La maison
Livre Premier
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
—Ici, père Rambert, on vous donne la place d'honneur.
—Il n'y a point de place d'honneur au café.
—Et votre chambre? chacun sait qu'on vous a hissé au galetas.
—Chacun sait que j'aime la montagne.
Tout cela se débitait en badinant. Ils s'amusaient à se lancer les questions et les réponses comme nous jouions au collège avec des balles. En les écoutant, je fus un instant distrait du sentiment qui m'occupait, et tout bas je me reprochai cette distraction comme une faute.
Ce fut bientôt un thème de plaisanteries faciles. On parlait couramment, au café, du bout de table du père Rambert, du galetas du père Rambert. Lui-même en haussait les épaules et prenait joyeusement les choses.
—Enfin, tout cela n'est-il pas vrai, père Rambert? insista un jour
Martinod.
—Oh! sans doute, cela est vrai dans un sens. C'est vrai si vous y tenez. Mais qu'est-ce qui est vrai?
Comme si l'on ne savait pas ce qui est vrai et ce qui ne l'est point? Grand-père aimait assez à tenir des propos obscurs. Cette même après- midi, nous rentrions ensemble, lui vif et guilleret, moi la mine basse pour n'avoir pas aperçu, fût-ce de loin (ce que je préférais), Nazzarena. Au sommet de l'escalier, nous trouvâmes mon père qui nous attendait et paraissait fort en colère. Sa main froissait un journal et il le tendit sans préambule à grand-père qui ne se souciait point de le prendre.
—Savez-vous, demanda-t-il, qui a écrit ça?
Avec quel mépris il prononçait le mot: ça? Je sentais qu'il se contenait, mais que des événements graves se passaient à la maison.
—Comment le saurais-je? objecta grand-père. Je ne lis jamais les journaux du pays.
—Eh bien! lisez celui-ci.
—Oh! non, merci, je ne m'en soucie pas.
—Alors, c'est moi qui vous le lirai.
—Si tu le veux absolument.
Je le vis entrer tous les deux dans le cabinet de consultation dont la porte demeura ouverte, et je n'eus garde de m'en aller. Grand-père s'assit docilement dans un fauteuil, et mon père commença de suite sa lecture. Je me crus mal récompensé de la curiosité qui me maintenait en place, car je ne compris goutte sur le moment à cet article pâteux, grisâtre et filandreux, pareil à ce fromage râpé qui se détrempe dans la bouillon d'oignon et devient une glu collante dont on ne peut débarrasser ses gencives. Il était question des élections prochaines et d'un personnage omnipotent et despotique, avide de conduire le peuple à la baguette comme il avait conduit sa maison. Après quoi, on parlait d'un grenier plein de rats, exposé à tous vents, assez bon, néanmoins, pour recevoir le vénérable vieillard qui s'y trouvait relégué et à qui l'on faisait expier sa charité sociale en le traitant avec mépris et en lui infligeant le dernier rang dans sa propre demeure. On terminait par un appel généreux à la justice et à la bonté. Pas de nom de personne, pas même de nom de lieu. Comment aurais-je soupçonné des allusions? C'était, pour un enfant, d'une perfidie trop compliquée.
—C'est tout? interrogea grand-père quand la voix irritée se tut.
—Il me semble que c'est assez.
—Oh! il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Ce sont de vagues généralités.
—Ah! c'est votre avis! déclara mon père. Ne sentez-vous pas tout ce qu'il y a là dedans de venimeux et de déshonorant pour moi? N'avez- vous pas toujours été bien traité ici? Qui a voulu prendre le bout de la table? Qui s'est installé, malgré nous, dans la chambre de la tour ? Qui de nous vous a manqué de respect? Quand a-t-on négligé de vous témoigner les soins les plus tendres et les plus déférents? De qui, de quoi vous plaignez-vous? Père, je vous en prie, l'heure est grave: dites-le-moi…
Les adjurations se pressaient, se multipliaient, se précipitaient, et la voix leur communiquait je ne sais quel accent pathétique dont je tressaillis des pieds à la tête. Du coup, cet article obscur s'éclaira pour moi et j'en saisis toute la signification. On accusait mon père de dureté envers mon grand-père. Et je revis la scène de l'abdication et le déménagement où j'avais joué mon rôle en portant la collection du Messager boiteux de Berne et Vevey.
—Je ne me plains de rien, expliquait grand-père, et je ne me suis jamais plaint.
—Et de quoi vous seriez-vous plaint? Cette maison a continué d'être la vôtre. Je ne m'en suis réservé que les charges et la direction qui vous fatiguait. Cependant on n'a pas inventé ces calomnies.
—Oh! mon pauvre Michel, toutes ces histoires m'assomment. Je ne lis pas les journaux et je m'en trouve fort bien. C'est un conseil que je te donne.
—Parce que vous n'y êtes pas attaqué. Parce que je ne permettrai à personne de vous y attaquer. Pour moi, le coup est parti du Café des Navigateurs. Vous le fréquentez encore, j'en suis sûr. Je vous ai pourtant informé que c'était le rendez-vous de nos ennemis. Mais vous mettez dans ces gens-là toute la confiance que vous me refusez.
—Oh! je vais où je veux et je vois qui me plaît.
—Vous êtes libre, père, sans aucun doute. Mais, dans une famille, tous les membres sont solidaires. Celui qui vous vise m'atteint. Celui qui me diffame vous insulte.
—Je n'ai pas de la famille cette idée étroite. Je ne t'ai jamais contrarié: fais-en autant.
A ce moment précis, mon père m'aperçut dans l'embrasure de la porte et un soupçon dut lui traverser l'esprit, car il coupa net la discussion en me montrant du doigt:
—J'espère que vous n'y conduisez pas cet enfant.
—Où donc?
—Au Café des Navigateurs.
Et se tournant vers moi, de ce ton qui ne supportait pas de réplique, mon père ajouta:
—Va-t'en.
De sorte que je n'entendis pas la réponse. Je n'ai rien perdu de toute la scène. Je suis certain de la reconstituer dans son intégrité, et sinon dans les mêmes termes, du moins en termes équivalents. Comme j'étais né successivement au mystérieux désir sur un mot du pâtre qui conduisait ses moutons à la montagne, à la liberté pour m'être promené dans les bois sauvages avec grand-père, à la beauté pour avoir rencontré la dame en blanc, au trouble de l'amour parce que Nazzarena m'avait appris en riant que j'étais son petit amoureux, je naissais à la méchanceté humaine qui, de toute mon enfance, avait été absente. Les fameux ils de tante Dine, dont je me moquais après les avoir vainement cherchés autour de moi, existaient donc, et Martinod en était, et le doux et gai Cassenave que mon père avait soigné, et l'ancien photographe Galurin, et les deux artistes. Cette révélation inattendue me renversait.
On allait au café pour s'amuser et non pour comploter. On y buvait des consommations multicolores en tenant des propos comiques. Non, ce n'était pas possible. Et il me vint un doute à cause du calme de grand-père et aussi parce que le va-t'en qui me congédiait avait été un peu brusque et me prédisposait à la contradiction. Peut-être ce morceau de papier ne méritait-il pas la lecture.
