La maison

Henry Bordeaux · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/10

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La maison

Livre Premier

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Mais le beau chérubin ne se pressait pas de s'endormir.

Il y avait aussi le Nid charmant que de méchants petits lutins à la mine éveillée voulaient détruire et qu'il fallait respecter, car

C'est l'espoir du printemps, C'est l'amour d'une mère.

Ou bien c'était Silvio Pellico prisonnier qui, d'une voix perçante, réclamait sa brise d'Italie. Un de mes premiers jeux fut l'évasion de Silvio Pellico, mais je ne savais pas qui c'était. Mes chansons préférées étaient peut-être l'Etang et Venise. Je les nomme ainsi, faute d'en savoir davantage. L'Etang racontait un effroyable drame de noyade:

Petits enfants, n'approchez pas, Quand vous courez par la vallée, Du grand étang qu'on voit là-bas, Qu'on voit là-bas sous la feuillée.

Écoutez ce qu'il arriva D'un enfant blond qui s'esquiva Des bras de sa mè-è-è-ère.

L'enfant blond poursuivait une libellule et la demoiselle aux ailes d'or l'entraînait dans l'eau froide. Ça lui apprenait à s'esquiver des bras maternels. Quant à Venise, j'en ai retenu pareillement les premiers vers, y compris leur faute de français:

Si Dieu favorise Ma noble entreprise J'irai-z-à Venise Couler d'heureux jours.

Est-ce la magie de ce nom de ville inconnue ou la mélancolie de la ritournelle: je n'imaginais pas de plus beau voyage que de s'en aller dans cette Venise dont on m'avait montré les gondoles au stéréoscope. J'ai longtemps hésité, crainte d'une déconvenue, à réaliser ce projet qui me venait d'une si lointaine musique, une de ces musiques que nous continuons d'entendre en nous bien après les jours d'enfance. Faut-il que ce soit l'une des plus sûres gardiennes du foyer qui, par l'effet d'une simple romance chantée pour nous calmer, soit la première à nous enflammer la cervelle? Et quand, plus tard, j'ai vu enfin la cité aux rues mouvantes et aux palais roses, je l'ai abordée avec respect, me souvenant que cette visite représentait une noble entreprise, comme si, déjà, la puissance de son charme était contenue tout entière par avance dans la naïve berceuse de tante Dine.

De ses innombrables chansons, quelques-unes, je le crois, étaient de son invention. Ou, du moins, faute de se souvenir exactement de leur texte, je suppose qu'elle les recomposait à sa manière. Certain Père Grégoire, notamment, mi-parlé, mi-chanté, ne saurait figurer dans aucun recueil. Une charmante vieille dame à qui j'en faisais part un jour m'assura que le père Grégoire existait aussi dans le Berry, du côté de la Châtre, sous le nom de père Christophe. C'est déjà de la prose rythmée, et cela se déclame sur un ton de mélopée qui éclate brusquement aux finales. Toute une petite comédie de la vanité y tient en quelques phrases. Jugez plutôt, car je vais essayer de citer de mémoire.

Le père Grégoire est sorti de chez lui ce matin. Jusque-là rien que de naturel: le père Grégoire va se promener, c'est son droit, mais attendez le détail qui caractérisera cette sortie: Un beau bouquet de coquelicots à son chapeau. Il faut enfler la voix sur les coquelicots. Cette fleur des champs devient un symbole de faste et d'ostentation. Ah! eh! le père Grégoire n'est plus l'honnête homme qui va respirer l'air de la campagne, c'est un vieux beau qui fait fantaisie: il parade, il piaffe, il caracole, il entend qu'on le regarde et qu'on l'admire. Mais vous serez puni, père Grégoire; un mauvais destin vous guette! Chemin faisant, son chien se prit de querelle avec le mien. On donne cette nouvelle simplement. Elle semble au premier abord de mince importance. Fâcheuse affaire cependant: une bataille de chiens dans une petite ville, —comment! vous ne le savez pas? vous n'avez donc jamais vécu en province? — une bataille de chiens présente une gravité exceptionnelle. Les maîtres interviennent, ils prennent parti, et le vaincu jure que ça ne se passera pas de la sorte! Des familles se sont brouillées pour des batailles de chiens. Quelle est l'origine de la haine des Capulets et des Montaigus? peut-être une bataille de chiens. Et précisément notre père Grégoire veut intervenir: son chien a le dessous, il est roulé dans la poussière comme une quenelle dans la farine. Le père Grégoire, voulant les séparer, tomba le nez dans le corttin. Il s'est précipité, la canne haute, son pied a glissé, et le voilà par terre, en triste posture, surtout le nez, car il n'a pas eu de chance dans l'emplacement de sa chute. Ici, il convient de prendre un ton lamentable, l'apostrophe qui suit doit revêtir une ampleur de désolation infinie: Pauvre père Grégoire! Un point de suspension. On le plaint, car sa mésaventure est grande. Mais la plainte devient tout à coup ironique et c'est l'orgueil qu'elle vise: voilà son bouquet de coquelicots bien loin de son chapeau. Les insignes de sa vanité sont souillés. Il peut rentrer chez lui se laver et se brosser. Il ne rapportera pas les coquelicots. Sans les coquelicots, rien ne lui serait arrivé.

J'attribue le Père Grégoire à tante Dine à cause de la fertilité de son imagination qui chaque jour lui fournissait de nouveaux contes pour notre enchantement. Les grandes personnes ne sont pas volontiers de plain-pied avec les enfants. Elles veulent trop se baisser. Tante Dine trouvait d'instinct ce qui nous convenait. Ses histoires nous tenaient haletants. Quand je cherche à les arracher au passé pour m'en faire honneur, elles s'enfuient avec des sourires: «Non, non, me disent-elles (car je les approche de tout près, mais nous sommes de chaque côté d'un grand trou qui est profond s'il n'est pas bien large et qui est la fosse commune de toutes mes années écoulées), à quoi bon ? tu ne saurais pas te servir de nous. Regarde: nous avons pris la couleur du temps; comment la décrirais-tu?»

Lorsque le grand-père nous surprenait assis en rond autour de notre conteuse, il secouait la tête en signe de désapprobation.

—Balivernes, murmurait-il, balivernes! On doit la vérité aux enfants.

Nous demandions à tante Dine ce que c'étaient que des balivernes.

—C'est, nous expliquait-elle par manière de vengeance, quand on joue du violon.

Entre ses chants et le violon de grand-père, c'était quelquefois un vacarme assourdissant.

