La Mamelle De Némésis
Chapitre VII
Il est très regrettable, surtout pour les critiques un tant soit peu sérieux, que j’aie gaspillé tant de temps à décrire mes plaisirs insignifiants au Danemark. Pour moi, ils étaient loin d’être insignifiants. Ce qui me combla de fierté ensuite c’est que mon petit soldat s’était bien défendu et qu’il ne s’était pas comporté comme d’habitude avec couardise, battant en retraite avant que le premier coup n’eût été tiré. J’avais du mal à comprendre comment c’était arrivé. Peut-être parce que je n’y avais pas pensé.
Evidemment, pendant qu’Ingrid et moi étions au septième ciel, des événements autrement plus importants se produisaient dans le vaste monde où Archie Langstreet trimait et où l’OMS œuvrait pour le bien de l’humanité.
Langstreet était retourné en Crète. Il avait démissionné de l’OMS trois mois avant la date prévue pour son départ à la retraite.
Il était de nouveau à Kyriotisa – une Kyriotisa qui, disait le maire, « figurait maintenant sur la carte du monde ». Langstreet était assis dans la petite salle étouffante de la mairie qui donnait sur la place du monument aux morts et il écoutait monsieur Paskateris, le maire, un homme d’une quarantaine d’années, au physique agréable quoique ordinaire, rasé de frais, mince et qui en cet instant avait très envie de plaire.
Paskateris passa un moment à faire l’éloge de la force d’âme démontrée par Langstreet en revenant à Kyriotisa. Lors de sa précédente visite en Crète, Langstreet n’avait pas été bien traité, ce qui le remplissait de honte, lui le maire. Malgré tout, Langstreet et sa famille avaient fait montre d’une très grande bienveillance envers la Crète et aussi envers Kyriotisa elle-même, ce dont lui-même, le maire, et d’ailleurs toute Kyriotisa et ses environs, lui étaient reconnaissants.
En particulier, Langstreet avait attiré l’attention du monde sur cette humble ville, pauvre, mine d’œuvres d’art datant d’un passé lointain. Mais c’était en raison même de ce geste généreux que des difficultés se multipliaient, difficultés que cette ville pauvre était bien incapable de surmonter faute de ressources.
Les touristes affluaient à Kyriotisa pour voir la chapelle qui contenait la peinture originale de sainte Anne. Il y avait deux catégories de visiteurs: ceux qui venaient par simple curiosité et ceux qui avaient l’esprit religieux et qui en fait étaient des pèlerins. Dans les deux catégories, les Américains étaient nombreux. Ils n’arrêtaient pas de se plaindre. Il n’y avait aucune brochure ou aucun souvenir à acheter. Il n’y avait pas de bon magasin de matériel photographique. Il n’y avait pas de quoi se loger. En plus, le chemin menant à la petite chapelle était long et impraticable avec des chaussures à talons hauts. Le sentier était étroit, sinueux et encombré d’autocars. Il n’y avait pas de toilettes le long du chemin.
Et pourtant le flux de visiteurs n’était encore qu’un maigre pipi (dit le maire). Quand il grossirait, les problèmes se multiplieraient intolérablement. Les touristes étaient malades, les femmes se tordaient les chevilles et l’hôpital le plus proche était à Hania. Voilà pourquoi, lui, le maire, demandait conseil à Langstreet. Que devaient-ils faire ? Comment contenter les touristes ? Et ce qui était plus important encore – mais ça revenait au même, dit-il avec un geste mélancolique – comment Kyriotisa pouvait-elle tirer profit de cette tournure imprévue des événements ?
Tandis qu’ils discutaient, le maire dit qu’il souhaitait évoquer une autre difficulté. Sur quoi il demanda à la secrétaire de quitter la pièce pour pouvoir parler seul à seul avec son hôte de marque. De nombreux visiteurs qui avaient vu la chapelle et la peinture originale et grossière d’Agia Anna, abîmée par les ans, avaient exprimé leur déception. L’icône, qu’ils avaient vue en reproduction et qui les avait attirés dans cette région inaccessible de la Crète, était, elle, si claire et si pure. La vraie peinture leur semblait inauthentique.
Sur la peinture murale, les yeux d’Anne et du saint Enfant avaient été grattés. Les touristes demandaient pourquoi on ne remettait pas les yeux en place et on ne repeignait pas la fresque.
— Vous voyez, cher monsieur, qu’on a besoin de davantage de fonds. Iraklion refuse de nous en donner. Entre nous, monsieur, je vous dirai qu’Iraklion est jalouse de notre succès, car nous attirons les foules qui du coup ne visitent pas le palais de Knossos.
— Je pourrais peut-être vous aider. On pourrait peut-être faire goudronner le chemin.
— Ça serait déjà ça.
Un déjeuner léger fut servi dans une salle au fond. Les deux hommes burent de l’eau minérale avec leur taramo-salata et leur salade de fèta.
À l’heure du café, Langstreet demanda à voir une carte des lieux. Paskateris alla téléphoner à un architecte local à qui il avait prêté son unique carte. Quand Takis Constantinou, l’architecte en question, arriva, Langstreet découvrit un jeune athénien dégourdi, qui avait établi lui-même la carte – dont il avait apporté une photocopie qu’il étala devant eux.
Le maire présenta Langstreet comme étant un des directeurs de l’OMS. Langstreet le corrigea; il était maintenant à la retraite.
D’un doigt impeccablement manucuré, Constantinou indiqua la route qui partait de Kyriotisa après la grand-route, puis le sentier dans l’oliveraie où se trouvait la chapelle de sainte Anne.
Le maire dit:
— Les autocars doivent s’arrêter sur la route ici. Ensuite les touristes et les pèlerins doivent parcourir deux kilomètres à pied sur ce sentier, puis à travers champs jusqu’à la chapelle. Cet arrangement est catastrophique.
— À qui appartient le sentier ?demanda Langstreet.
— À moi. Il est dans ma famille depuis des générations. Ainsi que les terrains autour, y compris les oliveraies.
—Ah, ah ! dit le jeune architecte. Alors, il n’y a pas de problème. Nous construisons un bon parc de stationnement pour autocars sur la colline, près de la grand-route et personne n’aura plus à prendre ce sentier.
— Comment arrivera-t-on à la chapelle ? demanda Langstreet.
L’architecte n’y avait pas pensé.
— Par monorail ?
Les deux hommes les plus âgés se regardèrent et se mirent à rire.
Dans le silence qui suivit, des doigts tapotèrent des tables.
Langstreet dit enfin: « On pourrait au moins résoudre une des difficultés en construisant une aire de stationnement pour les autocars sur la colline, à côté de la grand-route, avec des installations sanitaires.
— Et une boutique de souvenirs ? suggéra l’architecte.
— Oui, pourquoi pas. Qu’en pensez-vous, Paskateris ?
— Il existe une objection insurmontable. Je suis propriétaire de la terre, c’est vrai. Mais une clause dans les actes notariés de la famille m’interdit de construire sur la terre, qui doit rester intacte. Désolé.
— Il faut que je passe des coups de téléphone, dit Langstreet. Retrouvons-nous demain.
Constantinou demanda s’il pouvait venir lui aussi. Il avait de bonnes idées.
Le lendemain matin, en allant à la mairie, Langstreet constata que Kyriotisa avait changé. Deux autocars étaient arrivés d’Hania. Ils étaient garés sur la place principale. Les chauffeurs fumaient avec délice au soleil. Les touristes qui étaient sortis des deux cars ne s’amusaient pas follement. Il n’y avait plus de taxis ni de véhicules à louer, ceux qui existaient étaient déjà partis.
Les touristes n’avaient pas l’air d’envisager avec joie la marche de deux kilomètres et quelques pour arriver à la chapelle d’Agia Anna. Evidemment, ils pouvaient toujours rester à Kyriotisa pour goûter à ses plaisirs limités.
Des menuisiers qui travaillaient dans deux magasins le long de l’artère principale étaient occupés à en transformer les devantures. L’une d’elles arborait un écriteau: Ouverture prochaine: CAFÉ DU PARTHÉNON. Des touristes dans la rue avaient l’air d’attendre l’ouverture dudit café.
