La Mamelle De Némésis

Brian Wilson Aldiss · Chapitre 5 sur 8

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La Mamelle De Némésis

Chapitre V

 

Nous étions jeudi. Il fallait qu’Archie Langstreet soit de retour à Genève samedi, car la première réunion des experts juridiques pour les deux parties du procès Nentlestam devait avoir lieu le lundi suivant. Il fallait coordonner les positions avant cette réunion.

Madame Tsouderakis prépara pour Archie et Kathi un petit déjeuner d’œufs à la coque et de pain, suivi de yoghurt. Manolis était déjà parti travailler.

La mère était une femme rondelette et portait un tablier d’une blancheur immaculée noué à la taille. Elle souriait affablement à ses visiteurs. Elle leur parlait en grec et leur versait du lait d’une cruche en grès.

La vieille dame les fit sortir dans la ruelle par la porte du fond. Le soleil du matin pénétrait obliquement au bout de la ruelle, éclairant des pierres de taille usées et des portes hérissées de cloques. Il y régnait une atmosphère de paix légèrement floue, comme dans une peinture de Chardin. Un amas de soucis cascadait le long d’un mur. Une jeune femme balayait le seuil de sa porte, surveillée par un chat qui lézardait non loin d’elle dans une tache de soleil.

— Peut-être que quand on a dormi dans un endroit on commence à l’aimer, dit Kathi.

— Ou qu’on n’a pas dormi ? dit Langstreet, avec un sourire forcé au milieu d’un visage pâle et tiré.

Ils frappèrent à la porte métallique à l’arrière du commissariat de police et la porte s’ouvrit aussitôt. Manolis Tsouderakis était d’humeur joyeuse.

— Je crois qu’on avance, dit-il.

Il leur montra la demande de rançon sur laquelle il avait souligné les trois m du message, légèrement de travers sur le papier. Il prit sur son bureau une lettre tapée à la machine et la leur tendit pour qu’ils comparent.

— C’est une lettre écrite par le propriétaire du garage local à un client il y a trois ans. Vous voyez que les m sont de travers comme sur la demande de rançon. C’est la même machine à écrire. Elle a été volée au garage.

— Ça va nous aider à retrouver Cliff ?

— Exactement. Il y avait un jeune homme, jeune, mais costaud, qui travaillait au garage. Il a disparu le jour où la machine à écrire a disparu. Nous connaissons son nom. Statis Vlacos. Un voleur. Il n’est pas d’ici. Nous savons qu’il vit dans la montagne. Des fois il descend à Kyriotisa pour voler.

— Vous ne l’arrêtez pas ?

— C’est un peu difficile. Mais maintenant nous allons le chercher, nous trouvons votre fils et après nous l’arrêtons. D’abord nous attendons quelques renforts.

Ils attendirent. Tsouderakis travailla sur d’autres dossiers et parla d’une voix apaisante à une femme entre deux âges venue se plaindre du bruit dans un bar près de chez elle. Kathi avait envie de sortir faire un tour, mais Tsouderakis le lui déconseilla.

Au bout d’une heure d’attente, une Land Cruiser dernier cri se gara devant le commissariat. Un capitaine de police pénétra dans le bureau d’un pas pesant, suivi de deux hommes en tenue léopard, avec des airs de durs. Le capitaine portait à la hanche un revolver dans un étui. Les hommes étaient munis de carabines. Le capitaine faisait de son mieux pour avoir l’air dominateur; certes, il était de haute taille, avec une tendance à l’embonpoint. Il fit le tour du bureau, lançant des regards furieux à droite et à gauche, hochant la tête comme s’il détectait d’invisibles empreintes digitales. Ses joues tremblotaient quand il parlait. Kathi lui trouva immédiatement un nom: Gélatine de fer.

Gélatine de fer serra la main de Langstreet et ignora complètement sa femme. Puis il se tint là, jambes écartées, bras croisés sur la poitrine, un air de gravité vide inscrit sur le visage comme s’il se disait en son for intérieur: « Ces étrangers vont voir à qui ils ont affaire. »

— Voici nos renforts d’Hania ! annonça Tsouderakis. Nous leur sommes reconnaissants d’être arrivés rapidement. Nous appartenons à la province d’Hania. J’irai avec ces hommes capturer Vlacos dans les collines. Monsieur Langstreet, vous pouvez venir avec moi. Madame Langstreet, vous restez ici. Vous serez en sécurité sous l’œil du capitaine Maderakis d’Hania qui vous gardera, vous et le bureau, pendant mon absence.

Quand Kathi protesta, Langstreet lui dit qu’il ne voulait pas qu’elle prenne de risques et il lui demanda de rester. Ce qu’elle fit à contrecœur, l’œil fixé sur Gélatine de fer. Il s’installa sur une vieille chaise en osier qui craqua comme une branche pourrie sous son poids. Il grogna et posa ses pieds bottés sur le bord du bureau de Tsouderakis. Le silence l’enveloppa. Il tira un filofax de sa poche de poitrine et se mit à le feuilleter lentement.

Lorsque les autres furent sortis du commissariat à grand bruit, Kathi parla pour briser la glace.

— C’est ce qui se passe dans les films de cow-boy. Les hommes galopent sur leurs chevaux vers le règlement de comptes final, tandis que la faible femme reste au ranch et fait le café. Je ne m’étais pas rendu compte jusqu’ici à quel point tout ça est le reflet de la vie réelle.

Gélatine de fer ne répondit pas. Il leva la tête, puis se replongea dans l’étude de son agenda. Qu’il finit par ranger avec une indolence impressionnante.

Il sortit un téléphone portable d’une poche intérieure et parla interminablement dedans tout en ne quittant pas Kathi du regard. La conversation finie, il enfouit de nouveau le téléphone dans son sein.

Il extirpa avec des doigts gauches une cigarette d’un paquet de Carter et l’alluma d’un air pensif avec un briquet en plastique vert. Kathi s’assit de côté sur une chaise et soutint son menton d’une main. Elle contempla une étagère couverte de vieux dossiers.

Maderakis déclara:

— Vous ne savez rien de mon passé. Je suis une énigme pour vous, reconnaissez-le.

Ne voulant rien reconnaître, Kathi garda le silence.

— Je suis un gourmet et un intellectuel. Ce n’est pas tout le monde qui est touché par le génie. C’est quelque chose. Je ne suis pas simplement un policier, comme vous l’imaginez sans doute.

Il produisit un bruit ressemblant à un rire.

— Je suis un personnage, vous savez.

Cette déclaration pouvait avoir comme but de mettre Kathi à l’aise en sa présence. Ou mal à l’aise. Elle demeura muette.

— Il n’est pas rare que l’oisiveté rencontre là méchanceté dans ma carrière. L’inattendu arrive – mais pas dans ma tête. Vous êtes peut-être déçue que vos vacances aient pris cette tournure désagréable.

Elle sortit de son silence.

— Bien sûr que je suis déçue. Bien plus, je suis furieuse et horriblement inquiète. Non seulement Cliff est en danger, mais votre policier local a emmené mon mari avec ses hommes dans les montagnes, alors lui aussi est en danger maintenant. Comment voulez-vous que je ne sois pas angoissée ?

Les grosses joues oscillèrent légèrement.

— Lisant les notes que mon subordonné m’a faxées pendant la nuit avec l’efficacité requise, je vois que les faits se présentent de la façon suivante. Vous avez laissé votre mari blessé pour être avec un moine. Un autre facteur encore: Clifford Langstreet n’est pas votre fils. Donc je me demande, comme si j’étais un malfaiteur, pourquoi vous êtes si agitée ?