Tante Dine possédait une autre faculté merveilleuse: celle de créer des mots. Je vous ai cité Carabosser, mais elle en inventait par centaines, et si bien adaptés aux objets qu'on les comprenait aussitôt. Je ne puis davantage les transcrire. Transcrits, ils perdent leur valeur. Ou bien je ne sais pas les orthographier: la langue parlée n'est pas la langue écrite, et cette langue imagée avait la verdeur et la saveur populaires. Tante Dine employait aussi des mots rares —où diable les avait-elle découverts? car elle lisait peu — qui étaient singuliers et sonores tout comme s'ils lui appartenaient en propre, et que, plus tard, un peu surpris et bien amusé, j'ai relevés dans le dictionnaire où je ne les eusse pas cherchés. Ainsi, pour abaisser ma superbe, elle me qualifia un jour d'hospodar, et un autre, de premier moutardier du pape. J'ignorais que les hospodars étaient des tyrans de Valachie et que c'est avoir une haute opinion de soi-même que de se croire le premier moutardier du pape. Mais ces titres inconnus dont elle m'affublait me représentaient un gros homme habillé de rouge, qui commandait avec de grands cris, et je ne voulais pas lui être comparé.

Laissez-moi, chère grand'tante Bernardine, vous apostropher à la façon du pauvre père Grégoire. Si mon enfance fait dans mon souvenir un grand tintamarre, comme si elle était montée sur une de ces mules toutes harnachées de grelots qui ne sauraient marcher sans musique et qui, de loin, donnent l'impression d'un important convoi, je le dois à vos histoires et à vos chansons. La voici qui s'avance joyeusement et bruyamment dès que ma pensée l'appelle, c'est-à-dire tous les jours. A cause d'elle, je ne pourrai jamais me plaindre du sort. Je l'entends avant de la voir, mais quand elle surgit au détour du chemin qui vient à moi du passé, elle porte dans ses bras toutes les fleurs du printemps. Vous méritez bien que je vous en offre un bouquet, et même un bouquet de coquelicots, pour toutes vos romances qui s'ajoutaient à vos soins et à vos prières. Car vous priiez tout fort, sur l'escalier comme à l'église, et même quand vous brandissiez la tête de loup. Le silence vous était désagréable. C'est pourquoi, chère tante Dine, je le romps ce soir et vous parle…

Tante Dine menait une garde sérieuse autour de la maison. Pour s'en approcher, il fallait montrer patte blanche. Elle désignait sous le nom de ils les ennemis invisibles qui étaient censés nous investir. Longtemps ces ils mystérieux nous effrayèrent. Nous les cherchions autour de nous dès qu'elle en parlait. A force de ne pas les rencontrer, nous finîmes par en rire, sans savoir que ce rire nous désarmait et que plus tard nous devions les retrouver en chair et en os. Sa partialité ne fut jamais en défaut. Dès que la famille était en cause, elle exigeait qu'on lui adressât des louanges immédiates, sans quoi elle se rebiffait, prête au combat. Quelqu'un ayant hasardé un blâme anodin se vit toiser de pied en cap et, pour masquer sa défaite, voulut manier l'ironie.

—J'oubliais, déclara-t-il, que votre maison, c'est l'arche sainte.

—Et la vôtre l'arche de Noé, répliqua-t-elle du tac au tac, sachant que son interlocuteur recevait toutes sortes de gens hétéroclites.

On pétrissait alors le pain à l'office, dans un pétrin quasi séculaire, avant de le porter au four banal. Tante Dine, qui aimait les gros ouvrages, surveillait cette opération et même, volontiers, y mettait les mains. Un jour que j'y assistais, au moment où la servante allait mélanger la farine, l'eau et le levain, ma tante la secoua avec vivacité.

—A quoi pensez-vous, ma fille?

—A pétrir, mademoiselle.

—Vous oubliez le signe de la croix.

Car, dans les bonnes maisons on n'omet pas le signe de la croix sur la farine blanche qui va se changer en pain. A table, mon père, avant d'entamer la miche, ne manquait point de tracer une croix avec deux entailles du couteau. Quand c'était grand-père qui remplissait l'office de panetier, j'avais bien remarqué qu'il n'en faisait rien.

Ce fut l'un de mes premiers étonnements. Dès le début de la vie, je compris l'importance des dissentiments religieux.

Grand-père jouait de son violon quand il lui plaisait. Mais lui-même n'aimait pas à être dérangé. Nous en fîmes l'expérience. Ma soeur Mélanie et mon frère Etienne, qui de leur première communion conservaient une piété ardente et même un peu agressive, avaient édifié une petite chapelle dans une armoire de ce salon octogone que nous appelions la salle de musique parce que, jadis, on y donnait des concerts et qu'on y avait laissé un vieux piano à queue. Etienne et Mélanie, c'était décidé, quand ils seraient grands, évangéliseraient les sauvages, comme Bernard l'aîné serait officier et reprendrait l'Alsace-Lorraine, et Louise la cadette, toujours généreuse, épouserait un fabricant de champagne, afin que nous puissions boire librement de ce vin doré et vivant où nous n'avions jamais fait que tremper nos lèvres les jours de fêtes de famille. Ainsi, l'avenir s'organisait à merveille, sauf mon sort personnel qui demeurait incertain. Mélanie tenait son nom de la petite bergère dauphinoise qui jouissait alors d'une vogue considérable: on parlait à mots couverts du secret de la Salette. Quelquefois je lui demandais si elle ne demandait pas d'être mangée par les anthropophages dont ma géographie illustrée m'avait révélé l'existence. Loin de ralentir son zèle, cette affreuse perspective ne réussissait qu'à l'exalter. Etienne n'aspirait pas moins violemment au martyre, bien qu'une mésaventure lui fût arrivée au collège: ses camarades, admirant sa dévotion, avaient compté qu'il accomplirait un miracle le jour de sa première communion et, le miracle n'ayant pas eu lieu, ils l'en avaient un peu méprisé.

Je n'ai jamais su quelle sorte de vêpres ou de complies nous disions devant l'armoire. Les cérémonies consistaient en cantiques vociférés en choeur. J'étais, malgré mon jeune âge, convié à ces manifestations cléricales. Ce jour-là nous déployions précisément une énergie de catéchumènes. Mélanie surtout lançait éperdument ses notes sur le diapason le plus élevé. Sa piété était en raison du bruit qu'elle faisait. La salle de musique était malheureusement proche la chambre du grand-père. Tout à coup, au beau milieu de notre ferveur, la porte s'ouvrit et grand-père apparut. Il ne s'occupait jamais de nous, mais quand nous entrions par hasard dans son rayon visuel, il nous traitait avec bienveillance. Or, il semblait fort irrité: sa robe de chambre dégrafée, son bonnet grec rejeté en arrière, sa barbe en désordre lui donnaient un aspect terrible qui contrastait avec ses manières habituelles. D'une voix aigre il nous interpella:

—Il n'y a pas moyen de reposer tranquillement dans cette maison!
Fermez-moi cette armoire, et tout de suite!

Nous avions troublé sa sieste, et son égalité d'humeur s'en ressentait. Aussitôt nous fermâmes l'armoire. Et nous connûmes d'avance l'horreur des décrets et des lois d'exception. La dévotion de Mélanie et d'Etienne en fut augmentée, comme il arrive en temps de persécution, mais la mienne, moins vive ou moins ancienne, je crains qu'elle ne fût attiédie.