Paskateris et Constantinou étaient déjà en pleine conversation en prenant le café quand Langstreet entra dans le bureau. Constantinou offrit aimablement une Carter à Langstreet.
Les préliminaires terminés, le maire dit:
— Je peux vous vendre le terrain à un prix raisonnable. Alors, vous pourrez construire. La clause restrictive ne s’applique pas aux étrangers.
— Nous pourrons construire quelque chose de grandiose. Un nouveau cinéma serait le mieux. Je dessinerai les plans, annonça Constantinou.
Le visage de Langstreet se rembrunit. Il expliqua qu’il était maintenant à la retraite, après une vie professionnelle fort active. S’il achetait le terrain – même à un prix très bas – il achèterait par là même des responsabilités qu’il n’était pas prêt à assumer. Il le regrettait, mais il n’était pas disposé à aller aussi loin.
La discussion se poursuivit une heure durant, puis le maire dut aller vaquer à d’autres affaires. Il s’excusa de cette interruption, il reviendrait plus tard. En attendant, il remercia courtoisement Langstreet d’être revenu dans sa ville appauvrie et pour l’attention bienveillante qu’il portait à cette affaire d’une importance strictement locale.
Il déclara que Constantinou lui tiendrait compagnie jusqu’à son retour en début d’après-midi. Mais Langstreet préférait sa propre compagnie, car il tenait l’architecte pour un nigaud et son idée de construire un cinéma pour parfaitement ridicule. Il passa le temps à déambuler dans les rues de Kyriotisa jusqu’à ce que toutes lui deviennent familières et qu’il ait fait connaissance personnellement avec une bonne demi-douzaine de chiens errants.
Le soleil avait déjà disparu derrière les montagnes quand le maire revint, s’excusant mille fois de son retard.
— Nous allons régler cette affaire entre nous, annonça-t-il. De préférence autour d’un repas, ajouta-t-il, que la mairie se fera un plaisir de vous offrir.
Ils allèrent dans un petit restaurant où après avoir conféré avec volubilité dans la cuisine avec le propriétaire, ils optèrent pour un plat de viande de chèvre à la sauce tomate servi avec une salade. Paskateris commanda une bouteille de vin résiné et porta un toast à Langstreet.
— Grâce à vous, dit-il, il se peut que cette ville pauvre soit inscrite sur toutes les cartes plus durablement.
Ils en étaient au milieu du repas quand Takis Constantinou entra dans le restaurant. Il avait l’air sombre et boudeur. D’un ton sarcastique il dit:
— Je n’ai pas reçu votre message disant que nous étions censés nous rencontrer de nouveau.
— Le maire était en retard, dit Langstreet comme pour s’excuser.
Paskateris fut plus direct. Indiquant à Constantinou une chaise à leur table, il dit sans ménagement:
— Je n’arrive pas à convaincre monsieur Langstreet de se joindre à nos projets d’avenir.
— Je ne peux pas y participer, dit Langstreet. Je vous l’ai déjà expliqué. Je peux simplement vous souhaiter bonne chance. J’ai mes affaires en Angleterre.
Constantinou fit signe au gargotier de lui apporter un verre. Quand le verre arriva, l’architecte se versa du vin en adressant un signe de tête au maire.
L’architecte brisa le silence :
— Si c’est une question d’argent...
— Ce n’est pas une question d’argent, dit Langstreet fermement. J’aimerais faire ce que je peux pour Kyriotisa, qui a tant de souvenirs tristes, mais je ne peux pas assumer la responsabilité...
— Si c’est une question d’argent, ce que j’allais dire c’est que si nous construisons un cinéma ici, vous récupérerez votre investissement en moins de deux ans.
Constantinou s’était penché d’un air entendu pour faire cette déclaration tout en pointant un doigt pour préciser son idée.
— Un cinéma en plein air.
— Pas de cinéma ! dit Langstreet. Je serai ferme là-dessus. Les gens viennent voir une sainte icône. Dans un esprit de révérence. Ils ne viennent pas chercher des divertissements cinématographiques. Une reproduction miniature du sanctuaire, peut-être, à l’entrée du parc de stationnement.
Après un silence tendu, le maire dit:
— Vous ne pouvez pas faire ce genre de réserves, monsieur Langstreet, sauf si vous êtes un partenaire dans l’utilisation du terrain. Vous devez le comprendre.
Langstreet hocha la tête. Il se dirigea vers la fenêtre et contempla le crépuscule qui tombait.
La veille au soir, il avait discuté pendant une heure au téléphone avec ses conseillers financiers à Londres. Ils lui avaient recommandé de ne faire aucun investissement dans cette partie misérable du monde.
Et pourtant, il avait une obligation, il le sentait. Il avait de l’argent. Il pouvait changer la vie de ces gens. Il dit au maire qu’il devait parler à sa femme à Genève. Il appela depuis une cabine étouffante dans le restaurant. Un message l’attendait sur le répondeur. Kathi était partie à Londres.
Il appela leur appartement à Harrington Gardens, dans le quartier de Kensington.
Quand Kathi répondit, il discuta avec elle de la possibilité d’acheter le terrain à l’extérieur de Kyriotisa, rentrant dans les détails de ce qui pourrait être fait pour faciliter l’accès à la chapelle d’Agia Anna. Elle écouta en silence.
Quand Langstreet eut fini, Kathi dit:
— Je te poserai juste deux questions. Tout d’abord, pourquoi t’impliquerais-tu encore plus dans les affaires de ce bled atroce où nous avons eu tant d’ennuis et où j’ai failli être tuée ? Ça n’a rien à voir avec le procès contre Nentlestam. Tout ça est fini. Tu es à la retraite. Pourquoi t’occuperais-tu encore de Kyriotisa ?
Il répondit en bredouillant:
— Je dois le faire, Kathi. C’est un impératif moral. Kyriotisa était prospère jadis. La guerre a été sa ruine. Maintenant une industrie touristique en expansion lui donne la possibilité de revivre. Je dois contribuer à cette résurrection. Je sens que je le dois à ses habitants.
— Tu ne leur dois rien. Le déclin de Kyriotisa a commencé bien avant la guerre. C’est le rapport de ta famille avec l’invasion pendant la guerre qui te tracasse, n’est-ce pas ?
— Eh bien, pas vraiment. Je veux dire, nous avons vu l’état de misère…
— Archie, mon chéri. Tu tentes de te leurrer. Tu continues à essayer de prouver qu’il y a de bons Allemands. Et tu n’es même pas allemand. Tu as un passeport britannique. Tu n’as pas à te ruiner pour prouver quoi que ce soit.
Elle l’entendit pousser un grognement.
— Je suis toujours allemand tout au fond de moi, Kathi. Toi-même, n’es-tu pas toujours une juive hongroise tout au fond de toi ? N’est-ce pas en partie pour ça que je t’aime ?
Silence. Elle dit d’une voix glaciale:
— Nous ne sommes pas en train de discuter de l’amour.
Elle crut détecter un léger tremblement dans sa voix lorsqu’il lui déclara qu’il l’aimait.
— On ne devrait pas parler de ces choses-là au téléphone. Ça nous touche trop profondément.
Elle s’interrompit pour reprendre le contrôle de sa voix.
— Nous ferions mieux d’être ensemble et de nous tenir la main et de nous regarder dans les yeux pour y chercher la vérité. Ne peux-tu pas comprendre que je ne me sens nullement coupable d’être une juive hongroise alors que toi tu te sens toujours coupable d’être – d’avoir été – d’avoir eu un père qui... oh ! merde... Laisse tomber, Archie. Reviens à Kensington, soyons raisonnable et oublions la Crète une bonne fois pour toute.
— Je ne peux pas, ma chérie. Je dois poursuivre ce que nous avons commencé. Après tout, c’était ton idée.
Elle raccrocha.