— Agitée ? Qui a dit que je suis agitée ? Et d’ailleurs, j’aime Cliff comme s’il était mon fils. Ça vous étonne ?

Il exhala une bouffée de fumée Carter et la regarda s’élever avec une gravité soupçonneuse.

— Vous soulevez le sujet de l’amour, mais là je regrette de devoir dire que je ne suis pas d’accord. Aimer n’est pas naturel. Nous sommes des êtres isolés. Je peux dire que je suis un être isolé. L’amour est une affectation de la civilisation. On peut apprendre à aimer comme on apprend à parler. Je peux dire que j’aime mon boulot, mais c’est juste une façon de parler. En fait, je fais simplement mon devoir. Je pourrais dire que je vous aime. En fait, j’ai seulement envie de vous. Je pourrais dire...

Elle se leva.

— Oh, ça suffit ! Taisez-vous, s’il vous plaît ! Vous êtes resté ici simplement pour me faire enrager, c’est ça ? Allez donc fumer dehors, je vous prie.

Il ôta ses pieds de la table et les posa par terre avec fracas. Il se leva péniblement de sa chaise.

— Naturellement, je ferai ce que vous voulez. Cela ne fait pas de mal d’être poli. Après tout, vous êtes une dame étrangère et donc naturellement vous êtes bouleversée. Je suis allé dans votre pays. Je l’ai très bien vu, tous les monuments, petits et grands. La Tour. Je vais fumer quelque chose dehors. Mon idée c’était seulement de vous calmer avec un peu de conversation, de nouer une éventuelle amitié. Mon regret c’est que ce n’est pas possible et que probablement cela ne le sera jamais dans ce monde.

Tout en parlant, il se dirigeait lourdement vers la porte.

Dès que Maderakis fut sorti, Kathi regretta d’avoir manqué de tact à ce point. Après tout, il détenait un certain pouvoir dans un pays qui lui semblait de plus en plus hostile; elle n’aurait pas dû prendre le risque de l’offenser.

Elle s’approcha de la porte. Le capitaine était dehors dans une attitude héroïque. Après chaque inhalation, il élevait la cigarette au-dessus de sa tête.

Elle déclara qu’elle s’excusait de lui avoir parlé avec tant de brusquerie. C’était parce qu’elle était allergique à la fumée de cigarette.

— Et à bien d’autres choses, probablement, madame, dit Maderakis. Si vous avez vu le film Easy rider, tout est expliqué là-dedans. La crainte de la fumée donne le cancer, c’est sûr. Mais après tout, qu’est le courage à notre époque ?

— Vous avez raison, dit-elle.

Gélatine de fer était un homme imposant. Il regarda Kathi de toute sa hauteur avec un certain mépris et ses yeux pivotèrent au-dessus de ses amples joues.

— Vous me dites de me taire. Vous ne pouvez pas faire taire mes pensées. Dans mes pensées, je résous les affaires criminelles du présent. Je détruis les méchants. Et aussi ces crimes abominables pas encore commis – meurtre, viol, inceste – je les écrase dans mes pensées et il n’en reste plus rien. Je les examine l’un après l’autre, comme pour votre fils. Votre presque fils.

Son téléphone bourdonna, étouffé par sa veste.

— Là, notre conversation doit s’arrêter, c’est important.

— Oh merci ! dit-elle en reculant.

Elle rentra dans le bureau et fuma une cigarette, les bras serrés contre le corps.

 

Le soleil suivit sa course quotidienne au-dessus des montagnes de Kyriotisa et du grand monument aux morts. À trois heures de l’après-midi, il brillait à travers les deux étroites fenêtres du commissariat de police.

C’est à peu près à cette heure-là que la Land Cruiser revint. Manolis Tsouderakis entra dans le commissariat d’un air satisfait, suivi des deux policiers en tenue léopard qui escortaient un jeune homme en haillons, les menottes aux mains. Ils formaient un trio peu engageant. Langstreet fermait la marche et avait l’air démoralisé.

— Nous avons capturé ce vagabond, Statis Vlacos, il sera emprisonné après son jugement.

Cette déclaration assez grandiloquente s’adressait au capitaine Maderakis. Celui-ci brandit aussitôt son téléphone portable et se lança dans une conversation tonitruante. Kathi interrogea Tsouderakis:

— Et Cliff ?

Langstreet répondit:

— Pas la moindre trace des kidnappeurs. Une perte de temps. Pas même la trace de la machine à écrire.

— Alors, pourquoi avez-vous arrêté cet homme ? demanda Kathi à Tsouderakis, en regardant Vlacos et ses menottes.

— Parce que c’est lui qui a volé la machine à écrire en premier.

Maderakis s’avança et prit le commandement.

— Maintenant je l’interroge pour lui extraire la vérité. Statis Vlacos, vous êtes en infraction avec la loi. Où est maintenant la machine à écrire manquante que vous avez cachée ?

Vlacos était un pauvre diable. Ses vêtements étaient en lambeaux et ses cheveux en broussaille. Il avait l’air d’un chien battu. Il rétorqua pourtant avec audace:

— Maintenant je suis un berger. Plus rien à voir avec le monde du crime, seulement avec les moutons et les chèvres.

— Tes occupations ovines ne sont pas de mon ressort. Je n’ai aucune confiance en elles, car on peut s’en passer. Tu ferais plus de bien à l’humanité en travaillant dans un garage et en réparant des voitures. Et maintenant, mon gars, réponds à ma question sur la machine à écrire. Tu l’as brûlée ? Enterrée ?

— Les kidnappeurs sont venus dans ma maison, ils étaient quatre, répondit le gars. Ils ont menacé de me tabasser. Ils ont volé mon plus beau bouc et ma machine à écrire.

— Et ta vieille maman ?

— J’en ai pas.

Gélatine de fer prit un air pensif et se caressa le menton.

— Pas une preuve de culpabilité en soi, sans doute... Mais qui me dit que tu ne mens pas ?

TsouderaK.is dit gaiement:

— Alors comme ça, demain, on retourne dans les collines. La machine à écrire nous aidera à identifier les kidnappeurs.

— J’imagine que la présence de mon fils y aidera aussi, dit Langstreet.

 

Comme Sherlock Holmes, je suis un maître du déguisement. Je décidai d’arborer une moustache postiche.

Je feuilletais les essais de Virginia Woolf tout en me demandant ce qui allait désormais arriver aux Langstreet. Aujourd’hui certains essais semblent un peu précieux, un peu prétentieux. Ils ont été écrits il y a trois quarts de siècle. Elle était une bonne critique, ses meilleurs essais figurent dans les deux volumes du Lecteur ordinaire.

L’un de ces écrits s’intitule « Comment devrait-on lire un livre ? ». Je me plongeai dedans avec avidité car j’ espérais que Virginia Woolf me donnerait quelques conseils sur la meilleure façon de lire un livre quand on porte une fausse moustache. Ce n’est pas aussi facile qu’on pourrait l’imaginer. Ce foutu machin chatouille.

Il se trouve que ces questions pratiques ne sont pas dignes de l’attention de Virginia Woolf. Elle dit: « ... si vous ouvrez votre esprit aussi largement que possible, ces signes d’une ténuité presque imperceptible, depuis les méandres et les sinuosités des premières phrases, vous conduiront en présence d’un être humain à nul autre pareil. »

Tout en admirant ce qu’écrit Virginia Woolf, je ne puis m’empêcher de me demander si mes phrases à moi présentent assez de méandres et de sinuosités. Et aussi, de façon plus pertinente, si je suis un être humain à nul autre pareil. L’acte d’écrire fait-il de moi un être à part ?