Elle subit peu après une autre atteinte. La Fête-Dieu se célébrait dans notre ville avec une pompe et un éclat incomparables. On venait de loin pour y assister. Qui nous rendra de si magnifiques, de si imposants, de si nobles spectacles? On les a remplacés par des réunions de gymnastes ou de sociétés de secours mutuels dont la vulgarité est navrante. Je plains les enfants d'aujourd'hui qui n'ont jamais eu l'occasion de sentir, parmi les acclamations populaires et dans l'émotion générale, la présence de Dieu.

La rivalité des reposoirs divisait les quartiers; chacun luttait pour sa bonne renommée. On les composait avec de la mousse et des fleurs, que l'on disposait en forme de croix de lis, d'hortensias, de géraniums ou de violettes, ou bien l'on combinait ingénieusement d'autres dessins pieux plus compliqués. Pour eux l'on dépouillait impitoyablement les jardins et les bois. Le plus beau était élevé sur une terrasse plantée de vieux arbres, qui dominait le lac.

Le matin, toutes les fenêtres guettaient le jour, imploraient le ciel pour obtenir un temps favorable. Les rues étaient bordées de sapins et de mélèzes que les paysans, la veille ou l'avant-veille, apportaient de la montagne dans leurs chars à boeufs. Les rubans, jetés d'un côté à l'autre comme des câbles légers au-dessus d'un fleuve, supportaient des couronnes, de sorte que l'on circulait sous des centaines d'arcs de triomphe improvisés. Et de-ci, de-là, pour mieux orner sa façade, chacun installait, sur une table recouverte d'une nappe immaculée, des images, des vases, des statues avec un luminaire, et disposait des corbeilles de roses pour ravitailler le bataillon des anges. Dans les plus pauvres ruelles, des bonnes femmes étalaient au dehors tout ce qu'elles avaient de précieux et jusqu'à des daguerréotypes de parents ou des bonnets bien festonnés, afin de mieux honorer le passage du Saint-Sacrement. Ainsi la ville entière se parait comme une jeune mariée pour la cérémonie nuptiale.

Devant l'église on se rassemblait, les confréries en costumes avec leurs bannières, les fanfares dont les cuivres frottés avec soin reluisaient, les enfants des écoles, celles des filles et celles des garçons dont les plus petits agitaient des oriflammes, et la population massée derrière ces compagnies officielles qui étaient rangées en bon ordre. Alors sur le parvis s'avançait avec lenteur le cortège sacré, tandis que sonnaient toutes les cloches à la volée: anges aux ailes de papier d'argent, qui puisaient dans un petit panier suspendu à leur cou les pétales de fleurs dont ils jonchaient le parcours; sacristains et clercs aux soutanes rouges, brandissant à tour de bras les encensoirs d'où montaient la fumée bleue et l'odeur poivrée; prêtres en surplis, chanoines en rochet d'hermine, et enfin sous le dais couleur d'or pâle ou de froment mûr, surmonté aux quatre angles d'aigrettes de plumes blanches, et escorté par quatre notables en habit noir qui tenaient ses cordons, Monseigneur enveloppé dans une chasuble d'or et tenant sur sa poitrine le grand ostensoir d'or.

C'était un instant solennel, et pourtant il y en avait un autre plus impressionnant. Après avoir parcouru toute la ville, la procession défilait pour une dernière bénédiction sur cette place qui forme terrasse au-dessus du lac et que soutiennent les murs d'un ancien château fort. Il était près de midi. Les rayons du soleil, tombant d'aplomb sur l'eau du lac, s'en servaient comme d'un miroir pour doubler leur lumière. Ils exaltaient toutes les couleurs et principalement les ors où ils allumaient des étincelles. Autour du reposoir s'étaient groupés les différents corps, étendards déployés. Les soldats qui les encadraient —en ce temps-là, pour la dernière fois, la troupe participait à la pompe religieuse —se rassemblèrent, et l'on entendit commander: Genou, terre! A ce commandement, tout le monde s'agenouilla, les officiers saluèrent de leurs épées nues et les clairons sonnèrent aux champs. Bien des vieilles femmes pleuraient de bonheur en se prosternant, n'ayant plus besoin de rien voir pour connaître que Dieu était là. Cependant un des prêtres, monté sur un escabeau, retira l'ostensoir de sa niche fleurie et le remit à Monseigneur, et l'auguste officiant, l'élevant en l'air, traça au- dessus des fidèles le signe de la croix.

Le frisson qui m'agita à cette minute avait secoué toute la foule. C'était un des de ces frissons collectifs qui révèlent à un peuple sa foi commune.

Quand je rentrai dans mon uniforme de collégien, j'étais encore tout vibrant. Ma mère m'attendait. Elle comprit ce que je venais d'éprouver, et je vis ses yeux se remplir de larmes tandis qu'elle m'embrassait avec orgueil. Elle-même, se sacrifiant, n'avait pas suivi la cérémonie, parce qu'il fallait garder la maison et la préparer pour les invités que nous devions recevoir ce jour-là. Mais elle était allée s'agenouiller devant le portail, cachée par les sapins, quand la procession avait passé. A travers les branches je l'avais bien vue. Elle avait joint, pour un court moment, la part de Marie à celle de Marthe.

A son tour mon père revint. Il avait chaud, il était fatigué, car on lui avait fait l'honneur de lui offrir un des cordons du dais, et bien qu'il fût chauve, il était resté découvert, au risque d'une insolation.

—Chère femme! dit-il simplement.

Et il serra ma mère sur son coeur. Jamais, devant moi, il n'avait montré sa tendresse, et c'est pourquoi j'en ai gardé mémoire. Lui aussi, un grand enthousiasme l'animait.

Puis ce fut grand-père, tout souriant, tout pimpant, se redingote boutonnée de travers et son chapeau noir un peu de côté, mais, à part ces détails, d'un correction de tenue presque irréprochable.

—Eh bien! lui demanda ma mère avec une douceur triomphante, cette fois vous y avez assisté?

Il paraît que les autres années il s'en allait et ne reparaissait que le soir. Je comprenais à mille nuances que sur le terrain religieux il n'y avait pas, chez moi, une entente absolue et que d'ordinaire on évitait ce sujet de discussion. Mon grand-père ne put retenir son petit rire impertinent que d'habitude il épargnait à ma mère:

—Superbe, superbe! On se serait cru à la fête du soleil. Les païens n'auraient pas fait mieux.

Le visage de ma mère s'empourpra. Elle se pencha vers moi et m'envoya au dehors sous un prétexte de commission. Au moment de sortir, j'entendis la voix nette de mon père:

—Je vous en prie, ne plaisantez pas sur ce chapitre devant les enfants.

Et l'ironique voix répondit:

—Mais je ne plaisante pas.

Dans la rue le reposoir le plus voisin gisait déjà comme une carcasse de feu d'artifice après qu'on l'a tiré. Il n'en restait que les échafaudages. En hâte on avait remisé la croix de fleurs, la mousse, les candélabres, par crainte de la pluie, car le ciel se couvrait brusquement, et aussi pour s'en aller dîner. Mon enthousiasme était pareillement tombé sous une parole de doute.

