La Mamelle De Némésis

Brian Wilson Aldiss · Chapitre 8 sur 8

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La Mamelle De Némésis

Chapitre VIII

 

Ainsi s’écoulaient les journées de Langstreet. Il n’avait pas plus le temps de consacrer son attention à des questions autres que celles concernant le culte de l’icône de sainte Anne que l’ouvrier derrière la vitre de son hôtel n’avait la possibilité de réfléchir à autre chose qu’à son labeur quotidien.

En mars, cette année, 1 245 visiteurs étrangers vinrent à Kyriotisa pour y voir l’icône exposée en grande pompe dans sa nouvelle chapelle. En avril, le chiffre grimpa à 3 200 et en mai il passa à 7 735, mettant à rude épreuve les capacités d’accueil de Kyriotisa et d’Hania. Ce dernier chiffre incluait de nombreux Grecs, venus d’aussi loin que de Thessalonique pour contempler l’icône de sainte Anne.

J’essaie de garder un certain réalisme en relatant ces événements. Je me rends compte que d’aucuns trouveront ces détails sordides, mais l’exhortation que Degas s’adressait à lui-même dans ses carnets me semble très juste: « Peins toutes sortes d’objets usagés... des corsets qui viennent d’être ôtés... des esquisses d’ouvriers boulangers dans leur cave, ou aperçus de la rue par des soupiraux... » Car l’étude empirique de la réalité humaine est loin d’être une grande et noble entreprise.

En mai, retournant un jour à son hôtel à midi, Langstreet trouva une ambulance et un attroupement qui bloquaient l’entrée. Il se fraya un chemin dans la foule et exigea avec autorité de savoir ce qui se passait. C’était pourtant clair. (Cela n’empêcha cependant pas un jeune flagorneur de tout expliquer au grand homme.) L’ouvrier qui crépissait la façade de l’hôtel et que Langstreet avait observé avec tant d’intérêt était tombé de sa plate-forme et gisait mort sur le trottoir. On était en train d’enfourner son corps fracassé dans une ambulance. Des fragments de ciment de la façade jonchaient le sol ensanglanté à côté de la plate-forme cassée en morceaux.

— Quels crétins négligents ! s’exclama Langstreet en jouant des coudes pour entrer à l’hôtel où il commanda une petite bouteille d’eau minérale gazeuse, une taramo salata, des toasts et une tasse de café pour son déjeuner.

Un e-mail lui fut apporté à sa table. Kathi disait qu’elle n’avait aucune nouvelle de lui depuis longtemps. Elle s’inquiétait pour sa santé. Elle allait acheter un billet d’avion pour se rendre compte de visu de son état. Il repoussa la feuille de papier avec irritation.

Pendant que Langstreet continuait à travailler comme d’habitude, la police ouvrit une enquête sur les causes de la mort de l’ouvrier. L’entreprise en bâtiment fut accusée de négligence et de non respect des règles de sécurité. L’entreprise réfuta l’accusation et prétendit que la plate forme mobile sur laquelle l’homme travaillait n’était nullement en cause. Le revêtement en ciment au faîte de l’hôtel s’était détaché et était tombé sur la plate-forme, l’envoyant elle et l’ouvrier vers leur anéantissement respectif.

L’entreprise en bâtiment quitta le chantier en attendant les conclusions de l’enquête et le retrait des accusations portées contre elle. Elle exigea des dommages et intérêts. L’architecte japonais et deux spécialistes de la chimie des matériaux arrivèrent de Tokyo pour défendre la composition de leur ciment. Les Japonais avaient remporté le contrat parce que les Grecs pensaient que leurs méthodes étaient plus efficaces que celles des entreprises locales. Ils essayèrent de prouver que leur ciment durerait au moins un siècle et même plus longtemps.

Des échantillons du ciment qui avait dégringolé furent expédiés à Tokyo pour y être analysés. En attendant, d’autres morceaux de ciment continuaient à se détacher de la façade de l’hôtel.

L’hôtel fut fermé pour des raisons de sécurité. Langstreet resta dans sa suite, même après que tout le personnel, à l’exception d’un gardien, fut parti.

Les travaux furent arrêtés sur d’autres chantiers.

Les fondations de l’hôtel Concorde furent désertées et se remplirent de boue.