Ayant des doutes à ce sujet, je me suis certainement senti un être à part, quand, suivant le conseil de Sidney Quarell, je mis mon appartement londonien en location et allai m’établir dans un petit hôtel à Broadway, dans les Cotswolds, pendant un mois. C’est là que j’adoptai la moustache postiche.

Je ne tardai pas à sombrer dans l’ennui le plus profond. Tous ceux avec qui je tentai d’avoir une conversation semblaient vivre dans le Moyen Age des années 30. Bien que je me considère un type assez ordinaire, j’étais convaincu que Virginia Woolf n’aurait pas mieux supporté cette compagnie sue moi. La plupart des femmes qui traversaient le hall de l’hôtel portaient des tonnes de poudre et des culottes de cheval enfermant des croupes passablement rebondies. Les hommes portaient des vestons de Norfolk en tweed et se pavanaient, les mains dans les poches. Les deux sexes parlaient avec des voix nasales et tonitruantes, comme pour singer l’aristocratie d’autrefois.

C’est peut-être lié ou non au fait que les petites tables du salon étaient jonchées de numéros de La vie à la campagne, Chevaux et chiens de meute, La chasse et autres sports cruels.

Je ne supportais pas leur arrogance; qui plus est, je me fatiguais à surveiller l’entrée, de peur que ne débarque un individu ayant l’air de rechercher un criminel endurci. Je passais le plus clair de mon temps dans ma chambre, une pièce douillette avec des rideaux en chintz décorés de fers à cheval, ou alors je marchais, occupation assommante s’il en fut. Le plein air sape le génie créateur. Après tout, c’est en plein air que l’on pratique la chasse et tous ces autres sports cruels.

Le plein air n’est pas un environnement favorable à l’homme, du moins dans mon cas.

Je ne trouvais rien d’intéressant à lire dans la petite librairie de Broadway, puisque je n’avais pas l’intention d’élever des chiens courants, ni de faire la cuisine pour douze personnes, ni de frayer avec la Famille Royale. Il m’était impossible de continuer mon livre crétois dans cette atmosphère détestable des Cotswolds, alors qu’à Londres j’étais bien parti dans mon sujet et que j’attendais avec impatience le moment de révéler la morale de toute cette histoire.

Souffrant du tarissement de l’inspiration qui s’abat sur l’ écrivain en panne, je bavardais avec l’homme qui tenait un petit magasin de journaux. Très exigu, la claustrophobie y était instantanée. Des revues aux couleurs criardes couvraient tout un mur. La plupart étaient spécialisées dans un sujet unique: santé, diététique, motos, navigation de plaisance, sexe, mode, informatique, chasse, décoration d’intérieur, jardins. Elles étaient sans doute consommées par mes ennemis, ceux qui ne lisaient pas ou ne pouvaient pas lire de vrais livres.

Je remarquais qu’il n’y avait pas de revues familiales, telles que celles qui avait fait mes délices quand j’étais petit. Ces revues spécialisées étaient destinées à une société morcelée.

Le propriétaire, engoncé derrière son comptoir dans un cardigan à motifs, avait l’air morose. Je le trouvais prématurément vieilli, jusqu’au moment où je découvris qu’il avait presque quatre-vingts ans.

— Il y a longtemps que j’aurais dû prendre ma retraite, dit-il en hochant sa tête grise. Mais ma femme est handicapée et en plus il faut s’occuper de sa mère. Elle souffre surtout de rhumatisme et de lupus. Il faut que je tienne aussi longtemps que je peux.

— Est-ce si difficile ? La boutique m’a l’air bien confortable.

— Je dois me lever à quatre heures et demie tous les matins pour préparer la distribution des journaux. Les gens, par ici, lisent surtout le Times et le Telegraph. C’est épuisant, à la longue. Quelque fois, Gary, le frère de Trixie, tient le magasin pendant une semaine l’été pour me laisser souffler. J’emmène ma femme à Weston-super-Mare. On connaît une dame qui a une pension de famille là-bas. Elle ferme l’année prochaine. Elle dit qu’elle reçoit trop d’ivrognes aujourd’hui. Nous, on est tranquilles. On boit pas. On n’a pas les moyens.

Je désignai des yeux ses présentoirs de revues.

— Au moins vous avez de quoi lire quand le chaland se fait rare. Je vois que vous avez des masses de revues porno sur l’étagère du haut.

— Ouais, Pépées d’Asie, et toutes ces saloperies. Je me disais bien aussi que vous finiriez par en parler tôt ou tard. Je reconnais votre genre dès que vous passez le nez par la porte. Ça se voit à la moustache. C’est pas contre vous, évidemment. Mais c’est vraiment des ordures dégoûtantes – ces jeunettes qui montrent leur frifri et leur trou de balle. Tout ça devrait rester caché, comme de mon temps. Des jeunettes de seize ans... nues comme des vers !

— Ça vous choque ?

— Ça choque Trixie, je peux vous le dire. Succulente est le pire, qu’elle dit. Deux petits brins de fille dans la position du 69, franchement !

— Ça se vend bien ?

— C’est pas les gens d’ici qui les achètent, c’est les touristes. Avant, Broadway était une ville respectable.

— Je vois. Eh bien, je prendrai juste Pépées d’Asie. Merci.

Il avait raison. Les jeunes dames exhibaient bien au grand public sans le moindre doute les choses qu’il avait dites.

 

Tandis que je m’attardais à Broadway, mon agent me fit parvenir quelques livres sterling de droits d’auteur versés par Wilberforce Large, mon éditeur, ainsi que quelques pence provenant de Malpractice & Sims, l’un de mes éditeurs précédents. Une note me rappelait aussi que j’aurais déjà dû leur envoyer mon roman. Je n’arrivais pas à déterminer si Welling-Jones, mon agent, se référait au roman que j’écrivais, à celui que j’avais l’intention d’écrire ou à celui que je n’avais pas écrit. Parfois on est envahi par un sentiment d’impuissance.

Je lui envoyai une carte postale avec une vue de Broadway, lui demandant s’il pensait que j’étais fou.

Je reçus un mot en réponse disant qu’il l’avait toujours pensé. Cela me fit rire.

Mais à supposer que l’univers eût été spécialement conçu pour rendre les gens fous. Aussi improbable que cela paraisse, l’espèce humaine a progressé à partir de quelque chose qui glandouillait dans les arbres et y fécondait ses partenaires. Bien que nous nous soyons défaits de cette habitude plutôt incommode, notre espèce a sécrété des sociétés qui infligent à l’individu un maximum de tensions, ce qui les use et les déçoit à la vitesse grand V. Ce qui les amène à se poser inévitablement des questions sur des sujets épineux tels que comment un être ressemblant à un singe peut-il être en activité sexuelle permanente, ou comment concocter à tout moment une prose honnête ou gagner un peu d’oseille pour ne pas crever de faim.

Ma vie d’exilé s’anima de façon assez déplaisante quand le cabinet de Sidney Quarell me fit suivre une lettre signée par Sylvia Beltrau et portant l’en-tête d’un studio de cinéma.

Il me fallut quelque temps avant de me souvenir que Sylvia Beltrau était le pseudonyme de la petite Lucia de mon fils Boris que j’avais gougnottée avec tant de délectation, comme précédemment relaté.

Elle m’envoyait un petit billet rancunier non officiel, m’annonçant une missive de son avocat. Le billet commençait par « Cher pédophile » et m’accusait d’avoir eu des relations sexuelles avec elle quand elle était encore mineure. Elle prétendait que cela avait bousillé sa vie. Elle exigeait un dédommagement et s’apprêtait à traîner mon nom et ma tête dans la boue sur tous les écrans de télévision et dans toutes les revues d’actualité du monde. Sans parler du World Wide Web...