Le lendemain, j'étais dans la chambre de ma mère quand mon père y entra, la canne à la main, le chapeau sur la tête, revenant tout droit du dehors sans s'être arrêté dans le vestibule. Il se découvrit rapidement, et nous vîmes mieux son visage qui était coloré et rayonnant. Il avait son grand air de bataille, il était content, il riait:
—J'ai souffleté Martinod, dit-il avec simplicité, comme il aurait annoncé: j'ai visité tel malade.
—O mon Dieu, murmura ma mère, que va-t-il inventer contre toi!
Et j'entendis le pas de tante Dine accourant, qui ébranlait le corridor. Elle arriva en ouragan. La voix sonore de mon père l'avait renseignée à distance.
—Bravo, Michel, bravo! s'écria-t-elle essoufflée. Ils sont battus: c'est bien fait.
En voilà une qui ne barguignait pas sur la défense de la maison!
De cet insolite brouhaha je profitai sans retard pour m'éclipser. Que Martinod fût giflé, je n'y voyais pas d'inconvénient, pourvu que j'en profitasse en quelque manière. Je me sentais surveillé davantage et les occasions de sortir devenaient rares. A toutes jambes je gagnai la rue et m'élançai du côté de la ville. Mais, dès que j'atteignis la place du Marché, je me remis au pas et même je m'efforçai de prendre un air dégagé, indifférent, de flâneur qui n'a pas de but de promenade et ne sait pas au juste où il va. Ainsi je m'acheminai vers le cirque dont j'entrepris le tour en ayant soin de lever le nez en l'air pour bien montrer que je marchais au hasard. Personne ne pouvait s'y tromper. Que de fois j'avais exécuté ce petit manège que le succès ne couronnait pas régulièrement! Si Nazzarena était là, occupée à quelque besogne de ménage, ce n'était pas une raison pour que je m'approchasse d'elle, ni même pour la saluer. La plupart du temps, je défilais sans lui parler, raide comme un piquet. Notre première conversation avait épuisé tout mon courage, et d'ailleurs je n'aurais pas su comment la reprendre. Tantôt elle me regardait passer en se moquant, car pour jouer avec moi ou de moi elle abandonnait sa gravité professionnelle d'écuyère; tantôt elle m'appelait. Je me rendais à son appel, mais, pour rien au monde, je ne l'eusse abordée.
Ce jour-là, elle menait boire son cheval à la fontaine publique, et ce cheval, privé de son harnachement et de l'éclat des torches qui éclairaient pendant les représentations l'intérieur de la tente, me parut singulièrement pareil à la rosse aveugle de notre fermier qui j'avais enfourchée quelquefois: c'était une longue bête osseuse, qui remuait aussi la peau d'un bout à l'autre du corps afin de chasser les mouches. Aussitôt je chassai de mon côté une si pénible vision pour lui substituer le coursier rouan de la romance du Nid de cygne qui, dans mon livre de ballades, conduit le chevalier auprès de la jeune fille assise dans l'herbe au bord de la rivière où baignent ses pieds nus.
Mon amie était absorbée dans son travail ou faisait semblant. Elle ne daignait pas remarquer ma présence. J'étais forcé de continuer mon chemin puisqu'elle ne regardait pas dans ma direction. Et ce cheval qui n'en finissait pas de boire, qui était bien capable d'absorber toute l'eau du bassin! Il y avait de quoi se désespérer. Enfin elle se retourna. Elle riait, la mauvaise: donc, elle m'avait vu. Et de sa voix la plus naturelle, comme si elle me découvrait tout à coup, elle me souhaita le bonjour.
Ne m'y attendant plus, je ne trouvai rien à dire. Ma figure déconfite la renseigna sans doute sur mes sentiments, car elle ne se fâcha point de mon silence et même elle le souligna:
—Alors, vous êtes muet, aujourd'hui?
Et, riant plus fort, elle ajouta:
—Eh! eh! est-ce que vous n'êtes plus mon amoureux?
Je baissai la tête pour cacher ma honte. Si je ne l'aimais plus? J'estimai sa question insensée parce qu'on ne pouvait qu'aimer toujours. Et ce toujours qui ne me serait jamais venu aux lèvres faisait en moi une musique étrange, si douce que rien ne devait être plus doux sur la terre.
Tranquillement rassurée sur mon sort et sans doute sur l'effet qu'elle me produisait, elle tira sur la corde de son cheval qui ne buvait plus et dont les naseaux humides laissaient retomber des gouttes d'eau sur le bassin.
IV
MA TRAHISON
Les jours qui suivirent, à cause de ce toujours qui chantait dans ma poitrine, furent à la fois délicieux et acides comme ces fruits que je cueillais trop tôt dans le jardin. J'étais sûr de l'avenir et même de l'éternité. Je goûtais la plénitude de la tendresse qui ne cherche rien encore au delà d'elle-même. Car le trouble léger que j'avais ressenti au contact de la joue de Nazzarena poussée contre la mienne en manière de jeu s'était bientôt dissipé. Il ne manquait véritablement à mon bonheur que de ne pas voir mon amie; avec nos rencontres commençait mon embarras. Si du moins je n'avais pas été forcé de lui adresser la parole! Je n'aurais pu supporter de l'embrasser et jamais je ne lui ai touché la main. Chacun de nous — j'y pense maintenant —croyait peut-être à la supériorité de l'autre, elle pour la solidité de la maison, et moi pour son cheval, sa robe d'or, son talent d'écuyère, sa vie nomade et je ne sais quoi encore qui lui venait de l'amour. Bientôt elle admit que la partie n'était pas égale: elle paraissait en public et recevait les applaudissements, je n'étais qu'un spectateur.
Consciente de sa domination, elle ne craignit plus de m'asservir. Il lui arrivait de me réclamer de menus services, tels que lui acheter en ville un dé à coudre ou du fil d'or et des aiguilles pour repriser sa toilette de cérémonie, et je rougissais dans les magasins en demandant ces objets qui sont en usage chez les filles et non chez les garçons. S'il fallait fournir des explications complémentaires, je ne savais où me cacher. Elle me fit peler des pommes de terre en sa compagnie et jouit de ma gêne, ayant surpris les regards furtifs que je coulais du côté de la place et m'enlevant du coup tout le bénéfice de mon héroïsme:
—Rassurez-vous, mon petit homme, il ne passe personne.
Quotidiennement, le matin ou le soir, je m'arrangeais pour revenir du collège par cette place du Marché qu'elle habitait. A quelles ruses avais-je recours pour dépister les soupçons? Quelquefois mes parents venaient me chercher, ou bien ils se contentaient, le parcours n'étant pas long, de faire quelques pas à ma rencontre. Comment ai-je réussi à ne pas leur donner l'éveil? L'un ou l'autre de mes camarades, ayant surpris mon manège, entreprit de me blaguer. L'intervention de Fernand de Montraut m'évita le désagrément des brimades. Comme on lui objectait que je refusais de parler de la petite écuyère, il déclara mon silence chevaleresque, et cette opinion d'un juge aussi autorisé m'inspira beaucoup d'orgueil.