La route circulaire ne fut pas finie. Les véhicules destinés au transport des matériaux commencèrent à rouiller, leur essence fut siphonnée.

Kyriotisa s étalait sous le soleil, telle un œuf cassé.

Après maints retards, les chimistes japonais indiquèrent dans leur rapport que leur formule chimique n’était pas à l’origine de la détérioration du ciment et que la faute incombait bien aux travailleurs grecs sur le chantier. Bien que des toilettes – les sanisettes omniprésentes – eussent été fournies, de nombreux ouvriers ne s’étaient pas donné la peine de les utiliser, car elles avaient été installées à une certaine distance du chantier. Ils avaient préféré uriner dans les bétonnières, bousillant ainsi le ciment.

Le syndicat local intenta aux Japonais un procès pour calomnie malveillante.

En juin, le nombre de visiteurs étrangers du sanctuaire de Kyriotisa était tombé à moins de 2 000, dont beaucoup étaient des journalistes.

« Vent et pisse: l’histoire d’Anne ! » titrait un rapport allemand.

 

Un jour, Archie Langstreet se réveilla avant l’aube. Il sentait une odeur de fumée. Il se dirigea vers la porte de son appartement et l’ouvrit. Le couloir était rempli de fumée. Il entendit des flammes crépiter à l’étage inférieur.

Calmement, il s’approcha du téléphone et appela la brigade des pompiers à Hania. Puis il imbiba un mouchoir sous le robinet de la salle de bains, l’attacha autour de son visage pour s’en couvrir le nez et la bouche et descendit par l’escalier de secours. L’arrière de l’hôtel était en feu. Langstreet regardait la scène, impuissant, en pyjama dans l’aube froide. Mais l’incendie ne se propagea pas et était déjà presque éteint quand une voiture de pompiers arriva.

Langstreet insista pour entrer avec le capitaine des pompiers dans le bâtiment qui fumait. Il découvrit dans la cave que le dispositif d’extinction n’avait pas été raccordé à l’alimentation en eau. Pendant ce temps, à l’étage du dessus, le capitaine des pompiers recherchait les preuves éventuelles d un incendie criminel.

 

Langstreet frappa à la porte de la maison où monsieur et madame Tsouderakis habitaient. Manolis lui ouvrit et l’invita à s’asseoir dans la cuisine, lui offrit une cigarette Carter et une tasse de café.

Madame Tsouderakis apparut et lui adressa un sourire plein de bonté, écartant largement les bras comme pour exprimer sa consternation devant cet incendie.

Langstreet n’émit aucune récrimination. Il tira avidement sur sa cigarette et demanda à Tsouderakis de lui louer une chambre pour quelques jours.

— Non, ce n’est pas possible, lui répondit-il.

— Je me rends parfaitement compte que les gens ici éprouvent une certaine hostilité à mon égard.

Tsouderakis regarda Langstreet avec une expression dans laquelle il pouvait lire ironie ou mépris.

— De l’hostilité, dites-vous ? Monsieur Langstreet, vous débarquez dans cette petite ville bien tranquille, vous fourrez votre nez partout, vous construisez, vous détruisez. Vous vous comportez absolument comme votre père. Maintenant que vous avez fait de cet endroit un champ de ruines, vous dites qu’il y a une certaine hostilité à votre égard ?!

« Eh bien oui, monsieur Langstreet, il y a une certaine hostilité. Il y a même pas mal de gens à Kyriotisa qui aimeraient bien vous faire la peau ! Non, vous ne pouvez pas habiter chez moi. Je vous conseille vivement de quitter la ville. Partez. Fichez-nous la paix.

Langstreet constata que la main qu’il avait posée sur la table tremblait. Il la cacha sur ses genoux pour que cela ne se voie pas.

— Je sais que nos projets sont allés à vau-l’eau. Mes intentions sont totalement désintéressées, je vous assure. J’espérais voir Kyriotisa prospérer. Mais nous recommencerons bientôt. J’ai de l’argent.

— Oh oui, vous avez de l’argent. Mais cela vous donne-t-il le droit de vous moquer de notre religion ? De régner en maître sur nos vies ?

Langstreet tressaillit comme s’il avait reçu un coup.