J’étais dans ce qu’on pourrait qualifier d’état de panique. Je téléphonai à Londres à Bernie Bodger Smith, un pote à moi qui écrit des biographies cinématographiques et qui connaît tous les détails érotiques d’Hollywood, par exemple le nombre d’amants de la déesse exotique de l’amour Hedy Lamarr (renseignements dont j’étais fort friand). En dépit de son érudition dans ce domaine, il sembla ne pas avoir saisi la nature précise de mes ébats avec la jeune Sylvia.

— C’est quoi un cunnilinctus ?

— C’est ce qu’un phonologue appellerait la maîtrise des labiales.

Après un long silence, il dit d’une voix plutôt gutturale:

— Je vois, du latin cunnus, con, et lingere, lécher.

Je fus impressionné. Bernie n’avait pas été à l’université. Il s’avéra par la suite qu’il connaissait cette pratique sous le bon vieux nom anglais de gamming, du verbe français gamahucher.

Nous discutâmes un moment de la meilleure façon de s’y prendre en la matière. Il me vint à l’esprit que Bernie était plutôt un dilettante et plus incliné à se faire brouter qu’à brouter.

— A ton avis, est-ce que c’est politiquement correct de demander à la femme sa permission ?

— Oui, rétorquai-je. Mais as-tu jamais rencontré une femme qui ait dit non ?

— Mais qu’est-ce qui se passe si elle a ses ragnagnas ?

— Ça, évidemment, c’est un goût qui s’acquiert.

Il me fournit une des raisons souterraines pour lesquels Sylvia Beltrau avait choisi ce moment-là pour frapper. Son nouveau film, Quelque chose à voir, était sur le point de sortir. Elle pensait sans doute qu’un petit scandale ne serait pas mauvais pour la promotion du film. Que voulez-vous, c est comme ça.

— T’as vraiment fourré ton nez dans sa foufounette quand elle avait seize ans ?

— Bernie, tout ça a été un accident. Je ne connaissais pas son âge, je n’en avais pas la moindre idée. En tout cas, l’organe en question était bien épanoui.

Je me surpris à répéter la description avec une certaine insistance.

— Bien épanoui. C’est elle qui a insisté pour que je lui fasse une langue fourrée. Ce n’était pas le moment de se poser des questions. Cet acte n’était absolument pas prémédité. Mais son petit bouton avait l’air si engageant...

(J’ écris ces mots en toute bonne foi, dans la conviction, dans l’espoir que la vérité sur soi-même doit être connue, même si cette vérité est dommageable, afin que nous puissions continuer à être acceptés en tant que membres de plein droit de la race humaine: reconnaître toutes nos folies et toutes nos faiblesses et cependant être aimés, ou continuer à être aimés…)

(Ou alors, si vous ne pouvez pas m’aimer, témoignez-moi un peu de respect. Ignorez la moustache postiche. Naguère, j’ai figuré sur la liste des candidats sélectionnés pour le Booker Prize.)

Peut-être mon pote Bodger Smith a-t-il montré par sa réaction enjouée qu’il acceptait toutes mes folies et mes faiblesses. Peut-être étaient-elles les siennes aussi, comme le révélèrent ses paroles ensuite.

— Veinard ! Je parie que tu recommencerais bien, non ?

Je passai ma langue sur mes lèvres.

— Je ne crois pas. Qu’y faire ?

Son rire cascada le long du fil téléphonique.

— Tu ferais bien de te terrer quelque part, mon vieux. Pourquoi n’irais-tu pas te planquer dans les Cotswolds ?

— Mais bon sang, j’y suis déjà planqué dans ces fichus Cotswolds !

 

Il est indéniable que les pédophiles sont très mal vus dans notre société. Tous les jours ils sont vilipendés dans les journaux. Je n’épouse nullement leur cause, s’ils en ont une. Mais si un lecteur a le front de faire la petite bouche, je lui rétorquerai que nous lisons des livres, en particulier des œuvres de fiction, non seulement pour satisfaire des désirs connus de nous, mais aussi pour y découvrir des envies que nous nous étions jusqu’alors cachées à nous-mêmes.

Et encore autre chose. Feue ma chère Polly Pointer, une femme de principes s’il en fut, était directrice d’une maison d’enfants. Elle m’aimait. Elle aimait les enfants et les protégeait. Pourtant, elle m’a avoué, dans un de nos moments d’intimité, qu’un jour, après avoir donné son bain à un petit garçon et pendant qu’elle l’essuyait, le petit zizi de l’enfant s’était dressé; il avait l’air si appétissant qu’elle n’avait pu s’empêcher de le prendre dans sa bouche. Elle l’en avait immédiatement retiré et avait continué à essuyer l’enfant. Pourtant, ce contact éphémère avait eu un effet si troublant sur quelque recoin sombre de son imagination qu’elle avait dû se réfugier dans sa chambre pour s’y masturber.

Elle n’a plus jamais baigné les enfants et a délégué cette tâche à des sous-fifres, des sous-fifres sous haute surveillance.

Polly croyait que l’enfant dans l’adulte, même un adulte d’âge mûr, était calmé par la succion. Laquelle s’accompagnait des échos de l’apaisement apporté par le sein maternel. Ou dans certains cas, du déni du sein, comme par exemple pour ceux auxquels on refilait un biberon de lait en poudre à la place du sein.

Dans mon refuge, je m’attelai à la rédaction d’une lettre pour Sylvia Beltrau, lui demandant de ne pas entamer de poursuites judiciaires contre moi.

— Vous vous souviendrez peut-être, écrivis-je, que vous étiez dans un état d’excitation sexuelle avancé et que vous m’avez invité à vous complaire de la façon que vous aviez choisie, à savoir, ma bouche étant appliquée sur vos parties génitales. Je n’avais aucune idée de votre âge, je savais seulement que vous vous comportiez comme une femme et que vos parties féminines étaient bien épanouies, fraîches, dune jolie configuration et d’une adorable complexion; j’en garde encore le souvenir aujourd’hui et mes narines en conservent l’odeur. Je pense que vous étiez déjà consciente en ce printemps de votre vie que très peu d’hommes pouvaient résister à ce genre d’invite.

« Est-ce le mépris qui vous pousse à divulguer nos actes ? J’espère que non. Le cunnilinctus me semble être un acte d’amour, un acte de confiance qui ne mérite en rien le mépris. Je vous ai sentie fondre sous mes lèvres et devenir toute liquide. j’étais si pris par ce que je faisais – cela vous surprendra-t-il ? – que mon érection cessa d’avoir sa part dans notre communion; je n’ai recherché aucune autre satisfaction, n’est-ce pas ? (là, je mens un peu). Je pouvais, depuis ma position privilégiée, examiner votre mont de Vénus, votre corps, vos seins au loin que vous caressiez, votre beau visage. Dans cet acte, je sentais... mes émotions étaient tumultueuses, certes, mais ce que je ressentais se rapprochait plus de l’adoration que de la luxure.

« Je ne me suis pas souillé et je ne vous ai pas souillée. N’essayez pas maintenant de tirer un profit de notre plaisir partagé.

Je laissai la lettre se décanter pendant une journée. Puis je la déchirai.

Elle, elle ne se serait jamais rendue à mes raisons.

Bon, je ferais mieux de continuer mon histoire de mamelle crétoise. Une des consolations de l’écrivain, c’est qu’il peut toujours se plonger dans un roman et espérer qu’il n’a aucun rapport avec sa vie réelle.