Il resta assis à côté du téléphone, se tenant le front. Il transpirait à grosses gouttes dans la cabine exiguë. Il imagina sa femme, solide dans sa robe noire. Il la vit dans sa présence physique, avec son esprit logique, bien fait, son indépendance, sa loyauté. Son esprit à lui allait et venait comme un ours dans une cage étroite.
Cinq minutes plus tard, il rappela Kathi.
— Oui ?
— Tu m’as dit que tu avais deux questions à me poser. Quelle est la deuxième ?
Elle garda le silence. Puis elle dit:
— Je vais à un concert, Archie, et je suis déjà en retard.
Son ton détaché parvint jusqu’à lui dans la cabine étouffante.
— Je ne voulais pas te poser cette deuxième question. Le fait que je l’avais à l’esprit prouve que j’avais déjà deviné quelle serait ta réponse à ma première question. Cette question est purement pratique. À quoi bon investir de l’argent pour construire ce parking pour autocars et tout le reste, alors que des gens – des troupeaux entiers de gens, peut-être – devront tout de même marcher le long de ce sentier que nous avons parcouru, deux bons kilomètres dans la canicule, pour ne trouver tout au bout qu’une petite chapelle minable où ne pourront entrer qu’une demi-douzaine de personnes à la fois ?
— Eh bien, je suppose que les gens devront faire la queue. Les pèlerins ont l’habitude de poireauter.
— Et imagine qu’il pleuve ?
— Nous pourrions fournir des parapluies.
— Et si le sol se transforme en bourbier ? Des sabots ? Et si le sentier devient un torrent ? Des canoës ?
— Nous pourrions construire des abris.
— Ça ne tient pas debout, Archie. Combien de temps les gens supporteront-ils de faire la queue dans une oliveraie, en attendant de pouvoir entrer dans cette petite bergerie pourrie ? Le tourisme mourra aussi vite qu’il naîtra. Pour l’amour du ciel, si tu dois parler de ça, pense en termes financiers. Ton investissement – notre argent – sera perdu. Tu auras juste abîmé le paysage. Pense à tous ces aspects. Reviens à Londres et réfléchis un peu. Maintenant il faut que j’y aille ! Je suis déjà presque à la porte !
Langstreet sortit de la cabine en s’épongeant le visage. Il revint à sa table où son plat, qui n’excitait guère son appétit, était en train de refroidir.
Il s’adressa au maire et à l’architecte:
— Je suis prêt à investir dans des infrastructures touristiques qui contribueront à la prospérité de Kyriotisa. Cela, si vous respectez mes conditions.
Le maire grommela des paroles d’encouragement et accepta une des cigarettes de Constantinou.
— Il nous faut un plan d’ensemble, et non des initiatives dispersées. Il y a une façon de faciliter la vie des touristes – des pèlerins – qui sera rentable pour nous autres investisseurs et pour la population locale.
Quand Langstreet eut esquissé son plan, le maire se leva.
— C’est un plan brillant. Je vois déjà tout ça en imagination. Nous le suivrons au pied de la lettre.
Il lui tendit la main.
Pendant que ces grands projets mûrissaient, projets dont la prospérité d’une région dépendait, et peut-être aussi la foi des croyants, je devais continuer à vivre ma vie dans l’arrière-pays non dévoilé de mon roman.
Mon aventure avec Ingrid me causait quelques remords et aussi quelque appréhension; car si Sven découvrait notre histoire, il rosserait probablement Ingrid. Que pouvait-on attendre d’autre ? Je déménageai dans un petit hôtel à Kastrup où Ingrid me rendait visite et où nous parlions de poésie et des destinées du monde.
Ingrid me raconta pourquoi elle haïssait son mari. Elle avait une amie française, Loretta Bouillard, qui travaillait dans l’industrie cinématographique en France. Loretta était venue la voir un jour avec des photos qu’elle avait téléchargées sur son ordinateur. Les photos circulaient sur le Web. On y voyait trois filles nues batifolant sur une plage.
Sur certaines photos, les filles faisaient la roue, exposant ainsi leurs délicates parties génitales. Sur d’autres, elles exhibaient plutôt lubriquement à l’appareil photo ces parties sous-développées de leur corps pubescent et pré-pubescent.
Ingrid y reconnut ses propres filles, Lisa, Dorothea et Sigbrit. Sven avait fait de l’argent avec la nudité de leurs filles. Elle rougissait de honte.
Elle put déterminer quand les photos avaient été prises.
Grâce à son amie Loretta, Ingrid faisait parfois de la figuration dans des films. Cela lui fournissait de l’argent de poche et complétait son salaire à l’université. Un de ces films avait été tourné au printemps. Ingrid était allée dans le Jutland pour y jouer son modeste rôle. Elle avait laissé les filles à leur père.
À son retour, Ingrid avait trouvé Lisa bien silencieuse et abattue. Elle était allée à Paleohora avec Lisa pour tenter de lui remonter le moral. Les filles avaient juré que leur père n’avait pas attenté à leur pudeur. Il y avait juste eu ce jour sur la plage où il les avait forcées à prendre ce que Dorothea appelait des « poses cochonnes ». Lisa, l’aînée, avait été profondément choquée quand il l’avait obligée à s’exhiber.
Furieuse, à l’époque, Ingrid avait forcé le bureau de Sven et découvert une collection de pornographie enfantine. Elle avait lancé photos et revues aux quatre coins de la pièce et avait eu une engueulade épouvantable avec son mari. Toutefois, comme il jurait qu’il n’avait pas touché les filles, qu’il s’était borné, comme il disait, à les « photographier dans leurs plus jolies attitudes ». Ingrid avait continué à vivre avec lui; pour avoir la sécurité financière, prétendait-elle. Elle reconnut cependant que ce secret qu’ils partageaient les avait rendus sexuellement plus actifs.
Moi aussi je devins obsédé par ces passions. Je ne pouvais me trouver avec les filles sans les voir en pensée sur la plage, jambes écartées, invitant elles ne savaient pas à quoi avec leur expression de fixité survoltée. Lisa avait l’âge de Lucia quand j’avais rencontrée celle-ci. Elle était beaucoup moins dégourdie.
Sous ses allures enjouées, Ingrid était une personne tourmentée. Elle avait des amis qui se retrouvaient pour partouzer une fois par semaine. Ils commençaient par boire et ingérer des snacks végétariens avant de se mettre tous à poil. Ingrid souhaitait que nous participions à ces orgies.
— Ingrid, je ne peux pas. Je suis un vieux croûton. Je n’ai qu’un coup par jour dans ma biroute, et encore pas tous les jours. Tes copains n’auront pas envie d’un vieux bonhomme avec des poils tout gris parmi eux.
— Viens et tu nous regarderas en pleine action. Quelquefois on s’enfile en couronne. Ça t’inspirerait.
— Peut-être. Mais non merci.
— Oh, tu es tellement pudibond.
— Eh oui, dommage, je suis un vieux pudibond...
Cependant, je l’accompagnai pour la voir faire de la figuration dans un autre film tourné à Helsingor où se trouvait le château d’Hamlet. Ingrid prenait juste part à une scène de foule, cela représentait une journée de travail, pas plus. Le film s’appelait Les merveilleuses journées de Gertrude et était tourné par une équipe américaine.
Je regardais la scène avec d’autres spectateurs derrière une corde qui nous séparait du tournage. Après une heure d’attente, les caméras se mirent en branle et la star du film apparut sur le chemin de ronde du château.
Je la reconnus. C’était Sylvia Beltrau telle qu’elle était maintenant, une Lucia métamorphosée, maquillée, teinte en blonde, dégoulinante de bijoux et rembourrée à la silicone, yeux charbonnés de khôl et lèvres badigeonnées de rouge, tous ses traits et caractéristiques d’origine gommés, pour ne plus laisser place qu’à une coquille commerciale mue par la vindicte.
Il était temps de rentrer en Angleterre.