— Vous vous méprenez. Oh, je sais… « vous avez le temps et nous avons l’argent ». Mais j’essaie de vous être utile avec mon argent. Croyez-moi.

— Alors, pourquoi tout a foiré ? Vous étiez si pressé. Et puis, il faut que je vous explique, l’expression concerne les montres, pas le temps. C’est une question de richesse. Vous pensiez pouvoir acheter tout Kyriotisa. Ça a mis les gens en colère. Je vous répète donc mon conseil: allez-vous en d’ici.

Langstreet vida sa tasse avant de se lever.

— Très bien. Je vous remercie de votre appui passé. Je comprends votre déception. J’essaierai de corriger la situation.

Il lui tendit la main.

Manolis Tsouderakis refusa de la prendre et lui tourna le dos.

— L’histoire se répète, dit Langstreet. Il adressa un signe de tête courtois à la femme qui s’essuyait les mains sur son tablier et il sortit par la même porte, celle qui donnait sur la ruelle.

 

Pendant ce temps-là, j’avais visité le nord-est de la Crète, où se cantonnent la plupart des touristes. J’avais vu le palais de Knossos. Le syndicat d’initiative d’Iraklion m’avait aidé et fourni des photos pour mon livre, et aussi de nombreux dépliants dont bien des détails étaient rentrés directement dans mon ordinateur portable. J’étais donc parti vers l’ouest. Je m’étais installé dans un joli petit hôtel, le Lozvos, dans le quartier italien d’Hania.

Je m’étais accordé une journée de détente avant d’entreprendre la traversée des montagnes vers le sud pour me rendre à Kyriotisa. La perspective de cette visite ne m’enchantait pas spécialement.

Bien qu’il ne soit pas dans ma nature de m’apitoyer sur moi-même, j’aurais aimé que la vie soit plus simple. En fait j’aurais voulu qu’une femme charmante entre dans ma chambre sordide – entièrement nue – à l’exception peut-être d’une bouteille de vodka sous son bras. Ce désir était si fort que je m’attendais presque à ce qu’il se réalise.

Rien de tel qu’un petit tour pour se changer les idées. J’avais eu une conversation avec une touriste française sympathique. Une certaine expression espiègle sur ses lèvres et dans ses yeux m’avait poussé à aller m’asseoir à sa table dans un de ces restaurants agréables le long du port. Elle s’appelait Anne-Marie, voyageait seule et était descendue dans un hôtel non loin du mien. Une jolie veuve cultivée, la cinquantaine – mon idéal. Solidement bâtie, avec de jolies rondeurs sous son corsage qui prédisposaient immédiatement en sa faveur.

— Vous êtes écrivain ? Comme c’est romantique !

— Pas vraiment.

— Me mettrez-vous dans votre prochain livre ?

— Qui sait, ça dépendra...

Notre intimité grandissait: elle m’avoua que son mari avait déguerpi avec un jouvenceau des Pays-Bas qui s’était suicidé plus tard – et ses jolis yeux violets bordés de faux cils s’emplissaient de larmes – quand j’aperçus une silhouette familière sur le front de mer. Etait-ce elle ? Oui, c’était bien elle !

Je me levai et m’excusai à la hâte. Anne-Marie m’agrippa le poignet d’une main ferme, déterminée, habile, et l’espace d’un instant je me retrouvai à l’université où je jouais au cricket pour mon collège d’une batte ferme, déterminée et habile, prêt à faire une centaine ou chou blanc.

— Revoyons-nous. Vous êtes un homme intéressant. Ma vie est comme un livre !

— Volontiers. Je meurs d’envie de tout en connaître. Hôtel Lozvos, chambre 5.

— D’accord !

— Wiedersehen !

Je me dépêchai de rattraper Kathi Langstreet.

Bien qu’elle m’adressât un sourire, son visage marqué devint aussitôt grave et distant. Je lui proposai de nous asseoir à une table de café pour bavarder.

Elle regarda sa montre. Elle avait loué une voiture qui devait venir la prendre dans une heure pour la conduire à Kyriotisa. Elle accepta pourtant de s’asseoir avec moi à une table recouverte dune nappe de cretonne, perchant son derrière tout au bord de la chaise. Elle regardait vers la mer et mordillait de temps en temps sa lèvre inférieure pendant que je parlais.