Je vais peut-être accélérer un peu le rythme et abréger le prochain épisode.

Le lendemain matin, Nikolis Fraghiadakis, vêtu avec élégance, arriva dans une automobile noire impressionnante. C’était l’agent envoyé par l’ambassade britannique à Athènes, un petit personnage tout à fait étonnant. Petit, ça il l’était et la preuve c’est qu’il portait des souliers à semelles compensées. Ce qui lui manquait en hauteur, il le rattrapait en largeur de poitrine et de façon exubérante.

Il salua Langstreet et Kathi, « parfaitement au courant de votre affaire », « plein de sympathie pour ce qui vous arrive », « souhaitant vous faire part de son inquiétude... » « et oui, il prendrait bien un café, plus un raki, si possible. » Tandis que Langstreet, Manolis Tsouderakis et le capitaine Maderakis dont le prénom s’avéra être Yiorgos lui fournissaient tous les renseignements pertinents sur ladite affaire.

— Le fait nouveau, lui dit Langstreet, c’est qu’une autre demande de rançon a été envoyée à notre hôtel à Paleohora. Selon l’hôtel, elle contient une photo de Clifford, pas très bonne, sur laquelle il semble avoir un œil au beurre noir. La note exige le versement de la moitié de la rançon, c’est-à-dire un demi million de drachmes d’ici à demain soir.

— Nous allons les pincer aujourd’hui, soyez sans crainte, dit Nikolis Fraghiadakis, avec un clin d’œil complice à Gélatine. Il est affreux que d’innocents touristes souffrent de cette manière. C’est comme si nous étions toujours en guerre. J’ai peur que la haine de l’Allemagne ne continue à remplir des esprits ignorants. La semaine dernière, je passais quelques jours de vacances dans une petite ville avec ma bonne amie. Nous avions une jolie chambre sur la place principale. Le matin du premier jour, j’ai entendu du bruit sur la place. Je regarde et qu’est-ce que je vois ?

Il était passé au présent et ouvrait grand ses mains.

— Je vois la Wehrmacht entrer sur la place. Elle est en force. D’abord les tanks – les bons vieux Tiger, vous savez – je suis sûr que vous vous en souvenez, monsieur Langstreet – puis les camions et les canons de campagne, comment vous les appelez ? Les obusiers ? Et après des pelotons entiers, marchant au pas de l’oie ! Et bien sûr des drapeaux avec la croix gammée flottant aux quatre vents. Je suis horrifié. Peut-être qu’ils se sont cachés dans la Montagne Blanche et qu’ils ne se sont jamais rendus. Donc j’appelle ma bonne amie. Elle arrive, jette un coup d’œil et se met à hurler. À hurler très, très fort. J’essaie de la faire taire, de peur qu’on ne tire sur nous de la place, vous savez ? Les nazis ont tué son père quand elle était petite – ils l’ont exécuté sous ses yeux. Donc je dois fourrer mon tricot de corps dans sa bouche pour la faire taire – dans son propre intérêt, vous comprenez ? Les tanks s’arrêtent sous notre fenêtre. Même moi j’ai très peur. Mais la logeuse entend les cris de ma bonne amie et elle monte nous rassurer: c’est juste un film tourné par le réalisateur Panayiotu, un film historique. Alors nous nous sentons un peu rassurés. À l’abri du danger. Mais mon week-end est gâché parce que ma bonne amie se sent toute chose et franchement moi aussi je ne suis pas tout à fait dans mon assiette. Elle ne supporte pas l’uniforme nazi, même porté par un acteur.

Pendant ce monologue, Langstreet s’était levé de sa chaise et avait commencé à arpenter la pièce, bras croisés sur la poitrine.

Kathi éclata.

— Pourquoi nous racontez-vous cette histoire idiote ? Qu’a-t-elle à voir avec l’affaire qui nous occupe ? Quel manque de tact ! Etes-vous en train d’insulter mon mari ?

Fraghiadakis se redressa sur sa chaise et dilata sa poitrine:

— Je ne l’insulte pas, bien sûr. Cette histoire intéresse forcément votre mari puisqu’il est d’origine allemande, n’est-ce pas ?

— Qu’est-ce que ça a à voir ?

— Beaucoup. Votre beau-fils a été kidnappé à cause de ça.

— Seigneur ! On se croirait dans un asile de fous ! s’écria Kathi. Langstreet s’approcha d’elle et posa une main réconfortante sur son épaule.

— Laisse tomber cette histoire absurde, mon amour, dit-il.

Puis, regardant Fraghiadakis, il ajouta:

— Maintenant que vous avez fini votre petite récitation et déballé ce que vous aviez sur le cœur, penchons-nous un peu sur les détails du plan d’action. Yiorgos, vous croyez savoir où se cachent les preneurs d’otage ?

Le capitaine Gélatine de fer était content de reprendre la parole.

— Pendant la nuit, nous avons interrogé notre prisonnier, Vlacos, très longuement. À environ deux heures trente du matin, il a avoué que les malfaiteurs se cachaient très probablement dans le petit village de Frasas. Pas un village connu pour sa philosophie ou ses légumes. Il est abandonné depuis que tous ses habitants sont partis dans une ville plus grande, chassés par la pauvreté, si répandue par ici. Peut-être qu’ils sont allés chercher des légumes, peut-être la philosophie, peut-être même du travail. Je propose qu’on parte vite, car nous avons une heure, ou même deux, de route difficile avant d’arriver là-bas.

— Vous connaissez cet endroit, Frasas ?

— Très bien. Il y a une montagne au sud, sous laquelle le village s’abrite. On peut tout voir de là-haut, et après on avancera.

— Bien. Kathi, tu veux bien rester ici, n’est-ce pas, pour être en sécurité ?

— Je veux aller avec toi, Archie. Est-ce que je serais en sécurité ici ou est-ce qu’il n’y aura pas un fou – il y en a plein dans le coin, semble-t-il – qui fera irruption et qui m’enlèvera ? Je t’en supplie, Archie, ne me laisse plus !

Il lui caressa la joue et s’excusa de l’avoir fourrée dans un tel pétrin. Bien sûr qu’elle pouvait venir avec eux.

— Nous ne permettrons pas qu’on tire sur vous, déclara Nikolis Fraghiadakis avec condescendance.

— Ce n’est pas prévu au programme.

 

Archie et sa femme étaient à l’arrière du deuxième véhicule. Yiorgos Maderakis, dit Gélatine de fer, était assis devant, à côté du chauffeur, enfoncé non seulement dans ses pensées, mais aussi dans un immense imperméable en cuir noir. Le soleil brillait toujours avec la même force et ils avançaient maintenant en cahotant à une altitude considérable. Le paysage autour d’eux était aussi désolé que sur la lande de Bodmin Moor. Rien ne poussait.

Malgré toute son inquiétude pour son fils et aussi, dans une certaine mesure, pour sa femme et pour lui-même, Langstreet était d’excellente humeur. Il tenait serré le fusil de chasse qui lui avait été attribué. Il sentait dans ces espaces désertiques une certaine correspondance avec ses sentiments les plus intimes. Il lui semblait que tout comme les plus grandes œuvres narratives donnent l’impression que rien d’important n’a été omis, de même un cycle de sa vie était en train de s’achever: il traversait un pays avec des alliés qui avaient été jadis les ennemis d’un père qu’il méprisait et, à l’inverse, il justifiait maintenant ses origines allemandes en pénétrant dans une zone dangereuse pour sauver son fils.

Avec un geste qui embrassait toute l’étendue sauvage à l’extérieur du véhicule, il dit à Kathi:

— Pas étonnant que ces pauvres gens soient si misérables...

