La Mare au Diable

George Sand · Chapitre 18 sur 33

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La Mare au Diable

XVI la Mere Maurice

Germain essaya d’oublier aussi, en se replongeant dans le travail; mais il devint si triste et si distrait, que tout le monde le remarqua. Il ne parlait pas à la petite Marie, il ne la regardait même pas; et pourtant si on lui eût demandé dans quel pré elle était et par quel chemin elle avait passé, il n’était point d’heure du jour où il n’eût pu le dire s’il avait voulu répondre. Il n’avait pas osé demander à ses parents de la recueillir à la ferme pendant l’hiver, et pourtant il savait bien qu’elle devait souffrir de la misère. Mais elle n’en souffrit pas, et la mère Guillette ne put jamais comprendre comment sa petite provision de bois ne diminuait point, et comment son hangar se trouvait rempli le matin lorsqu’elle l’avait laissé presque vide le soir. Il en fut de même du blé et des pommes de terre. Quelqu’un passait par la lucarne du grenier et vidait un sac sur le plancher sans réveiller personne et sans laisser de traces. La vieille en fut à la fois inquiète et réjouie; elle engagea sa fille à n’en point parler, disant que si on venait à savoir le miracle qui se faisait chez elle, on la tiendrait pour sorcière. Elle pensait bien que le diable s’en mêlait, mais elle n’était pas pressée de se brouiller avec lui en appelant les exorcismes du curé sur sa maison; elle se disait qu’il serait temps, lorsque Satan viendrait lui demander son âme en retour de ses bienfaits.

La petite Marie comprenait mieux la vérité, mais elle n’osait en parler à Germain, de peur de le voir revenir à son idée de mariage, et elle feignait avec lui de ne s’apercevoir de rien.

 

XVI

LA MERE MAURICE

 

Un jour la mère Maurice, se trouvant seule dans le verger avec Germain, lui dit d’un air d’amitié: "Mon pauvre gendre, je crois que vous n’êtes pas bien. Vous ne mangez pas aussi bien qu’à l’ordinaire, vous ne riez plus, vous causez de moins en moins. Est-ce que quelqu’un de chez nous, ou nous-mêmes, sans le savoir et sans le vouloir, vous avons fait de la peine?

—Non, ma mère, répondit Germain, vous avez toujours été aussi bonne pour moi que la mère qui m’a mis au monde, et je serais un ingrat si je me plaignais de vous, ou de votre mari, ou de personne de la maison.

—En ce cas, mon enfant, c’est le chagrin de la mort de votre femme qui vous revient. Au lieu de s’en aller avec le temps, votre ennui empire, et il faut absolument faire ce que votre beau-père vous a dit fort sagement: il faut vous remarier.

—Oui, ma mère, ce serait aussi mon idée; mais les femmes que vous m’avez conseillé de rechercher ne me conviennent pas. Quand je les vois, au lieu d’oublier ma Catherine, j’y pense davantage.

—C’est qu’apparemment, Germain, nous n’avons pas su deviner votre goût. Il faut donc que vous nous aidiez, en nous disant la vérité. Sans doute il y a quelque part une femme qui est faite pour vous, car le bon Dieu ne fait personne sans lui réserver son bonheur dans une autre personne. Si donc vous savez où la prendre, cette femme qu’il vous faut, prenez-la; et qu’elle soit belle ou laide, jeune ou vieille, riche ou pauvre, nous sommes décidés, mon vieux et moi, à vous donner consentement; car nous sommes fatigués de vous voir triste, et nous ne pouvons pas vivre tranquilles si vous ne l’êtes point.

—Ma mère, vous êtes aussi bonne que le bon Dieu, et mon père pareillement, répondit Germain; mais votre compassion ne peut pas porter remède à mes ennuis: la fille que je voudrais ne veut point de moi.

—C’est donc qu’elle est trop jeune? S’attacher à une jeunesse est déraison pour vous.