Les mois passaient à une vitesse folle. Je continuais à me faire tout petit. Je louai un deux pièces dans Ossington Street, fréquentant assez souvent mon agent littéraire et ami Will Welling-Jones, le gars avec la grosse bonne femme dont j’ai déjà parlé. Nous nous rencontrions dans mon club, le Groucho, pour écluser un verre de vin et après nous remontions la rue jusqu’au Fort Rouge pour un déjeuner-buffet avec des amis. La nourriture y était bonne et délicatement assaisonnée. On se servait dans d’énormes chaudrons en cuivre.
Mon roman Nouveaux investissements revenait souvent dans la conversation. Il ne s’était pas très bien vendu à sa sortie, mais l’agent pour les médias de Bill était en cheville avec un agent à Hollywood qui avait vendu pour neuf mois une option sur le livre à une équipe qui travaillait en étroite collaboration avec Columbus Films. Une somme dérisoire était en cause, qui servirait tout juste à financer quelques déjeuners au Fort Rouge, mais un montant un peu plus coquet avait été promis si Columbus Films achetait la proposition. Nous vivions d’espoir.
Je ne cacherai pas que je traversais alors une période noire. Les poursuites judiciaires de Sylvia Beltrau me menaçaient toujours, quoique avec moins de virulence depuis que son film Quelque chose à voir avait été un bide à cette caisse qu’est le box-office et qui, à l’instar de cette autre caisse nommée cercueil, scelle notre destin tout aussi efficacement. Mon seul coup de veine avait été de dégotter à Cecil Court une vidéo de contrebande intitulée Carol Lombard fait du strip-tease. C’était on ne peut plus vrai et du meilleur effet, encore qu’en noir et blanc seulement.
En attendant, je pondais quelques critiques four une petite revue littéraire dont le rédacteur en chef était un camarade d’université. Le boulot était mal payé, mais après on pouvait revendre les livres reçus en service de presse. La plupart des gens considèrent les critiques comme l’occasion de faire de l’esprit aux dépens des auteurs – comme l’olibrius qui déclara à propos d’un de mes premiers romans, Les Bannières de Barrabas: « Non seulement il parle fallacieusement du passé, mais encore il éveille chez le lecteur le désir fallacieux d’un passé fallacieux. »
Comme vous le voyez, je m’en souviens encore mot pour mot. Mais le fait est qu’après avoir lu cette critique, je n’ai plus jamais essayé d’écrire un autre roman historique. Comment s’assurer de l’exactitude des détails et des sentiments d’un monde qui a existé avant sa génération et celle de ses parents ? C’est presque aussi difficile que de situer un roman dans cent ans d’ici. Depuis que j’ai lu ces paroles désagréables noir sur blanc, je m’en suis toujours tenu à des romans situés dans le présent (heureusement, personne ne sait exactement ce qui s’y passe); donc la cruauté a peut-être eu ses bons effets.
Le plus drôle, c’est que ce roman historique existe toujours en livre de poche, trente ans après sa première publication. Il y a deux ans, il était au programme du certificat général des études secondaires.
Certains soirs, je restais dans ma chambre et je regardais des feuilletons à la télé. Viv Baker tenait toujours sa boutique de fringues dans le West End. Le rôle n’était plus joué par Doreen Stevens, alias Diana Coventry. Chère vieille Doreen. Elle me manquait toujours. Que voulez-vous, c est comme ça.
À côté des critiques, je continuais à travailler sur mon roman. Je me demandais si je ne pourrais pas en rehausser le ton en faisant intervenir certaines ressemblances entre Archie Langstreet et Œdipe. Œdipe tue son père et épouse sa mère sans savoir qu’elle l’est. Peu importe qu’il le fasse dans l’ignorance. Il doit être puni pour ces actes. Langstreet est en train de commettre un crime grave avec la meilleure des intentions. Devrais-je établir un parallèle entre les deux hommes ?
Non, me dis-je. Bien trop prétentieux. Bien trop artificiel. Cette simple pensée était-elle le signe que je commençais à manquer d’idées ?
D’ailleurs, pendant que je vivais ma vie oisive et inutile, il se passait de grandes choses en Crète. Langstreet s’était débarrassé de Takis Constantinou et avait engagé un architecte japonais et une entreprise en bâtiment de Taiwan pour construire ce que Kathi appelait avec un certain mépris le parc à thèmes de sainte Anne. Les travaux avaient bien avancé.
Le parking pour les autocars à l’extérieur de Kyriotisa était aussi équipé d’une aire d’atterrissage pour hélicoptères; les pèlerins les plus huppés pouvaient voler d’Hania ou même du Pirée, sans avoir à supporter le voyage éreintant en autocar à travers les montagnes. Sur le parking même, les pèlerins trouvaient une cafétéria et un restaurant avec quelques chambres au-dessus. (Un hôtel sur le site était à l’étude).
Le plus réussi cependant était une reproduction à grande échelle de la chapelle dans les collines. Cette chapelle d’Agia Anna avait une porte en bonne et due forme par laquelle on pouvait entrer sans avoir à se courber. L’intérieur était bien éclairé. Les murs étaient ornés de fresques dans le style byzantin, parmi lesquelles une imitation de la fausse icône du moine Kostas de « l’épisode de l’allaitement » (comme il était dit dans le guide) occupait une place de choix.
Des préposés assuraient la régularité du débit des visiteurs dans la chapelle. Leur autorité était renforcée par un écriteau disant IL EST INTERDIT DE PRIER DANS CETTE CHAPELLE. On quittait les lieux par une porte arrière munie d’un tourniquet. Des toilettes étaient installées commodément à l’extérieur ainsi qu’une librairie qui vendait des cartes postales, des vidéos, des CD, des DVD, des guides et, évidemment, des reproductions de l’icône de sainte Anne et autres saintes icônes. Le Monaché Kostas en personne était assis dans un coin du magasin, vêtu de neuf. Il peignait et satisfaisait ainsi au besoin de couleur locale. Un petit émolument mensuel l’avait appâté et arraché à sa gorge.
J’avais fait la critique d’un nouvelle édition illustrée de l’Autobiographie de Trollope. J’étais frappé par un passage où Trollope disait: « Quand je m’assieds pour écrire un roman, je ne sais absolument pas comment il finira et peu me chaut. » Il oppose son insouciance à la planification minutieuse de Wilkie Collins. Je pense que cette remarque de Trollope est à l’origine de la défaveur dans laquelle il est tombé pendant de longues années. On ne le tenait pas pour un « artiste sérieux ».
Il était difficile en cet instant de ne pas souhaiter que ma pratique fût moins semblable à celle de Trollope à cet égard. Je ne savais pas très bien comment l’intrigue de mon livre devait évoluer. Comme Trollope, je l’inventais au fur et à mesure. (C’est d’ailleurs la seule ressemblance entre nous.) Mais le hasard vint à mon secours. Le hasard se montre toujours miséricordieux pour les écrivains. Je répète au cas où vous n’auriez pas compris la première fois. Le. hasard se montre toujours miséricordieux pour les écrivains.
Je faisais une petite promenade à Kensington après avoir jeté un coup d’ œil sur les jardins du même nom, quand un taxi s’arrêta au bord du trottoir devant moi. Il en sortit une femme séduisante, vêtue avec élégance, coiffée d’un chapeau orné de fleurs comme en portent les dames dans les mariages et aussi, je crois, aux courses à Ascot. Elle était accompagnée d’un vieux monsieur en jaquette, un haut-de-forme gris à la main. Quand elle se tourna pour donner le bras au vieux monsieur, je la reconnus. C’était Kathi Langstreet.
Elle fut surprise de me voir — et cela n’avait rien d’ étonnant, vu que nous habitions deux univers distincts. Comme toujours, elle était aimable et polie, sans la moindre trace de cette froideur glaciale que les Anglais prennent pour de la politesse. Elle paya le taxi et me présenta le vieil homme qu’elle accompagnait en disant:
— Voilà mon bon oncle Antal.
Elle me présenta en disant:
— Je figure dans son dernier livre.
À ces mots, l’oncle Antal s’efforça de prendre un air réjoui et leva sur moi un regard de maquereau myope. Nous échangeâmes une poignée de main et Kathi m’invita à les accompagner dans leur hôtel.