Le même jeune homme basané qui avait joint nos têtes avec ses mains, me retrouvant un jour en conversation avec Nazzarena, lui baragouina de nouveau une phrase dans leur jargon en me désignant du doigt, et tous deux éclatèrent de rire. Moi, j'aurais pleuré.
Cependant cette passion, plus grande que moi, et trop lourde pour mes quatorze ans, m'isolait peu à peu, me séparait de ma famille à mon insu. J'oubliais les élections, et l'article du journal, et la gifle de Martinod qui n'avait pas eu de suites immédiates comme le redoutait ma mère. Tandis que j'aurais volontiers pris grand-père pour confident, à cause de nos visites au pavillon et aussi de la dame en blanc dont le souvenir, un peu incertain jusqu'alors, se fixait définitivement en moi. Je respirais sur moi, comme un bouquet de fleurs fraîches, le romanesque de nos promenades passées. Mystérieusement leur charme opérait: ne leur devais-je pas l'émoi précoce de ma sensibilité exaltée? Sans elles je n'eusse peut-être songé qu'à jouer quelques bonnes farces à mes professeurs. Tout au plus aurais-je soupiré ces premiers soirs de printemps, sans savoir pourquoi.
Une après-midi de jeudi, —le jeudi nous avions congé, —comme je m'étais échappé, non sans peine, afin d'assister aux jeux du cirque et de guetter ensuite ma cavalière qui, cette fois-là, ne daigna pas s'occuper de moi, ne sachant comment rentrer sans éveiller l'attention, je m'avisai d'aller rejoindre grand-père au Café des Navigateurs où j'avais quelque chance de le rencontrer. La discussion qu'il avait soutenue contre mon père à ce sujet m'était déjà sortie de la tête et je ne pensais qu'à me tirer d'affaire, non à Martinod et à ses acolytes. J'entr'ouvris la porte avec un battement de coeur: pour la première fois je pénétrais, seul, dans un pareil lieu. Grand-père était là: j'étais sauvé. Du moment que je regagnerais le logis sous sa protection, personne ne m'interrogerait, et mon absence se justifierait d'elle-même.
Je m'assis dans un coin, attendant le signal du départ. Martinod, près de moi, causait avec le patron de l'établissement que je connaissais, car il se mêlait familièrement aux consommateurs et même, dans ses jours d'humeur prodigue, leur offrait des tournées.
—Vous comprenez, expliquait celui-ci d'une voix larmoyante, c'est une note de plusieurs années.
—Présentez-la au fils, conseillait Martinod.
—Ça ne le regarde pas.
—Eh! vous verrez qu'il la paiera. Je vous le garantis. C'est un bon tour à lui jouer pour les élections. Et d'ailleurs, le petit a consommé.
De qui s'agissait-il? je n'y pris pas garde. Tout à coup Martinod me dévisagea, et sous son regard je me souvins instantanément du soufflet qu'il avait reçu. J'éprouvai même un vague remords de me trouver là en sa compagnie, mais grand-père continuait bien de le fréquenter. Après tout, cette gifle, il l'avait reçue et non pas donnée. Et le voilà qui lève les bras au ciel, comme si l'on avait commis à mon égard un crime impardonnable:
—Cet enfant qui n'a rien à boire!
Jamais je n'aurais cru à tant de sollicitude. Dès longtemps on me négligeait et même, sans la passion qui m'absorbait et m'inclinait aux privations par goût de souffrir, j'eusse remarqué la pénurie des verres de sirop. Aussitôt on répare l'oubli, on apporte devant moi le matériel réservé aux hommes mûrs: solennellement on m'offrira une verte, oh! une verte mitigée, noyée, inoffensive. Martinod déclare:
—Je la lui composerai moi-même.
—Je compte sur vous, précise grand-père désintéressé qui s'exalte avec Glus sur l'andante de la deuxième sonate de Bach pour piano et violon. Et pas de plaisanterie!
—Père Rambert, ne vous frappez pas.
Décidément, ce Martinod est bon garçon, complaisant et pas susceptible. Sa joue est peut-être encore chaude et il me soigne comme son propre moutard. Il ne compose pas la mixture de la même façon que grand-père. Les morceaux de sucre superposés ont fondu: on peut maintenant verser l'absinthe. Mazette! c'est qu'il me traite sérieusement, et non pas en bébé gorgé de lait! Quelle jolie couleur trouble! Ce breuvage doit être extraordinaire. Je le goûte et le déclare aussitôt délicieux, sans bien savoir, pour mieux jouer mon rôle, ce qui me vaut les suffrages de Cassenave et de Galurin.
—C'est la première, déclarent-ils, ce ne sera pas la dernière.
Je suis presque l'objet d'une ovation, et par gratitude je tourne vers Martinod un oeil humide. Mais pourquoi me considère-t-il en silence, avec cet air apitoyé? Ai-je donc une mine de papier mâché? Enfin il se penche vers moi et murmure à mon oreille ces simples mots qui achèvent de m'inquiéter:
—Pauvre petit!
Pourquoi diable m'appelle-t-il pauvre petit? Suis-je donc malheureux à ce point? Sans doute il y a Nazzarena que je n'ai pas réussi à rejoindre de tout le jour. Oui, évidemment, je suis malheureux, puisque tout le monde le remarque. Seulement, on a tort de le remarquer. C'est un secret caché au fond de mon coeur, et personne n'a le droit de m'en parler, fût-ce pour me plaindre et m'adresser des consolations. Aussitôt je montre un visage rébarbatif, destiné à décourager les sympathies. Mais je ne puis soutenir cette attitude. Depuis que j'ai vidé mon verre, je sens sur mes yeux comme un voile et, dans tout mon corps, une chaleur, une torpeur amollissante et comme un besoin d'affection et de confiance. D'ailleurs, je me suis mépris sur les intentions de Martinod. Il ne songe pas à mon amour ou ne sait rien de lui, et, sans crainte de me déjuger, maintenant je regrette de ne pas lui entendre prononcer le nom de Nazzarena. Il me fascine du regard, comme le serpent de mon histoire naturelle devait fasciner les oiseaux, et, de sa voix aux inflexions caressantes, insinuantes, câlines, il me donne à comprendre que dans ma famille je suis méconnu. A mots couverts, avec toutes sortes de circonlocutions, d'hésitations, de réticences, il me révèle la préférence de mon père pour un de mes frères aînés. Lequel? Etienne ou Bernard? A distance, je ne me rappelle plus celui qu'il me désigna. Bernard à cause de sa tournure militaire, de sa démarche décidée, de sa gaîté, de son élan et de la ressemblance? Etienne pour sa nature égale et fine, pour ses bonnes notes, pour son application, pour ses distractions aussi? Ma foi, je ne puis aujourd'hui trancher la question. Mes parents nous traitaient sans aucune différence et chacun était l'objet d'une attention spéciale où il était libre de voir une faveur. Pourtant, je n'hésitai pas à croire cet étranger qui ne nous connaissait pas, qui n'avais jamais mis les pieds à la maison, et dont je n'ignorais pas que mon père venait de châtier les perfides manoeuvres.