—Eh bien! oui, bonne mère, j’ai cette folie de m’être attaché à une jeunesse, et je m’en blâme. Je fais mon possible pour n’y plus penser; mais que je travaille ou que je me repose, que je sois à la messe ou dans mon lit, avec mes enfants ou avec vous, j’y pense toujours, je ne peux penser à autre chose.

—Alors c’est comme un sort qu’on vous a jeté, Germain? Il n’y a à ça qu’un remède, c’est que cette fille change d’idée et vous écoute. Il faudra donc que je m’en mêle, et que je voie si c’est possible. Vous allez me dire où elle est et comment on l’appelle.

—Hélas! ma chère mère, je n’ose pas, dit Germain, parce que vous allez vous moquer de moi.

—Je ne me moquerai pas de vous, Germain, parce que vous êtes dans la peine et que je ne veux pas vous y mettre davantage. Serait-ce point la Fanchette?

—Non, ma mère, ça ne l’est point.

—Ou la Rosette?

—Non.

—Dites donc, car je n’en finirai pas, s’il faut que je nomme toutes les filles du pays.

Germain baissa la tête et ne put se décider à répondre.

—Allons! dit la mère Maurice, je vous laisse tranquille pour aujourd’hui, Germain; peut-être que demain vous serez plus confiant avec moi, ou bien que votre belle-sœur sera plus adroite à vous questionner.

Et elle ramassa sa corbeille pour aller étendre son linge sur les buissons.

Germain fit comme les enfants qui se décident quand ils voient qu’on ne s’occupera plus d’eux. Il suivit sa belle-mère, et lui nomma enfin en tremblant la petite Marie à la Guillette.

Grande fut la surprise de la mère Maurice: c’était la dernière à laquelle elle eût songé. Mais elle eut la délicatesse de ne point se récrier et de faire mentalement ses commentaires. Puis, voyant que son silence accablait Germain, elle lui tendit sa corbeille en lui disant: —Alors est-ce une raison pour ne point m’aider dans mon travail? Portez donc cette charge, et venez parler avec moi. Avez-vous bien réfléchi, Germain? êtes-vous bien décidé?

—Hélas! ma chère mère, ce n’est pas comme cela qu’il faut parler: je serais décidé si je pouvais réussir; mais comme je ne serais pas écouté, je ne suis décidé qu’à m’en guérir si je peux.

—Et si vous ne pouvez pas?

—Toute chose a son terme, mère Maurice: quand le cheval est trop chargé, il tombe; et quand le bœuf n’a rien à manger, il meurt.

—C’est donc à dire que vous mourrez, si vous ne réussissez point? A Dieu ne plaise, Germain! Je n’aime pas qu’un homme comme vous dise de ces choses-là, parce que quand il les dit il les pense. Vous êtes d’un grand courage, et la faiblesse est dangereuse chez les gens forts. Allons, prenez de l’espérance. Je ne conçois pas qu’une fille dans la misère, et à laquelle vous faites beaucoup d’honneur en la recherchant, puisse vous refuser.

—C’est pourtant la vérité, elle me refuse.

—Et quelles raisons vous en donne-t-elle?

—Que vous lui avez toujours fait du bien, que sa famille doit beaucoup à la vôtre, et qu’elle ne veut point vous déplaire en me détournant d’un mariage riche.

—Si elle dit cela, elle prouve de bons sentiments, et c’est honnête de sa part. Mais en vous disant cela, Germain, elle ne vous guérit point, car elle vous dit sans doute qu’elle vous aime, et qu’elle vous épouserait si nous le voulions?

—Voilà le pire! elle dit que son cœur n’est point porté vers moi.

—Si elle dit ce qu’elle ne pense pas, pour mieux vous éloigner d’elle, c’est une enfant qui mérite que nous l’aimions et que nous passions par-dessus sa jeunesse à cause de sa grande raison.

—Oui, dit Germain, frappé d’une espérance qu’il n’avait pas encore conçue: ça serait bien sage et bien comme il faut de sa part! mais si elle est si raisonnable, je crains bien que c’est à cause que je lui déplais.