Ils étaient descendus à l’hôtel Claireville Gardens, un hôtel confortable avec un vaste salon où des canapés invitaient à se vautrer. À un bout, il y avait un bar luxueux où des hommes assis sur des tabourets en cuir riaient et bavardaient. Tout cela était agréablement anglais, mais sans ostentation. Une svelte jeune femme dansait nue au son d’un piano à queue en agitant bruyamment les bracelets qui ornaient ses bras pâles.
Un garçon apparut aussitôt et Kathi commanda du thé et des sandwichs pour tous les trois.
Elle dit que son oncle et elle avaient assisté au mariage de Cliff, son beau-fils, avec une dame répondant au prénom de Vibe.
— C’était charmant, dit-elle. Bien plus que ne l’étaient les mariages autrefois. Moins formaliste, voyez-vous. Trois jeunes gens, des amis de la mariée, se sont produits en trio et ont chanté une chanson d’amour intitulée Je suis vieux jeu, qui a enchanté tout le monde. Tout cela était très gentil et amical, n’est-ce pas, mon oncle ?
Mais l’oncle s’était assoupi et sa vieille tête usée reposait sur un coussin.
— Il rêve, dit-elle en agitant un doigt à hauteur de sa tête comme pour mimer la chose.
Je me suis rendu compte qu’elle était légèrement éméchée.
— J’ai dansé après la cérémonie, dit-elle. J’ai même dansé le twist ! À mon âge !
— Archie n’est pas avec vous ? me suis-je hasardé à lui demander, après un échange de politesses.
Elle fit la moue.
— Oh, il a estimé qu’il devait absolument aller s’occuper d’un problème concernant le nouvel hôtel à Kyriotisa. Il fait construire un hôtel à côté de l’église et du cimetière.
— Un deuxième hôtel ?
— Cela fait partie d’un nouveau projet. Le premier hôtel à côté du parking est très modeste. Les touristes ont besoin d’un hôte plus luxueux – du genre cinq étoiles – en ville. Les fondations sont déjà achevées. Mais un nouveau problème a surgi au sujet de la propriété du terrain.
— Et c’est ça qui l’a empêché d’assister au mariage de son fils ?
Sans répondre, elle fixa ses mains. Quand je répétai ma question, elle dit sans me regarder:
— Vous voyez bien qu’il n’est pas ici, non ?
Nous bûmes notre thé en silence. Je remarquai un détail bizarre dans cette scène très anglaise. Il y avait sur les murs, non pas des gravures de chasse ou de sport, comme on aurait pu s’y attendre – sans doute celles-ci avaient-elles toutes été exportées vers des hôtels américains ultra-chic – mais des reproductions encadrées des portraits chatoyants de Tamara de Lampicka. Je me demandai si on pouvait qualifier cette artiste de post arts déco, ou alors peut-être était-elle la seule femme Vorticiste.
Je demandai à Kathi:
— Diriez-vous que Tamara de Lampicka est la seule et unique femme vorticiste ?
Elle roula des yeux.
— Oh, la barbe ! dit-elle.
Sentant peut-être qu’elle avait été trop dure à l’égard de son mari, elle dit:
— Archie a l’ambitieux projet de restaurer la prospérité dans la région de Kyriotisa... Il y investit énormément.
— Allez-vous sur place voir comment les choses avancent ?
Kathi lança une ébauche de sourire dans ma direction.
— Oh, j’en entends assez parler comme ça au téléphone. Il y avait une chronique là-dessus dans le Daily Telegraph lundi dernier. En tout cas, j’imagine que tout ça nage dans des tourbillons de poussière...
Je mordillai un minuscule sandwich pâle tout en réfléchissant. Puis je dis entre deux bouchées:
— Kathi, excusez-moi de vous dire ça, mais à mon avis votre mari commet une erreur monumentale. L’autoglorification n’est-elle pas son seul vrai motif, et rien d’autre ? Pourquoi se soucierait-il de ce trou perdu qu’est Kyriotisa ? Pourquoi devrait-il engloutir son argent, et le vôtre, dans pareille entreprise ? N’est-ce pas uniquement pour se sentir un grand homme dans un monde tout petit ?
Quand elle se tourna vers moi son visage étincelait de colère.
Elle parla sur un ton calme, mais méprisant:
— De quel droit le critiquez-vous ? Archie, lui au moins, essaie de faire le bien, quels que soient ses mobiles. Quand avez-vous jamais essayé de faire le bien, vous, avec vos minables petites aventures lascives ? Vous ne roulez que pour vous, n’est-ce pas ?
— Le monde est une jungle, Kathi. Que voulez-vous, c’est comme ça.
— Ce que je veux ?! Ecoutez, si vous étiez un vrai écrivain, vous écririez contre le système. N’est-ce pas là le premier devoir d’un écrivain ? Ne pas se contenter de gagner des clopinettes et ne pas avoir peur de parler franchement et lutter pour l’avènement d’un monde meilleur. En tout cas, Archie, lui, essaie de le faire !
Il y avait du vrai dans ce qu’elle disait. Je le reconnus avec amertume.
Je me tus à mon tour. Je mordillai un autre sandwich fade.
Quand elle voulut réveiller son oncle, déclarant qu’elle allait l’accompagner dans sa chambre où il dormirait plus confortablement, je l’en empêchai d’un geste, disant avec douceur que le vieil homme était parfaitement heureux, endormi là où il était, et que je voudrais profiter de l’ occasion pour lui poser d’autres questions sur elle-même, si elle le permettait.
À quoi elle répondit en secouant la tête qu’elle m’avait déjà tout dit. Je rétorquai qu’elle m’avait raconté ce qui lui était arrivé, mais quelle était restée muette sur son être secret.
— Mon être secret ? Supposez que je n’en aie pas ! Je pourrais vous dire que je suis née en décembre de telle ou telle année, mais qu'est-ce que cela voudrait dire ? J’ai aussi des millions d’années – en tout cas il en est ainsi pour toutes les composantes de mon corps, recyclées au fil de multiples éons dans le temps et dans l’espace. Vous êtes content ? Pour ce qui est de ce qu’on pourrait appeler mes rouages profonds, la plupart me viennent d’un long fleuve vivant, génération après génération, à la suite de fusions, de mélanges, de luttes pour donner un sens à des héritages contradictoires... Dans tout ça, il y a très peu de choses que je pourrais étiqueter moi. Et ce serait probablement la partie la moins intéressante...
— Kathi, je suis désolé de vous sentir si pessimiste !
Elle écarta les mains.
— Oubliez ce que je vous ai dit. C’est probablement le champagne qui parlait. En tout cas, je ne veux pas de votre pitié.
Elle réveilla son vieil oncle qui se laissa conduire vers les ascenseurs en protestant faiblement. En partant, Kathi dit par-dessus son épaule:
— Finissez les sandwichs. Vous m’avez l’air de traverser une mauvaise passe.
Il y avait du vrai dans ce que Kathi avait dit. Encore que je doive déclarer à ma décharge que traverser une mauvaise passe est une situation assez normale pour un écrivain. Je veux dire un vrai écrivain qui écrit seulement des romans et des nouvelles et qui ne se répand pas sur les étranges lucarnes dans des causeries télévisées ou des jeux-concours, ou qui pontifient comme s’ils savaient tout. Il n’est pas donné à tout un chacun d’améliorer le monde.
Au moment où j’ai rencontré Kathi, je voyais non seulement mon médecin, mais aussi mon éditeur, ce qui est pire. Le docteur m’avait prescrit des pilules pour mes jambes et gratifié de quelques paroles consolantes à propos de ma virilité. Du genre: « Ne vous tracassez donc pas. Beaucoup d’hommes de votre âge n’arrivent plus à bander ! »
Ce n’était pas une période très réjouissante. Il faudrait être au mieux de sa forme quand on a rendez-vous avec son éditeur. Les critiques de Kathi m’avaient blessé. Quelle que soit son opinion de moi, mes écrits plaidaient en ma faveur. Je ne pouvais m’empêcher de penser à ce que Samuel Johnson avait dit au comte de Chesterfield: « Aucun homme n’est content que son plus grand trésor soit méprisé, fût-il tout petit. » Fût-il tout petit... Johnson pensait sûrement à moi quand il a dit ça.