A la fête de l'Epiphanie, chacun doit imiter les gestes du roi d'occasion que la fève a désigné. S'il boit, on crie: «Le roi boit! » et l'on se précipite sur son verre. Et si le roi se met à rire, tout le monde rit aux éclats. Un roi ne doit-il pas savoir quand il faut rire et quand il faut garder son sérieux?

III
LES ENNEMIS

Ce soir-là, c'était un samedi…

Je ne saurais fixer la date exacte, mais ce ne pouvait être qu'un samedi, puisque je rencontrai devant le portail, en rentrant, Oui-oui qui hochait la tête et la Zize Million qui vérifiait sur sa paume ouverte le chiffre de sa rente.

Le samedi était le jour des pauvres. D'habitude nous regardions, l'abri d'une vitre, leur défilé, car tante Dine, qui tenait pour la différence des classes, nous mettait prudemment à l'écart de leur vermineux contact. La Zize ou la Louise était une folle à qui l'on versait régulièrement chaque semaine un modeste subside de cinquante centimes qu'elle appelait sa rente. Sa folie ne diminuait pas ses exigences: une nouvelle servante, mal informée, lui ayant fait grief en ne lui octroyant que deux sous, reçut dans la figure cette monnaie insuffisante. La tête lui avait tourné en attendant un gros lot. Elle ne parlait que de millions et le nom lui en était resté.

Quant à Oui-oui, il devait ce sobriquet à son chef branlant dont il soutenait le poids assez mal et qui remuait sans cesse de haut en bas à la façon de ces animaux articulés qui sont l'ornement des bazars et dont un marchand astucieux vante le mouvement pour augmenter leur prix. Nous avions encouru sa colère, ma soeur Mélanie et moi, dans une circonstance mémorable. Mélanie, ayant lu dans l'Evangile qu'un verre d'eau donné à un pauvre nous serait rendu au centuple, s'avisa d'en offrir un à Oui-oui. Elle voulut même, dans sa bonté, que je participasse à son aumône. Je portais la carafe, prêt à proposer une seconde tournée. Mais il considéra notre présent comme une injure. Grand-père, quand il connut cette malheureuse tentative, acheva notre déroute:

—Offrir de l'eau à cet ivrogne! Plutôt que d'en toucher, il préfère ne pas se laver.

Et, devant nous, il tendit à Oui-oui un verre de vin rouge qui fut englouti d'un trait, puis un second, puis un troisième. Toute la bouteille y passa. Grand-père, s'il recevait cent fois son offrande, serait copieusement abreuvé dans le royaume céleste.

Grand-père, quand il croisait des mendiants au moment de sa promenade quotidienne, réclamait qu'on leur distribuât du pain et non pas de l'argent.

—L'argent est immoral, déclarait-il. Partageons nos miches avec ces braves gens.

Je ne comprenais pas pourquoi l'argent était immoral. Cependant on retrouvait, émietté, devant la grille, au pied des colonnes de pierre, tout le pain qu'on avait donné et que les pauvres avaient méprisé.

Ce devait être un samedi de juin. Il faisait grand jour encore, bien qu'il fût plus de sept heures du soir quand je rentrai à la maison, et au bord du jardin s'élevait une motte de foin que Tem Bossette avait dû faucher, en prenant son temps. A peine marmonnai-je un: Bonjour Oui-oui, bonjour la Zize, sans même attendre la réponse. Je ne refermai pas le portail qu'ils avaient laissé ouvert, et je me glissai dans le corridor qui conduisait à la cuisine, car je m'étais attardé, au retour du collège, jouer avec des camarades dans un petit chemin qu'on appelait derrière les murs, parce qu'il longeait des propriétés fermées comme des forteresses. Je ne blâmais pas cette farouche façon de se clore, bien que j'esse préféré ces barrières ou ces haies qui permettent de satisfaire la curiosité et n'arrêtent pas brusquement le regard; mais grand-père, quand il passait par là, ne cachait pas son dégoût:

—La terre est à tout le monde, et on la ligote comme si elle voulait se sauver!

Il en parlait comme d'une personne vivante. Hors de chez nous, j'aurais bien admis que rien ne fût clos. La terre ne m'appartenait- elle pas?

Derrière les murs, nous organisions de grandes parties de billes au beau milieu de la route, certains de n'être pas dérangés. Si quelque char s'y engageait, le conducteur, arrêté par nos protestations, attendait patiemment que nous eussions fini, et parfois même s'intéressait aux péripéties du jeu, après quoi il continuait son chemin. Personne, alors, n'était pressé. Aujourd'hui, c'est le boulevard de la Constitution, et il faut s'y garer des automobiles. Je ne sais où s'en vont jouer les petits enfants d'aujourd'hui.

Ma hâte ne provenait pas de la crainte d'être grondé pour mon retard. J'étais sûr qu'on n'y songerait même point. Mais rien qu'en approchant de la grille, j'avais retrouvé l'inquiétude particulière qui habitait alors la maison, comme une invitée cérémonieuse dont la présence inspire de la gêne à tout le monde. Les drames domestiques s'annoncent longtemps à l'avance, par des signes comparables ceux de l'orage: une atmosphère pénible, presque irrespirable, des pluies de larmes intermittentes, le murmure lointain des récriminations et des plaintes. Or, il y avait de l'électricité dans l'air. Ma mère, qui ne manquait pas d'allumer sa chandelle bénite dès que le tonnerre commençait de rouler, multipliait ses prières, et je voyais bien qu'elle avait du souci, car ses yeux clairs ne savaient rien dissimuler. Tante Dine promenait dans les escaliers une fébrile ardeur guerrière. La colère qui l'échauffait lui communiquait des forces invincibles, dont le Pendu s'émerveillait et dont pâtirent des araignées qui pouvaient se croire hors d'atteinte et que délogea sans pitié la tête de loup vengeresse. Elle adressait des menaces à des ennemis invisibles. Ah! les misérables, ils connaîtraient à qui ils avaient affaire! Les Ils recevaient d'avance de vigoureuses raclées. Mon père même, d'habitude maître de lui, se montrait absorbé. A table il lui fallait rejeter la tête en arrière pour chasser les préoccupations qui le suivaient. Et plus d'une fois je l'aperçus qui s'entretenait à voix basse avec ma mère, en lui donnant lecture de papiers bleus dont je ne comprenais pas les termes. On attendait un événement considérable, peut-être un bulletin de victoire ou quelque malheur, comme il arrive dans un pays quand les armées sont à la frontière.

Seul, au milieu de ces conciliabules secrets, de ces angoisses visibles, mon grand-père gardait la plus parfaite indifférence. Evidemment l'événement qui se préparait ne le concernait pas. Il jouait du violon, il fumait sa pipe, il consultait son baromètre, il inspectait le ciel, il prédisait le temps, comme s'il ne pouvait y avoir de nouvelles plus importantes, et il allait se promener. Rien ne changeait, rien ne pouvait changer que les nuages sur le soleil. Quant aux choses de la terre, elles étaient dénuées de gravité. Une fois mon père tenta de lui demander avis ou de lui représenter le péril d'une situation que je ne pouvais guère soupçonner. Son discours fut suppliant, émouvant, pathétique, et plein d'un respect qui ne réussissait pas à en diminuer l'autorité. Etendu sur le plancher, je n'en perdais rien, au lieu de lire mon livre de classe. Mais je ne retenais que des mots qui peu à peu me remplissaient d'épouvante: Gestion irrégulière, responsabilité, hypothèque, condamnation, ruine totale, vente aux enchères. Enfin je reçus cette affreuse conclusion comme un coup de canne sur la tête:

—Alors il nous faudra quitter la maison?