Oui, j'étais méconnu dans ma famille. D'imperceptibles témoignages sortirent de l'ombre, grossirent comme des nuages que le vent rapproche. Sans cesse mon père nous entretenait des absents, et quand il recevait de leurs nouvelles, il rayonnait. Leurs bulletins étaient des bulletins de victoire. Il portait sur son front l'orgueil paternel. Moi seul, j'étais tenu à l'écart systématiquement. Je ne comptais pas. Avec quelle dureté, l'autre semaine, il m'avait crié: va-t'en! Savait-il que je fréquentais le cirque malgré sa défense et que je pelais des pommes de terre sur la place publique? Si Bernard ou Etienne avaient été les coupables, il serait parvenu à le savoir et les aurait grondés, tandis qu'on m'accueillait avec un mépris outrageant. Moi qui portais le poids d'un si bel amour, je ne récoltais que des humiliations et des avanies. Surtout, surtout mon père ne m'aimait pas, je n'étais aimé de personne. Tout me prédisposait à le croire, puisque de tout le jour je n'avais pas rencontré Nazzarena. Il n'y avait que grand-père, et grand-père s'absorbait dans ses conversations, dans sa musique, dans la fumée de sa pipe, dans son télescope et ses almanachs. Je l'implorai du regard : maintenant il s'enflammait avec Glus sur un quintette de Schumann. Le monde n'existait pas pour lui à cette heure: de l'existence du monde j'aurais consenti à me passer, pourvu qu'il s'occupât de moi. J'eus la sensation horrible que j'étais abandonné de tous, et que cet homme qui me glissait de tout près, d'une voix émue et compatissante, ses condoléances, venait de m'annoncer un malheur irréparable. J'aurais voulu pleurer, et à cause de tant de visages curieux, je retins mes larmes. Mais, sur la banquette de ce café, je connus la tristesse d'être incompris, la solitude au milieu de la foule, le désespoir. Une vie se compose de beaucoup de chagrins: en ai-je éprouvé de plus intenses que ce désespoir imaginaire?
Ainsi, désarmé par la tendresse même qui mettait à vif ma sensibilité, et fasciné par le serpent, j'entrai, sans le savoir, dans le complot qui se machinait contre mon père. Parvenu à son but, plus facilement peut-être qu'il n'eût supposé, —car il ignorait qu'il avait l'amour pour allié, —Martinod répéta d'une voix à fendre l'âme:
—Pauvre petit!
Mes sanglots contenus me suffoquaient. Il pouvait triompher tout haut : il avait réussi au delà de ses espérances, la semence de ses suggestions devait lever plus tard et produire ses fruits empoisonnés. Mais ne jouait-il pas sur le velours? J'avais trop de candeur encore pour me douter que la haine sait flatter et sourire, prendre un visage aimable, protester de sa sympathie ou de sa pitié et serrer ses phrases comme des liens autour de celui qu'elle veut immobiliser. Cette haine-là, qui s'adresse, la bouche en coeur, aux amis, aux parents de l'homme qu'elle poursuit et qu'elle atteindra plus sûrement par ricochet, plus tard même on ne saura pas toujours la dénoncer. Il n'y a plus guère de sentinelles, comme tante Dine, pour veiller sur l'arche sainte de la famille.
Il était dit que les circonstances favorisaient le plan de Martinod. Un dimanche après midi, comme je flânais à la fenêtre au lieu de terminer un devoir, —c'était dans la chambre de la tour où je m'installais volontiers, mais grand-père était absent, —quel spectacle tout à coup me frappa d'étonnement et même d'épouvante! La troupe du cirque envahissait notre jardin. Elle avait franchi la grille qui, sans doute, malgré la vigilance de tante Dine, était demeurée ouverte à cause des allées et venues plus fréquentes un jour de fête. Elle débordait sur les pelouses, elle piétinait les plates bandes sans vergogne. Il y avait des femmes toutes dépenaillées, qui portaient des enfants dans les bras, il y avait les deux clowns que j'avais fini par identifier, il y avait la vieille danseuse de corde aux cheveux gris, et il y avait —ô douleur! —Nazzarena elle-même, Nazzarena sans chapeau, mal peignée et débraillée. Pour la première fois, je remarquai sa misère. Chez nous, dans l'allée bien ratissée, on l'eût prise pour une pauvre fille de la campagne.
Muet de stupeur, je n'osais ni me cacher ni me pencher au dehors. La peur de ce qui arriverait infailliblement me paralysait. Mais pourquoi étaient-ils venus? que demandaient-ils? quel mauvais vent les amenait? Notre jardin ne pouvait convenir à des roulants, à des bohémiens, à des gens qui ne connaissent la terre que pour marcher dessus. Encore si c'était le jardin d'autrefois où la mauvaise herbe poussait à l'aventure et qu'on ne taillait ni n'arrosait jamais! Encore si grand- père avait été là pour recevoir ces hôtes suspects! Nazzarena, Nazzarena, retournez vite à votre roulotte et à la tente blanche où vous régnez! Ici, je vous jure que ce n'est pas votre place.
Véritablement j'endurais le martyre à les voir s'ébattre sans retenue sur notre gazon et nos corbeilles. J'aurais du moins voulu crier, les prévenir, et je ne pouvais pas. A cette fenêtre ouverte je me sentais prisonnier. Et dans une détresse infinie, je mesurais la distance qui séparait de la maison mon amour.
Déjà l'un des clowns sonnait à la porte. Mon Dieu! qu'allait-il se passer? A peine avait-on commencé de parlementer avec Mariette dont je savais pourtant l'humeur peu accommodante, que se produisit la catastrophe. Tante Dine accourut à la rescousse et fit tête à la troupe entière de la belle façon. Distinctement, ce dialogue monta jusqu'à ma croisée:
—Qu'est-ce que vous voulez, vous autres?
Une voix gazouillante répondit:
—C'est bien ici la maison au père Rambert?
—Que lui voulez-vous, au père Rambert? Passez votre chemin. Allez- vous en.
Abominable injustice! Les mendiants de la ville recevaient bon accueil, ils avaient même leur jour comme les dames de la société, et la Zize Million qui était folle, et cet ivrogne de Oui-oui touchaient des rentes à la porte. Alors, pourquoi ne pas attendre que ces honorables acrobates s'expliquassent? Tante Dine, pourtant charitable et toujours prête à porter secours, les expulsait avec violence, rien que pour leur qualité d'étrangers. Ignominieusement chassés, ils se révoltèrent et criblèrent d'invectives leur persécutrice qui, je dois en convenir, ne fut pas en reste. Cela fit un boucan infernal. La danseuse de corde surtout glapissait et se tapait les cuisses. Cette fois, je me décidai à intervenir en faveur de mes amis, des amis de Nazzarena. Soudain, au moment où j'allais quitter mon observatoire pour voler au combat, mon père, sans doute attiré par le tumulte, apparut sur le seuil. Il ne daigna même pas ouvrir la bouche. D'un seul geste, mais quel geste catégorique! il montra le portail, et toute la bande rugissante recula, s'entassa entre les deux colonnes qui soutenaient la grille et s'enfuit. Ce fut immédiat et extraordinaire.