Les bureaux de Wilberforce Large étaient situés dans un quartier malcommode de Londres, au troisième étage d’un grand immeuble des années trente. Mon directeur littéraire, Sam Bell, y occupait un petit local où s’entassait à portée de main un nombre impressionnant de liasses de manuscrits. J’aimais bien Sam. Il avait fréquenté le même collège que moi à Oxford, bien que dix ans après l’avoir moi-même quitté dans ce que mes amis avaient qualifié de circonstances louches. Dans mes périodes plus fastes, j’avais souvent offert à Sam un verre, au lieu de me faire inviter par lui, comme font habituellement les auteurs avec leurs éditeurs.
Je pris la Northern Line jusqu’à East Finchley, un long voyage fastidieux. Pendant le trajet, je lus Le Club Victor Hugo. Et je me dis que j’aurais dû me faire couper les cheveux pour avoir l’air moins miteux. Arrivé à East Finchley, il fallait encore que je marche jusqu’à Muswell Hill Broadway, puisque aucun autobus ne semblait fonctionner. Il se mit à pleuvoir. Un peu comme le roi Lear, je n’avais ni manteau ni parapluie pour me protéger.
Comme la pluie redoublait, je me dis que je pourrais peut-être m’offrir un taxi; mais les rares taxis qui passaient étaient tous pris. Que voulez-vous, c’est toujours comme ça. J’achetai un journal dans un kiosque pour me protéger la tête.
J’étais trempé et pitoyable quand j’arrivai à Broadway. Une chose curieuse se produisit quand j’entrai dans le vestibule assez sombre, au sol humide et boueux, de l’immeuble de Wilberforce Large. J’aperçus dans un recoin près des ascenseurs la danseuse nue que j’avais vue dans l’hôtel Clairville Gardens. Nue comme un ver, à l’ exception de ses sempiternels bracelets, elle tortillait des hanches et agitait ses anneaux au-dessus de sa tête d’une façon extrêmement alléchante.
J’avais eu à peine le temps de bien la reluquer quand l’ascenseur arriva. Un abruti en sortit avec un paquet sous le bras et la fille disparut.
Perplexe, trempé et démoralisé, je montai voir Sam. J’étais bien évidemment conscient d’avoir laissé passer la date fixée dans mon contrat pour l’achèvement et la remise de mon roman. Mais c’est une habitude chez les écrivains. Les éditeurs s’en aperçoivent rarement ou s’en moquent. Ils ont toujours trop de livres à publier et peut-être ne sont-ils pas fâchés si un ou deux bouquins manquent à l’appel. Mais en tant qu’écrivain scrupuleux de la vieille école, je m’efforçais toujours de respecter les dates butoir. Pour ne pas m’aliéner la faveur de Sam, je lui avais fait parvenir par mon agent les cent premières pages du roman, prémisses destinées à aiguiser son appétit, gage de ma capacité de produire encore régulièrement.
Sam m’accueillit à ma sortie de l’ascenseur au troisième étage et me donna une poignée de main.
— Vous êtes légèrement dégoulinant, mon vieux. Pas de taxis ?
— Sam, qui est cette fille nue qui dansait dans votre vestibule ? lui demandai-je. Elle n’est pas écrivain, n’est-ce pas ?
Je m’étais dit qu’une chanteuse pop avait peut-être vendu ses confessions à Sam.
Il me regarda d’un œil morne:
— Vous voulez rire ? Venez dans mon bureau. Voulez-vous un café ?
— Ce n’était pas un fantôme, n’est-ce pas ?
— Bien sûr que non.
À son expression je vis qu’il pensait que j’avais bu. Le mieux était de laisser tomber le sujet.
Je m’installai dans son bureau sur une des chaises modernes extrêmement basses et j’entrepris de m’essuyer le cou avec mon mouchoir. Je verrai plus tard comment m’extraire de ladite chaise. Nous causâmes un moment, principalement de Il m’est arrivé de gagner, les mémoires d’un politicien célèbre révélant les détours répugnants de sa personnalité. J’avais vaguement connu ce politicard à Oxford et je racontai une anecdote sur lui: il avait fumé une clope – comme nous le faisions tous en ces temps reculés – et il avait foutu le feu à ses vêtements au cours d’une soirée bien arrosée.
Sam prit un manuscrit que je reconnus être le mien et il l’agita sous mon nez:
— Vous avez là un thème très porteur; ce Langstreet qui essaie de lancer un nouveau culte religieux en, voyons voir... en Grèce ?
— En Crète.
— Oui, en Crète, bien sûr. Mais je dois dire... Eh bien, voilà... Vous rallongez un peu trop la sauce en y fourrant vos propres aventures. Des aventures amoureuses. C’est un peu mythomane, je trouve, et ça vient comme un cheveu sur la soupe. Par exemple, à la page...
— Attendez un peu, que voulez-vous dire, mythomane ?
Je ne cache nullement que je n’ai guère de succès avec les femmes, je suis tout à fait franc là-dessus. J’ai soixante-dix ans, vous savez, et ça se sent très souvent. Que voulez-vous, c’est comme ça.
— Toutes ces femmes que vous rencontrez. Il est évident que c’est de la pure invention.
— Pas du tout. Le monde est plein de femmes mûres qui ont envie de s’envoyer en l’air.
— Hum ! Des étrangères, j’imagine.
Il garda un instant le silence, feuilletant mollement mon manuscrit.
— Votre absence de cohérence me chiffonne un peu. À un certain moment vous vous déclarez impuissant. Pourtant, vous semblez bien vous débrouiller avec, voyons voir, oui, avec Ingrid, la rombière suédoise.
— Encore quelqu’un qui avait envie de s’envoyer en l’air !
Je n’allais pas lui raconter l’enfer que c’était de ne jamais savoir quand on allait pouvoir avoir une érection ou pas. Des recherches avaient montré que ça fonctionnait un peu mieux avec une inconnue. Et il y avait le Viagra, cette nouvelle panacée bénie des vieillards libidineux. ]’avais d’ailleurs parlé de cette douloureuse question avec Ingrid, mais je n’allais pas rentrer dans les ramifications du problème dans le bureau d’un éditeur. (Soit dit en passant, je n’ai rencontré aucune femme, je crois, que mon état eût incommodée; il s’est avéré que la plupart avaient déjà côtoyé des organes masculins flasques. Mon aspect physique les mettait à l’abri de toute déception; elles voyaient bien que j’étais passablement antique. De toute façon, il est toujours agréable d’être au lit avec un membre amusant du sexe opposé.)
— Elle n’était pas suédoise, c’était Sven, son mari, qui était suédois.
Après un silence, il dit:
— Et puis, il y a cette autre affaire.
— La mamelle ?
— Non, pas la mamelle. Le cunnilinctus. Certains lecteurs seront écœurés. Vous êtes toujours en train de faire des langues fourrées à l’une ou à l’autre.
— J’ai fait quelques recherches sur le cunnilinctus, Sam. À la British Library, je veux dire, et aussi sur le terrain.
J’ai essayé d’expliquer qu’en ce qui concernait la position du 69, la pornographie au XIXe siècle et au début du XXe siècle portait sur la fellation dans l’immense majorité des cas. Dans la pornographie écrite et picturale. Les femmes étaient censées sucer les hommes, mais ceux-ci ne leur rendaient la politesse que très très rarement. C’était considéré comme un acte sale.
— Ça n’est rentré dans les mœurs que depuis quelques dizaines d’années, dis-je. D’énormes progrès ont été faits en matière d’hygiène, même après la dernière guerre mondiale. Sur le plan de l’hygiène personnelle, évidemment, mais également en ce qui concerne le blanchissage du linge. Une diversité considérable de produits cosmétiques, de parfums, de désodorisants, a envahi le marché. Si bien que nos parties intimes ont cessé d’être des havres accueillants pour des hordes de bactéries. C’est devenu un plaisir – un plaisir de connaisseur – de brouter la minette d’une femme.