Quitter la maison! Grand-père, je le vois encore, leva un peu le bras d'un geste fatigué, comme s'il écartait une mouche, le laissa retomber le long de son corps et répliqua avec une grande douceur qui, tout d'abord, me trompa sur ses intentions:

—Oh! moi, qu'on habite cette maison ou une autre, ça m'est complètement égal.

Puis, s'accompagnant de son éternel petit rire, il ajouta:

—Eh! eh! quand on est locataire, on réclame des réparations. Chez soi on n'en fait jamais.

Ce fut à ce moment que mon père m'aperçut. Ses yeux étaient si terribles que j'eus peur et fus pris de la chair de poule. Il se contenta de me dire, sans hausser la voix:

—Va-t'en d'ici, mon petit. Ce n'est pas ta place.

Je me sauvai, stupéfait de cette mansuétude qui contrastait si étrangement avec son regard. Maintenant j'y trouve un témoignage du prodigieux empire qu'il exerçait sur lui-même. Je m'élançai au jardin, emportant, comme une bombe sous le bras, cette déclaration formidable : Qu'on habile une maison ou une autre… L'idée ne m'était jamais venue, ne me serait jamais venue, qu'on pût habiter une autre maison. J'avais l'impression d'avoir assisté à un sacrilège, et en même temps ce sacrilège s'acclimatait dans mon cerveau parce qu'il n'avait pas eu de sanction immédiate, et qu'il s'était accompli sans aucune solennité comme un acte de rien du tout. Etait-il possible qu'une telle phrase eût été prononcée à la cantonade, négligemment et du bout des lèvres? Pour la première fois mes notions de la vie étaient bouleversées. Je fis part de mon désarroi à Tem Bossette qui ruminait appuyé sur sa pioche. Il me prêta une oreille complaisante, mais en profita pour me confier cette histoire personnelle:

—J'avais un fils à l'hôpital. Quand j'ai vu qu'il allait mourir, je l'ai plié dans une couverture et je suis parti avec mon paquet. Il a passé chez nous.

Je ne saisissais pas l'actualité de son récit qu'il me débita fièrement, comme s'il rappelait un trait d'héroïsme. Puis il condescendit à des explications:

—C'est votre procès qui les travaille.

Notre procès? Nous avions un procès? Je ne savais pas ce que c'était, et bien que j'eusse vergogne de mon ignorance, j'interrogeai le vigneron:

—Qu'est-ce que c'est, un procès?

Il se gratta le nez, sans doute pour chercher une définition:

—C'est une affaire de justice. On gagne, on perd au petit bonheur. Mais pour celui qui perd, c'est très embêtant. A cause des huissiers qui entrent chez vous comme dans un moulin.

Les huissiers entreraient chez nous comme dans un moulin! Aussitôt je les imaginai sous la forme d'insectes géants, d'énormes courtilières qui pénétraient dans le jardin par la brèche du châtaignier et s'avançaient en rangs serrés pour investir la maison. J'avais une peur spéciale des courtilières qui ont un corps long et gluant et deux antennes sur la tête, et qui jouissent dans le monde agricole d'une réputation détestable: on leur attribue toutes sortes de méfaits, elles ravagent des plates-bandes entières. J'en avais vu, précisément, qui franchissaient la brèche et, devant leur invasion, les armes fabriquées par Tem Bossette n'avaient pas suffi à me rassurer: j'avais tourné bride, si je puis dire, sur mon échalas.

—C'est la faute à Monsieur, acheva l'ouvrier qui en avait lourd sur le coeur. Qu'est-ce que vous voulez? Il se fiche de tout, et quand on se fiche de tout, ça n'arrange rien. Heureusement il y a M. Michel.

Ainsi, d'un côté il y avait les courtilières et mon père de l'autre. Un combat terrible allait se livrer dont la maison serait l'enjeu. Et pendant la bataille, grand-père, indifférent, regarderait en l'air, selon son habitude, pour savoir d'où venait le vent. Jusqu'alors je pensais qu'il ne jouait aucun rôle, à la façon des rois fainéants, mais voilà qu'il provoquait des catastrophes. D'un mot il fermait les chapelles, supprimait les portraits des ancêtres, et surtout ça lui était parfaitement égal d'habiter une maison ou une autre. Pourquoi pas une de ces roulottes bourrées de bohémiens bronzés comme j'en avais vu passer devant la grille, à la grande peur de tante Dine, qui nous faisait précipitamment rentrer en recommandant de boucher toutes les issues et de surveiller les légumes et les fruits?

Je revenais tout endolori de cette conversation quand je me heurtai à tante Dine, dont le Pendu quêtait l'assistance pour quelque besogne ardue qui réclamait du nerf et du muscle.

—Le procès? lui criai-je pour me soulager.

Elle s'arrêta net dans sa marche:

—Qui t'a parlé?

—Tem Bossette.

—Il faudra renvoyer cet individu. Béatrix et Pachoux suffiront.

Elle ne se comptait pas elle-même. Seule elle distribuait à Béatrix son véritable nom. Comprit-elle à mon accent ou à ma figure le drame intérieur que je traversais? Elle me secoua en riant:

—Mon petit, quand ton père est là, il n'y a jamais rien à craindre, entends-tu?

Et je fus immédiatement consolé.

Déjà elle emboîtait le pas de l'ouvrier, avec, dans la main, un peloton de ficelle rouge que Mariette, sans doute, avait refusé de confier à celui-ci. En s'éloignant elle agitait la tête avec orgueil comme un cheval qui encense, et je l'entendais qui gongonnait:

—Ah! bien, par exemple, il ne manquerait plus que ça!

…Par quels signes, ce samedi soir, fus-je averti que le combat était livré et qu'on en attendait le résultat? Dans la cuisine, Mariette n'était pas à son fourneau. Elle discutait violemment avec Philomène, la femme de chambre, qui portait la soupière au risque d'en répandre le contenu, et avec mon vieil ami Tem, plus rouge encore que de coutume, qui s'efforçait de rassurer l'office en prophétisant:

—Mais non, mais non, ça ira. D'abord, moi, je ne veux pas quitter le jardin.

Dès qu'on m'aperçut, le silence se fit et, reprenant bientôt son sang- froid, Mariette me gourmanda:

—Vous êtes en retard, monsieur François. Le second coup de cloche est sonné. Vous serez grondé.

Et se tournant vers Philomène:

—Pourquoi restes-tu là, plantée comme un poteau?