Je fus outré d'une si rapide et si complète débâcle. Moi seul, puisqu'il en était ainsi, je résisterais à cette autorité que nul ne bravait en face. Et dans mon enthousiasme enfin retrouvé, je me précipitai dans l'escalier et dégringolai les marches quatre à quatre, au risque de me carabosser, pour rejoindre mon cher amour.
—Où vas-tu? me dit mon père qui n'avait pas encore quitté son poste et me barrait la route.
Je gardai le silence. Déjà mon exaltation tombait.
—Remonte au plus vite, acheva-t-il, je te défends de sortir.
Sans broncher, mais gonflé de colère et me rongeant les poings, je repris l'escalier. Personne donc ne lui résisterait jamais? Comme les autres j'étais vaincu immédiatement, subjugué, médusé, rien que pour l'avoir affronté. On croit qu'il est facile de se révolter contre le pouvoir: j'apprenais que cela dépend des gouvernements. Et je ressassai et remâchai les insinuations de Martinod dont je constatais la sincérité. Celui-là voyait clair, celui-là se révélait un véritable ami.
Cependant je ne cédai qu'en apparence. A peine avais-je réintégré la tour que je guettai sournoisement le bruit des portes. Lorsque je fus assuré que mon père avait regagné son cabinet et que la voie était libre, je redescendis à pas de loup et me glissai hors de la maison. La grille franchie, animé d'un courage nouveau, je respirai mieux et me redressai. Cette fois, il ne s'agissait plus de biaiser, de ruser, de donner le change aux promeneurs. Je courus tout droit à la place du Marché. Devant la foule des dimanches qui s'amusait du déménagement, les bohémiens roulaient les toiles de la tente, empilaient les bancs les uns sur les autres. J'augurai mal de cette levée de camp. Enfin j'aperçus Nazzarena qui ramassait des ustensiles épars. L'heure n'était plus à la timidité, mais aux résolutions héroïques. Devant tant de spectateurs, dont un grand nombre, sans doute, connaissait le petit Rambert, tel un chevalier de mes ballades, je m'élançai vers mon amie. Quand elle m'aperçut, elle me jeta un regard navré.
—On nous a chassés de chez vous, m'expliqua-t-elle avant que j'eusse parlé.
Que répondre à cette douloureuse constatation? Sans doute elle me rangeait parmi ses persécuteurs.
—Ce n'est pas moi, criai-je pour me séparer des miens sans retard.
—Oh! reprit-elle avec philosophie, c'est bien sûr que ce n'est pas vous. Vous êtes trop petit. On allait prévenir votre grand-papa qu'on s'en va demain. Demain matin.
—Demain! répétai-je, comme si je n'avais pas entendu ou pas compris.
—Oui, demain. Vous voyez bien. On charge le matériel sur les voitures. Les frères Marinetti nous ont lâchés: point de matinée aujourd'hui, une belle recette perdue.
A ma profonde surprise, elle ne m'en voulait pas de son expulsion et même, jusque dans mon chagrin, je remarquai l'interversion inopinée des rôles: elle me témoignait une considération nouvelle et je prenais un vague petit air protecteur. A mon insu le prestige de la force opérait. Aussi ne me proposa-t-elle pas de l'aider quand, la veille encore, elle n'y eût pas manqué.
Une des mégères sortit de la plus prochaine roulotte sa longue tête jaune et l'accusa de perdre son temps.
—On m'appelle, m'avertit Nazzarena. Ce qu'il y a d'ouvrage pour un départ! Adieu, adieu, mon petit amoureux, je te souhaite une autre bonne amie. Tu es zentil, tu la trouveras.
Elle ne me tendit pas la main, et peut-être n'osa-t-elle pas, à cause du respect qui lui était venu depuis qu'elle avait vu la maison. Et moi, je ne trouvais rien à lui répondre. Niaisement je souris à ses étranges voeux qui me paraissaient abominables et sacrilèges, et le tutoiement qu'elle avait employé me fut en même temps doux comme une caresse. Son départ m'atterrait. Son départ me coupait bras et jambes et me vidait la cervelle. Je restais là, comme un paquet. Pour moi, le temps ni le lieu ne comptaient plus: elle partait. Je l'aperçus qui, plus loin, portait péniblement le harnachement de son cheval. Elle m'adressa un petit signe avant de disparaître derrière une des guimbardes. J'eus la sensation qu'elle était déjà loin de moi, et je réussis à m'en aller.
Où irais-je? Confondant la dureté de ma famille et l'exil de Nazzarena, je ne songeais pas à rentrer chez nous. Quel appui, quelle consolation y aurais-je rencontrés? Mon père m'avait défendu de sortir : je pouvais préjuger l'accueil qui m'attendrait. J'errai dans la rue, parmi les promeneurs endimanchés, heurtant dans ma distraction l'un ou l'autre qui me traitait de maladroit ou de malotru, ce qui m'était presque agréable, tant j'avais besoin de changer le cours de ma peine. D'un pas automatique, et sans être le maître de ma direction, je parvins au Café des Navigateurs. Grand-père me comprendrait, grand- père me représentait le salut auquel ce cher Martinod collaborerait.
La salle était bondée, et tout de suite cette atmosphère de tabac et d'anis, ce bruit de paroles, ce mouvement, cette agitation me réconfortèrent. Je perdis la notion directe de ma douleur, et même je perçus distinctement qu'il se passait quelque chose d'anormal et de solennel. Une décision de premier ordre avait été prise et, à la façon dont on en parlait, je devinai que c'était là un de ces événements historiques que plus tard l'on apprend en classe. Grand-père était l'objet de mille témoignages d'honneur et de sympathie. On l'entourait, on le félicitait, on lui prenait les mains, bien qu'il résistât. Et, suprême faveur, on apporta du champagne. Du champagne, un jour comme celui-là! Je commençai d'en être écoeuré, d'autant plus qu'on ne m'avait point donné de verre.
—Une coupe, —ordonna Martinod, ce cher Martinod qui décidément me comblait, —une coupe au miochard.
Et il leva la sienne en l'air, d'un geste large en proclamant:
—A l'élection du père Rambert! à la victoire de la République!
—Bravo! approuva le fidèle Galurin.
Glus et Mérinos s'épanouissaient de bonheur: sans doute ils voyaient s'ouvrir l'ère de la Beauté dont ils s'étaient entretenus devant moi si souvent. Quant à Cassenave, il supportait des deux mains le poids de sa tête, et, les yeux vagues, fixait peut-être quelque vision. La servante inclinant la bouteille sur son verre, il dut imaginer que l'une des belles dames en robe Empire qui descendaient par le plafond de sa mansarde pour lui donner à boire lui rendait publiquement visite :
—Ziou, fit-il en se redressant.
Et devant la mousse qui montait, suivie du vin d'or, il fut pris d'un frisson convulsif. Ses mains tremblantes ne réussirent pas à atteindre la coupe, et il hoquetait de convoitise et d'impuissance.