— Ou si durs, dit-elle.

Gélatine de fer tourna sa tête puissante et dit:

— La Crète est un paradis pour les vacanciers. Mais nous qui vivons ici nous avons une vie nue, remplie de l’air chaud de la Crète. Nous sommes situés entre l’Europe et l’Afrique et ça présente une difficulté. Nous sommes volés par la géographie.

— Quoi ? dit Langstreet, mais Kathi lui donna un coup de coude pour le faire taire.

Prise d’impulsions contradictoires, elle avait besoin de silence. Elle était agitée par ce qui allait peut-être arriver et horrifiée d’être piégée dans cette mésaventure. De plus, elle était un peu inquiète pour son mari dont le comportement habituel, plutôt méticuleux et réfléchi, avait fait place à ce qui lui semblait être une attitude de cow-boy insouciant. Elle le voyait rien qu’à la façon dont il serrait le fusil sur ses genoux.

Et elle se demandait s’il n’était pas en proie à quelques vieilles tentations héritées du passé qu’il avait réussi à surmonter, mais qui conservaient néanmoins une emprise sur lui.

Maderakis marmonnait comme sous hypnose:

— Nous montons vers des sommets très hauts. Vous ne trouverez plus de panneaux routiers, de tavernes, de toilettes vers ces hauteurs. Nous serons bientôt à Frasas. Après il y a les Montagnes Blanches de la fable, si désolées qu’elles sont une légende, où le monde n’est plus que pierre. Elles ne sont pas drôles, c’est sûr…

La ligne des trois véhicules grimpait maintenant à petite vitesse. Les policiers devinrent plus vigilants: Ils approchaient d’un croisement. Ce qui pouvait passer pour la route principale descendait vers la vallée. Une flèche indiquait Frasas. Le convoi s’engagea sur la route à droite et aussitôt la chaussée se dégrada.

Avançant péniblement, ils atteignirent une éminence et Nikolis Fraghiadakis, dans le véhicule de tête, leur fit signe de s’arrêter. Il sauta de voiture d’un bond vigoureux et leur recommanda de ne pas faire de bruit. Les hommes descendirent tous, serrant leur arme. Kathi les suivit, observant la scène avec intérêt.

Elle resta près du véhicule de tête. Tous les hommes, à l’exception de Maderakis, se mirent à quatre pattes pour ramper jusqu’à un point où la colline descendait en pente raide. En dessous, à faible distance, un certain nombre de masures et d’autres constructions se pressaient les unes contre les autres. Une église dominait l’ensemble à l’extrémité d’une rue fort courte. Deux véhicules, rapetissés par l’éloignement, étaient garés près de l’église.

Fraghiadakis et Maderakis braquèrent leurs jumelles et étudièrent le plan de Frasas, attentifs au moindre signe de mouvement.

— Y’a rien qui bouge par là en dessous, dit Fraghiadakis à voix basse. On dirait qu’ils se terrent dans l’église.

— Ou dans la maison à côté de l’église, rectifia Tsouderakis en s’approchant d’eux.

Il n’avait pas apprécié d’être coiffé d’un supérieur hiérarchique.

— Parlez plus bas, le son porte loin ici. Yannis est notre tireur d’élite. Il restera ici et nous couvrira. Nous allons descendre en voiture et nous les prendrons par surprise.

— Ils entendront le bruit des moteurs.

— Nous allons en voiture jusqu’à l’embranchement, puis à pied.

Il se retourna prestement et appela Yannis qui arriva dare-dare avec sa carabine. Tsouderakis le posta au sommet de la colline d’où il avait une vue d’ensemble sur le village.

— Au moindre problème, tu tires, ordonna-t-il.

Au croisement, ils abandonnèrent les véhicules et continuèrent à pied d’un pas vif. Archie et Kathi fermaient la marche. Un silence total régnait à l’entour. Le soleil brillait tout en haut d’un ciel sans nuage, pareil à un grand bol bleu renversé.

Les deux étrangers eurent d’abord l’impression que Frasas était une oasis habitée au beau milieu d’un désert absolu. Quand ils s’approchèrent du groupe de maisons, cette impression s’effaça devant la réalité. Les maisons étaient abandonnées depuis longtemps. Des chiens, des chats, des poules, des rats avaient remplacé les humains. Les poules qui avaient survécu avaient redécouvert l’art de voler.

Les maisons vides étaient des squelettes. Dans la plupart des cas, les tuiles avaient été arrachées par le vent. Les portes avaient été enlevées par des vagabonds à la recherche de bois de chauffe. Les murs s’étaient écroulés. Les arbres plantés dans la rue – il n’y en avait qu’une – avaient grandi exagérément et certains étaient plus hauts que les constructions devant eux. L’activité incessante des vers et des êtres souterrains avait soulevé le trottoir, là où il existait. On était davantage en sécurité au milieu de la rue.

Quand le contingent atteignit la première maison, il se regroupa pour discuter du plan d’attaque. Ceux qui avaient la mine réjouie en quittant les véhicules avaient maintenant l’air sombre et serraient leur carabine tout contre leur poitrine. Tsouderakis jeta un coup d’œil vers le haut de la colline pour s’assurer que Yannis était bien à son poste.

— Nous voulons éviter de tirer, si possible, déclara Tsouderakis. Ces types ne sont pas des tueurs et nous non plus. C’est des amateurs. Ce n’est pas une guerre. Ils se rendront en voyant un fusil.

Le capitaine Maderakis divisa la troupe en deux. Une moitié avancerait derrière les maisons d’un côté de la rue et l’autre moitié de l’autre côté. Kathi resterait derrière, elle serait à l’abri là où elle était. Elle ne protesta pas. Archie l’en remercia d’un signe de tête. Tandis que les autres se dispersaient, elle demeura dans l’ombre de la première maison, regardant furtivement derrière le coin la rue déserte où une poule errait et picorait la poussière.

Langstreet se joignit à Tsouderakis et à un des policiers.

Ils arrivèrent sans encombre près de l’église et se regroupèrent derrière la maison à côté. À l’autre bout de la rue, Maderakis leur fit signe que lui-même et ses hommes étaient en place.

Maderakis tira un coup en l’air et cria en grec aux malfaiteurs de se montrer.

Quand les échos du coup de feu se furent dissipés, le silence se fit.

Maderakis tira une deuxième fois.

Un homme sortit en courant de la porte latérale de la maison. Tsouderakis se détacha prestement du groupe, fusil braqué, lui criant de s’arrêter. L’homme s’immobilisa aussitôt et leva les mains au-dessus de sa tête. L’officier de police s’avança et lui passa les menottes. Langstreet monta la garde après l’avoir plaqué contre le mur avec le canon de son fusil. C’était un pauvre hère, maigre et crasseux, avec des jeans déchirés et un mouchoir autour de la tête qui maintenait en place ses longs cheveux graisseux.

Une minute plus tard, un autre homme fut débusqué, un dur à l’air intelligent, qui hurlait furieusement des menaces en grec. On lui passa aussi les menottes et on l’attacha au premier prisonnier avec un bout de corde. Une fois mis hors d’état de nuire, aucun des deux prisonniers ne fut maltraité. Tsouderakis leur parla de façon fort amicale.

Il pénétra ensuite dans la maison où les membres du gang s’étaient réfugiés.

Les autres policiers entouraient la construction, fusil braqué sur les fenêtres et la porte. Un troisième membre du gang émergea, mains levées au-dessus de la tête. Il était âgé et avait l’air abattu. Maderakis s’en empara, lui passa les menottes et l’attacha aux deux autres prisonniers. En réponse aux supplications de l’homme, il lui donna une cigarette, une Carter.