Quand le garçon nous eut apporté nos deux cappucinos, elle m’interrompit.

— Je suis très inquiète pour Archie.

Elle se lança alors dans une longue histoire sur les finances de la famille. Elle avait découvert que son mari avait contracté un emprunt pour payer les dépenses du mariage de Cliff et de Vibe. Cela la tracassait beaucoup. Ils n’avaient jamais eu besoin d’emprunter. Elle soupçonnait Archie d’avoir dilapidé une petite fortune dans ses entreprises hasardeuses à Kyriotisa, prêtant imprudemment à droite et à gauche de l’argent qui très probablement ne lui serait jamais remboursé. Elle n’était pas matérialiste, m’assura-t-elle, mais l’idée de devoir passer sa vieillesse dans la dèche l’inquiétait. Elle me regarda enfin en face et me dit:

— Ne pourriez-vous pas faire quelque chose, vous ?

Je secouai la tête.

— Archie doit agir en accord avec son caractère.

Sortant son paquet de Carter de son sac à main, Kathi glissa une cigarette entre ses lèvres rouges et l’alluma avec un briquet en or.

— Je ne savais pas que vous fumiez, Kathi.

Elle rétorqua avec brusquerie:

— Je n’agis pas en accord avec mon caractère... Archie est un homme si bien. Je l’admire énormément. Il voulait seulement imprimer sa marque. Effacer tous les mauvais souvenirs rattachés au nom de son père. C’est compréhensible, non ? C’est un homme très moral. Moral au bon sens du terme.

— Kathi, je ne suis pas bon juge en la matière, mais Archie a transformé le culte de sainte Anne – si on peut l’appeler ainsi – en une espèce de contrefaçon, en quelque chose de complètement dévoyé. Il a construit un parc à thème autour d’un sujet religieux. D’accord, tout ça partait d’une bonne intention. Mais Archie est, disons, beaucoup trop ambitieux, ne trouvez-vous pas, pour employer un euphémisme ?

Avec un regard amer, elle dit:

— Je sais que vous ne l’aimez pas. Les débauchés détestent invariablement les hommes qui ont des principes.

J’aurais mieux fait d’accepter cette rebuffade en silence. Sa remarque n’était pas dépourvue de vérité. Mais je ne pus résister à la tentation de plaisanter.

— Vous n’imaginez pas les difficultés auxquelles je me heurte à mon âge. C’est soit la chasteté, soit l’adultère.

Et d’ajouter:

— Un choix pas trop difficile, quand on y pense.

Elle ne releva pas. Elle garda le silence. Avec une expression de dégoût, elle écrasa le reste de sa cigarette dans sa soucoupe, puis tenta d’expliquer tout le bénéfice qu’elle avait tiré des vertus de son mari. Archie, répéta-t-elle, avait toujours souffert du poids du passé, du poids de la réputation de son père. Il souhaitait vraiment réparer. Non, il était obsédé par l’idée de réparer. Son travail astreignant au département juridique de l’OMS avait toujours poursuivi ce but. Il voulait voir la paix et – là elle s’interrompit, avant d’ajouter – la paix et la justice et l’honnêteté régner dans le monde. Il priait pour cela tous les soirs. Il l’obligeait souvent à prier avec lui.

— Lorsque le procès contre Nentlestam – malheureusement perdu – s’est achevé et qu’Archie a pris sa retraite, il s’est trouvé libre de se lancer dans des entreprises plus altruistes...

Sa voix mourut. Elle posa un coude sur la table et appuya le front sur sa main.

— Oh, merde ! dit-elle.

— Ce n’est pas ça le problème, n’est-ce pas ?

Elle me regarda avec colère.

— Il est frénétique. Complètement obsédé. Je n’arrive plus à communiquer avec lui. Vous comprenez ? Il a toujours voulu se faire un nom – être quelqu'un d’important, un bienfaiteur – tout ça pour effacer l’infamie qui s’attache au nom de son père. C’est tragique. Peut-être son père était-il lui aussi un obsédé...

Elle soupira.

— Mais vous avez beau dire, Archie a des principes.

— N’est-ce pas un signe de vanité que de considérer qu’on a des principes ?

Elle ignora ma remarque.