Grand-père, seul, manquait d'entrain et même de gaieté. Sa mauvaise humeur était évidente. Il ne tenait point à la popularité, ni aux acclamations. Tout ce monde qui ouvrait la bouche pour boire ou pour crier le gênait, l'énervait, et je crois qu'il eût préféré se trouver ailleurs, à la campagne par exemple, à manger des fraises arrosées de crème de lait. Cependant on le contraignait à céder à l'enthousiasme général.
—Après tout, peut-être bien, concédait-il. Surtout pas de tyrans. La liberté.
Oh! non, pas de tyrans! Et je revis instantanément mon père, sur le seuil de la porte, chassant de son bras tendu ces pauvres diables de bohémiens. Et, par manière de protestation, je vidai ma coupe.
A ce moment précis, —je n'oublierai de ma vie ce spectacle, —mon père, fait inouï, entra au Café des Navigateurs. Je tournais le dos à la porte: par conséquent je ne pouvais l'apercevoir que dans la glace. Or, ce fut le visage de Martinod qui me signala sa présence. Martinod, tout à coup, devint blême, et la main qui tenait le verre trembla comme celle de Cassenave, de sorte qu'un peu de champagne en gicla. Déjà mon père, devant qui l'on s'écartait rapidement comme devant un personnage d'importance ou comme si l'on avait peur de lui, atteignait notre table. Il ôta son chapeau, et dit très poliment:
—Je vous salue, messieurs, je viens chercher mon fils.
Personne ne souffla mot. Il se fit un grand silence, non seulement dans notre groupe, mais dans toute la salle attentive à cet incident. L'apparition de Nazzarena sur son cheval noir dans le cirque ne provoquait même pas tant de curiosité. On n'entendit qu'une exclamation: oh! poussée par le patron qui, la serviette en main, s'immobilisait devant son comptoir. Le premier, grand-père se remit et répondit avec calme, presque avec impertinence:
—Bonjour, Michel. Veux-tu prendre quelque chose avec nous?
Cette offre fut accueillie dans l'assistance par de petits rires narquois et les langues se délièrent. Mais la diversion ne dura pas. Déjà mon père reprenait:
—Merci. Je viens chercher mon fils. Il est bientôt l'heure du dîner et nous vous attendons tous les deux.
Par là, il invitait grand-père à se retirer avec nous. Comprenant que son invitation n'était pas agréée, il toisa Martinod qui, pour afficher son courage, ricanait maintenant:
—Dites donc, monsieur Martinod, puisque je me suis découvert, je vous prie de vous découvrir.
C'était vrai que Martinod gardait son chapeau sur la tête, mais je savais que c'était l'usage au café. Loin d'obtempérer à cet ordre, — à cause du ton, personne ne s'y trompa malgré le je vous prie, —il s'empressa d'enfoncer davantage son couvre-chef. La salle entière intéressée et captivée, suivait les phases du dialogue, et dans un coin un loustic lança:
—Saluera. Saluera pas.
Mon père s'avança et il me parut comparable à un géant. Seul contre tous, c'était lui qui répandait la crainte. De sa voix nette que je connaissais bien, qui remuait Tem Bossette au fond de la vigne et rassemblait la maisonnée en un instant, il articula:
—Voulez-vous que je fasse sauter votre chapeau avec ma canne, monsieur Martinod? Car ma main ne peut plus vous toucher.
Cette fois, on cessa de plaisanter. Le cas devenait tragique: on aurait entendu tisser une araignée. Grand-père sauva la situation:
—Allons, Martinod, dit-il: il faut être poli.
—Père Rambert, c'est bien pour vous, concéda Martinod.
Tout de même il se découvrit. On vit mieux sa figure exsangue et sur sa défaite ne subsista aucun doute. Déjà mon père, vainqueur, se tournait vers Cassenave, perdu dans ses rêves:
—Vous aussi, mon ami, vous feriez mieux de rentrer chez vous.
Et Cassenave terrifié, s'écria en pleurant, ce qui détendit les nerfs de chacun et parut extrêmement drôle:
—Je vous jure que je n'ai pas bu, monsieur le docteur.
Là-dessus nous sortîmes, mon père et moi, lui devant, moi derrière, et bien que les tables déjà serrées fussent toutes garnies de consommateurs, je circulai entre elles sans difficulté, à cause de la place qu'on laissait respectueusement à mon guide. Pour ne pas ressembler à Martinod, dont la lâcheté me dégoûtait, je m'efforçais de me tenir droit et de prendre un air dégagé. Au fond, j'éprouvais une peur indicible de ce qui se passerait dans la rue quand nous serions seuls tous les deux. Jamais, sauf peut-être dans ma toute première enfance, mes parents ne m'avaient infligé de châtiment corporel: notre fierté faisait partie de notre éducation. Cette fois, je m'y attendais. Pourvu que ce ne fût pas un soufflet, comme à Martinod? Martinod était un ennemi de la maison et j'avais bu son champagne. Mais je ne me souciais plus de la maison. Comme grand-père, j'entendais être libre. Grand-père n'avait-il pas pris un fusil, lorsqu'il avait échoué dans le sang des journées de Juin, contre la défense de son propre père, le magistrat, le pépiniériste dont il se moquait bien? On me frapperait, on me brutaliserait, on n'obtiendrait rien de moi. Et, contre l'épouvante qui me tordait, je me crispais jusqu'à atteindre enfin une sorte d'insensibilité, cette force de résistance qui permet de tout supporter sans plier et sans se plaindre.
Je n'eus pas à me servir de cette provision d'énergie que j'emmagasinais en vue du martyre. Dehors, mon père se contenta de me demander sans hausser la voix:
—Es-tu venu souvent dans ce café?
—Quelquefois.
—Tu n'y remettras jamais les pieds.
Je compris qu'en effet je n'y pourrais jamais remettre les pieds. Mais serait-ce là toute ma punition? Nous marchions côte à côte, et très vite. Bien qu'il ne manifestât plus rien de ses pensées, je ne saurais dire à quel signe je le sentais agité d'une grande tempête en dedans. Il pouvait me briser, me casser en deux, et il se taisait. Nous passâmes ainsi sur la place du Marché. Je me découvrais semblable à ces malfaiteurs que j'avais vu conduire en prison par un gendarme. Pourvu que Nazzarena ne me reconnût pas? Elle me représentait la vie libre, comme j'étais l'esclavage.
Enfin nous arrivâmes devant la porte de la maison. Mon père, avant de l'ouvrir, se retourna vers moi et, m'enveloppant tout entier de son regard sous lequel je baissai la tête, malgré moi, comme un coupable:
—Pauvre petit! dit-il (c'étaient les expression mêmes de Martinod), qu'est-ce qu'on voulait faire de toi!
J'étais dans un tel état de tension que cette pitié soudaine eut raison de ma révolte et que je fus sur le point de me jeter dans ses bras en pleurant. Déjà il s'était repris et, de sa voix de commandement, déclarait:
—Il faudra bien que tu obéisses. Il le faudra bien.
Du coup je me rebiffai de nouveau. Il affirmait son autorité dont il n'avait pas abusé pourtant: ce serait pour moi la guerre sacrée de l'indépendance.