Peu après, Tsouderakis fit sortir un Clifford à l’air hébété, après lui avoir délié les jambes et les mains. Il avait trouvé le fils de Langstreet attaché par des cordes à une chaise, mais pour le reste indemne. Des exclamations joyeuses fusèrent quand il apparut. Langstreet se précipita pour le serrer dans ses bras. Des larmes coulaient sur ses joues.

Pendant qu’ils descendaient la rue déserte avec les prisonniers, Tsouderakis dit gaiement à Langstreet:

— Vous voyez, c’est comme ça que nous aimons que ça finisse, sans effusion de sang. Ce ne sont pas de mauvais bougres finalement, ils sont seulement désespérés parce qu’ils n’ont pas de travail. Donc vous avez une mauvaise image de nous.

Langstreet pleurait de soulagement en étreignant son fils et il ne répondit pas.

— Dans le gang, ils étaient quatre. Il en manque un, dit Maderakis en regardant vaguement à la ronde. Il envoya un de ses hommes inspecter l’église. Pendant ce temps, Fraghiadakis entra dans la maison où Clifford avait été détenu et en ressortit quelques instants plus tard triomphalement avec la machine à écrire dérobée il y a longtemps dans le garage de Kyriotisa.

Langstreet avait passé le bras autour des épaules de son fils. Pour une fois, les traits plutôt sévères de son visage étaient détendus, comme si la souffrance inhérente à la condition humaine avait été mise en suspens.

— Justice est faite, notre honneur est sauf! s’exclama Fraghiadakis. Partons d’ici. Vous avez fait du bon travail, les gars !

Kathi, qui attendait toujours au coin d’une maison déserte, sentit soudain un objet en acier contre son cou. Une voix de basse grommela quelque chose en grec. Lui enjoignant sans doute de ne pas bouger. Elle en était bien incapable. Le choc l’avait pétrifiée. Elle demeura paralysée pendant qu’une main rêche et grossière descendait le long de son épaule et la palpait à la recherche d’armes. Le couteau resta sur sa gorge pendant que la main parcourait ses seins puis descendait plus bas, autour de ses hanches et dans l’entrejambe de son jean. Elle s’arrêta là, remonta, tâtonna à la ceinture, puis plongea dans sa culotte, Quand la main fut retirée, elle entendit son propriétaire la renifler.

Tout alla très vite. La main s’était déplacée avec célérité. On fit pivoter Kathi et elle se trouva face à un visage jeune, imberbe et émacié. Un rictus passager révéla brièvement des dents gâtées. Les cheveux en broussailles, d’un noir de jais, étaient sûrement teints et maintenus en place par un foulard jaune. Le couteau s’éloigna de la gorge de Kathi et passa dans son dos. La pointe perça ses vêtements et pénétra dans sa chair. Quand elle poussa un cri de douleur, la main qui l’avait explorée monta et la frappa au visage.

Le garçon l’aiguillonna pour la faire avancer, lui agrippant vigoureusement le haut du bras. Il marchait à reculons, lui faisant face, tout en surveillant la police du coin de l’œil. Ils étaient abrités de la police par la ligne déchiquetée des maisons. La colline était de l’autre côté. Kathi comprit son intention. Elle était son otage, la garantie de sa sécurité. Il se dirigeait vers les véhicules stationnés au croisement, bien décidé à s’enfuir dans l’un d’entre eux.

Elle n’osait pas crier au secours. Elle se dit qu’elle pourrait lui faire un croc-en-jambe, mais elle avait peur: elle serait tombée avec lui. Elle détestait cet homme ignoble, la haine l’emportait désormais sur la peur, parce qu’il avait envahi son intimité. S’efforçant d’anticiper, elle tenta de prévoir comment elle pourrait lui claquer la portière de la camionnette sur les jambes juste au moment où il grimperait sur le siège du conducteur – si elle en avait la possibilité. Ou peut-être y avait-il un revolver d’ordonnance chargé dans la boîte à gants.

Le jeune homme marchait vite, la traînant tout en continuant à surveiller la ligne des maisons qu’ils laissaient derrière eux.

Ils étaient à découvert maintenant. Il se retourna et se mit à courir vers les véhicules stationnés, tirant Kathi par le bras. C’est alors que sa tête explosa, suivie de la détonation d’un coup de feu. Chevelure de jais et foulard jaune s’envolèrent ensemble, puis se séparèrent en cours de route. Le garçon fit encore un pas en courant, relâchant son étreinte sur Kathi, puis tomba sur les genoux. Il s’étala ensuite par terre de tout son long. Elle resta un instant immobile, éclaboussée de sang, et porta les mains à son visage. Ses jambes cédèrent et elle s’effondra à côté du corps mutilé.

Yannis, le tireur d’élite, descendit de son poste de guet sur la colline, l’air très content de lui. Arrivé près de Kathi, il leva un doigt.

— Un seul coup ! dit-il. Un très bon coup !

Langstreet et son fils arrivaient avec la police. Quand Langstreet aperçut sa femme à terre, il se précipita à son secours.

 

C’est probablement de cela que parlait Percy Shelley, quand il a dit: « Nous voulons que la faculté d’imagination imagine ce que nous savons déjà ». Il a aussi appelé l’imagination « le grand instrument du bien moral ».

Une bonne part du plaisir que nous tirons de la fiction découle de la lecture subconsciente que nous en faisons. Les événements à Frasas seront interprétés selon le tempérament de chacun – tempérament façonné en partie par l’expérience de chacun. À première vue, les événements qui viennent d’être décrits sont moyennement choquants. Cependant, pour mettre en lumière l’aspect positif de l’histoire, ils dépeignent l’amour d’un père pour son fils et, dans la dernière phase, l’amour de Langstreet pour sa femme. Ils montrent un comportement sensé et humain de la police qui fait respecter la loi.

Du côté négatif, il y a la mort horrible du jeune homme. Et aussi le danger que l’on court à traiter une femme comme une espèce à part, qu’on laisse derrière sans tenir aucun compte des conséquences que cela peut avoir pour sa vie (négligence sur laquelle Kathi avait attiré précédemment l’attention dans le récit). Une cause fondamentale de ces événements est la pauvreté qui règne dans cette partie de la Crète. Nous reparlerons plus tard (si j’arrive jamais à finir ce roman avant d’être arrêté pour des chefs d’accusation à coloration sexuelle inventés de toutes pièces).

Notre truc consiste à établir un équilibre entre le positif et le négatif. C’est ainsi que notre jugement s’affine. Nous n’en sommes peut-être pas conscients pendant que nous lisons; mais nous fonctionnons sur la base du principe de Shelley et nous imaginons, nous mettons sous une forme imaginaire ce que nous savons, à savoir que la mort est mauvaise et que l’amour est bon.

Notre inconscient s’empresse de capter tous ces événements pendant que, parallèlement, notre esprit rationnel continue à lire l’histoire en surface. Nous pouvons ainsi avoir le beurre et l’argent du beurre. L’épisode dépeint la police sous un jour plus favorable que précédemment. Nous nous identifions « naturellement » à l’ordre public. Mais nul doute que dans une certaine mesure nous nous identifions aussi aux criminels. Ces gens sans foi ni loi qui vivent en pleine nature sauvage, à moitié morts de faim, ont connu une vie de misère et de privations, en partie à cause de la guerre. N’y a-t-il pas en nous, suralimentés que nous sommes, une part d’admiration pour eux ? Une admiration provoquée ici par le triomphe mesquin de la police, toute faraude d’avoir récupéré une vieille machine à écrire, volée il y a longtemps ? « Y’a pas de justice ! » comme disait une femme un jour dans un film de série B, oublié par ailleurs.

