et de l'eau. Grand-père commençait de s'intéresser à mes progrès dans l'amitié de la nature. Il tenait un disciple qu'il n'avait point cherché. Le premier, maintenant, je tournais le dos à la ville, franchissais les barrières, traversais les champs, sans aucun soin des cultures. Il me traitait en héritier, en infant digne d'être un de ces rois fainéants qui possèdent le monde. Et comme nous avions gravi péniblement, sous la chaleur de juillet, un monticule d'où l'on dominait la plaine, et la forêt et le lac, il se mit à rire du bon tour qu'il préparait:
—Tu sais, mon petit, on croit que je n'ai rien, et que je suis tout pareil aux claque-patins qui se tortillent sur les routes avec un baluchon dans le dos. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de propriétaire plus riche que moi, entends-tu.
Ce langage ne m'étonnait pas. J'avais perdu la notion du tien et du mien qui sépare la richesse de la pauvreté.
—Cette eau, ces bois, ces prés, continuait-il, tout cela est à moi.
Je ne m'en occupe jamais, et c'est à moi tout de même.
Et, pour m'investir, me couronnant la tête de sa main, il acheva:
—C'est à moi, et je te le donne.
Ce fut un sacre gai et sans cérémonie. Tous les deux nous nous amusions de cette idée. Malgré nos rires, cependant, j'avais l'impression très nette que le monde m'appartenait en effet. D'un petit destin borné je ne voulais plus.
Comme nous redescendions de notre belvédère, nous croisâmes sur le chemin une jeune femme qui habitait une villa du voisinage. Elle portait une robe blanche, qui laissait nus les avant-bras et le cou, et sur la tête un chapeau orné de cerises rouges. Son ombrelle un peu penchée en arrière servait d'auréole ou de fond au visage qui était délicat et uni comme ces fleurs de magnolia dont j'aimais au jardin la nuance, l'odeur et la forme d'oiseaux blancs aux ailes déployées. Cependant je ne l'eusse pas remarquée, si grand-père ne s'était arrêté, cloué par l'admiration, et n'avait dit tout haut:
—Oh! ce qu'elle est belle!
Le visage clair s'empourpra. Mais la jeune femme sourit à cet hommage trop direct. Je la regardais alors, et tellement que je n'ai rien oublié de cette vision, pas même les cerises. Je faisais d'ailleurs mes réserves: elle me paraissait déjà âgée, peut-être trente ans. C'est un âge avancé aux yeux impitoyables d'un enfant. A cause de son teint de fleur, je pensais à l'aveu du Rossignol dont m'était venue, un jour que je lisais les Scènes de la vie des animaux, tant d'instable mélancolie: Je suis amoureux de la Rose… Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Et pour la première fois j'associai, non sans un secret pressentiment, une femme inconnue à l'amour plus inconnu encore.