« Et puis, une amélioration indéniable s’est produite dans les eaux bourbeuses du XXe siècle. Je veux parler de l’amélioration du statut de la femme. La femme est enfin tenue pour l’égale de l’homme et non plus pour sa servante ou son inférieure. Son égale dans le désir. Il faut fêter le cunnilinctus, le célébrer. Les lesbiennes vous le diront. Sa popularité est la marque des temps meilleurs que nous connaissons.
— Des femmes étrangères, je suppose ?
Sa question montrait bien qu’il ne m’écoutait pas.
— Je pourrais aussi ajouter que la plupart des femmes, presque partout, adorent ça. C’est plaisant pour les deux parties, sinon comme plat principal, du moins en apéritif.
— Pourquoi n’allez-vous pas vous installer sur le continent ? demanda Sam.
La question me coupa la chique un instant, un peu comme une mornifle sur l’oreille fait taire un môme récalcitrant. Peut-être mon enthousiasme m’avait-il entraîné trop loin. Je n’arrivais pas à déterminer si la question de Sam avait un relent raciste détestable ou pas.
— Eh bien, ne voilà-t-il pas une autre façon dont la vie – tout au moins en Angleterre – s’est améliorée ? dis-je, essayant de supprimer tout geignement de ma voix. Nous ne sommes plus aussi xénophobes qu’autrefois, vous ne trouvez pas ? À quelque chose étranger est bon. Nous sommes peut-être redevables à ceux que vous appelleriez des étrangers d’avoir perdu une bonne part de nos inhibitions. Nos habitudes gastronomiques sont devenues plus variées, plus exotiques et plus ragoûtantes, tout comme nos habitudes sexuelles.
Sam soupira et avala une gorgée de café. Puis il dit d’un ton impatient:
— C’est un argument qui se tient. Mais ça va choquer pas mal de lecteurs. C’est tout bonnement de la pornographie. Votre petite manie sexuelle n’est pas du goût de tout le monde, Les bons vieux rapports à la papa sont bien assez bons pour moi.
— Oui, si c’était assez bon pour mon père, ça l’est aussi pour moi, pas vrai, Sam ? Non, le gougnottage est depuis belle lurette un plaisir raffiné. Cela électrise votre partenaire. Et quelle joie d’avoir ces cuisses blanches et tremblantes autour des joues ! Eh bien c’est...
Lui-même en lévitait presque au-dessus de sa chaise.
— Du calme, mon vieux, ça suffit comme ça. ]’en ai entendu assez. Votre veston fume. Vous allez prendre feu !
Mon enthousiasme retomba.
— Vous voulez plutôt dire prendre froid. C’est tellement diabolique d’arriver jusqu’ici.
— Mais commandez donc un taxi... Pas de problème... Il faut prendre un taxi.
Il me parlait d’une voix apaisante, comme à un enfant, d’un ton qui ne pouvait qu'agacer – il – pause – faut – pause – prendre – pause – un – pause – taxi.
— Tout ce que je dis c’est que brouter une chatte ajoute une couleur supplémentaire à la palette et aux papilles gustatives de l’amour. Il convient d’ajouter toutefois que toutes les moules n’invitent pas à la dégustation visuelle ou linguale. Elles varient dans leur aspect et leur goût.
]’étais furieux contre moi-même d’avoir utilisé le mot « moule ». Ce n’était pas un mot que j’employais habituellement. Je poussai un profond soupir.
— Le visage aussi est important. Un beau visage veut dire... bon... on imagine qu'il y a, disons, un lien...
Sam devenait de plus en plus sombre pendant que je dissertais ainsi. Il rajusta sa cravate et profita de ce mouvement pour hocher la tête.
— Je veux dire, prenez Hedy Lamarr...
Mais je n’osai pas aller jusqu’au bout de ma phrase. Je compris tout à coup, un peu tard peut-être, que cette conversation ne nous apportait pas grand chose, ni à l’un ni à l’autre.
Soudain, j’eus peur qu’il ne remette sur le tapis l’absurde accusation de pédophilie.
Sam avait maintenant l’air du professionnel qui lance une campagne de promotion de la morosité. Il rassembla mes pages et en frappa verticalement le bord inférieur contre sa table; après quoi il les posa sur le côté avec une moue de dégoût.
— Je suppose que le sucement de mamelles fait partie de cette même obsession suçante qui semble être la vôtre, dit-il, assez bêtement, à mon avis.
Essayant de prendre sa remarque à la légère, je dis que le suçage de minette était moins une obsession qu’une question de goût; ou une manœuvre de dernier recours. On avait beau être vieux et impotent, on avait toujours une langue au fond de la bouche.
Apparemment, il n’avait pas entendu.
— Bon, je veux bien, mais ce n’est pas une bonne idée d’étaler ses obsessions sur la place publique.
— Vous voulez dire comme a fait Joyce ? Et Hemingway ? Et Kafka ? Et...
— Je veux dire que je ne pense pas que ça fonctionne bien dans votre cas.
Il posa la main sur les pages de mon tapuscrit, comme en une bénédiction paternelle.
— Je crois que malheureusement nous allons devoir faire l’impasse sur ce roman-ci, mon vieux, désolé... J’ai discuté la question avec mon coéditeur. Essayez donc un autre genre pour changer un peu. Nous envisageons actuellement de publier une nouvelle collection de guides de voyage. Les Grands Petits Guides. Vous ne voudriez pas écrire celui sur la Crète ?
— À la place du roman ?
— À la place du roman.
Les paroles pessimistes de Vasari sur le Pérugin me vinrent à l’esprit. « Constamment habité par la terreur de la pauvreté, il accepta pour gagner sa vie des besognes sur lesquelles il n’aurait jamais jeté les yeux s’il avait eu de quoi vivre. »
Disant que je réfléchirais, je retournai au monde extérieur et à la pluie persistante. Le journal de plus en plus détrempé ramollissait autour de ma tête.
Archie Langstreet venait de terminer son petit déjeuner frugal. Il se plongea dans un article sérieux d’un journal sérieux intitulé « L’agonie de sainte Anne ». L’article prétendait que la grande majorité des personnes qui avaient visité le sanctuaire l’année précédente étaient des femmes. Quand on les interviewait, nombre d’entre elles disaient voir en Anne une image de la maternité non reconnue; le pouvoir irrésistible d’Anne venait de ce qu’elle était une vieille femme qui avait nourri sa famille pendant deux générations sans en recevoir la moindre gratitude. « Elle symbolise la capacité des femmes de perpétuer la race humaine », affirmait une femme venue de Chicago (USA). « C’est elle qui a sauvé Jésus pour le plus grand bien de l’humanité », déclarait une femme de Paris (France). « Je l’aime plus que la Bienheureuse Vierge Marie », proclamait une adolescente de Neustadt (Allemagne).
« Bien que tout donne à penser que l’ensemble du projet Agia Anna est en train de capoter – coûtant à Archibald Langstreet le plus gros de sa vaste fortune », concluait l’article, « il offre manifestement bien des consolations à des millions de femmes. »
Peut-être offrait-il aussi un certain réconfort à Langstreet.
Il était dans sa suite à l’hôtel, assis à sa table, et il regardait fixement par la fenêtre, le menton dans la main. Une tasse de café refroidissait à côté de son coude. À cette heure matinale, il était encore en bras de chemise.
Derrière la vitre, un homme travaillait sur une plate forme en bois à crépir la façade de l’hôtel encore loin d’être fini. Il crépissait maintenant le deuxième étage où Langstreet avait ses appartements, mais le rez-de-chaussée et le premier étage n’étaient toujours pas terminés.