Mais, me demanderez-vous peut-être, que se passe-t-il dans l’esprit de l’ écrivain ?

Je ne prétends pas pouvoir contrôler mon inconscient. Il fonctionne de façon mystérieuse et merveilleuse (puisqu’il me permet de gagner mon pain en tant qu’écrivain). Pourtant, je reconnais ici ma sympathie pour les femmes, sympathie si souvent oubliée par les autres hommes dès lors que leurs intérêts masculins sont en jeu. Et évidemment il faut aussi tenir compte de la désolation de ce village en ruines qu’est Frasas. Mes romans, Nouveaux Investissements est un exemple, sont rarement situés dans ces décors somptueux où les gens prospères vivent et évoluent. Ma littérature met en scène des besogneux, d’où ma sympathie pour cette besogneuse (ou besognée) qu’est la femme. Mon village déserté est le symbole des désertions qui ont endeuillé ma prime enfance.

D’une certaine façon, mon âge mûr a été tout aussi exécrable. Mais plus rigolo.

La vie d’un écrivain a ses consolations, malgré tout ce que les critiques peuvent faire ou dire. Vous pouvez laisser de temps en temps votre inconscient galoper à sa guise.

De retour à Genève, Archie Langstreet emmena immédiatement sa femme et son fils à l’église, pour rendre grâce à Dieu de les avoir gardés sains et saufs. Après, pendant qu’ils attendaient leur voiture à l’ombre du porche, Langstreet fit remarquer à sa femme qu’elle n’avait pas eu l’air, comme il dit, très enthousiaste.

— Si nous remercions Dieu de nous avoir tirés d’une sale affaire, lui dit Kathi avec un sourire, ne sommes-nous pas en droit aussi de lui reprocher de nous y avoir fourrés ?

— Kathi, ce n’est pas comme ça que marche la foi.

Leur voiture arriva. Le chauffeur s’excusa de son retard, dû aux embarras de la circulation. Une fois assis, le véhicule se fraya un chemin dans la grande cité bruyante et grimpa vers la vieille ville où leur appartement donnait sur de la verdure. Des caryatides flanquaient la porte d’entrée.

Le domestique tendait son courrier à Langstreet lorsque le téléphone sonna. Langstreet était en train de jeter au panier des imprimés publicitaires quand sa secrétaire annonça que la station locale de télévision comptait l’interviewer, lui et son fils, pour le journal télévisé du soir.

— Je leur parlerai, papa, dit Cliff. Ou tiens-tu à le faire toi-même ?

— Non. J’aurais l’air de critiquer les Crétois. Vas-y toi, Cliff. C’est ton aventure.

Langstreet fit un signe de tête à Kathi, comme si son consentement allait de soi, et il se précipita dans son bureau sur les talons de sa secrétaire. Indécise, Kathi resta immobile, puis entra lentement dans le salon. Elle évoluait au milieu d’un ameublement coûteux Second Empire, collectionné assidûment dans des salles de vente en France. Ce n’était pas tout à fait à son goût – pas plus que les statuettes enfermées dans des vitrines – et elle soupçonnait qu’Archie ne les aimait plus beaucoup non plus depuis sa conversion religieuse.

Elle s’approcha des fenêtres, avec leur profonde embrasure, et contempla la rangée de platanes immobiles dans la quiétude de l’après-midi. Elle tremblait et pour se calmer elle posa les doigts sur l’appui de la fenêtre.

Elle tremblait depuis l’incident à Frasas. Bien qu’elle eût accompagné docilement son mari à l’église, le service religieux ne l’avait pas aidée.

Enfin, avec un mouvement d’impatience, elle se détourna et entra dans la grande chambre à coucher où elle se mit à défaire lentement sa valise. Elle faisait tout avec une certaine apathie. Puis elle sonna la femme de chambre et lui demanda du café. Quand celui-ci arriva sur un plateau d’argent elle ne le versa pas aussitôt, elle alla d’abord dans le cabinet de travail de son mari voir ce qu’il faisait.

Il tourna vers elle un visage grave qui s’adoucit aussitôt dans un sourire. La secrétaire aussi leva la tête et sourit puis retourna à son ordinateur. Il dit:

— Chérie, je vais être très absorbé par le procès pendant le mois qui vient. Nous devons coincer Nentlestam tant que c’est encore possible. Nous ne pouvons les laisser s’en tirer comme ça.

— Bien sûr.

Elle lui rendit son sourire.

— Si je peux faire quelque chose, appelle-moi. Tu veux un café ?

— Renate nous en apportera quand nous en aurons envie.

— Je me sens très bouleversée, tu sais.

— Je sais, je sais. Il y a de quoi.

Kathi se retira. Le soir, à neuf heures, elle appela Langstreet pour qu’il regarde avec elle l’interview télévisée de Clifford.

À un certain moment, le journaliste dit:

— Vous saviez sûrement qu’il y avait un certain danger à visiter la Crète où votre grand-père avait été notoirement actif.

Clifford était pâle, mais calme.

— Je savais évidemment que mon grand-père avait participé à l’invasion de la Crète, mais cela n’occupait pas une grande place dans mon esprit. Pourquoi cela aurait-il dû être le cas ? Quoi qu’il ait fait, cela n a rien à voir avec moi. Et la Crète est un pays paisible et agréable.

— De toute évidence il n’a pas été très paisible en ce qui vous concerne.

— Les hommes qui m’ont enlevé ne m’ont fait aucun mal. Ils m’ont donné à entendre que j’étais un appât. C’était mon père – aussi innocent que moi – qu’ils visaient. Moi, j’étais juste un appât. Dans l’ensemble, mes rapports avec ces gens ont été bons.

— Pourtant, au cours de l’opération de sauvetage, un de ces hommes, de toute évidence, a été tué, n’est-ce pas ?

— C’est un peu différent. Il était jeune et pas très malin. Il pointait un couteau sur la gorge de ma belle-mère.

— J’imagine que vous n’aurez pas envie de retourner en Crète après cette expérience ?

— Peut-être pas. Mais la raison profonde de ces événements tient à ce que cette partie de la Crète est très pauvre. C’est pourtant une région agréable, pleine d’églises byzantines intéressantes. Elle vit du tourisme. Personne ne doit avoir peur d’aller en Crète à cause de ce qui m’est arrivé.

— Vous dites tout de même que votre famille et vous, de toute évidence, n’y retournerez pas ?

— En tout cas, pas pendant un certain temps...

— Merci, Clifford Langstreet.

Quand Cliff revint, son père lui tapota l’épaule et lui dit qu’il avait bien parlé. Kathi l’embrassa. Elle lui demanda s’il avait pris plaisir à être interviewé.

Cliff dit:

— Tu te souviens du temps où le mot à la mode était « clairement ». Maintenant les journalistes préfèrent « de toute évidence ».

Sur ce, le téléphone sonna. Vibe voulait parler à Cliff.

— Demande-lui de nous rejoindre ici, dit tout de suite Kathi.

Mais Vibe avait un emploi à Stockholm. Elle ne pouvait pas venir en Suisse, elle devait travailler. Chacun, semblait-il, devait travailler. Cliff retourna en Angleterre à ses fonctions administratives à la banque Coutts. Archie allait au tribunal tous les jours pour suivre les progrès du procès intenté par l’OMS à la société Nentlestam et le soir il bossait d’arrache-pied dans son bureau.

Désorientée, Kathi prenait le café avec ses amies le matin, allait au cinéma l’après-midi et pleurait le soir.

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