Nous fûmes ainsi dispersés. Je comptais bien rencontrer, dans le vestibule qui précédait la salle à manger, tante Dine qui arrivait toujours à table la dernière, parce qu'elle découvrait, le long de l'escalier, trente-six opérations à commencer ou terminer qui l'obligeaient à remonter et redescendre indéfiniment. Ma tactique réussit. Afin d'éviter la gêne d'un interrogatoire, je pris l'offensive:

—Et le procès?

—Tais-toi: on attend la nouvelle.

—Quelle nouvelle?

—C'est aujourd'hui qu'on le juge à la Cour.

Elle avait prononcé: la Cour, avec une inconsciente pompe. Et je pensai à la cour de l'empereur Charlemagne que célébrait mon manuel d'histoire. Un grand personnage, un roi avec une couronne d'or sur la tête, et revêtu d'une chasuble d'or comme Mgr l'évêque à la procession, s'occupait de notre affaire. C'était impressionnant, mais flatteur.

Je gagnai rapidement ma place, dans l'ombre de tante Dine. Mes frères et soeurs, par esprit de solidarité, évitèrent de signaler mon arrivée, de sorte que je pus avaler ma soupe sans être remarqué. D'ordinaire, ma mère venait dans la salle à manger avant nous, pour servir le potage. La loquacité de Philomène avait empêché cette opération préliminaire, et j'en bénéficiai. Mes parents, d'ailleurs, ne prenaient pas la moindre attention à ma personne: j'en pouvais conclure qu'il se passait quelque chose. Je mis les bouchées doubles et, mon assiette vide, je jetai sur l'assistance un regard circulaire.

A la place d'honneur, le roi régnant, mon grand-père, se penchait sur la nappe afin de ne pas laisser tomber de la soupe sur sa barbe, et cette précaution l'absorbait visiblement tout entier. Je n'apprendrais rien de lui, et pas davantage de mon père qui, de l'un des angles, commandait la table et dont le regard me fit baisser les yeux, car j'y lus distinctement la connaissance de ma faute. Après avoir interrogé l'un ou l'autre de nous sur l'emploi de sa journée, il s'efforça de donner à la conversation un tour général. Mais il parlait presque seul. Son calme, sa bonne humeur même achevèrent de me rendre la confiance que deux ou trois cuillerées bien chaudes avaient déjà commencé de me communiquer. Tante Dine, qui ne pouvait rester inactive pendant les intervalles du service, s'occupait à l'avance de battre la salade dont elle conservait la spécialité, bien qu'il eût été souvent question de lui retirer cet office à cause du vinaigre qu'elle répandait sans ménagement. Tout en fatiguant les feuilles vertes, elle baragouinait de vagues exorcismes contre les mauvais sorts. Ma soeur Louise taquinait Etienne —le petit curé —qui était distrait et à qui on aurait pu repasser indéfiniment le même plat. Cependant Bernard et Mélanie, les deux aînés, levaient souvent les yeux dans la même direction que je suivis. Ils regardaient ma mère, et ma mère regardait mon père. De lui, à cette heure, semblait dépendre notre sécurité.

On avait allumé la suspension, mais il ne faisait pas encore nuit au dehors. Seulement les arbres paraissaient se rapprocher, épaissir leurs branches, verser une ombre plus profonde. Par les fenêtres ouvertes, le jardin nous envoyait, pêle-mêle, l'air frais, une odeur de fleurs et des phalènes qui, attirées par la lumière, s'en venaient tourner dans l'abat-jour de la lampe. Je m'intéressais à leur course, par instants, plus attentivement qu'à l'expression trop déconcertante des visages.

Le repas touchait à son terme et déjà l'on servait le dessert. J'avais fini par croire qu'il n'arriverait rien du tout. Soudain Mariette se précipita dans la salle à manger, tenant à la main un télégramme. Elle n'avait pas pris la peine de le poser sur un plateau, elle ne l'avait pas remis à la femme de chambre qui était chargée de la table. Tel qu'elle l'avait reçu du facteur, elle l'apportait en personne. Elle aussi flairait quelque nouvelle d'importance et voulait sans délai en être instruite.

—C'est pour M. Rambert, dit-elle.

Elle dépassa la place de mon grand-père et traversa la pièce dans toute sa longueur, comme si elle accomplissait son devoir en allant tendre le papier bleu à mon père qui était du côté des croisées. Mon père le reçut, mais il le tendit au destinataire véritable.

—Le voulez-vous?

—Oh! non, merci, refusa grand-père avec son petit rire. Ouvre-le toi- même.

Néanmoins il jeta un coup d'oeil rapide et vif, que j'attrapai au passage, sur le télégramme. Son petit rire me rappela instantanément une crécelle qu'on m'avait retirée parce qu'elle importunait tout le monde. Ce fut le dernier bruit. Il se fit un silence presque solennel, si complet que j'entendais la déchirure du papier. Comment mon père pouvait-il l'ouvrir avec si peu d'impatience? Je m'imaginais l'ouvrant à sa place crr… crrr… ça y était. Tous nos regards convergeaient sur le travail prudent de ses deux mains, sauf ceux de grand-père qui, tout aussi paisiblement, débarrassait de sa croûte un morceau de fromage et se complaisait dans cette tâche mesquine. Mon père sentit notre anxiété et voulut sans doute la secouer à tout hasard au lieu de lire, il releva les yeux sur nous:

—Continuez de manger, dit-il. Ce n'est pas votre affaire.

Et se tournant vers la cuisinière qui était restée penchée derrière le dossier de sa chaise en point d'interrogation:

—Vous pouvez aller, Mariette, je vous remercie.

Elle s'en fut, vexée, sans rien savoir, mais envoya bien vite
Philomène qui ne devait pas en apprendre davantage.

Mon père lut enfin. Autant il s'était montré lent dans les préliminaires, autant il fut bref dans sa lecture. Il dut absorber le texte d'un trait. Déjà il mettait le télégramme dans sa poche sans un mot, sans même un jeu des muscles. Puis il fit des yeux le tour de la table, et sous son regard nous replongeâmes le nez dans notre assiette :

—Allons, allons! les enfants! déclara-t-il presque gaîment. Le jour dure encore. Dépêchez-vous d'avaler votre dessert, et vous irez jouer au jardin.

Il avait parlé de son ton habituel qui ragaillardissait et commandait ensemble. C'était si simple que ma mère, un instant, en fut toute réchauffée et illuminée. Je le constatai en relevant la tête, mais ce ne fut qu'un instant fugitif, comme ce retour de la lumière sur les cimes après le coucher du soleil. Tout de suite la brume recouvrit le visage maternel, et même je surpris dans ses yeux deux gouttes d'eau qui brillèrent et disparurent sans tomber. Elle avait compris. Je compris après elle et par elle. La mystérieuse Cour avait jugé contre nous. Le procès, le terrible procès était perdu. Nous étions tous consternés sans connaître au juste pourquoi, mais nous avions senti passer sur nous le vent de la défaite. Mon père, cependant, ne manifestait aucune gène, aucune tristesse, et mon grand-père, après son gruyère, trempait un biscuit dans son vin, ce qu'il aimait particulièrement à cause de ses dents qui étaient mauvaises. Il semblait n'avoir prêté aucune attention à cette histoire de télégramme. L'assurance de l'un me stupéfiait autant que le détachement de l'autre. Ils atteignaient au même calme par des voies différentes. Quant à tante Dine, elle mordait avec rage dans une pêche qui n'était pas mûre et craquait.