Ma mère inquiète, dont j'avais déjà distingué l'ombre derrière la fenêtre, guettait notre retour et vint au-devant de nous jusqu'au sommet des marches.
—Il y était, expliquait simplement mon père, je ne m'étais pas trompé.
—Oh! mon Dieu! murmura-t-elle comme si elle apprenait un malheur qu'elle n'eût pas imaginé.
Et tante Dine qui la suivait leva les bras au ciel:
—Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible!
On ne me gronda pas davantage. Bon gré mal gré, on avait ramené l'enfant prodigue. Et moi, loin d'être reconnaissant de cette indulgence que je m'explique mieux aujourd'hui par l'incertitude de mes parents sur les influences que j'avais subies et sur la façon de me reconquérir, j'appelais de toutes mes forces récupérées ma douleur d'amour que tous ces incidents avaient recouverte, en me répétant:
«Nazzarena part demain. Nazzarena part demain.»
V
LES DEUX VIES
Je ne dormis guère de la nuit, et dans un demi-sommeil je confondais la guerre sacrée de l'indépendance et la perte définitive de Nazzarena. Mon amour faisait partie de cette liberté que célébrait grand-père et pour laquelle il avait pris un fusil. Au matin, j'étais fermement résolu à ne pas me rendre au collège et à courir la suprême chance d'assister au départ des forains. Les adieux de la veille avaient été manqués: sans préparation, je n'avais rien trouvé à dire. Non, non, cela ne pouvait finir ainsi.
Je prétextai donc un mal de tête, auquel on voulut bien croire. Je compris qu'on me tenait pour ébranlé par la scène du Café des Navigateurs. Et même tante Dine m'apporta en cachette un lait de poule mousseux et digestif, favorable aux migraines, si savoureux que je m'en délectai malgré mon chagrin, ce qui m'occasionna une humiliation intérieure.
—Tu resteras au lit jusqu'à midi, conclut-elle en emportant la tasse.
Elle aussi, elle ajouta:
—Pauvre petit!
Ce qui lui retira immédiatement ma gratitude, car je n'entendais plus désormais être traité en enfant, puisque j'aimais.
Dès qu'elle fut sortie, je m'habillai en hâte, mais non sans quelque recherche, et grimpai dans la chambre de la tour, où grand-père m'accueillit avec étonnement et avec des signes de plaisir.
—On t'as laissé monter? me demanda-t-il.
Pourquoi cette question? Je n'avais demandé la permission à personne.
Il se contenta de hausser les épaules, déjà revenu à sa philosophie.
—Oh! moi, ça m'est bien égal.
Des quatre fenêtres de la tour, on commandait tous les chemins. Mon plan consistait à guetter de ce belvédère le défilé des roulottes. Elles étaient chargées, elles avanceraient avec lenteur, je calculais que j'aurais le temps de les rattraper. Par où s'en iraient-elles? Aucun indice ne me renseignait. J'imaginais qu'elles prendraient la route d'Italie, et je surveillai celle-là davantage. J'étais donc installé devant une des croisées, a demi dissimulé par un meuble, quand on frappa à la porte, et mon père entra. Je pensai qu'il venait me chercher, et je sus immédiatement que, malgré mes résolutions, je ne lui résisterais pas; il avait, comme la veille, son air calme d'autorité souveraine et indiscutable. Absorbé par le but qu'il poursuivait, il ne me vit pas et même, comme il marcha droit à grand- père, il me tourna presque le dos. Jusqu'à mon intervention il devait ignorer ma présence. Après un salut qui fut courtois et bref, il montra le journal qu'il apportait, un journal du pays:
—Cette feuille annonce que vous vous présentez aux élections à la tête de la liste de gauche: est-ce vrai, père?
Sous la forme interrogative de cette simple phrase, je devinais tout un bouillonnement de colère qui se contenait encore. Au port de la ville, un mur plat qui surplombait le lac était balayé des vagues les jours de vent ou de tempête. Nous nous amusions quelquefois, mes camarades et moi, à passer dessus, entre deux lames, au risque de recevoir de l'écume ou des paquets d'eau. Mais, certains jours plus mauvais, cette bravade devenait impossible. On disait alors du lac soulevé qu'il fumait. J'eus la sensation que tout à l'heure, ainsi, la route serait barrée.
Du dialogue qui suivit, comment aurai-je oublié un traître mot? Grand- père, doucement et crânement ensemble, à son habitude (il détestait les scènes et les évitait le plus souvent, mais la couardise d'un Martinod n'était pas son fait), se contenta de répondre:
—Je suis libre, je pense.
—Personne n'est libre, reprit mon père avec une volonté de ne pas hausser le ton qui m'impressionna jusqu'aux moelles. Nous dépendons tous les uns des autres. Et vous n'ignorez pas que vous vous présentez contre moi.
Cette fois la riposte de grand-père fut plus aigre: il ne céderait pas, il se défendrait. Enfin!
—Je ne me présente contre personne, déclara-t-il, je me présente, voilà tout. Et je n'empêche personne de se présenter. Je te le répète, Michel: chacun est libre d'agir selon son bon plaisir.
Mon père, avec une éloquence qui peu à peu s'échauffait et qu'il rompait alors, comme s'il était déterminé à ne pas se départir de la forme la plus respectueuse et luttait sans cesse pour s'y maintenir contre l'entraînement de sa parole, essaya de le convaincre par toute une argumentation que même à distance je crois pouvoir résumer. Pourquoi cette candidature de la dernière heure quand jamais grand- père n'avait songé à jouer un rôle politique et quand il n'ignorait point que son fils était le chef du parti conservateur? Comment n'y pas reconnaître une manoeuvre de Martinod, trop heureux de venger son soufflet et d'annoncer la désagrégation de la famille Rambert? Mais on ne se laissait pas prendre au piège grossier d'un Martinod.
—Enfin, acheva-t-il, nous ne pouvons pas être candidats l'un contre l'autre.
Le petit rire de grand-père accompagna sa réponse:
—Oh! oh! pourquoi pas? Ce sera nouveau et je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient.
—Mais parce qu'une famille ne peut pas être divisée.
—Une famille, une famille, tu n'as que ce mot-là à la bouche. Les individus comptent aussi, je suppose. Et d'ailleurs, pourquoi tes convictions ne sont-elles pas les miennes, puisque tu es mon fils?
—Vous oubliez que mes convictions sont celles de tous les nôtres, jusqu'à votre père.
—Oui, le pépiniériste. Tu oublies le soldat de l'Empereur…
—Il servait la France. La France passe première. Je n'admets pas les émigrés.
—… Et ton grand-oncle Philippe Rambert, le sans-culotte?
—Ne parlons pas de luit: c'est notre honte. Toute famille a une tradition. La nôtre, jusqu'à vous, était simple et belle: Dieu et le Roi.
—Moi, la liberté me suffit. Je te laisse la tienne, laisse-moi la mienne, une fois pour toutes.
—Mais je vous répète que la solidarité de notre nom et de notre race vous oblige. Votre liberté n'est d'ailleurs qu'une chimère. Nous sommes tous en état de dépendance. Me contraindrez-vous à vous rappeler que cette dépendance, je l'ai acceptée avec toutes ses charges? La maison même qui nous abrite et que j'ai sauvée est le témoignage de notre durée et de notre unité sous le même toit.