L’ouvrier était un homme entre deux âges et ses vêtements semblaient au moins aussi vieux que lui. Le bas de son visage ridé était caché par une barbe et une moustache. Ses cheveux jaillissaient de sous sa casquette et formaient une sorte de petite saillie protectrice au-dessus de ses sourcils. Ses lèvres étroitement serrées tenaient fermement en position un mégot éteint. À force de crépir, il était couvert de blanc et paraissait assez vieux pour être sorti d’une période glaciaire récente.
Il travaillait avec application, s’arrêtant de temps en temps pour retirer le mégot éteint de sa bouche et cracher.
Langstreet ressentait un mélange de mépris et d’admiration pour cet homme, mépris car (à sa connaissance) il n’avait jamais essayé d’améliorer sa condition et s’était résigné à rester un manœuvre, admiration parce que l’homme travaillait avec acharnement, sans presque jamais faire de pause.
Quelles que fussent les qualités de ce manœuvre, la pauvreté avait rabougri son intelligence et limité ses expectatives. Langstreet croyait œuvrer contre ce genre d’injustices et en faveur d’une amélioration du sort de cet homme ordinaire.
Il avait observé cet homme si longtemps qu’il s’était presque persuadé qu’il l’avait déjà vu avant; se pouvait-il qu’il eût été un des membres du gang qui voulait échanger Cliff contre une rançon et qu’il eût enfin décroché un emploi rémunéré ?
Cette idée avait à peine traversé son esprit qu’il l’écarta, comme on écarte une absurdité. Il but les dernières gouttes de son café et se leva pour poursuivre son travail du matin.
L’ascenseur était austère, avec ses portes en métal dépoli flanquées de panneaux métalliques. Il l’admira. La cage sortit silencieusement de son repos. Ses portes s’ouvrirent. Langstreet entra. Quand il appuya sur un bouton, la cage commença à descendre. Par la petite fenêtre de l’ascenseur où les portes n’avaient pas encore été installées, il aperçut le désert poignant du premier étage, sans la moindre décoration à part un embrouillamini de câbles qui pendaient du plafond ou se tordaient par terre. Des hommes travaillaient, entrevus dans des attitudes figées, pendant que l’ascenseur descendait vers le rez-de-chaussée.
Là, ignorant les groupes de touristes jacassants, Langstreet se dirigea vers l’arrière du bâtiment. Il entra dans le bureau où les secrétaires étaient déjà au travail. Il les salua d’un air absent. C’était son hôtel et il gardait ses distances. Des soucis avaient été posés dans une cruche, sur sa table. Il les déplaça sur une étagère. Les planches en formica au-dessus de la cruche et en dessous reflétèrent l’or des fleurs – mais Langstreet s’était détourné.
Sa secrétaire avait déjà ouvert l’ordinateur. Il regarda son courrier électronique. La société suisse qui fabriquait les ascenseurs donnait des explications, s’excusant pour son retard. Les portes destinées au premier et au troisième étages seraient livrées dans une dizaine de jours. Une société britannique accusait réception de l’acceptation de son devis pour du verre à l’épreuve des balles. Il y avait un message de Kathi disant:
— Salut ! Tu vas bien ? J’aimerais avoir de tes nouvelles.
Il soupira.
Il fallait répondre au département des Monuments historiques à Bonn qui déplorait que le monument aux morts honorant les morts à la fois de la Grèce et de l’Allemagne soit en cours de démolition. Langstreet répondit que la cruauté n’avait pas besoin de monument. La torture, écrivait-il, était toujours pratiquée par une soixantaine de régimes différents un peu partout dans le monde. Personne ne s’en préoccupait beaucoup. Personne ne se préoccupait non plus du malheur qu’était la pauvreté. Lui s’en préoccupait. Le monument avait eu son utilité. Le terrain était nécessaire à des fins de développement et servirait à améliorer le niveau de vie des populations locales.
Langstreet reçut ensuite plusieurs notables et propriétaires qui avaient divers griefs à exposer. Le plus vociférateur était un homme qui habitait à côté de l’église. Il était excédé par la « faune des campeurs étrangers avec leurs sacs à dos et des hippies New Age », comme il les appelait, qui défiguraient l’espace vide derrière son jardin avec leurs campements bariolés. Un jeune chenapan avait même escaladé la clôture du plaignant pour faire ses besoins dans son jardin. La musique et le tapage des campeurs était une source permanente d’exaspération, au point que sa femme était constamment au bord de la crise de nerfs.
Langstreet se montra calme et professionnel. Il exprima sa sympathie, dit qu’il espérait que les choses s’arrangeraient, expliqua que tous ces ennuis étaient comme une maladie de croissance accompagnant le retour de Kyriotisa à son ancienne prospérité.
Il donna des instructions à sa secrétaire, puis téléphona pendant une bonne heure, après quoi il débrancha le téléphone et sortit dans la lumière poussiéreuse du soleil.
Regardant en l’air, il aperçut l’ouvrier haut perché sur sa plate-forme et toujours en train de crépir la façade en ciment.
Kyriotisa prenait peu à peu une place nouvelle dans le monde. Malgré le nouveau parking pour autocars un peu plus loin, la route regorgeait de véhicules, dont beaucoup étaient alignés sur le trottoir, devant les cafés et le vieil hôtel – pratiquement un asile de nuit, de l’avis de Langstreet. Dans la rue grise et terne, les autocars pansus explosaient de couleurs, violet, pourpre, bleu clair, bleu foncé, cramoisi. La plupart portaient des plaques allemandes ou autrichiennes.
Le conseil municipal avait déjà décidé de faire construire une nouvelle route pour éviter que les véhicules n’empruntent la rue principale de Kyriotisa. Des crédits pour financer ce projet avaient été demandés à l’Union Européenne. Des grondements au loin indiquaient que les travaux avaient déjà commencé: le comblement préalable de toute une vallée, dont la verdure serait enfouie sous des gravats et du remblai d’un gris hétéroclite destinés aux travaux de terrassement de la nouvelle route. Six camions-bennes, semblables à de gros scarabées et récemment débarqués du Pirée, travaillaient sur place dans des nuages de poussière jaune. Des mécanismes grinçaient, des coups de sifflet déchiraient l’air pour coordonner ce grand œuvre.
Un homme s approcha et salua Langstreet. C’était le nouveau chef de la police de Kyriotisa, fraîchement nommé, maintenant que la ville avait gagné en importance. Il invita Langstreet à monter dans son véhicule décapotable et ils parcoururent à peine cent cinquante mètres jusqu’à l’emplacement du monument allemand aux morts.
Là, l’activité était plus intense. Le monument tout en longueur était en cours de démolition, au motif que ce rappel du passé était devenu inutile, dérangeant même, dès lors que le passé plus lointain, représenté par sainte Anne, suscitait maintenant un engouement indéniable. En outre, le monument aux morts indisposait la nouvelle race d’Allemands et d’Autrichiens. Certains s’étaient plaints. Un nouvel hôtel – l’hôtel Concorde – s’élèverait sur le « site de choix » occupé par cet objet anachronique et déprimant.
On était en train de planter une rangée de jeunes arbres. Ils avaient été livrés trop tôt et il fallait les mettre en terre; mais les travaux de construction auraient vite fait de les réduire à néant. Massé sur le côté, un peu à l’écart des grues, des bulldozers et des camions, un groupe de protestataires brandissait des pancartes. IL NE FAUT PAS GOMMER LE PASSÉ, disait une pancarte. Les manifestants se turent à l’approche du chef de la police.
— Laissez-les manifester, dit-il en aparté à Langstreet. Ils ne font aucun mal.
— Leur slogan n’est pas entièrement faux.
— Nous n’avons pas besoin de slogan, nous avons besoin de prospérité.
Pendant qu’ils passaient lentement devant le chantier, le chef de la police dit:
—Vous ne regrettez pas que le nom de votre père soit effacé ?
— Absolument pas.
L’air était si chargé de poussière de marbre qu’ils ne s’attardèrent pas.
C’était une scène de destruction ordinaire. Langstreet et le chef de la police vaquaient sans effort à leurs occupations habituelles. Mais derrière ces tâches terre à terre, l’extraordinaire mourait d’impatience de se montrer.
OceanofPDF.com