Nous quittâmes la table pour gagner le jardin que la nuit envahissait à pas de loup. Je tentai de demeurer en arrière, mais je fus entraîné par ma soeur Mélanie; elle devinait que mes parents désiraient causer hors de notre présence. Je ne pouvais prendre goût à aucun jeu et je fis bientôt bande à part. Mon imagination bondissait sur un monceau de ruines. Ils nous chassaient de ta maison, comme l'ange avait expulsé Adam et Eve du paradis terrestre. Ils entraient chez nous comme dans un moulin. Ils se partageaient nos trésors, comme avaient fait les Grecs avec les dépouilles des Troyens. Qui, ils? Les Ils de tante Dine; je n'en savais pas davantage. Et dans cette catastrophe une parole me revenait, incompréhensible, effroyable et cependant obsédante: Qu'on habite une maison ou une autre, qu'est-ce que ça peut bien faire? Ce propos de mon grand-père me révoltait et en même temps me stupéfiait, m'attirait presque par son audace. Il me donnait une sorte de vertige. Comment acceptait-on d'abandonner sa maison, sans la défendre jusqu'à la limite de ses forces? Intérieurement je criais aux armes. Et pour réaliser ce qui se passait en moi, je saisis une des épées fabriquées par Tem Bossette, j'enfourchai mon échalas favori et, malgré la brusque venue des ténèbres qui éteignaient les dernières lueurs crépusculaires et que je redoutais beaucoup, je montai au galop jusqu'au sommet du jardin, jusqu'au bois de châtaigniers, jusqu'à la brèche. L'ombre de la nuit était déjà entrée par là, et après elle toutes les ombres. Elles rampaient, elles grimpaient aux arbres, elles se traînaient par les chemins, elles remplissaient les bosquets. Il y en avait une armée. C'étaient les courtilières, les courtilières géantes, c'étaient les ennemis de la maison. J'essayai bien de distribuer à droite et à gauche de grands coups d'estoc. Mais je ne rencontrais rien, et c'était pire. Alors, désespérément, je me sauvai. J'étais un vaincu.

Ce fut un soulagement pour moi d'entendre, en me rapprochant, la voix de ma mère qui appelait:

—François! François!

Cet appel me sauva l'honneur; mon retour précipité cessait d'être une fuite.

Ma chambre à coucher, dont les vastes proportions m'inquiétaient, mais que je partageais heureusement avec Etienne et Bernard, était voisine de la chambre maternelle. Je fus longtemps avant de m'endormir. Sous la porte de communication, j'apercevais une raie de lumière. Cette lumière dut briller très tard, et j'entendais le son alterné de deux voix assourdies volontairement, celle de mon père et celle de ma mère. Le sort de la famille se débattait à côté de moi avec calme.

IV
LE TRAITÉ

Quand on est enfant, on s'imagine que les événements vont se précipiter les uns sur les autres comme les deux camps opposés dans une partie de barres. Le lendemain, je m'attendais à des péripéties extraordinaires qui se traduiraient en premier lieu par un congé. Sûrement on ne travaillait pas lorsque la maison était menacée. Je fus étonné d'être réveillé à l'heure accoutumée, alors que je pensais rattraper le retard de mon sommeil, et conduit au collège très régulièrement. Etienne, distrait et d'ailleurs occupé de ses prières, n'avait rien remarqué. Mais Bernard, l'aîné, me parut manquer de son entrain habituel; sans doute il me jugea trop petit pour me faire part de sa tristesse. Et nous n'échangeâmes en chemin aucune confidence tous les trois.

Ce silence était le commencement de l'oubli. Je me remis promptement de l'alerte de la veille, et bientôt, puisque nous continuions d'habiter la maison, je crus à une retraite inopinée de nos ennemis.

—Ils n'oseront pas, avait déclaré tante Dine.

Cependant, à quelques jours de là, je me trouvais dans la chambre de ma mère quand elle reçut la visite de sa couturière, une demoiselle entre deux âges, avec des cheveux acajou comme je n'en avais jamais vu à personne. Ma mère s'excusa de la déranger pour peu de chose, seulement une réparation et non pas la commande d'une robe neuve.

—Quand on a sept enfants, ajouta-t-elle gentiment, il faut être raisonnable. Et puis je ne suis plus assez jeune.

—Madame est toujours jeune et belle, protesta l'artiste.

Dans mon coin j'estimais cette protestation déplacée.

Ni l'âge, ni la figure de ma mère n'appartenaient à cette dame aux cheveux acajou, mais bien et dûment à moi et à mes frères et soeurs. Qu'elle fût jolie ou laide, jeune ou vieille, cela ne concernait que nous.

—Alors, conclut ma mère, voici une toilette que vous pourriez facilement arranger un peu; vous êtes si adroite.

—Madame l'a déjà beaucoup portée.

—Justement, on s'y attache.

Cette fois, je donnai raison à la couturière qui prit un air pincé pour accepter cet ouvrage indigne d'elle. Incontestablement la robe dont il s'agissait avait été beaucoup portée.

Sur le moment je n'opérai aucun rapprochement entre cet épisode et notre drame de famille. Ma mère serait toujours assez belle, et les toilettes n'y changeraient rien. Mais les conciliabules se tenaient généralement dans le salon octogone, où l'on ne pénétrait qu'en traversant notre chambre à coucher. Il était fort isolé, et l'on pouvait être sûr de n'y pas être dérangé. Nous n'y entrions plus guère que pour nos leçons de musique, depuis que la chapelle de l'armoire avait été désaffectée.

Là j'avais perdu ma foi au miracle de Noël. Il est vrai que le rire sec de mon grand-père, toutes les fois qu'il était question de la descente du petit Jésus, m'avait préparé l'incrédulité. Le matin de ce jour de fête que tous les enfants appellent et attendent, nous trouvions dans cette pièce un sapin dont les branches pendaient sous le poids des jouets et qu'illuminaient des bougies bleues et roses. Au pied de l'arbre, un enfant de cire reposait sur la paille et tendait vers nous ses petits bras. L'âne et le boeuf n'étaient pas oubliés, mais l'enfant était plus gros qu'eux. Ce manque de proportions les remettait à leur rang subalterne. Je supposais, sans en approfondir le mystère, que ce sapin poussait tout seul, pendant la nuit, avec ses fruits étranges qui suffisaient à détourner ma curiosité. Or, un soir du 24 décembre, comme la curiosité me tenait éveillé, je vis passer mon père et ma mère. Ils marchaient sur la pointe des pieds: seulement, dans les vieilles maisons, il y a toujours des planches qui crient et trahissent la présence. Il leur arrive même de crier quand personne ne passe, comme si elles supportaient des pas invisibles, les pas de tous les morts qui les ont foulées. Mes parents étaient chargés de toutes sortes de paquets. Je compris dès lors leur collaboration avec le petit Jésus.