Peu à peu, la conversation devenait une bataille. Mon père me semblait si grand et si puissant que d'une chiquenaude il eût écrasé grand- père, et pourtant grand-père lui tenait tête avec sa petite voix pointue et un air crispé que je ne lui connaissais pas. De les voir dressés l'un contre l'autre j'éprouvais de la peur et une horrible gêne. Dans ma rébellion nouvelle contre l'autorité, je me sentais de coeur avec grand-père. Cette liberté, dont on parlait pour l'attaquer et la défendre, je lui donnais les traits de Nazzarena qui s'en allait. Et il me parut que je commettrais une lâcheté comme, au Café des Navigateurs, Martinod, quand il s'était découvert par ordre, montrant sa face blême d'épouvante, si je n'intervenais pas en faveur de mon compagnon, de mon camarade de promenades, de celui qui m'avait transmis comme un radieux héritage —le seul dont il disposât —son amour de la nature intacte, de la vie nomade, de l'indépendance qui rejette fièrement toutes les règles, et peut-être le goût même de l'amour qui, à lui seul, pouvait résumer tout cela. Je ne me dissimulais pas les risques, je devinais la correction qui suivrait et cependant je m'avançai, pareil à un petit martyr qui réclame le supplice:
—Grand-père est libre, criai-je aussi fort que je pus.
Je crus avoir poussé un cri formidable, et c'est à peine si je m'entendis moi-même. Je fus étonné et vexé de n'avoir pas fait plus de bruit. J'en constatai néanmoins l'effet immédiat, qui suffit à ma satisfaction et ne me rassura point. Mon père s'était brusquement retourné, stupéfait de ma présence et de mon audace. Cette fois la route était barrée, comme au bord du lac, les jours de tempête. Il nous dévisagea tour à tour pour surprendre notre complicité, notre entente. Devant lui, nous n'étions véritablement plus rien du tout. Sa force pouvait nous briser tous les deux. Ses yeux déjà nous foudroyaient. Sa voix retentirait sur nous comme un tonnerre. L'orage qui s'amoncelait serait terrible.
Qu'attendait-il et pourquoi gardait-il le silence? Ce silence qui se prolongeait devenait plus inquiétant, plus tragique. J'y écoutais ma peur comme le tic-tac d'une horloge.
Mon père, ayant pris le temps de se ressaisir par un effort qui dut être surhumain, se détourna de moi que son regard terrorisait pour s'adresser à grand-père:
—C'est bien, dit-il avec une tranquillité et une douceur dont je fus déconcerté, je ne suis plus candidat. Nous n'offrirons pas à la ville le spectacle de nos divisions. Mais je me permettrai de vous donner un conseil. Martinod, par mon désistement, obtient ce qu'il désire; il ne poursuivait pas un autre but. Ne soyez pas plus longtemps l'instrument de cet homme qui m'a bassement calomnié et renoncez de votre côté à cette candidature dont vous n'avez que faire.
Grand-père, s'il fut surpris de ce revirement, ne le manifesta d'aucune façon:
—Oh! tu as bien tort de te retirer. Tu aurais peut-être été élu, et moi, ça m'est égal. Je tiens principalement à désavouer tes opinions politiques. La famille ne nous commande pas nos idées.
Mon père dut hésiter une seconde à reprendre la discussion et il y renonça définitivement. Il y renonçait parce qu'un autre sujet lui tenait davantage au coeur:
—Laissons cela, déclara-t-il. Mais il s'est passé dans ma maison quelque chose de plus grave encore et que je ne puis tolérer. Vous m'avez pris cet enfant que je vous confiais.
Le débat changeait et j'en devenais l'objet tout d'un coup. Instantanément je revis mon départ pour notre première promenade après ma convalescence. Nous sommes tous les trois sur le pas de la porte. Mon père joint ma main à celle de grand-père avec ces mots qui m'étonnent: Voici mon fils. C'est l'avenir de la maison. Et grand- père répond, en s'accompagnant de son rire: —Sois tranquille, Michel, on ne te le prendra pas. Comment pouvait-on me prendre et que signifiait ce propos?
—Quelle plaisanterie! répliquait déjà grand-père, je n'ai jamais rien pris à personne. Et voilà que maintenant on m'accuse de voler les enfants! Pourquoi pas de les manger?
Mais la moquerie ou l'ironie était une arme trop légère pour n'être pas brisée dans l'attaque qui suivit. Aucun détail de cette scène ne m'est sorti de la mémoire. Je les revois tous les deux, l'un fort et coloré, en pleine vigueur et puissance, et cependant poussant une de ces plaintes comme on en arrache aux arbres qu'on fend; l'autre si vieux, ratatiné et délicat, et néanmoins insolent dans sa façon de se dresser et de railler, —et moi, entre eux, comme l'enjeu de la partie qui se jouait.
—Oui, reprenait mon père, je vous ai donné mon fils pour le guérir et non pour le détourner. Vous-même, vous vous étiez engagé à ne rien dire ni faire qui pût le mettre un jour en contradiction avec nos traditions religieuses et familiales. Avez-vous tenu votre promesse? Il y a quelque temps déjà que je soupçonnais le travail opéré dans cette petite tête. J'en ai averti Valentine. Elle aussi, je m'en suis rendu compte, redoutait ce malheur et, dans son respect pour vous, craignait de vous attribuer à tort une mauvaise influence. Je ne sais comment vous avez conquis cette cervelle d'enfant. Mais ce que je n'ignore plus, c'est que vous avez conduit François au lieu même où tous nos ennemis se rassemblent et abusent de votre faiblesse et de votre générosité.
—Je ne te permets pas… voulut interrompre grand-père.
—De votre générosité, continua la voix plus ardemment, ou de la mienne. Car j'ai reçu ce matin la carte à payer. Elle est chère. Martinod a trouvé plaisant d'abreuver sa bande à mon compte.
—Qui t'a envoyé la note?
—Le patron du café. A qui voulez-vous qu'il l'envoie? Il est venu en personne l'apporter, et, pour me convaincre, il s'est contenté d'ajouter: «Le petit a consommé.» Mon fils en était comme mon père: je suis responsable, car, moi, je crois à la solidarité de la famille. J'ai payé pour Cassenave qui, dans son ivrognerie, porte déjà les signes de la mort; pour Glus et Mérinos, pauvres ratés, incapables du moindre travail; pour ce fainéant de Galurin et pour cette canaille de Martinod. Payer n'est rien, et j'ai subi, vous le savez, de plus rudes averses. Mais quelles erreurs avez-vous enseignées à ce petit? Il faut maintenant que je les connaisse pour les extirper de son coeur comme la mauvaise herbe du jardin. Où ira-t- il? Que fera-t-il dans la vie avec cette utopie de la liberté que la réalité dément à toute heure, sans les fortes disciplines de la maison, sans notre foi? Ce qui soutient notre race, toutes les races, ne savez-vous pas que c'est l'esprit de famille? La vie ne vous l'a- t-elle donc pas enseigné?