— Bien entendu, je ne peux m’empêcher de me faire des reproches. Vous savez, j’étais faible. Je vous ai dit, je crois, que dans ma jeunesse j’ai mené une vie dissolue – comme la qualifierait Archie – avant de le rencontrer. À son contact, j’ai changé. Il était sobre, exigeait beaucoup de lui-même. J’ai appris ça de lui. J’ai essayé d’appliquer ses règles à ma propre vie.

Elle regarda sa montre sans vraiment la voir.

— J’ai réprimé tout mon côté passionné. Je lui suis restée fidèle, toujours, toujours.

— Votre oncle Antal trouve-t-il que vous avez eu raison ?

Là encore, elle ignora ma remarque.

Un autre petit silence. Me doutant de son état d’âme, je dis:

— Et maintenant vous le regrettez ? Maintenant vous vous sentez vieillir, avec en vous quelque chose qui est resté inexprimé et qui aurait pu s’exprimer ?

— Si je l’avais exprimé, un autre aspect de moi serait resté inexprimé, n’est-ce pas ?

De nouveau elle jeta un coup d’œil sur sa montre.

— Il faut que j’y aille. Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Je sais que vous êtes un, voyons un peu, disons un homme porté sur l’amour. Pour une raison ou pour une autre, sans doute pour flatter votre absence de principes, je ne sais pas, pour une raison ou pour une autre vous voudriez que je vous dise que je me sens d’humeur érotique, que je regrette de ne pas avoir mené une vie plus dévergondée. Ce n’est pas exactement ça. Je vais bientôt prendre une voiture pour Kyriotisa, pour rejoindre mon imbécile de mari et vivre ma vie – ou plutôt sa vie à lui. Car je le respecte, car il a besoin de moi. Car il a des principes.

Je dis avec une certaine tristesse – peut-être avec plus de tristesse que je n’en ressentais vraiment:

— Mais ce n’est pas facile, n’est-ce pas; de renier sa nature passionnée ?

Avec un sourire et en regardant de nouveau vers la mer, elle me rétorqua que je m’efforçais de lire dans ses pensées. Et que je me gourais complètement.

Comme souvent, confronté à une question sérieuse, j’essayais de la transformer en plaisanterie.

— Vous connaissez la vieille blague sur la meilleure façon d’impressionner votre amant. Elle porte sur la simplicité relative des hommes, comparés aux femmes.

Elle soupira et regarda sa montre, mais je persévérai.

— Pour impressionner une femme, un homme doit faire des masses de choses. La complimenter, l’embrasser, la protéger, être à ses petits soins, l’écouter – c’est le plus dur – et l’adorer. Tandis que si une femme veut faire impression sur un homme, il lui suffit de se présenter nue, une bouteille de vodka sous le bras.

Kathi lâcha un rire bref, un « ha » sans le second « ha » et répéta qu’elle devait partir. Sa voiture allait arriver près du fort.

— Je vous avertis que vous allez peut-être trouver Kyriotisa dans un état de chaos assez épouvantable, lui dis-je, me hâtant d’ajouter: J’ai vu ça à la télévision.

— Pas pire que nos finances...

Je lui pris la main et lui fis un baisemain à la française. Kathi me sourit tristement. Puis elle s’éloigna.

Je ne la reverrais plus jamais, de toute évidence. Cette réflexion attristante provenait, en tout cas en partie, de la conscience que moi, l’auteur, j’éprouvais ce que ressent le lecteur d’un roman, mais peut-être avec encore plus de force, en voyant se dérouler l’action, avec ses joies et ses peines, au fur et à mesure que je m’incarnais en esprit dans chacun des personnages du livre.

Il ne fallait pas être grand clerc pour imaginer que Kathi ne trouverait guère de réconfort à Kyriotisa, une ville menée au désastre par ces maudits « principes ». Que voulez-vous, c’est comme ça.

 

Ce soir-là, je restai dans ma chambre à l’hôtel Lozvos, car l’idée de mon départ prochain avait un peu calmé mes ardeurs. Je venais de finir le dernier chapitre du Club Victor Hugo et je fourrais dans mon sac mes quelques effets car j’avais l’intention de me mettre en route de bonne heure le lendemain matin.

Quand on frappa à ma porte.

— Entrez, dis-je et Anne-Marie apparut.

Nue, tenant sous le bras une bouteille de vodka.

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