Maintenant, de nouveau, je crois au miracle, bien qu'il soit descendu, comme Jésus lui-même, du ciel sur la terre. C'était un miracle d'amour.

Comment faisaient mon père et ma mère pour réaliser à la fois les rêves de nos sept imaginations exaltées, et distribuer à chacun de nous les objets de paradis qu'il avait désirés? Comment, surtout, ont- ils fait pour ne rien diminuer de la générosité divine qu'ils représentaient pendant la période douloureuse que nous devions connaître? Je ne cesse pas de m'émerveiller quand je vois, le jour de Noël, dans les quartiers pauvres, les enfants courir les mains pleines. Ce sont des joujoux de quatre sous: ils portent en eux la vertu du miracle…

Des conciliabules secrets de la salle de musique, malgré la sonorité merveilleuse du lieu, je n'entendais rien. Ni l'un ni l'autre des deux interlocuteurs ne haussait la voix; ils étaient toujours d'accord. Cependant je devinais qu'ils parlaient du procès. Quelque chose de grave se tramait dans l'ombre. On se préparait à repousser l'ennemi. Et je me demandais pourquoi cet ennemi ne se montrait pas.

Un matin, —un jeudi matin, —comme nous rentrions, mes frères et moi, pour le déjeuner de midi, quelle ne fut pas notre stupéfaction, notre horreur, en apercevant, sur une des colonnes de pierre où s'encastrait la grille du portail, un écriteau énorme où nous pouvions lire cette inscription scandaleuse:

VILLA A VENDRE

Nous nous regardâmes, également indignés.

—C'est un affront, déclara Bernard qui avait déjà le sens militaire.

—Mais non, c'est une erreur, assura Etienne dont l'étonnement était sans bornes.

D'esprit abstrait et distrait, et même un peu mystique, il n'avait pas exercé une minute sa réflexion sur les faits terre à terre que nous avions pu observer, Bernard et moi, et qui, en nous inspirant une crainte sacrée, nous avaient préparés à cette catastrophe.

On nous eût souffletés tous les trois que nous n'eussions pas ressenti plus de honte. Bernard, plus hardi, tenta d'arracher l'affiche, mais elle était solidement fixée et résista. Nous nous précipitâmes, comme une troupe de renfort, dans la maison assiégée que je m'attendais à trouver pleine de courtilières. La première personne que nous rencontrâmes fut tante Dine qui gesticulait et parlait toute seule. A peine avions-nous ouvert la bouche qu'elle comprit notre émotion, et sa fureur aussitôt dépassa de beaucoup la nôtre:

—Oui, ils veulent tout nous prendre. Ils prétendent emparer de notre propriété. J'aurais dû mourir plutôt que de voir ça.

Le mot propriété prenait sur ses lèvres une grandeur solennelle. Ainsi donc, ils avaient passé la brèche; en rangs serrés ils avançaient. Hors cette constatation, il ne fallait pas attendre de tante Dine des explications plus claires.

Grand-père, qui rentrait de sa promenade, fut aussitôt interrogé. Il nous écarta d'un geste de superbe indifférence, et il nous parut planer bien au-dessus de nos inquiétudes. N'avait-il pas déclaré qu'il lui était indifférent d'habiter cette maison ou une autre? Il avait marché au grand air par cette belle matinée de juillet où tout le pays ensoleillé semblait remuer dans la lumière, il avait bonne mine, il était radieux; comment eût-il toléré que nous lui gâtions son plaisir par quelque fâcheux commentaire? Il souhaita, au contraire, de nous en communiquer une parcelle.

—J'aime, nous dit-il, ce bon soleil d'été. Et personne ne peut nous le prendre.

Cette réponse ne pouvait calmer nos alarmes. Dans sa singularité, elle me frappa jusque dans un moment pareil, où nous n'avions pas trop de toutes nos énergies combatives pour résister à la menace qui pesait sur nous, elle attirait notre attention sur un bonheur tout simple qui n'avait pas de propriétaire attitré et qui était hors d'atteinte. C'était une remarque que nous n'avions jamais faite. On ne songe pas, quand on est enfant, qu'on puisse jouir du soleil.

Ma mère tenait mes deux soeurs aînées serrées contre elle. Elle tâchait à les consoler et n'y parvenait pas, car elle partageait leur peine. A ses pieds, les deux derniers, Nicole et Jacquot, trépignaient au hasard. Qu'on juge de l'effet que nous produisit ce groupe de pleureuses! Louise elle-même, la rieuse Louise, s'abandonnait à ses larmes.

—Voici votre père, s'écria maman tout à coup. Ne pleurez plus, je vous en prie. Il a déjà bien assez de mal.

La première elle avait reconnu son pas. L'effet de ce bref discours fut instantané. Chacun de nous se domina rapidement, et nous descendîmes à la salle à manger avec des figures convenables.

A table, le père commença de s'absorber dans ses pensées dont nous suivions le cours. Nous l'appelions entre nous: le père, comme nous disions la maison. Surprit-il l'angoisse de tous ces visages tendus vers lui? Lut-il dans tous nos yeux l'inscription flétrissante: Villa à vendre? Il nous regarda bien en face tour à tour, et d'un sourire franc il nous rassura. Allons! il gardait son air de chef qui commande. Nous eûmes la sensation qu'il ne pouvait accepter une pareille déchéance. L'appétit et la paix nous revinrent ensemble, et rarement déjeuner fut plus gai que celui-là. Nous goûtions le bien- être de nos nerfs détendus, à l'abri de cette force qui nous protégeait.

Après le repas, tandis que mes frères, dont les études étaient déjà importantes, terminaient un devoir, je courus au jardin: mon après- midi m'appartenait. La silhouette de Tem Bossette émergeait de la vigne. Je m'approchai de lui. Il attachait les sarments trop libres aux échalas avec des liens de paille, mais il ne demandait qu'à interrompre ses travaux qui, si l'on en jugeait par le nombre de ceps déjà noués, n'avançaient guère. A ses pieds, une bouteille vide prouvait la lutte obstinée qu'il soutenait contre la chaleur. Visiblement, il me voyait venir avec satisfaction. J'entendais à distance le son enrhumé de sa voix. Il marronnait dans sa solitude à la façon de tante Dine. Plus tard, j'ai mieux compris le motif secret de son indignation. Il se rendait compte, n'étant pas si sot que le prétendait Mimi Pachoux son rival, que sa fantaisie et son ivrognerie le rendaient partout ailleurs inutilisable; son sort était lié étroitement au sort de la maison. Aussi ne décolérait-il pas et ne cessait-il de se monter la tête, sa bonne grosse tête en forme de courge, contre le roi régnant, dont il déplorait l'inertie, la politique intérieure et extérieure et surtout les finances. Dès que je fus en état de l'écouter, il précisa ses griefs qu'il débattait en lui-même obscurément:

—Vous avez lu l'écriteau, monsieur François?

—Bien sûr, je l'ai lu.

Et par esprit de famille j'ajoutai aigrement:

Continuer : partie 3 sur 10